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Le bruit qui court : rumeur et contagion dans Deerbrook (1839) de Harriet Martineau

A Village Abuzz with News : Rumour and contagion in Harriet Martineau’s Deerbrook (1839)
Marie Duic

Résumés

Si Harriet Martineau (1802-1876) s’est fait connaître à travers des œuvres consacrées à la transmission et à la vulgarisation du savoir, comme ce fut le cas avec ses Illustrations of Political Economy (1834), dans Deerbrook, son premier roman, celle-ci s’intéresse à deux autres formes de transmission : la rumeur et l’épidémie. Nous proposons dans cet article de faire une lecture croisée de ces deux phénomènes qui reposent sur un principe de contagiosité au sein du corps social, aussi bien au sens littéral et pathologique dans le cas de l’épidémie, qu’au sens métaphorique pour la rumeur. Il s’agit ainsi d’analyser ce qu’il peut y avoir d’épidémique dans la rumeur, et inversement ce qu’il peut y avoir de « rumoral » dans l’épidémie. Plus avant, le motif de la transmission, central au roman, permet de mettre en abîme et d’interroger l’engagement social de Martineau ainsi que son usage de la fiction à des fins didactiques.

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Texte intégral

1On peut relire l’œuvre entière de la penseuse et écrivaine Harriet Martineau (1802-1876) au prisme de la transmission : en effet, c’est à la vulgarisation du savoir que cette figure intellectuelle du xixe siècle a consacré la majeure partie de ses écrits. Dans ses Illustrations of Political Economy (1829-1834), dont la publication la rendit célèbre presque du jour au lendemain, Martineau se sert ainsi de contes didactiques afin d’exposer les théories politiques et économiques d’Adam Smith, de Thomas Malthus et de David Ricardo. Plus tard, ses récits de voyage aux États-Unis (Society in America, 1837, et Retrospect of Western Travels, 1838), son traité pionnier en matière de méthode sociologique (How to Observe Morals and Manners, 1838), son histoire du Royaume-Uni en quatre volumes (A History of the The Thirty Years’ Peace. A.D. 1816-1846, 1849) ou encore son adaptation en anglais de l’œuvre d’Auguste Comte (The Positive Philosophy of Auguste Comte, 1853), reposent tous sur la transmission du savoir dont elle fait un impératif personnel :

I believe that I may so write on subjects of universal concern as to inform some minds and stir up others. […] Of posthumous fame I have not the slightest expectation or desire. To be useful in my day and generation is enough for me. (Autobiography II, 166)

  • 1 Rimur en ancien français désigne le « bruit produit par une armée en marche » (« Rumeur », Trésor d (...)

2Si l’idée de transmission est donc au cœur de son travail théorique, on la retrouve également dans son unique roman, Deerbrook, publié en 1839. Dans cette œuvre aujourd’hui assez peu lue et étudiée, Martineau s’intéresse entre autres à deux formes de transmission : la rumeur et l’épidémie, deux phénomènes reposant sur un principe de contagiosité au sein du corps social. Contagiosité au sens propre, physique et pathologique dans le cas de l’épidémie (la transmission de maladies d’une personne à une autre, d’un corps à un autre), ou bien au sens figuré et métaphorique avec la rumeur, ce discours qui fait du bruit1 et qui se propage à folle allure, faisant circuler sans modération des informations erronées. Dans Deerbrook, rumeur et épidémie s’articulent autour des trois points névralgiques de l’intrigue qui correspondent à trois moments de crise au sein du petit village qui donne son nom au roman.

  • 2 On peut lire ici l’écho des craintes suscitées par l’Anatomy Act de 1832 : promulgué en réponse au (...)

3Celui-ci s’ouvre sur l’arrivée de deux sœurs originaires de Birmingham, Hester et Margaret Ibbotson, qui, suite au décès de leur père, viennent séjourner chez des parents éloignés, les Grey. Elles font bientôt la connaissance des autres habitants de Deerbrook : les Rowland, voisins des Grey, Maria Smith, la gouvernante des enfants, ou encore le docteur Hope, arrivé à Deerbrook cinq ans plus tôt. Les rumeurs concernant ces émigrés métropolitains se multiplient, en particulier au sujet de leurs perspectives matrimoniales, et les spéculations des habitants se confirment lorsque le docteur épouse Hester. Dans le deuxième volume, le docteur Hope est victime de la rumeur publique, notamment en raison de la franche hostilité que Mrs Rowland nourrit à l’égard des Grey et de leurs relations, mais aussi à cause du vote de Hope lors de l’élection générale (où il n’a pas soutenu le candidat choisi par Sir William Hunter, le notable local). Hope voit ainsi sa réputation noircie et presque détruite, toutes sortes d’histoires circulant alors à son sujet : on rapporte qu’il aurait déterré des cadavres au cimetière pour les disséquer2, empoisonné un enfant par mégarde, pratiqué une amputation qui n’était pas nécessaire ou qu’il ambitionne même de brûler l’église de Deerbrook. À cette épidémie de rumeurs succède une épidémie bien réelle qui frappe le village dans le dernier volume du roman et qui n’épargne aucun des habitants. À cette occasion, le docteur Hope, Hester et Margaret, se portent au chevet du village tout entier et parviennent à soigner les malades, sortant blanchis et grandis de cet épisode épidémique.

  • 3 Caroline Norton, autrice et réformatrice sociale, fut accusée par son mari George d’avoir une liais (...)
  • 4 Aristocrate et dame de compagnie de la mère de la reine Victoria, Lady Florence Hastings fut au cen (...)
  • 5 « I hope this Memoir “will discredit all the absurd reports which may yet be connected with my stat (...)

4Dans Deerbrook, Martineau explore ainsi les nombreuses passerelles qui existent entre rumeur et épidémie. Si le lien entre les deux phénomènes n’apparaît pas forcément de manière explicite de prime abord, l’épisode de l’épidémie dans le dernier volume apporte un éclairage nouveau sur les cas de rumeurs qui l’ont précédé et nous invite à relire le roman à l’aune de l’idée de contagiosité et de transmission. L’association entre les deux phénomènes, et notamment la lecture métaphorique de la rumeur comme fléau, n’est bien sûr pas nouvelle au xixe siècle, que l’on pense par exemple à la figure de Fama qui, du livre IV de l’Enéide de Virgile au Paradise Lost de Milton, déploie une force de propagation rappelant celle d’une maladie contagieuse (Neubar 150-156). En effet, rumeur et épidémie reposent toutes deux sur une contagiosité virulente et rapide, une transmission sans contrôle, mais aussi un mystère autour de leurs origines, difficiles à identifier clairement. Les rumeurs et l’épidémie de Deerbrook s’inscrivent en outre dans le contexte social et politique des années 1830, marquées par un certain nombre de crises sanitaires et morales. Ainsi de l’épidémie de choléra de 1831-1832 qui a durablement marqué les esprits (Morris 197-200), y compris celui de Martineau : « every body was watching the progress of the Cholera,—then regarded with as much horror as a plague of the middle ages » (Autobiography I, 123). C’est également au cours des années 1830 que des scandales hautement médiatisés ont donné lieu à la prolifération de rumeurs au sein de la société, que l’on pense au scandale qui a entouré Caroline Norton en 1836 au moment de sa séparation avec son mari3 ou encore aux rumeurs dont Lady Flora Hastings a été victime en 1839 et qui ont éclaboussé la Cour de la jeune reine Victoria4. Personnalité publique, Harriet Martineau elle-même a fait l’objet de nombreuses rumeurs, comme elle le rappelle à plusieurs reprises dans son Autobiography qu’elle envisage comme un correctif aux histoires parfois mensongères ayant circulé à son sujet5.

  • 6 Atteinte de surdité depuis son enfance et obligée d’utiliser un cornet acoustique à partir de 1820 (...)

5Faisant s’entrecroiser rumeur et épidémie au sein d’un petit village, il s’agira donc de voir ce qu’il peut y avoir d’épidémique dans la rumeur, entendue comme pathologie métaphorique du corps social, et inversement ce qu’il peut y avoir de « rumoral », si l’on puit dire, dans l’épidémie en tant que phénomène discursif — toute épidémie étant d’abord récit (« epidemics (and indeed, all diseases) are narratives » Chen 31). C’est à une approche croisée de la rumeur et de l’épidémie que nous invite Martineau dans ce texte qui révèle une attention saisissante à la qualité sonore des bruits et maladies qui courent, d’autant plus frappante pour une autrice qui était malentendante6. Présentant un intérêt marqué pour les phénomènes contagieux au sein du corps social, le roman de Martineau nous offre comme une expérience « sociologique » (Colby 230) : le village de Deerbrook devient un laboratoire fictionnel qui, dans sa formule, est le précurseur des villages et comtés que l’on retrouvera quelques décennies plus tard dans les romans provinciaux emblématiques de l’époque victorienne. Plus avant, le motif de la transmission, central au roman, permet de mettre en abîme et d’interroger l’engagement social de Martineau en tant que vulgarisatrice, sociologue et historienne, ainsi que son usage de la fiction à des fins didactiques.

« There is no keeping anything quiet in Deerbrook » : le bruit de la rumeur

6Dès les premières pages de Deerbrook, Harriet Martineau identifie la rumeur comme l’une des caractéristiques principales de l’identité sonore provinciale. Le commérage et l’échange de ragots constituent un bruit de fond constant, propre au microcosme provincial tel qu’il avait déjà été esquissé dans les romans de Jane Austen, que Martineau affectionnait particulièrement (Webb 184). En effet, la vie à Deerbrook ne correspond pas à l’image idéalisée que s’en font les sœurs Ibbotson, citadines venues de l’industrielle Birmingham (« the country has always been identical with the idea of peace and quiet to us town-bred people ! » 38). Leur hôte Mr Grey contredit cette idée et énonce ce qui semble être la loi sonore du milieu provincial :

if you leave behind the din of streets […], while you hear nothing but bleating and chirping, you must expect some set-off against such advantages : and that set-off is the being among a small number of people, who are always busy looking into one another’s small concerns (38-39)

  • 7 Autre facette de la circulation contagieuse des discours, le commérage dans Deerbrook a été analysé (...)

7Œuvre transitoire entre les romans de Jane Austen et ceux d’Elizabeth Gaskell, d’Anthony Trollope ou encore de George Eliot, Deerbrook définit ainsi ce qui deviendra le paradigme du roman provincial : dans un cadre resserré et étroit (« a small number of people »), auquel fait écho une certaine étroitesse d’esprit (« always busy looking into one another’s small concerns »), prévaut le besoin de nouvelles et de nouveauté — besoin que Marc Porée appelle « potinophagie » (167) dans son analyse d’Emma de Jane Austen. C’est ce même élément sonore et bavard que le journaliste contemporain James Hannay identifie dans un article consacré à l’esprit provincial (« Provincialism », The Cornhill Magazine, 1865) : « this sort of gossip, it is to be feared, is relished everywhere ; but there is something essentially provincial in making much of it » (Hannay 676). Si plusieurs études se sont jusque-là intéressées au commérage (gossip) dans Deerbrook7, c’est davantage l’idée de rumeur que nous souhaitons étudier ici en ce qu’elle apporte une nuance conceptuelle supplémentaire : elle permet d’apprécier la qualité sonore de la masse des voix et d’entendre le bruit que fait la transmission incontrôlée des informations. Lorsque le docteur Hope, dans une lettre adressée à son frère, s’amuse des nombreuses histoires qui circulent à son sujet depuis son arrivée à Deerbrook, c’est une métaphore sonore qu’il utilise : « Deerbrook has rung with news and rumours of news » (94). Martineau s’attache donc à montrer la manière dont les propos qui circulent résonnent et font du bruit.

  • 8 Les notions de commérage et de rumeur ne sont pas mutuellement exclusives et se recoupent à bien de (...)
  • 9 La réelle raison de sa venue à Deerbrook, élucidée dans la narration, est précisément de voir la fo (...)

8Tout au long du roman, Martineau souligne la manière dont la circulation d’informations au sein du village est prédiquée sur le bruit, comme l’atteste le chapitre « Deerbrook Commotions » (volume II, chapitre XII) au cours duquel culmine l’animosité des habitants à l’encontre du docteur Hope. Dans ce chapitre polyphonique, Martineau donne à lire toute l’étendue de la rumeur qui s’étend du commérage localisé au grondement de la foule8. En effet, les commérages néfastes contre Hope ont fait enfler la rumeur publique au point que celui-ci est agressé par des paysans et trouve sa maison assiégée par une foule en colère (mob). Dans cette scène d’émeute où la foule entoure la maison du docteur, on entend le piétinement et les voix mêlées des émeutiers : « There was much noise round the house — a multitude of feet and of voices » (367). Dans cette masse sonore confuse où l’on ne distingue plus exactement l’identité des locuteurs, réduits à une multitude de corps et de voix, la rumeur redevient rimur originel, piétinement et brouhaha. Sur cet arrière-fond bruyant, Martineau ouvre une longue scène où l’on voit comment les propos rapportés et colportés lors des commérages, dès lors qu’ils sont connus de tous et circulent sur la voie publique, participent au phénomène plus large que constitue la rumeur. En effet, dans ce chapitre Lady Hunter, l’épouse de Sir William, descend au village sous prétexte de faire quelques achats et contribue à mettre en circulation une nouvelle histoire défavorable à Hope9.

9Martineau soulève à cet égard la question de la propagation et de la transmission des rumeurs, le roman présentant une finesse d’analyse dans la manière dont les discours colportés sont rapportés au sein de la narration. Dans « Deerbrook Commotions », la progression de la rumeur commence chez Mrs Howell et Miss Miskin, les modistes du village, où Lady Hunter apprend qu’un morceau de bois brûlé a été retrouvé devant la porte de l’église — signe, d’après elles, que Hope projette de la faire brûler :

« If one might ask, for one's confidential satisfaction, what does Sir William think of this affair of the church-door ? »
Amidst shrugs and sighs, Miss Miskin drew quite near, to hear the fate of Deerbrook revealed by Lady Hunter. But Lady Hunter did not know the facts about the church-door, on which the inquiry was based. This only showed how secret some people could be in their designs. (362)

10Cette rumeur, que Lady Hunter entend pour la première fois, est présentée ici dans un savoureux mélange de discours rapportés, entre discours direct, discours narrativisé (« But Lady Hunter did not know the facts about the church-door ») et discours indirect libre (« This only showed how secret some people could be in their designs ») ; le brouillage qu’offre ce dernier, où l’on ne distingue plus précisément les limites entre discours et narration, souligne la manière dont la rumeur vient contaminer le corps du texte. Plus avant, alors que Lady Hunter s’empare de l’histoire pour la remettre en circulation, on peut voir comment la rumeur se noue autour d’une transaction et fonctionne par colportage (rumour-mongering), comme l’atteste le zeugme suivant : « With unrelaxed gravity, Lady Hunter returned to her equipage, carrying with her [Mrs Howell’s] newest cap and story » (366). En effet, dès la boutique suivante elle répète l’histoire qu’elle vient d’entendre :

Under certain circumstances, the mind becomes so rapidly possessed of an idea, is enabled to assimilate it so completely and speedily, that the possessor becomes unaware how very recently the notion was received, and deals with it as an old-established thought. This must be Lady Hunter’s excuse (for no other can be found) for speaking of the plot for burning Deerbrook church as one of the signs of the times which had alarmed Sir William and herself of late. She had so digested Mrs Howell’s fact by the time she had reached Mr Tucker’s shop, that she thus represented the case of the charred stick to Mr Tucker without any immediate sting of conscience for telling a lie. (363)

  • 10 Utilisée ici au sens métaphorique, l’idée d’absorption et de digestion était associée au xixe siècl (...)

11Suivant la progression de Lady Hunter, Martineau retrace le parcours de la rumeur ainsi que ses modalités de transmission. Celle-ci opère aussi bien au niveau mental (l’assimilation d’une idée) qu’au niveau physiologique, comme le suggère la métaphore digestive employée10. Plus précisément, la transmission de rumeurs semble procéder selon le modèle épidémiologique de la contagion, c’est-à-dire par contact direct entre personnes (Chen 1) : c’est en effet face à face, de bouche à oreille ou plutôt de bouche à bouche que se répandent les rumeurs dans Deerbrook (« the most atrocious stories about Hope […] were now circulating from mouth to mouth, all round Deerbrook » 366). De manière frappante, l’image médicale de la circulation contagieuse est associée à un certain plaisir gustatif, celui de partager et de faire entendre une histoire croustillante et scandaleuse (« Have you never heard that, my lady ? Well ! I am astonished ! I find the story is in everybody’s mouth » 365). Ainsi, dans le suivi précis de la rumeur que l’on peut lire dans ce chapitre, et dans le détail des modalités de transmission de celle-ci (bouche à oreille, assimilation mentale, digestion), Martineau nous offre une analyse épidémiologique de la rumeur, considérée comme force contagieuse au sein du corps social. Elle en souligne également la dimension protéiforme, en ce que la rumeur s’étend du discours colporté plus ou moins articulé (discours direct, indirect ou narrativisé) aux voix indistinctes de la foule en colère dont on n’entend plus que le piétinement assourdissant.

12Si les discours colportés envahissent ce chapitre et contaminent en quelque sorte le corps du texte, la forme linguistique que prend la rumeur permet de saisir quelque chose de son caractère contagieux et mystérieux. Dans la narration, on retrouve en effet une prolifération de on-dit (« reports » 232), qui se lisent dans la multiplication de voix passives non agentives. C’est notamment le cas lorsque Hope, allant à l’encontre des conseils de ses voisins, refuse de voter pour le candidat soutenu par Sir William Hunter lors de l’élection générale (volume II, chapitre I). Cette nouvelle fait scandale dans le village, d’autant plus que le candidat de Sir William n’a pas été élu :

First, the inhabitants of Deerbrook were on the watch for any words which might fall from Sir William or Lady Hunter ; and it was reported that Sir William had frowned, and sworn an oath at Mr Hope, on hearing how he had voted. (230)

13La voix passive, caractéristique de la rumeur, manipule l’ordre canonique des éléments de la voix active (somebody reported that Sir William had frowned), promouvant à la place de sujet grammatical ce qui était le complément d’objet (le propos rapporté). Plus avant, l’agent (somebody) disparaît dans cette voix passive non agentive, soit qu’on ne le connaisse pas, soit qu’on souhaite en dissimuler l’identité. On voit ainsi comment l’énonciation impersonnelle de la rumeur permet d’évacuer l’agent à l’origine du propos colporté. L’impossibilité de saisir la source de la rumeur se retrouve plus loin dans le roman, lorsque Hope est au cœur d’un nouveau scandale : « By whose agency, and by what means, he did not know, but he apprehended a design to supplant him in his practice » (343, c’est moi qui souligne). Devenu sujet grammatical, le propos rapporté s’autonomise, gagne sa propre agentivité et se répand d’autant plus facilement qu’il n’est pas rattaché à une autorité. « On dit que », it was reported that, rumour has it : c’est la rumeur qui agit, de manière presque autonome et par là particulièrement inquiétante. Dans la voix passive non agentive, qui confère une certaine contagiosité au discours, la langue de la rumeur épouse la forme de l’épidémie, mystérieuse, aux origines insaisissables, mais à la force de transmission puissante.

« Spreading frightfully » : les modes de communication de l’épidémie

14À cette épidémie métaphorique de rumeurs qui se déploie dans le village, succède une épidémie bien réelle cette fois-ci dans le troisième volume du roman. Ses modalités d’apparition soulignent d’emblée sa dimension « rumorale » : parmi les premiers symptômes de l’épidémie, ce ne sont pas des corps malades et infectés que l’on voit, mais davantage une prolifération de superstitions et de rumeurs. C’est d’abord en tant que discours que l’épidémie apparaît, dans les nouvelles imprimées par les journaux (« The papers are full of everything that is dismal » 530), dans les on-dit qui circulent à Deerbrook (« “Does Mr Hope think, my dears, as many people are saying here this morning, that it is a sort of plague ?” » 538) ou encore dans les histoires fantaisistes qu’échangent entre eux les habitants inquiets (on rapporte par exemple qu’un cercueil porté par quatre fantômes ferait le tour du village, 543). L’épisode épidémique fait ainsi la part belle aux rumeurs en tout genre, colportées notamment par des magiciens et charlatans dont la présence manifeste la venue de la maladie :

Are you not aware that in seasons of plague—of the epidemics of our times, as well as the plagues of former days—conjurors, and fortune-tellers, and quacks appear, as a sort of heralds of the disease ? (531-532)

15L’épidémie se fait donc rumeur lorsque circulent de manière incontrôlée au sein du village des informations erronées et des histoires mensongères. On peut aussi considérer que l’épidémie est rumeur dans un autre sens : dans sa qualité sonore et bruyante que Martineau met en avant dans le roman. En effet, l’épidémie s’accompagne d’un autre type de bruit, tout aussi néfaste que les rumeurs : celui de la cloche de l’église qui sonne le glas à mesure que la maladie progresse et que les habitants meurent (« the church-bell began to give token how fatal the sickness was becoming. It tolled till those who lived very near the church were weary of hearing it » 543). Selon le docteur Hope, ce nouveau paysage sonore contribue à ralentir la guérison des malades, tant le bruit funeste a une influence sur leur moral : « I will not engage to cure any sick, or to keep any well, who live within sound of that bell » (544).

  • 11 Les superstitions liées à la guérison de maladies sont courantes pendant toute la première partie d (...)

16Quelle est donc l’épidémie qui affecte le village de Deerbrook ? La description qu’en propose Martineau et qui occupe une soixantaine de pages à peine s’avère très allusive. Présentée de manière générique comme une épidémie, une fièvre redoutable (« this epidemic, this terrible fever » 537), elle se propage très rapidement et entraîne la mort de nombreux habitants (« The disease was of a most formidable character, […] great mortality must be expected in Deerbrook » 542). Les symptômes mentionnés restent relativement vagues et ne sont décrits qu’à une occasion, lorsque Margaret Ibbotson visite un cottage touché par la maladie (visages émaciés, écoulements de sang noir, 548). De même, le mode de communication de l’épidémie n’est pas élucidé ; parmi les diverses méthodes de prévention mises en œuvre par les habitants, aucune ne semble enrayer de manière efficace la progression de la maladie : certains préfèrent quitter le village, comme le font les Rowland et les Grey ; d’autres, à l’instar de Sir William et Lady Hunter, se barricadent chez eux et ont recours à la fumigation, remède fréquemment utilisé lors des épidémies en Europe au moins depuis la Peste noire (Engelmann et Lynteris 32) ; d’autres encore, les habitants les plus pauvres, ont foi dans les sortilèges vendus par les charlatans et diseurs de bonne aventure (l’un deux consistant par exemple à placer un seau d’eau ensorcelée sous le lit du malade11). Le docteur Hope quant à lui met en place des mesures d’assainissement des cottages les plus insalubres, ses préconisations reposant sur trois principes simples : « cleanse, air, and dry » (543).

  • 12 Si ces deux théories coexistent à l’époque victorienne, la théorie des miasmes a tendance à dominer (...)
  • 13 Pour davantage de détails sur le mouvement de réforme sanitaire, en particulier dans les années 183 (...)
  • 14 C’est ce que rappelle Morrison : « doctors used the imprecise term fever to encompass airborne dise (...)

17Martineau offre ainsi un aperçu des différentes pratiques et théories médicales de la première partie du xixe siècle, où s’opposent deux conceptions majeures de la transmission des maladies : la théorie de la contagion (transmission par contact direct) et celle de l’infection, aussi appelée théorie des miasmes (transmission des maladies par un air infecté12). À cet égard, le roman fait la part belle aux méthodes d’assainissement (sanitation), reposant sur cette dernière théorie : les recommandations du docteur Hope citées ci-dessus illustrent pleinement les principes de ce mouvement de réforme sanitaire, visant à évacuer l’air infecté porteur de maladies et à rendre salubres les habitations qui ne le sont pas13. Plus avant, l’épidémie qui frappe Deerbrook fait écho aux diverses épidémies ayant secoué le Royaume-Uni dans les premières décennies du xixe siècle. Le terme générique de « fièvre » ici employé renvoie à la manière dont étaient nommées une grande variété de maladies contagieuses qui n’étaient pas toutes identifiées et distinguées les unes des autres au début de l’ère victorienne14. Quant aux symptômes déjà mentionnés (visage émacié, écoulement de sang), ceux-ci pourraient rappeler le choléra, comme le suggère Valerie Sanders dans son introduction au roman (xxviii), d’autant plus que la première épidémie de cette maladie, en 1831-1832, était encore bien présente à l’esprit des lecteurs et lectrices contemporains de Martineau. La dimension mystérieuse de la maladie qui sévit à Deerbrook la rapproche en outre du choléra en ce que les causes et modes de transmission de celui-ci sont longtemps demeurés énigmatiques (Chen 20-24), du moins jusqu’à ce que John Snow, père de l’épidémiologie moderne, les identifie plus précisément dans son ouvrage fondateur On the Mode of Communication of Cholera (1854). Le roman n’offre ainsi aucune certitude quant à l’épidémie, mais se fait l’écho, dans la présentation générique de la maladie, des préoccupations médicales et épidémiologiques de premier plan dans les premières décennies du xixe siècle.

  • 15 En raison de ses nombreux problèmes de santé, Martineau a côtoyé le milieu médical toute sa vie, en (...)
  • 16 Martineau montrait un intérêt tout particulier pour les questions de réforme sanitaire : ayant corr (...)

18Cette représentation allusive de l’épidémie peut sembler surprenante au regard de la familiarité de Martineau avec le milieu médical et de ses connaissances en matière de santé15. En effet, le motif de l’épidémie est presque toujours caractérisé dans son œuvre par une certaine parcimonie de détails : c’est le cas par exemple de la « fièvre » dans les contes malthusiens « Ella of Garveloch » et « Weal and Woe in Garveloch » des Illustrations of Political Economy (vol. IV, 1833), ou encore de celle qui est au centre du récit The Sickness and Health of the People of Bleaburn (1850), inspiré de l’histoire de l’Américaine Mary Lovell Pickard Ware qui vint en aide à un village du Yorkshire ravagé par une épidémie (Keegan 44). Dans ce récit, plutôt que de décrire les symptômes ou les modes de transmission de la maladie, Martineau présente en détail les méthodes sanitaires qui permettent d’enrayer la propagation de l’épidémie : entre autres, le « cordon » mis en place autour du village ou encore les mesures d’hygiène prises par le docteur et Mary Pickard (aérer les chambres des malades, assainir les habitations insalubres, etc.). Qualifié dans son Autobiography de conte portant sur des questions sanitaires (« tal[e] on Sanitary subjects » II, 31), The Sickness and Health of the People of Bleaburn témoigne de l’usage que fait Martineau des épidémies dans son œuvre : un prétexte pour sensibiliser son lectorat aux mesures de santé publique qui permettent de prévenir l’apparition et/ou le développement de maladies contagieuses16.

  • 17 La source exacte de la citation (« “by natural exhalation” ») n’est pas identifiée dans l’édition c (...)
  • 18 C’est ce qu’indique Chen dans son ouvrage sur la contagion à l’époque victorienne : « Most Victoria (...)

19À travers le récit de l’épidémie dans Deerbrook, l’enjeu central de Martineau ne semble donc pas être de représenter la maladie dans sa dimension pathologique. Cette épidémie revêt en effet une dimension générique et abstraite, presque théorique, apparaissant dans le roman de manière peu convaincante selon certains critiques contemporains (« the plague was a merely adventitious addition to provide a climax which fails to come off » Webb 188). L’épidémie s’apparente à une nouvelle péripétie permettant d’amorcer le dénouement de l’intrigue en rétablissant la réputation jusque-là ternie des protagonistes du roman. Ce n’est donc pas autour de l’épidémie, mais plutôt autour de la rumeur que se déploie une analyse épidémiologique précise, identifiant le mode de circulation et de communication du phénomène étudié. C’est aussi au sujet de la rumeur que s’articulent à nouveau les deux théories dominantes concernant la propagation des maladies contagieuses. Dans la lettre adressée à son frère, que nous avons déjà citée, le docteur Hope illustre cette idée : « perhaps these rumours, even the wildest of them, rise “by natural exhalation from the nooks and crevices of village life » (94). Dans le propos amusé et ironique du docteur, qui offre ici une lecture médicale de l’apparition des rumeurs, on retrouve la théorie des miasmes : ce serait l’exhalaison d’un mauvais air (« natural exhalation ») qui ferait naître les rumeurs17. Or, le roman prouve que c’est plutôt par contagion, par contact de bouche à bouche, qu’opère la transmission des rumeurs. Cette erreur de diagnostic de la part du docteur est peut-être la raison pour laquelle celui-ci ne peut pas se prémunir des histoires qui circulent à son encontre. Mais celle-ci est peut-être à trouver ailleurs : dans la difficulté à savoir qui exactement est à l’origine d’une rumeur. Mais Martineau va plus loin dans son suivi épidémiologique, en ce qu’elle identifie l’agent pathogène à l’origine des histoires les plus sordides circulant au sujet de Hope : Mrs Rowland, tenue pour responsable des rumeurs circulant sur Hope et sa famille, ainsi que le découvre son frère Edward (« I own I cannot conceive how you could originate and carry such a device » 378, c’est moi qui souligne). Cette identification de l’agent, qui va à l’encontre du fonctionnement linguistique non-agentif de la rumeur, souligne ainsi l’ampleur de l’analyse épidémiologique que Martineau développe ici. Lire de concert rumeur et épidémie dans le roman ouvre une réflexion plus vaste sur la question éthique de la transmission : en effet, l’idée de maladie et de contagion, au sens propre ou figuré dans le cas de la rumeur, est intimement liée à des considérations morales à l’époque victorienne. À cet égard, il importe peu que l’épidémie soit décrite de manière si allusive : sa valeur n’est pas tant d’ordre médical et pathologique, que social et moral18.

Morale et contagion : la communauté à l’épreuve de la transmission

20Dans la section « Health » de How to Observe Morals and Manners, Martineau avait déjà exposé ce principe selon lequel santé et moralité sont étroitement liées :

The Health of a community is an almost unfailing index of its morals […] Good and bad health are both cause and effect of good and bad morals. No proof of this is needed, nor any further dwelling upon the proposition. (166-168)

  • 19 Le lien ténu entre moralité et santé va même plus loin dans le cas de Mrs Rowland : à l’origine de (...)
  • 20 On le voit bien lors du chapitre « Deerbrook Commotions » cité plus haut, où la condamnation de Lad (...)

21Dans Deerbrook, on retrouve cette vision binaire dans la résolution quelque peu schématique apportée aux crises épidémiques qui agitent le village. En effet, le roman suggère une logique de rétribution inversée associant ces deux phénomènes : ce sont les personnages qui ont le plus contribué à faire circuler des rumeurs qui sont le plus affectés par l’épidémie. Ainsi de Mrs Rowland, grande orchestratrice de la rumeur à Deerbrook, qui se voit obligée de faire appel au docteur Hope lorsque sa fille Matilda contracte la maladie, sans que celui-ci ne puisse toutefois la sauver19. La rumeur comporte ainsi un potentiel de contagion pathologique et morale, faisant écho à l’idée selon laquelle la contagion serait la punition d’une conduite immorale (Chen 19). Inversement, les personnages qui se sont abstenus de prendre part aux rumeurs, sont également ceux qui sortent grandis de l’épisode épidémique. C’est le cas du docteur Hope et des sœurs Ibbotson qui ne font pas cas des on-dit à leur sujet. Au moment où arrive l’épidémie, ces personnages font preuve de dévouement auprès de la communauté qui les a pourtant ostracisés, illustrant les valeurs chrétiennes de devoir, d’abnégation, de sacrifice de soi et d’endurance (Colby 212, 241). Agissant comme un « exemplum » (Warren 226), la famille Hope-Ibbotson devient le centre moral du village et voit sa réputation rétablie à la fin du roman. Dans la corrélation entre rumeur et épidémie et la rétribution qui en découle, où sont clairement identifiées les victimes (« Victims », volume III, chapitre VI) et ceux qui les persécutent, on peut ainsi lire une leçon morale un peu simpliste quant à l’ethos à adopter face aux phénomènes de transmission au sein du corps social — leçon conférant au roman une dimension didactique à peine voilée20. La question éthique de la position à adopter dans un contexte de crise est d’autant plus importante que la transmission, de rumeurs comme de maladies, est inévitable au sein du corps social. C’est en effet ce principe de contagiosité qui l’emporte finalement dans le roman, un modèle de transmission venant en chasser un autre. Si la solution à la crise rumorale qui parcourt le village est une épidémie, la résolution de celle-ci est marquée à la fin du roman par le retour du commérage et du bruissement de la rumeur, arrière-fond sonore perpétuel du petit village. Ce principe protéiforme de contagiosité est au cœur du contexte provincial : nous l’avons vu, c’est un principe qui y apparaît comme naturellement (« by natural exhalations ») et qui semble être toujours déjà là, en puissance — la première fois que l’on entend parler de l’épidémie, c’est avec l’article défini (« The epidemic is spreading frightfully » 530), signe qu’elle était déjà sous-jacente. Au sein du laboratoire fictionnel qu’est Deerbrook, les différentes épidémies, littérales ou métaphoriques, agissent ainsi à la manière d’épreuves permettant de tester les qualités morales des personnages face à l’adversité. Paradoxalement, c’est l’épidémie bien réelle qui, à la manière d’un pharmakon (à la fois poison et remède), guérit au sens métaphorique le corps social infecté par les rumeurs : « [the epidemic] comes […] to purge a hypocritical society of its false values, and strengthen the moral outlook of those who are saved » (Sanders 81).

  • 21 Ces événements, tels que les tensions autour du premier Reform Act (1832), les diverses épidémies e (...)

22L’association entre rumeur et épidémie permet plus avant de révéler la portée sociologique et politique du roman. L’un de ses enjeux principaux vise en effet à réfléchir à ce que cela veut dire de vivre en communauté à une époque marquée par des bouleversements sociaux sans précédent venant remettre en question la place de l’individu au sein du foyer, de la communauté et de la société plus largement (Colby 231 ; Warren 224)21. À cet égard, le roman souligne la manière dont l’incurie des personnes qui ont une position d’autorité dans le village affecte négativement la communauté tout entière. C’est le cas de Mrs Rowland, d’autant plus néfaste qu’elle occupe une place influente au sein du village et est au centre d’un réseau de transmission (« Mrs Rowland’s influence had done deeper mischief. A few words dropped by herself, or reports of her sayings, circulated by her servants, occasioned dislike or alarm » 231-232). Si Martineau pointe du doigt l’agent pathogène originel, c’est pour mieux montrer que dans le corps social, la propagation des rumeurs passe bien par des agents individuels et n’opère pas seulement dans une masse sonore indistincte de voix anonymes. La responsabilité de Sir William et Lady Hunter dans la propagation des rumeurs et de l’épidémie est aussi engagée. Dans le chapitre « Deerbrook Commotions », tandis que Lady Hunter contribue à faire circuler de fausses histoires contre le docteur, Sir William assiste à la scène d’émeute et discute avec la populace assemblée, sans intervenir face à la violence des habitants qui brisent les fenêtres de la maison de Hope et saccagent son échoppe d’apothicaire. Au moment de l’épidémie, leur faillite morale apparaît à nouveau lorsqu’ils s’enferment chez eux, offrant un simple soutien financier aux villageois, alors que c’est leur soutien moral qui serait utile aux habitants (« Lady Hunter’s immediate example operates », rappelle Dr Levitt, le pasteur de Deerbrook 546). Martineau souligne ainsi les dysfonctionnements d’une communauté en proie à des crises successives, rumorales et épidémiques, dont les membres les plus influents devraient servir d’exemple quand il s’agit d’enrayer la transmission des rumeurs et de l’épidémie. Il n’est pas anodin à cet égard que Deerbrook soit frappé par une maladie contagieuse : à la manière d’une purge cathartique des mauvaises humeurs, rumeurs et passions, elle permet de montrer quelles sont les bases solides sur lesquelles fonder la communauté (l’entraide mutuelle, la bonne entente, les mesures sanitaires). Ainsi, dans un moment de réconciliation et de régénération après la pestilence, Hope retrouve sa réputation d’antan, Sir William et Lady Hunter lui font preuve de reconnaissance et Mrs Rowland se retire partiellement de la vie publique.

23C’est autour de la figure du médecin que se reconfigure la communauté de Deerbrook. Dans le cadre de la transmission, le personnage du docteur Hope articule un faisceau d’éléments frappants : doué de compétences médicales dans le contexte de l’épidémie, il fait montre d’une rectitude morale empreinte de nécessitarisme face aux rumeurs et à l’adversité que celles-ci entraînent (Webb 188 ; Scholl 769-771). À cet égard, son rôle au sein du corps social se rapproche de celui de l’homme d’église, ainsi que le souligne Valerie Sanders :

  • 22 On retrouve le même dispositif dans The Sickness and Health of the People of Bleaburn : Mr Finch, l (...)

Mr Hope becomes a kind of secular clergyman who moralises about death, and joins with Dr Levitt (the very title of ‘doctor’ is interchangeable for both professions) in the struggle against local vice and misery. They are the two well-educated men of the village, its deathbed attendants and its means of enlightenment and purification. (Sanders 74)22

24L’importance accordée au docteur Hope dans le roman renvoie également à l’engagement radical de Martineau d’un point de vue sociologique (David 80-81) : reprochant aux « Silver Fork Novels », romans populaires dans les années 1830, de ne s’intéresser qu’aux classes supérieures de la société, dans Deerbrook elle fait passer au premier plan de l’intrigue une figure jusque-là discrète en littérature (Webb 186-187 ; Sanders 12-13). C’est précisément l’un des éléments qui a frappé les critiques contemporains : la situation de l’intrigue au sein de la middle class, où un médecin de campagne peut devenir un héros romanesque (« It is not usual in novel writing to make a “hero” of a country surgeon, and a “heroine” of one who is neither a beauty nor a fortune ; but Miss Martineau has daring for anything, and talent to make her enterprise successful » Moxon 502). En cela, et comme elle le rappelle dans son Autobiography, Martineau a réussi à vaincre les préjugés qui pouvaient exister à l’égard de la représentation de la middle class dans les romans (I, 145) : « People liked high life in novels, and low life, and ancient life ; […] but it was not supposed that they would bear a presentment of the familiar life of every day » (Autobiography I, 414). Le docteur Hope de Deerbrook inaugure ainsi la longue série de médecins qui apparaitront plus tard dans les romans provinciaux de l’époque victorienne, que l’on pense au docteur Harrison (Mr Harrison’s Confession, 1851) ou à Mr Gibson (Wives and Daughters, 1864-1866) chez Elizabeth Gaskell, au Doctor Thorne (1858) de Trollope ou encore à Lydgate dans Middlemarch. C’est autour de ces figures de la profession médicale dans le contexte provincial que se noue encore une fois l’articulation entre épidémie (que les médecins tentent de prévenir) et rumeurs (dont ils sont souvent victimes).

25La crise épidémique n’est pas seulement un moment de crise sanitaire : les épidémies littérales et métaphoriques du roman sont des moments de crise du rationnel, où tout devient rimur, piétinement, désorganisation sociale, panique morale, circulation effrénée de mensonges. C’est précisément ce dont s’inquiète Hope, avant même que l’épidémie n’arrive à Deerbrook :

it is difficult to image a place better prepared for destruction than our pretty village is just now, from the extreme poverty of most of the people, and their ignorance, which makes them unfit to take any rational care of themselves (531)

  • 23 La seconde occurrence de l’expression confirme ce double aspect : « the safest way is to go on as u (...)
  • 24 Nous faisons ici une lecture quelque peu anachronique, car il n’est pas certain que Martineau ait l (...)

26L’idée saisissante de « soin rationnel » (« rational care ») combine simultanément le soin médical (ne pas céder aux superstitions véhiculées par les charlatans, avoir foi dans les méthodes scientifiques préconisées par le docteur) et le soin moral (ne pas donner crédit aux rumeurs, ne pas les faire circuler23). On peut lire ici, comme le suggère Lesa Scholl, un moment comtien chez Martineau, où la crise de l’irrationnel trouve une solution scientifique (état positiviste) qui repose sur la foi dans le pouvoir émancipateur et curatif de la science et du savoir rationnel, dont le docteur Hope et le Dr Levitt sont les avatars24.

  • 25 Le dialogue romanesque revêt un aspect didactique et philosophique, par exemple lorsqu’il est quest (...)

27Dans cette purge de l’irrationnel et cette mise en valeur des devoirs de chacun au sein de la communauté, on retrouve la vocation de Martineau, convaincue de sa propre responsabilité sociale en tant qu’autrice (Sanders 23). L’idée de « rational care » pourrait à cet égard être appliquée à la conception que Martineau se fait de son engagement au sein de la société : transmettre des idées et éduquer le public, notamment grâce à la fiction. Même si Deerbrook relève bien du genre romanesque, sa dimension morale et didactique, évoquée plus tôt, est suffisamment marquée à certains endroits pour nous rappeler les Illustrations et leur méthode d’« exemplification » (Autobiography I, 129) : c’est le cas notamment dans certains dialogues, où l’échange entre les personnages ne semble servir qu’à illustrer une opinion de Martineau (Webb 185)25 ; de même, l’épisode de l’épidémie, qui agit à la manière d’une punition des conduites immorales, est aussi l’occasion pour l’autrice d’exposer des principes sanitaires chers à son cœur. Deerbrook illustre donc en partie la conception de l’intrigue romanesque idéale que Martineau développera plus tard, notamment sa correspondance et ses critiques de romans :

a plot-with-a-purpose, […] a narrative [of personal trial] [which] would prove exciting to read, spiritually uplifting, and morally beneficial, besides relevant to the difficult times England was experiencing, socially and politically (Sanders 27)

  • 26 Martineau précise à cet égard que c’est une volonté de réflexion sur des sujets d’ordre moral qui a (...)
  • 27 Ainsi de Thomas Carlyle (« Very ligneous, […] very trivial-didactic, in fact very absurd for the mo (...)

28Le roman offrirait donc un bénéfice moral et rationnel pour ses lecteurs — du moins c’est ce qu’avance Martineau dans son Autobiography : « I believe it to have been useful, not only in overcoming a prejudice against the use of middle-class life in fiction, but in a more special application to the discipline of temper » (I, 415)26. Or c’est bien cette dimension didactique caractéristique de la plume de Martineau (« her natural disposition to philosophize » The Spectator 1839, 350 ; « a proselytizing and argumentative spirit » Blackwood’s Edinburgh Magazine 1840, 186), que les premiers lecteurs du roman lui ont reproché27. Deerbrook est donc un roman qui présente une certaine hybridité : à la fois texte littéraire, il se fait écho de l’engagement social de son autrice, notamment lorsque certaines parties de l’intrigue sont subordonnées à la transmission d’idées et de valeurs morales. Si les premiers critiques ont apprécié la représentation de la vie au sein d’un petit village et la circulation de rumeurs qui lui est consubstantielle (Webb 185-186), l’arrivée de l’épidémie, irruption quelque peu maladroite et surprenante (Webb 188), témoigne d’une faiblesse dans la construction de l’intrigue romanesque — tâche qui relevait selon Martineau d’une faculté surhumaine (« a task above human faculty » Autobiography I, 179). La question de la transmission est ainsi à la fois mise en abîme et mise à mal dans le roman, comme l’atteste la réception mitigée qu’en ont fait les critiques. On trouve peut-être là l’une des raisons de l’abandon sinon de la fiction, du moins du genre romanesque, dans la suite de l’œuvre de Martineau. Si elle a encore recours à la fiction dans The Hour and the Man (récit consacré à Toussaint Louverture, à mi-chemin du roman historique et de la biographie fictionnelle, Boucher-Rivalain 106) ou à l’occasion de contes didactiques (tel The Sickness and Health of the People of Bleaburn), ce sera davantage à un travail journalistique, philosophique et historique qu’elle consacrera ses écrits suivants, n’envisageant pas, au moment où elle rédige son Autobiography, d’écrire un nouveau roman : « I should now require more of myself, if I were to attempt a novel, — (which I should not do, if I were sure of living another quarter of a century) » (I, 415).

La rumeur de Deerbrook

29Quel bruit fait encore Deerbrook aujourd’hui ? Ce roman n’est assurément pas l’œuvre la plus connue ou étudiée de Harriet Martineau, ayant longtemps été éclipsé au profit d’autres écrits plus appréciés par les lecteurs. Toutefois, la postérité de ce roman, précurseur à bien des égards, témoigne de la réussite d’une transmission générique : en effet, Martineau inaugure dans Deerbrook la formule du roman provincial, qui met à l’honneur des membres de la middle class alors même que ceux-ci n’étaient pas jugés dignes d’être représentés plus largement en littérature (« that highly valuable, but most unromantic and unpicturesque, portion of the community » Edinburgh Review juillet 1839, 495). Cette idée romanesque de microcosme provincial resserré sur la middle class a en effet façonné les œuvres de Charlotte Brontë, d’Elizabeth Gaskell ou encore de George Eliot, qui avaient toutes trois lu Deerbrook (Sanders 58-59). Malgré le caractère parfois didactique du roman, l’analyse fine, novatrice et passionnante que Martineau propose de la rumeur et de sa dimension épidémique, trouve un écho pérenne dans les romans de ses successeurs et résonne encore pour nous aujourd’hui.

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Bibliographie

Sources primaires

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Notes

1 Rimur en ancien français désigne le « bruit produit par une armée en marche » (« Rumeur », Trésor de la Langue Française informatisé). Voir également Paillard pour davantage de détails sur l’histoire sémantique du mot.

2 On peut lire ici l’écho des craintes suscitées par l’Anatomy Act de 1832 : promulgué en réponse au trafic illégal de cadavres, celui-ci autorisait les docteurs, chirurgiens et étudiants en médecine à disséquer les dépouilles non réclamées, notamment dans les hôpitaux et les prisons.

3 Caroline Norton, autrice et réformatrice sociale, fut accusée par son mari George d’avoir une liaison avec le Premier ministre, Lord Melbourne ; le procès public qui s’ensuivit ébranla le gouvernement et ternit durablement la réputation de Caroline (voir Atkinson pour plus de détails).

4 Aristocrate et dame de compagnie de la mère de la reine Victoria, Lady Florence Hastings fut au centre de rumeurs malveillantes lorsque son abdomen se mit à gonfler pour une raison inexpliquée : étant célibataire, ce symptôme fut interprété comme le signe qu’elle était enceinte ; l’autopsie post mortem révéla qu’il s’agissait en réalité d’une tumeur cancéreuse au foie (Rappoport 187-189).

5 « I hope this Memoir “will discredit all the absurd reports which may yet be connected with my station and my doings in life, in the minds of those who know me only from rumour » (I, 165).

6 Atteinte de surdité depuis son enfance et obligée d’utiliser un cornet acoustique à partir de 1820 (Autobiography I, 55, 95), Martineau considérait que la privation d’un sens n’empêchait nullement d’être un observateur éclairé et attentif des bruits et faits de la société (voir Gabay).

7 Autre facette de la circulation contagieuse des discours, le commérage dans Deerbrook a été analysé dans sa dimension subversive et négative (Yates, « “A Habit of Speculation” : women, gossip and publicity in Harriet Martineau’s Deerbrook »), dans sa capacité à brouiller les frontières entre public et privé (Hunt, « Open Accounts: Harriet Martineau and the Problem of Privacy in Early-Victorian Culture »), ou encore dans sa portée épistémologique (Pond, « Harriet Martineau’s Epistemology of Gossip »).

8 Les notions de commérage et de rumeur ne sont pas mutuellement exclusives et se recoupent à bien des égards. On peut considérer le commérage comme une version miniature de la rumeur (« rumor writ small » Rosnow et Fine 81), où la transmission d’informations est circonscrite et localisée, opérant au moyen d’agents bavards facilement identifiés. La rumeur quant à elle est un phénomène à plus large échelle, caractérisé notamment par sa qualité sonore bruyante.

9 La réelle raison de sa venue à Deerbrook, élucidée dans la narration, est précisément de voir la foule en colère assemblée devant la maison du docteur : « She had never seen a person mobbed. Here was a good opportunity. It was even possible that she might catch a glimpse of the ladies in their terrors. At all events, she should be a great person, and see and hear a great deal: so she would go » (359).

10 Utilisée ici au sens métaphorique, l’idée d’absorption et de digestion était associée au xixe siècle aux risques d’épidémies, notamment en raison des scandales liés à la nourriture frelatée (Gilbert 20-21).

11 Les superstitions liées à la guérison de maladies sont courantes pendant toute la première partie du xixe siècle, époque où la pratique médicale est en voie de professionnalisation (Roberts 61) et où la population ne fait pas toujours confiance aux médecins, notamment à la campagne (Peterson 92).

12 Si ces deux théories coexistent à l’époque victorienne, la théorie des miasmes a tendance à dominer dans les discours et pratiques médicales, du moins jusqu’à ce que la théorie des germes ne vienne la remplacer dans les dernières décennies du xixe siècle (Chen 28).

13 Pour davantage de détails sur le mouvement de réforme sanitaire, en particulier dans les années 1830, voir Hume (187-191).

14 C’est ce que rappelle Morrison : « doctors used the imprecise term fever to encompass airborne diseases such as tuberculosis and influenza as well as those spread through contaminated food and water, including cholera and typhoid, and those carried by vectors, including typhus » (14). Les différents types de fièvre font l’objet de nombreuses recherches menées par des médecins et réformateurs, à l’instar de Thomas Southwood Smith (A Treatise on Fever, 1830). Cet intérêt pour la question sera d’ailleurs exploré par George Eliot dans Middlemarch (1871-1872) à travers le personnage de Tertius Lydgate.

15 En raison de ses nombreux problèmes de santé, Martineau a côtoyé le milieu médical toute sa vie, en premier lieu à travers son beau-frère et médecin T. M. Greenhow (Webb 7, 193-231) ; plus tard, sa collaboration avec Florence Nightingale au sujet des conditions de vie des soldats en Crimée, donnant lieu à la publication de l’ouvrage England and Her Soldiers (1849), lui a permis d’affiner ses connaissances médicales et sanitaires (Webb 353-354).

16 Martineau montrait un intérêt tout particulier pour les questions de réforme sanitaire : ayant correspondu avec Lord Morpeth, influent partisan de ce mouvement, elle a donné des conférences sur le sujet lorsqu’elle s’est installée dans le village d’Ambleside en 1845 et a même participé à la création de la Windermere Benefit Building Society visant à construire des habitations salubres (Warren 235).

17 La source exacte de la citation (« “by natural exhalation” ») n’est pas identifiée dans l’édition critique la plus récente du roman. Il s’agit vraisemblablement d’une référence à un passage de la cinquième section de The Excursion (1814) de Wordsworth (« The Pastor », 178), poème que Martineau connaissait par cœur et prenait plaisir à réciter (lettre du 8 janvier 1841 à Crabb Robinson, citée in Sanders 5). On retrouve également cette expression dans le domaine médical, par exemple dans la traduction d’un traité de Xavier Bichat, General Anatomy, Applied to Physiology and to the Practice of Medicine, paru en anglais en 1824 (74).

18 C’est ce qu’indique Chen dans son ouvrage sur la contagion à l’époque victorienne : « Most Victorian accounts of contagion were vague when it came to the disease itself. The importance of these accounts instead lies in the way they depict contagion as the arbitrator of morality, an indicator of normality, and an agent of social control » (30).

19 Le lien ténu entre moralité et santé va même plus loin dans le cas de Mrs Rowland : à l’origine de sa tendance à propager des rumeurs, se trouverait une maladie morale profondément enracinée (« This desire to get rid of [the Hopes] is a bad symptom, Priscilla—a symptom of a malady which neither Hope nor Mr Walcot, nor any one but yourself, can cure » 376).

20 On le voit bien lors du chapitre « Deerbrook Commotions » cité plus haut, où la condamnation de Lady Hunter se lit dans le lexique moral employé (« telling a lie », « the enormity of her fib » 364) ainsi que dans l’ironie évidente du propos (« This must be Lady Hunter’s excuse (for no other can be found) for speaking of the plot for burning Deerbrook church » 363).

21 Ces événements, tels que les tensions autour du premier Reform Act (1832), les diverses épidémies et notamment celle de choléra de 1831-1832, les révoltes suscitées par les conséquences de la révolution industrielle sur les communautés rurales, sont retracés par Martineau dans son History of the Thirty Years’ Peace: 1816-1846. Sur les révoltes sociales, voir aussi Archer.

22 On retrouve le même dispositif dans The Sickness and Health of the People of Bleaburn : Mr Finch, le médecin du village, ne fait pas l’unanimité auprès des habitants qui, convaincus que celui-ci entraîne leur mort, menacent de faire brûler sa maison. Ce sera grâce au nouveau pasteur, Mr Kirby, qui raisonne la foule en colère, que le docteur finira par être reconnu et accepté au sein de la communauté.

23 La seconde occurrence de l’expression confirme ce double aspect : « the safest way is to go on as usual, taking rational care of health, and avoiding all unnecessary terror » (538).

24 Nous faisons ici une lecture quelque peu anachronique, car il n’est pas certain que Martineau ait lu le Cours de Philosophie Positive (1830-1842) de Comte alors qu’elle écrit Deerbrook, entre 1838 et 1839. Dans son Autobiography, elle indique que si elle n’a commencé à étudier l’œuvre de Comte qu’en 1851 en vue de la traduire (en 1853), elle avait déjà une vague idée de sa philosophie quelques années avant cela (II, 57).

25 Le dialogue romanesque revêt un aspect didactique et philosophique, par exemple lorsqu’il est question de l’éducation des enfants et du statut de gouvernante (volume I, chapitre III) ou encore du tempérament d’Hester, qui peine à se satisfaire de sa situation conjugale (volume I, chapitre XVI).

26 Martineau précise à cet égard que c’est une volonté de réflexion sur des sujets d’ordre moral qui a présidé à l’écriture de Deerbrook : « my heart and mind were deeply stirred on one or two moral subjects on which I wanted the relief of speech, or which could be as well expressed in fiction as in any other way,—and perhaps with more freedom and earnestness than under any other form » (Autobiography I, 409). Le roman provincial, tel qu’il se développera à partir des années 1850 notamment, se prête particulièrement bien à l’exploration et à la dissémination de valeurs morales, notamment en raison de l’importance que ce sous-genre romanesque accorde à la middle class (Duncan 331).

27 Ainsi de Thomas Carlyle (« Very ligneous, […] very trivial-didactic, in fact very absurd for the most part » qtd. in Webb 185) ou encore de John Morley (« one of the books that give a rational person pleasure once, but which we hardly look forward to reading again » qtd. in Sanders xi). Martineau elle-même a reconnu dans son Autobiography la lourdeur de certains passages : « The laborious portions of meditation, obtruded at intervals, are wholly objectionable in my eyes. Neither morally nor artistically can they be justified » (I, 415).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie Duic, « Le bruit qui court : rumeur et contagion dans Deerbrook (1839) de Harriet Martineau »Cahiers victoriens et édouardiens [En ligne], 99 Printemps | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cve/14680

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Auteur

Marie Duic

Marie Duic est une ancienne élève de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Agrégée d’anglais, elle prépare un doctorat sous la direction de Frédéric Regard à Sorbonne Université (ED 020, Unité de recherche VALE). Sa thèse, portant sur « Le savoir des petits riens. Épistémologie et sémiotique du roman provincial anglais chez Harriet Martineau, Elizabeth Gaskell et George Eliot », vise à montrer comment ce sous-genre du roman victorien, dans son ancrage local spécifique, permet d’inventer une épistémè et une sémiotique de l’étroit mettant à l’honneur ce qui est apparemment trivial et insignifiant.
Marie Duic is an alumna of the École Normale Supérieure and an agrégée in English. She works under the supervision of Frédéric Regard at Sorbonne Université (ED 020, VALE). Her thesis, entitled ‘Le savoir des petits riens. Épistémologie et sémiotique du roman provincial anglais chez Harriet Martineau, Elizabeth Gaskell et George Eliot’, focuses on the way in which the English provincial novel foregrounds an épistémè highlighting the value of apparently trifling and insignificant details.

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