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Naomi Toth, L’Écriture vive. Woolf, Sarraute, une autre phénoménologie de la perception

Solenne Montier
p. 207-210
Référence(s) :

Naomi Toth, L’Écriture vive. Woolf, Sarraute, une autre phénoménologie de la perception, Paris, Classiques Garnier (Perspectives comparatistes), 2016, 355 p.

Texte intégral

1L’ouvrage de Naomi Toth, issu de la thèse qu’elle a soutenue en 2012, analyse au prisme des enjeux phénoménologiques l’écriture de deux écrivains majeurs du renouveau romanesque au XXe siècle : Virginia Woolf et Nathalie Sarraute. Cette comparaison approfondie vient combler une lacune de la critique française et anglo-saxonne. Si les deux auteurs sont souvent rapprochés dans des analyses ponctuelles qui questionnent surtout leur rapport au dialogue, peu d’études ont été consacrées à la mise au jour croisée de leurs affinités et de leurs divergences, dans l’ensemble de leurs œuvres.

2L’Écriture vive se propose de « lire les textes littéraires avec ceux de la phénoménologie » (p. 36), afin d’interroger le nouveau régime de perception mis en œuvre par Virginia Woolf et Nathalie Sarraute. En mobilisant les outils conceptuels de Husserl, de Merleau-Ponty et de Derrida au fil de son étude, Naomi Toth montre que les deux œuvres élaborent une « phénoménologie de l’invisible », qui s’efforce de saisir au plus près les mouvements sensibles de la « vie ». Cette thèse est développée en quatre chapitres qui examinent séparément les réponses apportées par chacune des auteurs à des problématiques communes.

3Dans un premier temps, Naomi Toth revient brièvement sur les termes de la relation littéraire entre les deux femmes, en nuançant l’opposition mise en exergue par Nathalie Sarraute entre la passivité des êtres woolfiens et l’activité qui caractériserait selon elle les locuteurs de ses propres textes. Elle rappelle ainsi la réticence croissante de Nathalie Sarraute à se voir comparer à l’écrivain britannique, sans doute moins par manque d’affinités que par la crainte d’une assimilation sans nuances, empreinte d’une méfiance envers les termes du rapprochement, souvent réduit à l’hypothèse d’une « écriture féminine ». Précisons que l’auteur de L’Ère du soupçon inclut Virginia Woolf, qu’elle commença à lire dès 1926, parmi les « précurseurs » ayant fondé sa propre démarche, au même titre que Joyce, Proust ou Henry James. Le chapitre « Surfaces et profondeurs » met en relief la part d’opacité constitutive d’esthétiques hostiles à l’établissement d’un savoir fixe. Dans le brouillage des frontières entre la conscience et le monde se lit la mise en place d’une perception instable, à la fois réceptive et créative dans les textes de Woolf, qui proposent des immersions éphémères dans les ombres de l’expérience, sans pour autant les élucider totalement. Les stratégies stylistiques et narratives de Sarraute, quant à elles, maintiennent un état d’inachèvement qui rappelle le potentiel mortifère de la fixation du langage et s’efforce de la déstabiliser.

4Le deuxième chapitre, « La “vie” invisible », offre une réflexion sur les rapports entre sujet et objet tels qu’ils se construisent dans l’expérience artistique, à partir de deux études de cas : la mise en scène de la peinture dans Vers le phare et celle de l’écriture dans Entre la vie et la mort. Les visions spectrales de Lily dans l’œuvre de Woolf font écho à la notion d’incarnation développée par Merleau-Ponty, en ce qu’elles révèlent la présence de l’invisible au bord du visible, et renvoient à un rejet définitif du dualisme épistémologique. L’écriture telle qu’elle est figurée par Sarraute apparaît comme une « présence minée par l’absence » (p. 148), qui doute en permanence de sa propre capacité à capter la sensation vivante. Naomi Toth propose ici une relecture pertinente de la partition critique traditionnelle entre conversation et tropisme, en démontrant que les deux niveaux sont à la fois imaginaires et réels, plaidant ainsi en faveur d’une lecture non métaphorique, apte à rendre compte des perturbations produites par les remous de la « sous-conversation ».

5Les pages consacrées à la question du trauma (« L’affect, l’effroi, l’écriture ») sont sans doute celles qui présentent les pistes d’interprétation les plus stimulantes. Il s’agit d’analyser les risques que la perception vive fait encourir au sujet, menacé de perdre son intégrité dans l’expérience de la béance entre soi et le monde. Pour Virginia Woolf, c’est précisément l’effondrement causé par le choc perceptif qui fonde la possibilité de l’écriture, dans l’après-coup de la faille. La récurrence du motif de la blessure dans l’œuvre sarrautienne signale l’inquiétude suscitée par la découverte d’une matière souterraine à la fois intime et partagée par tous, qu’il convient à la fois de refouler et d’explorer. Naomi Toth fait ici fructifier les analyses d’Ann Jefferson dans la lignée de Julia Kristeva, tout en réfutant la possibilité d’un dépassement réparateur : pour Sarraute, le rôle de l’écriture n’est pas de résoudre mais de propager le malaise, en le rejouant ailleurs grâce à la répétition.

6Enfin, la poétique de la sensation et de l’instant présent sont au cœur du dernier chapitre, « L’éclatement de la chair et du présent vivant », qui laisse une part plus large aux textes théoriques utilisés dans l’interprétation. Naomi Toth suit ainsi le trajet du concept de « chair », depuis sa formulation initiale par Husserl (en tant que possibilité de la réflexivité, qui institue le sujet dynamique), sa reconfiguration par Merleau-Ponty (dont la pensée est sans doute globalement la plus féconde pour le corpus), qui réfute la réflexivité au profit de l’idée d’une réversibilité entre voyant et vu, sans synthèse, jusqu’à l’interprétation de Derrida qui fait jouer le texte de Husserl contre lui-même en notant que l’expérience du maintenant est toujours médiatisée par le signe, et que la chair est le produit de la différance. C’est à partir de ces outils philosophiques qu’est envisagée la fiction comme lieu de la chair et du présent vivant : « le corps du sujet de la perception, comme le présent du phénomène, sont ainsi ceux où le signe opère pour dire une indifférenciation imaginée, désirée, rêvée même, mais jamais réalisée, car toujours différée » (p. 252). Le rapport au corps dans Les Vagues est étudié dans les expériences antithétiques de la faille (Rhoda) et de la plénitude (Jenny), tandis que l’exemple d’Orlando illustre la conception du présent comme construction dynamique, discontinue, en tension dialectique avec le passé et le futur. Dans l’œuvre de Sarraute, les exemples de désappropriation du corps, qui ne se rattache plus à un individu, peuvent s’inscrire dans une reprise parodique des concepts phénoménologiques. Cet univers romanesque privilégie lui aussi le décalage, dans l’hétérogénéité de l’instant vécu en surface et de l’instant tropismique. Le présent est à la fois agrandi par des procédés de répétition et de montage, et concentré dans une rencontre toujours repoussée entre la sensation et le langage.

7C’est donc sur le signe de l’écart fondamental entre le corps, le sujet et l’objet que se conclut l’ouvrage, qui insiste sur le refus revendiqué par Virginia Woolf et par Nathalie Sarraute de fixer le sens, en acceptant la désubjectivation créée par une perception qui trouve sa profondeur dans l’invisible. Le projet romanesque tout entier se fonde sur cette expérience-limite, qu’il faut nécessairement traverser pour tendre vers la « vie » : « l’écriture vive, pour Virginia Woolf comme pour Nathalie Sarraute, est celle qui recherche cet élément invisible et énigmatique qui lui échappe et qui, en se dérobant, crée ses conditions de possibilité » (p. 323).

8L’Écriture vive réussit le pari de mettre au jour les ressorts sensibles de deux œuvres exigeantes en les reliant aux apports de trois théories phénoménologiques distinctes et denses. Si l’ouvrage n’échappe pas à l’abstraction consubstantielle au champ d’étude choisi, il a le grand mérite d’éviter les pièges de l’hermétisme, en rendant lisibles les outils théoriques et les passages littéraires qu’il convoque. En résulte un travail très riche et stimulant, qui trouve une place tout aussi pertinente dans la recherche woolfienne, la critique sarrautienne, et l’histoire des idées au XXe siècle.

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Pour citer cet article

Référence papier

Solenne Montier, « Naomi Toth, L’Écriture vive. Woolf, Sarraute, une autre phénoménologie de la perception »Elseneur, 32 | 2017, 207-210.

Référence électronique

Solenne Montier, « Naomi Toth, L’Écriture vive. Woolf, Sarraute, une autre phénoménologie de la perception »Elseneur [En ligne], 32 | 2017, mis en ligne le 18 octobre 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1230 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1230

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Auteur

Solenne Montier

Université de Caen Normandie

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