Navigation – Plan du site

AccueilNuméros33Comptes rendusViktoriya et Patrice Lajoye, Étoi...

Comptes rendus

Viktoriya et Patrice Lajoye, Étoiles rouges. La littérature de science-fiction soviétique

Clément Hummel
p. 220-224
Référence(s) :

Viktoriya et Patrice Lajoye, Étoiles rouges. La littérature de science-fiction soviétique, Paris, Piranha (Incertain futur), 2017, 320 p.

Texte intégral

  • 1 Ils ont tenu, de 2008 à 2013, le blog aujourd’hui disparu « Russkaya Fantastika » et monté la struc (...)
  • 2 Nous notons cependant la préparation, depuis 2013, d’une thèse menée par Natalia Chumarova, sous la (...)

1Engagés depuis une dizaine d’années dans différentes activités de recherche et de promotion de la littérature de science-fiction russe et soviétique, Viktoriya et Patrice Lajoye1 publient en 2017 un important ouvrage de synthèse sur ce sujet. Il constitue un véritable panorama de tout un patrimoine littéraire méconnu en dehors des frontières russophones. Contrairement à ce que peut laisser entendre son titre, Étoiles rouges. La littérature de science-fiction soviétique n’est pas un essai de théorie et de poétique littéraire : dans leur introduction, les auteurs insistent sur l’héritage critique du polygraphe Jacques Bergier, rédacteur de plusieurs notules sur la science-fiction soviétique dans les années 1950, et des thèses de Leonid Heller (1979) et de Jacqueline Lahana (1979). Aucun d’entre eux n’a eu, jusqu’à présent, d’épigones proposant de nouveaux travaux ambitieux sur la littérature de science-fiction soviétique, malgré des mentions ou de courts articles dans les études sur la science-fiction2. Leur objectif affiché est donc « d’apporter un éclairage nouveau sur cette littérature » (p. 15), de donner un avis critique sur les textes présentés, tout en proposant un guide de lecture. Il s’agit de s’intéresser à la littérature de science-fiction soviétique en montrant son histoire éditoriale, les thèmes qui la traversent et ses nombreux enjeux idéologiques, entre propagande et contestation, dans une période particulièrement troublée politiquement.

  • 3 Arcadi Strougatski (1925-1991) et Boris Strougatski (1933-2012).
  • 4 Il s’agit d’un groupe informel constitué par des fans qui se rassemblent autour d’un domaine cultur (...)

2Véritable somme d’érudition – l’ouvrage est à ce titre à rapprocher de l’importante Histoire de la science-fiction moderne (1911-1984) de Jacques Sadoul ou du Panorama de la science-fiction de Jacques Van Herp –, son orientation vers l’histoire et l’histoire littéraire permet aussi au lecteur curieux de découvrir de nombreux auteurs soviétiques, grâce à une construction systémique qui rappelle celle des ouvrages de Sadoul et Van Herp : présentation d’un thème ou d’un auteur que suit le résumé d’un ou plusieurs récits avec quelques commentaires critiques. Les huit chapitres s’organisent par périodes qui suivent généralement les soubresauts politiques de l’URSS, soulignant ainsi les liens étroits entretenus entre le régime et cette littérature d’idées. Cette périodisation efficace permet de montrer quels sont les thèmes et auteurs essentiels à un moment donné, tout en identifiant les plus importants mouvements – deux âges d’or (un premier entre 1917 et 1929 et un second entre 1956 et 1969) et certaines stagnations (entre 1930 et 1953 puis 1970 et 1981) – mais elle empêche concrètement de suivre le développement de plusieurs auteurs que l’on retrouve sur de plus longues périodes éditoriales. C’est notamment le cas d’Ivan Efremov (1908-1972), qui signe plusieurs romans et nouvelles remarquables comme La Nébuleuse d’Andromède (1957), dont on peine à suivre le parcours. Il en est de même avec les frères Strougatski3 qui voient le chapitre V leur être entièrement consacré et que l’on retrouve de nouveau dans des sections des chapitres VII et VIII. En voulant éviter l’écueil de la « froideur universitaire » (p. 15) et afin de satisfaire le grand public, certains jugements apparaissent parfois très subjectifs et même expéditifs sans plus de justification, ce qui peut devenir agaçant. Par exemple, à la page 148 : « On obtient alors l’équivalent d’un Fleuve Noir Anticipation de l’époque, ce qui n’est pas en soi un défaut, mais montre qu’on est encore loin des classiques à venir », suivi par, page 152 : « Ce qu’ils exposent n’est autre que ce qu’on appelle de nos jours la “beaufitude” au pouvoir, l’idiocratie ». Un dernier reproche qu’on pourrait faire au livre est son manque de données métadiscursives, car si l’on sait généralement si un auteur, un récit, a du succès ou non et l’histoire éditoriale de plusieurs d’entre eux, rares sont les retours sur la réception critique et esthétique des œuvres, à l’exception du court chapitre VI intitulé « Entre rêve et censure » qui présente plusieurs de ces éléments à la suite du second âge d’or à la fin des années 1960. On y apprend comment la science-fiction soviétique est perçue par les censeurs et surtout comment ses lecteurs se l’approprient, par un phénomène similaire à celui du fandom4 en Europe et aux États-Unis avec la création de clubs d’amateurs ou de revues littéraires qui s’y consacrent. En marge des autres chapitres, celui-ci aurait gagné à être étoffé davantage en comparant avec les codes occidentaux les habitus de ce lectorat.

  • 5 Voir à ce sujet Jean-Marc Gouanvic, La Science-fiction française au XXe siècle (1900-1968), Amsterd (...)
  • 6 Natacha Vas-Deyres, Ces Français qui ont écrit demain. Utopie, anticipation et science-fiction au X (...)

3Cependant, Étoiles rouges a l’immense mérite de créer, grâce à une synthèse efficace, un contrepoint original aux autres essais d’histoire de la science-fiction, permettant de poser un nouveau regard sur elle. Les auteurs notent par exemple que la science-fiction soviétique d’avant la Seconde Guerre mondiale « puise volontiers dans le “merveilleux scientifique” européen » (p. 57) avant de s’inspirer du phénomène éditorial des pulps aux États-Unis qui voient l’apparition de la science-fiction proprement dite. En Europe et tout particulièrement en France, les auteurs et les critiques constatent depuis de nombreuses années une sorte d’amnésie ou de cécité littéraire qui fait que cette science-fiction d’outre-Atlantique occulte une grande partie de la production de la littérature d’imagination scientifique d’avant-guerre, aujourd’hui considérée anachroniquement comme de la « science-fiction ancienne » ou « proto science-fiction »5. Comme en France, dans les autres pays du monde la science-fiction s’est développée à partir du modèle américain, mais il semble qu’en URSS ce ne soit pas le cas. Ainsi, alors qu’on tend à distinguer le roman scientifique d’avant-guerre et la science-fiction pour des raisons historiques, éditoriales et poétiques, la science-fiction soviétique (naučnaja fantastika, qui se traduit littéralement par « fantastique scientifique ») est une littérature instituée, directement issue du genre de l’utopie, qui ne connaît pas les problèmes de légitimité de ses cousines. En tant que littérature d’idées elle accompagne le XXe siècle soviétique, parfois comme outil de propagande et d’éducation et parfois comme outil de contestation. Cette vision particulière de ce qui est bien souvent considéré chez nous comme un genre populaire est d’ailleurs le sujet de la thèse de Natacha Vas-Deyres6, qui considère que la science-fiction est une évolution directe de l’utopie et que les auteurs, qu’ils aient pu écrire avant ou après la Seconde Guerre mondiale, en créant des mondes imaginaires techniques et scientifiques, reprennent et adaptent les grands textes utopiques de la littérature occidentale. Autrement dit, la science-fiction soviétique est elle aussi pour nous utopique, en réalisant ce que la guerre a empêché pour la littérature d’imagination scientifique. Ainsi, si sous la Nouvelle politique économique (NEP) les auteurs se sont inspirés du merveilleux scientifique européen, puis au début du règne de Staline des pulps, passée la guerre, ces mêmes auteurs subissent le soft power américain, tout en prenant leurs distances avec l’idéologie capitaliste et colonialiste du bloc de l’Ouest. La Nébuleuse d’Andromède d’Ivan Efremov apparaît comme l’illustration typique d’un contre-modèle soviétique à la conquête de l’espace : ce roman de space opera reprend les poncifs du genre en faisant le récit du voyage d’un gigantesque vaisseau spatial mené par un équipage de scientifiques chargés d’explorer la galaxie d’Andromède et qui rencontrent des races extraterrestres intelligentes. Seulement dans ce récit c’est l’idéologie communiste qui est mise en avant : le vaisseau est tout entièrement conçu pour donner un certain luxe (piscine, bibliothèque, salon de musique, etc.) aux quelques cosmonautes partis pour des années, l’expédition n’est pas militaire et le sentiment d’émerveillement propre à la science-fiction – le sense of wonder – concerne la merveille naturelle plutôt qu’artificielle et technique. Évidemment très connoté politiquement, ce roman illustre la façon dont la science-fiction soviétique se détache de ses modèles occidentaux pour gagner son indépendance à la fin des années 1960.

4La spécificité de cette littérature se trouve peut-être dans l’opposition entre deux camps d’auteurs désignés d’un côté comme les « physiciens » et de l’autre comme les « lyriques », redite soviétique de la querelle des Anciens et des Modernes dans le domaine de la science-fiction. Les auteurs montrent ainsi : « Alors qu’en Occident, à la même époque, la science-fiction peine à s’offrir une respectabilité, en URSS elle fait l’objet de débats intellectuels intenses. Si en Occident, la science-fiction est considérée comme une littérature de gare, en URSS, elle est bien souvent le fait d’universitaires, de scientifiques ou d’ingénieurs. C’est une littérature des élites » (p. 163).

Haut de page

Notes

1 Ils ont tenu, de 2008 à 2013, le blog aujourd’hui disparu « Russkaya Fantastika » et monté la structure de traduction et de micro-édition Lingva en 2014 consacrée à la littérature et au folklore slaves. En plus de différentes activités de traduction et réédition de ces textes, ils ont dirigé plusieurs anthologies aux éditions Rivière blanche, branche française de l’éditeur américain Black Coat Press : Dimension URSS (2009), Dimension Russie (2010), ainsi que des articles consacrés à la science-fiction soviétique et russe : Patrice Lajoye, « Valeri Brioussov, poète et auteur de science-fiction », Dimension Merveilleux Scientifique, nº 3, 2017 et Patrice et Viktoriya Lajoye, « “Nous ne sommes pas des numéros !” La réponse des écrivains russes aux idées d’Alexeï Gastev », carnets de Res Futurae, 2017, en ligne : https://resf.hypotheses.org/3321.

2 Nous notons cependant la préparation, depuis 2013, d’une thèse menée par Natalia Chumarova, sous la direction de Luba Jurgenson, consacrée à Ivan Efremov : L’histoire et l’historiographie comme un outil de la représentation de la (ou des) société(s) dans l’œuvre d’Ivan Efremov.

3 Arcadi Strougatski (1925-1991) et Boris Strougatski (1933-2012).

4 Il s’agit d’un groupe informel constitué par des fans qui se rassemblent autour d’un domaine culturel particulier et le font vivre. Dans le cas de la science-fiction, il s’agit des lecteurs, mais aussi des auteurs, des éditeurs, parfois des critiques, etc.

5 Voir à ce sujet Jean-Marc Gouanvic, La Science-fiction française au XXe siècle (1900-1968), Amsterdam, Rodopi (Faux titre), 1994, p. 172 ; Serge Lehman, « Hypermondes perdus », in Chasseurs de chimères, Paris, Omnibus, 2006 ; Clément Hummel, « Rosny aîné et le fantasme de l’âge d’or de l’anticipation française », ActuSF, « Université de l’imaginaire », 2017, en ligne : http://www.actusf.com/spip/Universite-de-l-imaginaire-Rosny.html.

6 Natacha Vas-Deyres, Ces Français qui ont écrit demain. Utopie, anticipation et science-fiction au XXe siècle, Paris, H. Champion, 2012.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Clément Hummel, « Viktoriya et Patrice Lajoye, Étoiles rouges. La littérature de science-fiction soviétique »Elseneur, 33 | 2018, 220-224.

Référence électronique

Clément Hummel, « Viktoriya et Patrice Lajoye, Étoiles rouges. La littérature de science-fiction soviétique »Elseneur [En ligne], 33 | 2018, mis en ligne le 21 juillet 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/elseneur/1076 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/elseneur.1076

Haut de page

Auteur

Clément Hummel

Université de Caen Normandie

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search