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Benoît Bolduc, La Fête imprimée. Spectacles et cérémonies politiques (1549-1662)

Miriam Speyer
p. 195-197
Référence(s) :

Benoît Bolduc, La Fête imprimée. Spectacles et cérémonies politiques (1549-1662), Paris, Classiques Garnier (Lire le XVIIe siècle), 2016, 391 p.

Texte intégral

1Cette étude du « livre de fête » parue chez Classiques Garnier l’année dernière s’inscrit pleinement dans le récent développement des recherches sur la première modernité qui, tout en analysant le texte, intègrent également le discours que véhicule l’objet matériel qu’est le livre. En s’intéressant aux traces qu’ont laissées cinq fêtes et cérémonies royales entre 1549 et 1662 dans l’imprimé, Benoît Bolduc relève, dans La Fête imprimée, la gageure qui consiste à établir et à comprendre les différences qui existent entre les fêtes politiques et officielles des XVIIe et XVIIe siècles et leur version imprimée, ainsi que les différences dans leur réception.

2Benoît Bolduc porte, dans son ouvrage, une attention particulière à ce qu’il appelle la « fête de papier », une édition d’apparat, avec l’aval du pouvoir. Or ces dernières sont souvent bien loin du témoignage : ce dont elles rendent compte, c’est de la fête telle qu’elle aurait dû se passer, non celle qui a effectivement eu lieu.

3Ce décalage constitue le point de départ à partir duquel l’auteur questionne, dans cinq chapitres consacrés chacun à une « fête imprimée » précise, les fonctions assumées par ces livres, notamment face à leurs lecteurs. Le terminus a quo de cette étude est l’un des récits de l’entrée du roi Henri II à Paris en 1549, qui, pour la première fois, assigne une fonction importante à l’illustration et à la description du décor. La relation de l’entrée de Louis XIV et de Marie-Thérèse en 1660 constitue le terminus ad quem : c’est le moment où la relation de la fête s’assimile, en fin de compte, à l’historiographie officielle.

4Comme à partir du milieu du XVIe siècle le texte et l’image sont considérés comme complémentaires, la cohérence du corpus choisi est également dictée par le rôle croissant qui revient à l’illustration. Benoît Bolduc propose ainsi dans chaque chapitre des analyses précises de quelques-unes des planches gravées qui ornent les livres et que le lecteur peut toutes trouver dans les copieuses annexes de l’ouvrage.

5Dans le premier chapitre, consacrée à l’entrée d’Henri II à Paris, l’auteur exploite l’opposition féconde entre la relation officielle (C’est l’ordre qui a este tenu…, Paris, Dallier, 1549) et quelques relations faites sur le vif. Ces dernières, plutôt lacunaires et parfois partisanes, rendent compte des incompréhensions des spectateurs, notamment au sujet de l’iconographie qui, pour la première fois, emprunte exclusivement à la mythologie gréco-latine. La relation officielle se caractérise par l’exhaustivité et la mise en ordre. Cet ordre, point focal du premier chapitre, réside notamment dans la description et l’explication détaillée du décor qui précèdent la relation de l’entrée à proprement parler. Le lecteur dispose ainsi de toutes les informations nécessaires pour lire ce décor comme un emblème et, contrairement à un spectateur de l’événement, pour en comprendre l’essence.

6Or quelle est cette essence véhiculée par ces spectacles mis en ordre par l’écrit ? C’est la question posée dans le deuxième chapitre, qui offre une analyse du Balet comique de la Royne (1581). Ce livre, orchestré par l’inventeur Beaujoyeulx lui-même, est constitué comme un recueil contenant, en plus de la relation du ballet, toutes ses composantes : vers, partitions, médailles, etc. Contrairement au lecteur de l’entrée de 1549, qui est guidé dans sa compréhension du spectacle, le lecteur du Balet comique, placé face à cette « matière première », est invité à l’interpréter lui-même.

7La question de l’interprétation guide également l’exemple du carrousel d’avril 1612. Le carrousel, ensemble de joutes et de tournois, se distingue d’autres fêtes royales par son foisonnement. Mais au regard de la dimension politique de l’événement, le pouvoir n’a que faire de voix discordantes. C’est donc en s’interrogeant sur leur capacité de réduire la polyphonie du spectacle à un compte rendu doté d’un sens unique que l’auteur confronte les deux relations officielles : celle, factuelle, de Porchères et le Romant des Chevaliers de la Gloire, récit fictionnalisé de Rosset. Benoît Bolduc conclut à la supériorité du dernier, mieux apte à construire un sens et à transmettre l’émerveillement de la fête. On peut à ce sujet déplorer que l’auteur ne confronte pas cette conclusion au fait que le texte de Rosset n’a pourtant guère connu de succès.

8La version romancée de Rosset atteste d’un développement qui est confirmé par l’Ouverture du theatre de la grande salle du Palais Cardinal : la « fête imprimée » s’éloigne de plus en plus de l’événement réel dont elle est censée constituer le compte rendu. Loin de reproduire toutes les parties de l’événement, l’Ouverture ne contient que le texte de la tragicomédie Mirame jouée pour l’occasion et les gravures afférentes. « L’espace du livre de fête », comme s’intitule ce quatrième chapitre, espace clairement circonscrit, est alors emblématique de celui de la salle de spectacle dont les voix dissonantes sont définitivement exclues. En analysant l’importance accordée au cadre dans le livre et son programme iconographique, l’auteur propose de le lire comme une figuration des règles du théâtre classique dont Richelieu, l’organisateur de la fête, est le promoteur principal. Le livre devient, par sa forme même, manifeste poétique et politique, quelque peu déconnecté de la réalité de l’événement.

9L’étude se clôt sur l’analyse de l’imprimé commémorant l’entrée nuptiale de Louis XIV et de Marie-Thérèse. Caractérisé par une énonciation qui se veut la plus impersonnelle possible et un souci affiché des sources, ce livre représente, explique Benoît Bolduc, une forme d’aboutissement : la « fête imprimée » devient récit historiographique, pleinement au service de la propagande royale qui se soucie avant tout de l’image qu’elle transmettra à la postérité.

10« Fêtes de papier », ces livres officiels sont ainsi à même de rivaliser avec l’événement réel, conclut l’auteur. Leurs fonctions divergent cependant : la relation imprimée, libérée des aléas du réel, ordonne, structure, donne du sens. Bien mieux qu’un témoin au milieu de la foule, le lecteur voit la fête d’un point de vue surplombant et, guidé par le rédacteur, se trouve dès lors dans une position privilégiée pour en comprendre le sens. Le choix habile des exemples et l’organisation chronologique de leur étude nous permettent de plus d’observer l’évolution du livre de fête de la Renaissance à l’âge classique. À travers les exemples apparaît un mouvement d’ensemble, dans lequel le livre perd ses attaches avec l’événement pour devenir, non plus un compte rendu, mais un monument érigé pour la postérité. L’ouvrage de Benoît Bolduc témoigne partant d’une grande cohérence formelle. De même qu’il envisage la « fête imprimée » comme un recueil composé de parties diverses unifié et expliqué par le discours du rédacteur, il se lit aussi comme un recueil, réunissant à la fois des analyses fines des parties qui composent le corpus et leur reproduction en annexe. Le lecteur de La Fête imprimée est ainsi invité à adopter, quoique sur un autre plan, la même position que le lecteur du livre de fête.

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Pour citer cet article

Référence papier

Miriam Speyer, « Benoît Bolduc, La Fête imprimée. Spectacles et cérémonies politiques (1549-1662) »Elseneur, 32 | 2017, 195-197.

Référence électronique

Miriam Speyer, « Benoît Bolduc, La Fête imprimée. Spectacles et cérémonies politiques (1549-1662) »Elseneur [En ligne], 32 | 2017, mis en ligne le 18 octobre 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1194 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1194

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Auteur

Miriam Speyer

Université de Caen Normandie

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Droits d’auteur

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