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Texte intégral

  • 1 Pour un petit survol historique de cet ouvrage, ainsi que de son deuxième tome, voir P. Ragot, «Int (...)
  • 2 A. Meillet, «La catégorie du genre et les conceptions indo-européennes» et «Le nom de l’homme».

1Le premier volume de Linguistique historique et linguistique générale paraît en 1921, il y a un peu plus de cent ans1. Ce recueil, plusieurs fois réédité, regroupait des contributions d’Antoine Meillet remontant jusqu’à 1905, ainsi que deux textes de conférence inédits2, qui orientaient sur les lignes directrices de l’œuvre du linguiste. À la fin de l’«Avertissement» qui ouvre l’ouvrage, son ambition est établie:

  • 3 A. Meillet, Linguistique historique et linguistique générale, p. viii.

L’objet propre de ce recueil est de montrer comment tout en obéissant à certaines règles générales que déterminent les conditions universelles de toute langue, le changement linguistique est lié à des faits de civilisation et à l’état des sociétés qui emploient les langues considérées3.

  • 4 P. Ragot, «Introduction», p. 8.
  • 5 A. Meillet, Linguistique historique et linguistique générale, p. vii.
  • 6 P.-Y. Testenoire, «Les recherches sur la poésie orale autour d’Antoine Meillet», p. 80. Voir, par e (...)

2Si Linguistique historique et linguistique générale «constitue» un «témoignage» du «rôle du fondateur de l’école française de grammaire comparée des langues indo-européennes dans le développement de la linguistique générale»4, il témoigne aussi de certaines diversités de l’œuvre du savant. D’une diversité des plateformes et des publics pour lesquels Meillet écrivait d’abord, puisque les articles réunis «ont été [pour certains] écrits pour le grand public, d’autres pour un public large mais curieux de science […], d’autres pour les philosophes ou les sociologues»5. Mais aussi et surtout de la diversité des approches d’un Meillet qui, tout à la fois, entre «dans le détail des langues qu’il étudie» et «s’intéresse» «aux relations entre structures langagières et structures sociales et culturelles», considérant «des catégories grammaticales des langues indo-européennes, telles que le genre ou le duel, comme des effets des “conceptions” collectives des sociétés anciennes»6. Relevant la double composante du titre, c’est aussi ce que retient Alfred Ernout en rendant compte de l’ouvrage pour Le journal des savants en 1921:

  • 7 A. Ernout, «[Compte rendu de:] A. Meillet, Linguistique historique et linguistique générale, 1921», (...)

Mettre en évidence les principes universels du langage d’une part, et d’autre part les conditions historiques et sociales qui ont déterminé le caractère propre de chaque langue, tel a été le double but poursuivi par le savant et qui justifie le titre de l’ouvrage qu’il publie aujourd’hui […]7.

3Il s’agit là, bien sûr, que d’une des diversités de l’œuvre de Meillet dans le champ de la linguistique; pour d’autres, il suffit de relire les titres de certaines de ses monographies: Altarmenisches Elementarbuch (1913), Caractères généraux des langues germaniques (1917), Le slave commun (1924) ou encore Aperçu d’une histoire de la langue grecque (1913) et Les langues dans l’Europe nouvelle (1918).

4Pour célébrer ce centième anniversaire, une journée d’étude consacrée à Antoine Meillet s’est tenue à l’Université de Lausanne le 9 juin 2022, avec un léger décalage pandémique. Organisée par Robin Meyer (Section des sciences du langage et de l’information) et Sébastien Moret (Section de langues et civilisations slaves et de l’Asie du Sud), cette journée a réuni des chercheurs et des chercheuses venant de France, d’Allemagne, de Grande-Bretagne, d’Israël et de Suisse, preuve de l’intérêt élargi que Meillet suscite encore aujourd’hui. Cette rencontre autour de Meillet souhaitait revenir sur l’héritage du linguiste, pour, d’une part, interroger d’un œil d’aujourd’hui certains acquis et certaines orientations de son œuvre et, d’autre part, faire ressortir de ses écrits des aspects et des idées encore peu abordés. Elle souhaitait aussi pouvoir faire dialoguer autour de l’œuvre de Meillet deux orientations de la linguistique, Robin Meyer étant spécialiste de linguistique indo-européenne et Sébastien Moret historien et épistémologue de la linguistique. Il y a donc eu des exposés centrés sur les travaux et les contributions de Meillet dans le domaine de la linguistique diachronique comparée et des exposés qui avaient une approche plus historique et épistémologique de l’œuvre, mais aussi de la vie du savant. En plus de représenter ces deux aspects de la recherche sur Meillet, les contributions se sont aussi penchées sur la question de la valeur actuelle de son œuvre, mettant en lumière le fait que, même au début du XXIe siècle, certaines de ses idées forment toujours la base de recherches innovatrices. Mais elles n’ont pas non plus hésité à rappeler les hypothèses ou les idées de Meillet réfutées depuis, signe que le progrès scientifique ne s’arrête pas avec un chercheur aussi réputé fût-il.

5Le présent numéro d’Études de lettres est le résultat de cette journée et des discussions qu’elle a suscitées. Dans la première partie, trois études visent à réexaminer le rôle spécifique qu’a joué Antoine Meillet pour la linguistique diachronique de trois langues en particulier: le proto-indo-européen, le grec et l’arménien.

6Le premier article, écrit par Daniel Kölligan, propose une perspective sur l’œuvre indo-européenne d’Antoine Meillet et sur les grands débats linguistiques pour lesquels ses contributions ont été et sont encore incontournables. En se penchant sur trois articles de Meillet portant sur la reconstruction indo-européenne, la langue homérique et le développement des conjonctions, D. Kölligan démontre que non seulement les questions et problèmes soulevés par Meillet, mais aussi fréquemment ses réponses et solutions, conservent leur pertinence même de nos jours. Bien que parfois exprimées en des termes quelque peu différents, ses idées restent souvent valables dans leur essence. De plus, la manière dont Meillet présente les données incite à une réinterprétation fructueuse, mettant en évidence la pérennité de sa contribution à la linguistique diachronique.

7C’est un thème déjà évoqué ci-dessus – la langue homérique – que reprend et examine plus en détail l’article de Martina Astrid Rodda. Le rôle de Meillet dans l’évolution de la théorie de l’oralité a été d’une importance capitale. Les recherches les plus récentes insistent sur la continuité intellectuelle entre Meillet et Milman Parry, mettant en lumière la contribution essentielle des idées du premier à l’œuvre du second. M. A. Rodda étudie l’influence des travaux de Meillet dans le façonnement du champ des études homériques, que ce soit de manière indépendante ou parallèle à l’œuvre de Parry. L’analyse se concentre sur les écrits de Meillet relatifs aux éditions homériques et sur la façon dont ces écrits se reflètent dans les débats éditoriaux contemporains. Ce faisant, l’article met en évidence l’importance de l’héritage intellectuel de Meillet dans le domaine des études homériques, allant au-delà de la simple relation professeur-élève entre Meillet et Parry.

8À côté des études indo-européennes et grecques, Meillet est l’un des personnages les plus importants dans l’histoire de la linguistique arménienne. Dans son article, Robin Meyer réexamine les contributions de Meillet dans ce domaine et le compare au père de la linguistique arménienne, Heinrich Hübschmann. Il s’avère que les contributions arménologiques de Meillet ont eu un impact plus profond et plus durable tout au long du XXe siècle et qu’elles continuent d’exercer une influence significative encore aujourd’hui. En particulier, R. Meyer souligne le rôle crucial de Meillet dans l’évolution de plusieurs sous-disciplines au sein de la linguistique et de la philologie arméniennes, notamment l’étymologie, la reconstruction et la phonologie historique, la syntaxe diachronique, les études sur les contacts linguistiques et la traduction. Il en résulte qu’en raison de la pertinence continue de son travail, Meillet mérite une reconnaissance comparable à celle de son homologue allemand, à savoir le titre de «parrain» de la linguistique arménienne.

9Les quatre contributions qui forment la deuxième partie du recueil, d’orientation historico-épistémologique, reviennent sur le rôle plus global d’Antoine Meillet au sein de la linguistique du XXe siècle en s’appuyant sur des œuvres soit plus personnelles (journaux, correspondances), soit «mineures» (comptes rendus), soit plus générales.

10Dans sa contribution, Francis Gandon documente la première rencontre du jeune Antoine Meillet avec la langue arménienne. Au cours d’un voyage de trois mois dans le Caucase en 1891, Meillet exprime régulièrement dans sa correspondance et son journal son mécontentement. Rien ne semble lui plaire. Adoptant une position d’intellectuel impartial, il garde ses distances vis-à-vis des tensions et des conflits entre les Arméniens, les Turcs et les Russes. Pour F. Gandon, cela révèle un double paradoxe. D’une part, son voyage semble avoir été décevant, ce qui contraste avec son rôle et sa carrière ultérieurs en tant que spécialiste incontesté de l’arménien. D’autre part, il y a une contradiction entre sa vision initiale de la langue comme objet neutre et apolitique et la manière dont il la considérera plus tard: comme un «objet social». La linguistique évolue pour se rapprocher de la sociologie, créant une tension difficile à expliquer, qui ressemble davantage à une division analytique qu’à une impasse méthodologique.

11Vladimir Jaboyedoff aborde les positions que l’on peut appeler glottopolitiques d’Antoine Meillet en les mettant en parallèle avec celles du linguiste italien Matteo G. Bartoli. Les deux chercheurs revendiquaient une certaine perméabilité entre la linguistique et les domaines extralinguistiques et considéraient la langue comme étroitement liée à une civilisation. Au début du XXe siècle, ces idées communes structurent non seulement les cadres théoriques linguistiques de Meillet et de Bartoli, mais influencent également leurs positions dans le domaine (socio-)politique, positions qui, à leur tour, reflètent les contextes dans lesquels ils travaillent et les airs du temps nationaux dans lesquels ils évoluent.

12Dans son article, Hava Bat-Zeev Shyldkrot se propose d’analyser certains comptes rendus écrits par Meillet, en se concentrant sur ceux recensant des publications consacrées aux langues romanes et plus particulièrement au français. Dans cette démarche, elle met en lumière le concept de «compte rendu double» qui se rapporte aux ouvrages que Meillet a évalués à plusieurs reprises. H. Bat-Zeev Shyldkrot examine les raisons pour lesquelles un même livre a pu faire l’objet de plus d’une recension et met en évidence l’importance que Meillet accordait à certains sujets ou chercheurs, contribuant ainsi à définir le paysage de la linguistique de son époque. L’article souligne en filigrane la pertinence des comptes rendus de Meillet pour l’analyse de ses conceptions.

13La contribution de Sébastien Moret examine les textes d’historien de la linguistique d’Antoine Meillet. Si son «Aperçu du développement de la grammaire comparée» et son article «Ce que la linguistique doit aux savants allemands» sont bien connus, d’autres textes existent pour rendre compte de la vision que Meillet avait de l’histoire de la linguistique, de son développement et de son orientation. Plus largement, comme le montre S. Moret, ces textes rétrospectifs permettent également de restituer certaines conceptions épistémologiques de Meillet, notamment l’idée qu’il se faisait de la science et de ses serviteurs.

14Pour clore le recueil, les éditeurs raniment une partie de la personne d’Antoine Meillet, à savoir sa voix qui n’a pas été définitivement effacée de l’histoire. Il en subsiste aujourd’hui encore une trace sous la forme de deux enregistrements sonores datant de 1927, réalisés dans le cadre du projet des Archives de la parole et accessibles via Gallica. Ces enregistrements sur disque double-face nous font entendre la voix délicate de Meillet alors qu’il discute de «L’histoire des langues» et de «La carte linguistique du monde». Ces deux productions orales n’ont pas été incluses dans les répertoires bibliographiques de son œuvre et sont donc retranscrites ici pour la première fois. Elles permettent de compléter l’image du savant et de ses idées, Meillet y proclamant notamment l’importance de la langue orale pour le travail du linguiste.

15Cette présentation se terminera par quelques mots de remerciement. Aux participants et participantes de la journée d’étude d’abord, pour leurs apports scientifiques de qualité et pour avoir accepté de mettre par écrit leurs propos dans le cadre du présent recueil. À la Section de langues et civilisations slaves et de l’Asie du Sud, ainsi qu’au Centre de linguistique et des sciences du langage, tous deux à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne, pour avoir soutenu financièrement la journée Meillet. À la revue Études de lettres pour avoir accepté d’en publier les actes. Enfin à Florence Bertholet, de la rédaction de la revue et rédactrice responsable de ce numéro, pour sa disponibilité, son efficacité et le gros travail éditorial et de mise en forme effectué. Qu’elle trouve ici l’expression de nos sincères remerciements.

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Bibliographie

Ernout, Alfred, «[Compte rendu de:] A. Meillet, Linguistique historique et linguistique générale, 1921», Le journal des savants, 5 (1921), p. 205-214 et 6 (1921), p. 258-264.

Meillet, Antoine, Linguistique historique et linguistique générale, Paris, H. Champion, 1958.

Meillet, Antoine, «Le genre grammatical et l’élimination de la flexion» [1919], in Linguistique historique et linguistique générale I, Paris, H. Champion, 1958, p. 199-210.

Meillet, Antoine, «La catégorie du genre et les conceptions indo-européennes», in Linguistique historique et linguistique générale I, Paris, H. Champion, 1958, p. 211-229.

Meillet, Antoine, «Le nom de l’homme», in Linguistique historique et linguistique générale I, Paris, H. Champion, 1958, p. 272-280.

Ragot, Pierre, «Introduction», in A. Meillet, Linguistique historique et linguistique générale. Tome 1 (1921-1926) et tome 2 (1936), édition préparée, présentée et indexée par Pierre Ragot, Limoges, Lambert-Lucas, 2015, p. 7-65.

Testenoire, Pierre-Yves, «Les recherches sur la poésie orale autour d’Antoine Meillet: Jean Paulhan, Marcel Jousse, Milman Parry», Histoire Épistémologie Langage, 44/2 (2022), p. 79-100.

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Notes

1 Pour un petit survol historique de cet ouvrage, ainsi que de son deuxième tome, voir P. Ragot, «Introduction», p. 58-61.

2 A. Meillet, «La catégorie du genre et les conceptions indo-européennes» et «Le nom de l’homme».

3 A. Meillet, Linguistique historique et linguistique générale, p. viii.

4 P. Ragot, «Introduction», p. 8.

5 A. Meillet, Linguistique historique et linguistique générale, p. vii.

6 P.-Y. Testenoire, «Les recherches sur la poésie orale autour d’Antoine Meillet», p. 80. Voir, par exemple, A. Meillet, «Le genre grammatical et l’élimination de la flexion», p. 201 sq.: «Le sens dans lequel se fait la simplification est déterminé par la mentalité des sujets parlants. Le progrès de la civilisation détermine un progrès de la pensée abstraite, et, au cours du développement des langues indo-européennes, on voit les catégories grammaticales concrètes disparaître peu à peu, tandis que les catégories qui répondent bien aux catégories abstraites de la pensée se maintiennent et se développent.»

7 A. Ernout, «[Compte rendu de:] A. Meillet, Linguistique historique et linguistique générale, 1921», p. 205.

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Pour citer cet article

Référence papier

Robin Meyer et Sébastien Moret, « Introduction »Études de lettres, 322 | 2023, 7-14.

Référence électronique

Robin Meyer et Sébastien Moret, « Introduction »Études de lettres [En ligne], 322 | 2023, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/edl/6479 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/edl.6479

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Auteurs

Robin Meyer

Université de Lausanne

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