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Hélène Merlin-Kajman, Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre : la littérature

Marie-Hélène Boblet
p. 179-183
Référence(s) :

Hélène Merlin-Kajman, Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre : la littérature, Paris, Gallimard (NRF Essais), 2016, 317 p.

Texte intégral

1Comme son titre l’indique métaphoriquement, sur le mode de la connivence, c’est l’inquiétude d’une menace qui oriente cet essai d’Hélène Merlin-Kajman. Inquiétude double, suscitée par l’abandon de livres qui ne rencontreraient pas de lecteurs, et par l’abandon de sujets qui ne croiseraient plus de livres. Il s’agit donc, pour l’universitaire, sans s’attarder sur la crise des études littéraires largement commentée ailleurs, de refonder l’intérêt pour l’objet-livre et l’intérêt pour le sujet-lecteur en questionnant la relation qui les unit. Elle propose de penser les usages cognitifs, affectifs et thérapeutiques de la lecture littéraire, à partir d’une hypothèse soumise à vérification : lire, c’est faire l’expérience d’un texte, et le commentaire de texte est le passage et le partage de cette expérience.

2Au commencement, donc, sont la relation, le relais. La relation au texte peut s’éprouver dans la sphère de la lecture intime, mais peut aussi être nourrie par l’intervention de médiateurs. L’auteure revisite ses propres expériences de lecture, privées, publiques, professionnelles, et se demande ce qui, parmi ces situations diverses de communication, a rendu les unes heureuses, les autres malheureuses. Son projet procède par empirie : elle s’interroge successivement non pas tant sur les spécificités de tel ou tel livre que sur telle activité particulière de transmission. C’est ce geste d’ouvrir en partage un vécu de lectrice, de critique, de professeur qui caractérise Lire dans la gueule du loup, d’où émerge une proposition théorique forte, historiquement située (au début du XXIe siècle) et pratiquement fondée : l’examen de la littérature se mène à l’aune des effets que produit un texte sur ses lecteurs. Sa performativité prend en compte le rôle de mise en scène et de mise en sens du commentaire proposé par le médiateur. L’essai privilégie, dans l’activité de la réception, la part de la sensibilité et de l’imagination, la projection vers l’autre ou vers d’autres temps, et la part de l’appréciation esthétique. Ce faisant, il répond aux excès de la perspective résolument linguistique et rhétorique qui s’est développée dans les années 1970. En deçà de la variété des lectures envisagées par Hélène Merlin-Kajman, on éprouve l’intime conviction qui est la sienne : si les hommes naissent nus et désarmés, ils se constituent dans le monde en tant qu’ils y sont reçus par les autres, reliés aux autres, capables d’empathie, de compassion (au sens étymologique). La disposition au monde et la fragilité anthropologique servent donc de fondement à sa réflexion. Dans la lignée de la Poétique aristotélicienne – mais aussi de la phénoménologie husserlienne –, elle pose que l’animal humain, inscrit dans la temporalité, « ne peut être que constitué par de l’autre […]. C’est pourquoi il est parlant, mimant, jouant, représentant » (p. 220).

3Elle ajoute : « apte à entrer dans le transfert – ou à s’écraser –, et en écraser d’autres, dans le trauma ». Car cette relation à autrui, elle l’analyse en outre à la lumière de concepts empruntés à des psychanalystes (Freud, Winnicott) et à des philosophes (Benjamin, Arendt). Sont ainsi mobilisées les notions de transfert, trauma, d’objet transitionnel, de jeu, et adoptée la définition de la vie intérieure donnée par Monique David-Ménard comme « capacité de lier plaisirs et déplaisirs par des substitutions de rôles et d’objets, dans nos rêves et dans les choix qui guident la vie » (p. 191). Hélène Merlin-Kajman retient en particulier de Winnicott la notion de transitionnalité pour penser la lecture comme un espace de négociation entre l’intériorité du sujet et l’extériorité du monde, comme une zone intermédiaire, imaginaire et symbolique, où se construit l’apprentissage de l’existence. Pour apprivoiser le loup, on peut avoir recours à des objets transitionnels, des livres, mis à la disposition des uns (les apprentis lecteurs) par les autres (lecteurs à haute voix, conteurs, professeurs). De même que, selon Lacan, dans l’amour on est trois (l’aimé, l’amant et l’amour), on est aussi trois quand on lit : le livre, le lecteur, et ce qui circule entre eux, que rendent accessible ou sensible les intermédiaires. Pour défendre cette « zone » transitionnelle, l’auteure s’implique comme sujet « faillé » et s’expose à ses propres lecteurs. Cet ethos auctorial est d’une absolue justesse relativement au projet du livre : fonder l’idée d’expérience à partir de situations de lecture envisagées comme des dispositifs qui, permettant le passage d’un sens, d’une sensibilité, sont « constitutifs de la façon dont un lecteur se subjective à travers eux » (p. 282).

4Se subjective, et devient citoyen. Hélène Merlin-Kajman convoque avec détermination nos sociétés démocratiques et libérales où l’individu est présumé autonome et solidaire, où lire implique un partage « entre passibles » (l’expression est empruntée au philosophe Patrice Loraux) et engage « la subjectivation de citoyens en démocratie » (p. 18). Elle suggère que dans notre société tétanisée par le choc psychique collectif de la Shoah, les esprits forts (dont ceux qui ont pensé la nouvelle critique et consacré la science linguistique) se sont défendus de la transmission traumatique par la déconstruction et le formalisme, croyant, par l’autotélicité et le linguistic turn, évacuer l’intraitable du réel. C’était à la fois ignorer la transmission transgénérationnelle du trauma – qui se diffuse souterrainement – et interdire la mobilisation de l’empathie, seule ressource, peut-être, d’une possible re-négociation avec la réalité et d’une possible re-fondation de la « cité ». Selon l’auteure en effet, ce qui caractérise l’accès contemporain au texte ou à la scène théâtrale, c’est le choix du choc tétanisant ou de l’excitation par le rire, également traumatiques en ce qu’ils dissolvent la sympathie. Le malentendu sur le « devoir de mémoire » incite par exemple à « remontrer » plutôt qu’à re-présenter, et interdit finalement de res-sentir. Il s’agit donc d’affronter la crise des « humanités » comme le dérivé d’une crise de la passibilité, et de proposer une médiation et une remédiation qui permettent autant d’approcher « la gueule du loup » que de se défendre de la menace des fondamentalismes.

5La réflexion, dont l’enjeu global vient d’être dégagé, progresse, à mesure que s’égrènent les évocations de telle ou telle « scène de lecture », qu’elle ait pour objet un texte classique (Retz, Sorel, Molière, Campion, La Fontaine : l’auteure est, comme on le sait, dix-septiémiste), moderne ou contemporain (Sade, Baudelaire, Vallès, Agota Kristof). S’élabore, au fil des neuf chapitres, une approche de la littérature comme un « ensemble de textes qui visent à produire des effets sur la sensibilité des lecteurs » (p. 272), qui permet d’en faire apparaître, parfois par la contre-épreuve, la vertu expérientielle. Le concept de transitionnalité exige de ne pas se cantonner dans l’espace de l’intertextualité qui renvoie les textes les uns aux autres, voire qui privilégie l’ironie et la parodie. Bien sûr, l’essai plaide pour la distance critique, réflexive, mais une distance qui justement, comme l’écrivait Blanchot, permette la relation, comme la séparation permet la réparation.

6Cet horizon implique de poser à nouveaux frais les questions de la représentation, de la référence et de l’appréciation esthétique. Hélène Merlin-Kajman, sans polémiquer avec les pourfendeurs néoplatoniciens de la mimesis, assure que les livres parlent du monde, monde dans lequel nous ne sommes inscrits qu’au terme et au prix d’une éducation, d’une « imitation », entendue comme processus bénéfique d’apprivoisement. L’acculturation n’est pas ici posée comme domestication ni a fortiori aliénation, mais comme accueil. Quelle est la fonction de la re-présentation, qui suppose des liens entre monde vécu et monde littéraire, sinon de saisir l’informe dionysiaque symbolisé dans des formes apolliniennes ? Quel est le mandat du commentateur, sinon de faire circuler les textes à partir de cette hypothèse qu’ils parlent du monde des hommes, c’est-à-dire de « partager la littérature sur le mode transitionnel » et de « privilégier sa fonction réparatrice » (p. 271) ? Fonction que ne remplissent ni l’esthétique du choc et de la sidération, ni l’ascèse des écritures blanches, impassibles.

7« Nous avons besoin de narrations parce que chaque naissant fut un héros complètement nu », écrivait Pascal Quignard dans La Barque silencieuse. Il confirmerait l’intuition d’Hélène Merlin-Kajman : « besoin de narrations » ne signifie pas besoin d’histoires, ni d’informations. C’est dire que la littérarité d’un texte est engagée dans l’expérience cognitivo-affective de sa lecture, pourvu qu’on n’en occulte ni la saveur référentielle et imaginaire ni la valeur esthétique. L’émotion que Barthes nomme punctum dans La Chambre claire naît de la forme et de la référence qui touchent tel sujet singulier et cependant identique aux autres. Tel sujet unique, et cependant pathique parmi d’autres, appelé à partager une expérience qu’un conteur « de bon conseil » (Benjamin) lui communique, sous réserve que l’expérience mentionnée soit partageable et ne renvoie pas le sujet à sa « subjectivité radicale » (Arendt).

8L’émotion de la beauté serait donc elle aussi prophylactique. Le dernier chapitre du livre veut autoriser l’admiration, c’est-à-dire miser sur l’augmentation des forces subjectives issue de l’expérience du beau, aussi précieuse que désintéressée. Hélène Merlin-Kajman propose d’appeler beauté « ce qui attire et en même temps se partage librement, de façon diffuse, ouverte, fluide : ce qui attache, et même capture, mais en même temps, partagé dans l’indétermination de la métaphore, détache » (p. 268). Soucieuse de dégager ce qui distingue la lecture littéraire de la lecture religieuse ou dogmatique, l’essayiste souligne la plasticité métaphorique et la richesse dialogique des textes, leur irréductible polysémie. Par les jeux de la figuration, de la fiction ou de la diction, de l’intraitable peut être traité, de l’incommensurable devient communicable. Tous ces jeux littéraires ont un enjeu extra-littéraire qu’il est urgent de mesurer : ils créent un pont entre l’intimité de chacun et l’horizon du commun, sans sacrifier l’un à l’autre, et réservent la possibilité de subjectivités ouvertes, dynamiques, et des sociétés démocratiques par elles constituées.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marie-Hélène Boblet, « Hélène Merlin-Kajman, Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre : la littérature »Elseneur, 31 | 2016, 179-183.

Référence électronique

Marie-Hélène Boblet, « Hélène Merlin-Kajman, Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre : la littérature »Elseneur [En ligne], 31 | 2016, mis en ligne le 18 octobre 2023, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1358 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1358

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