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Communications

Le viol : un crime spécifique. Quelques pistes de réflexions issues de l’anthropologie

Véronique Nahoum-Grappe

Résumés

Cet article tente de définir les viols « en temps de guerre » d’un point de vue non juridique, mais issu des sciences sociales : ce terme relève d’un cliché qu’il faut déconstruire pour mieux décrire les faits : les « viols systématiques » commis en ex-Yougoslavie (1991-95) sont différents en termes de sens politique et de pratique concrète de ceux qui sont décrits plus classiquement comme récompense et butin des guerriers en cas de victoire militaire. De plus, les « viols en temps de guerre » doivent être inscrits dans leurs contextes historiques, et aussi en situation en temps réel. Ces crimes sexuels doivent alors être envisagées comme des tortures relevant d’une situation d’impunité, dans une logique de domination ; ce sont des crimes de souillure où la honte et la culpabilité basculent du côté de la victime et dont l’usage politique délibéré en tant que tactique destinée à détruire le tissu social de la population civile ennemie est à investiguer de façon spécifique (comme par exemple actuellement dans la guerre en Ukraine (2022-20??).

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Texte intégral

  • 1 Fiodor Dostoïevski, Crime et Châtiment (1866), 1996, Paris, Actes Sud, trad. André Markowicz, p. 62
  • 2 Ibidem, p. 65-66.

1Tout au début de Crime et Châtiment1, le jeune héros, Rodion Raskolnikov croise dans la rue une très jeune fille habillée et marchant bizarrement, et qui s’effondre sur un banc : « c’était étrange et terrifiant de voir une telle chose […] Il avait devant lui un petit visage si jeune, d’environ seize ans et même peut-être seulement quinze, petit, joli, tout blond, mais empourpré comme enflé. La jeune fille, semblait-il ne comprenait plus grand chose. Et tous les signes montraient qu’elle n’avait que faiblement conscience d’être à l’extérieur ». Il comprend qu’elle a été enivrée, abusée, violée, mal rhabillée et jetée dehors dans la rue ; il voudrait la protéger d’un autre prédateur qui rôde autour d’elle, assurer la sécurité de son retour chez elle. Mais tout se complique dans cette scène mineure, périphérique, extérieure à la trame du roman, et finalement, il abandonne la partie : « et qu’est-ce qui m’a pris moi de vouloir aider les gens ? […] La pauvre fillette dit-il regardant l’angle déserté du banc. Elle reviendra à elle… elle va pleurer, et puis sa mère qui l’apprendra […] D’abord ce seront les coups et puis le fouet ça fera mal et ça fera honte et je parie elle la chassera […] Après tout de suite l’hôpital […] puis encore le retour à l’hôpital […] le vin, les tavernes. Et encore l’hôpital, et d’ici deux à trois ans… une invalide et toute sa longueur de vie ce sera dix-neuf ou même dix-huit ans. Est-ce que je n’en n’ai pas vu tant des comme ça ? Et comment est-ce que ça leur arrivait ? Toujours comme ça que ça leur arrivait… Zut ! Mais tant pis ! c’est normal à ce qu’ils disent. Un pourcentage il paraît […] Splendides ces mots qu’ils peuvent avoir : ils sont si apaisants si scientifiques. Ils disent le pourcentage et donc sans doute pas la peine de s’inquiéter. Qui doit partir chaque année2 ». La traduction d’André Markowicz choisit de serrer au plus près, comme un voilier sur sa gîte, l’écriture « non écrite » du grand auteur, secouée de brisures, de morceaux de phrases inachevées. Mais ces quelques extraits de ce passage secondaire, sans suite dans le roman, offrent une image significative du viol « ordinaire », en plein milieu du XIXe siècle, dans une grande cité russe en temps de paix, dont les élites partagent une même culture européenne – on sait que l’auteur a dévoré, jeune, de nombreux classiques littéraires français de son temps.

  • 3 Voir par exemple, Lilian Mathieu, « La prostitution, zone de vulnérabilité sociale », Nouvelles Que (...)
  • 4 Voir ce roman autobiographique (dont Benoite Groult a dit « ce livre pourrait avoir cent ans et avo (...)

2Si on devait retrouver toutes les situations de viols dans l’immense champ littéraire romanesque européen des XIXe-XXe siècles, je pense que non seulement on serait étonné du chiffre effrayant des cas d’héroïnes féminines (plus ou moins centrales dans le récit) victimes de violences sexuelles, mais aussi de la plate répétition d’un même scénario de base, lié à la spécificité de ce type de criminalité : des jeunes filles en situation de vulnérabilités cumulées, économiques (occupant des emplois précaires et dévalorisés, comme ouvrière, serveuse, domestique, emplois nombreux dans les faubourgs des villes dangereuses), affectives (donc sociales) en cas d’abandon ou de maltraitance parentale. Toutes ces conditions accroissent leur fragilité dans l’espace public et les possibilités souvent ponctuelles, mais systémiques d’une mauvaise rencontre, ou d’une situation d’emprise : la beauté physique, ce rêve social, met alors en danger la jeune fille vulnérable, isolée, errante seule dans l’espace public, sans protection vis-à-vis des prédateurs, parfois ses employeurs. Un premier viol plus ou moins violent et/ou pervers (ici la victime sera enivrée) a lieu, ce qui provoque une bascule de vie. Battue, punie, chassée du foyer familial qui aurait dû la protéger, elle meurt avant ses 20 ans après quelques années de déchéance entre prostitution et hôpital, dans le « pourcentage » de Raskolnikov. Effectivement les trajectoires de personnes prostituées sont marquées par une surreprésentation des violences sexuelles en amont3, et une surmortalité en bout de course « toujours comme cela que ça leur arrive ». Le viol est de toute façon la méthode principale du proxénète pour arriver à ses fins4.

  • 5 Ce rapprochement avec un seul cas se trouve réalisé magnifiquement dans un « romain vrai » par l’hi (...)
  • 6 Toute la société européenne entre le Moyen Âge et le milieu du XXe siècle semble concernée par cett (...)

3« Combien en ai-je comme cela ?» pense le héros du roman de Dostovïeski. Quand une seule tragédie devient un cas perdu au milieu d’un « pourcentage » statistique, il se produit un effet d’éloignement du tragique d’une seule histoire de vie, et d’effacement du visage de la victime. Dans le cas cité ci-dessus, le jeune héros est à la fois ravagé par cette rencontre dans la rue, avec un visage joli, et un destin affreux, celui qui aurait pu aussi menacer sa sœur : il est terrassé par cet effet de banalité dû à un trop grand nombre de cas similaires. La statistique sèche les larmes, et fait de la masse de ces crimes de viol si nombreux et qui finissent si mal, une simple donnée à l’horizon du monde réel. Ainsi, l’abîme vertigineux de souffrances et d’infamies pour un seul cas rencontré5 se retrouve nivelé, raplati, frappé d’invisibilité, quand il est trop répété. Le jeune héros taraudé par l’injustice de ces destins féminins, immense réalité sociale contre laquelle il ne peut rien, et que de nombreux travaux confirment6, tentera une solution catastrophique : se battre contre le mal par le mal.

Le viol : crime de souillure et crime continu

  • 7 Cf. par exemple Yvonne Knibiehler, La virginité féminine mythes fantasmes émancipations, Paris, Odi (...)

4Contrairement au meurtre crapuleux ou vengeur, qui détruit la vie de la victime, mais pas son honneur, le viol est une torture qui massacre la valeur identitaire d’un être humain dont la destruction physique n’est pas le but premier : la destructivité et la production de douleur du crime se continuent dans la durée : c’est donc un crime continu, contrairement au meurtre qui met un point à la ligne à une histoire de vie. C’est l’effet de souillure, quand la honte est portée par la victime « salie », qui implique la durée du geste destructeur du viol. Au travers du corps, il vise très précisément l’âme, terme auquel on peut enlever sa connotation religieuse pour en garder la force sémiologique. L’âme comprend toute l’identité non corporelle, consciente et inconsciente, exprimée aussi par le corps (un souffle, un regard, une manière de pencher la tête). Tout cela est atteint par la double souillure du viol : d’abord, celle, physique, au moment de l’acte, car c’est celle, celui, sur laquelle, lequel, on crache qui doit se laver (de nombreux témoignages de victimes de viols attestent de ce désir de se laver, prendre une douche, après les faits, ce qui détruit les preuves). Puis, immédiatement après, la seconde souillure, morale, cette « tache » qui ne se lave pas et détruit l’identité sociale surtout des femmes, encore plus dans des cultures où leur honneur « de genre » consiste en la maîtrise de leur propre sexualité, donc de leur virginité7. Les suicides après un viol sont alors un grand risque : ne pas mourir est un effet du crime continu parfois pire que la mort. L’effet de salissure, de dégout de soi, se produit chez la victime qui survit parce que la violence du viol ne vise pas la personne physique mais la personne sociale (sa dignité, son honneur, sa réputation). D’ailleurs cette survie joue aussi sa partie dans la décriminalisation culturelle du viol, perçue comme moins grave que le meurtre. Pour les hommes, dont la sexualité précoce et extraconjugale est perçue plutôt comme une performance positive, car preuve de leur virilité, l’honneur consiste à être les gardiens par la violence au besoin de « la vertu » des femmes de la famille, qui tiennent à leur sexualité plus qu’à leur intelligence ou leurs choix éthiques.

5Si ce crime est tellement fréquent, commun, et socialement globalement consenti, c’est aussi parce qu’il n’apparaît pas comme si grave pour le responsable masculin (le plus souvent) des faits, perçu plus comme un homme ordinaire que comme un criminel. L’image culturellement valorisée de l’homme viril, taraudé par le désir sexuel, vient comme « décriminaliser » celle du violeur. Le viol est condamné dans la plupart des textes religieux et des codes culturels écrits et connus. Toutefois la tragédie individuelle qu’il déclenche est non seulement effacée par la bascule de la honte (physique et sociale) et de la culpabilité (morale) du côté de la victime, mais aussi par cette « humanisation » d’un bourreau de ce fait exonéré d’une partie de la souffrance qu’il cause. D’où une plus grande possibilité d’échapper dans le déni subjectif intime à une perception juste de son crime, et une plus grande chance d’impunité sociale, donc juridique.

6Le premier trait de ce type de crime, son effet de souillure de la victime, rend en partie compte de cette courbure culturelle et sociale qui dulcifie les perceptions collectives (et individuelles) surtout avant la seconde moitié du XXe siècle.

7Dans un système de croyance, religieux et/ou purement social, qui accorde à la sexualité féminine une valeur identitaire déterminante, la honte de la victime est extrême après le viol et la perte de la virginité. En effet, dans les milieux privilégiés, chez les élites bourgeoises du XIXe siècle par exemple, elle sera souvent mise au couvent après l’abandon (parfois) forcé de son enfant, dans un cadre de surmortalité importante due aux tentatives d’avortements définis comme crimes majeurs. Dans de nombreuses aires culturelles, on constate ces effroyables crimes d’honneur familiaux encore au XXIe siècle : le père humilié, profanant le devoir de paternité qui oblige à la protection des enfants, va tuer sa fille, et non pas le violeur, pour sauver l’honneur de la famille. Mais il faut rappeler à nouveau que le destin statistique majoritaire des filles et femmes violées appartenant aux couches sociales défavorisées, et souvent mises à la rue enceintes, est de nourrir le juteux marché des mafias de la prostitution, dans un cadre de sur-morbidité et mortalité. L’effet de souillure suivra le fil des générations, et la figure du « bâtard » va hanter la littérature et les canapés des psychanalystes. Cet effet de souillure touche plus les victimes de sexe féminin. En effet, l’homme ou le garçon violé, est victime lui aussi de la honte de la première salissure, une honte qu’il peut mieux garder secrète, n’étant pas menacé de grossesse – ce théâtre spectaculaire du corps féminin – et son honneur de genre échappant au tabou de la virginité et d’une sexualité non maitrisée. Il pourra cependant connaître des souffrances intimes extrêmes et des traumatismes majeurs, le viol d’un homme étant non seulement une humiliation, mais aussi une atteinte à son identité masculine ; il est traité « comme une femme ».

  • 8 Toute l’identité féminine est enfermée « dans son utérus », l’expression se retrouve depuis Hippocr (...)

8Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, le tabou de la virginité tend à tomber en désuétude dans les sociétés occidentales : la femme est de moins en moins « tota mulier in utero8 », et voit son honneur et sa dignité tenir de plus en plus à son éthique et son excellence professionnelle, et moins à l’exercice de sa sexualité qui perd son effet tragique de souillure. Cette sexualité relève de plus en plus du libre arbitre intime des partenaires. La liberté sexuelle dans notre culture contemporaine de films et de séries à succès est devenue une évidence à la fin du XXe siècle dans l’aire culturelle occidentalisée. Demeure néanmoins une sourde dévalorisation culturelle et sociale, dont témoigne le succès dans les cours des établissements scolaires et dans la rue des injures comme « P. ! » et « Enc. ! », en usage massif dans les disputes contemporaines, et ce même chez les jeunes filles. Pourquoi les fonctions organiques du corps humain sexué servent-ils de lexique aux haines collectives ? Voilà une question à laquelle l’anthropologie pourrait répondre dans une autre réflexion.

9Tout viol est une torture, donc un crime de domination.

10Tout viol est une torture, toute torture est un viol, qui utilise l’humiliation et la souffrance de la victime à des fins de domination, qui une fois cassée, détruite, avoue « tout », aveu qui précède l’asservissement. Le viol utilise la sexualité comme instrument de torture : faire l’amour, ce comble du rêve amoureux, est mué en son contraire, à savoir faire la haine. L’acte sexuel convertit le mépris ou la haine de l’ennemi en action physique. Cette rage du corps dans l’acte sexuel violent, une pénétration pensée comme un acte d’invasion identitaire devenu réel, donc « vrai », parce qu’il est physiquement éprouvé, produit deux souffrances, contrairement à celle d’une pénétration par un couteau ou une balle, la souffrance physique extrême se double d’une atroce douleur morale. Comme s’il s’agissait de faire entrer le sens de cette haine et/ou de ce mépris jusqu’au plus profond de la subjectivité physique de la victime. En ce sens, la pénétration violente fait la haine au sens où elle l’accomplit, la réalise dans la vérité du monde physique jusqu’au plus profond de l’intimité corporelle et subjective de son objet. Pour pouvoir s’accomplir, cet acte demande un certain confort autour du corps du bourreau, tenu de se dénuder partiellement, de se découvrir et montrer son dos, ce qui suppose sa supériorité, au moins physique. Le violeur domine toujours la situation en temps réel, et ce confort ponctuel est une condition de possibilité de son crime.

11Le viol en tant que torture est donc toujours un crime de domination au moins physique et en situation réelle, quand la victime n’a aucune chance. L’avantage du rapport de force est alors en faveur de l’agresseur, ce qui n’est pas le cas de nombreuses autres situations de violences, et ce qui accroît la facilité de son action comme sa laideur morale, son injustice et sa cruauté. Entre un groupe de soldats en armes et une enfant, une famille désarmée de tous les âges et sexes, entre un adulte, un père, et un petit enfant, l’inégalité des forces en présence fait du crime de viol une violation des règles du combat à égalité, et des normes de civilisation minimales qui prescrivent de sauvegarder, prendre soin dans l’espace public des plus vulnérables. Cette inégalité physique peut se doubler d’une autorité morale et sociale, quand le violeur est le « chef » masculin qui porte l’uniforme, les médailles, quand il est celui qui incarne les richesses, l’État, le savoir ou le sacré. L’emprise en terme de rapport de force comme d’autorité sur une victime qui cumule les vecteurs de vulnérabilités (âge, l’enfance par exemple crée un dramatique déficit d’intelligence situationnelle, pauvreté, position sociale « inférieure », handicap, partage non réfléchi d’une culture populaire valorisant la sexualité virile agonistique, etc.) se voit démultipliée, ce qui accroit la facilité de l’acte, donc de sa cruauté. La victime « innocente » en ce sens est souvent confiante (dans un premier temps) face au prédateur plus âgé et auréolé des signes culturels liés aux grandes valeurs sociétales. Le viol est alors un crime de profanation, et sa forme est celle de la cruauté, dans le confort d’un rapport de force asymétrique sans danger, et de la probabilité d’une impunité à venir, vu la faiblesse en termes hiérarchiques de la victime. Le comble du viol de profanation est celui des enfants, comme des personnes handicapées. En ce sens, le crime de viol constitue donc un crime contre le lien social, contre l’humanité au sens second de ce terme (non-juridique) : la solidarité, cette valeur inscrite sous le nom de « fraternité » aux côtés de celles de la liberté et de l’égalité dans notre constitution, et qui devient, entre plus forts et plus faibles, une forme de civilité « civilisée », est ici aussi violée. Plus largement, le viol d’un animal, sa torture, est aussi un crime de profanation contre le vivant.

  • 9 Cf. Véronique Nahoum-Grappe, « L’impunité comme système. Ethnologie politique de la criminalité d’É (...)

12L’inhumanité glaciale d’un système de domination physique et politique où le viol et les tortures sont promues comme « arme » de domination et d’asservissement des populations, en temps de guerre comme en temps de paix, reste masquée par le cliché du viol de pulsion d’un homme trop viril, mais humain néanmoins. Le terme de torture, la condition de domination, même ponctuelle au coin d’un bois, redonnent au viol sa dimension criminelle majeure. Devenue culture de la cruauté dans des communautés non-étatiques (mafias, sectes, etc.), ou bien dans les prisons des régimes dictatoriaux, les pratiques de viols comme moyen de domination entraînent à la longue la perte de ce sol commun qui en temps de paix et d’état de droit, permet le lien social et la confiance minimale envers les institutions9.

13Le viol est un meurtre « de genre », qui touche l’identité sexuée, dont la cible est le moral de la victime, ce qui permet d’économiser l’assassinat physique. Le tyran veut asservir une victime brisée, et terroriser et/ou rendre fous autour d’elle ses proches, qui doivent rester en vie pour être esclavagisés. Car la cause finale du viol comme crime de domination institué dans un système de répression arbitraire d’un état criminel envers sa propre population, est toujours la protection du vol d’état. L’usage politique de la cruauté du viol sert en fin de compte la protection du tyran toujours économiquement prédateur, qui a besoin de la violence et du mensonge pour conforter une domination illégitime, arbitraire, dont l’argent est le « nerf de la guerre ». Les crimes sexuels sont donc plus fréquents dans les situations de domination très concrètes, physiques, institutionnelles et politiques, à plus forte raison dans les cas d’occupation par la violence d’un territoire. Ils ont alors pour fonction de conforter cette domination par la terreur, à défaut de consentement. Le viol comme arme de guerre est la caractéristique des guerres cannibales, qui ont pour optique l’appropriation, la dévoration de tous les biens des vaincus, y compris leurs corps, et surtout leurs âmes. Le viol comme tactique de domination militaire (et donc politique) est un crime qui inverse le processus de civilisation, qui fait rétrograder le progrès si difficile vers une plus grande solidarité entre humains, en deshumanisant tout lien social.

Le viol comme « arme de guerre » : un crime contre la filiation

14Le 22 octobre 2022 Pramila Pattern (représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU) donne un entretien dans le journal Le Monde :

« Des crimes de guerre atroces ont eu lieu en Ukraine : des viols et toutes sortes d’agressions sexuelles ont été perpétrées par les forces russes, de façon souvent systématique avec une brutalité et une cruauté extrême. Les investigations sur des cas précis vérifiés prouvent qu’il s’agit d’une stratégie militaire visant à déshumaniser les victimes et à terroriser la population. Le viol en Ukraine est bel et bien une arme de guerre. C’est le cas depuis longtemps dans de nombreux conflits ».

15Il ne s’agit donc pas ici seulement de violences sexuelles commises entre autres atrocités sur des populations civiles vaincues par des soldats « ivres de vin et de sang » (expression de Flaubert dans son roman Salammbô), autrement dit des viols « de pulsion » qu’une situation de domination physique et politique, donc d’impunité, favoriserait dans les marges d’une victoire militaire. Il s’agit de viols systématiques commis en tant que tactique, « arme » de guerre. Il faut donc distinguer ces deux types de crimes : les viols « en temps de guerre » d’une part et les viols « comme arme de guerre » d’autre part.

16Les viols en temps de guerre font parties de ces « bavures », « erreurs », ou « atrocités » en principe condamnées dans la plupart des règlements militaires des forces armées régulières, mais qui sont commises le plus souvent dans les marges incontrôlées des terres conquises. Ces « atrocités » restent extérieures aux choix tactiques et stratégiques délibérées en cours, et n’ont aucun sens, aucune fonction, du point de vue militaire. Mais sur un terrain dévasté par la guerre et fragilisé par l’éloignement des institutions verticales à l’œuvre en temps de paix, les populations civiles sont extrêmement vulnérables en face d’éventuels exactions, pillages, vols, viols, massacres etc. commis par les nouveaux maîtres des lieux, les soldats de l’armée d’occupation. Ceux-ci risquent d’ailleurs de se multiplier : sans opposition sérieuse en face, ni frein en interne, « ils peuvent tout faire » et dans ce « tout » il y a le vertige de l’absence de limites. Ici, la culture au sein du corps armé, son rapport à l’éthique et au sens de son action, tellement grave puisqu’il s’agit de donner ou de subir la mort, est en jeu. Dans le cadre d’une armée régulière, le partage des valeurs morales de base, les plus simples et profondes, peut entraîner qu’en situation réelle, celle où il serait facile de commettre certains crimes, le combattant soit freiné par sa propre conscience et le respect évident de certains interdits. Tout violeur est pris dans l’étau de son éventuelle conscience, et c’est le vertige de l’impunité que la situation lui permet d’imaginer comme plausible, qui souvent l’aide à franchir le pas.

  • 10 Depuis les années 1990, les sciences sociales se soucient de plus en plus de cette thématique par e (...)

17Une vulnérabilité des populations civiles placées sous la coupe du nouveau pouvoir est donc accrue en temps de guerre, en face d’une armée d’occupation en situation de domination sans cadre. Lorsque règne chez les soldats ou miliciens une culture de la violence, voire de la cruauté comme preuve de virilité, les viols commis seront parfois considérés comme des performances militaires. Si les crimes des soldats sont quelque fois punis par leurs commandants, ils peuvent être aussi encouragés tacitement, voire récompensés par des commandements militaires et politiques qui partagent cette même culture de la virilité. Le plus souvent, ils restent tus dans les guerres du XXe siècle, car les autorités politiques et les responsables des armées régulières « ferment les yeux », ceux-ci restent dès lors en dehors de l’histoire géopolitique des évènements militaires. D’où une sorte d’amnésie théorique sur la question des viols en temps de guerre, même lorsqu’ils furent massifs comme à Berlin occupée par l’armée russe (printemps 1945) ou à Nankin (lors de l’hiver 1937 lorsque les Japonais se sont emparés de la ville, ont massacré et violé à grande échelle ; mais le récit de ces viols sera tardif)10.

18Le cliché sur les viols et autres « atrocités » en temps de guerre, supposés être liés à la fureur virile du guerrier victorieux, et commis « de tout temps », donc inévitables, quasi « normaux », tend à en effacer la gravité morale. Comme le faisait l’élargissement statistique cité ci-dessus, l’allongement du temps en direction d’une espèce d’éternité à peine historique, par l’utilisation du « toujours » tend à ôter la gravité d’une seule action puisqu’elle a « toujours » eu lieu, à chaque fois, dans « toutes » les guerres. Depuis la guerre de Troie, sans cesse réécrite par les auteurs classiques français, les atrocités de guerre s’inscrivent dans les récits comme liées à la fureur enivrée du héros au moment de la victoire contre un ennemi haï, elles peuvent s’expliquer :

  • 11 Racine, Andromaque, 1668, I,2.

« Tout était juste alors, la vieillesse et l’enfance. En vain sur leur faiblesse appuyaient leur défense. La victoire et la nuit plus cruelles que nous, nous excitaient au meurtre et confondaient nos coups. Mais que ma cruauté survive à ma fureur11 ? »

19La nuit, la fureur, l’ivresse de la victoire, la vengeance et l’impunité qu’elle permet, font apparaître comme « justes » pendant une seule nuit de fer, feu et sang, les massacres des ennemis vaincus et l’anéantissement de leur cité. Pillages, rapts de femmes (Racine ne fera pas avouer au noble Pyrrhus des viols) et assassinats à grande échelle de civils de tous âges et sexes sont commis la nuit de la victoire, dans une sorte d’état psychotrope particulier ; et posés comme « justes alors », dans ce contexte d’une seule nuit exceptionnelle. Mais après coup, revenu dans son palais en temps de paix ordinaire, Pyrrhus refuse l’inhumanité d’une cruauté qui survivrait à « sa fureur ».

20Ces « viols en temps de guerre » pratiqués en situation d’invasion victorieuse, ou celle liée à l’occupation des armées victorieuses sur un terrain frappé de désorganisation sociale, doivent être distingués de ce dont parle Mme Pattern ci-dessus : des viols comme tactique délibérée de guerre. Les « classiques » viols de guerre sont un cliché ahistorique qui tend à les légitimer et à les « naturaliser ». La phrase « il y a toujours eu dans toutes les guerres de tous temps des viols et atrocités » est une affirmation non démontrée historiquement. Les études au cas par cas montrent au contraire que les traitements des populations civiles par les armées victorieuses sont hétérogènes en fonctions des divers contextes. Elles sont aussi parfois épargnées et traitées correctement sous certaines conditions, il suffit de relire la Guerre des Gaule !

21Mais si le viol est une « tactique » ou une « arme » de guerre, au même titre qu’une ruse de terrain est une tactique ou qu’un fusil est une arme, le sens des actions est différent.

22Il faut donc différencier trois étages de différenciation et de continuité concernant les crimes de viol : d’une part les viols en temps de guerre, ces pratiques d’appropriations violentes des biens, terres et corps des femmes de l’ennemi vaincu, périphériques à la guerre et dénuées de tout sens tactique ; et d’autre part des viols en tant que torture de répression en temps de dictature. Et enfin, cette étrange et tragique originalité historique des « viols comme tactique de guerre », cette forme particulière décrite par Mme Pattern : en Ukraine, depuis le 24 février 2022, les « atrocités » commises par les forces de l’agresseur, régulières et paramilitaires, – viols, tortures et massacres sont une « tactique » militaire délibérée, seraient une « arme de guerre » aussi légitime, prévue, et pensée que le missile. De nombreux témoignages, sur par exemple la distribution de viagra pour les soldats, la décoration par le président russe des forces militaires impliquées dans les crimes commis dans la zone occupée de Boutcha au printemps 2022, sont des signes, entre autres, qui démontrent non seulement le confort de l’impunité venue des autorités, mais aussi l’injonction voire l’aide logistique à pratiquer ce type « d’action militaire » où le soldat doit y mettre du sien. Violer un être humain est une entreprise qui suppose la domination physique du bourreau « tout puissant » puisqu’armé et représentant en uniforme du nouveau pouvoir victorieux, sa motivation physiologique ponctuelle, et son consentement moral. Il doit lui aussi se dénuder pour un acte dont le spectacle bestial n’est pas très élégant. Ici, au théâtre des pulsions viriles de guerriers enivrés de vin et de sang qui accomplissent la nuit ce que le jour, dessoulés, ils regretteraient peut-être, s’ajoute le sens différent d’une action légitimée et encouragée par les hautes autorités surplombantes, militaires et politiques. L’hypothèse, hélas confortée par de nombreux témoignages de prisonniers ukrainiens échangés sur les viols systématiques d’hommes par les forces militaires russes régulières et irrégulières rend plausible la mise en place d’injonctions plus ou moins explicites venues « d’en haut » des autorités politiques, et pas seulement militaires, sous prétexte de « punir » les prisonniers définis comme « nazis »…

  • 12 Les premières dénonciations publiées des viols systématiques commis par les forces de Belgrade en B (...)

23En enquêtant dans les camps de réfugiés et les zones assiégées dès les années 1991 en ex-Yougoslavie, pour une enquête ethnologique sur « Alcool et Guerre », l’auteure de ces lignes a été stupéfaite d’entendre certains récits, inimaginables pour elle, surtout en plein cœur de l’Europe à la fin d’un XXe siècle, pourtant riche en désastres humains. Il s’agissait des viols systématiques commis et encadrés par les forces militaires et politiques de l’agresseur12. Si les viols sont toujours en temps de paix ou de guerre des conduites de domination où l’humiliation et la souffrance physique sont les leviers d’un asservissement de la victime dans l’assouvissement du bourreau, il est à ma connaissance assez rare qu’un commandement militaire les choisisse tactique de guerre. Le militaire violeur ne peut pas être un héros, et il est improbable que l’ordre « violez ! » résonne avec autant d’évidence sur le champ de bataille que celui de « tirez ! ». Comment comprendre la notion de « viols systématiques » gérés et encouragés par des forces militaires européennes de la fin du XXe et XXIe siècle ?

24Dans la guerre en Ukraine déclenchée le 24 février 2022, dans les lieux occupés par l’armée russe, les viols sont systématiques, délibérés, encouragés par les autorités et donc utilisés « comme arme de guerre » comme, il y a une trentaine d’année en ex-Yougoslavie de la part des force d’invasions et d’occupations dirigées par Belgrade. En étudiant les phrases prononcées par les bourreaux et recueillies au sein des témoignages des victimes dans des conditions de fiabilité et de sérieux destiné à un usage juridique, l’anthropologue peut déceler les signes d’une intention particulière de la part des bourreaux. En effet, lorsque le soldat qui vient de castrer un homme ukrainien lui lance : « tu n’auras pas d’enfants ukrainiens » ou lorsque les violeurs lancent à la femme en sang : « tu n’auras plus d’enfants ukrainiens », un sens particulier vient s’ajouter aux traits distinctifs du crime de viol cités ci-dessus, à savoir le crime contre la filiation. L’envahisseur qui veut russifier « pour toujours » les régions occupées veut s’emparer non seulement de tout le territoire, mais aussi du passé et de l’avenir d’une nation qui, n’existant pas, ne doit pas avoir droit à son espace national dans le temps. Il tente alors d’effacer le passé historique de la nation posée comme n’ayant jamais existé, ni jadis, et bien évidemment, ni dans le futur. Les traces de ce passé, les signes, les emblèmes de la nation dont il est dit non pas qu’elle doit disparaître, mais qu’elle n’est jamais apparue ou née, deviennent des cibles de guerre, de destruction. Ce type de guerre relève d’une entreprise de prédation généralisée à deux niveaux : d’une part l’appropriation de l’espace des vaincus, et d’autre part de celle de son temps historique. Non seulement le passé historique est reconfiguré, avec l’effacement des faits interdits d’avoir existé, D’où le sens des crimes contre la filiation qui tendent à anéantir la prochaine génération, comme ici aussi, le transfert forcé d’enfants ukrainiens, dossier qui a donné lieu à une première incrimination de la CPI le 17 mars 2023 contre le président russe et la responsable, avec l’église orthodoxe russe, de la gestion de tout un système national d’adoptions, et d’internements dans des camps de « russifications » pour adolescents. En intervenant sur la démographie des populations ukrainiennes en zones occupées, non seulement avec ces milliers d’enfants volés à leurs parents et à leurs pays (le dossier nominal rigoureusement construit cite près de 20 000 cas établis à la fin du mois de mars 2023, et les chiffres donnés par les responsables russes de familles « sauvées » est de plus de 700 000, et dont environ 300 000 enfants), devant être russifiés en Russie profonde, mais aussi avec des déplacements forcés massifs de populations locales remplacées par de nouveaux occupants russes, le pouvoir du Kremlin tente de maîtriser surtout l’avenir des espaces conquis, russifiés par force démographiquement, dans la ligne d’une tradition stalinienne.

25Cette appropriation cannibale vise à sa manière l’effacement de la nation dévorée, dont il s’agit de faire disparaitre l’identité collective. Dans les territoires conquis et occupés : la langue et les papiers d’identité sont changés, les monuments emblématiques démantelés, les objets artistiques, musées ou sites pillés voire détruits à l’instar de la célèbre terre noire si riche et rachetée de force par un riche oligarque russe, la rendant ainsi « russe ». Dans les zones occupées, les chants et les images doivent être russes, et c’est tout le paysage d’objets et de sons qui est l’objet de ce travail de « dés-ukrainisation » frénétique. Dans ce contexte, les viols comme « armes de guerre » ne sont pas seulement des « tactiques » de terreur et d’asservissement mais aussi, ils sont pensés comme invasion de l’avenir démographique du pays : il faut que la russification soit « pour toujours et à jamais » ! Si l’Ukraine n’a pas compris qu’elle était définitivement russe, l’occupant va changer sa mémoire historique, violer les sépultures, brûler les drapeaux et empêcher les naissances futures par le viol des femmes, défini alors imaginairement comme une invasion identitaire de l’ennemi collectif qui se transmet au fil des générations. Le viol atteint l’arbre de la filiation collective, dont imaginairement les racines sont situées loin dans le passé commun, et les branches, les fleurs, les fruits portés au loin là-bas, là-haut dans l’espace d’un futur. Le viol est alors une arme non seulement de guerre, mais aussi celle d’un désir d’anéantissement du futur de la communauté porté par chaque génération et qui se voit alors détruit imaginairement. Le viol comme « arme de guerre » prend son sens destructeur de meurtre de la naissance à venir des enfants de l’ennemi. Il vise le lien de filiation, son arbre collectif de transmission dans le temps, transmission imaginée comme héritage culturel commun porté par « le sang », et tente d’en arracher les racines – et donc le passé – comme d’en sectionner fleurs et bourgeons. Violer femmes et hommes de tous les âges, les torturer sexuellement, témoigne du projet d’empêcher la transmission de l’identité collective dans l’avenir. Le viol alors devient pensable et même consenti, encouragé, ordonné, par les pouvoirs politiques qui ont décidé d’une guerre d’invasion pour faire disparaître une nation, non seulement dans l’espace, mais aussi du cours de l’Histoire.

26En conclusion, cet imaginaire de la destruction « pour toujours » de la nation, définie comme devant être effacée de l’histoire et chassée de sa terre, conduit à donner un sens culturel patriarcal assez primitif à l’acte de violer une femme, sens que j’avais rencontré dans une vieille chanson populaire serbe qui affirmait ceci : la femme que tu violes vierge, tous les enfants qu’elle aura après d’autres hommes seront de toi ! Une culture de la virilité fondée sur la croyance d’une transmission des identités collectives par la filiation de père en fils (beaucoup moins de la mère au fils ou à la fille) donne à la sexualité masculine une force symbolique dans la transmission de l’identité nationale au travers des générations en passant par le ventre des femmes. Cette sexualité masculine est investie de pouvoir et d’efficacité « politique » à cause de cette croyance fort banale que le « lien du sang » se transmet de génération en génération surtout par les hommes : si la femme violée porte l’enfant de l’ennemi, ce sont tous les hommes de sa famille, père, mari, fils dont le vainqueur a pris la place. Le viol d’une femme appartenant à la nation vaincue devient alors « arme » non seulement « de guerre » mais d’invasion identitaire dans le temps. Il apparait dès lors comme un crime contre « le genos » (en grec, la naissance), et relève d’une entreprise génocidaire au sens étymologique et anthropologique du terme, mais non juridique, que les tribunaux pourraient pourtant prendre en compte.

27Enfin, forcer, quelles que soient les méthodes, un jeune soldat au viol en temps de guerre est aussi un crime contre sa propre sexualité, et contre la sexualité humaine en général, qui se retrouve pervertie dans le contraire de son sens minimal. Au lieu de donner plaisir et vie, la sexualité humaine devient l’arme qui produit souffrance physique et mort psychique. En temps de guerre, ce n’est plus le sadisme psychiatrique qui est à l’origine de ces pratiques transgressives, comme souvent en temps de paix, mais une organisation d’ensemble qui contraint plus ou moins violemment les acteurs principaux, les soldats, deuxièmes couteaux en première ligne, à une jouissance sadique. En ce sens le viol « comme tactique de guerre » est un crime contre l’humanité du jeune soldat, que l’on force à jouir de la souffrance d’autrui, même si nombre d’entre eux ne se forcent pas.

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Notes

1 Fiodor Dostoïevski, Crime et Châtiment (1866), 1996, Paris, Actes Sud, trad. André Markowicz, p. 62.

2 Ibidem, p. 65-66.

3 Voir par exemple, Lilian Mathieu, « La prostitution, zone de vulnérabilité sociale », Nouvelles Questions Féministe, 2002/2, vol. 21, p. 55-75.

4 Voir ce roman autobiographique (dont Benoite Groult a dit « ce livre pourrait avoir cent ans et avoir été écrit hier ») de Jeanne Cordelier, La Dérobade, Paris, Hachette, 1976.

5 Ce rapprochement avec un seul cas se trouve réalisé magnifiquement dans un « romain vrai » par l’historien Ivan Jablonka, Laëtitia ou la Fin des hommes, Paris, Seuil, 2016, où les viols subis dans l’enfance et la jeunesse de l’héroïne sont liés à un destin tragique.

6 Toute la société européenne entre le Moyen Âge et le milieu du XXe siècle semble concernée par cette statistique massive des crimes sexuels contre les femmes et leurs effets sociaux et démographique spécifiques : les références bibliographiques internationales sont considérables depuis surtout les années 1970. Voir par exemple en France le remarquable Jacques Rossiaud, Amours vénales la Prostitution en Occident XIIe-XVIe siècles, Paris, Aubier, 2010, qui a travaillé les sources judiciaires et décrit ce mécanisme du viol à la prostitution au Moyen-Âge, dans les vallées du Rhône ; Voir également Georges Vigarello, Histoire du Viol, XVIe-XXe siècle, Paris, Le Seuil, 1998. Voir aussi Christine Bard, Fréderic Chauvaud, Michelle Perrot, et Jacques Guy Petit (dir.), Femmes et Justice Pénale XIXe-XXe siècles, Rennes, PUR, 2015. La littérature romanesque du XIXe et XXe siècle fait un large écho à ce thème dans toute l’Europe.

7 Cf. par exemple Yvonne Knibiehler, La virginité féminine mythes fantasmes émancipations, Paris, Odile Jacob, 2002.

8 Toute l’identité féminine est enfermée « dans son utérus », l’expression se retrouve depuis Hippocrate (Ve siècle AC) jusqu’au XIXe siècle…

9 Cf. Véronique Nahoum-Grappe, « L’impunité comme système. Ethnologie politique de la criminalité d’État », in Syrie, le pays brûlé (1970-2021), Paris, Seuil, 2022, p. 116-122.

10 Depuis les années 1990, les sciences sociales se soucient de plus en plus de cette thématique par exemple en France Georges Vigarello, Histoire du viol XVIe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1998 ; Françoise Héritier (dir.), De la violence, 3t., Paris, Éd Odile Jacob 1997 ; Raphaëlle Branche, Fabrice Virgili, et al., Viols en temps de guerre, Paris, Payot, 2011. Voir aussi l’article de Raphaëlle Branche, « Des viols pendant la guerre d’Algérie », Vingtième Siècle, Revue d’histoire, 2002, n°75, p. 123-132. Les travaux de l’historien Stéphane Audouin-Rouzeau sont majeurs sur la culture du soldat, le thème de L’enfant de l’Ennemi 1914-1918, Paris, Aubier, 1995, rééd. Flammarion, 2015, et Combattre : une anthropologie historique de la guerre moderne XIXe XXIe siècle, Paris, Seuil, 2008.

11 Racine, Andromaque, 1668, I,2.

12 Les premières dénonciations publiées des viols systématiques commis par les forces de Belgrade en Bosnie ont été rédigées fin 1992 par le journaliste américain Roy Gutman, correspondant de guerre pour News Day : il a eu le prix Pulitzer pour ces enquêtes et articles que nous avons publiés et traduits en France en 1994, (aux éditions Desclée de Brouwer, Bosnie témoin d’un Génocide), sinon, nos travaux au sein du comité Vukovar Sarajevo de la revue Esprit a donné lieu en France aux premières informations sur « la purification ethnique » et donc ces viols (Cf. le premier article publié dans Le Monde, en janvier 1993 sur ce sujet par l’auteur de ces lignes, et l’ouvrage Vukovar Sarajevo La guerre en ex Yougoslavie (dir.), V NG, éd. Esprit, 1993). De nombreuses recherches, publications, thèses internationales, et bien sur les travaux du TPIY (voir le dossier Bassiouni, rapporteur de l’ONU 1994, en ligne, et les travaux synthétiques de l’universitaire spécialiste Sabina Subasic, comme sa thèse de doctorat de droit international soutenue à l’université de Sarajevo : « Les crimes de violence sexuelle en Bosnie-Herzégovine 1992-1995 ») ont amené à établir une fourchette du nombre des victimes des viols systématiques en Bosnie, entre 20 000 et 50 000 femmes (les viols en Croatie, les viols d’hommes, d’enfants, attestés et nombreux, ne sont pas compris dans cette fourchette).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Véronique Nahoum-Grappe, « Le viol : un crime spécifique. Quelques pistes de réflexions issues de l’anthropologie »Criminocorpus [En ligne], 25 | 2024, mis en ligne le 07 mai 2024, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/criminocorpus/14947 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11n94

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Auteur

Véronique Nahoum-Grappe

Véronique Nahoum-Grappe est anthropologue associée au LAP (Laboratoire d’Anthropologie Politique, EHESS) retraitée. Elle a travaillé entre autres thématiques sur les conduites d’excès, alcool et société, l’esthétique du corps, la différences sexes, sur l’usage politique des violences extrêmes, dont les violences sexuelles. Elle est membre des comités de rédaction des revues Esprit et Communications (EHESS) entre autres.

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