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Regards linguistiques

ἈKINHTA KAI KEKINHMENA: notes sur les études d’Antoine Meillet sur le grec et l’indo-européen*

Daniel Kölligan
p. 17-42

Résumés

Prenant comme exemples trois articles d’Antoine Meillet sur une question de reconstruction indo-européenne, sur une question de langue homérique et sur le développement des conjonctions, cet article montre que non seulement les questions abordées par Meillet, mais fréquemment aussi ses réponses sont encore pertinentes aujourd’hui, sinon toujours de dicto, du moins souvent de sensu, et que même sa présentation des données invite à une relecture profitable.

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Notes de l’auteur

* L’expression en grec au début du titre de l’article peut se traduire par «Immobile et en mouvement». Mes remerciements à l’expert anonyme et au Prof. Dr. Éric Dieu (Toulouse/Würzburg) pour les discussions et la correction de la version française.
Les abréviations utilisées dans l’article peuvent être résolues ainsi: alb. = albanais; allem. = allemand; arm. = arménien; av. = avestique; fr. = français; gall. = gallois; germ. = germanique; got. = gotique; gr. = grec; gr. myc. = grec mycénien; i.-e. = indo-européen; irl. = irlandais; lat. = latin; lat. vulg. = latin vulgaire; let. = letton; lit. = lituanien; m. pers. = moyen perse; oss. = ossète; parth. = parthe; proto-celt. = proto-celtique; proto-iir.
= proto-indo-iranien; russ. = russe; skr. = sanskrit; sl. = slave; sogd. bouddh. = sogdien bouddhique; tock. B = tockarien B; v. angl. = vieux anglais; véd. = védique; vha. = vieux haut allemand; v. irl. = vieil irlandais; v. norr. = vieux norrois; v. pers. = vieux perse; v. sl. = vieux slave.

Texte intégral

Introduction

  • 1 Cf. D. Petit, «Le comparatisme et les langues classiques» pour l’œuvre d’Antoine Meillet sur les la (...)

1Il est impossible de traiter de l’ensemble de l’œuvre scientifique d’Antoine Meillet sur le grec et l’indo-européen dans cette brève contribution1. En nous concentrant sur trois articles traitant respectivement une question de reconstruction indo-européenne, une question de langue homérique et un phénomène plus général de linguistique diachronique, on essaiera de montrer que non seulement les questions posées par Meillet, mais aussi beaucoup de réponses qu’il donne, sont encore pertinentes aujourd’hui, sinon de dicto, du moins fréquemment de sensu. Comme on le verra, maintes fois ce n’est pas le contenu proprement dit de la démonstration, mais la richesse et l’exactitude de l’observation qui sont à noter dans ses publications, par exemple quand il parle des adjectifs en -to- en latin et en grec dans son Aperçu d’une histoire de la langue grecque de 1913:

  • 2 A. Meillet, Aperçu d’une histoire de la langue grecque, p. 34.

L’adjectif en *-to- du type du latin tentus existe en grec; c’est le type de τατός; mais il n’y tient qu’une petite place, alors que les adjectifs de ce genre se sont multipliés dans la plupart des autres langues. Il est demeuré dans les composés comme ἄιστος ἄγνωτος (lat. ignotus), δύσκριτος, εὔβατος, αὐτόματος, où il était ancien et où il n’était pas remplaçable; il a été formé dans des composés même pour des verbes dérivés: εὐχάριστος, ἀμύθητος, πολυδάκρυτος, etc.; Platon a donc écrit ὅσα ἀκίνητα καὶ κεκινημένα «tout ce qui est immobile et tout ce qui se meut»; où il oppose διεφθαρμέναι à ἀδιάφθαρτοι2.

  • 3 A. Meillet, «Les adjectifs grecs en -τος».

2Cela invite à supposer la même corrélation de forme composée *°-X-to- vs forme simple en *-mh1no- pour le proto-indo-européen (PIE), un fait que Meillet discutera plus explicitement en 1929 dans sa contribution pour le Donum natalicium Schrijnen3.

Les occlusives dorsales de l’indo-européen

  • 4 Cf. la discussion de H. C. Melchert, «PIE Velars in Luvian» et «Luvo-Lycian Dorsal Stops Revisited» (...)

3Suivant la position qui semble majoritaire aujourd’hui, il y avait trois séries d’occlusives en proto-indo-européen. Presque toutes les langues filles n’en préservent que deux, avec l’exception possible du louvite4, selon le schéma suivant: un groupe de langues perd la distinction entre les palatales et les vélaires (avec l’exemple du numéral «cent» en latin, type dit «centum»), l’autre celle entre les vélaires et les labio-vélaires (type «satem», forme correspondante en avestique). Dans le second groupe, les palatales se développent généralement en affriquées et/ou sifflantes:

centum satem
*
> k *ḱ > skr. ś, av. s etc.
*
k > k *k > k
*k > k *k > k

4On arrive à ce schéma par la comparaison de formes, dans diverses langues, qui ne permettent pas d’opérer avec seulement deux types de correspondances:

skr. k: gr. lat. k: germ. h, p. ex., «sang; chair»: skr. kraviṣ-: gr. κρέας: lat. cruor: vha. Hrō
skr. ś: gr. k lat. k: germ. h, p. ex. «cent»: skr. śatam: gr. ἑ-κατόν: lat. centum: got. Hund
skr. k: gr. t lat. qu: germ. ƕ, p. ex., «qui»: skr. kaḥ: gr. τις: lat. quis: got. ƕas

5Pourtant, dès le début des études indo-européennes, la question de savoir s’il serait possible de réduire cette reconstruction apparemment déséquilibrée à un système d’opposition binaire fut largement débattue. Ainsi, dans la première version de son Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen (1886), K. Brugmann opérait avec seulement deux séries d’occlusives *k1 (*ḱ) et *k2 (*k), et A. Schleicher (Compendium der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, 1876) posait /k/ et /k/, en supposant que la palatale /ḱ/ était le résultat d’un développement secondaire avant /r/. Pourtant, on trouve /ḱ/ aussi dans d’autres positions, p. ex., dans *ḱm̥tóm «100» (voir supra) et *ḱlei̯- «(s’)incliner, (s’)appuyer» (lat. clinō, v. angl. hlinian, gr. κλίνω, skr. śrayate), etc. Par conséquent, des chercheurs comme Bugge, Osthoff, et Bezzenberger ont supposé l’existence d’une troisième série d’occlusives en PIE, les vélaires simples /k g gh/, position acceptée dans la deuxième édition du Grundriss de Brugmann et Delbrück.

6Dans son article de 1894 intitulé «De quelques difficultés de la théorie des gutturales indo-européennes», Meillet résuma cette discussion et présenta le système de correspondances dans le tableau suivant (tab. 1), reproduit aussi dans une forme renouvelée par Lubotsky (tab. 2, ici traduit en français):

Tab. 1 — Correspondances des vélaires entre le groupe oriental et occidental des langues indo-européennes. Tiré de: A. Meillet, «De quelques difficultés de la théorie des gutturales indo-européennes», p. 277.

skr.

av.

v. pers.

sl.

lit.

arm.

langues

α

s

θ

s

š

s

orientales

β

k/c

k/c

k/c

k/č

k

k‘/č‘

gr.

germ.

irl.

gall.

italique

langues

α΄

κ

h/g

k

k

c

occidentales

β΄

π/τ/κ

ƕ/w

k

p

qu/p

Tab. 2 — Schéma d’A. Meillet renouvelé par A. Lubotsky. Tiré de: A. Lubotsky, «Reflexes of Proto-Indo-European *sk in Indo-Iranian», p. 25.

7Il s’opposa à l’hypothèse d’une troisième série d’occlusives vélaires simples en PIE en remarquant que:

  • 5 A. Meillet, «De quelques difficultés de la théorie des gutturales indo-européennes», p. 278

L’existence de k3 [c.-à-d. de la vélaire simple] n’est supposée que pour expliquer la correspondance α’β [c.-à-d. italique k: sanskrit k]. Si l’on réussit à rendre compte de α’β par des lois de détail, l’unique raison qui fait poser k3 s’évanouit5.

  • 6 Ibid., p. 279.

8Selon lui, il faudrait plutôt étudier les cas qui paraissent témoigner de l’existence d’une vélaire simple en détail pour trouver les règles de distribution qui auraient causé le développement d’une palatale ou labio-vélaire en vélaire simple, p. ex. après /u/ et avant /r/, où /k/ est fréquent (sur ce point, Meillet suivait les idées de F. de Saussure dans son Mémoire p. 161), opérant ainsi avant la lettre avec l’idée de phonème et allophone(s) qui peuvent se développer en nouveaux phonèmes. C’est donc le but que se propose cet article, qui commence par séparer les cas évidemment einzelsprachlich, p. ex., ceux où il peut y avoir eu une dissimilation de l’articulation vélaire dans des formes redoublées comme gr. γέργερος «luette, gorge»: skr. gargara- «harpe», qui pourraient, selon Meillet, remonter à une racine *ger-. Pourtant, comme il y a aussi des formes bâties sur des racines avec labio-vélaire et redoublement mais sans dissimilation comme gr. βέβαιος de PIE *geh2-, on est obligé de «supposer l’existence d’une forme non redoublée au moment de l’action de la loi»6, solution évidemment ad hoc.

9Pour le germanique, Meillet suppose un développement *k > *k/_t_o, _#, p. ex. dans vha. queran «se lamenter» vs kara «lamentation», c.-à-d., *ger- vs *g(u̯)or-. Mais en vieux norrois on a kvára (verbe faible) «cliqueter» et en vha. kerran avec développement de qu- > k- en alémanique; kvára présuppose une forme *gor- sans dissimilation de l’articulation labiale. Aujourd’hui queran et kara sont généralement expliquées comme remontant à deux racines différentes, germ. *karō «souci», got. kara, v. angl. cearu, m. pers. zryg «peine», oss. zaryn «chanter», gr. γῆρυς «voix», c.-à-d., PIE *ǵeh2-r-, et *gerH-, lit. gùrti «s’écrier», gr. Hesych. δερίαι «malédiction(s)».

  • 7 Cf. p. ex. A. Nussbaum, «*Jocidus», p. 387.

10Par cette règle de dissimilation de l’articulation labiale, les formes suivantes constitueraient des correspondances régulières: got. haidus «forme, apparence» (cf. allemand -heit): skr. ketú- «signal», quasi *koi̯tú-; got. haims «maison»: lit. kiẽmas < *koi̯mo-. Mais pour d’autres formes, on est contraint de formuler des hypothèses supplémentaires, plus ou moins ad hoc, comme dans le cas de βέβαιος (voir supra), p. ex., got. gildan «payer», si l’on veut le rapprocher de gr. τέλθος «dette, paiement» (Call.), PIE *gu̯heldh-, aurait /g-/ par analogie avec le parfait gald < *(gu̯he-)gu̯holdh-. Mais, comme le montre le mycénien (dialecte néanmoins non «disponible» pour la recherche avant 1952) te-re-ta /telestās/ bâti sur le thème en -s- visible dans τέλος «dette», la racine de τέλθος est plutôt PIE *telh2-. Ou dans le cas de got. kalds «froid» et slave de l’Est goloti qui pourraient remonter à une racine avec degré /o/, *gol, en regard de lat. gelu qui devrait être plutôt *gelu/velu. La solution de Meillet est fondée sur le fait que /e/ devient /o, u/ devant /lu, lo, la/ (comme dans famulus à côté de familia), donc gelu ne peut pas avoir un /e/ hérité: le /e/ doit être analogique, p. ex. de gelidus – explication certainement correcte et maintenue jusqu’à présent7. En tout cas, il reste le problème du /g/ initial: Meillet suppose qu’il est analogique de glacies «glace» (où le groupe *gl- donnerait /gl/ comme dans glans «érable»: gr. βάλανος). Meillet argumente de façon semblable pour *k et *g en latin: *k donne *k /_o, C, donc incola: inquilinus; cottidie < *quōtidiē etc., tandis que *go donne vo- p. ex. dans vorō «dévorer»: gr. βορά «pâture, nourriture». Meillet suppose une restitution de *go à partir de formes en *ge, mais parfois il est difficile de montrer des formes pertinentes. La chronologie des développements serait donc:

1 *ko > *ko, *go > *go *ke, *ge
2 *ko, *go → *g
o *ke, *ge
3 co, *g
o > vo- que, ve

11Problème comparable dans lat. formus «chaud»: skr. gharma-, où l’on devrait avoir lat. *gu̯hor- > *ghor- > **hormus, et pour lequel Meillet suppose une influence de furnus «fourneau»: skr. ghr̥ṇá- «chaleur» (*gu̯hr̥no-). En celtique, le passage de *ko > *ko serait reconnaissable dans la préposition v. irl. co- < *ko-. Le cas problématique de v. irl. ingen «ongle» (proto-celt. *angīnā) vs lat. unguis serait explicable par le contact de /g/ avec la nasale suivante, ce qui, pourtant, dans cette forme alphathématique qu’est *angīnā, paraît difficile à admettre (cf. aussi en ancien gallois eguin et en moyen gallois ewin). Même le mot pour la vache est problématique dans cette hypothèse («Le mot bó est très difficile», p. 281); Meillet propose une forme apophonique *g2eu̯- /*g2u̯-.

  • 8 Cf. la même polysémie de «crâne» et «coupe» dans lat. vulg. testa: fr. tête, et allem. Kopf «tête» (...)
  • 9 Cf. avec le même sens κέρχνος et κερχνίον attestés à Éleusis.
  • 10 Peut-être le sens primitif était-il «tournant», d’où «coin» (lit.) et «(fin du) champ», cf. allem. (...)
  • 11 Plus récemment, la connexion est admise p. ex. dans EWAia 1. p. 340 sq. suivant Forssman qui suppos (...)

12C’est avec raison que Meillet rejette des formes «expressives» comme preuve de l’existence de /k/ simple, par exemple dans des noms propres comme lat. Acca, skr. Akkā, gr. Ἀκκώ, ou dans des formes onomatopéiques comme gr. Κόκκυξ, skr. Kóka- «coucou». Pour d’autres formes, il suppose un changement par étymologie populaire: p. ex., gr. κρανίον «crâne» (cf. got. ƕairni «crâne», vha. hirni «cerveau») aurait servi de modèle pour κέρνος «vase de terre» au lieu de *τέρνος, cf. skr. caru «chaudron», v. norr. huerna, PIE *ker-8. Mais il est probable que κέρνος est un mot emprunté9. Dans λοιγός «fléau, malheur», apparenté à lit. ligà «maladie», /g/ serait analogique de λυγρός «fâcheux, triste», λευγαλέος «malheureux, triste», etc. D’autre part, Meillet rejette des étymologies – fausses selon lui – comme celle de lat. carpo «cueillir» qui ne devrait pas être rapproché de lit. kir̃pti «couper», gr. καρπός «fruit», et de la famille de vha. herbiest, v. angl. hærfest «automne»; celle de gr. μῆχος et v. sl. mogǫ, got. mag «je peux», et skr. maghám «richesses»; ou encore celle de lit. kam̃pas «coin» et lat. campus «champ», gr. κάμπτω «courber» à cause de la divergence sémantique. Si le verbe grec dérive d’une racine avec *k- initial et devrait donc avoir la forme *πάμπτω, Meillet suppose «quelque influence récente, cf. γαμψός “recourbé”»10. Par ailleurs, la connexion entre gr. κῆρυξ «héraut» et skr. kārú- «poète» est douteuse («on ne saurait affirmer que skr. kārúṣ “poète” […] et gr. κήρυξ “héraut” soient parents», p. 283)11. De cette manière, la liste des possibles correspondances du type «[k3]» se réduit sensiblement, selon Meillet.

  • 12 O. Hoffmann, «Zur indogermanischen lautlehre».

13En ce qui concerne la phonétique de *k1 et *k2 (les «labiovélaires»), il remarque que la représentation labiale de *k2 (et non comme des sons palatalisés) que l’on peut observer parfois en grec, comme dans éolien πέσσυρες «4» et πήλυι «loin», montre que le processus est indépendant de celui qui est visible dans sanskrit ca «et»; en plus, il montre que l’hypothèse de Hoffmann12 selon laquelle ces formes remonteraient à des formes avec *k2 initiale (c.-à-d. avec deux phonèmes) est impossible, car on a gr. πέντε, lat. quinque, mais got. fimf, et non **ƕimf. Pour le latin, cela implique que «les labiales latines semblent provenir d’emprunts aux dialectes voisins» (p. ex. dans bōs, popina etc.). Meillet propose aussi une solution pour le problème de la non-palatalisation de *g2 avant /_i, p. ex. βίος, skr. jīva- par opposition à ἀδελφός: skr. sagarbha- (processus qui inclut, pour lui, aussi *k2, donc τίς aurait /t/ par analogie avec le génitif τέο): la prononciation de /e/ était plutôt /ye/, comme en arménien moderne au début du mot. Le fait que *k2 doit être entendu comme un seul phonème et non pas comme une combinaison de *k et *u̯ (comme le voulait Hoffmann) est déduit du fait que *k2 n’allonge pas la syllabe par position dans les textes métriques, et que dans les langues filles *k2 est représenté comme une occlusive simple, non géminée, à la différence d’une vraie combinaison de deux phonèmes comme *k1dans skr. aśva-, gr. ἵππος. Meillet essaie de démontrer l’articulation labiale de *k2 par des alternances de *g2(h) avec *u̯ au début du mot, mais avec des étymologies qui ne pourraient plus guère être admises aujourd’hui, comme gr. βούλομαι: got. wiljan, skr. váras «mieux» ou gr. ἑλεῖν «prendre», ἁλίσκομαι: lit. galiù «je peux», arm. kalay «je pris» (aoriste), etc. Meillet lui-même remarque que «sans doute beaucoup de ces rapprochements sont cherchés loin, et tous sont contestables». D’autre part, un argument valide semble être le fait qu’il n’y a pas d’exemples sûrs de *k2, ce qui s’explique si *k2 était lui-même *k – par opposition à la combinaison *k1 qui était possible (skr. aśva-, etc.).

14On peut donc conclure que la proto-langue distinguait *ḱ (*k1) de *k (*k2), la dernière fut simplifiée en *k en indo-iranien, balto-slave, et arménien. Bien que les vélaires soient sujettes à des palatalisations avant voyelle palatale et que *k1 se développe de manière semblable dans toutes ces langues, cela n’implique pas une relation généalogique entre elles, pas plus que, par exemple, entre le germanique et l’arménien le phénomène de la mutation consonantique. Meillet suppose comme système ultérieur une série unique de *k2 qui fut simplifié en *k et palatalisé en *k1 dans les langues orientales.

15Pour les exceptions apparentes à ce système binaire, Meillet propose une série de règles supplémentaires, par exemple l’aspiration bloque la palatalisation de *k1 dans des cas comme skr. khid- «déchirer»: arm. xtir «différence»: gr. σχίζω «fendre» et skr. skhálati «trébucher»: arm. sxalem «faillir» (Meillet rejette la connexion avec gr. σφάλλω «faire trébucher» comme peu convaincante d’un point de vue sémantique); même inhibition dans le groupe /sk1/ > /sk/, par exemple dans skr. skambhá- «meneau», en contraste avec la palatalisation secondaire dans ácha, v. sl. ješte; skr. chinátti, gr. σκίδνημι, lat. scindō, c.-à‑d., *ske/i- > cha/i-. Des cas qui semblent aller dans le sens d’une vélaire simple sont dus, selon Meillet, à l’analogie avec des formes avec /s/, par exemple v. sl. skopiti, lit. kapóti, gr. κόπτω; lit. ker̃džius / sker̃džius «berger», etc. Pour la correspondance skr. kraviṣ-: gr. κρέας, skr. kratu-: gr. κράτος, etc., Meillet suppose que /r/ bloque la palatalisation (*ḱr > kr), comme dans v. sl. svekrъ vs skr. śváśura- «beau-père». Pourtant, cela implique une série d’explications analogiques et parfois ad hoc, p. ex. skr. ájra- vs gr. ἄγρος par analogie avec le verbe aja- «mener», skr. śraddhā- vs lat. crēdō par analogie avec *śr̥d- «cœur» (remplacé par hr̥d- en skr., mais cf. la situation plus ancienne dans av. zǝrǝd-: zrazdā-). V. sl. krava «vache», russ. korova < *ḱoru̯ā, lit. kárvė devraient avoir *s/š (cf. skr. śŕ̥ṅga- «corne») – Meillet propose une analogie avec *ḱrendo- > *krendo- (cf. vha. hrind, allem. Rind). Dans des cas avec /ḱl/ et /kl/, il voit une différence de l’articulation de /l/ selon la voyelle qui suit (comme en latin où /l/ avait deux articulations, palatale et vélaire, selon le contexte, cf. la remarque sur l’allophonie supra, p. 22), donc gr. κλέος «gloire»: skr. śravas et v. sl. slovo < *kleu̯o- avec [λ], mais lit. klausýti «entendre» de *klou̯- avec [L]; gr. κλέπτω et v. sl. po-klopъ pourraient dans ce cas remonter à *ḱlep/klop-. Des formes comme v. sl. klenъ «érable»: v. norr. hlyn «id.», et lit. klẽvas «id.», attestées seulement dans l’ouest du domaine indo-européen, sont expliquées comme des emprunts à une langue substrat; pour d’autres cas apparemment en conflit avec son système comme skr. śroni- «hanche», lit. šlaunìs «cuisse, hanche» < *ḱleu̯ni- par opposition à v. norr. hlaun «derrière, fesses» < *k(u̯)lou̯ni-, il suppose un paradigme apophonique *ḱleu̯/klou̯- avec généralisation secondaire d’une des variantes. Pour les suffixes apparemment à vélaire simple comme skr. -ka- et gr. -κο-, Meillet constate qu’il n’y pas d’équations fiables, que dans beaucoup de cas skr. -ka- peut représenter *-ko- et gr. -κο- *ḱo et qu’il pourrait avoir eu une simplification de *k /__s en position finale du mot, ce qui pourrait avoir influencé d’autres formes du paradigme. L’absence de -πο- comme suffixe en grec est expliqué par une généralisation de *k1 à partir des cas où il semble que *k1 et *k2 sont utilisés comme des variantes libres, par exemple, lit. pìlkas et pálšas «gris» (alb. plak «vieil homme»).

  • 13 L. Steensland, Die Distribution der urindogermanischen sogenannten Gutturale; F. Kortlandt, «I.-E. (...)

16Bien que, comme indiqué au début, le raisonnement de Meillet n’ait pas été accepté unanimement, les partisans de l’idée d’une opposition binaire originelle en proto-indo-européen ne manquent pas. Par exemple, A. Lubotsky en 2001 prit position explicitement en faveur de l’explication de Meillet, suivant les idées d’autres chercheurs comme Steensland et Kortlandt13: il essaie de montrer qu’il n’y a pas de preuve concluante en faveur d’une distinction entre *sḱ et *sk dans les langues satǝm. Pour le balto-slave, il remarque qu’on a une seule représentation en *sk, qui peut être modifiée par la loi RUKI en baltique, p. ex. lit. skaidýti «diviser», skíesti (-džiu) «diluer» (gr. σχίζω, skr. chid-) à côté de ieškóti «chercher» (skr. ichati). La situation complexe de l’indo-iranien est représentée dans le tableau suivant:

proto-indo-iranien

sanskrit

avestique

vieux perse

exemples

c

c

c

skr., av., v. pers. -ca «et»

*ć

s

θ

skr. víś- «clan», av. vīs- «maison», v. pers. viθ- «maison (royale)»

*sk

sk

sk

sk

skr. skambhá- «colonne», av. fraskǝmba- «portique»

*sč

śc

sc

s

skr. paścā́, av. pasca, v. pers. pasā «après, plus tard» 

*sć-

ch-

s-

θ-

skr. chadáyati, av. saδaiieiti,

v. pers. θadaya- «apparaître»

*-sć-

-ch-

-s-

-s-

skr. pr̥cháti, av. pǝrǝsaite,

v. pers. aprsam «demander»

Tab. 3 — Développement de *ḱ, *k et des groupes sK en indo-iranien selon A. Lubotsky («Reflexes of Proto-Indo-European *sk in Indo-Iranian», p. 30, traduit).

  • 14 J. Zubatý, «Die altindische tenuis aspirata palatalis».
  • 15 A. Lubotsky («Reflexes of Proto-Indo-European *sk in Indo-Iranian», p. 49) dit à ce propos: «the ex (...)

17La question ouverte ici est l’origine de *sč et *sć qui, selon la majorité des chercheurs, suivant les idées de Bezzenberger, remontent respectivement à *sk par palatalisation secondaire et à *sḱ; au contraire, pour Zubatý14, Meillet, et Lubotsky, *sć vient de *sk avant voyelle antérieure, tandis que *sč est un développement secondaire. Pour le premier cas, il cite des exemples comme skr. chand «apparaître» (chadáyati, aoriste achān, etc.), av. saδaiieiti «apparaît», v. pers. θad- «paraître» de *skend-, où la palatalisation aurait été généralisée pour éviter l’homonymie avec skand «sauter»; on pourrait mettre en relation soit skr. pf. śāśad- «être supérieur, l’emporter», gr. κέκασμαι, i.-e. *(s)ḱend-, soit cand- «luire», lat. candēre, i.-e. *(s)kend-; à l’intérieur du mot on aurait des cas comme skr. icháti «il cherche», lit. ieškóti, vha. eisca, etc. avec généralisation régulière de la variante palatale dans les présents dits thématiques (p. ex. pacati «cuisiner» < *pek-e/o-). En revanche, les cas pour *sč sont, selon Lubotsky, rares et étymologiquement incertains, p. ex., skr. ścut- «goutter» (RV 8x, ścotanti), ghr̥taścúta- «dripping with ghee», madhuścuta-, à côté de cyut «id.» (Sū+) et ścyut (JB), stoká- «goutte» par métathèse de *skotá-, attesté trois fois dans le RV dans la phrase stokā́ ścotanti «les gouttes gouttent» qui pourrait représenter *stokās cotanti, peut-être i.-e. *skeu̯t- «raser» (lit. skùsti, skutù), ce qui n’est pas convaincant pour le sens. La variante śc- pourrait avoir été tirée de formes à redoublement, comme dans la 3e personne du pluriel saścati «ils suivent» de sac-. Le développement de *sk > proto-iir. *sč > *sć (> skr. ch, av. s) au début du mot et après voyelle avant /e, i/ serait bloqué par une occlusive précédente, p. ex., dans vr̥ścáti «couper» < *u̯r̥ǵsketi (cf. par contraste gacchati < *gm̥sketi). Les diverses formes dans un groupe de mots étymologiquement apparentés s’expliqueraient donc comme suit, p. ex. dans le cas de *(s)kend-: *kend- > *čand-, skr. candrá- «brillant»; *skend- > *sćand- > chand-. Après cela eut lieu le développement de formes analogiques, c.-à-d., candra, par addition de /s/: ścandrá- «brillant», *sćand-, par soustraction de /s/: *ćand- > śa(n)d- (śāśad-, etc.). Pourtant, il reste des questions ouvertes dans le cadre de ce scénario, p. ex. la justification d’un degré /e/ dans un adjectif en -ro-, où l’on attendrait un degré zéro, et, plus important, l’addition et la soustraction apparemment libre de /s/15. Un fait peut-être pertinent ici est que ścandra- n’est attesté que dans des composés, donc il pourrait s’agir d’une forme issue d’un sandhi interne des composés.

Le duel chez Homère

  • 16 Cf. aussi la thèse de doctorat d’A. Cuny, Le nombre duel en grec, dirigée par A. Meillet, M. Bréal (...)

18Dans son article sur «L’emploi du duel chez Homère et l’élimination du duel» de 192116, Meillet observe que la distribution des formes du pluriel et du duel est apparemment arbitraire: «l’emploi du duel est capricieux et incohérent chez Homère» (p. 145) et même «un groupe tel que λ 211 φίλας περὶ χεῖρε βαλόντε a quelque chose de choquant» (p. 146). Dans des cas individuels tels que ὄσσε «les deux yeux», il paraît que la concordance de nombre varie sans règle (à part peut-être les contraintes métriques), p. ex. pluriel du prédicat dans A 200 δεινὼ δέ οἱ ὄσσε φάανθεν, singulier dans M 466 πυρὶ δʼ ὄσσε δεδήει et duel dans la formule A 104 ὄσσε δέ οἱ πυρὶ λαμπετόωντι ἐΐκτην, qui peut être un archaïsme («Le duel n’apparaît que dans la formule fixée, évidemment ancienne»). Variation semblable dans le numéral 2, qui ne dispose pas de formes spécifiques de génitif et de datif chez Homère, où l’on trouve le nom./acc. dans ces fonctions syntaxiques, p. ex. K 253 τῶν δύο μοιράων, κ 515 δύω ποταμῶν ἐριδούπων, Ν 407 δύω κανόνεσσʼ ἀραρυῖαν, par contraste p. ex. avec d’autres auteurs comme Pindare, qui utilise N. 8.48 δυοῖν. Selon Meillet, la forme attendue serait *δυουν/δυοιυν (cf. arc. ἰ μέσουν τοῖς Διδύμοιυν, IG V.2, IPArk 13, Orchomenos, IVe s. av. J.-C.), où la double présence de /u/ aurait été perçue comme gênante, comme peut le suggérer l’absence de l’accusatif attendu de υἱύς «fils» et la préférence pour le nominatif υἱός chez Homère. Mais, en tout cas, une forme *δυοιιν serait métriquement acceptable, ◡¡ª◡V / ◡¡ª ¡ªC/#.

19En ce qui concerne le cas du nom du «pied», Meillet remarque qu’«à côté de très nombreux exemples de ποδῶν et de πόδεσσι, ποσσί, ποσί, il y a huit exemples seulement de ποδοῖιν» (p. 149). En fait, les chiffres sont les suivants:

ποδῶν

23

ποσσίν

20

ποσί

19

πόδεσσι

17

ποσίν

30

πόδεσσιν

11

ποσσί

23

πoδοῖιν

8

Tab. 4 — Attestation des formes de pluriel et de duel du nom du «pied» chez Homère.

20Cela pourrait impliquer que généralement la forme du duel est récessive, mais il faudrait, bien sûr, distinguer les cas où le pluriel dénote une dualité de celles où ce n’est pas le cas. Naturellement, Meillet évoque aussi les nécessités métriques pour justifier l’utilisation d’une forme du pluriel à la place d’un duel, p. ex. p. 157: «Devant ἑταῖροι, l’épithète ἐρίηρες ne pourrait figurer au duel», donc on a des cas comme N 421-3:

τὸν μὲν ἔπειθ᾿ ὑποδύντε δύω ἐρίηρες ἑταῖροι,
Μηκιστεύς, Ἐχίοιο πάις, καὶ δῖος Ἀλάστωρ,
νῆας ἔπι γλαφυρὰς φερέτην βαρέα στενάχοντα

«Sous lui se glissent ensuite deux braves compagnons,
Mécistée, fils d’Echios, et le divin Alastor.
Ils l’emportent aux nefs creuses, tous deux poussant de lourds sanglots.» (trad. P. Mazon)

21Bien entendu, cette explication n’est pas pertinente dans les cas où une forme de duel et de pluriel seraient métriquement identiques, p. ex. A 328:

Μυρμιδόνων δʼ ἐπί τε κλισίας καὶ νῆας ἱκέσθην / ἵκοντο.

«Ils arrivent aux baraques et aux nefs des Myrmidons.» (trad. P. Mazon)

22Pour la phrase (δύω) ἐρίηρες ἑταῖροι, il est tentant de supposer une forme plus ancienne avec digamma, c.-à-d. *δύω ἐρίηρε ϝεταῖροι ou *δύω ἐρίηρε ϝεταίρω, qui, après la chute de /w/, aurait été remaniée avec une forme à consonne finale, ἐρίηρες ἑταῖροι (Il. 2x), ἐρίηρας ἑταίρους (Il. 1x); et même ἐρίηρος ἑταῖρος (Il. 1x), probablement avec flexion secondaire comme thème en -o- par contrainte formulaire, cf. un cas semblable comme Ποσειδάωνα/-ι (ϝ)ἄνακτα#/-ι# (10x) >> Ποσειδάωνος ἄνακτος# (1x). Meillet (p. 161) cite des cas possiblement inverses, c.-à-d., avec flexion de duel secondaire après la chute de /w/ (M 367):

ἑσταότες Δαναοὺς ὀτρύνετον ἶφι μάχεσθαι

«Restez ici, tous deux, à ce poste, … pour entraîner les Danaens à bien mener le franc combat.» (trad. P. Mazon)

  • 17 Cf. p. ex. R. S. P. Beekes, Etymological Dictionary of Greek, p. 473, 475.

23Cette ligne pourrait remonter à une version plus ancienne *ὀτρύνετε ϝῖφι μάχεσθαι. Pourtant, la connexion traditionnelle de ἑταῖρος avec ἔτης (él. ϝέτης) «membre de clan, citoyen» n’est pas retenue aujourd’hui par nombre de chercheurs, parce que la langue homérique, apparemment, ne présente pas de trace de digamma17.

24L’usage apparemment erratique du duel est expliqué par Meillet comme le résultat d’un mélange dialectal dans la langue épique: pendant que certains aoidoi parlaient un dialecte où le duel était encore vivant, pour d’autres c’était déjà une catégorie morte et ils l’utilisaient de façon assez arbitraire. Cependant, il est remarquable que dans la discussion des formes du duel et du pluriel, Meillet commence par les formes des noms non animés, et traite ensuite les animés où, comme il le dit clairement, l’utilisation des formes du duel est plus fréquente, p. ex. dans Ξ 281-285:

Tὼ βήτην Λήμνου τε καὶ Ἴμβρου ἄστυ λιπόντε
ἠέρα
ἑσσαμένω ῥίμφα πρήσσοντε κέλευθον.
Ἴδην δʼ
ἱκέσθην πολυπίδακα μητέρα θηρῶν
Λεκτόν, ὅθι πρῶτον
λιπέτην ἅλα· τὼ δʼ ἐπὶ χέρσου
βήτην, ἀκροτάτη δὲ ποδῶν ὕπο σείετο ὕλη.

«Ils laissent là les villes de Lemnos et d’Imbros.
Vêtus d’une vapeur, ils sont rapides à achever leur route.
Ils atteignent ainsi l’Ida aux mille sources, cette mère des fauves,
à Lectos, où d’abord ils quittent la mer. Les voilà qui font
route par terre maintenant, et la cime des bois s’émeut sous leurs pieds.» (trad. P. Mazon)

  • 18 N. Hillyard, «The Typology of the Dual in Homer».
  • 19 M. Silverstein, «Hierarchy of Features and Ergativity».

25Donc, sa présentation des données implique une différence entre les noms animés et les noms non animés – chose qu’il ne discute pas lui-même, mais qui est probablement un facteur important dans la distribution des formes. Comme discuté par Hillyard18, l’utilisation des formes du duel chez Homère, bien que facultative par contraste par exemple avec le sanskrit où elle est obligatoire quand on fait référence à deux entités, obéit largement à l’«échelle d’animéité» (angl. animacy scale), c.-à-d., les formes plus hautes dans l’«échelle d’animéité» sont utilisées plus fréquemment au duel: (prédicat de) 1re, 2e, 3e personne > pronoms (1re/2e/3e personne) > noms propres > noms communs pour parenté > référent humain > r. animé > r. non animé19. Selon lui, la distribution des formes du duel et du pluriel dans les douze premiers chants de l’Iliade est la suivante, selon les classes de mots (tab. 5) et la nature du référent (tab. 6):

catégorie

duel %

pluriel %

noms

23

77

pronoms

75

25

verbes (choix possible entre du et pl)

77

23

δύω, δύο + nom

75

25

ἄμφω

100

-

Tab. 5 — Distribution du duel et du pluriel entre les différentes classes de mots.

nombre

pronom

1re

pronom

2e

pronom

3e

parenté/nom

propre

humain, non

parenté

animé,

non

humain

inanimé

duel

84

85

71

61

56

16

12

pluriel

16

15

29

39

44

84

88

Tab. 6 — Distribution du duel et du pluriel selon la nature du référent.

26Bien que, dans chaque cas particulier, nombre de facteurs puissent être en jeu pour ce qui concerne le choix du duel ou du pluriel, la distribution générale semble obéir à la tendance universelle de marquer des distinctions plus rigoureusement dans les parties plus élevées de l’échelle de l’animéité. Cette distribution est implicite dans le traitement du sujet par Meillet.

Grammaticalisation, renouvellement, etc.

  • 20 R. Keller, Sprachwandel.
  • 21 Normalement, c’est vu comme un développement phonétique de [iw] ou [ju] à [u] (cf. la citation de (...)

27Dans son article sur «Le renouvellement des conjonctions» de 1915, Meillet discute une apparente contradiction dans l’histoire de cette classe de mots: comme elles font partie de la structure grammaticale d’une langue, on s’attendrait à ce qu’elles soient historiquement stables, comme les pronoms personnels, mais le fait est que l’on voit beaucoup d’exemples de disparition et de remplacement de conjonctions dans les langues indo-européennes, p. ex. PIE *ke «et» et *u̯ē «ou» ont disparu dans leur majorité. D’autre part, on voit des cas d’innovations comme gr. ἵνα qui n’est pas hérité du PIE. Mais, comme Meillet le souligne, le manque de correspondances formelles n’implique pas que la classe elle-même n’existait pas dans la proto-langue – un important point méthodologique de reconstruction. Selon lui, la perte cyclique des conjonctions est connectée à celle de leur valeur «expressive» qui signale l’attitude du parlant vers le contenu de la proposition, par exemple «[d]es conjonctions françaises comme et, ou, que, si, etc., sont d’usage courant. Mais elles n’ont aucune valeur sentimentale» (p. 15). Il y a donc une tendance au renouvellement de ces mots, par exemple par l’addition d’autres mots, comme et puis, et alors, et après, et de plus, et puis alors, fr. ou: ou bien, ital. o et ossia, etc. ou par remplacement. Ce que Meillet décrit ici est donc un procès du type de la «main invisible» qui opère dans d’autres processus cycliques comme celui de la négation (cycle de Jespersen, fr. *ne > ne … pas > pas du tout > du tout …), ou des adjectifs qualificatifs comme en allemand †knorke, super, cool, geil, mega …, traité en détail par Keller20. Un autre point important noté par Meillet est la question du volume du mot (allem. Wortumfang), connectée selon lui avec l’absence ou la présence d’une valeur expressive qui diminuerait avec la perte de poids phonétique, p. ex. dans PIE *eti «en plus, de là», (gr. ἔτι, skr. áti) > lat. et > fr. <et> [e], probablement un ablatif en *-ti du démonstratif *h1e- «celui», cf. arm. abl. sg. -oy < *-o-ti, ou PIE *epi «sur, au-dessus, en plus» > arm. classique ew [eu̯] «et», arm. médiéval et moderne <ow> [u]21. Comme on l’a déjà dit, à côté de la perte totale d’un mot, il y a la possibilité d’un renouvellement par exemple par dérivation, comme dans le latin vulgaire qui utilise des formes diminutives à l’origine comme substitut pour des formes simples devenues trop courtes, p. ex., lat. vulg. AUREM à AURICULAM > fr. oreille, APEM à APICULAM > fr. abeille, etc. La réduction phonétique de ces «mots accessoires» est due, selon Meillet, à leur prononciation plus rapide que celle des mots lexicaux:

  • 22 A. Meillet, «Le renouvellement des conjonctions», p. 17.

Or les mots accessoires tendent à se prononcer plus vite que les mots principaux, et leurs éléments constituants, plus réduits par là même, sont plus sujets à s’altérer. C’est ce qui est arrivé quand l’ancien arménien ew a passé à u22.

  • 23 E. Hill, D. Kölligan, C. Scheungraber, M. Frotscher, «The Development of Prefixation in Time and Sp (...)

28Cela pourrait impliquer la supposition d’une sphère de langue où la régularité des changements phonétiques, des Lautgesetze, n’est pas pertinente, et donc libre pour toute sorte de spéculation: la grammaticalisation comme «black box» de la reconstruction. Mais peut-être est-il suffisant d’opérer more iuvenigrammatico en supposant des règles spéciales pour ce type de mots, par exemple dans le cas de la proclise ou de l’enclise23.

29Ce processus de renouvellement est visible aussi dans les pronoms relatifs dans les langues indo-européennes, p. ex. pour PIE *(H)i̯o- on trouve des cas d’«élargissement» en grec ὅς à ὅσπερ, ὅστις, en slave i-že et arménien o-r, et des cas de remplacement par d’autres mots, comme le pronom démonstratif (allemand der, die, das), anaphorique + particule (gotique iz-ei), démonstratif combiné avec le relatif (v. pers. haya-/taya- < *so-/to- + i̯o-), indéfini/interrogatif comme en latin et hittite (*ki-) ou par une particule sans flexion comme en grec moderne που, originellement «où». Le concept de «bridging contexts» est mentionné par Meillet sous le terme de «phrases ambiguës» (p. 19), il s’agit dans ce cas de phrases interrogatives subordonnées à une phrase matrice où le pronom interrogatif peut être réinterprété comme marquant la subordination elle-même – ce serait donc un cas d’«hypoanalyse» comme défini par Croft:

  • 24 W. Croft, Explaining Language Change, p. 216 sq.: «In hypoanalysis, the listener reanalyzes a conte (...)

Dans l’hypoanalyse, l’auditeur réanalyse une propriété sémantique/fonctionnelle contextuelle comme une propriété inhérente à l’unité syntaxique. Dans la réanalyse, la propriété inhérente au contexte (souvent le contexte grammatical […]) est alors attribuée à l’unité syntaxique, et l’unité syntaxique en question acquiert ainsi un nouveau sens ou une nouvelle fonction24.

  • 25 Cf. O. Hackstein, «From Discourse to Syntax» et «Rhetorical Questions and the Grammaticalization of (...)
  • 26 Cf. O. Hackstein, «From Discourse to Syntax», «Rhetorical Questions and the Grammaticalization of I (...)

30Reste la question de savoir ce qu’il y a d’expressif dans un pronom relatif. Ce n’est pas le pronom lui-même, mais le contexte pragmatique où à la place d’un seul on a deux actes d’illocution, une proposition et une question, par exemple «Il voulaient savoir (cela): Qu’est-ce qu’il fait?» devient «Il voulaient savoir (qu’est) ce qu’il faisait». On voit ici la source de diverses grammaticalisations possibles dépendant de la stratégie rhétorique, comme dans les pronoms interrogatifs issus de phrases focalisées du type «qui est celui qui» (cf. en français même «qu’est-ce que»), cf. v. sl. kъto < *kos … tod «qui est celà…», tock. B kuse < *kos … so «Qui est celui (qui…)», arm. o(v), pl. oyk‘ < *kos … i̯os «qui est celui qui …» = gr. ποῖος, etc.25, ou dans des conjonctions causales développées à partir d’une question rhétorique suivie de la réponse, p. ex., lat. qua re «par quelle chose» > quare «pourquoi» > fr. car «parce que»26:

non es eques; quare? non sunt tibi milia centum.

  • 27 Suet. Tib. 59.

Vous n’appartenez pas à l’ordre des chevaliers. Pourquoi? Vous n’avez pas 10 000 sesterces27.

Arguit Thomam quare incredulus fuisset.

  • 28 Peregr. Aeth. 40.2.

Il attaque Thomas parce qu’il avait été incrédule28.

31Un autre point important discuté déjà par Meillet est celui de la stabilité diachronique de traits grammaticaux avec possible remplacement des morphèmes. Il dit à ce propos:

  • 29 A. Meillet, «Le renouvellement des conjonctions», p. 21.

Il suffit que la catégorie grammaticale du relatif et des conjonctions existe pour que le développement d’un relatif nouveau et de conjonctions nouvelles en soit facilité d’une manière essentielle29.

  • 30 Cf. la définition par J. L. Bybee, R. D. Perkins, W. Pagliuca, The Evolution of Grammar, p. 9: «th (...)

32Cela implique au moins deux questions: premièrement, un morphème nouveau remplace-t-il son prédécesseur dans absolument toutes ses fonctions? Parfois, cette idée est formulée sous le titre de «renewal» avec la succession des futurs du latin classique (laudabo) et vulgaire (laudare habeo > fr. je louerai) jusqu’aux langues romanes modernes (fr. je vais louer) comme Paradebeispiel, mais il n’est pas clair qu’il y ait toujours une interaction étroite entre l’ancienne et la nouvelle construction. La position opposée est celle de «détermination par la source» (de la grammaticalisation), angl. source determination, qui suppose que le développement fonctionnel d’un grammème est déterminé par le sens, les contraintes, etc. de la construction d’où il provient30. Deuxièmement, s’il y a renouvellement de catégories d’un côté, d’où et comment se développent des catégories nouvelles, par exemple un nouveau système de cas (comme dans le tokharien et le vieux lituanien) ou un tempus futurum dans une langue qui pendant des siècles avait vécu sans cette catégorie, comme l’allemand moderne? Est-ce toujours le contact avec d’autres langues?

33C’est en 1904-1905 dans son article fameux «Comment les mots changent de sens» que Meillet parlait de l’évolution de formes lexicales vers des formes grammaticales, procès baptisé «grammaticalisation» en 1912 dans l’article «L’évolution des formes grammaticales». Dans l’article discuté ici, Meillet utilise le terme de nouveau apparemment encore comme néologisme:

  • 31 A. Meillet, «Le renouvellement des conjonctions», p. 21.

L’élément qui figure à la jonction de deux phrases tend à devenir un simple outil grammatical: il se «grammaticalise» pour ainsi dire31.

34Au tout début des études de ce type de phénomène linguistique, on ne peut pas s’attendre à trouver la solution de toutes les questions ouvertes depuis, et si Meillet dit que:

  • 32 Ibid.

Les origines des conjonctions sont d’une diversité infinie, on le sait. Il n’y a pas d’espèce de mot qui ne puisse livrer des conjonctions. Le verbe même en fournit, comme lat. uel, igitur ou licet32.

35On penserait peut-être plutôt à des voies de grammaticalisation (angl. grammaticalisation paths) plus fréquentes que d’autres. Mais Meillet souligne aussi le phénomène de source determination mentionné ci-dessus:

  • 33 Ibid., p. 26.

Les mots nouveaux qui rendent une même notion, tout en étant absolument divers, ont souvent au fond le même sens originel: lat. et, arm. ew, sl. i, gr. καί n’ont rien à faire étymologiquement les uns avec les autres; mais le sens d’aussi y transparaît encore d’une manière évidente dans les formes anciennes de chacune de ces langues et n’a tout à fait disparu qu’avec le temps; il est très visible en latin classique, en arménien classique, en vieux slave, en grec ancien33.

36Et parlant de renouvellement et d’affaiblissement sémantique, Meillet décrit ce que l’on appelle aujourd’hui le cycle de Jespersen – ce qui est remarquable aussi parce que le livre d’Otto Jespersen, Negation in English and Other Languages, fut publié en 1917, soit après l’article de Meillet:

  • 34 Ibid., p. 21 sq.

Cet exemple montre assez à lui seul que, dans l’étymologie des particules et mots accessoires de phrases, le sens initial des mots considérés est ce qui importe le moins: il n’y a rien de commun entre les sens initiaux – du reste très différents – de pas, point, rien, personne, jamais et la négation. Tous ces mots n’en sont pas moins pleinement négatifs aujourd’hui34.

37Finalement, Meillet souligne que le contexte syntaxique peut être décisif pour l’évolution fonctionnelle d’une forme, ce qu’il démontre par la particule slave da pour laquelle il suppose un sens premier «ainsi» et qui est utilisée comme particule d’exhortation avant un impératif, comme conjonction subordonnante pour introduire des propositions finales et conditionnelles (comme l’allemand so «si»), et comme particule affirmative comme lat. sic > ital. si et v. sl. takъ «tel» > pol. tak «oui».

Conclusion

  • 35 Platon, Lois 913b: ἐπὶ πολλοῖς γὰρ δὴ λεγόμενον εὖ τὸ μὴ κινεῖν τὰ ἀκίνητα. «La règle “Tu ne déplac (...)

38Ce bref aperçu de trois articles de Meillet devrait montrer suffisamment qu’on peut (et devrait) étudier ses travaux encore aujourd’hui avec profit. Certaines positions qu’il défend ont été reprises de nos jours, comme la question de savoir s’il existait deux ou trois séries d’occlusives vélaires en indo-européen. Bien que sur certains points le raisonnement de Meillet soit quelque peu daté, l’arrangement même des matériaux peut mener le lecteur attentif à de nouvelles découvertes (comme dans le cas des formes de duel chez Homère). Dans la discussion de phénomènes plus généraux, beaucoup d’observations sont encore pertinentes aujourd’hui, comme l’observation de développements cycliques, la question du renouvellement et de la détermination par l’origine d’une construction. Il va de soi qu’il ne s’agit pas d’accepter verbatim dicta magistri, mais beaucoup de ses vues et arguments restent valides et donc, pour citer un de ses exemples repris dans l’introduction, comme le disent Platon et Plutarque, il n’est pas nécessaire de «mouvoir ce qui est immobile»35.

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Vine, Brent, «On Dissimilatory r-loss in Greek», in Indogermanistik und Linguistik im Dialog: Akten der XIII. Fachtagung der Indogermanischen Gesellschaft vom 21. bis 27. September 2008 in Salzburg, hrsg. von Thomas Krisch, Thomas Lindner, Wiesbaden, Reichert, 2011, p. 1-17.

Zubatý, Josef, «Die altindische tenuis aspirata palatalis», Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung auf dem Gebiete der indogermanischen Sprachen, 31 (1892), p. 9-22.

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Notes

1 Cf. D. Petit, «Le comparatisme et les langues classiques» pour l’œuvre d’Antoine Meillet sur les langues classiques.

2 A. Meillet, Aperçu d’une histoire de la langue grecque, p. 34.

3 A. Meillet, «Les adjectifs grecs en -τος».

4 Cf. la discussion de H. C. Melchert, «PIE Velars in Luvian» et «Luvo-Lycian Dorsal Stops Revisited». En plus, H. Pedersen («Die Gutturale im Albanesischen») a essayé de montrer que l’albanais retient un triple reflexe des occlusives avant voyelle palatale (position acceptée p. ex. par A. Hyllested, B. D. Joseph, «Albanian»), et aussi l’arménien, langue du type «satem», montre des restes des labio-vélaires, p. ex. dans awcanem «oindre», cf. lat. unguō, -ere, skr. anákti

5 A. Meillet, «De quelques difficultés de la théorie des gutturales indo-européennes», p. 278

6 Ibid., p. 279.

7 Cf. p. ex. A. Nussbaum, «*Jocidus», p. 387.

8 Cf. la même polysémie de «crâne» et «coupe» dans lat. vulg. testa: fr. tête, et allem. Kopf «tête» de lat. vulg. cuppa.

9 Cf. avec le même sens κέρχνος et κερχνίον attestés à Éleusis.

10 Peut-être le sens primitif était-il «tournant», d’où «coin» (lit.) et «(fin du) champ», cf. allem. Ort «place, village» < germ. *uzda- «cime, fin». Une racine *kamp- se trouve aussi en iranien: parth. 3e personne du pluriel nkmbynd /nikambend/, sogd. bouddh. pk’np- «détourner», nk’np- «courber, soumettre» etc. (cf. J. Cheung, Etymological Dictionary of the Iranian Verb, p. 229). Comme la structure de la racine est irrégulière pour l’indo-européen, on a supposé des mots substrats; ou un présent à nasale de *keh2p- «prendre» (lat. capio, gr. κάπτω, let. kàmpju, kàmpt), *kh2-n(e)-p-?

11 Plus récemment, la connexion est admise p. ex. dans EWAia 1. p. 340 sq. suivant Forssman qui suppose *krāru- de KARi «faire l’éloge», véd. carkarmi etc., allem. Ruhm, cf. aussi B. Vine, «On dissimilatory r-loss in Greek», p. 13.

12 O. Hoffmann, «Zur indogermanischen lautlehre».

13 L. Steensland, Die Distribution der urindogermanischen sogenannten Gutturale; F. Kortlandt, «I.-E. Palatovelars before Resonants in Balto-Slavic».

14 J. Zubatý, «Die altindische tenuis aspirata palatalis».

15 A. Lubotsky («Reflexes of Proto-Indo-European *sk in Indo-Iranian», p. 49) dit à ce propos: «the exact mechanism escapes me».

16 Cf. aussi la thèse de doctorat d’A. Cuny, Le nombre duel en grec, dirigée par A. Meillet, M. Bréal et V. Henry.

17 Cf. p. ex. R. S. P. Beekes, Etymological Dictionary of Greek, p. 473, 475.

18 N. Hillyard, «The Typology of the Dual in Homer».

19 M. Silverstein, «Hierarchy of Features and Ergativity».

20 R. Keller, Sprachwandel.

21 Normalement, c’est vu comme un développement phonétique de [iw] ou [ju] à [u] (cf. la citation de Meillet infra, p. 33), mais on manque d’autres exemples sûrs, et on pourrait supposer que arm. ow remonte à la variante *opi (gr. myc. o-pi, gr. ὀπίσσω etc.), tandis que ew continue *epi.

22 A. Meillet, «Le renouvellement des conjonctions», p. 17.

23 E. Hill, D. Kölligan, C. Scheungraber, M. Frotscher, «The Development of Prefixation in Time and Space – Ditropic Clitics and Prosodic Realignment in Dialects of Indo-European».

24 W. Croft, Explaining Language Change, p. 216 sq.: «In hypoanalysis, the listener reanalyzes a contextual semantic/functional property as an inherent property of the syntactic unit. In the reanalysis, the inherent property of the context (often the grammatical context […]) is then attributed to the syntactic unit, and so the syntactic unit in question gains a new meaning or function.»

25 Cf. O. Hackstein, «From Discourse to Syntax» et «Rhetorical Questions and the Grammaticalization of Interrogative Pronouns as Conjunctions in Indo-European»; D. Kölligan, «Armenian o(v)».

26 Cf. O. Hackstein, «From Discourse to Syntax», «Rhetorical Questions and the Grammaticalization of Interrogative Pronouns as Conjunctions in Indo-European» et «Neuhochdeutsch Wieso».

27 Suet. Tib. 59.

28 Peregr. Aeth. 40.2.

29 A. Meillet, «Le renouvellement des conjonctions», p. 21.

30 Cf. la définition par J. L. Bybee, R. D. Perkins, W. Pagliuca, The Evolution of Grammar, p. 9: «the source meaning uniquely determines the grammaticalization path that the gram will travel in its semantic development». Voir aussi la discussion dans N. P. Himmelmann, U. Reinöhl, «Renewal».

31 A. Meillet, «Le renouvellement des conjonctions», p. 21.

32 Ibid.

33 Ibid., p. 26.

34 Ibid., p. 21 sq.

35 Platon, Lois 913b: ἐπὶ πολλοῖς γὰρ δὴ λεγόμενον εὖ τὸ μὴ κινεῖν τὰ ἀκίνητα. «La règle “Tu ne déplaceras pas l’immobile” s’applique à juste titre à de nombreux cas.»

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Table des illustrations

Légende Tab. 1 — Correspondances des vélaires entre le groupe oriental et occidental des langues indo-européennes. Tiré de: A. Meillet, «De quelques difficultés de la théorie des gutturales indo-européennes», p. 277.
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Pour citer cet article

Référence papier

Daniel Kölligan, « ἈKINHTA KAI KEKINHMENA: notes sur les études d’Antoine Meillet sur le grec et l’indo-européen* »Études de lettres, 322 | 2023, 17-42.

Référence électronique

Daniel Kölligan, « ἈKINHTA KAI KEKINHMENA: notes sur les études d’Antoine Meillet sur le grec et l’indo-européen* »Études de lettres [En ligne], 322 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/edl/6948 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/edl.6948

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Auteur

Daniel Kölligan

Université Julius-Maximilian de Würzburg

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Droits d’auteur

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