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Recensions

Bénédicte Coste, Walter Pater, du portrait littéraire à l’étude de cas

Paris, Classiques Garnier, 2022
Anne Bourgain
Référence(s) :

Bénédicte Coste, Walter Pater, du portrait littéraire à l’étude de cas. Classiques Garnier, 2022. 308 pages. ISBN : 978-2-406-12983-7

Texte intégral

1Bénédicte Coste nous livre un bel et important hommage à l’œuvre somme toute trop peu explorée de Walter Pater qui, par son art repensé du portrait littéraire, incarne pour elle le projet freudien de désidéalisation, voire de déconstruction des illusions, notamment en ce qui concerne ici la tâche du biographe. Cet ouvrage nous rappelle combien la création littéraire doit rester cette énigme devant laquelle la psychanalyse dépose les armes. Ainsi ce que Lacan nommera la vérité du sujet correspond à un désir d’affranchissement quant aux normes et aux codes, désir déjà présent chez Freud. Il s’agit — et c’est tout l’enjeu épistémologique et esthétique de l’affaire — de se libérer des contraintes notamment chronologiques pour prendre en compte une logique inconsciente qui par définition échappe. Cette vérité, qui est aussi celle de la fiction, est irréductible et ouvre sur le statut même du roman psychanalytique. C’est ce que Freud aura expérimenté avec son Léonard, devenu un parangon du cas au singulier. On quitte ainsi le mode du portrait qui tendait à « imaginariser » le héros, pour prendre désormais acte du rapport à l’Autre et de la question du signifiant. Le sujet garde alors sa singularité absolue.

2Mais en amont, il y a déjà chez Walter Pater cette éthique dans l’écriture de la tragédie humaine qui relève d’une stratégie de l’écart, tissant les fils entre liberté et nécessité sans trancher et sans broder plus que de raison, pourrait-on dire. Qu’est-ce là, sinon l’acceptation d’une tâche aussi impossible que possible, intégrant la question de la limite, ce point d’ombilic freudien que Bénédicte Coste nomme avec Lacan incomplétude, demeurant hors-sens au cœur même du sujet ?

3L’essayiste anglais Walter Pater s’ouvrant en esthète à des œuvres comme celles de Léonard de Vinci, Michel-Ange, Botticelli, Watteau, Coleridge, Denys l’Auxerrois… ouvre donc bien la voie avec ses portraits imaginaires à ce que sera le roman psychanalytique, si une telle chose existe. Il est au bas mot le précurseur, qui permet le passage du portrait littéraire à l’étude de cas, qui tiendra compte du savoir inconscient, loin de toute herméneutique. Walter Pater travaille à révolutionner l’art du portrait dès 1873 en fondant la « critique esthétique » qui rompt avec la tradition des Tombeaux et autres reliques du sujet qui venaient fixer ce dernier dans une ultime image définitive censée « conjurer la mort », comme le rappelle Bénédicte Coste. Le portrait revisité par Pater cherche à nouer autrement être et temps dans ce qu’il nomme un « étrange et permanent tissage et détissage de nous-mêmes » : « Comment le sujet s’inscrit-il à la fois dans la permanence et dans le devenir ? » pose Bénédicte Coste, qui montre comment tout un pan de la clinique freudienne est ici « en germe » avec une rigueur qui pourrait bien avoir inspiré Freud dans son effort de dégagement quant à la nosographie psychiatrique du dix-neuvième siècle. Car Walter Pater montrera la voie pour repenser complètement la notion de norme et créer les prémices d’une véritable ligne de rupture épistémologique.

4Il s’agira de repérer entre dialectes et idiolectes, à partir du rapport singulier de chacun au langage, ce qui sera plus tard nommé « positions subjectives ». Bénédicte Coste n’entend pas là confondre les champs littéraire et psychanalytique, mais bien mettre chaque corpus en dialogue avec l’autre, en prenant acte du savoir inconscient à l’œuvre au cœur même de l’œuvre et en se laissant travailler par cette énigme.

5L’éthique de l’esthétique consisterait-elle pour Walter Pater à retrouver la vérité du sujet souvent masquée par le nom, voire disparue sous le renom, qui n’est jamais pour Bénédicte Coste « que semblant » et qu’il conviendrait de laisser à l’histoire de l’art ?

6Quête d’un objet perdu sans que le sujet ne l’ait jamais possédé, possibilité d’être en exil dans sa propre langue, d’être perdu de langue, rêve de « la disparition de la disparition », pour « en finir avec ce que la psychanalyse nous apprend à reconnaître comme la coupure signifiante » : dans ces commentaires inspirés par les écrits de Walter Pater autour notamment de Du Bellay et quelques autres, Bénédicte Coste entend d’une langue à l’autre le Home et le Heim de la psychanalyse. L’importance toute mallarméenne de la suggestion, bien plus que de la nomination, le pouvoir poétique de faire ainsi apparaître ou disparaître das Ding, d’en garder la trace, voilà qui déterminera la possibilité — ou pas — de rencontre, ou dit autrement la fonction de la Tuché. Il est question aussi dans les portraits patériens du fatum familial, participant de la prise du sujet dans le discours de l’Autre. Bénédicte Coste ne se satisfait pas dans ce travail de fourmi d’une traduction de l’anglais au français mais nous fait entendre en toute rigueur toute la polyphonie d’une parole inconsciente captée comme il se doit en plus d’une langue.

7Walter Pater se montre attentif à la genèse d’une esthétique singulière, qu’il explore de la tension créatrice au symptôme, et cette vigilance prépare le terrain à une clinique littéraire qui mettra en évidence les traits signifiants de l’Autre empruntés à leur insu par les artistes. Bénédicte Coste nous montre à quel point Freud et Lacan furent des lecteurs attentifs de Walter Pater qui pourrait bien, avec son accueil de l’altérité et son terme de contretype, avoir inspiré Lacan dans sa révision de la notion de sublimation. L’esthétique patérienne aurait même selon Henri Rey-Flaud, qui développe ce propos dans le démenti pervers, pu permettre de penser la perversion dans sa différence avant qu’elle ne soit discréditée, voire écartée par une certaine psychanalyse : Walter Pater évoque ce calque, cette image originaire hantant l’artiste, l’amenant à voir le monde à travers cet étrange voile visuel : il peint un Léonard oscillant entre agitation et inhibition et s’interroge sur ce qui bloque ainsi la transmutation des idées en images. Penser les choses ainsi, c’est admettre avant l’heure la division du sujet et prendre acte d’une brèche dans le savoir inconscient : Walter Pater évoque le tissu des rêves, nous met sur la piste du chiffre singulier de Léonard, pour un peu il évoquerait le manque dans l’Autre mais en tous les cas Bénédicte Coste démontre que c’est avant toute chose « à partir de l’expérience de son propre manque » qu’il peut accueillir les signifiants de l’artiste.

8Avant de conclure trop vite à la perversion de l’artiste, l’accent est mis ici sur le défi au symbolique que Bénédicte Coste voit avec Walter Pater dans cette torsion, dans cette transformation par l’artiste (Léonard en l’occurrence) des sujets sacrés en sujets profanes.

9Faut-il, poursuivant la traduction en termes lacaniens, y lire un effacement du sujet dans un monde qui sera désenchanté par l’inconsistance de l’Autre ? Toujours est-il que l’originalité de Walter Pater se dégage de cette étude, avec la rigueur et l’intelligence du sujet qu’il présente comme sinthome (163).

10Sont mises en tension rien moins que l’érotique, l’esthétique et l’éthique dans ces portraits qu’on pourrait dire iconoclastes, dans la mesure où, pour n’être plus des pièges psychologisants, ils ne doivent plus exclure la dimension du ratage. C’est le pari que relève Walter Pater, osant prendre le texte à la lettre pour dévoiler non sans tact les figures limites de l’humaine condition.

11On trouvera là des pages passionnantes, Bénédicte Coste nous montrant comment déjà dans ces études de Walter Pater qu’on pourrait presque dire cliniques, on peut lire comment la mélancolie s’inscrit dans une structure subjective.

12Bénédicte Coste interroge avec rigueur et sans complaisance la position éthique du portraitiste, tantôt narrateur-chirurgien pris dans une fascination, voire une extase, mais sachant s’en déprendre, tantôt en place de médecin légiste, et peut-être même d’« anatomiste d’un autre ayant abandonné tout désir pour se livrer dans une dernière effrayante jouissance en demandant au fond à celui qui tient le scalpel de ne pas reculer devant la tâche, c’est-à-dire d’aimer son prochain comme soi-même ? » (288).

13Là se trouve le point de butée, le point d’impossible, que la psychanalyse se donne à elle-même, non qu’elle recule par lâcheté, mais parce qu’il lui faut bien prendre acte d’une limite qui tient aussi à la structure du texte qui n’est pas un fétiche mais davantage le lieu d’un savoir non clos. C’est peut-être en raison de cette nécessité de l’Ouvert que la question demeure selon Bénédicte Coste, qui nous la livre telle quelle, résolument « irrésolue »…

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Pour citer cet article

Référence électronique

Anne Bourgain, « Bénédicte Coste, Walter Pater, du portrait littéraire à l’étude de cas »Cahiers victoriens et édouardiens [En ligne], 99 Printemps | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cve/14804

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