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Colloque SFEVE Tours
Imperial Perceptions Between Southern Africa and Central Asia

Dans les marges de l’orientalisme britannique : le cas d’Isabella Bird et de Journeys to Persia and Kurdestan (1891)

In the Margins of British Orientalism: Journeys to Persia and Kurdistan (1891) by Isabella Bird
Laurence Chamlou

Résumés

Isabella Bird (1831-1904), exploratrice, géographe, naturaliste, écrivaine et photographe, publia en 1891, Journeys in Persia and Kurdistan. L’expérience du voyage lui fut tout d’abord imposée par son état de santé. Voyageuse solitaire, elle avait déjà publié cinq récits de voyage. Ce sixième récit offre une réflexion sur l’affirmation d’une identité. Sa position complexe — jonglant avec d’un côté l’idéologie orientaliste de son époque et d’un autre, son engagement pour les Kurdes, transgressant les frontières genrées, adoptant des modes de représentation tantôt exotiques, tantôt impérialistes — lui permet également d’affirmer une voix. Cette voyageuse victorienne donne à voir une triple marginalité : celle d’un genre littéraire, celle d’une femme et celle d’un pays (la Perse). Devenue écrivaine grâce à un genre aux marges de la littérature (la correspondance et le récit de voyage), elle y ajoute le statut de photographe et acquiert une renommée de son vivant. En se tournant vers la Perse, elle se place dans les marges de l’empire britannique, au cœur du Grand Jeu stratégique entre la Russie et le Royaume-Uni. Journeys in Persia and Kurdistan reflète les ambiguïtés d’un regard de femme qui mêle la politique à l’aventure et dont le discours s’apparente à la fois au pouvoir impérialiste et à la recherche d’un statut en construction.

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Texte intégral

1Les Victoriennes voyageuses eurent des profils extrêmes : de la voyageuse épouse ou sœur qui, telles Isabel Burton (1831-1896) ou Sophia Lane Poole (1804-1891), restèrent dans l’ombre de leur époux ou de leur frère orientalistes qu’elles accompagnèrent dans des contrées lointaines, transgressant leur statut en publiant leur expérience sous forme de récits ou de lettres, sans jamais omettre d’honorer la mémoire de leur protecteur, à celles qui, intrépides, se lancèrent dans des voyages et se firent désigner comme « unprotected travellers », telles Florence Nightingale (1820-1910) ou Mary Kingsley (1862-1900). Isabella Bird (1831-1904) fit indubitablement partie de cette dernière catégorie. À l’âge de 59 ans, ayant acquis une renommée grâce à la publication de ses récits de voyage sous forme de lettres dans des zones géographiques aussi diverses que l’Amérique (1854), le Canada (1857), l’Australie (1872), Hawaï (1872), l’Inde et le Tibet (1889), le Japon et la Chine, (1900), elle entreprit un voyage en Perse publié en 1891 en deux tomes par l’éditeur John Murray. Son parcours s’inscrit dans l’histoire de l’affranchissement progressif des femmes.

2Isabella Bird ne fut pas une spécialiste de l’Orient mais elle participa à la vision orientaliste de son époque et accompagna des figures orientalistes masculines qui, selon les termes d’Edward Saïd, façonnèrent la vision européenne : « a Western style for dominating, restructuring, and having authority over the Orient » (Saïd 3).

3Le voyage d’Isabella Bird mena à la construction d’une personnalité détaillée dans un récit qui connut non seulement un succès considérable mais qui répondit aussi au goût de l’aventure et de l’exotisme des Victoriens. Le nomadisme, le dénuement, la dureté du voyage sont les premières impressions qui transparaissent. Présenté sous forme de lettres à ses proches, le « récit » se confond avec un texte intime dans lequel la voyageuse fait part de ses réflexions. La forme épistolaire permettait de donner un caractère personnel, accompagné de notes ; elle se situait dans la continuité des romans épistolaires écrits au XVIIIe siècle, associés à un public de lectrices ou encore à des réflexions d’une Anglaise en Turquie comme Lady Mary Montagu dans ses fameuses Turkish Embassy Letters.

4Le voyage se fit en équipe, incluant un traducteur. Dans son récit de voyage ainsi que dans sa correspondance avec sa sœur Henrietta, les conditions climatiques sont souvent décrites comme défavorables et la lutte physique de la voyageuse occupe une place prépondérante. L’aventure est représentée comme une résistance dans un quotidien hostile. Isabella Bird était connue des lecteurs britanniques comme celle qui, habillée en jupe-culotte, montait à cheval dans les montagnes américaines ; la voilà à présent dans un autre cadre, affrontant de nouvelles épreuves. Ces épreuves sont l’apanage même de la voyageuse victorienne et considérées comme incontournables pour être acceptée avec respect comme l’égale des voyageurs masculins. Comme l’explique Elaine Freedgood dans son étude, Victorian Writing about Risk, les Victoriens pensaient que le danger pouvait être banni de leur monde et transposé dans un monde hors des frontières britanniques.

5La voyageuse privilégia des pays qui n’étaient pas sous l’emprise impériale de son pays. Elle resta cependant un témoin de son temps, et son regard se confond parfois avec l’idée de la mission alors dite « civilisatrice » qui façonnait la vision des Victoriens. Mais dans quelle mesure une voix toute personnelle se fait-elle entendre en se désolidarisant de l’idéologie qu’elle est censée représenter ? Tout d’abord, la soif de la liberté se confond avec la cause impérialiste, puis la position complexe de la voyageuse apparait, coincée entre sa propre identité et une identité collective. Enfin, le récit de voyage d’Isabella Bird peut être interprété comme la recherche d’une voix.

Liberté et impérialisme

6L’enfance d’Isabella Bird fut marquée par la maladie et des douleurs constantes. Elle subit une opération à l’âge de 18 ans (on lui enleva une tumeur placée sur la colonne vertébrale) et elle fit son premier voyage sur la prescription de ses médecins, financé par son père, pasteur. De cette première expérience naquit une publication, The Englishwoman in America, en 1856, titre imposé par son éditeur John Murray, alors qu’elle proposait The Car and the Steamboat, qui, en se référant aux moyens de transport utilisés, orientait la lecture vers l’errance, l’aventure et la liberté. Le choix de l’éditeur dénote l’intérêt que portait les lecteurs vers un ailleurs, et vers cette femme qui, à bien des égards, ne remplissait pas ses devoirs, notamment « to suffer and be still ». Si l’homme et la femme occupaient des sphères différentes dans la société, l’action d’un côté, et la retenue, de l’autre, Isabella Bird contrevenait à cette idéologie. En étant financièrement autonome, en ne choisissant pas le mariage comme profession et la maternité comme vocation, elle incarnait une autre « nature féminine ».

7Le retour en Grande-Bretagne la rendit malade et ses activités philanthropiques (enseignement le dimanche pour les enfants démunis, aides aux habitants pauvres d’Edimbourg ou encore aux pêcheurs des îles Barra, Uist, Bebecula, Harris et Lewis situées à l’ouest) ne suffirent pas à combler sa vie. Forte du succès de son premier ouvrage tant chez les lecteurs britanniques qu’américains, elle acquit une indépendance financière qui lui permit d’entreprendre un second voyage en Amérique en 1857-1858, durant lequel elle rencontra Longfellow, Emerson et Thoreau. À son retour, elle publia une étude intitulée Aspects of Religion in the United States of America (1859). Isabella Bird la voyageuse était née.

8Ses croquis furent également rassemblés, comme dans Pen and Pencil Sketches Among The Outer Hebrides (1866). Ce fut bientôt une frénésie de voyages qui emplirent sa vie, chacun financé par ses publications et ses traductions (comme par exemple, A Lady’s Life in the Rocky Mountains publié en 1879 qui fut aussi traduit en français).

9Les destinations se succédèrent : Australie (1872), Hawaï (1872), Colorado (1873), Chine (1880). Alors qu’elle mentionnait la topographie, la nature et ses rencontres, des commentaires se glissèrent sur l’extension du pouvoir colonial britannique en Asie dans The Golden Cheronese and the Way Thither (1883): « Moored to England by the electric cable, and replete with all the magnificent enterprises and luxuries of English civilization, with a population of one hundred and sixty thousand, of which only seven thousand, including soldiers and sailors, are white, and possessing the most imposing city of the East on its shores, the colony is only forty years old » (Letter II, December 29th). La présence britannique fut mise en exergue, associée au luxe et à une population blanche qui occupait le terrain, laissant entendre que la population autochtone était sous l’emprise d’une force étrangère. Bird ne se contenta pas de clichés exotiques d’un Orient mystérieux, de visions pittoresques ou de magie orientale. À une période où le terme d’« exploration » était réservé aux hommes et le terme en vogue pour désigner les voyageuses étant « lady travellers », l’image d’Isabella Bird fut associée précisément à des exploits en terre inconnue. En 1890, elle partit pour la Perse, avec l’assurance que lui donnait sa réputation :

It is not the custom for European ladies to travel unattended by European gentlemen in Persia, but no objection to my doing so was made in the highest quarters, either English or Persian, and so far there have been no difficulties or annoyances. (Bird I, 211)

10La condition de la femme fut résumée par une série de négations correspondant aux obstacles qui s’imposaient à la voyageuse, notamment la tradition victorienne qui cantonnait la femme à un espace privé et une dépendance envers les hommes. Les mondes persan et anglais se rejoignaient totalement sur ce point. Les destinations qui suivirent furent le Tibet (Among the Tibetans [1894]), la Corée (Korea and her Neighbours [1898]) et la Chine (The Yangtze Valley and Beyond [1899], Chinese Pictures [1900]).

11Isabella Bird transgressa les habitudes genrées de son temps. Son voyage devint politique. Forte de sa notoriété et de sa fortune personnelle, elle s’imposa dans un monde d’hommes. Son goût pour l’aventure lui permit de conserver un lectorat dont elle dépendait pleinement. Elle entretint sa renommée et donna à lire des visions du lointain, ici un Orient imaginé et fantasmé que les lecteurs occidentaux associaient au goût de l’aventure :

I rode a splendid Arab, with a neck « clothed with thunder », a horse to make one feel young again, with his elastic stride and pride of bearing, but indeed I « snatched a fearful joy », for the snow was extremely slippery, and thirteen Arab horses in high condition restrained to a foot’s pace had belligerent views of their own, tending to disconcert an unwary rider. We crossed the Karasu by a deep and devious ford up to the girths, and had an exhilarating six miles’ ride by moonlight in keen frost, the powdery snow crackling under the horses’ feet. It was too slippery to enter the town on horseback, but servants with lanterns awaited us at the gates and roaring fires and dinner were ready here, after a delightful expedition. (Bird I, 114)

12Le cheval indomptable, l’espace hostile, les conditions climatiques extrêmes : les ingrédients de l’aventure composaient un texte qui retenait l’attention du lecteur grâce à un tableau exaltant la vie sauvage et la présence de la nature. Le monde à la fois animal et humain formait un tout dans un espace grandiose où les sentiments étaient décuplés. Le plaisir du voyage fut associé à une liberté totale. Les ingrédients du voyage visaient à divertir les lecteurs mais progressivement, des éléments politiques s’y insérèrent, venant d’une femme qui apprenait à établir des liens avec les habitants et à se placer dans le monde masculin des orientalistes. En mentionnant la rivière Karasu (rivière noire, à l’est du mont Ararat), l’accès à l’Asie centrale par l’ouest, Isabella Bird se plaçait à un point névralgique qui générait des tensions impériales russes, ottomanes et perses. La dynastie des Séfévides (xviie et xviiie siècles), qui dominait le Caucase du sud avait montré une résistance, suivie du règne de Nadîr Shah (1648-1747), avait conclu en 1734 le traité de Ganja avec le Tsar, dont une clause exigeait des parties signataires de ne pas céder le littoral occidental de la mer Caspienne à une tierce partie.

Dans l’ombre des orientalistes

13Isabella Bird arriva par le S.S Assyria à Basra, en Irak, puis, elle fut accompagnée de l’orientaliste Lord Nathaniel Curzon (1859-1925) qui se trouvait sur place pour examiner la rivière Karun. Située à l’ouest de la Perse, cette rivière fut au cœur d’un important débat entre 1870 et 1900. Elle était un ancrage stratégique de l’impérialisme britannique en tant que base économique à partir de laquelle les Britanniques pouvaient résister à la présence commerciale russe dans le nord de la Perse. Elle était également une artère essentielle pour protéger le système du Raj. La rivière Karun qui se déverse dans le Golfe Persique mena à la définition d’un concept territorial, le Moyen-Orient, au xixe siècle et illustra la rivalité coloniale et diplomatique entre la Russie et le Royaume-Uni désignée comme le Grand Jeu. Isabella Bird se rendit ensuite dans le sud-ouest de la Perse, prit le S.S. Mejidieh et longea le Tigre jusqu’à Bagdad. Lord Curzon, représentant du parti conservateur et député de Southport, était sous-secrétaire d’État aux Indes en 1891, avant d’être nommé Vice-Roi des Indes en 1898. Il partageait avec Isabella Bird une douleur dorsale provoquée par une chute de cheval, qui toute sa vie durant, lui infligea des crises extrêmes, et fit preuve d’une endurance mentale exceptionnelle ainsi qu’un goût pour le voyage — essentiellement en Asie — dont résultèrent des ouvrages qui firent sa renommée, comme Persia and the Persian Question, publié en 1892, écrit après un séjour de trois mois en Perse débuté en 1889. Ses fonctions politiques l’amenèrent à écrire pour le Times et il devint la référence sur la Perse tant en termes de gouvernance, d’institutions, de réformes, d’armée, d’infrastructures et d’études régionales (Ispahan, Chiraz, Bushehr, et les provinces de l’est, du sud-est et sud-ouest) qu’en termes de géopolitique (analysant la rivalité avec le pouvoir impérial russe). Bird situa son travail dans l’ombre de cet éminent Victorien :

I make these omissions with all the more satisfaction, because most that is « knowable » concerning Persia will be accessible on the publication of a work now in the Press, Persia and the Persian Question, by the Hon. George N. Curzon, M.P., who has not only travelled extensively in the country, but has bestowed such enormous labour and research upon it, and has had such exceptional opportunities of acquiring that latest and best official information, that his volumes may fairly be described as « exhaustive ». (Bird I, 17)

14Le ton de la voyageuse était celui d’une élève respectueuse envers un maître. Bird se créa une place sous la protection des orientalistes de son époque, laissant à ces hommes le domaine de la connaissance, de l’analyse et de la recherche tant intellectuelle que pratique, sur le terrain de l’empire. Les sciences archéologiques, philologiques, politiques et sociales furent acceptées comme la sphère de ces grands hommes.

15Bird ne manqua pas de citer ses prédécesseurs, reconnaissant une dette intellectuelle envers eux, en insérant des citations : « From four to five hundred Europeans is a large foreign settlement, and it is a motley one, very various in its elements, “and in their idiosyncrasies, combinations, rivalries, and projects is to be found an inexhaustible fund of local gossip,” writes Mr Curzon in one his brilliant letters to the Times, as well as almost the sole source of non-political interest”. » (Bird I, 198) Le ton demeura toujours laudatif, mais elle prit des libertés plus grandes par rapport à ces maîtres, notamment en menant ses propres recherches sur la rivière Karasu ou en tirant ses propres conclusions sur les minorités en Perse. Après leur rencontre, Isabella Bird traversa la frontière entre la Perse et la terre ottomane à Khaniqin (à la frontière est de l’Irak), fit route vers Kermanshah, suivant la trace d’un autre grand maître, Sir Henry Rawlinson (1810-1895) considéré comme le père de l’assyriologie, car il fut le premier orientaliste à transcrire l’inscription de Bisotun, près de Kermanshah : une inscription trilingue (en vieux perse, élamite et babylonien) écrite à l’époque de Darius le Grand entre son couronnement en 522 av. J.-C. et sa mort en 286 av. J.-C. En 1847, Rawlinson fut capable de déchiffrer les sections élamites et babyloniennes grâce à sa connaissance du vieux perse. Isabella Bird mentionna Rawlinson comme source et le présenta comme une référence majeure, de même qu’Austen Henry Layard (1817-1894), le voyageur archéologue cunéiformiste qui fit les premières fouilles à Kalkhu, l’une des grandes métropoles de la Mésopotamie antique. Jamais elle ne fut en compétition avec ses maîtres:

We left at nine, crossed the Holwan by a four-arched brick bridge, and in falling snow and deep mud rode over fairly level ground till we came to an abrupt range of limestone rock, with a natural rift, across which the foundations of a wall still remain. The clouds were rolling low, and the snow was driving wildly, so as to make it impossible to see the sculptured tablet described by Rawlinson and Layard on which a high-priest of the Magi is represented, with one hand raised in benediction, and the other grasping a scroll, the dress being the pontifical robe worn by the Zoroastrian priests, with a square cap, pointed in front, and lappets covering the mouth. Above this is a tomb with an ornamented entrance. (Bird I, 85)

16Les conditions difficiles du voyage furent encore une fois mises en avant. Le séjour en Orient s’associait soit à la chaleur et la poussière, soit à la soif du désert, soit encore à la majesté des montagnes et la fureur des éléments. La résistance et l’endurance d’Isabella Bird allaient de pair avec une soif de savoir. La description de la tablette, précise, reliée à son histoire, vint telle une récompense à la persévérance de l’aventurière. Comme d’autres voyageuses telle Gertrude Bell (1868-1926), qui n’hésita pas à escalader des montagnes, ou encore Vita Sackville-West (1892-1962) qui gravit le mont Peitak (à l’ouest de Kermanshah), Bird s’imposa des défis physiques. La vaillance considérée comme vertu masculine fut transformée en une vertu féminine.

17La voyageuse se présenta comme disciple des grands archéologues et philologues, et des grands noms orientalistes. Elle ne se situa ni en tant qu’orientaliste, ni en tant qu’archéologue, et encore moins en tant qu’historienne ou linguiste. Sous l’ombre de ces grands hommes, elle se référa à une richesse historique sans lui donner une interprétation personnelle. Quelques années plus tard, en 1894, Gertrude Bell publia un autre récit de voyage, Persian Pictures, en adoptant quant à elle la voix d’une spécialiste, une orientaliste historienne et archéologue.

18Journeys to Persia and Kurdistan rendit hommage aux spécialistes masculins de l’Orient, en suivant leurs traces. La narratrice observait un monde persan régi par des forces politiques qui s’opposaient en créant des réseaux d’information et de commerce qui scindaient le pays en deux sphères d’influences distinctes. Le contrôle du télégraphe était alors une priorité pour les Britanniques, la ligne donnant accès à la communication avec l’Inde. Mais en tant que pays voisin du Joyau de l’Empire, la Perse était l’objet de convoitise non seulement des forces britanniques mais aussi du grand voisin russe, intéressé par un accès à la mer dans la région du Golfe Persique. La partie nord était sous l’emprise russe et la partie sud sous l’emprise britannique.

À la recherche d’une voix

19Le voyage d’Isabella Bird se concentra dans la partie ouest du pays et elle fit le voyage retour en passant par Hamedan (nom courant actuel) et en remontant la région du Kurdistan vers Oroumiyeh. Les personnes qu’elle rencontra lui rappelèrent le passage des orientalistes masculins avant elle :

The family history, as usually told, is an interesting one. They are Arabs, and the grandfather of our host, Hadji Khalil, was a trusted katirgi in the employment of Sir Henry Rawlinson and saved his life when he fell from a scaffolding while copying the Besitun inscriptions. His good qualities, and an honesty of character and purpose rare among Orientals, eventually placed him in the important position of British Vakil here, and he became a British subject, and was succeeded in his position by his son, Agha Hassan, who is now by virtue of singular business capacities the wealthiest man in this province and possibly in Persia and bears the very highest character for trustworthiness and honour. (Bird I, 99-100)

20Bird inséra des pauses qui révélaient la pensée et la pratique coloniale britanniques. Les agents trouvèrent des relais au sein de la population, très souvent des représentants des minorités ethniques, dont les familles furent des appuis locaux. Le discours de la voyageuse adopta alors la pensée impérialiste. Le choix des Persans qui collaborèrent avec les Britanniques fut justifié par une soudaine accumulation de qualités humaines et commerciales de ces collaborateurs. En redoublant de superlatifs pour les présenter, elle fit apparaitre les privilèges qui leur étaient accordés à travers cet accord. Sa stratégie narrative se basa sur l’explication et l’observation de la structure sociale et ethnique du pays, ne manquant pas d’insérer le terme persan, qui donna une dimension ethnographique au discours.

21Cependant, en dépit de cette apparente continuité et fidélité aux grandes figures orientalistes qui l’ont précédée, des failles apparurent et la narratrice se plaça alors comme commentatrice de la politique coloniale britannique. La voix d’une voyageuse dans ce Grand Jeu persan se fit entendre à travers un discours politique. La flore et la faune, l’histoire et l’art cédèrent la place à une réalité dans laquelle elle joua un rôle parallèle. Une bonne partie du séjour se fit en compagnie de Major Sawyer, l’agent de renseignement et géographe militaire britannique. Leur mission consistait à cartographier le terrain pour faciliter les futurs mouvements des troupes britanniques. Selon certains critiques et biographes, Bird fut un agent impérialiste (Harper 2001) et, pour d’autres, une voyageuse apolitique qui critiqua Sawyer (Checkland 1996, Mawer 2011). Les rares références à Sawyer sont masquées par une appellation persane, « the Agha » qui permet de le mêler aux autres Persans que la voyageuse rencontra : « I told them that the Agha wished to take their photographs and the Haji Ilkhani along with them. » (Bird I, 321) Le parcours d’Isabella Bird comme agente différa de celui de Gertrude Bell. Bird n’apparut dans aucune photographie avec les hommes politiques de son temps (contrairement à une fameuse photographie de Bell sur un chameau en Égypte, devant le Sphinx, entourée de Winston Churchill et de représentants britanniques, ou encore celle de Bell et T. E. Lawrence dans le désert égyptien) mais elle accompagna des missions et fit des reconnaissances de terrain. Gertrude Bell eut le statut d’administratrice d’Arabie, ses cartes furent référencées comme « the Bell maps », alors que Bird garda le statut d’« aventurière ». Ses critiques de la politique coloniale britannique se firent de façon oblique, entre sa position de pouvoir que lui donna son statut de Britannique en Orient et sa liberté de femme voyageuse qui trouva en Orient une position qui lui était refusée chez elle. Contrairement à Vita Sackville-West, qui publia Passenger to Tehran en 1925, Isabella Bird n’avait pas d’origine aristocratique qui eût pu lui donner une liberté d’expression et de critique (Vita Sackville-West ne manqua pas de critiquer le monarque en place, Reza Shah dans sa description du couronnement royal). Elle ne bénéficiait pas non plus du confort d’un voyage organisé par la Légation Britannique, comme celui de Sackville-West. Issue de la classe moyenne, éduquée dans un cadre anglican et évangélique, mariée seulement à l’âge de cinquante ans, et veuve au bout de cinq ans de mariage, Bird n’était ni portée par un élan romantique ni soutenue par la position d’un époux. Étouffant dans une Angleterre qui lui imposait une vie domestique, elle trouva dans les espaces lointains une terre où elle se réalisait. Son épanouissement personnel était inversement proportionnel aux difficultés physiques qu’elle endurait dans ses voyages. Précisément, dans ces territoires apparemment hostiles, où la fatigue physique se mêlait à une solitude extrême, elle put exprimer ses opinions et donner une direction à sa vie. En Perse, un pays que les Britanniques et les Russes se disputaient, gouverné par une dynastie Qadjar qui jonglait avec des présences étrangères, dans un système — tant britannique que persan — qui cantonnait les femmes à la sphère privée, la voix de la voyageuse put se faire entendre. 

22Le domaine religieux fut également pour elle un territoire d’observations. Contrairement à sa cousine Mary Bird (1859-1914) qui s’impliqua dans une mission chrétienne (la Church Mission Society) en 1891, Isabella Bird refusa la fonction de missionnaire, tout en observant les concurrences entre Américains et Britanniques. L’observatrice devint commentatrice:

The subject of Christian missions in Persia is a very interesting one, and many thoughtful minds are asking whether Christianity is likely to be a factor in the future of the Empire ? As things are, no direct efforts to convert Moslems to Christianity can be made, for the death penalty for apostasy is not legally abolished, and even if it were, popular fanaticism would vent itself upon proselytes. It must be recognised that the Christian missionary is a disturbing element in Persia. He is tolerated, not welcomed, and tolerated only while his efforts to detach people from the national faith are futile. Missions have been in operation in Persia for more than fifty years, and probably at the present time there are over seventy-five missionaries at work in the country. If the value of their work were to be judged of by the number of Moslem converts they have made it must be pronounced an absolute failure. (Bird II, 233)

23La littérature de voyage permettait de présenter l’islam aux lecteurs occidentaux et le lien récurrent entre violence et islam qui correspondait à la vision dominante se refléta dans les remarques de Bird. Mais la voyageuse ne donna aucune description des rites religieux et fixa son regard sur la présence occidentale en Perse. Elle inséra sa voix parmi celle des hommes politiques de son époque et se prononça sur l’avenir de l’empire britannique. En cette période de rivalités (allemandes, ou encore russes, à travers le Grand Jeu), des tensions se firent jour. Bird s’inscrivit dans cette réflexion et son jugement sur le travail des missionnaires fut sévère. Son autorité s’imposa à travers sa connaissance du terrain et, sans jamais utiliser la première personne du singulier, mais plutôt une forme passive et modale, elle dénonça un bilan catégoriquement négatif.

24La voyageuse se plaçait dans la continuité des missions impériales qui utilisaient les missionnaires dans leur politique d’intervention. Les missionnaires en Perse furent bien en concurrence avec d’autres, notamment celles des Belges et des Américains. La démarche prétendument « civilisatrice » des forces en présence fut reconnue. Cependant, en observant l’échec des Chrétiens dans leur prosélytisme, Isabella Bird pointa les limites d’une politique dans une région convoitée par des forces étrangères. En n’étant ni missionnaire, ni représentante officielle, elle s’arrogea le droit de juger les acteurs locaux, tel un œil témoin qui évaluait la pertinence d’une intervention. Dans Journeys to Persia and Kurdestan apparaissent des diplomates, des soldats, des missionnaires, des médecins qui participèrent au monde anglo-iranien sans comprendre la réalité du terrain. Ce fut précisément cet échec qui fut perçu par la voyageuse, à la différence des représentants politiques.

25Derrière un voyage qui, au départ, allait à l’encontre des conventions victoriennes, se profilèrent des réflexions qui tantôt adhérèrent aux discours coloniaux et tantôt s’en écartèrent. Isabella Bird fit partie de ces femmes qui saisirent l’aventure impériale comme un espace de liberté à conquérir, refusant la vie domestique qui l’attendait chez elle. Dans cet entre-deux, la faille devint l’espace de parole :

Remembering the unwholesome traditions of his throne and dynasty, we must give him full credit for everything in which he makes a new departure. Surrounded by intrigue, hampered by the unceasing political rivalry between England and Russia, thwarted by the obstructive tactics of the latter at every turn, and with the shadow of a Russian occupation of the northern provinces of the Empire looming in a not far distant future, any step in the direction of reform taken by the Shah involves difficulties of which the outer world has no conception, not only in braving the antagonism of his powerful neighbour, and her attempted interference with the internal concerns of Persia, but in overcoming the apathy of his people and the prejudices of his co-religionists. (Bird II, 256)

26La voyageuse observa la politique en Perse au sein d’un jeu politique et diplomatique. Les critiques se firent multiples envers le pouvoir royal incarné par le représentant de la dynastie Kadjar, Nasserdine Shah (1848-1896), qui jonglait avec les deux puissances russe et britannique, qui n’hésitait pas à donner des monopoles aux forces étrangères en présence et qui fut assassiné à Téhéran en 1896, et envers le peuple persan qui fut assimilé à des Orientaux indolents, soumis et totalement sous l’influence de leur religion. Bird adopta un regard dominateur face aux Persans, comme si elle participait de manière indépendante à la scène locale. En assumant un pouvoir d’expression dans ses écrits, elle s’appropria un droit de parole et de jugement sur les affaires impériales de son pays. La Perse fut un refuge temporaire qui donna vie à une voix.

27Mais au-delà de la position d’écrivaine qu’elle acquit à travers la publication de ses multiples récits et la renommée qui s’ensuivit, Isabella Bird expérimenta un espace de liberté dans chacun de ses voyages. Dans Journeys to Persia and Kurdistan, la voyageuse déclara entrer dans des terres non explorées. La Perse apparaissait comme un horizon infini. Isabella Bird exprima le plaisir de la solitude dans une terre qui se transformait en un pays des origines, un paradis retrouvé, une utopie féminine. Que la destination fut le Tibet, l’Australie, l’Amérique, la Perse, ou la Chine, ces parenthèses pastorales jalonnèrent les récits d’Isabella Bird. Il y eut alors une pause qui s’apparenta à une respiration du texte. Si Edward Saïd attaqua l’exotisme des orientalistes peignant un tableau figé, « a reservoir of infinite peculiarity » (Saïd 130), le voyage au féminin fut ici une expérience d’auto-détermination :

There is something exciting in the prospect of travelling through a region much of which is unknown and unmapped, and overlooked hitherto by both geographical and commercial enterprise ; and in the prospective good fortune of learning the manners and customs of tribes untouched by European influence, and about whose reception of a Feringhi woman doleful prophecies have been made. (Bird I, 338)

28L’enthousiasme de la voyageuse se fit visible lors de ces instants où elle se créa un espace à elle — espace qu’elle présenta comme vierge, loin de la civilisation occidentale. Vita Sackville-West partagea ce même enthousiasme quelques années plus tard, en 1921 (voir Chamlou 131) en donnant une dimension romantique à ce voyage en Orient qui permit un espace d’expression à une femme. Le statut de « Feringhi woman » fut libérateur, tant dans ses mouvements et déplacements que dans ses pouvoirs d’analyse et de critique. Une identité nouvelle fut bien trouvée dans cette expérience. La voyageuse découvrit des terres désertes, inexploitées et utilisa l’expression « monarch of all I survey » (Bird II, 224) — expression qui fut reprise dans l’ouvrage central de Mary Louise Pratt, Imperial Eyes — pour expliquer sa position. La puissance de sa situation fut générée non pas tant par la force de l’Empire britannique mais par l’étendue infinie d’un paysage, qu’il fût désert ou montagne.

29Dans ses lettres-récits, Isabella Bird osa des écarts politiques, sociaux et genrés. À contre-courant de son temps, elle multiplia les disciplines : elle fut la première femme à entrer à la Royal Photographic Society et à la Royal Geographical Society. Bien qu’elle ne soutînt pas les Suffragettes et ne prît jamais part au mouvement féministe, sa vie entière fut une preuve des avancées qu’elle estimait nécessaires concernant le rôle joué par les femmes dans la société. Elle rejoignit une autre grande figure, Gertrude Bell, dont la position anti-suffragiste fut ouvertement publiée dans un article du Times du 20 août 1908. La récente acquisition par la National Library of Scotland des archives de John Murray inclut une correspondance fournie entre Bird et son éditeur de même que ses archives photographiques. Sur un ensemble de 140 photographies de voyages, 33 montrent des paysages et des portraits persans et ses lettres à Murray révèlent sa passion pour la photographie et ses inquiétudes face à sa position de femme photographe (voir http://digital.nls.uk/​jma/​) Rares sont les voyageuses qui laissent derrière elles un tel corpus (récits, lettres publiées et photographies) qui nous permettent aujourd’hui de comprendre la place complexe qu’elle occupait en cette fin de xixe siècle. Son exceptionnelle renommée (après sa mort, sa célébrité fut comparée à celle de la reine Victoria et de Florence Nightingale) la poursuivit après son décès.

30Isabella Bird, ne peut pas être seulement désignée comme « lady traveller », car elle fut aussi une « lady photographer ». Contrairement à de nombreuses voyageuses et photographes, les archives ne restèrent pas entre les mains de sa famille. Durant son voyage en Perse, elle eut la possibilité d’observer les opérations d’un photographe militaire. À son retour à Édimbourg, Sir Frederick Sleigh Roberts (1832-1914), commandeur en chef de Madras et d’Inde, lui envoya les cyanotypes du photographe pour les utiliser dans son récit. Mais Bird n’obtint pas d’autorisation de publication, des intérêts militaires étant en jeu. Elle décida alors de prendre des leçons de photographie avec Howard Farmer au Regent Street Polytechnic de Londres en 1892 et suivit les conseils d’autres « travel photographers ». En mars 1897, elle écrivit à John Scott Keltie (1840-1927), secrétaire de la Royal Geographical Society, pour le remercier :

As you originally put me in the way of getting me a camera and starting on photographing through Mr. Thomson, you may be interested to hear that I am bringing back 1200 photographs (from East Asia). I am almost ashamed to say that photography has become a complete craze. I like it better than any pursuit I ever undertook. (Felber 234)

31L’engagement fut total. L’excitation et l’engouement que générèrent les voyages furent soudain infinis. Isabella Bird se lança dans d’autres domaines réservés aux hommes. Vêtue d’une robe à crinoline, elle imposa son regard sur les scènes du monde et saisit avec une passion assumée des instants d’exaltation. Paysages et portraits vinrent bientôt accompagner ses récits. Elle prit des cours avec le photographe voyageur John Thomson (1837-1921), qui avait été nommé instructeur à la Royal Geographical Society en 1886. En incluant désormais des photographies dans ses récits, Bird voulait asseoir son autorité. Après le voyage en Perse, en janvier 1894, elle embarqua avec sa propre caméra en Asie de l’Est : Corée, Japon, Manchourie, Sibérie, Chine. De la Corée, elle déclara à John Murray : « Photographing has been an intense pleasure. I began too late ever to be a photographer, and have too little time to learn the technicalities of the art: but I am able to produce negatives which are faithful, though not artistic, records of what I see » (Stoddart 277). L’aventure photographique prit toute son ampleur en Chine, au Japon et en Corée (comme le prouvent les archives de la National Library of Scotland) et devint un centre d’intérêt majeur pour elle.

32Journeys into Persia and Kurdestan présenta également des réflexions sur le statut des diverses minorités tant linguistiques que religieuses en Perse. Isabella Bird se pencha sur la situation des Zoroastriens, des Juifs, des Nestoriens, des Arméniens, de la tribu Bakhtiari et des Bahais (religion monothéiste qui émerge en Perse au milieu du xixe siècle et qui s’inscrit dans la mouvance chiite ésotérique et critique à l’égard du clergé dominant). Le pouvoir britannique avait choisi de nommer des représentants Bakhtiari pour assurer sa propre influence. Il avait également pris sous sa protection la population chrétienne arménienne d’Azerbaïdjan. Après le traité de Turkmanchai signé en 1828, entre la Perse et la Russie, la Perse avait perdu ses territoires septentrionaux (essentiellement peuplés d’Arméniens et d’Azéris) et les Arméniens avaient montré leur désir d’émigrer en Russie. La voyageuse donna voix à des populations opprimées par le régime dominant :

A « tribute insurrection », on a larger or smaller scale, is a common autumnal event. The Khans complain of being oppressed by « merciless exactions ». They say that the tribute fixed by the Shah is « not too much », but that it is doubled and more by the rapacity of governors, and that the people are growing poorer every year. They complain that when they decline to pay more than the tribute fixed by the Amin-es-Sultan, soldiers are sent, who drive off their mares, herds of cattle, and flocks to the extent of three, four, and five times the sum demanded. (Bird II, 128)

33Les remarques de Bird devinrent progressivement politiques et sa voix rejoignit celle des spécialistes de l’Orient qui évaluaient les situations locales qui seraient potentiellement insurrectionnelles. La voyageuse apporta sa contribution et sa réflexion, comme plus tard Gertrude Bell (1968-1926) et T. E. Lawrence (1888-1935) dans la compréhension des pays orientaux. Les populations concernées étaient susceptibles de jouer un rôle de relais dans l’entreprise coloniale dans le but politique de diviser pour régner et de réduire les concentrations de pouvoir. Les observations topographiques du pays bakhtiari furent d’une grande utilité pour le pouvoir britannique car Isabella Bird fut la première à noter que la rivière Karun ne prenait pas sa source au pied du mont Zardakuh mais plus au nord dans le Kuh-e-Rang (le Karun ouvrait la voie à la navigation internationale dans le Golfe Persique, permettant de résister à la présence commerciale russe dans le nord de la Perse, de créer un axe stratégique de protection du Raj britannique et d’ouvrir un axe géopolitique et stratégique d’une ampleur régionale et mondiale). De plus, la condition de ce peuple nomade pratiquant la transhumance et aspirant à la liberté trouva un écho tout particulier dans sa propre stratégie de libération.

34Dans une de ses lettres du Colorado, écrite à sa sœur Henrietta, Isabella Bird avait écrit: « it is so sad that you can never see me as I am now with an unconstrained manner, and an up-to-anything free-legged air » (Letters 184). Le terme « free-leggism » fut décliné à plusieurs reprises: « I wished you could have seen me galloping on that large horse in my ragged Hawaiian dress with huge hounds galloping with one the very picture of outlawed ‘free-leggism’ » (180), « I fear I shall grieve to look my last on its peerless grandeur and the associated ‘free-leggism’ » (181). Chaque voyage fut pour elle une liberté renouvelée — liberté de se mouvoir, de juger et de comprendre la politique et la société du pays, et la Perse participa pleinement à cet élan.

Conclusion

35Loin de toute forme de dilettantisme, cette femme indépendante fut consciente de l’importance stratégique de son séjour et des informations géographiques et donc militaires qu’elle pouvait apporter à travers son récit et ses photographies. En voyageant, elle participa à la présence britannique sur le sol persan et fit donc partie du projet impérial. Cependant, son statut de voyageuse rendait sa position plus complexe, imbriqué dans une quête de liberté individuelle et un discours féminin en construction. L’aventure du voyage se transforma en une aventure subversive : l’histoire transcrite par une femme, à travers des angles, des intérêts et des perspectives différents, donnant naissance à une nouvelle esthétique aux couches multiples, à l’intersection entre l’histoire et la littérature. Très loin de l’image passive de la muse, Isabella Bird remplit une fonction nouvelle : celle d’agente et d’autrice et surtout de voyageuse, ouvrant la voie à d’autres révélations persanes, comme celle que connut Vita Sackville-West trente ans plus tard :

Everything begins to recede : home, friends ; a pleasant feeling of superiority mops up, like a sponge, the trailing melancholy of departure. An effort of will ; and in a twinkling I have thought myself over into the other mood, the dangerous mood of going-out. How exhilarating it is, to be thus self-contained ; to depend for happiness on no material comfort ; to be rid of such sentimentality attached to the dear family ; to be open, vulnerable, receptive. If there is a pain growling somewhere in me, I shall ignore it. Life is too rich for us to stick doggedly to the one humour (Sackville-West 33-34)

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Bibliographie

Ouvrages cités

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Pour citer cet article

Référence électronique

Laurence Chamlou, « Dans les marges de l’orientalisme britannique : le cas d’Isabella Bird et de Journeys to Persia and Kurdestan (1891) »Cahiers victoriens et édouardiens [En ligne], 99 Printemps | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 11 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cve/14469

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Auteur

Laurence Chamlou

Laurence Chamlou est Maître de conférences-HDR à l’université de Reims où elle enseigne la littérature britannique et la traduction. Elle a publié Mirages persans. Les récits de trois voyageuses au tournant du xxe siècle (UGA Éditions, 2022), Lettres persanes de Gertrude Bell (Épure, 2013), et Orientalisme et féminisme (Épure, 2017). Elle travaille actuellement sur les récits de voyageuses britanniques en Orient et la traduction de la poésie persane en anglais.
Laurence Chamlou teaches British literature and translation at the University of Reims. She has published Mirages Persans. Les récits de trois voyageuses au tournant du xxe siècle (UGA Éditions, 2022), Lettres persanes de Gertrude Bell (Épure, 2013), and Orientalisme et féminisme (Épure, 2017). She is currently working on the accounts of British women travellers in the East and the translation of Persian poetry into English.

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