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Regards historiques

La voix de Meillet: sur deux enregistrements des Archives de la parole

Sébastien Moret et Robin Meyer
p. 221-228

Résumés

La voix d’Antoine Meillet n’a pas définitivement disparu. Il en reste aujourd’hui une trace sous la forme de deux enregistrements sonores effectués en mars 1927 dans le cadre du projet des Archives de la parole et disponibles sur Gallica. Sur ce disque double-face se laisse entendre la voix frêle de Meillet qui parle de «L’histoire des langues» et de «La carte linguistique du monde». Ces deux productions sonores du savant n’ont pas été recensées dans les essais de bibliographie de son œuvre et sont retranscrites ici pour la première fois à notre connaissance.

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Texte intégral

  • 1 J. Loicq, «Mémorial Antoine Meillet publié à l’occasion du centenaire de sa nomination au Collège d (...)
  • 2 J. Legras, «Antoine Meillet», p. 2.

1Au décès de Meillet, les nécrologies qui paraissent sont nombreuses1 et certains de leurs auteurs, des collègues, des amis, d’anciens étudiants, ont quelques lignes parfois sur la voix du savant. Une voix frêle, insuffisante, qui n’était pas «d’un timbre prenant»2, mais qui semblait faire partie de la caractérisation du personnage et qui marquait ses enseignements. Dans le Bulletin de la Société de linguistique de Paris, Joseph Vendryes fera un portrait détaillé du Meillet orateur et de l’impression qu’il laissait sur la salle:

  • 3 J. Vendryes, «Antoine Meillet», p. 29 sq.

Ses moyens oratoires étaient réduits. Il avait la voix faible et comme voilée. Quand il s’abandonnait par hasard à la fougue pour affirmer une doctrine ou répondre à une contradiction, il y avait un contraste saisissant entre l’ardeur de conviction dont on le sentait animé et l’insuffisance de sa voix. Mais de pareils moments étaient rares. Le plus souvent, la leçon s’écoulait tranquille, sans éclat ni mouvement, sans qu’aucun sacrifice n’ait été fait à l’action oratoire. L’articulation était nette, et on ne perdait rien des mots essentiels, surtout quand Meillet parlait dans une salle de dimensions restreintes. D’ailleurs, le respect dont on l’entourait répandait dans la salle une atmosphère d’intimité quasi-religieuse, faite de dévotion et de recueillement. Chacun retenait son souffle. Rien ne venait troubler le silence du lieu, si ce n’est le grincement des plumes qui couraient sur le papier. Nombreux étaient les auditeurs qui s’appliquaient à recueillir les moindres paroles du maître et à se faire une copie intégrale de ses leçons3.

2Il reste aujourd’hui une trace de la voix de Meillet, sous la forme de deux enregistrements effectués dans le cadre du projet des Archives de la parole. Ce projet, on le doit au linguiste et historien de la langue française Ferdinand Brunot4. Inspiré par les archives phonographiques de Vienne et avec l’aide technique de la maison Pathé5, Brunot s’attelle, dès 1911, à collecter sur supports sonores (disques) le plus de manifestations possible de la langue parlée, faisant ainsi entrer la linguistique parmi les «disciplines à outillage technique et pas seulement conceptuel»6. Son but est de répertorier «toutes sortes de réalisations orales de la langue (et des “patois”), dans des situations aussi différentes que possible, et avec des locuteurs appartenant eux aussi à des mondes très différents, du paysan du Berry à l’actrice de la Comédie-Française Cécile Sorel»7. Pour ce faire, «Brunot enregistre […], à la Sorbonne, des hommes politiques, des poètes, des habitants de son quartier ou, à la campagne, […] des paysans répondant à des questionnaires, […] racontant des histoires, imitant les appels aux bêtes»8. De ces campagnes d’enregistrements, il reste une bonne centaine de disques, conservés à la Bibliothèque nationale de France et accessibles sur le site Gallica9.

3Parmi les personnalités qui passèrent devant le micro de Brunot, on trouve Meillet, enregistré à la Sorbonne le 10 mars 1927. Il en est résulté un disque double-face, également accessible sur Gallica10, avec, sur la face A, une improvisation autour de «L’histoire des langues» et, sur la face B, trois minutes intitulées «La carte linguistique du monde». Ces deux productions sonores de Meillet n’ont pas été intégrées aux différents essais de bibliographie de son œuvre11 et n’ont pas non plus, à notre connaissance, été retranscrites. Nous nous proposons de le faire dans la présente contribution. Mais, comme l’ont déjà expérimenté d’autres chercheurs, «aller au contact des enregistrements laissés par Brunot n’est pas chose facile», «[l]a qualité sonore [étant] souvent très médiocre»12. Si l’on ajoute à cela, la voix frêle de Meillet, mais aussi les différentes habitudes de l’époque «en termes de pose de voix, de hauteurs, de débit, d’articulation, d’accentuation, de réalisations phonétiques ou mélodiques»13, on comprendra que les retranscriptions proposées ci-après ne seront pas complètes, malgré le grand travail de «nettoyage» de l’enregistrement effectué par Robin Meyer14. Mais les mots ou propos manquants n’empêchent aucunement de saisir les idées centrales de ces deux productions sonores de Meillet qui sont dans le prolongement l’une de l’autre.

4Dans les retranscriptions, nous indiquons par des points de suspension entre crochets ([…]) les passages inaudibles; il peut s’agir d’un mot, d’une phrase entière, voire plus, ce qui n’est pas précisé. Les mots entre crochets sont des mots que nous pensons avoir identifiés, mais sans certitude. La barre oblique (/) indique que nous ne pouvons trancher entre deux possibilités. Enfin, les choix de ponctuation sont les nôtres.

Face A: «Improvisation. L’histoire des langues» (3m04)

5«Il n’y a pas d’autre moyen de faire l’histoire des langues que d’examiner les états de langue [anciens]. Mais, [très tristement, c’est illusoire.] Dans le passé nous n’avons que des textes. Or on n’écrit jamais exactement comme on parle. Pour le présent, c’est presque pire encore: personne ne prend la peine d’observer la façon dont nous parlons. Les linguistes de l’avenir seront émerveillés de constater que nous nous sommes donné toutes les peines du monde pour interpréter, péniblement, avec toutes sortes de réserves, toutes sortes d’aspects des textes passés, qui ne nous apprennent souvent que très peu de choses, et que nous avons laissé, sans les examiner, sans, pour ainsi dire, les livrer à nos successeurs, tous les faits du présent […]. [Il est sûr que] nos successeurs trouveront que nous avons omis l’essentiel [de notre tâche/part]. Ce qu’ils attendent de nous, ce serait que nous leur livrions la façon dont on parle aujourd’hui. Ce serait que nous fassions une carte linguistique du monde. Ils se trouveront un jour obligés de faire l’histoire des langues au XXe siècle sans avoir les faits que nous pouvons aujourd’hui examiner librement et qui auront disparu pour toujours lorsqu’ils voudront eux [les prendre en compte.] […] la science linguistique sera [obligée], en voyant tout ce qu’elle avait, d’examiner au moins des états de langue successifs dans des périodes […] fortement [observables…]. […] ils se plaindront de nous que nous n’avons pas examiné par exemple la façon dont se comportent les langues dans les grandes villes [d’Europe/d’aujourd’hui]. C’est dans des villes comme Athènes ou Rome que se sont constituées les langues que nous parlons. C’est dans des villes comme Londres ou Paris que s’élabore le parler de l’avenir. Eh bien, nous serions très heureux de savoir comment on parlait à Rome; [las/là] nous ne le saurons jamais. Nous aurions voulu savoir comment on parlait à Athènes; nous ne le saurons jamais. Mais nous [devons] laisser à nos successeurs une description précise de la façon dont on parle aujourd’hui à Paris, dont on parle aujourd’hui à Londres. Si nous le faisons, […]»

Face B: «La carte linguistique du monde» (3m)

6Il est urgent de dresser la carte linguistique du monde. Nous ne savons absolument pas comment on parle aujourd’hui dans quelque pays que ce soit. Pas plus dans nos pays de civilisations que dans les pays lointains. Nous n’avons qu’à regarder autour de nous et nous pouvons […] il est urgent de réparer les dégâts. On a, il y a une vingtaine d’années fait des relevés des parlers de la Suisse romande. Les relevés qu’on a faits alors, on ne pourrait plus les faire aujourd’hui. Il a fallu, il y a vingt ans, […] des vieillards. Aujourd’hui les vieillards sont morts et il ne reste que des gens qui parlent le français [normal]. Si nous laissons passer le moment, nous ne trouverons plus dans la plus grande partie de l’Europe que des langues de civilisation [généralisées]. Et si nous sortons de l’Europe, alors le problème devient plus grave encore. Maintenant que les Européens se sont installés partout, maintenant que les pays […] entrés en relation [qui] autrefois étaient séparés du reste du monde, il faut que ces [pays] aient une langue commune. Il faut [s’entendre] entre eux et les langues locales […] à céder la place de plus en plus à ces langues […]. Si nous ne faisons pas le relevé de toutes les langues dans les années toutes prochaines, si nous laissons passer les quelques années dont nous disposons, nous ne retrouverons plus les données que nous pouvons encore aujourd’hui [observer]. [Nous devons, pour cette raison,] entreprendre cette exploration systématique du monde entier. Il faudrait que l’on dresse des organisations dans tous les pays du monde pour faire des relevés d’une manière systématique, d’une manière complète et surtout de manière à ce que les relevés [soient] [exactement] comparables entre eux. […] cette carte complète, nous [aurons] laissé à nos successeurs le moyen de travailler. Il leur suffirait de reprendre la même exploration pour que l’on puisse [comparer] […].

Conclusion

  • 15 J. Ducos, G. Siouffi, «Préface», p. 7.
  • 16 Ibid.
  • 17 O. Soutet, «Ferdinand Brunot, d’un lieu de mémoire à l’autre», p. 16.

7Comme le signalent Joëlle Ducos et Gilles Siouffi, Brunot «déplorait dans l’Histoire de la langue française […] qu’on ne disposât d’aucun témoignage de ce qu’a été dans l’histoire la langue orale, alors qu’il jugeait que c’était là que se trouvaient les éléments essentiels permettant de rendre compte de l’évolution des langues»15. Le projet des Archives de la parole avait été justement conçu avec cette ambition de conserver un «maximum de témoignages de ce qu’était la langue française (et ses variantes)»16. Au début du XXe siècle, un tel projet tenait «encore quasiment de la magie»17, tant la technique était nouvelle et paraissait révolutionnaire.

8C’est aussi l’idée générale que contiennent ces deux enregistrements de Meillet que nous avons présentés, à savoir l’importance qu’a la langue orale pour le linguiste dans son travail de description et de compréhension de l’évolution des langues et, découlant de là, la nécessité absolue pour lui de garder trace, pour les linguistes qui viendront après, de la langue parlée, non seulement en France, non seulement en Europe, mais dans le monde entier. À notre époque où les moyens d’enregistrement et de stockage sont plus que facilités, où on trouve à disposition sur le net des archives audiovisuelles et des productions personnelles dans (pratiquement) toutes les langues, qu’elles soient toujours utilisées ou non, on peut dire que nous avons désormais la carte linguistique du monde que Meillet appelait de ses vœux dans ces deux enregistrements de 1927.

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Bibliographie

Sources

Brunot, Ferdinand, Archives de la parole, enregistrements réalisés entre 1911 et 1914, disponibles en ligne: <https://0-gallica-bnf-fr.catalogue.libraries.london.ac.uk/html/und/enregistrements-sonores/archives-de-la-parole-ferdinand-brunot-1911-1914>.

Meillet, Antoine, «L’histoire des langues: [improvisation]; La carte linguistique du monde», in Archives de la parole, éd. par Hubert Pernot, Paris, Université de Paris, La Sorbonne, 10 mars 1927, disponible en ligne: <https://0-gallica-bnf-fr.catalogue.libraries.london.ac.uk/ark:/12148/bpt6k129121h>.

Travaux

Benveniste, Émile, «Bibliographie des travaux d’Antoine Meillet», Bulletin de la Société de linguistique de Paris, 38 (1937), p. 43-68.

Chevalier, Jean-Claude, «F. Brunot (1860-1937), la fabrication d’une mémoire de la langue», Langages, 114 (1994), p. 54-68.

Ducos, Joëlle, Siouffi, Gilles, «Préface», in Ferdinand Brunot, la musique et la langue. Autour des Archives de la parole de Ferdinand Brunot, éd. par Joëlle Ducos, Gilles Siouffi, Diachroniques, 6 (2016), p. 7-14.

Legras, Jules, «Antoine Meillet», Le monde slave, IV (octobre 1936), p. 1-8.

Loicq, Jean, «Mémorial Antoine Meillet publié à l’occasion du centenaire de sa nomination au Collège de France (1906-2006)», Studia indo-europæa, 3 (2006), p. 5-169.

Loicq, Jean, «Compléments au Mémorial Antoine Meillet», Anabases, 22 (2015), p. 242-247.

Soutet, Olivier, «Ferdinand Brunot, d’un lieu de mémoire à l’autre», in Ferdinand Brunot, la musique et la langue. Autour des Archives de la parole de Ferdinand Brunot, éd. par Joëlle Ducos, Gilles Siouffi, Diachroniques, 6 (2016), p. 15-21.

Swiggers, Pierre, «La bibliographie des travaux d’Antoine Meillet: additions et corrections», in Meillet aujourd’hui, dir. par Gabriel Bergounioux, Charles de Lamberterie, Leuven/Paris, Peeters, p. 339-354.

Vendryes, Joseph, «Antoine Meillet», Bulletin de la Société de linguistique de Paris, 38 (1937), p. 1-42.

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Notes

1 J. Loicq, «Mémorial Antoine Meillet publié à l’occasion du centenaire de sa nomination au Collège de France (1906-2006)», p. 123-130.

2 J. Legras, «Antoine Meillet», p. 2.

3 J. Vendryes, «Antoine Meillet», p. 29 sq.

4 Il est l’auteur d’une gigantesque Histoire de la langue française «en vingt fascicules, dix mille pages grand format» (J.-C. Chevalier, «F. Brunot (1860-1937), la fabrication d’une mémoire de la langue», p. 54), publiée entre 1905 et sa mort.

5 O. Soutet, «Ferdinand Brunot, d’un lieu de mémoire à l’autre», p. 16.

6 Ibid.

7 J. Ducos, G. Siouffi, «Préface», p. 8.

8 J.-C. Chevalier, «F. Brunot (1860-1937), la fabrication d’une mémoire de la langue», p. 64.

9 <https://0-gallica-bnf-fr.catalogue.libraries.london.ac.uk/html/und/enregistrements-sonores/archives-de-la-parole-ferdinand-brunot-1911-1914>.

10 <https://0-gallica-bnf-fr.catalogue.libraries.london.ac.uk/ark:/12148/bpt6k129121h>.

11 É. Benveniste, «Bibliographie des travaux d’Antoine Meillet»; J. Loicq, «Mémorial Antoine Meillet publié à l’occasion du centenaire de sa nomination au Collège de France (1906-2006)» et «Compléments au Mémorial Antoine Meillet»; P. Swiggers, «La bibliographie des travaux d’Antoine Meillet».

12 J. Ducos, G. Siouffi, «Préface», p. 9.

13 Ibid.

14 Le «nettoyage» a d’abord été fait à la main, en utilisant des logiciels comme Audacity qui sont capables de déduire le bruit de fond du reste de l’enregistrement sur la base d’un ou plusieurs échantillons sélectionnés. Des outils de l’intelligence artificielle ont également été mobilisés (par exemple LALAL.AI), qui essaient de séparer explicitement la voix des autres sons enregistrés. Même si les versions «nettoyées» étaient de meilleure qualité que les originales en ce qui concerne la compréhensibilité de la voix de Meillet, certains passages n’étaient pas récupérables.

15 J. Ducos, G. Siouffi, «Préface», p. 7.

16 Ibid.

17 O. Soutet, «Ferdinand Brunot, d’un lieu de mémoire à l’autre», p. 16.

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Pour citer cet article

Référence papier

Sébastien Moret et Robin Meyer, « La voix de Meillet: sur deux enregistrements des Archives de la parole »Études de lettres, 322 | 2023, 221-228.

Référence électronique

Sébastien Moret et Robin Meyer, « La voix de Meillet: sur deux enregistrements des Archives de la parole »Études de lettres [En ligne], 322 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/edl/6906 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/edl.6906

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Auteurs

Sébastien Moret

Université de Lausanne

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