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Regards linguistiques

Antoine Meillet et la langue homérique: au-delà du «Parryisme»*

Martina Astrid Rodda
p. 43-72

Résumés

Le rôle d’Antoine Meillet dans le développement de la théorie de l’oralité fut décisif: les contributions les plus récentes soulignent la continuité intellectuelle entre Meillet et Milman Parry, et le rôle essentiel que les idées du premier ont joué dans l’œuvre du second. Notre article examine dans quelle mesure les travaux de Meillet ont contribué à façonner le domaine des études homériques indépendamment ou parallèlement à Parry, en nous concentrant sur les écrits de Meillet sur les éditions homériques et sur la manière dont ceux-ci se reflètent dans des débats éditoriaux récents. Ce faisant, nous cherchons à montrer l’importance de l’héritage intellectuel de Meillet pour les études homériques au-delà du discours sur Meillet en tant que professeur de Parry.

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Notes de l’auteur

* L’auteur tient à remercier les organisateurs de la Journée Meillet à Lausanne pour les excellentes discussions scientifiques. Roxane Kamaroudis-Tambrun a traduit cet article en français et je lui en suis très reconnaissant. Je remercie également le Dr Blaž Zabel pour avoir partagé des documents inédits sur la world literature et Matija Murko, ainsi que la Prof. Constanze Güthenke et les participants au séminaire «History of Classical Scholarship» à Oxford pour leurs contributions. Une expertise anonyme a offert des commentaires généreux et utiles.

Texte intégral

Meillet, Parry et un héritage longtemps débattu

  • 1 Ch. de Lamberterie («Milman Parry et Antoine Meillet») et Th. de Vet («Parry in Paris») abordent la (...)

1Un article sur la contribution d’Antoine Meillet aux études homériques ne peut débuter sans aborder au moins brièvement la question de son rôle décisif dans les prémices du développement de la théorie de l’oralité et, plus précisément, de l’importance de son influence sur les travaux de Milman Parry. Cette question a reçu des réponses très diverses à différents stades de la réception des travaux de Parry; elle a également été abordée dans plusieurs contributions récentes, c’est pourquoi notre résumé ici sera relativement court et suivra souvent ce que d’autres ont dit plus tôt et mieux que nous1.

  • 2 Les deux thèses de doctorat en français (M. Parry, L’épithète traditionnelle dans Homère et Les for (...)
  • 3 On trouvera une version de cette histoire intellectuelle (que nous avons abrégée de manière assez p (...)

2L’histoire est à peu près la suivante: à la fin des années 1920, un Américain du nom de Milman Parry, alors doctorant à Paris, soutient que non seulement la langue des poèmes homériques est faite d’unités répétées appelées formules, mais que celles-ci font à leur tour partie d’un système cohérent de diction traditionnelle, ce qui vient confirmer l’hypothèse selon laquelle les poèmes ont été élaborés par des aèdes transmettant leur poésie oralement2. Parry trouvera un moyen d’étayer ses arguments sur la nature orale de la poésie homérique en la comparant à une tradition orale vivante, celle des guslari yougoslaves; son travail sera malheureusement interrompu par sa mort prématurée en 1935, mais il sera poursuivi par son confrère Albert Lord3.

  • 4 M. Parry, L’épithète traditionnelle dans Homère, p. 16.

3Il peut être utile de résumer ici certains aspects clés de la pensée de Milman Parry. Parry soutient que, pour des raisons cognitives, la poésie orale ne peut être composée en mettant bout à bout des mots isolés, mais uniquement à l’aide de groupes de mots ou d’expressions préétablis pour créer la structure métrique recherchée lorsqu’ils sont combinés. La définition parryenne classique de la formule la décrit comme «une expression qui est régulièrement employée, dans les mêmes conditions métriques, pour exprimer une certaine idée essentielle»4. Parry entend par «idée essentielle» le noyau sémantique de l’expression, ce qu’il reste après avoir écarté toute expansion stylistique: «quand le matin vint» pour ἦμος δ’ἠριγένεια φάνη ῥοδοδάκτυλος Ἠώς (littéralement: «quand l’aube aux doigts roses, née le matin, apparut»). Ce qui fait d’une phrase répétée une formule, c’est son caractère prêt à l’emploi pour la composition, qui dépend strictement du fait que la formule apparaisse toujours avec la même valeur métrique.

4Les formules ont tendance à se regrouper en systèmes de formules, c’est-à-dire en groupes d’expressions ayant la même valeur métrique et partageant d’autres traits similaires de pensée et de mots. Ces groupes d’expressions étaient disponibles en tant que systèmes et de façon consciente pour l’aède, qui devait sûrement les reconnaître comme quelque chose de différent des expressions isolées. Les systèmes de formules de la poésie orale se caractérisent par leur extension et leur économie; l’extension est le nombre de formules dans un système, tandis que l’économie consiste à éviter les expressions entièrement substituables, c’est-à-dire les expressions exprimant la même idée essentielle dans la même forme métrique (il n’est pas nécessaire de mémoriser du contenu inutile et redondant). Ces traits sont caractéristiques de la poésie orale et n’apparaissent jamais à des taux comparables dans les œuvres non orales:

  • 5 Ibid., p. 22. Le niveau de similarité sémantique qui fait qu’un système de formules peut être pris (...)

On se trouve ainsi en présence d’un système de formules, composé d’un ensemble de systèmes plus petits et dont le caractère nous empêche de façon absolue d’y voir l’œuvre d’un poète individuel5.

  • 6 À propos de Wolf, Villoison, Christian Gottlob Heyne et un autre débat passionnant, bien que nettem (...)

5Dans cette version de l’histoire, les deux paragraphes qui précèdent sont un résumé du travail individuel et radicalement novateur de Parry. Il s’est peut-être appuyé sur les intuitions d’autres universitaires avant lui (en remontant jusqu’à Friedrich August Wolf et Jean-Baptiste-Gaspard d’Ansse de Villoison)6, mais son œuvre est fondamentalement le résultat de son propre coup de génie, génie qui restera souvent incompris, excepté de quelques rares privilégiés qui lui ont porté attention, pendant quelques décennies après sa mort. Dans l’introduction de l’édition de 1971 des œuvres complètes de son père, Adam Parry (lui-même universitaire, spécialiste d’Homère entre autres et lui aussi condamné à une mort prématurée), présente cette version du développement de la théorie des formules:

  • 7 A. Parry, «Introduction», p. xxii sq.; nous soulignons.

It could fairly be said that each of the specific tenets which make up Parry’s view of Homer had been held by some former scholar. Thus the dependence of the given word, especially of the ornamental adjective, on necessities of metre rather than considerations of meaning, had been observed by Heinrich Düntzer; Antoine Meillet had stated, though he had not set out to prove, that all Homeric poetry is made up of formulae; while the formulary structure of contemporary illiterate poetry had been stated by earlier researchers (e.g. A. van Gennep); so had the unfixed nature of illiterate poetry, its freedom from any true sense of verbatim repetition (M. Murko). Even the term “oral” as applied to a kind of poetry, and a sharp differentiation of that kind of poetry from anything composed in writing, is to be found in Marcel Jousse. […] The professor at Paris whose ideas were most in harmony with Parry’s own was Antoine Meillet (1866-1936), who was primarily a linguist, and as such more disposed to see the language of Homer as the product of a tradition than most straight Homerists. Meillet gave Parry confidence in following out his intuition that the structure of Homeric verse is altogether formulary; but he cannot be said to have vitally affected the direction of his thought7.

  • 8 On retrouve la même séparation entre les contributions linguistiques de Meillet et le travail indép (...)
  • 9 Voir J. Latacz, «Tradition und Neuerung in der Homer-Forschung».

6Il est largement reconnu qu’Adam Parry avait tendance à décrire le travail de son père comme étant plus unique, innovant et isolé qu’il ne l’était en réalité8; il a également minimisé les parallèles avec les études allemandes antérieures9. Si bien que sa présentation finit par entrer en contradiction avec la vision de la situation qu’avait Milman Parry lui-même. Dans l’avant-propos de son ouvrage Ćor Huso: A Study of Southslavic Song, qui ne sera finalement pas publié, Parry père dresse un tableau qui ne saurait être que trop familier à de nombreux étudiants qui font de la recherche: un directeur de recherche vous explique votre travail et vous découvrez qu’il a tout à fait raison et qu’il le comprend mieux que vous – ainsi qu’un autre scénario tristement réaliste: vous pensez qu’une conférence n’est pas pertinente pour votre travail et que vous pouvez l’ignorer, alors qu’il s’avère plus tard qu’elle aurait été d’une importance capitale:

  • 10 A. Parry (ed.), The Making of Homeric Verse, p. 439; nous soulignons.

My first studies were on the style of the Homeric poems and led me to understand that so highly formulaic a style could be only traditional. I failed, however, at the time to understand as fully as I should have that a style such as that of Homer must not only be traditional but also must be oral. It was largely due to the remarks of my teacher M. Antoine Meillet that I came to see, dimly at first, that a true understanding of the Homeric poems could only come with a full understanding of the nature of oral poetry. It happened that a week or so before I defended my theses for the doctorate at the Sorbonne Professor Mathias Murko of the University of Prague delivered in Paris the series of conferences which later appeared as his book La Poésie populaire épique en Yougoslavie au début du XXe siècle. I had seen the poster for these lectures but at the time I saw in them no great meaning for myself. However, Professor Murko, doubtless due to some remark of M. Meillet, was present at my soutenance and at that time M. Meillet as a member of my jury pointed out with his usual ease and clarity this failing in my two books. It was the writings of Professor Murko more than those of any other which in the following years led me to the study of oral poetry in itself and to the heroic poems of the South Slavs10.

  • 11 M. Parry, L’épithète traditionnelle dans Homère, p. 9 sq.; la citation de Parry commence au troisiè (...)

7Dans L’épithète traditionnelle dans Homère11, Milman Parry cite Les origines indo-européennes des mètres grecs comme un moment crucial dans l’articulation des idées existantes sur la formularité dans l’épopée homérique:

L’hexamètre n’est pas, comme le vers de chanson et comme le vers iambique, un mètre populaire, employé dans des genres populaires. C’est un mètre savant, manié par des spécialistes, les aèdes qui composaient des épopées, les savants qui composaient des poèmes didactiques.

C’est un vers où tout est artificiel et traditionnel: le vocabulaire, plein de mots archaïques; la grammaire, où les vieilles formes se maintiennent à côté des nouvelles, et où se rencontrent des formes éoliennes à côté de formes ioniennes; le phonétisme, mêlé de formes de dates diverses et de parlers divers.

L’épopée homérique est toute faite de formules que se transmettaient les poètes. Qu’on prenne un morceau quelconque, on reconnaît vite qu’il se compose de vers ou de fragments de vers qui se retrouvent textuellement dans un ou plusieurs passages. Et même les vers dont on ne retrouve pas les morceaux dans un autre passage ont aussi le caractère de formules, et ce n’est sans doute que par hasard qu’ils ne sont pas conservés ailleurs. Il est vrai, par exemple, que le vers A 554:

ἀλλὰ μάλ᾽ εὔκηλος τὸ φράζεαι, ἅσσ᾽ ἐθέλῃσθα

  • 12 A. Meillet, Les origines indo-européennes des mètres grecs, p. 61. Également abordé récemment par P (...)

ne se lit pas dans le reste de l’Iliade ni dans l’Odyssée; mais c’est qu’il n’y a pas eu d’autre occasion de l’employer. L’épopée homérique est une poésie de gens de métier, faite avec des formules apprises, et qu’il aurait été malaisé de composer autrement, avec le vers traditionnel qu’on y employait12.

  • 13 Parry cite la critique hostile d’Arthur Platt sur Les origines, selon laquelle Meillet «hardly seem (...)

8Le passage de Meillet contient le mot «formule» et une définition implicite, sinon explicite, de celle-ci comme un «morceau» répété d’un vers; il couvre les compétences techniques des chanteurs, le caractère artificiel et traditionnel du matériau poétique et, de façon plus frappante, l’idée que tout est formulaire chez Homère, même lorsqu’un morceau n’est attesté qu’une seule fois. Il est difficile de voir dans l’intention implicite de cette citation autre chose que la reconnaissance par Milman Parry lui-même que l’influence d’Antoine Meillet a été significative dans l’élaboration de ce qui allait devenir la théorie des formules. De même, il est clair que ce que Meillet expose ici est le fondement des théories de Parry, plutôt qu’un exemple précoce de celles-ci: il y a une différence évidente entre cette esquisse et le travail extensif de définition, de collecte de données et d’étude comparative interlittéraire mené plus tard par Parry. Il convient de noter que, dans le contexte de la thèse, Parry semble avoir choisi ce passage pour soutenir que son propre travail défendra les vues de Meillet contre ses détracteurs, résolvant en quelque sorte la question de la formularité homérique une fois pour toutes13.

9Il devrait être clair à ce stade que si quelques escarmouches dans les guerres frontalières Meillet-Parry ont eu lieu, l’étendue de la question est surtout de savoir dans quelle mesure le travail de Meillet a été fondamental pour Parry plutôt que de s’interroger sur un quelconque conflit d’attribution. Bien qu’il soit nécessaire d’aborder ce sujet dans un article sur Meillet et les études homériques, la majeure partie de notre article s’écartera de ce sujet pour explorer une autre question: dans quelle mesure le travail de Meillet reste-t-il pertinent, ou peut-être devrait-il rester pertinent, pour les études homériques au-delà de son influence sur Parry?

Biographie intellectuelle de Meillet et Parry: quelques éléments de contexte

  • 14 Th. de Vet, «Parry in Paris», p. 264.

10Parry commence son travail sur Homère en comparant la diction des poèmes homériques à celle de la poésie qui leur succède, pour des raisons essentiellement esthétiques, sous la direction de George Calhoun à Berkeley; il se rend à Paris pour étudier avec Victor Bérard qu’il pensait sympathique à ses intérêts, mais finit par étudier avec Aimé Puech qui l’oriente à son tour vers son collègue Antoine Meillet: «And this is where Parry’s story really begins.»14

  • 15 P.-Y. Testenoire («Les recherches sur la poésie orale autour d’Antoine Meillet», p. 92 n. 31) s’opp (...)
  • 16 Th. de Vet, «Parry in Paris», p. 261.
  • 17 B. Zabel, Homeric Epic and World Literature.

11Thérèse de Vet soutient spécifiquement que l’histoire de Parry commence par sa rencontre avec le structuralisme en la personne de Meillet15. Elle implique Parry dans une critique plus large du structuralisme; plus précisément, elle voit la principale lacune de la théorie de Parry dans sa tentative d’appliquer une approche structuraliste à un système linguistique diachronique. Pour ce faire, Parry a dû intégrer le structuralisme dans une «semi-evolutionary roadmap of mentalités, in which orality gives way to literacy in a progressive and irreversible process that impoverishes the oral singer’s abilities to compose in performance»16. L’autrice utilise ces points pour développer une critique de la théorie orale, dont les lacunes remontent à la mauvaise compréhension ou mauvaise utilisation du structuralisme par Parry; bien que sa vision de la théorie orale elle-même soit dépassée, elle peut encore valoir la peine d’être abordée par le chercheur oraliste. Plus récemment et de façon plus systématique, Blaž Zabel a replacé le travail de Parry dans le contexte des théories de la world literature, offrant un complément et un contrepoint nécessaires à la critique structuraliste de Thérèse de Vet17.

  • 18 Ch. de Lamberterie, «Milman Parry et Antoine Meillet», p. 11.
  • 19 Ibid., p. 16-21.

12Quoi qu’il en soit, Aimé Puech et ses collègues plus littéraires ne semblaient pas comprendre l’originalité et l’importance des thèses de Parry; seuls Meillet et Pierre Chantraine ont vraiment saisi «le caractère étonnamment moderne de l’entreprise de Parry: étudier comment “fonctionne” un texte, en faisant abstraction de tout le reste»18. Selon Charles de Lamberterie, Parry a repris trois principes clés de l’enseignement de Meillet: il faut une base méthodologique solide dans la philologie du texte avant de pouvoir faire des affirmations linguistiques; la langue homérique est artificielle et condense en elle-même plusieurs étapes diachroniques, elle ne peut donc pas être étudiée de manière synchronique à la manière de Saussure; toute la langue homérique est formulaire, même lorsqu’une phrase n’est attestée qu’une seule fois, cela est dû à un manque de preuves et non pas à un statut différent. Le compte rendu de Meillet des thèses de Parry présentera, comme nous le verrons, les idées de Parry au moins partiellement comme une justification de ce que Meillet lui-même avait dit sur ces points; d’autre part, personne ne conteste la prétention de Parry d’avoir introduit la formularité dans le domaine littéraire du style19.

  • 20 Voir P.-Y. Testenoire, «Les recherches sur la poésie orale autour d’Antoine Meillet», p. 95 pour pl (...)

13L’article de Pierre-Yves Testenoire sur Meillet et l’anthropologie linguistique de l’oralité apporte une contribution essentielle à cette discussion: grâce à une analyse détaillée et riche de l’interaction entre l’enseignement de Meillet et les travaux de Jean Paulhan et de Marcel Jousse, ainsi que de Parry, il place solidement le cas de ce dernier dans le contexte d’une série d’étudiants de Meillet qui allaient par la suite apporter d’importantes contributions dans le domaine des études sur la poésie orale dans une perspective ethnographique au sens large. Comme P.-Y. Testenoire le note lui-même, le projet suivant de Parry après son départ de Paris, la documentation des traditions orales sud-slaves, est bien plus une entreprise anthropologique modelée sur la tradition américaine; mais Meillet conserve la reconnaissance d’avoir mis Parry sur cette voie en lui recommandant d’étudier les travaux de Matija Murko20.

Meillet et le texte homérique

  • 21 À propos des travaux comparatifs de Meillet en linguistique grecque, voir la contribution de Daniel (...)

14Voilà pour l’histoire intellectuelle, une histoire dans laquelle le travail de Meillet est principalement considéré en fonction de celui de Parry ou, plus généralement, de ses anciens étudiants. Reste à savoir ce qu’il est advenu des recherches de Meillet sur Homère: présentent-elles un intérêt en elles-mêmes pour les spécialistes actuels d’Homère, en particulier ceux qui abordent le texte du point de vue littéraire, plutôt que de celui d’un linguiste intéressé par les comparaisons entre les langues indo-européennes, par exemple?21

  • 22 I. Morris, B. Powell (eds), A New Companion to Homer, qui est bien entendu à présent le plus ancien (...)
  • 23 Peut-être à tort, comme Richard Janko le suggère dans une critique plutôt hostile dans la Bryn Mawr (...)

15Les trois Companions ou manuels en langue anglaise sur les poèmes homériques les plus récents ne contiennent que peu de traces du travail de Meillet. Le New Companion to Homer22 cite de lui une triade quelque peu prévisible d’ouvrages clés, tous présentant un intérêt comparatif plus large: Les origines indo-européennes des mètres grecs, la 8e édition de l’Introduction à l’étude comparative des langues indo-européennes et enfin la 5e édition de la Grammaire comparée des langues classiques écrite avec Joseph Vendryes. Cette sélection trahit peut-être l’importance accordée par ce manuel aux questions de langue et de forme23: presque toutes ces citations apparaissent dans le chapitre de Martin L. West sur le mètre homérique et dans celui d’Egbert Bakker sur le discours homérique. Antoine Meillet est, comme on pouvait s’y attendre, également mentionné comme celui qui a présenté Milman Parry à Matija Murko, l’initiant ainsi aux études comparatives sur l’oralité.

  • 24 R. L. Fowler, The Cambridge Companion to Homer; A. Bierl, J. Latacz, S. D. Olson (eds), Homer’s Ili (...)

16On ne trouve pas plus de références à Meillet dans les manuels de langue anglaise: le Cambridge Companion to Homer ne le cite pas une seule fois, pas plus que la traduction anglaise des Prolégomènes au Basler Kommentar24. On peut supposer que cela est dû en partie à une réticence à citer des ouvrages non anglophones dans des publications qui sont avant tout destinées à la population étudiante du Royaume-Uni et des États-Unis, mais cela n’explique pas l’absence de Meillet dans le Basler Kommentar.

17Le risque est de considérer le travail de Meillet comme n’étant pas nécessairement quelque chose qu’un homériste devrait connaître, ni même comme pertinent pour les linguistes travaillant sur Homère. La suite de cet article propose un contrepoint à ce point de vue, en partant des écrits de Meillet sur un sujet qui devrait tenir à cœur aux classicistes les plus traditionnels: comment éditer le texte d’Homère.

  • 25 Voir par exemple P. Eggert, The Work and the Reader in Literary Studies. Sur l’histoire et les poli (...)

18Meillet, dont les intérêts allaient bien au-delà d’une vision étroite de la linguistique, est revenu à plusieurs reprises sur la manière dont les textes classiques devraient être édités. Son point de vue est, du moins en apparence, celui d’un utilisateur, plutôt que celui d’un éditeur: explicitement, il s’intéresse à ce qui rend l’édition d’un texte classique utilisable et utile pour un linguiste, mais cela dissimule un argument implicite sur les responsabilités d’un éditeur vis-à-vis d’un public qui ne partage pas la même connaissance du processus de critique textuelle et même des langues anciennes dans leur ensemble. À cet égard, les intérêts de Meillet sont tout à fait d’actualité dans notre discours contemporain sur la centralité de l’enseignement des langues et sur la manière dont les universitaires qui placent la connaissance des langues anciennes au centre de leur travail peuvent se comporter de manière responsable vis-à-vis d’un public varié25.

19Dans un texte pour l’Association Guillaume Budé, Meillet a décrit (et c’est d’une grande utilité pour nous aujourd’hui) ce qu’il pensait que les éditeurs d’œuvres classiques devraient faire lorsqu’ils traitent des textes «bien élevés» qui ne sont pas comme ceux d’Homère, c’est-à-dire des textes qui ont pour source un original unique plutôt qu’une tradition instable et protéiforme, ainsi que la raison pour laquelle les deux sont des catégories distinctes:

  • 26 A. Meillet, «Ce que les linguistes peuvent souhaiter d’une édition», p. 33; nous soulignons.

Les besoins du linguiste en matière d’éditions varient avec la nature des textes. Il faut envisager deux types distincts. Il y a d’une part les ouvrages qui ont été fixés une fois par une «édition» et qui, au cours de leur transmission, n’ont subi que des altérations fortuites ou des changements destinés, dans la pensée de ceux qui reproduisaient ou corrigeaient le texte, à restaurer le texte initial: tel est le cas de la plupart des œuvres grecques et latines de l’antiquité dont s’occupe avant tout l’Association Guillaume Budé. Il y a, d’autre part, des textes flottants dont la forme et le fond ont été adaptés aux besoins des générations successives: tel est le cas des chansons de geste françaises par exemple. Dans ce second cas, le texte initial n’est pas restituable, et le seul genre d’édition utilisable pour le linguiste est l’édition diplomatique. On n’envisagera ici que le premier cas26.

  • 27 Les exemples viennent plutôt de Platon, Pétrone, Corinna, Théocrite, Plaute.
  • 28 Sur la comparaison entre les chansons de geste françaises et Homère, voir G. Nagy, Poetry as Perfor (...)

20Nous reviendrons plus tard sur la question de savoir si le texte homérique doit être édité d’une manière qui n’ignore pas son développement oral et ses fluctuations potentielles – une question qui résonne d’une façon étonnamment étroite avec les débats des chercheurs autour des éditions d’Homère près d’un siècle après Meillet. Pour l’instant, il est important de noter que si Meillet envisage ici le cas des «textes flottants», il omet visiblement toute mention à Homère (dont le nom n’apparaît pas du tout dans le petit texte27). La «plupart» des textes grecs et latins, dit-il, ont un original fixe que nous pouvons tenter de reconstruire; le seul exemple fourni de «textes flottants» est médiéval, et non antique28. Meillet semble ici évoquer la possibilité que certains auteurs antiques aient également un texte instable et il n’est pas déraisonnable de supposer que l’allusion ici est faite à Homère (en particulier à la lumière d’autres travaux); mais le lecteur doit se faire le complice du chercheur pour arriver à cette déduction.

  • 29 Cet exemple se trouve aussi dans l’article de 1918 sur le texte d’Homère discuté ci-dessous, ce qui (...)

21Si l’on se limite à des textes littéraires bien élevés et figés, les exigences de Meillet sont les suivantes: ils doivent être présentés le plus clairement possible, car les linguistes ne sont pas toujours des spécialistes de la langue en question et peuvent utiliser les textes pour rechercher des informations spécifiques ou même des formes de mots; les corrections éditoriales doivent être marquées de manière à ne pas être confondues avec la tradition, dont il faut rendre compte rigoureusement. Par ailleurs, Meillet met en garde contre l’édition de textes dans le but de reconstituer l’état vrai de la langue au moment de leur composition, car cela les rend inexploitables pour les linguistes. Un texte de Platon édité pour être similaire aux inscriptions attiques contemporaines n’ajouterait aucune connaissance linguistique à ce que nous savons déjà grâce aux inscriptions elles-mêmes29. Nous devons tenir compte à la fois de la possibilité que les auteurs littéraires attestent d’un stade ou d’un usage différent de la langue par rapport à d’autres sources contemporaines, mais aussi de l’idée que les théories sur l’évolution de la langue sur lesquelles se fonde le travail éditorial peuvent être erronées et pourraient créer des exemples trompeurs.

  • 30 A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Homère».

22Nous résumons ici les remarques de l’article de 1923 non seulement parce qu’elles présentent un intérêt légitime en elles-mêmes, mais aussi parce que le texte d’Homère, comme Meillet lui-même en était conscient, entre presque systématiquement en conflit avec cette approche. En effet, dans un article précédent, Meillet avait exposé ses intérêts et ses attentes concernant une édition d’Homère; là encore, il s’agit explicitement d’un ensemble de desiderata pour une édition d’Homère à l’intention des linguistes30.

23Le postulat est essentiellement le même que celui de l’article pour l’Association Budé de 1923: il existe une tension entre l’édition de textes dans l’intérêt du grand public et dans l’intérêt de la linguistique historique. Le grand public a besoin de textes lisibles, dans lesquels la tradition a été corrigée là où cela était nécessaire. Pour le linguiste, en revanche, les corrections, avec leur clarté artificielle, sont dangereuses, car elles risquent d’influencer le lecteur, même si elles sont clairement signalées:

  • 31 Ibid., p. 278.

Ce dont a besoin le philologue, c’est d’avoir un recueil aussi complet et aussi clair que possible de toutes les données traditionnelles, sans aucune addition qui les trouble. […] Plus d’une fois, grammairiens et linguistes ont été, par là, induits à raisonner sur des corrections d’éditeurs comme si c’étaient des données positives31.

24Il est encore une fois primordial de ne pas mélanger les corrections éditoriales et les données transmises. Si on compare ce passage à la liste détaillée qu’il fournira dans l’article de 1923 sur une série d’auteurs, Meillet n’offre ici aucun exemple de cette situation, comptant à nouveau sur la complicité du lecteur qui pourrait probablement fournir ses propres exemples s’il le souhaitait.

  • 32 Il faut souligner ici que ce principe est présenté exclusivement du point de vue de ce qui rendrait (...)

25Pour expliquer que le texte d’Homère constitue un contre-exemple de ce principe de non-intervention éditoriale32, l’argument de Meillet n’est pas (encore) qu’il y a des singularités dans sa composition, mais plutôt que l’histoire de la transmission du texte homérique est brouillée par une distance inhabituellement longue entre la (les) version(s) de l’auteur et nos manuscrits les plus anciens; cette longue distance implique également des quantités importantes de travail éditorial antique. Dans ce cas, le travail de l’éditeur moderne peut débarrasser le texte d’un grand nombre d’influences fallacieuses: nous pouvons et devons essayer de restaurer un stade linguistique antérieur du texte afin de pouvoir l’évaluer correctement en tant que source de données linguistiques.

  • 33 En ce qui concerne les conventions d’écriture, en particulier à Athènes, voir l’abondante documenta (...)
  • 34 Ces expressions constituent l’élément de preuve le plus solide en faveur de l’hypothèse selon laque (...)
  • 35 A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Homère», p. 280.

26Ce travail éditorial consiste principalement à rétablir les conventions d’écriture originales, comme la scriptio continua, l’orthographe des voyelles longues et brèves dans les alphabets grecs archaïques ou l’écriture instable des consonnes géminées33. Par exemple, la pratique de la scriptio continua a conduit à des erreurs dans la division des mots: l’adjectif inexistant ὀκρυόεις / ὀκρυοέσση est né de la division erronée d’une phrase contenant l’adjectif κρυόεις précédé d’un génitif en -οο34. Si l’on continue avec le génitif de radical -o-, le raccourcissement de certaines terminaisons en hiatus peut être expliqué non pas comme une irrégularité du mètre archaïque, mais simplement comme une erreur introduite dans la tradition manuscrite par un changement dans les conventions d’écriture: παρὰ δ’ ἀλφίτου ἱεροῦ ἀκτήν (Il. 11.631), qui nécessite deux abréviations en hiatus, était «simplement» écrit à l’origine παραδαλφιτοιεροακτην en scriptio continua et prononcé ἀλφίτο’ ἱερό’ ἀκτην avec élision du génitif en -οο35. Le thème crucial de cette reconstitution est la régularité: dans l’ensemble, nous nous retrouvons avec une version de la langue homérique dans laquelle les exceptions sont nettement moins fréquentes qu’elles n’avaient été décrites.

27Mais quelque chose ne va pas dans ce discours: des caractéristiques d’écriture telles que la scriptio continua et l’orthographe indifférenciée des voyelles longues et courtes auraient, bien qu’à un degré différent, affecté la plupart des textes grecs transmis depuis l’âge archaïque et classique. Selon Meillet, la profondeur diachronique de la langue homérique aurait amplifié les effets déformants de ces conventions; plus encore, les éditeurs qui ont dirigé la réécriture du texte homérique selon de nouvelles conventions graphiques n’auraient pas été des locuteurs fiables de la langue qu’ils essayaient d’éditer, contrairement au grec attique classique.

  • 36 La situation est très différente dans les deux sources de 1923 que nous avons citées plus haut: le (...)
  • 37 A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Homère», p. 313. Le passage est passionnant et mérite d (...)
  • 38 A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Homère», p. 287. Pour un compte rendu actuel de l’évolu (...)

28Il n’y a que peu ou pas d’indication que tout cela ait un rapport avec l’oralité ou la formularité; il semble que les idées de Meillet à cet égard, même si elles sont antérieures à Parry, se soient développées après cet article36. Au contraire, lorsque Meillet évoque le milieu social dans lequel les poèmes ont été interprétés, il décrit les poètes de l’Iliade et de l’Odyssée comme les héritiers d’une «tradition lettrée»37. Il s’intéresse occasionnellement à la façon dont les chanteurs auraient prononcé des sons spécifiques – ce qui pourrait ressembler à une ouverture sur l’oralité, mais n’est en fait présenté que dans le but de reconstruire des étapes antérieures de la langue et de dater des changements de sons spécifiques. Le chanteur antique prononçait-il le digamma intervocalique, par opposition au digamma initial? Meillet le suggère et se dédit aussitôt en l’espace d’un paragraphe38.

29L’article est truffé d’exemples qu’il ne vaut pas la peine de discuter ici, mais l’argument principal de Meillet est clairement réaffirmé à intervalles réguliers: nous devrions en fait reconstruire le texte d’Homère autant que possible:

  • 39 A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Homère», p. 290.

Le texte a été si remanié par les copistes et les réviseurs, qu’on ne peut tenir pour sûr que ce qui est garanti par la métrique. Et toute forme ionienne-attique qui se trouve constamment dans des conditions où l’on peut lui substituer une forme plus ancienne et éolienne doit être tenue en principe, sinon pour fausse, du moins pour douteuse39.

30Il convient de souligner que ces conclusions, qui semblent aux antipodes des principes de l’article pour l’Association Budé de 1923 (les linguistes ont besoin que les éditeurs fassent le moins d’hypothèses possible sur le texte), reposent en fait exactement sur la même pensée: nous ne devons pas imposer de présupposés critiques à notre texte avant de commencer l’analyse linguistique, que ces présupposés proviennent de critiques modernes ou d’éditeurs anciens. Le travail éditorial défendu par Meillet consiste finalement à dépouiller le plus possible le texte des traces de ces présupposés. Meillet prend également soin de rappeler au lecteur que son projet de reconstruction a avant tout une valeur heuristique, puisqu’il rappelle au linguiste qu’il doit s’interroger sur les données éditoriales qu’il a sous les yeux:

  • 40 Ibid., p. 303. Cette attitude scientifique prudente, comme le montre la note 37, vacille parfois en (...)

Restituer un texte aussi différent dans la forme extérieure de celui des Alexandrins, et plus encore des manuscrits, peut apparaître comme une hypothèse téméraire. Mais, si elle se donne pour ce qu’elle est, c’est-à-dire pour un simple instrument de travail ne prétendant à aucune valeur par soi-même, et enseignant à douter du texte traditionnel souvent plus qu’à rien affirmer sur le texte originel, cette hypothèse sera le meilleur moyen de déterminer ce que vaut le témoignage du texte homérique en matière de langue et d’en étudier la grammaire40.

  • 41 Je remercie la personne qui a réalisé l’expertise anonyme de m’avoir signalé cette référence.
  • 42 J. van Leeuwen, Homeri Carmina I-II, suivie en 1917 par l’Odyssée. Le premier volume de l’édition d (...)
  • 43 J. van Leeuwen, Homeri Carmina I, p. viii sqq.
  • 44 J. van Leeuwen, Enchiridium dictionis epicae. Ce texte ne fut pas, à notre connaissance, examiné da (...)

31Les principes éditoriaux de Meillet sont en résonance, mais aussi en distance avec une édition qu’il pouvait difficilement ignorer en rédigeant l’article de 191841, à savoir l’Iliade de van Leeuwen (1912-1913)42. Van Leeuwen «corrige» les données manuscrites pour compenser les effets des mêmes phénomènes examinés par Meillet, tels que la confusion entre e et o courts et longs et la perte du digamma initial. Il regroupe toutes ces interventions éditoriales sous le titre commun de «multa quae ad orthographia spectant»43, présentant ses choix comme des corrections évidentes qui ne devraient pas encombrer l’apparat critique. On ne trouve pas ici de discussion sur l’histoire linguistique du texte, mais un renvoi au manuel de diction épique de l’auteur, qui offre un compte rendu de l’état de la linguistique homérique à la fin du XIXe siècle44.

  • 45 L’argument de Parry est le mieux développé dans M. Parry, «Studies in the Epic Technique of Oral Ve (...)
  • 46 À propos de la performance des scribes, voir J. L. Ready, Orality, Textuality, and the Homeric Epic (...)

32La mention du remplacement des formes éoliennes ci-dessus pourrait également sembler familière aux linguistes homériques, car le processus envisagé par Meillet est celui d’une évolution scribale dans laquelle les formes ioniennes remplacent progressivement les formes éoliennes chaque fois que la métrique le permet. En fait, c’est précisément ce que Parry suggérera plus tard par l’idée de la (re)composition en performance: la nouveauté chez Parry sera de soutenir qu’il s’agit d’un phénomène inhérent à une tradition orale, par opposition à quelque chose qui se produit dans la transmission écrite, une démarche scientifique qui va de pair avec sa redéfinition de la formule en tant que caractéristique orale45. D’autre part, le récent regain d’intérêt pour le concept de performance scribale et son rôle dans la normalisation de la forme linguistique des textes oraux et non oraux trouve un ancêtre peut-être surprenant chez Meillet46.

  • 47 A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Homère», p. 278, se référant à A. Ludwich (ed.), Homeri (...)
  • 48 Tous deux ont également édité l’Odyssée, mais nous nous concentrerons ici principalement sur l’Ilia (...)

33Un autre élément de l’article de 1918 qui étonnera l’homériste «traditionnel» est la façon dont sa réflexion sur les principes éditoriaux pour Homère semble s’intégrer presque parfaitement dans le débat sur les éditions critiques les plus récentes d’Homère. La dichotomie entre une édition d’Homère que Meillet décrit comme «purement traditionnelle»47, retraçant uniquement l’histoire de la tradition manuscrite jusqu’à un archétype, et une édition qui tente une reconstruction linguistique remontant jusqu’à nos sources manuscrites les plus anciennes, résume presque parfaitement les différences méthodologiques entre les deux éditions critiques les plus récentes de l’Iliade, à savoir celles d’Helmut van Thiel et de Martin L. West48.

  • 49 M. L. West (ed.), Homeri Ilias, p. v.
  • 50 Il est sans doute clair que nous ne plaidons pas ici en faveur d’une influence directe.
  • 51 M. L. West (Homeri Ilias, p. xxxiii sq.) fait écho à A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Ho (...)
  • 52 M. L. West, Homeri Ilias, p. xxx sq. L’argument est que les dactyles sont préférés à la diérèse buc (...)

34Alors que l’édition d’Helmut van Thiel se contente de reconstituer l’étape la plus ancienne de la tradition manuscrite à partir des données en notre possession, l’objectif plus ou moins explicite de Martin L. West est de reconstruire la version d’auteur du texte qu’il attribue au «un[us] […] prim[us] poeta» de l’Iliade49. En pratique, cela conduit West sur une voie qui, de façon remarquable, est parallèle aux desiderata méthodologiques de Meillet pour une édition linguistique d’Homère50. Bon nombre des exemples abordés par Meillet se retrouvent chez West: il se penche sur les problèmes causés par la copie du texte en alphabet attique; bien qu’il ne se donne pas pour but de reconstruire systématiquement le texte écrit en continu, il présente brièvement ses arguments en faveur de la restauration du génitif en -οο, en se fondant en partie sur la preuve d’une division des mots mal interprétée dans la scriptio continua51. West et Meillet relient tous deux les données métriques et la linguistique historique pour aborder la question de la reconstruction en quatrième pied des infinitifs en -εμεν dans la mesure du possible: tous deux pensent qu’il est correct de restaurer une forme dactylique, bien qu’ils parviennent en fin de compte à des conclusions différentes basées sur une vision différente de l’histoire de l’infinitif en -ειν52.

  • 53 G. Nagy, «Review of Homeri Ilias». Sur le travail éditorial d’Aristarque, voir l’exposé récent et a (...)

35Le fait que l’Iliade de West soit à la fois une tentative de reconstruction linguistique et un projet d’édition textuelle a engendré un débat bien connu autour de son édition lorsqu’elle a été publiée pour la première fois. Dans un échange quelque peu virulent de critiques de la Bryn Mawr Classical Review, Gregory Nagy a attaqué Martin L. West pour avoir tenté de produire un texte d’Homère qui aspire à être plus aristarchéen que l’édition d’Aristarque lui-même: West et Aristarque partagent le même objectif, celui de reconstruire les ipsissima verba du poète originel de l’Iliade, mais contrairement à Aristarque, qui était au moins un éditeur modéré, West fait confiance à son propre jugement plutôt qu’aux manuscrits53. Il s’agit là, bien entendu, d’un objectif fondamentalement différent de l’édition «linguistique» d’Homère de Meillet, qui, elle, visait à fournir de meilleurs outils au linguiste faisant des recherches sur l’histoire du grec et qui était clairement envisagée comme un exercice intellectuel plutôt que comme le schéma directeur d’un texte réellement publiable. La réponse de West à la critique de Nagy est peut-être plus conforme aux lignes directrices de Meillet: contrairement à Meillet, West considère (ou prétend considérer) la tradition orale comme faisant partie du décor, mais affirme que l’innovation linguistique est beaucoup plus susceptible d’avoir été introduite par les copistes et devrait donc être supprimée autant que possible dans une tentative de restaurer «l’original»:

  • 54 M. L. West, «West on Nagy and Nardelli on West».

If we want to get back to the original – and that is what I want – we must endeavour to identify the corruptions of the written tradition. “Oral poetics” is a red herring. Yes, constant modernization is characteristic of the oral poetic tradition; but that does not mean we have to accept all the modernizations we find in the written tradition, because written traditions also modernize54.

Coda: Meillet après Parry

  • 55 A. Meillet, Aperçu d’une histoire de la langue grecque, 3e édition, tel que discuté par Ch. de Lamb (...)
  • 56 A. Meillet, «[Compte rendu de:] M. Parry, L’épithète traditionnelle dans Homère: Essai sur un probl (...)

36Nous ne nous exposerons sans doute pas à la controverse en affirmant que feu le professeur West n’était pas un oraliste. Comme nous avons tenté de le démontrer plus haut, Meillet ne l’était pas non plus en 1918. Le point de vue de Meillet sur ce à quoi devrait ressembler un texte d’Homère «linguistiquement utile» a-t-il changé après avoir été exposé aux idées de Milman Parry, ainsi qu’à travers l’évolution de ses propres pensées sur le sujet entre 1918 et 1928? Nous savons bien que Meillet a retravaillé son analyse de la langue homérique dans la troisième édition («entièrement revue, corrigée et augmentée») de son Aperçu d’une histoire de la langue grecque en se fondant sur les nouveaux développements de la théorie de l’oralité55. Au lieu de revenir sur ce texte, nous nous concentrerons brièvement sur le compte rendu des thèses de Parry à la Sorbonne que Meillet a rédigé pour le Bulletin de la Société de linguistique de Paris56; comme nous le verrons, ce texte ne se contente pas de commenter le travail de Parry et son originalité par rapport aux idées de Meillet lui-même, mais revient également sur les principes de l’article de 1918 sur la manière d’éditer le texte d’Homère.

37Le récit de Meillet reconnaît d’emblée que la contribution de Parry est essentielle non seulement à la compréhension du style d’Homère par l’érudit classique, mais aussi à la compréhension de la langue d’Homère par le linguiste; une nuance que Parry lui-même, qui avait commencé par travailler sur le style de l’Iliade et de l’Odyssée, a dû explorer:

  • 57 Ibid., p. 100.

Ces deux thèses de doctorat, soutenues à Paris par un helléniste américain, sont à considérer pour le linguiste parce que le caractère de la langue homérique y est exactement reconnu. Le style oral homérique s’oppose, de par son principe même, au style des littératures écrites modernes. […] l’aède homérique chante devant un public; sa matière est traditionnelle, et sa langue ne l’est pas moins57.

  • 58 Ibid., p. 102. On notera le parallèle avec l’article de 1918: en tant que linguiste, Meillet ne ces (...)

38Meillet terminera son récit par une affirmation directe, quoique modestement articulée, de l’utilité de l’ouvrage de Parry: «On a seulement voulu montrer ici combien le livre de M. Milman Parry est suggestif pour le linguiste.»58

  • 59 Les deux citations sont tirées de A. Meillet, «[Compte rendu de:] M. Parry, L’épithète traditionnel (...)

39D’autre part, Meillet revendique très clairement avoir contribué au développement d’une théorie orale des épopées homériques: il rappelle au lecteur ses propres théories sur l’hexamètre, «mal adapté à la structure du grec», et déclare sans détour que l’idée que la langue d’Homère est faite de formules est en fait la sienne: «C’est ce qui m’a fait dire que la langue homérique est toute formulaire; cette affirmation a scandalisé certains philologues; mais elle répond à une réalité certaine, évidente pour qui a le sens du style homérique.»59 Bien que cette phrase puisse être lue comme une réponse directe aux affirmations de Parry concernant l’innovation scientifique, nous devons nous rappeler que Parry lui-même avait cité précisément ce passage dans sa thèse (comme discuté supra, p. 48 sq.): la ligne d’influence intellectuelle est, au moins à ce stade, incontestée entre le superviseur et le supervisé.

40Meillet explique également en quoi les recherches de Parry devraient venir modifier l’approche du texte homérique en tant que texte par les linguistes, invitant inévitablement à une comparaison avec l’article de 1918:

  • 60 A. Meillet, «[Compte rendu de:] M. Parry, L’épithète traditionnelle dans Homère: Essai sur un probl (...)

Pour utiliser le texte homérique, le linguiste doit donc penser constamment à deux principes:
1° La diction épique était sans cesse adaptée aux habitudes du récitant et des auditeurs, par suite constamment modernisée dans la mesure où le vers le permettait.
2° Elle comprenait un jeu de formules, les unes rigidement fixées, les autres approximatives qui conservaient des archaïsmes
60.

41Par exemple, le vers Il. 4.433 Τρῶες δ᾽, ὥς τ᾽ ὄϊες πολυπάμονος ἀνδρὸς ἐν αὐλῇ conserve des formes archaïques à la fois dans ὄϊες et πολυπάμονος, un mot qui réapparaît au vers 5.613 (ναῖε πολυκτήμων πολυλήϊος, ἀλλά ἑ μοῖρα) sous une forme modernisée: πολυκτήμων, à partir de πολυπάμων, forme plus archaïque. Il ne s’agit pas seulement pour Meillet de soutenir qu’il faut reconstruire la forme éolienne, en partant du principe qu’elle est plus archaïque; il reconnaît aussi qu’un élément linguistique comme πολυπάμονος ἀνδρὸς, qui n’apparaît qu’une seule fois dans le texte qui nous a été transmis, peut en fait parfaitement être considéré comme une formule et être utilisé comme élément isolé d’un ensemble de preuves pour reconstruire l’évolution de la langue épique. Nous trouvons ici les germes d’une branche productive de la recherche linguistique sur Homère.

42Les principes de l’article de 1918 – selon lesquels l’approche du texte d’Homère par le linguiste devrait consister à essayer de reconstruire le stade le plus ancien de son développement linguistique – ne sont pas rejetés, mais transformés. Nous sommes toujours en train de reconstruire le stade le plus archaïque du texte: la formularité fournit un outil pour le faire plus efficacement, tandis que reconnaître que les poèmes homériques sont un produit de la tradition orale permet une compréhension beaucoup plus fine des phénomènes linguistiques qui ont généré le texte tel que nous le lisons au travers de la tradition manuscrite. Ce sont là des points que les travaux ultérieurs de Parry et la longue tradition oraliste qui lui a succédé ont mis en évidence, mais Meillet les expose spécifiquement dans le cadre du projet de la linguistique historique.

43Nous espérons avoir réussi à montrer à quel point Antoine Meillet mérite d’être lu non seulement en tant que linguiste (ce que nous devrions incontestablement faire, de nombreuses contributions dans ce volume en témoignent), mais aussi en tant que chercheur qui a préfiguré et influencé certaines des voies les plus fertiles de la recherche oraliste et non oraliste sur Homère; non seulement en tant que professeur de Parry, mais comme quelqu’un qui a été capable de voir et de développer les idées de la théorie orale dès ses débuts. Les observations de Meillet sur l’édition textuelle et la responsabilité éditoriale sont toujours pertinentes dans les débats actuels sur la manière d’éditer Homère. En résumé, «On a seulement voulu montrer ici combien l’œuvre de M. Antoine Meillet est suggestive pour le classiciste.»

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Notes

1 Ch. de Lamberterie («Milman Parry et Antoine Meillet») et Th. de Vet («Parry in Paris») abordent la relation entre Parry et Meillet, ainsi que le contexte plus large de la Sorbonne pendant le doctorat de Parry; plus récemment, P.-Y. Testenoire («Les recherches sur la poésie orale autour d’Antoine Meillet», p. 79) a considéré les travaux de Jean Paulhan, Marcel Jousse et Milman Parry comme «une des manifestations concrètes de l’ambition portée par Meillet de faire dialoguer la linguistique avec l’ethnographie». Nous reviendrons plus en détail sur ces contributions.

2 Les deux thèses de doctorat en français (M. Parry, L’épithète traditionnelle dans Homère et Les formules et la métrique d’Homère) dans lesquelles les idées de Parry ont été développées pour la première fois, ont été par la suite adaptées en anglais pour former les deux premiers chapitres de l’édition de référence de ses œuvres rassemblées (A. Parry [ed.], The Making of Homeric Verse). Les thèses de Paris ont ensuite été retravaillées pour former deux articles en anglais, tous deux intitulés «Studies in the Epic Technique of Oral Verse-Making», dans lesquels nombre de ses idées sont développées plus avant. Les textes originaux de tous les travaux de Parry, y compris les thèses françaises, sont reproduits sur le site web du Center for Hellenic Studies; l’adresse URL de chacun d’entre eux est indiquée dans les entrées bibliographiques respectives.

3 On trouvera une version de cette histoire intellectuelle (que nous avons abrégée de manière assez permissive) chez A. B. Lord, The Singer of Tales, une autre chez A. Parry dans son introduction à The Making of Homeric Verse, sur laquelle nous reviendrons bientôt. On trouvera également une biographie de Milman Parry chez R. Kanigel, Hearing Homer’s Song, bien qu’il faille noter les objections faites par R. Janko, «Review of Hearing Homer’s Song» et B. Zabel, «[Compte rendu de:] R. Kanigel, Hearing Homer’s Song. The Brief Life and Big Idea of Milman Parry, 2021». S. Reece («The Myth of Milman Parry») se focalise sur les dernières années de Parry, ainsi que sur sa mort (cet article discute longuement du suicide et des spéculations sur le suicide).

4 M. Parry, L’épithète traditionnelle dans Homère, p. 16.

5 Ibid., p. 22. Le niveau de similarité sémantique qui fait qu’un système de formules peut être pris en compte semble être assez bas dans la définition de Parry: les expressions ὀλέκοντο δὲ λαοί, ἀρετῶσι δὲ λαοί, et δαινῦτό τε λαός [les soldats périssaient / prospèrent / banquetaient] constituent un système (M. Parry, «Studies in the Epic Technique of Oral Verse-Making I», p. 84 sq.), même si leurs significations vont de «être tué» à «organiser un banquet» (on pourrait soutenir que ces formules expriment l’idée essentielle «les soldats accomplissent une activité collective»). Parry décrit régulièrement la relation entre les formules en affirmant que l’expression A «est comme» l’expression B – la définition de ce qui constitue exactement ce «comme» se résumant à une liste d’exemples –; de même, aucune définition explicite n’est fournie pour ce qui compte comme une «idée similaire» (ou même une «idée essentielle»).

6 À propos de Wolf, Villoison, Christian Gottlob Heyne et un autre débat passionnant, bien que nettement plus tendu, sur la primauté des idées et des méthodes entre l’étudiant et le professeur, voir l’introduction à F. A. Wolf, Prolegomena to Homer (1795), ainsi que K. Harloe, Winckelmann and the Invention of Antiquity, chap. 5-6, et B. Zabel, Homeric Epic and World Literature.

7 A. Parry, «Introduction», p. xxii sq.; nous soulignons.

8 On retrouve la même séparation entre les contributions linguistiques de Meillet et le travail indépendant de Parry dans une revue de l’érudition homérique datant du milieu du siècle passé (E. R. Dodds, L. R. Palmer, D. Gray, «Homer»). Dans deux sous-chapitres distincts, L. R. Palmer (p. 17-19) discute de l’approche linguistique de Meillet à l’égard du texte homérique (que nous aborderons plus en détail infra, p. 56-61), tandis qu’E. R. Dodds (p. 13) présente la découverte de l’oralité comme «mainly if not entirely due to a gifted American scholar, Milman Parry», mentionnant Düntzer et Murko comme les principales influences de Parry, mais pas Meillet.

9 Voir J. Latacz, «Tradition und Neuerung in der Homer-Forschung».

10 A. Parry (ed.), The Making of Homeric Verse, p. 439; nous soulignons.

11 M. Parry, L’épithète traditionnelle dans Homère, p. 9 sq.; la citation de Parry commence au troisième paragraphe de l’extrait ci-dessous, avec «L’épopée homérique», et se termine au milieu du dernier paragraphe avec «mais c’est qu’il n’y a pas eu d’autre occasion de l’employer».

12 A. Meillet, Les origines indo-européennes des mètres grecs, p. 61. Également abordé récemment par P.-Y. Testenoire, «Les recherches sur la poésie orale autour d’Antoine Meillet», qui souligne que si le concept de formule en tant qu’élément récurrent du vers homérique n’était pas nouveau, l’accent mis par Meillet sur la formule en tant qu’élément de l’art des poètes, transmis d’un aède à l’autre, constitue un changement d’accent significatif. Sur les perturbations causées par les théories de l’oralité et de la formule dans la critique littéraire des XIXe et XXe siècles, voir l’ouvrage récent de H. Saussy, The Ethnography of Rhythm.

13 Parry cite la critique hostile d’Arthur Platt sur Les origines, selon laquelle Meillet «hardly seems to have thought out his views very profoundly», et, se référant spécifiquement au passage cité ci-dessus, «things are said about the epic on p. 61 which make one stare» (A. Platt, «[Compte rendu de:] A. Meillet, Les origines indo-européennes des mètres grecs, 1923», respectivement p. 20 et p. 22).

14 Th. de Vet, «Parry in Paris», p. 264.

15 P.-Y. Testenoire («Les recherches sur la poésie orale autour d’Antoine Meillet», p. 92 n. 31) s’oppose fermement à l’image d’«un Meillet structuraliste» que donne Thérèse de Vet et aux détails de son récit historique, tout comme le fait H. Saussy, The Ethnography of Rhythm, p. 184 n. 81.

16 Th. de Vet, «Parry in Paris», p. 261.

17 B. Zabel, Homeric Epic and World Literature.

18 Ch. de Lamberterie, «Milman Parry et Antoine Meillet», p. 11.

19 Ibid., p. 16-21.

20 Voir P.-Y. Testenoire, «Les recherches sur la poésie orale autour d’Antoine Meillet», p. 95 pour plus de références sur la tradition anthropologique américaine allant de Franz Boas à Milman Parry en passant par Alfred Louis Kroeber. Blaž Zabel termine actuellement un projet sur Matija Murko à l’Université de Ljubljana, qui devrait déboucher sur des travaux passionnants, notamment concernant sa relation avec Meillet (B. Zabel, communication personnelle avec l’auteur, février 2023).

21 À propos des travaux comparatifs de Meillet en linguistique grecque, voir la contribution de Daniel Kölligan dans ce volume.

22 I. Morris, B. Powell (eds), A New Companion to Homer, qui est bien entendu à présent le plus ancien des trois.

23 Peut-être à tort, comme Richard Janko le suggère dans une critique plutôt hostile dans la Bryn Mawr Classical Review (R. Janko, «Review of A New Companion to Homer»).

24 R. L. Fowler, The Cambridge Companion to Homer; A. Bierl, J. Latacz, S. D. Olson (eds), Homer’s Iliad: The Basel Commentary: Prolegomena – l’édition originale allemande de ce dernier volume (J. Latacz [Hrsg.], Homers Ilias: Prolegomena) ne contient pas non plus de citations de Meillet, bien entendu.

25 Voir par exemple P. Eggert, The Work and the Reader in Literary Studies. Sur l’histoire et les politiques d’édition de textes dans les études classiques en général, voir G. W. Most, «Karl Lachmann (1793-1851)»; C. Conybeare, S. Goldhill, «Philology’s Shadow», pour donner quelques exemples récents dans un domaine beaucoup plus vaste.

26 A. Meillet, «Ce que les linguistes peuvent souhaiter d’une édition», p. 33; nous soulignons.

27 Les exemples viennent plutôt de Platon, Pétrone, Corinna, Théocrite, Plaute.

28 Sur la comparaison entre les chansons de geste françaises et Homère, voir G. Nagy, Poetry as Performance, p. 7-38, qui cite à son tour R. T. Pickens, «Jaufré Rudel et la poétique de la mouvance» et B. Cerquiglini, Éloge de la variante. Une fois de plus, Meillet préfigure une ligne de recherche importante pour les études homériques et la philologie.

29 Cet exemple se trouve aussi dans l’article de 1918 sur le texte d’Homère discuté ci-dessous, ce qui nous fait penser qu’il n’est pas choisi au hasard. Il pourrait renvoyer à des choix relatifs à l’orthographe de la diphtongue -ει- dans des mots comme μείγνυμι, ἔμειξα, ἔτεισα, qui sont attribués à Burnet dans la préface de son édition de La République par S. R. Slings (Plato: Respublica, p. xvii); nous n’avons pas été en mesure de trouver une référence précise chez Burnet ou chez qui que ce soit d’autre et, à notre connaissance, Meillet ne discute pas de cette question spécifique ailleurs. La référence répétée peut aussi être simplement due au fait que Meillet avait repensé à son propre article de 1918 sur les éditions d’Homère et l’avait relu avant d’écrire son texte pour l’Association Guillaume Budé.

30 A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Homère».

31 Ibid., p. 278.

32 Il faut souligner ici que ce principe est présenté exclusivement du point de vue de ce qui rendrait une édition la plus utile à un linguiste; Meillet se garde bien, là encore, de transgresser les frontières disciplinaires en avançant des arguments sur la pratique éditoriale en général. Il pourrait aussi s’agir, bien sûr, d’une position rhétorique.

33 En ce qui concerne les conventions d’écriture, en particulier à Athènes, voir l’abondante documentation chez L. Threatte, The Grammar of Attic Inscriptions et, en ce qui concerne les poèmes homériques, R. Thomas, Literacy and Orality in Ancient Greece.

34 Ces expressions constituent l’élément de preuve le plus solide en faveur de l’hypothèse selon laquelle un génitif en -οο a été utilisé – une hypothèse qui va à l’encontre de certaines de nos hypothèses sur l’évolution phonologique du grec. La question demeure controversée: D. T. T. Haug (Les phases de l’évolution de la langue épique) a le plus largement défendu l’existence de -οο en tant que forme intermédiaire du génitif de radical -o-, sur la base d’une hypothèse phonologique formulée par P. Kiparsky, «Sonorant Clusters in Greek»; voir aussi les échanges sur le sujet entre M. L. West, «The Rise of the Greek Epic», J. Chadwick, «The Descent of the Greek Epic» et M. L. West, «The Descent of the Greek Epic». De bons résumés du point de vue traditionnel peuvent être trouvés chez A. C. Cassio (a cura di), Storia delle lingue letterarie greche et P. Chantraine, Grammaire homérique.

35 A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Homère», p. 280.

36 La situation est très différente dans les deux sources de 1923 que nous avons citées plus haut: le plus substantiel Les origines indo-européennes des mètres grecs et le court article pour l’Association Budé. La version de l’histoire racontée à plusieurs reprises par Marcel Jousse, citée par P.-Y. Testenoire («Les recherches sur la poésie orale autour d’Antoine Meillet», p. 87 sq.) voit Meillet présenter sa nouvelle conception de la formularité lors d’une conversation avec Jousse lui-même en 1922 ou 1923.

37 A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Homère», p. 313. Le passage est passionnant et mérite d’être cité dans son intégralité, car il souligne que si Meillet présente son projet de restauration éditoriale comme scientifique, linguistique et purement utilitaire, il est aussi très sensible à ses effets sur l’appréciation esthétique: «Il apparaît ainsi [grâce au travail de restauration linguistique, MAR] que la versification homérique était plus légère et moins grossière qu’elle n’apparaît à voir le texte traditionnel. L’essai fait pour restaurer le texte originel aboutit à donner une idée de la technique du poète plus favorable que celle que suggérait le texte traditionnel. Faits pour une société aristocratique par des poètes ayant hérité d’une tradition lettrée, les poèmes homériques avaient une versification délicate.» Une fois de plus, Meillet semble tenté de transgresser les frontières disciplinaires du côté des littéraires. Rien d’innovant ni d’audacieux, en revanche, dans le pluriel «poètes».

38 A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Homère», p. 287. Pour un compte rendu actuel de l’évolution du digamma, voir E. Passa, «L’epica».

39 A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Homère», p. 290.

40 Ibid., p. 303. Cette attitude scientifique prudente, comme le montre la note 37, vacille parfois en faveur de l’idée que cette édition linguistique rend en fait mieux justice au(x) poète(s) original(aux).

41 Je remercie la personne qui a réalisé l’expertise anonyme de m’avoir signalé cette référence.

42 J. van Leeuwen, Homeri Carmina I-II, suivie en 1917 par l’Odyssée. Le premier volume de l’édition de l’Iliade contient les prolégomènes que nous allons aborder ici. A. Puech («Compte rendu de Jan van Leeuwen 1912-1913») ne traite pas des choix linguistiques de l’éditeur, se concentrant plutôt sur sa position fortement anti-wolfienne.

43 J. van Leeuwen, Homeri Carmina I, p. viii sqq.

44 J. van Leeuwen, Enchiridium dictionis epicae. Ce texte ne fut pas, à notre connaissance, examiné dans les comptes rendus de la Revue des études grecques. En discutant la Grammaire homérique de Chantraine, J.-R. Vieillefond («Compte rendu de Pierre Chantraine 1942», p. 366) critique l’Enchiridium comme «bâti sur les conceptions a priori de van Leeuwen première manière [et] reposa[nt] sur un texte arbitrairement remanié».

45 L’argument de Parry est le mieux développé dans M. Parry, «Studies in the Epic Technique of Oral Verse-Making II». Le projet de restauration des formes éoliennes a été poursuivi de la manière la plus célèbre par A. Fick, Die homerische Odyssee in der ursprünglichen Sprachform wiederhergestellt. L’idée que le changement linguistique peut être retracé à travers l’évolution des prototypes de formules est au cœur des travaux d’A. Hoekstra, Homeric Modifications of Formulaic Prototypes et The Sub-Epic Stage of the Formulaic Tradition, et finalement de R. Janko, Homer, Hesiod and the Hymns; une grande partie de ces idées ont été revisitées par Ø. Andersen, D. T. T. Haug (eds), Relative Chronology in Early Greek Epic Poetry.

46 À propos de la performance des scribes, voir J. L. Ready, Orality, Textuality, and the Homeric Epics; R. F. Person, «Harmonization in the Pentateuch and Synoptic Gospels». Voir aussi H. Saussy, The Ethnography of Rhythm, sur les chevauchements entre texte oral et texte écrit au sein de la dichotomie construite par les universitaires.

47 A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Homère», p. 278, se référant à A. Ludwich (ed.), Homeri Carmina.

48 Tous deux ont également édité l’Odyssée, mais nous nous concentrerons ici principalement sur l’Iliade de West (son édition de l’Odyssée, publiée à titre posthume et avec une introduction incomplète, est moins utile pour la comparaison). À propos de l’Iliade de van Thiel, voir la critique de M. L. West, «The Iliad – H. Van Thiel», qui tient manifestement compte des choix éditoriaux de West lui-même. Une discussion beaucoup plus sophistiquée que la nôtre sur le texte d’Homère et sur la manière dont l’interprétation et l’édition peuvent se croiser, de manière destructive ou constructive, est proposée par B. Graziosi, J. Haubold, «The Homeric Text».

49 M. L. West (ed.), Homeri Ilias, p. v.

50 Il est sans doute clair que nous ne plaidons pas ici en faveur d’une influence directe.

51 M. L. West (Homeri Ilias, p. xxxiii sq.) fait écho à A. Meillet, «Sur une édition linguistique d’Homère», p. 279 sq., comme nous l’avons vu plus haut. West imprime par exemple ἐπιδημίοο κρυόεντος dans son Iliade (9.64), où seul ἐπιδημίου ὀκρυόεντος – célèbre pour son non-respect des règles métriques – est attesté; voir ci-dessus la note 34 pour plus de détails.

52 M. L. West, Homeri Ilias, p. xxx sq. L’argument est que les dactyles sont préférés à la diérèse bucolique, une tendance qui deviendra quasiment une règle dans la poésie hellénistique et une loi, communément appelée loi de Naeke, chez Callimaque (M. L. West, Greek Metre, p. 154 sq.); l’infinitif archaïque -εμεν devrait donc être préféré à -ειν dans cette position (devant un mot commençant par une voyelle, bien sûr, car il est non métrique devant une consonne). Le choix de West de ne pas rétablir systématiquement le -εμεν dans le quatrième pied repose sur l’argument selon lequel le -ειν transmis peut en fait dissimuler un -εhεν archaïque, qui aurait la même valeur métrique préférentielle. C’est une question méthodologique intéressante de se demander pourquoi la forme reconstruite ἐπιδημίοο κρυόεντος devrait être imprimée, alors qu’elle n’a jamais été attestée, tandis que les terminaisons -εhεν ou -εεν ne sont jamais imprimées, mais on laisse au lecteur (ou au linguiste) le soin de les substituer par -ειν quand cela est possible. À une époque où les éditions critiques sont souvent numérisées pour être utilisées dans de vastes corpus, un manque de cohérence de ce type peut affecter de manière significative l’analyse quantitative.

53 G. Nagy, «Review of Homeri Ilias». Sur le travail éditorial d’Aristarque, voir l’exposé récent et approfondi de F. Schironi, The Best of the Grammarians. Les opinions de Nagy sur le texte d’Homère, y compris ses considérations sur l’Iliade de West, sont rassemblées chez G. Nagy, Homer’s Text and Language. Le long examen de l’Iliade de West proposé par J. F. Nardelli («Review of Homeri Ilias») est nettement plus favorable au projet de West, qu’il qualifie même de «révolutionnaire» par rapport aux éditions précédentes d’Homère.

54 M. L. West, «West on Nagy and Nardelli on West».

55 A. Meillet, Aperçu d’une histoire de la langue grecque, 3e édition, tel que discuté par Ch. de Lamberterie, «Milman Parry et Antoine Meillet», p. 16, et P.-Y. Testenoire, «Les recherches sur la poésie orale autour d’Antoine Meillet», p. 95 sq.

56 A. Meillet, «[Compte rendu de:] M. Parry, L’épithète traditionnelle dans Homère: Essai sur un problème de style homérique, 1928 et Les formules et la métrique d’Homère, 1928».

57 Ibid., p. 100.

58 Ibid., p. 102. On notera le parallèle avec l’article de 1918: en tant que linguiste, Meillet ne cesse d’invoquer la notion d’utilité comme pour s’autoriser à commenter des questions littéraires et éditoriales.

59 Les deux citations sont tirées de A. Meillet, «[Compte rendu de:] M. Parry, L’épithète traditionnelle dans Homère: Essai sur un problème de style homérique, 1928 et Les formules et la métrique d’Homère, 1928», p. 100. Sur la question de la proportion exacte de formules dans le texte homérique et la manière dont elle a façonné la théorie des formules orales et le clivage ultérieur entre les parrystes «puristes» et les parrystes «modérés» («hard and soft Parryists»: Th. G. Rosenmeyer, «The Formula in Early Greek Poetry»), voir l’excellent compte rendu critique de M. Finkelberg, «Oral Theory and the Limits of Formulaic Diction».

60 A. Meillet, «[Compte rendu de:] M. Parry, L’épithète traditionnelle dans Homère: Essai sur un problème de style homérique, 1928 et Les formules et la métrique d’Homère, 1928», p. 101. P.-Y. Testenoire («Les recherches sur la poésie orale autour d’Antoine Meillet», p. 94) remarque à juste titre que le compte rendu va bien au-delà de l’argument encore timide de Parry sur l’oralité dans ses thèses.

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Pour citer cet article

Référence papier

Martina Astrid Rodda, « Antoine Meillet et la langue homérique: au-delà du «Parryisme»* »Études de lettres, 322 | 2023, 43-72.

Référence électronique

Martina Astrid Rodda, « Antoine Meillet et la langue homérique: au-delà du «Parryisme»* »Études de lettres [En ligne], 322 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/edl/6951 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/edl.6951

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Auteur

Martina Astrid Rodda

Merton College, University of Oxford

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Droits d’auteur

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