Navigation – Plan du site

AccueilNuméros32Michel Jeury, Carnets chronolytiques

Michel Jeury, Carnets chronolytiques

Clément Hummel
p. 200-203
Référence(s) :

Michel Jeury, Carnets chronolytiques, Natacha Vas-Deyres et Richard Comballot (éd.), Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux (SF Incognita), 2015, 213 p.

Texte intégral

  • 1 Voir Alain Sprauel, Michel Jeury, la bibliographie, Gisors, Éditions du Boisgeloup, 2010.
  • 2 La plupart d’entre elles sont répertoriées – voire consultables – sur le site des éditions Quarante (...)
  • 3 Michel Jeury, Le Temps incertain, Paris, R. Laffont (Ailleurs et Demain), 1973.
  • 4 Entretien avec Michel Jeury, « Michel Jeury, entre futurs et terroirs » à Alès, en mars 2013, dispo (...)

1Monstre sacré de la science-fiction française, Michel Jeury, décédé en janvier 2015, est l’auteur de plus de quatre-vingt romans1 et de plusieurs dizaines de nouvelles2 publiés sous son vrai nom ou sous divers pseudonymes entre 1957 et 2013. Lauréat de nombreuses récompenses littéraires, dont le grand prix de la Science-fiction française en 1974 pour Le Temps incertain, deux prix Rosny aîné (1980 et 1981) et le grand prix de l’Imaginaire en 2011 pour May le monde, qui constituait son grand retour vers la science-fiction, son œuvre marque en particulier l’âge d’or de la science-fiction française des années 1970 par des textes dépassant le modèle nord-américain en vogue dans les deux dernières décennies. Avec Le Temps incertain3, influencé par la conception dickienne des troubles de la réalité et les théories de la physique quantique, il invente un nouveau type de récit d’imagination, qu’il nomme avec facétie « fiction quantique » dans son entretien avec Natacha Vas-Deyres en 20134 et que son éditeur Gérard Klein décrivait en 1982 en ces termes :

  • 5 Gérard Klein, « Une vue sur l’Histoire », préface à Michel Jeury, Anthologie, Paris, Presses Pocket (...)

Jeury, comme [Phillip K.] Dick au moins superficiellement, décrit des univers où aucun déroulement événementiel n’est assuré de sa continuité selon les normes classiques du romanesque. Le lecteur est apparemment dérouté de la même manière par les deux auteurs. Il jouit – s’il accepte le péril, et tous ne le supportent pas – du balancement entre le probable et l’inattendu, inattendu qui va ici jusqu’à la destruction du paradigme du réel ordinairement figuré dans le roman5.

2Bien qu’ayant fait ses premières armes – saluées – dans la science-fiction, l’œuvre de Michel Jeury est marquée par une dichotomie littéraire assez surprenante pour un homme dont le regard est résolument tourné vers les sciences et l’avenir. Fils de paysans, homme simple domicilié à Issigeac en Dordogne, il a abandonné de nombreuses années la science-fiction pour se consacrer à l’écriture de nombreux romans de terroir avant d’y revenir en 2010 pour May le monde. La critique voit ainsi en lui soit un auteur de romans de terroir soit un auteur de romans de science-fiction.

  • 6 Une exposition entièrement consacrée à l’écrivain : « Michel Jeury, entre futurs et terroirs », Iss (...)
  • 7 Spécialiste de la science-fiction française, anthologiste, essayiste, collaborateur depuis les anné (...)
  • 8 Trois numéros sont sortis à ce jour : Carnets chronolytiques (no 1, 2015), Patrick Guay, Jacques Sp (...)

3En contact étroit avec l’écrivain depuis 2011, Natacha Vas-Deyres de l’université de Bordeaux-Montaigne a engagé avec lui des actions de recherche et des événements culturels s’inscrivant dans des projets de colloques et de publications sur la science-fiction française6. Avec Richard Comballot7, ils publient dans la nouvelle collection « SF Incognita » les Carnets chronolytiques de l’écrivain, qui en constituent le premier numéro8. Cette collection des Presses universitaires de Bordeaux propose des ouvrages à la fois scientifiques et vulgarisateurs sur des auteurs ou des sujets relatifs à la science-fiction, mais sa spécialité première est de publier de courts textes inédits ou venant de supports difficilement accessibles ou épuisés, comme de la correspondance d’écrivains, des extraits autobiographiques, des archives personnelles ou des articles publiés dans des revues confidentielles.

4Les Carnets chronolytiques résultent de la collaboration de ces deux chercheurs avec Michel Jeury. Ils renferment une série d’essais autobiographiques rédigés et parfois publiés entre 1989 et 2009, avec un ultime post-scriptum de 2014, rédigé quelques semaines avant son décès. La valeur documentaire de ces témoignages permet au chercheur d’accéder pour la première fois à la personnalité de Michel Jeury et de réconcilier ses deux facettes d’auteur de romans de terroir et de science-fiction que la critique a jusqu’à présent toujours scindées, ainsi que le rappelle la bibliographie critique quasi exhaustive en fin d’ouvrage. En plus de l’aspect autobiographique, ces carnets proposent une véritable plongée dans les milieux littéraires et éditoriaux de la science-fiction française, dont Michel Jeury a été un témoin privilégié et un acteur de premier plan, en particulier grâce à ses relations avec Gérard Klein ou Pierre Versins, avec lesquels il a correspondu régulièrement. Plusieurs courriers sont ainsi reproduits comme une lettre envoyée par Gérard Klein à Michel Jeury datée du 22 octobre 1972 (p. 64), où l’éditeur manifeste son enthousiasme après la lecture du manuscrit du Temps incertain, qu’il considère comme un chef-d’œuvre ayant sa place aux côtés des œuvres d’auteurs déjà bien implantés dans la sphère littéraire de la science-fiction tels André Ruellan et Philippe Curval. En plus d’esquisser les futurs liens amicaux des deux hommes, ce document apporte un lot d’informations précieuses quant aux détails de l’édition d’œuvres de science-fiction française chez Robert Laffont dans la fameuse collection « Ailleurs et Demain ». Autre document rare, mais qui atteste de la double orientation littéraire de Michel Jeury, la longue lettre du 2 décembre 2001 écrite pour son ami Pierre Versins, qui venait de mourir, où l’auteur de romans de terroir justifie en quelque sorte son détachement de la science-fiction au profit d’une littérature en apparence régressive :

  • 9 « L’Adieu à la verte prairie » est justement le titre de la dernière nouvelle écrite par Michel Jeu (...)

Tu t’es demandé pourquoi je quittais la science-fiction. Ça te semblait une trahison, un passage à l’ennemi. […] Il m’a fallu du temps pour comprendre les raisons de mon attirance, pour m’apercevoir que ces disques célestes, à la fois évanescents et tenaces, n’avaient rien de plus que les rêves de mon enfance, de mon adolescence, les temps, ses monts, ses plages, ses vertes prairies9… (p. 75)

  • 10 Malgré ses succès en librairie, les romans de science-fiction n’ont pas permis à Michel Jeury de fa (...)

5Et de poursuivre plus loin avec ironie : « Tu veux dire que j’ai d’abord quitté la SF pour une histoire de gros sous10… À condition que tu ne l’ébruites pas dans l’univers chronolytique, je t’avouerai que les écus de la boulangère avaient ainsi une petite place dans mes rêves d’enfants » (p. 77), comme si la science-fiction avait répondu à l’élan poétique de la jeunesse et que cet élan s’était par la suite transformé en tentation de retour aux origines paysannes de l’auteur, associées aux souvenirs de son enfance.

6Si l’on peut regretter la présence trop timide de péritextes critiques (une préface de Natacha Vas-Deyres intitulée « Michel Jeury ou la tentation de l’autobiographie » qui développe davantage le point que nous venons de soulever, un avant-propos de Richard Comballot expliquant l’importance qu’avait pour l’écrivain l’édition de ses carnets, jusqu’à peu de temps avant sa mort, et un émouvant témoignage de sa fille Dany Jeury en fin de volume « qui lève un peu le voile sur “l’énigme Jeury” et fait vivre l’homme, le père, sans doute plus que l’écrivain » [p. 185]), il faut saluer les nombreux commentaires érudits de Natacha Vas-Deyres et Richard Comballot qui accompagnent les pages rédigées par Michel Jeury. Ils mettent en lumière certaines références obscures ou expliquent la pensée de l’auteur, faisant ainsi de ces Carnets chronolytiques non seulement un document testimonial de premier ordre, mais aussi une édition critique majeure pour les études jeuryennes.

Haut de page

Notes

1 Voir Alain Sprauel, Michel Jeury, la bibliographie, Gisors, Éditions du Boisgeloup, 2010.

2 La plupart d’entre elles sont répertoriées – voire consultables – sur le site des éditions Quarante-Deux d’Ellen Herzfeld et Dominique Martel (http://www.quarante-deux.org/les_Recits_de_l%27espace/Michel_Jeury/ ou via http://www.jeury.fr, dernière consultation octobre 2017).

3 Michel Jeury, Le Temps incertain, Paris, R. Laffont (Ailleurs et Demain), 1973.

4 Entretien avec Michel Jeury, « Michel Jeury, entre futurs et terroirs » à Alès, en mars 2013, disponible sur le site http://webtv.u-bordeaux-montaigne.fr/, rubrique Culture, dernière consultation octobre 2017.

5 Gérard Klein, « Une vue sur l’Histoire », préface à Michel Jeury, Anthologie, Paris, Presses Pocket (Le Livre d’or de la science-fiction), 1982.

6 Une exposition entièrement consacrée à l’écrivain : « Michel Jeury, entre futurs et terroirs », Issigeac, juin 2013 ; un entretien filmé et diffusé (voir note 4) ; ainsi que deux colloques : Les Dieux cachés de la science-fiction française et francophone (1950-2010) (Actes du colloque de Bordeaux, 21-23 novembre 2012), Natacha Vas-Deyres et al. (dir.), Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux (Eidôlon), 2014 et C’était demain : anticiper la science-fiction en France et au Québec (1880-1950) (Actes du colloque de Chicoutimi, 24-26 octobre 2013), Patrick Bergeron, Patrick Guay et Natacha Vas-Deyres (dir.), Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, à paraître.

7 Spécialiste de la science-fiction française, anthologiste, essayiste, collaborateur depuis les années 1980 des principales revues spécialisées dans les littératures de genre, lauréat en 2015 du grand prix de l’Imaginaire pour l’ensemble de son œuvre critique.

8 Trois numéros sont sortis à ce jour : Carnets chronolytiques (no 1, 2015), Patrick Guay, Jacques Spitz, le mythe de l’humain (no 2, 2017) et Nicolas Labarre, Heavy Metal, l’autre Metal Hurlant (no 3, 2017).

9 « L’Adieu à la verte prairie » est justement le titre de la dernière nouvelle écrite par Michel Jeury, publiée en 2013. Il s’agit d’un conte initiatique aux allusions autobiographiques multiples, où l’étrange et le merveilleux côtoient la simplicité et la bonhomie d’un récit paysan.

10 Malgré ses succès en librairie, les romans de science-fiction n’ont pas permis à Michel Jeury de faire vivre suffisamment sa famille. Avec les romans de terroir, il s’est offert un public bien plus vaste et des revenus plus conséquents.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Clément Hummel, « Michel Jeury, Carnets chronolytiques »Elseneur, 32 | 2017, 200-203.

Référence électronique

Clément Hummel, « Michel Jeury, Carnets chronolytiques »Elseneur [En ligne], 32 | 2017, mis en ligne le 18 octobre 2023, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1210 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1210

Haut de page

Auteur

Clément Hummel

Université de Caen Normandie

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search