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Regards historiques

«J’avais rêvé un peu mieux.» Les désillusions du jeune Antoine, linguiste et voyageur en Arménie en 1891

Francis Gandon
p. 99-124

Résumés

En 1891, Meillet entreprend un voyage de trois mois au Caucase, pour mettre en pratique et asseoir ses connaissances d’arménien. Durant ce séjour (Tiflis, Etchmiadzine, plaine de l’Ararat…), il se plaint constamment, dans sa correspondance et son journal, de la pauvreté des échanges, de la langue corrompue des journaux, de la faiblesse de la littérature. Il n’est pas jusqu’aux manuscrits du couvent d’Etchmiadzine qui ne soient décevants. Concomitamment, le jeune chercheur adopte, concernant l’histoire de la région et les tensions qui la travaillent, le superbe isolement de l’intellectuel impartial, renvoyant dos à dos les parties en présence (Arméniens et Turcs, Arméniens et Russes). De là un double paradoxe: un séjour désenchanté, qui a pourtant forcément joué un rôle illuminateur et cathartique vu la carrière ultérieure du savant «auquel il faut toujours revenir en matière d’arménologie» (R. Grousset) et dont l’œuvre est imprégnée d’arménien de manière quasi chronique et souvent dans des travaux improbables; une antithèse entre une langue conçue comme un objet neutre (non problématique) et une conception ultérieure de la langue comme «objet social», la linguistique cousinant désormais avec la sociologie. Ce dernier paradoxe conduit en réalité à une contradiction à peu près inexplicable qui s’apparente plus à une schize analytique qu’à une aporie méthodologique.

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Texte intégral

1En 1891 et 1903, Meillet entreprend deux voyages en Arménie, connus par trois documents principaux:

    • 1 F. Gandon (éd.), Meillet en Arménie, p. 73-108.

    Le journal de 1891, dépouillé et édité par nos soins, avec l’aide posthume de G. Dumézil, qui en avait tenté une première lecture, superficielle, inachevée, mais néanmoins précieuse (désormais J91)1.

    • 2 Les lettres à Berthe se trouvent dans A. Meillet, Lettres de Tiflis et d’Arménie et dans F. Gandon (...)

    La correspondance avec la cousine Berthe Esbaupin, éditée par Martiros Minassian en 1987 (désormais LB)2.

    • 3 Le journal de 1903 est reproduit dans G. Bergounioux, Ch. de Lamberterie (dir.), Meillet aujourd’hu (...)

    Le journal du voyage au Caucase, 1903, édité par Anne-Marguerite Fryba-Reber, à la suite de l’ensemble du journal parisien, désormais J033.

  • 4 F. Gandon (éd.), Meillet en Arménie.

2L’ensemble a été réuni en un volume chez Lambert-Lucas en 20144. Nous nous intéresserons essentiellement au premier voyage, le plus significatif à tous égards.

  • 5 Il y gagna le surnom de Valvałaki, de l’adverbe arménien valvałaki, «vite», tel était son désir d’a (...)

3Quelles connaissances Meillet a-t-il en 1891 de la langue arménienne? Il a suivi les cours d’Auguste Carrière à l’École des langues orientales, de 1887 à 1890, apprenant à la fois l’arménien moderne et la philologie de la langue. Ces connaissances, il les étoffe par un séjour dans l’Ordre Mekhitariste de Vienne5 pendant l’hiver 1890-1891, à l’époque le foyer le plus important de la culture arménienne en Occident. Entretemps, il a pu remplacer Saussure en 1889-1890 pour son cours de grammaire comparée. Son premier voyage se fait dans le cadre d’une mission de trois mois.

  • 6 À la méthode «dangereuse» selon Meillet (LB, 9 juillet 1891).
  • 7 Meillet en a la confirmation par une lettre de Bréal, reçue le 31 juillet à Tiflis. Il reste contra (...)
  • 8 LB, 10 juillet 1891.

4En 1903, il bénéficiera d’une nouvelle mission en Arménie russe, après avoir obtenu en 1902 une chaire d’arménien moderne à l’École de hautes études (il y remplace Carrière). Autant le premier séjour est empoisonné par des considérations de carrière (qui, de Duvau6 ou de lui, obtiendra de succéder à Saussure? Finalement, ils se partageront le poste7) – empoisonné à tel point que «[m]a résolution de suicide était à peu près absolue, surtout si j’avais dû entrer dans l’enseignement secondaire»8; autant le séjour de 1903 est serein (Duvau aura d’ailleurs le bon goût de mourir en juillet, et Meillet lui consacrera une notice nécrologique).

5Le cadre étant posé, je me propose d’articuler cet article suivant un double contraste:

  • 9 Il ne fera que passer par Constantinople les 25 et 26 avril 1891.

61) Le contraste entre un désenchantement dû à l’attitude des locuteurs (qui rend les échanges rudimentaires), à la faiblesse des données (partant la réalisation embryonnaire du programme fixé), et la sommité que deviendra Meillet en matière d’arménologie, qui confine à une véritable passion, lors même qu’il n’entreprendra plus aucun voyage, et ignorera définitivement l’Arménie turque9.

  • 10 Mais, autre contraste, sans relation avec la géopolitique et la religion.

72) Le contraste entre une apathie géopolitique – neutralité étonnante quant aux conflits latents, aveuglement quant aux rapports de force, partant aux conflits qui «travaillent» sourdement le Caucase – et la conception de la langue comme fait d’essence sociologique10 dans l’optique de Durkheim. C’est un contraste, soulignons-le, absolument frappant. Toutefois, malgré nombre de préjugés (relevés par Minassian), ce premier voyage (il a 24 ans) joue incontestablement un rôle cathartique dans la future carrière du linguiste.

1. Meillet, linguiste voyageur

1.1. Meillet, linguiste modérément voyageur

  • 11 Voir Annexes.

8On appréciera la relative brièveté du premier séjour en en regardant l’itinéraire (voir annexe 1, infra p. 121 sq.): Meillet passa environ trois mois en «terres arméniennes». Le second séjour sera encore plus bref: du 24 juin au 20 août 190311. Les voyages ultérieurs de Meillet se limiteront à l’Europe, Saint-Pétersbourg constituant, semble-t-il, la limite extrême d’une dromomanie bien modeste. Rien en effet à voir avec Benveniste se déplaçant d’Iran et d’Afghanistan au Nord-Ouest américain et à l’Alaska; ou encore avec le disciple Dumézil hantant le Caucase, la Russie, l’Ossétie, le Pérou, familier de langues aussi exotiques que le tcherkesse et l’abkhaze (sans compter le chinois et le suédois). Un Dumézil enseignant à Varsovie, Istanbul, Uppsala, Princeton, Chicago et Los Angeles. On peut évoquer aussi Sylvain Lévi et le Japon. Curieusement, répétons-nous, ce premier séjour jouera pourtant un rôle cathartique, Meillet orientant définitivement sa carrière.

  • 12 L’un des épisodes les plus sinistres est la déportation par le Chah Abbas Ier, en 1604-1605, des Ar (...)
  • 13 On ne peut plus parler d’Arménie perse à partir du traité de Turmanchai de 1828. Demeurent néanmoin (...)
  • 14 LB, 21 juin 1891.

9Mais qu’est-ce que l’«Arménie» en 1891? Sans remonter jusqu’à l’Ourartou, que baignaient trois mers (la Caspienne, la mer Noire et la Méditerranée), le territoire, fortement réduit, de l’Arménie historique ne cessera d’être écartelé entre Ottomans et Perses12, ensuite entre Ottomans et Russes13. Une importante communauté habite d’autre part Tiflis [l’actuelle Tbilissi] en Géorgie. Le premier voyage se partage entre Tiflis (un bon mois) pour la pratique de la langue, Etchmiazdine, la capitale spirituelle (même durée) pour l’étude des manuscrits, et Aschtarak (trois semaines) pour celle du dialecte. Curieusement, l’intérêt de Meillet pour ce dialecte est d’origine littéraire: la lecture (avec velléité de traduction) de Question de pain (1880) de Prochiantz (1837-1907), qui traite de la vie villageoise dans la plaine d’Ararat14.

10Le second séjour se limitera pour l’essentiel à Etchmiadzine, après un bref séjour à Choucha (ou Chouchi) (Karabagh, actuellement sous occupation azérie).

1.2. Deux linguistes voyageurs: Saussure et Meillet

11Il peut être intéressant d’établir un parallèle entre le premier voyage de Meillet en Arménie et celui de Saussure en Lituanie, onze ans plus tôt, pour mieux faire apparaître l’originalité de la démarche du premier.

  • 15 La biographie établie par J. Fehr continue à situer le voyage en 1889-1890. Il en va de même pour l (...)

12C’est en 1880 – la chose est connue depuis 199715 – que Saussure, peu après sa soutenance, se rend en Lituanie pour quelques mois. Il a suivi à Leipzig les cours de Leskien, tout en s’appuyant sur les travaux de Schleicher, d’abord, et ensuite de Kurschat, auteur d’une grammaire parue en 1876.

13Les analogies ne manquent pas:

    • 16 Exposé de D. Petit, le 21 septembre 2012, à l’ITEM (ENS-CNRS). L’exposé précise le calendrier préci (...)

    Arménie et Lituanie constituent des nations éclatées, ici entre Prusse et Russie, là entre Empire ottoman et Russie (la partie russe ayant été gagnée sur la Perse). Saussure ne fera qu’une incursion d’un jour dans la partie russe16; Meillet ignorera toujours la partie turque (sauf deux jours à Constantinople).

  • Les deux chercheurs ont presque le même âge: 23 ans pour Saussure, 24 pour Meillet. Leurs études de l’arménien et du lituanien ont identiquement duré trois ans.

    • 17 J91, 7 mai 1891.

    L’un et l’autre s’intéressent de façon privilégiée à la dialectologie et au folklore: tant Meillet que Saussure recueillent dictons et chansons. Un certain paradoxe apparaît, avec cette curiosité saussurienne pour la linguistique «externe», et l’immersion de Meillet à Aschtarak, alors qu’il vilipende la pauvreté linguistique des citadins, et considère l’arménien des journaux comme du «charabia»17. Précisons que son séjour rustique ne lui apportera guère de supplément d’âme linguistique, la communication étant particulièrement elliptique: les femmes, par exemple, ne s’adressent pas à l’étranger dans les campagnes arméniennes.

    • 18 Le lituanien illustre le paradoxe de l’écriture. Si cette dernière fixe les formes (composante cons (...)

    Les deux langues présentent un caractère spécial, mais divergeant: graphié seulement au XVIe siècle, estimé particulièrement conservateur18, le lituanien est, pour l’indo-européaniste, la «langue des ancêtres». Le Genevois établit ainsi des listes de correspondance entre mots lituaniens et sanscrits. Ce en quoi le voyage en Lituanie n’est guère original: c’est une sorte de séance prolongée de travaux pratiques (indo-européanistes). Pour savoir quelle langue parlaient nos ancêtres, il faut «écouter un paysan lituanien» avait coutume de dire Meillet dans une formule rappelée par D. Petit au cours de l’exposé précité du 21 septembre 2012.

  • 19 H. Hübschmann, «Ueber die Stellung des Armenischen im Kreise der indogermanischen Sprachen».

14Il en va tout autrement de l’arménien, qui manifeste une hétérodoxie certaine. D’abord dans l’exotisme de ses règles de mutation. Qu’on pense au fameux exemple IE *dwo> arm. erku, «deux», base de la «loi de Meillet». Ensuite en ce qu’il constitue une branche autonome (et non un rameau de l’indo-iranien). Ce qu’établit Meillet avec Hübschmann19. Le premier explique enfin l’étrangeté des règles par l’existence d’un substrat non indo-européen: l’«ourartou», à qui on aurait imposé la langue. Écoutons à ce propos R. Grousset (qui, soulignons-le, est historien, non linguiste):

  • 20 R. Grousset, Histoire de l’Arménie des origines à 1071, p. 72 sq.

Meillet, – dont on connaît la prudence en ces matières – ne doute pas que «l’arménien porte dans sa structure, tant phonétique que morphologique, une forte influence caucasique». Il discerne dans l’arménien, à partir de l’indo-européen commun, «de grandes modifications de sons, notamment des pertes de consonnes, de nombreuses disparitions de syllabes, un glissement analogue à celui du germanique», toutes mutations qui s’accompagnent de «ressemblances de sons et de grammaire avec le géorgien et les autres langues pré-aryennes du Caucase». «La direction, concluait-il, dans laquelle a évolué sur le sol arménien la morphologie indo-européenne, est toute particulière et due sans doute à ce que l’arménien est, dans une large mesure, un parler indo-européen adopté par des populations de langues caucasiques.» Il conclut, d’après un autre ouvrage: «L’arménien est une langue indo-européenne, mais les tendances nouvelles qui s’y font jour sont dues à ce que c’est de l’indo-européen employé par une population qui a changé de langue et dont le parler antérieur était du caucasique méridional.»20

Spécificité de l’arménien toujours, avec de complexes chevauchements d’isoglosses:

  • 21 Ibid., p. 65.

Dans le sein de la famille indo-européenne une ligne d’isoglosses la classe [la langue arménienne] dans le groupe oriental ou groupe du çatam qui comprend aussi l’indo-iranien, le slave, le baltique et l’albanais, tandis que le groupe occidental ou du centum comprend le grec, l’italique, le celtique et le germanique. Toutefois d’autres lignes d’isoglosses donneraient d’autres regroupements. Par exemple l’isoglosse du traitement de l’o bref indo-européen place l’arménien avec le grec, l’italique et le celtique, tandis que l’indo-iranien, le slave, le baltique, l’albanais et le germanique présentent un comportement différent21.

  • 22 A. Meillet, «Remarques étymologiques», p. 5.

15Ailleurs, à propos de la racine alam «moudre», Meillet fait remarquer que «l’indo-iranien, le grec et l’arménien se servent d’une même racine, et les trois langues s’opposant au groupe du nord-ouest, qui se sert de *melǝ»22. Il poursuit:

  • 23 Ibid.

Ce fait est un de ceux qui peuvent servir à marquer la situation de l’arménien parmi les dialectes indo-européens. Il confirme ce que l’on savait déjà: l’arménien repose sur des parlers contigus à ceux qui ont fourni l’indo-iranien et le grec; il est assez éloigné du germanique et de l’italo-celtique23.

  • 24 A. Meillet, «[Compte rendu de:] G. Deeters, Armenisch und Sudkaukasich», p. 306.

16À côté de ces particularités, l’arménien aurait gardé un grand nombre d’archaïsmes du vieux dialecte indo-européen commun perdu par les autres langues, ce qui le rapprocherait de langues telles que le tokharien et le hittite24. Si l’on met entre parenthèses nombre de données techniques, l’arménien apparaît donc comme de l’indo-européen imposé à une époque très ancienne à un substrat caucasique, le caucasique jouant aussi le rôle d’adstrat influençant la langue. Le contraste avec le lituanien est manifeste.

  • 25 La traduction de la Bible fixe très généralement l’orthographe des langues cibles. Ainsi en va-t-il (...)

17Autre facteur de divergence: l’écriture. Il s’agit là d’une différence cardinale au point de vue de l’intérêt pour la langue et la méthode d’analyse. De manifestation écrite récente, donc moins «pollué», le lituanien illustre une langue à manifestation essentiellement phonique qui constitue pour Saussure un idéal épistémologique. Fondamentale, au contraire, pour Meillet l’écriture de l’arménien. On sait que l’invention de son alphabet, qui démarre au début du VIe siècle, est due à Mesrop Machtots, avec, pour objectif, de traduire la Bible (ce sera chose faite en 434-436)25. Il s’agit d’un alphabet de trente-six lettres, à base grecque, avec des caractères sémitiques. Deux lettres supplémentaires seront ajoutées à la fin du XIIe siècle. Elle s’écrit de gauche à droite et note les voyelles – considérées comme l’«âme» de la langue – contrairement au syriaque et aux autres langues sémitiques. Elle est pour Meillet comme un modèle de relation biunivoque lettre-son:

  • 26 A. Meillet, «Lettre d’Antoine Meillet de l’Institut», p. 18. Il s’agit d’un extrait de la lettre de (...)

Le système de l’alphabet arménien […] est un chef-d’œuvre. Chacun des phonèmes du phonétisme arménien est noté par un signe propre, et le système est si bien établi qu’il a fourni à la nation arménienne une expression définitive du phonétisme, expression qui s’est maintenue jusqu’à présent sans subir aucun changement, sans avoir besoin d’obtenir aucune amélioration, car elle était parfaite dès le début26.

18Bien entendu, le linguiste ne trouve pas son compte dans ce dithyrambe. Une bi-univocité inchangée ne signifie qu’une chose: que la langue arménienne n’aurait pas évolué en quinze siècles. L’affirmation est d’ailleurs en contradiction avec le projet d’étudier au couvent d’Etchmiadzine l’ancienne orthographe des manuscrits arméniens. Comment, enfin, imaginer Meillet mettant entre parenthèses le principe cardinal du changement linguistique? Nous nous sommes ouvert de cette aporie à la professeure Anaïd Donabedian, qui propose une solution d’une rare élégance; nous en donnons la teneur ci-après:

  • 27 F.-A. Feydit, Considérations sur l’alphabet de Saint Mesrop et recherches sur la phonétique de l’ar (...)

Il existe une autre explication [que la fixité de la langue], décrite par Feydit27 dans des termes parfois maladroits, mais juste dans l’esprit:

  • 28 Communication personnelle d’Anaïd Donabedian à l’auteur de ces lignes.

La correspondance biunivoque n’est bien entendu pas totale aujourd’hui, mais sur une période aussi longue, elle reste remarquable. L’hypothèse de Feydit est que les créateurs de l’alphabet, qui ont travaillé dans différentes régions du pays (la tradition hagiographique et historiographique fait état de longues années d’expérimentation de l’écriture avant son adoption définitive) ayant probablement des caractéristiques dialectales différentes, et donc des différences phonétiques fortes (dans certains dialectes, certaines des lettres étaient homophones, dans d’autres, c’étaient d’autres; dans certains dialectes, certaines lettres ne se prononçaient pas, dans d’autres, si; dans certains dialectes, certaines lettres se prononçaient différemment que dans d’autres – en réalité, il faut transposer ce raisonnement à l’articulation entre phonologie et phonétique). [Les créateurs de l’alphabet] ont véritablement travaillé sur la phonologie de la langue par-delà les variations phonétiques, en sorte que chacun puisse prononcer à sa façon cette écriture selon la phonétique de son dialecte, mais que cela demeure une écriture commune. Ainsi, ayant pris en compte un potentiel de variation phonétique dialectale très large dès le début, l’écriture intégrait aussi une partie des changements phonétiques diachroniques à venir, ce qui fait qu’elle est restée d’une grande plasticité. Ainsi, les lettres n’ont pas nécessairement conservé la même prononciation qu’au Ve siècle (tout comme elles n’avaient peut-être pas de prononciation universelle dès le début, c’est l’hypothèse de Feydit), mais l’inventaire phonologique a peu changé, et est resté assez proche de l’inventaire des grammèmes (la réforme orthographique introduite au début de l’Union soviétique a cherché à restaurer un rapport quasi idéal entre phonologie et écriture, et le fait même que cette réforme ait été envisagée montre que ce rapport avait malgré tout changé)28.

  • 29 Voir H. Bat-Zeev Shyldkrot, «Antoine Meillet et les langues romanes».

19L’aspect fascinant de cette description est qu’elle recoupe dans une large mesure la méthodologie même de Meillet, qui ne distingue pas la description d’une langue d’un comparatisme entre ses variantes (outre d’un comparatisme entre langues cousines). Ainsi le français est-il l’intégrale de ses variantes locales, intégrale mise en relation avec un comparatisme entre langues romanes29… ou même indo-européennes: c’est le cas du pléonasme aujourd’hui présent dans toutes ces langues.

2. Meillet, une linguistique des contrastes

20Rappelons le double contraste signalé d’entrée de jeu.

    • 30 LB, 17 juillet 1891.

    Le premier est celui entre le désenchantement du séjour de 1891 («J’avais rêvé un peu mieux», écrit-il à sa cousine30), dû au caractère rudimentaire des échanges et des données, et les vues supérieures sur la langue, dont nous avons eu un échantillon, et la pratique même du professeur Meillet dont l’arménien imprégnera la plupart des études linguistiques, même là où on ne l’attend pas.

21– Le second est celui entre une ignorance quasi volontaire de la situation géopolitique du Caucase et la conception future d’une linguistique étroitement associée à la sociologie.

2.1. Premier contraste: des échanges et des données décevants (donc un programme compromis) vs une arménologie ultérieure omniprésente

22Mais quel est son programme? On peut le reconstruire.

  • Traduction de Question de pain de Prochiantz (1880);

  • Écriture d’un essai sur la littérature arménienne moderne;

  • Traduction de chansons populaires en vue d’un recueil (l’une est la version caucasienne de la Balade des dames du temps jadis);

  • Traduction de fables (dont une évoque très précisément la tragédie d’Alceste);

    • 31 LB, 28 juillet 1891. Il y revient le 31: «Mon article sur les dialectes se cuit peu à peu dans ma t (...)

    Étude du dialecte d’Aschtarak [sur les dialectes arméniens, écrit-il le 13 juillet31];

  • Étude de l’orthographe ancienne dans les manuscrits d’Etchmiadzine.

  • 32 A. Meillet, «Observations sur la graphie de quelques anciens manuscrits de l’Évangile arménien» et (...)
  • 33 LB, 10 mai 1891.
  • 34 LB, 9 juillet 1891.

23Le programme était, comme on le voit, ambitieux, mais seul le dernier point donnera lieu à deux études32. Pourquoi? La faiblesse des échanges est surtout due à l’attitude des locuteurs vis-à-vis de leur langue. Les Arméniens ne veulent pas ou ne savent pas parler l’arménien. La langue des journaux est du «charabia». Même son premier professeur «[parle] constamment russe»33. Quant aux femmes, en dehors des villes, elles ne parlent pas du tout. Pendant son séjour à Aschtarak, il n’aura pas l’occasion de dire un mot à la maîtresse de maison34.

  • 35 En réalité, le jeune Antoine est choyé, et même la presse relève sa présence. Il se retrouve dans d (...)
  • 36 LB, 9 mai 1891.
  • 37 L’histologie est la partie de l’anatomie qui étudie les tissus.
  • 38 LB, 15 mai 1891.

24Comble de malchance, quand il entend de l’arménien (constamment invité35, ses contacts linguistiques, riches et variés, englobent forcément l’arménien, notamment lors de soirées «culturelles» à Tiflis), il constate une impossibilité à se faire comprendre: «Les mots que je connais quand ils sont écrits, je ne les reconnais plus prononcés»36. Les habitudes prises dans l’acquisition du «matériel premier» nuisent à sa pratique. Il se fait l’impression d’être comme un «histologiste»37 qui voudrait devenir «peintre»38.

  • 39 Pourtant le recensement impérial de 1897 ne poussera pas spécialement à la russification, puisqu’il (...)

25La pratique du russe ne vient que marginalement d’une politique voulue de russification, même si elle existe39: menaces sur les écoles arméniennes, loi sur les mariages mixtes, risque de mainmise sur les biens du couvent d’Etchmiadzine en 1903; pourtant elle vient moins, disais-je, d’une telle politique que de l’adhésion spontanée des Arméniens à une forme de civilisation qui leur paraît occidentale. J’ajouterai: d’une forme de protectorat qui les garderait précisément de la volonté – toujours latente – d’extermination du voisin turc, de ses cousins azerbaïdjanais et de leurs voisins tatars. Mais à cela, Meillet est aveugle.

  • 40 LB, 15 mai 1891.
  • 41 J91, 7 mai 1891.
  • 42 Meillet mentionne ce fait à deux reprises: LB, 8 et 13 mai 1891.
  • 43 J91, 24 mai 1891.

26Ce qui indispose finalement Meillet est cette russolâtrie diffuse des Arméniens. Le tsarévitch échappe-t-il à un attentat au Japon? Deux Arméniens sont heureux de lui annoncer la «bonne nouvelle», forme de loyalisme qui le «choque»40. Un orchestre russe joue-t-il de la musique militaire? Comment trouvez-vous «notre musique?»41, interroge un Arménien – qui lui répond ensuite «da» quand Meillet lui pose une question en arménien42. Ou encore: «Assisté à un concert donné par un Arménien chez des Arméniens. Presque pas un mot d’Arménien [sic]. Les écrivains Arméniens parlent Russe [sic].»43

  • 44 LB, 5 juillet 1891.

27À quoi s’ajoute la faiblesse des matériaux disponibles par rapport au programme prévu. D’abord la faiblesse de la littérature arménienne moderne: «[A]ucun écrivain arménien n’est vraiment bien artiste.»44

  • 45 Schirvanzadé est l’auteur du Feu dans la raffinerie (1883), dans la lignée du réalisme français. L’ (...)
  • 46 Pourtant la bibliographie par exemple de Raffi est assez imposante: Salbi (1874), Djallaleddine (18 (...)
  • 47 LB, 17 juillet 1891.
  • 48 LB, 23 juillet 1891.
  • 49 LB, 31 juillet 1891.

28Pourtant, les hommes de lettres, souvent journalistes, ne manquent pas: Khatchatour Abovian, Schirvanzadé45, Raffi, Sundoukian, Prochiantz, Ardzrouni46… De Perd Prochiantz, il envisage, comme on l’a dit, de traduire Question de pain, projet vite abandonné. Il en retient surtout la forme dialectale qu’il tente de retrouver pendant un séjour d’un mois (écourté à trois semaines) dans la plaine d’Ararat. Or ce dialecte ne présente pas le «genre d’intérêt qu’on lui attribuait»47. Pourtant, le 23 juillet, il prend des «notes sur un intéressant dialecte»48. L’article qu’il envisage «se cuit peu à peu dans [s]a tête»49, mais ne verra pas le jour.

  • 50 LB, 26 juillet 1891.
  • 51 LB, 25-26 juillet 1891.

29Bien plus, lui fait-on miroiter la présence d’une inscription sur le sommet de l’Aragatz? Une excursion lui donne l’occasion d’en entreprendre l’ascension (même s’il s’arrête, en proie à une forte fièvre, à une demi-heure du sommet) pour découvrir que l’inscription s’avère l’invention d’un «bonhomme», qui espérait qu’il parlerait de la chose sans la voir50. Pendant sa randonnée, il constate que les prêtres hôtes sont des «paysans qui savent tout juste lire»51.

  • 52 A. Meillet, Lettres de Tiflis et d’Arménie, p. 97.

30Si les jugements concernant la littérature sont souvent plus nuancés, et parfois louangeurs, Minassian approuve Meillet de n’avoir pas mené à bien sa traduction de Prochiantz: le public français ne l’aurait pas appréciée52.

  • 53 LB, 24-25 mai 1891.
  • 54 Ibid.
  • 55 J91, 24 mai 1891. Assez étonnamment, la transcription de Dumézil n’identifie pas le terme.

31Notre voyageur se plaint de ne pas rencontrer de véritables philologues. On prend au sérieux les divagations à la Ménage de Nicolas Marr dans sa grammaire et son compte rendu du livre d’un certain Thomson sur le dialecte de Tiflis53. «Les Arméniens que j’ai vu faire de la philologie semblent: 1° incapables de distinguer le vrai du faux; 2° incapables de rien trouver par eux-mêmes»54. Ailleurs, c’est un spécialiste du grabar (arménien classique) qui ignore le locatif55.

  • 56 LB, 28 juin 91.
  • 57 A. Meillet, Lettres de Tiflis et d’Arménie, p. 89, n. 122.

32On s’arrêtera toutefois sur la figure de Galoust Ter-Mkrtchian (1860-1958), rencontré en 1891 au monastère d’Etchmiadzine. Meillet retrouvera en 1903 ce «jeune» homme «malade», paralysé en dessous de la taille, ancien étudiant en économie politique à Paris, et devenu l’un des plus grands philologues arméniens de son temps56. Les deux savants correspondront par la suite régulièrement. En 1909, précise Minassian57, c’est Frédéric Macler, professeur d’arménien aux Langues orientales, qui fera sa connaissance au couvent. Il le mentionnera dans son Rapport sur une mission scientifique en Arménie russe et en Arménie turque, qui lui devra beaucoup.

  • 58 LB, 5 juillet 1891. Acceptant de mourir à la place de son mari (mais Héraclès l’arrachera aux enfer (...)

33Quant au projet de traduire des chansons populaires en vue d’un recueil, il tombe à l’eau faute de matériau. Meillet précise que l’une est la version caucasienne de la Ballade des dames du temps jadis. Il en va de même pour les fables (dont une évoque très précisément la tragédie d’Alceste)58.

  • 59 Pour la petite histoire, on peut noter que la réception de Meillet fut facilitée par celle, antérie (...)
  • 60 Le manuscrit le plus ancien de l’Évangile arménien remonte à 887. Il se trouve alors à l’Institut L (...)
  • 61 A. Meillet, «Observations sur la graphie de quelques anciens manuscrits de l’Évangile arménien» et (...)

34Concernant le couvent d’Etchmadzine59, il ne contient au premier regard que des choses «insignifiantes» sur l’orthographe. Le manuscrit le plus ancien remonte au Xe siècle60. À force de recherches seront découverts des trésors cachés puisque l’un et l’autre séjour donneront matière à au moins deux études61. Son premier séjour à Etchmiadzine lui permet de très vraisemblablement rencontrer Komitas, qui deviendra un spécialiste de la technique du khaz (le neume arménien, qui remonterait au XIe siècle) et une sommité en matière musicale…

  • 62 LB, 13-14 juin 1891.
  • 63 Meillet mentionne régulièrement ses difficultés face à l’arménien moderne qu’il veut parler: LB, 14 (...)

35Toujours à Etchmiadzine, il se confie à l’éternelle cousine: «Autant un texte écrit me dit autant la conversation me dit peu»62. Ce qui porte un éclairage très différent sur ses difficultés de communication. (Peut-être n’insiste-t-il pas trop, se décourage-t-il très vite?) Même les textes (romanesques) écrits lui paraissent souvent obscurs63.

  • 64 LB, 30 juillet 1891.
  • 65 Son séjour de 1903 se limitera à Etchmiadzine, où il se cantonne à la phonétique, la grammaire comp (...)

36Ce passif dans la communication et la culture semble dessiner en creux son ambition future (du moins selon ce qu’il écrit à Berthe): étudier l’arménien du seul point de vue de la linguistique; ni littérature (sans valeur) ni philologie, pour laquelle il s’estime mal préparé. «Vive la linguistique!»64 conclut-il65.

  • 66 R. Grousset, Histoire de l’Arménie des origines à 1071, p. 177.
  • 67 É. Benveniste, «Bibliographie des travaux d’Antoine Meillet»; P. Swiggers, «La bibliographie des tr (...)
  • 68 La publication, à cette époque, de recherches en langues étrangères est exceptionnelle. On ne conna (...)

37Ce désenchantement contraste avec une carrière future presque constamment informée d’arménien. Meillet «auquel il faut toujours revenir en matière d’arménologie»66, reste, on l’a dit, une référence actuelle. À s’en tenir à la bibliographie établie par É. Benveniste et complétée par P. Swiggers en 200667, il n’est guère d’année que Meillet n’ait marquée d’une publication portant, de près ou de loin, sur l’arménien. Dans un nombre non négligeable de cas, plusieurs articles sont publiés: trois (sur quatre) en 1890, trois en 1913, six en 1920, deux en 1927, quatre (sur sept) en 1936… On sait par ailleurs qu’en 1913 il publiera, en allemand dans le texte68, à la demande de Streitberg, un Altarmenisches Elementarbuch de 212 pages à Heidelberg. Si les comptes rendus sont trop nombreux pour être mentionnés, une autre difficulté vient du fait que nombre de remarques concernant l’arménien sont disséminées dans des études à première vue sans rapport. Ch. de Lamberterie en donne de savoureux exemples:

  • 69 Ch. de Lamberterie, «Meillet et l’arménien», p. 221.

Qui songerait, par exemple, à trouver une remarque de grande portée sur la distribution des phonèmes [r grasseyé, [ʁ] uvulaire] et r dans des thèmes en -n- (gaṙn, gaṙin «agneau», avec -- dans tout le paradigme, mais leaṙn, lerin «montagne», avec une alternance / r ) à la fin d’une étude consacrée au vocalisme du superlatif en indo-européen? De la même manière, c’est dans un article consacré au verbe latin que l’on trouvera l’explication d’un fait de supplétisme lexical en arménien moderne occidental (kac‘i «j’allais», mais kənac‘ «il alla»). De même encore le contraste entre les finales -n de tasn «dix» et -an de metasan «onze», erkotasan «douze», etc., est expliqué à l’occasion d’un développement sur des faits latins comparables (decem en regard de undecim, duodecim). Le groupe si riche et si instructif que constituent le substantif het (< i.e. *pedo-) «trace de pas» et les termes qui en dérivent (aysuhetew «désormais», orovhetew «puisque», yet «après», hetewim «s’ensuivre», etc.) est étudié en détail dans un article consacré à la préposition grecque πεδα; Meillet y montre que, comme souvent, la prise en considération de l’arménien jette une vive lueur sur la préhistoire des données grecques69.

Avant de commenter plus largement:

  • 70 Ibid. Voir aussi Ch. de Lamberterie, «Sur la loi de Meillet».

Dans ses ouvrages généraux, il est assez rare que Meillet aborde des points qui concernent en propre l’arménien. Ainsi, dans l’Introduction à l’étude comparative des langues indo-européennes, l’arménien ne joue aucun rôle particulier, et il ne pouvait d’ailleurs en être autrement si l’auteur voulait que le livre réponde à son objet. De même, dans Les langues dans l’Europe nouvelle – livre qui est en grande partie, on le sait, un ouvrage de circonstance – l’arménien ne joue qu’un rôle assez modeste, encore que l’on y trouve çà et là quelques notations suggestives. En revanche une large place est accordée à l’arménien dans Les dialectes indo-européens, et surtout dans La méthode comparative en linguistique historique; Meillet cite notamment à plusieurs reprises le traitement i.e. *dw- > arm. erk-, auquel il accorde à juste titre une valeur exemplaire pour montrer qu’en grammaire comparée les ressemblances n’ont aucun caractère probant, et que seules comptent les correspondances. […] On voit ainsi que l’œuvre de Meillet dans le domaine des études arméniennes déborde largement l’Elementarbuch, l’Esquisse et les deux volumes des Études. Et il convient en outre d’ajouter les très nombreux comptes rendus – près de 140 –, parus pour la plupart dans la Revue critique, le Bulletin de la Société de Linguistique, la Revue des études arméniennes ou le Journal asiatique, plus rarement dans des périodiques arméniens70.

38Or, cette «loi de Meillet» (i.e. dwo > arm. erku) mentionnée ci-dessus par Lamberterie, l’auteur en avait pressenti une version voisine, le 2 mai, sur le bateau russe reliant Constantinople et Batoum, dans une phrase de réveil à la André Breton:

  • 71 J91, 2 mai 1891.

2 mai. J’ai dû avoir un mal de mer la nuit en dormant. J’étais assommé et brouillé ce matin en m’éveillant. Je n’ai presque rien fait, ni remarqué d’intéressant.
J’ai trouvé ce matin en m’éveillant que երեայ (ereay) = ioudaios (chute de u; r = d), sans voir comment j’étais arrivé à cela71.

  • 72 Par exemple R. Grousset (Histoire de l’Arménie des origines à 1071), dont j’admire l’insondable éru (...)

39On ne saurait mieux souligner le rôle souterrain et séminal du voyage de 1891 dans l’arménologie future du linguiste, arménologie dont la bibliographie est strictement impossible72, par excès de matériau, et ceci quoi qu’en dît Meillet.

2.2. Une apathie géopolitique contrastant avec une linguistique d’inspiration sociologique

  • 73 A. Meillet, «Comment les mots changent de sens». Titre emprunté à un article de Littré de 1888.

40On connaît l’intérêt ultérieur de Meillet pour la sociologie. Il se manifeste par le texte «Comment les mots changent de sens»73 destiné à L’Année sociologique de Durkheim, à laquelle il apportera désormais une collaboration régulière. La langue est traitée comme un «fait social», soumis à des rapports de forces, des alternances de ruptures et de continuités. Les notions d’emprunt et de langue dominante sont cardinales. Ainsi seront analysés les rapports entre la Grèce et la Rome antiques: de véritables histoires sociales sont connexes aux relations linguistiques. De même est décrit le bilinguisme roman-germanique avec, toujours, le concept de rapport de force entre communautés.

  • 74 LB, 8 mai 1891.

41De façon étonnante, le jeune Meillet n’imagine pas l’Arménie comme un objet problématique, ni qu’il en va de même de sa population et de sa langue. C’est un objet neutre disposé parmi d’autres objets, aussi neutres, sans considération de rapports de tensions (sinon sur un mode superficiel, l’influence russe). Il est par exemple surprenant qu’à Tiflis il n’ait pas entendu parler de la naissance, l’année précédente, de la Fédération des révolutionnaires arméniens, Dachnak, et ceci bien qu’il ait «examin[é]» les «mouvements nationalistes» qu’il trouve «très faible[s]»74.

  • 75 F. Gandon, La morale du linguiste, p. 53-63.
  • 76 J03, 17 juillet 1903.
  • 77 Les Anglais prenant le parti des Tatars et les Russes se donnant le luxe de rester neutres. Un «Éta (...)
  • 78 J03, 17 août 1903.

42Ainsi, Meillet ne subodore-t-il nullement en 1891 que trois ans plus tard (1894-1895) auront lieu, dénoncés par Saussure75, des massacres de grande ampleur (200’000 victimes) dus au sultan Abdul Hamid, qui y gagnera le surnom de «grand Saigneur». En 1903, après un séjour à Choucha (Karabakh) du 11 au 15 juillet, il note: «Les voix des fusils. Inutile de discuter»76, sans la moindre prescience de la guerre arméno-tatare77 qui y éclatera moins de deux ans plus tard (1905-1907, 15’000 morts), ni le moindre rappel des massacres de 1894-1895. On se perd en conjectures sur la portée de la remarque conclusive du Journal de 1903: «[…] [J]e n’ai pas vu seulement des choses mais des hommes.»78

  • 79 A. Meillet, «Remarques sur la Grammaire de l’arménien de Cilicie de J. Karst».
  • 80 Il relève ainsi le mot d’un commerçant: «Les Turcs sont des loups, ils vous enlèvent un morceau de (...)
  • 81 «Le parti pris des hommes de ne pas voir ce qui les gêne: les Arméniens ignorent les Musulmans tout (...)
  • 82 LB, 28 juin 1891.

43L’aveuglement encore plus cru à l’imbrication de l’historique et du linguistique apparaît avec une étude, en 1904, sur l’arménien de Cilicie79 qui disparaîtra de la manière la plus simple qui soit: par l’éradication de sa population. D’abord par les massacres d’Adana de 1909 (15’000 victimes), puis par l’exode de sa population en 1921, quand la France renoncera à son mandat sur ce qui était alors le nord de la Syrie; enfin, et pour faire bonne mesure, par l’exode de la population résiduelle du sandjak d’Alexandrette – dernier lambeau de la Petite Arménie des croisades –, quand A. Briand décidera de l’abandonner aux Turcs. Quant à l’arménien d’Anatolie, il disparaîtra également de façon très simple: par le quasi-génocide de sa population. Pourtant nous sommes en plein dans une linguistique des rapports de force! Or Meillet se contente de renvoyer dos à dos, par des pirouettes80, Russes et Turcs!81 Autre aveuglement, quant à la dimension religieuse, pourtant cardinale. Son attitude est celle de l’intellectuel libre-penseur qu’il dit être82. Ainsi, il semble qu’une linguistique des conflits ne soit vraiment intéressante que si elle renvoie à un lointain passé. Prenons l’exemple du vocabulaire chrétien de l’Arménie issu du parthe:

  • 83 A. Meillet, «Le mot ekełec‘i», p. 135. Voir aussi le mot terter, «prêtre», dans la lettre à Berthe (...)

Pour rendre compte du vieux fonds du vocabulaire chrétien chez les Arméniens, il faudrait connaître les langues dont se servaient, en pays iranien du Nord, les chrétiens de l’époque arsacide. Alors sans doute, on verrait d’où viennent des mots mystérieux comme sarkawag «diacre», vardapet «maître», karapet «précurseur», mkrtem «je baptise», zatik «Pâques» et comment s’explique la forme de noms originairement grecs comme ekełec‘i «église» et het‘anos [«païen»]83.

  • 84 On notera que la date du 22 septembre 2023, qui est celle de la capitulation de la République d’Art (...)

44Ces contacts linguistiques inséparables des rapports de force l’intéressent dans la mesure où ils relèvent d’un lointain passé: la tutelle exercée par les Parthes sur l’Arménie de 66 av. J.-C. à 387 apr. J.-C. Parfois un doute: et si Meillet ne souhaitait avoir affaire qu’à une langue morte? Il manque certes un chapitre à l’article de 1906: «Comment les mots perdent leur sens par défaut de locuteurs»84.

  • 85 A. Meillet, «[Compte rendu de:] André N. Mandelstam, La Société des nations et les puissances devan (...)

45Le rôle d’éveil joué par le voyage de 1891 est en contraste frappant avec l’apathie géopolitique dont Meillet fait montre, et continuera à faire montre par ailleurs: certes, il protestera notamment contre le traité de Lausanne de 192385, ce qui constitue un minimum.

  • 86 Ainsi l’arménien aura-t-il disparu d’Anatolie, de Cilicie, de Bakou, de Choucha en moins d’un siècl (...)

46Sa conception d’une linguistique sociologique est pourtant incontestable: elle s’ouvrira même en direction d’une mythologie comparée (voir la chaire éponyme obtenue pour Dumézil) qui s’affranchira du socle linguistique (par exemple des paronomases comme Ouranos/Varuna, brahmane/flamen ne constitueront plus un prérequis indispensable). Le paradoxe n’en est que plus frappant avec la langue comme objet problématique86. Et s’il y avait, dans ce périple de 1891, plus que l’attitude d’un intellectuel hautain? S’il y avait les germes d’une énigmatique et troublante schize?

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Bibliographie

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Annexe

Annexe 1. Saussure en Lituanie, Meillet en Arménie. Calendrier et itinéraire des voyages

Saussure en Lituanie, 1880 (d’après l’exposé de Daniel Petit)

  • Départ entre le 18 et le 23 juillet 1880

  • Séjour à Paskalwen entre le 23 juillet et le 5 août

  • Séjour à Pröculs à partir du 7 août

  • Retour à Leipzig sans doute après le 10/20 août

  • Arrivée à Genève fin août ou début septembre 1880

Meillet en Arménie, 1891 (F. Gandon)

  • 5-17 avril: Paris-Lyon-Marseille

  • 18-22 avril: Marseille-Athènes

  • 22-25 avril: Athènes-Constantinople

  • 26-29 avril: Constantinople-Batoum, par bateau russe

  • Pâques: Batoum

  • 4 mai: Tiflis, voyage en chemin de fer

  • 7-9 juin: Tiflis-Erevan, chemin de fer et charrette

  • 9-10 juin: Erevan-Etchmiadzine

  • 7-8 juillet: Etchmiadzine-Aschtarak (en droschka, forme populaire du russe drojki, voiture légère)

  • 25-26 juillet: Aschtarak-Erevan et Erevan-Tiflis

  • Août 1891: Tiflis-Vladikavkaz87 (une journée)

Le voyage de retour a été remanié de plusieurs façons. Un premier projet88 envisageait: Vladikavkaz-Rostov-Tsaritsyn89-Novgorod-Moscou-Varsovie-Berlin-Paris, avec un retour à Paris le 30 ou le 31 août.

Meillet renonce ensuite à Moscou et Varsovie. Il programme: Lemberg [Lviv]-Cracovie-Breslau-Berlin, ce qui le ferait arriver le 15 août à Paris90 (dans une lettre du 3 août, il précise: «vers le 20 au plus tôt», ce qui «[le] vexe beaucoup»91).

Nous ne sommes pas en mesure, en l’état actuel de nos connaissances, de préciser le trajet de retour, sinon une arrivée parisienne très vraisemblablement datable de la fin août.

Meillet: Journal du voyage au Caucase, 1903 (A.-M. Fryba-Reber)

Paris-Etchmiadzine (du 24 juin au 21 juillet 1903)

  • 24 juin: entre Cologne et Cassel

  • 25 juin: Berlin

  • 26 juin: Lituanie

  • 29 juin: Saint-Pétersbourg

  • 30 juin: Moscou

  • 2 juillet: Nijni Novgorod

  • 3 juillet: Kazan. Entre Kazan et Simbirsk

  • 6 juillet: Tsaritsyn (Volgograd)

  • 7 juillet: Astrakhan

  • 10 juillet: Bakou

  • 11 juillet: Choucha (11 juillet au 15 juillet)

  • 16 juillet: Tiflis

  • 21 juillet: Etchmiadzine

Etchmiadzine-Paris (du 11 au 21 août 1903)

  • 11 août: Erevan-Tiflis

  • Tiflis-Mleti: en voiture

  • Mleti-Gorlaov: à pied et sur un siège

  • Piatigorsk. Rostov

  • 17 août: Volochisk (frontière entre la Russie occidentale [Volynie] et l’Empire austro-hongrois)

  • 20 août: 2 heures du matin. Gare d’Oderberg (au nord-est de Berlin)

Annexe 2. Écrivains et journalistes arméniens rencontrés ou mentionnés par Meillet en 1891

Abovian, Khatchatour

Schirvanzadé, Alexander: Le feu dans la raffinerie (1883)

Raffi, Hakob: Salbi (1874), Khaspusch, Djallaleddine (1878), Le coq d’or (1879), Le fou (1881), Kaïtzer [Étincelles] (1886), Khatchagoghi Hichatakarane, David Bek (1882), Samuel (1886)

Sundoukian, Gabriel: Encore une victime (1869), Khatabala (1873)

Prochiantz, Perd: Question de pain (1880), Chahène (1883)

Ardzrouni, Grigori

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Notes

1 F. Gandon (éd.), Meillet en Arménie, p. 73-108.

2 Les lettres à Berthe se trouvent dans A. Meillet, Lettres de Tiflis et d’Arménie et dans F. Gandon (éd.), Meillet en Arménie, p. 109-195.

3 Le journal de 1903 est reproduit dans G. Bergounioux, Ch. de Lamberterie (dir.), Meillet aujourd’hui, p. 87-105 et dans F. Gandon (éd.), Meillet en Arménie, p. 197-221. Sur Meillet voyageur, on consultera aussi A.-M. Fryba-Reber, «Antoine Meillet, le chroniqueur et le voyageur à la lumière de deux manuscrits inédits».

4 F. Gandon (éd.), Meillet en Arménie.

5 Il y gagna le surnom de Valvałaki, de l’adverbe arménien valvałaki, «vite», tel était son désir d’accumuler le maximum de connaissances durant cette brève saison (cité par le père L. Mariès, «Le sens qu’avait Antoine Meillet de l’arménien classique», p. 31 sq. et par Ch. de Lamberterie, «La place de l’arménien dans la vie et l’œuvre d’Antoine Meillet», p. 156). Le père Mariès était un ancien élève de Meillet. Fondé en 1701 à Constantinople, l’Ordre Mekhitariste, fruit de l’uniatisme, vit son catholicos, Mekhitar de Sébaste, forcé à l’exil, et presque «exfiltré» sur ordre de Louis XIV. L’ordre s’installa d’abord en Morée, puis à Venise. Un second centre fut créé en Autriche où il constitua au XIXe siècle, l’un des foyers principaux de la culture arménienne en Occident. On y trouve notamment les premières bibles imprimées et des objets urartéens vieux de 2000 ans.

6 À la méthode «dangereuse» selon Meillet (LB, 9 juillet 1891).

7 Meillet en a la confirmation par une lettre de Bréal, reçue le 31 juillet à Tiflis. Il reste contrarié par la perspective que Duvau soit nommé professeur de germanique à l’École: il comptait assurer ce cours (LB, 31 juillet 1891).

8 LB, 10 juillet 1891.

9 Il ne fera que passer par Constantinople les 25 et 26 avril 1891.

10 Mais, autre contraste, sans relation avec la géopolitique et la religion.

11 Voir Annexes.

12 L’un des épisodes les plus sinistres est la déportation par le Chah Abbas Ier, en 1604-1605, des Arméniens de l’Araxe dans des conditions effroyables. À noter que les Arméniens furent persécutés par les Perses sous une triple formule: zoroastrienne, puis islamique (conquête arabe achevée en 751), et même «chrétienne», les autorités perses ne se privant pas d’imposer aux Arméniens des prêtres nestoriens, considérés par ces derniers comme schismatiques.

13 On ne peut plus parler d’Arménie perse à partir du traité de Turmanchai de 1828. Demeurent néanmoins à Téhéran une cathédrale remontant à 1655-1664, ainsi que de nombreux manuscrits arméniens.

14 LB, 21 juin 1891.

15 La biographie établie par J. Fehr continue à situer le voyage en 1889-1890. Il en va de même pour la première version française (J. Fehr, Saussure entre linguistique et sémiologie, p. 238), entérinant ainsi la thèse de De Mauro.

16 Exposé de D. Petit, le 21 septembre 2012, à l’ITEM (ENS-CNRS). L’exposé précise le calendrier précis du voyage. Les dates sont: départ entre le 18 et le 23 juillet 1880, séjour à Paskalwen entre le 23 juillet et le 5 août, séjour à Pröculs à partir du 7 août, retour à Leipzig sans doute après le 10 ou le 20 août, arrivée à Genève fin août ou début septembre 1880.

17 J91, 7 mai 1891.

18 Le lituanien illustre le paradoxe de l’écriture. Si cette dernière fixe les formes (composante conservatrice), l’inverse n’est pas vrai: son absence n’implique nullement une propension au changement.

19 H. Hübschmann, «Ueber die Stellung des Armenischen im Kreise der indogermanischen Sprachen».

20 R. Grousset, Histoire de l’Arménie des origines à 1071, p. 72 sq.

21 Ibid., p. 65.

22 A. Meillet, «Remarques étymologiques», p. 5.

23 Ibid.

24 A. Meillet, «[Compte rendu de:] G. Deeters, Armenisch und Sudkaukasich», p. 306.

25 La traduction de la Bible fixe très généralement l’orthographe des langues cibles. Ainsi en va-t-il pour le malgache (1835). Meillet s’associera, le 29 mars 1936, aux cérémonies marquant le quinzième centenaire de la traduction de la Bible en arménien, avec une lettre publiée. Voir A. Meillet, «Lettre d’Antoine Meillet de l’Institut».

26 A. Meillet, «Lettre d’Antoine Meillet de l’Institut», p. 18. Il s’agit d’un extrait de la lettre destinée à la Célébration solennelle du quinzième centenaire de la traduction arménienne de la Bible, au Grand Amphithéâtre de la Sorbonne, le dimanche 29 mars 1936, qui ne sera publiée qu’en 1938. Meillet mourra le 21 septembre 1936, soit quelques mois après cet ultime hommage.

27 F.-A. Feydit, Considérations sur l’alphabet de Saint Mesrop et recherches sur la phonétique de l’arménien.

28 Communication personnelle d’Anaïd Donabedian à l’auteur de ces lignes.

29 Voir H. Bat-Zeev Shyldkrot, «Antoine Meillet et les langues romanes».

30 LB, 17 juillet 1891.

31 LB, 28 juillet 1891. Il y revient le 31: «Mon article sur les dialectes se cuit peu à peu dans ma tête. Tu sais que c’est mon procédé: je roule les choses longtemps avant de rien écrire.» Rien écrire, ce sera précisément le cas.

32 A. Meillet, «Observations sur la graphie de quelques anciens manuscrits de l’Évangile arménien» et «De quelques évangéliaires arméniens accentués».

33 LB, 10 mai 1891.

34 LB, 9 juillet 1891.

35 En réalité, le jeune Antoine est choyé, et même la presse relève sa présence. Il se retrouve dans des soirées de corporation, des anniversaires, des fêtes familiales, des concerts, des soirées culturelles, des cérémonies religieuses (voir, entre autres, LB, 31 mai et 6 juin 1891). On aimerait qu’il en allât de même pour les collègues étrangers invités en France.

36 LB, 9 mai 1891.

37 L’histologie est la partie de l’anatomie qui étudie les tissus.

38 LB, 15 mai 1891.

39 Pourtant le recensement impérial de 1897 ne poussera pas spécialement à la russification, puisqu’il fera dériver la «nationalité» de la langue maternelle déclarée. Ce sera l’inverse avec l’Union soviétique, pratique que conservera l’Ukraine, indépendante en 1991. Il s’ensuit que les statistiques de ce dernier pays divergent totalement selon que l’on dérive la langue de l’ethnie (peu en Ukraine s’affirmeront «ethniquement russes»), selon que l’on considère la langue maternelle, la langue d’usage préférentielle ou enfin la pratique du bilinguisme. La conception ethnique privilégiée réduit drastiquement le nombre de «russophones», ce qui a conduit à des interventions répétées du Haut-Commissariat aux minorités nationales de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Elle explique en partie la suppression du russe dans la Constitution de 1994 et les raisons du conflit actuel (juin 2022). Voir D. Stoumen, «Les populations russophones d’Ukraine».

40 LB, 15 mai 1891.

41 J91, 7 mai 1891.

42 Meillet mentionne ce fait à deux reprises: LB, 8 et 13 mai 1891.

43 J91, 24 mai 1891.

44 LB, 5 juillet 1891.

45 Schirvanzadé est l’auteur du Feu dans la raffinerie (1883), dans la lignée du réalisme français. L’action se passe à Bakou.

46 Pourtant la bibliographie par exemple de Raffi est assez imposante: Salbi (1874), Djallaleddine (1878), Le coq d’or (1879), Le fou (1881), Kaïtzer [Étincelles] (1886), Khatchagoghi Hichatakarane, David Bek (1882), Samuel (1886)…

47 LB, 17 juillet 1891.

48 LB, 23 juillet 1891.

49 LB, 31 juillet 1891.

50 LB, 26 juillet 1891.

51 LB, 25-26 juillet 1891.

52 A. Meillet, Lettres de Tiflis et d’Arménie, p. 97.

53 LB, 24-25 mai 1891.

54 Ibid.

55 J91, 24 mai 1891. Assez étonnamment, la transcription de Dumézil n’identifie pas le terme.

56 LB, 28 juin 91.

57 A. Meillet, Lettres de Tiflis et d’Arménie, p. 89, n. 122.

58 LB, 5 juillet 1891. Acceptant de mourir à la place de son mari (mais Héraclès l’arrachera aux enfers), Alceste incarne l’exemple du sacrifice conjugal accompli. Le thème donnera notamment lieu à une tragédie d’Euripide et un opéra de Gluck.

59 Pour la petite histoire, on peut noter que la réception de Meillet fut facilitée par celle, antérieure, d’un illustre personnage: Nicolas Marr (LB, 14 juin 1891).

60 Le manuscrit le plus ancien de l’Évangile arménien remonte à 887. Il se trouve alors à l’Institut Lazarian de Moscou.

61 A. Meillet, «Observations sur la graphie de quelques anciens manuscrits de l’Évangile arménien» et «De quelques évangéliaires arméniens accentués».

62 LB, 13-14 juin 1891.

63 Meillet mentionne régulièrement ses difficultés face à l’arménien moderne qu’il veut parler: LB, 14, 18, 24 et 29 mai, 13-14 juin 1891.

64 LB, 30 juillet 1891.

65 Son séjour de 1903 se limitera à Etchmiadzine, où il se cantonne à la phonétique, la grammaire comparée, l’étymologie et le dépouillement de dictionnaires et de documents nouveaux. Peu de détails sont fournis sur l’ensemble.

66 R. Grousset, Histoire de l’Arménie des origines à 1071, p. 177.

67 É. Benveniste, «Bibliographie des travaux d’Antoine Meillet»; P. Swiggers, «La bibliographie des travaux d’Antoine Meillet».

68 La publication, à cette époque, de recherches en langues étrangères est exceptionnelle. On ne connaît, par exemple, pas un seul cas chez Saussure.

69 Ch. de Lamberterie, «Meillet et l’arménien», p. 221.

70 Ibid. Voir aussi Ch. de Lamberterie, «Sur la loi de Meillet».

71 J91, 2 mai 1891.

72 Par exemple R. Grousset (Histoire de l’Arménie des origines à 1071), dont j’admire l’insondable érudition, cite des études de Meillet inconnues des bibliographies que j’ai pu consulter.

73 A. Meillet, «Comment les mots changent de sens». Titre emprunté à un article de Littré de 1888.

74 LB, 8 mai 1891.

75 F. Gandon, La morale du linguiste, p. 53-63.

76 J03, 17 juillet 1903.

77 Les Anglais prenant le parti des Tatars et les Russes se donnant le luxe de rester neutres. Un «État arménien» repose sur des «[e]spérances folles» (J03, 17 juillet 1903). Quant aux projets de révolte en Turquie, elles sont «absurdes» (ibid.).

78 J03, 17 août 1903.

79 A. Meillet, «Remarques sur la Grammaire de l’arménien de Cilicie de J. Karst».

80 Il relève ainsi le mot d’un commerçant: «Les Turcs sont des loups, ils vous enlèvent un morceau de corps et s’enfuient; la Russie est un ours, elle vient en gambadant et vous suce l’âme» (J91, 26 mai 1891).

81 «Le parti pris des hommes de ne pas voir ce qui les gêne: les Arméniens ignorent les Musulmans tout simplement. Il est odieux que les musulmans oppriment les Arméniens, mais les Arméniens pourraient très bien opprimer les Musulmans. – Tout cela n’est pas très sérieux. Beaucoup de rhétorique […]» (J91, 11 juillet 1891).

82 LB, 28 juin 1891.

83 A. Meillet, «Le mot ekełec‘i», p. 135. Voir aussi le mot terter, «prêtre», dans la lettre à Berthe du 21 juin 1891, et nahapet. L’affaire s’obscurcit encore du fait que ce vocabulaire devait au départ être de nature manichéenne…

84 On notera que la date du 22 septembre 2023, qui est celle de la capitulation de la République d’Artstakh face aux Azéris, marque le début de la disparition du dialecte de la vallée de l’Ararat, sur lequel avait tant misé Meillet, avec l’éviction de ses locuteurs (par massacres et déportation), capitulation préludant vraisemblablement, à l’élimination de l’Arménie elle-même, à plus ou moins long terme.

85 A. Meillet, «[Compte rendu de:] André N. Mandelstam, La Société des nations et les puissances devant le problème arménien, Paris (Pédone), 1926». Ce compte rendu est cité par Ch. de Lamberterie, «La place de l’arménien dans la vie et l’œuvre d’Antoine Meillet», p. 185. Ce traité revient sur celui de Sèvres et avalise la destruction de l’Arménie anatolienne. Voir aussi A. Meillet, «Le Traité de Lausanne».

86 Ainsi l’arménien aura-t-il disparu d’Anatolie, de Cilicie, de Bakou, de Choucha en moins d’un siècle et demi. Excusez du peu… Le dialecte d’Aschtarak a failli disparaître à une date récente, et reste très menacé.

87 Capitale de l’Ossétie du nord, Caucase central. (Perdra son nom entre 1954 et 1990 au profit d’Ordjonikidze).

88 «[J]’ai plaisir à faire des plans de retour. Le voyage projeté à Moscou est énormément long: plus de 6 jours rien que d’Astrakhan à Nijni. J’aurais d’ici Moscou près de 15 jours de chemin: 24 h[eures] jusqu’à Bakou, au moins 3 jours Bakou-Astrakhan, au moins un jour Nijni-Moscou; pour peu que je m’arrête en chemin les 15 jours seraient dépassés. Cela a beaucoup calmé mon ardeur. Je n’ai pas encore dit non, mais je combine d’autres systèmes. Je rêve pour le moment Batoum-Odessa-Berlin. Ce qui est sûr, c’est que j’éviterai Constantinople et Vienne, pour ne pas revenir sur ce que je connais déjà.» (LB, 9 mai 1891).

89 Ou Tsaritsyne. Un temps connue sous le nom de Stalingrad puis de Volgograd.

90 LB, 23 juillet 1891.

91 LB, 3 août 1891.

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Pour citer cet article

Référence papier

Francis Gandon, « «J’avais rêvé un peu mieux.» Les désillusions du jeune Antoine, linguiste et voyageur en Arménie en 1891 »Études de lettres, 322 | 2023, 99-124.

Référence électronique

Francis Gandon, « «J’avais rêvé un peu mieux.» Les désillusions du jeune Antoine, linguiste et voyageur en Arménie en 1891 »Études de lettres [En ligne], 322 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/edl/6663 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/edl.6663

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Auteur

Francis Gandon

Université de Caen

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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