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Guillaume Peureux, La Muse satyrique (1600-1622)

Miriam Speyer
p. 176-179
Référence(s) :

Guillaume Peureux, La Muse satyrique (1600-1622), Genève, Droz (Les seuils de la modernité), 2015, 226 p.

Texte intégral

1Avec un certain étonnement, Guillaume Peureux note dans son introduction le peu de travaux critiques consacrés jusqu’à présent à la poésie satyrique, alors que cette production n’est guère « mineure » ou « entièrement marginale » (p. 14). Comme l’a montré le travail bibliographique de Frédéric Lachèvre (Bibliographie des recueils collectifs libres et satyriques, 1909), cette poésie brutale et obscène connut, au contraire, un véritable essor pendant les vingt premières années du XVIIe siècle. Avec La Muse satyrique, Guillaume Peureux consacre maintenant une monographie, la première depuis le travail de Claude Abraham (Norman Satirists in the Age of Louis XIII, 1973), à cette poésie déroutante.

2Les recueils satyriques mettent en échec toute approche critique traditionnelle du fait de leur dimension collective : les recueils comme La Muse folastre (1600) ou Le Cabinet satyrique (1618) sont composés de textes émanant d’auteurs différents, de surcroît souvent anonymes. De plus, ces recueils sont non le résultat du travail d’un auteur, mais celui d’un imprimeur-libraire. Toutefois, et c’est là le point de départ de Guillaume Peureux, ils constituent un « événement durable et cohérent » (p. 27). Partant, c’est la dimension collective qui constituera le fil directeur de l’essai : la poésie satyrique sera étudiée à partir des « effets de recueil », produits par ce mode de publication seconde (maints textes connurent antérieurement une circulation manuscrite). L’auteur écarte donc d’emblée l’interprétation des textes singuliers, douteuse en l’absence de toute déclaration d’intention, voire de signature.

3L’étude, divisée en cinq chapitres, suit une progression dynamique. En partant de faits avérés – l’essor éditorial des recueils (chap. 1, « Le phénomène satyrique ») –, l’auteur propose d’abord des interprétations de ce phénomène, concernant le mode de lecture (chap. 2, « Le trouble satyrique »), la possibilité de projection personnelle dans le je-lyrique, que ce soit du côté de l’auteur ou du lecteur (chap. 3, « Poètes et lecteurs satyriques »). Il s’interroge ensuite sur ce qui, dans cette poésie, a mené à son interdiction lors du procès du Parnasse satyrique (chap. 4, « La double obscénité satyrique »). Le dernier chapitre, « Politique de l’événement satyrique », insiste sur les répercussions de la veine satyrique sur l’identité masculine et permet à Guillaume Peureux de revenir sur les différences qui séparent l’écriture satyrique de la satire.

4L’ouverture de l’ouvrage vise à montrer l’unité du phénomène satyrique qui entretient une relation de rivalité avec les recueils collectifs généraux de poésie contemporains. Guillaume Peureux montre habilement que la poésie satyrique ne constitue pas, comme on le prétend souvent, une continuation de la littérature grivoise de la Renaissance. Au contraire, on assiste à la naissance de la « Muse satyrique » (p. 47). Elle aborde les sujets obscènes de front (notamment le sexe), exposant ainsi ce qu’écartent les codes poétiques conventionnels (poésie amoureuse sérieuse, tradition grivoise). La fin du premier chapitre, en convoquant les « effets de recueils », démontre que c’est la dimension collective qui donne sens à ces textes : leur mise en recueil produit une « homogénéité de circonstance » (p. 50) lourde de significations, produite à la fois par les réseaux thématiques tissés dans l’espace du recueil et le péritexte.

5C’est ce dernier qui constitue le point de départ du second chapitre : il présente certes les poèmes réunis comme un ensemble, mais constitue en même temps un espace problématique. En proposant une analyse fine des textes liminaires, Guillaume Peureux montre qu’ils nourrissent, contrairement à ce qu’on attendrait d’un discours péritextuel, la confusion entre « satyr- » et « satir- ». L’étude relève alors deux interprétations possibles de l’acte satyrique. S’agit-il d’une « subversion satyrique » (p. 80), d’un discours avant tout hétérodoxe qui s’amuserait à transgresser toute norme établie ou, au contraire, la poésie satyrique est-elle un « dispositif satirique » (p. 98) ? Guillaume Peureux ne tranche pas entre ces deux possibilités, mettant, au contraire, en évidence à quel point ces recueils déstabilisent ainsi le lecteur.

6La problématisation des modes de lecture amène à une mise en question de la réception des recueils par le biais de l’énonciation : quelle posture auctoriale se dégage du je-lyrique ? Ce dernier, explique Guillaume Peureux, contrairement à l’énonciation poétique habituelle au XVIIe siècle, semble constituer une énonciation de réalité. Cet effet est corroboré par le motif de la publication subie. Si les poèmes ont été volés, c’est qu’ils émanent de l’espace privé de l’auteur, qu’ils relatent une expérience personnelle (comme le montrent aussi les procès-verbaux du procès de Théophile) dans laquelle le lecteur se projettera d’autant plus aisément.

7Les deux derniers chapitres s’intéressent à l’impact de la veine satyrique sur la réalité sociale du début du XVIIe siècle, d’un côté à travers la question de l’obscénité, de l’autre à travers celle des relations hommes-femmes. Guillaume Peureux explique que ce qui a posé problème dans les années 1620, c’est que le recueil satyrique publie un discours hétérodoxe. Dans ce sens, il parle d’une double obscénité qui creuse l’écart entre l’apparence et la réalité. Non seulement les recueils parlent de sujets dérangeants (le sexe, la vieillesse, la maladie…), mais ils abordent ce dont on ne parle pas. L’étude convoque alors le sonnet « Philis, tout est …outu, je meurs de la verolle » : le poème dérange (à l’instar de bien d’autres) parce qu’il montre « ce qui relève du secret » (p. 151). Aussi les satyriques envisagent-ils les codes sociaux comme de pures fictions, notamment en s’en prenant d’un côté aux représentations de l’amour, de l’autre à la figure du courtisan. Le motif du carnaval illustre ainsi le fonctionnement du recueil satyrique : il devient l’espace d’un règlement de comptes avec la société. La société, et plus précisément les liens entre les sexes, constituent alors le point de mire du dernier chapitre. À travers l’exemple des poèmes de Sigogne, Guillaume Peureux montre que si ceux-ci peuvent se lire comme un « répertoire de fantasmes antiféminins » (p. 183), ils constituent, en retour, une « promotion de la domination masculine en général » (p. 184). Dans un mouvement inductif, l’auteur replace ces observations dans le cadre plus large des recueils et de leurs deux cibles de prédilection : le courtisan et la courtisane. Chacun des deux, à sa façon, constitue pour les poètes satyriques une incarnation de la modernité, inquiétante car dévirilisant. Partant, ces figures constituent des espaces de projection fictifs, concentrant les inquiétudes des auteurs et des lecteurs. Guillaume Peureux suggère alors que la satyre infléchirait et réduirait le topos anticurial en proposant une nouvelle ligne de partage, entre hommes virils et courtisans. La satyre peut alors se lire comme le rappel à un ordre révolu.

8Guillaume Peureux nous propose avec La Muse satyrique une analyse fine de ce phénomène encore trop souvent écarté par la critique. Si l’on peut regretter que quelques études ne soient pas menées de façon plus détaillée (la réflexion sur le topos anticurial ou la question du choix du genre de la poésie, qui n’est abordée qu’en conclusion), la démonstration est en général riche et convaincante, et réussit ainsi à redonner à la veine satyrique la place qui lui appartient dans l’histoire littéraire.

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Pour citer cet article

Référence papier

Miriam Speyer, « Guillaume Peureux, La Muse satyrique (1600-1622) »Elseneur, 31 | 2016, 176-179.

Référence électronique

Miriam Speyer, « Guillaume Peureux, La Muse satyrique (1600-1622) »Elseneur [En ligne], 31 | 2016, mis en ligne le 18 octobre 2023, consulté le 11 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1348 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1348

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Auteur

Miriam Speyer

Université de Caen Normandie

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