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L’évolution du cadre bâti en Turquie, entre risque sismique et rentabilité du secteur de la construction : négociations et controverses sociotechniques

The Changing Built Environment in Turkey, Between Seismic Risk and Construction Industry Profitability: Negotiations and Socio-Technical Controversies
Youenn Gourain

Résumés

Cet article vise à étudier les reconfigurations du risque sismique dans l’espace urbain à Istanbul à partir des manières dont celui-ci est pris en charge par le secteur de la construction. Depuis les séismes de 1999 dans la région de Marmara, de nombreux dispositifs (lois, codes et normes) encadrant les matériaux de construction ont été développés en Turquie comme réponse au risque d’effondrement des bâtiments en cas de secousse sismique. En décrivant les assemblages successifs d’acteurs négociant la prise en charge du risque sismique par les outils de construction, nous examinons les évolutions conjointes entre les risques et l’urbain. Un premier temps de l’analyse est consacré à l’encadrement du secteur de la construction depuis 1999, conduisant à déplacer la responsabilité envers le risque sismique de l’État vers les acteurs de ce secteur : prestataires, audits sur la construction, producteurs de matériaux, ingénieurs en génie civil. Dans un second temps, l’article explique les choix qui conduisent les acteurs de la construction à favoriser la démolition et la reconstruction des bâtiments plutôt que leur réhabilitation. Ce processus engendre des risques économiques et financiers corrélés à la prise en charge du risque d’effondrement des bâtiments. Enfin les interactions entre les risques mettent en évidence des controverses sur le contournement des normes de la construction conduisant parfois à renforcer la vulnérabilité des individus. Nous concluons que l’aléa sismique se retrouve progressivement dilué dans une perception de risques plus complexe mettant en jeu une interdépendance de facteurs multiples renforçant la vulnérabilité du cadre bâti et sur les acteurs.

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Texte intégral

  • 1  Youenn Gourain, « Containing the Earthquake Risk in Istanbul’s City Planning: Perspectives from Sc (...)
  • 2  Loi n° 4708 sur l’inspection des constructions (13/07/2001), loi n° 5902 relative à certaines régl (...)
  • 3  Les normes parasismiques sont incluses dans le Code du bâtiment, dont les derniers datent de 2007 (...)
  • 4  Selon un rapport de février 2020 de l’Observatoire de Kandilli et de l’Institut de recherche sur l (...)

1En raison de sa proximité avec la faille nord-anatolienne située sous la mer de Marmara, Istanbul — métropole de 16 millions d’habitants — sera potentiellement soumise à un séisme de grande magnitude, dont l’échéance est discutée par la communauté scientifique1. Elle a par ailleurs subi de nombreuses destructions à la suite du séisme du 16 août 1999, dont l’épicentre était situé près de Yalova (carte 1). Depuis 1999, de nombreuses mesures techniques ont été mises en place dans le secteur du bâtiment au travers de lois : contrôle du respect des processus de construction par des audits privés, la transformation des espaces à risque, réglementation sur les matériaux, mise à jour des codes et des normes sur les bâtiments2. En d’autres termes, l’amélioration des bâtiments non conformes aux normes parasismiques3 et menacés par un risque d’effondrement est depuis plus de vingt ans à l’agenda des politiques publiques ; et ce particulièrement dans une métropole pour laquelle la direction pour la Transformation urbaine évalue à environ 200 000 le nombre de bâtiments pouvant subir des dommages en cas de secousses sismiques4.

Carte 1. Carte de localisation des lieux mentionnés dans l’article

Carte 1. Carte de localisation des lieux mentionnés dans l’article

Gourain, 2024

2Pourtant, de nombreux bâtiments non conformes aux normes parasismiques actuelles (fig. 1) ponctuent encore régulièrement le paysage stambouliote.

Figure1. Un bâtiment dans l’arrondissement de Zeytinburnu

Figure1. Un bâtiment dans l’arrondissement de Zeytinburnu

Gourain, 2021

3Photographié dans le quartier de Nuripaşa au sud de Zeytinburnu, ce bâtiment est un apartkondu, version en béton du gecekondu. Ces constructions de piètre qualité constructive, apparues en Turquie dès les années 1940 avec les premières vagues d’exode rural , subsistent aujourd’hui dans l’espace urbain tout en se dégradant avec le temps. Des marques d’altération et de fragilisation des structures sont directement visibles : les poutres en béton en porte à faux sont fissurées et mettent à nu les aciers soumis à la carbonatation au contact de l’air. En cas de forte secousse, il est probable que ce bâtiment s’effondrera.

  • 5  Jérôme Denis et Daniel Florentin, « “Faire tenir” et entretenir les infrastructures », Flux, vol.  (...)
  • 6  Youenn Gourain et Solène Poyraz, « Mesurer et nommer la catastrophe : usages politiques des trembl (...)
  • 7  Claude Gilbert, « La Fabrique des risques », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 1, n° 114, (...)

4Alors que la Turquie procède à des restructurations légales, institutionnelles et normatives du secteur de la construction, qui constituent une réponse technique face au risque sismique, comment expliquer le maintien de ces bâtiments vulnérables ? Poser la question du maintien des bâtiments permet, à la suite de Jérôme Denis et Daniel Florentin, d’explorer les « arrangements et [les] petites transformations qui participent au devenir des choses5 », ici de la fabrique urbaine. Ce faisant, alors qu’Istanbul se prépare à faire face à un séisme de grande ampleur, c’est la notion même de « risque sismique » utilisée par les acteurs en milieu urbain que nous proposons d’interroger. À l’ère du dérèglement global, de nombreux événements engendrés par l’aléa sismique nous amènent à insister sur des risques en interaction sur un même territoire. La catastrophe déclenchée par les séismes du 6 février 2023 dans le sud-est du pays a mis en évidence son aspect pluridimensionnel, qui ne se circonscrit pas à l’aléa mais interagit avec de nombreuses variables (sociales, politiques ou matérielles)6. Alors que ces éléments ont été pointés par la littérature sur les risques7, nous montrerons pourquoi la catégorie de « risque naturel » reste largement utilisée par les gestionnaires de la ville. Pour la dépasser, il apparaît nécessaire de proposer une analyse sur la prise en charge des risques en milieu urbain qui les intègre dans un continuum spatiotemporel large et non cantonné à des catégories.

  • 8  Magali Reghezza-Zitt, Réflexions autour de la vulnérabilité métropolitaine : la métropole parisien (...)
  • 9  Colin McFarlane, « The City as Assemblage: Dwelling and Urban Space », Environment and Planning D: (...)
  • 10  Valérie November, “Spatiality of Risk”, Environment and Planning A, vol. 40, n° 7, 2008, p. 1523-1 (...)
  • 11  Ibid.
  • 12  Cassandre Rey-Thibault, Youenn Gourain, Valérie November, « Une approche multirisque aide-t-elle à (...)
  • 13  Valérie November, « Risques naturels et croissance urbaine : réflexion théorique sur la nature et (...)

5Nous nous appuyons volontairement sur une définition large du risque pour ne pas enfermer la réflexion dans des catégories figées ou envisager des risques amplifiés dans les espaces urbains en raison de la complexité de leurs systèmes8. Du point de vue de la géographie et de la sociologie des sciences et des techniques, le risque est entendu comme un « assemblage » dynamique9 mettant en relation des acteurs humains et non-humains qui trouvent un intérêt à s’allier autour d’une problématique commune10. Cette mise en relation conduit ces acteurs à négocier les arbitrages en matière de gestion des risques, qui font l’objet de reconfigurations permanentes11. Nous adoptons également une perspective multirisque invitant à questionner les dialogues entre les risques dans un même espace12. Par extension, ces risques participent de la dynamique urbaine13.

  • 14  Michel Callon, Bruno Latour (dir.) Sociologie de la traduction, Paris, Presses des Mines, 2006.
  • 15  Agnès Bastin, « Vers une gestion circulaire des matières inertes issues de la démolition et des tr (...)
  • 16  Bruno Latour, Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, La Découverte (La Découverte po (...)

6En interrogeant des objets techniques (issus de procédés divers configurant un ensemble d’acteurs14) de l’urbanisme et de la construction en Turquie que sont les normes sur les constructions, les lois ou les plans d’urbanisme, nous observerons comment le risque sismique fait l’objet de négociations par les acteurs de la fabrique urbaine qui trouvent un intérêt à s’associer. Plus précisément, nous étudierons les matériaux de construction et les techniques avec lesquelles ces derniers sont mis en œuvre pour faire émerger les négociations que les acteurs mettent en place pour faire face au risque sismique. Ces matériaux ont fait l’objet de vives critiques à la suite de séismes passés en Turquie. Alors qu’ils sont déjà abordés comme des marqueurs des relations établies entre les acteurs de la fabrique urbaine15, nous nous appuyons sur l’idée que ces matériaux jouent un rôle de médiateur16 entre des acteurs hétérogènes de la construction ou non : des ingénieurs en génie civil, des urbanistes, des scientifiques ou des porte-parole locaux (maires, représentants d’associations) ; ce processus de médiation génère nouveaux assemblages. Dans notre cas, il s’agit de démêler ce qui est entendu par « risque sismique » en milieu urbain en décrivant les opérations successives d’assemblage associées à sa prise en charge.

  • 17  Youenn Gourain, La Faille et la ville. Itinéraire d’une fabrique conjointe entre les risques et l’ (...)

7Cet article interroge les manières dont la technique, entendue comme un ensemble d’objets, d’acteurs et de dispositifs, utilisée comme réponse à un risque identifié en milieu urbain — ici le risque sismique — participe des reconfigurations ce risque. Nous faisons l’hypothèse que les négociations autour des matériaux de construction, comme réponse techniciste pour faire face au risque sismique, conduisent à transformer ce risque en milieu urbain par le biais de nouveaux assemblages. Cette analyse s’appuie empiriquement sur une enquête de terrain de plus de deux ans en Turquie, menée auprès de 90 enquêtés dont le positionnement dans le champ professionnel est varié (géologues, géophysiciens, ingénieurs en génie civil, urbanistes, sociétés civiles) dans le cadre d’une thèse en urbanisme17.

8Nous suivrons la transformation des assemblages autour des matériaux de construction en Turquie en relation avec la prise en charge du risque sismique en trois temps. D’abord, nous rendrons compte de la polarisation de l’attention envers la fragilité des constructions depuis les séismes de 1999 dans la région de Marmara, menant à de nombreuses réformes dans le secteur de la construction et sur l’encadrement par les normes des matériaux de construction. Cela nous amènera à analyser les reconfigurations d’acteurs autour de la production de ces matériaux dans un contexte où la Turquie privilégie les constructions neuves. Enfin, nous explorerons les négociations menées autour de l’utilisation de ces matériaux visant à concilier la prise en charge du risque sismique d’une part et la préservation de la rentabilité du secteur de la construction de l’autre. Ceci nous permettra enfin d’interroger plus largement ce qui se joue derrière ces pratiques qui réduisent la prise en charge du risque dans l’espace urbain et rendent moins opérantes les actions publiques menées pour le réduire.

De la défaillance dans les bâtiments à la réforme du secteur de la construction

  • 18  Le 17 août 1999, au sud-est de Kocaeli, de magnitude 7,4 sur l’échelle de Richter, et le 12 novemb (...)

9En 1999, deux séismes dans la région de Marmara18 ont mis en évidence la vulnérabilité du bâti en Turquie et ont fait émerger la nécessité d’une refonte du secteur de la construction. Depuis le début du XXe siècle Istanbul a hérité d’espaces urbains qui se sont rapidement densifiés, avec une accélération due aux vagues de migrations internes liées à l’industrialisation des années 1940 puis des années 1960. À la fin des années 1990, la ville compte 10 millions d’habitants alors qu’ils n’étaient que 2 millions dans les années 1950 et environ 400 000 en 1900. La population issue des vagues de migration se confronte à un stock en logement insuffisant que ni les patrons ni l’État ne peuvent combler à l’époque. Ce problème les conduit à construire par eux-mêmes un habitat spontané et précaire aux franges de la ville, nommé « gecekondu ». Si la loi n° 775 de 1966 dite « Gecekondu » empêche leur construction à partir de cette date, elle facilite tout de même les droits de propriété sur ceux-ci ; cette propriété sera également favorisée plus tard en 1983 et en 1984 par deux lois d’amnistie (n° 2805 et 2981). À partir des années 1980, les aparkondu, version plus haute et en béton de ces formes d’habitat, se développent sur un terrain appartenant à un constructeur. La mise en application du code en génie civil de 1998 (le premier ayant été publié en 1975) advient trop tard pour éviter les 20 000 morts à la suite au séisme du 17 août 1999 (pour Istanbul, Izmit et Yalova) et les 845 morts du séisme du 12 novembre 1999, à Düzce.

10Si de nombreux dysfonctionnements en chaîne ont été révélés par ces catastrophes — notamment des pertes économiques lourdes, l’incendie du site industriel İpraş, des menaces sur l’environnement et une crise sociale qui n’est pas sans rappeler la dernière catastrophe sismique du 6 février 2023 —, la construction a constitué le principal secteur pointé du doigt, pour sa défaillance, par le gouvernement et par les victimes du séisme. Comme l’indiquent les géographes Jean-François Pérouse et Fadime Deli peu après la catastrophe de 1999, les séismes ont mis en évidence

  • 19  Jean-François Pérouse, Fadime Deli, Le Séisme de Yalova-İzmit-İstanbul : premiers éléments d’infor (...)

[une] mauvaise consolidation du rez-de-chaussée, [de] mauvais matériaux (dont le béton et le ciment) ou [des] matériaux en qualité insuffisante, [un] mauvais travail, [des] erreurs ou négligences dans le projet (absence d’étude préalable au sol) et/ou dans la réalisation, [le] recours au ciment [sıvalaşma olayı] pour cacher les fissures19.

  • 20  kaçak yapılaşma en turc.

11Cette défaillance des matériaux est héritée de la construction informelle dans le cadre de gecekondu, mais aussi du phénomène d’autoconstruction dit de « construction sauvage20 » mené par les particuliers sans observation de la conformité au plan d’urbanisme local (imar planı) défini par la loi de zonage n° 3194 du 5 mars 1985. Cette loi, en mettant l’accent sur le mode de construction des bâtiments plutôt que sur leurs caractéristiques d’implantation au sol et de hauteur, ouvrait des angles morts sur la localisation des espaces bâtis dans lesquels pouvait s’inscrire l’autoconstruction. De plus, les matériaux, de mauvaise facture, correspondent souvent à des bétons dont le sable contient des proportions élevées de sel, augmentant la corrosion du matériau, ou encore de ciments de mauvaise qualité et des barres en acier trop fines. C’est ce que soutient un ingénieur en génie civil interrogé dans le cadre du présent article :

  • 21  Entretien mené par l’auteur avec un ingénieur en génie civil 1, Université technique d’Istanbul, 2 (...)

Avant 1999, si vous regardiez les bâtiments réalisés […] les résistances du béton sont terribles. […] Nous pouvions parfois trouver du béton de 10 mégapascals, ce qui est très, très bas, très dangereux, car l’autre problème est l’agrégat : le manque de sable qui était utilisé dans la conception ou la construction en béton par le passé. Il était très courant d’utiliser le sable de la mer, mais il y avait des coquilles dedans, il y avait de l’eau de mer contenant du sel, ce qui causait un problème de type corrosion21.

  • 22 Mary Beth Sheridan, Richard Boudreaux, « As Buildings Fell in Turkey, So Did Illusions: Earthquake: (...)
  • 23 Emlakçı en turc.
  • 24  Ibid., p. 20.
  • 25  « Depremzede güvenli ev arıyor » [« Les victimes du tremblement de terre cherchent un habitat fiab (...)

12Ces défaillances sont aussi corrélées à un système de « corruption » (rüşvet)22 impliquant les compagnies de construction et les municipalités, les premières dérogeant aux contrôles de construction (yapı denetimi), les secondes fermant les yeux sur les modes d’autoconstruction. Fadime Deli et Jean-François Pérouse exposent le fait que le système défaillant comptait un réseau d’acteurs comprenant les professions intermédiaires de l’immobilier23, les élus locaux, les ingénieurs et les architectes (parfois non pris en compte), les municipalités, les entrepreneurs, les assurances, les représentants de la société civile, les acheteurs et les locataires24. La confiance des habitants envers les constructions a été mise à l’épreuve après 1999. Le quotidien national Milliyet titrait ainsi « Les victimes du séisme cherchent un habitat fiable25 », indiquant qu’après le séisme d’août 1999, les habitants de l’arrondissement d’Avcılar vérifiaient désormais soigneusement les maisons avant l’achat. Cette dynamique est d’ailleurs toujours d’actualité, régulièrement relancée lors de secousses ou de séisme de grande ampleur ailleurs dans le pays. Les critiques envers le secteur de la construction et la méfiance ont poussé les gouvernements d’après 1999 à mettre en œuvre des réformes urbaines pour assurer la fiabilité des nouveaux bâtiments.

  • 26  Türk Mühendis ve Mimar Odaları Birliği en turc.
  • 27 « Bu sefer yapılan işler imza karşılığı yapılacak, Biz buna karşıyız », Zaman, 13 décembre 1999.
  • 28  Ibid.

13L’après 1999 est marqué par un renforcement des modes de contrôle sur les constructions. L’Union de la chambre des ingénieurs en génie civil et des architectes turcs26 est alertée sur le fait que les bureaux d’études en maîtrise d’œuvre temporairement autorisés par le ministère des Travaux publics et de l’Habitat sont en nombre « insuffisant pour consolider autant de bâtiments détruits en si peu de temps27 ». La délivrance du permis de construire et les contrôles effectués après la livraison des constructions sont alors tous deux opérés par les municipalités, soulevant des questionnements quant à l’intégrité du processus. De manière générale, les chambres professionnelles pointent du doigt le fait que ces bureaux d’études sont désignés par le ministère des Travaux publics et de l’Habitat28 au travers des municipalités. Celles-ci craignent à l’époque que la consolidation des bâtiments ne soit factice en échange d’une signature officielle redoutant les problèmes de corruption.

  • 29  Yapı denetim kanunu en turc.
  • 30  Türk Standartları Enstitüsü en turc.

14En 2001, la loi n° 4708 sur les contrôles tout au long de la construction29 permet d’encadrer les matériaux à partir de standards de constructions turcs30. Elle impose une séparation entre la délivrance du permis de construire et le contrôle de la construction pour améliorer la transparence du processus de la construction. Les entreprises de contrôle des bâtiments supervisent les projets après approbation par l’autorité concernée, généralement les municipalités ou directement le ministère de l’Environnement et de l’Urbanisme. Elles assument la responsabilité du respect des codes et les normes de sécurité pendant quinze ans. Le risque d’effondrement des bâtiments est ainsi transferé du gouvernement, mis en cause par les victimes du séisme de 1999, vers les entreprises de contrôle. Ce transfert de responsabilité donne aux superviseurs de la construction un rôle dans la conformité des constructions aux règles parasismiques. L’approbation des plans du projet en lien avec leur conformité aux règles de mesure et de dimensionnement des structures constitue une précaution supplémentaire. Leurs inspections vérifient la conformité aux normes ISO (ISO 9001) et les normes turques de construction (TSE 500) sur la base de la résistance des matériaux (béton, aciers) et les dimensions des structures, du respect des plans et des codes de construction (dont le dernier est établi en 2018 et entré en vigueur le 1er janvier 2019). L’obligation de faire référence à ces mesures encadre plus strictement la responsabilité des superviseurs de la construction, lesquels peuvent se retrouver accusés d’homicide en cas de défaillance a posteriori dans les constructions.

  • 31  « Bakanlık meslek örgütlerine güvenmeyip denetimi bağımsız firmalara yaptırnayı planlıyor: yapı de (...)
  • 32  Mütteahhit en turc.

15Le choix du gouvernement de faire appel à des audits privés pour le contrôle des constructions provoque des critiques de la part des chambres professionnelles : « Le ministère ne fait pas confiance aux organisations professionnelles et envisage de sous-traiter l’audit à des sociétés indépendantes : le contrôle des bâtiments se privatise31 » titre le journal Cumhuriyet. La loi intègre pourtant d’autres clauses de responsabilité, absentes du processus de construction précédent : les acheteurs sont notamment tenus de souscrire à une assurance de responsabilité civile agréée par le gouvernement. Ce ne sont pas les seuls pour lesquels la loi impose la responsabilité du respect des constructions aux normes. Depuis le 15 février 2018, l’article 7099/15 ajoute à l’article 3 de la loi n° 4708 de nouveaux acteurs responsables en cas de dommages liés au bâtiment s’ajoutant à ceux précédemment cités. Les inspecteurs, les architectes, les ingénieurs, les auteurs du projet, le personnel du laboratoire d’inspection et les entrepreneurs en construction32, le propriétaire du bâtiment ainsi que le propriétaire du bâtiment et l’entrepreneur associé sont ainsi responsables en cas de dommage.

  • 33  Yapı denetim sempozyumu en turc.
  • 34  TMMOB, « TMMOB Yapı denetim sempozyumu sonuç bildirgesi » [« Déclarations sur les conclusions du s (...)
  • 35  Ces frais ont été réduits à la suite de la pression des entrepreneurs (mütehhait), ils s’élevaient (...)

16Lors d’un symposium sur l’inspection des bâtiments tenu à Ankara le 29 et 30 novembre 2019 et organisé par la Chambre des ingénieurs en génie civil (TMMOB)33, les membres de cette chambre déplorent que la loi sur les inspections, en valorisant le rôle des audits privés, favorisent la concurrence. Les membres du TMMOB critiquent le fait que l’État « n’ait pas été en mesure d’établir un mécanisme de contrôle efficace sur ces institutions [de contrôle] », critiquant un but essentiellement lucratif, mais reconnaissant par ailleurs le fait que « les problèmes sont différents pour chaque acteur du système34 ». En outre, la critique vise essentiellement les faibles honoraires perçus pour le service fourni au regard des frais de service (1,5 % du coût de l’inspection dans le cadre de la loi n° 470835). Elle pointe du doigt la non-garantie que les nouveaux bâtiments construits soient au niveau de sécurité souhaité bien que le ministère de l’Environnement et de l’Urbanisme contrôle régulièrement les superviseurs sur les constructions dans un souci de transparence et pour éviter les contournements des règles de construction. Une autre critique vient du fait que les chambres d’architecture et des ingénieurs en génie civil ne soient pas consultées dans l’inspection des bâtiments. Ces chambres demandent à être impliquées dans ce processus et, réciproquement, que les ingénieurs pratiquant les audits soient enregistrés auprès d’elles.

  • 36  Entretien avec un ingénieur en génie civil à l’Université technique d’Istanbul, 6 novembre 2019.

17En faisant reposer la responsabilité des constructions sur les entreprises de contrôle, le gouvernement les expose à la fluctuation du marché de la construction dépendante de la situation économique du pays. En effet, le profit réalisé par les inspecteurs de la construction dépend de la construction de nouveaux bâtiments : la complexité des projets de réhabilitation de l’existant les rend souvent moins lucratifs pour les entrepreneurs que les projets neufs. C’est notamment la raison pour laquelle le secteur de la construction privilégie la transformation urbaine (opération de démolition-reconstruction) plutôt que sa réhabilitation. Il faut dire qu’en moyenne, le renforcement de la structure coûte un tiers du prix du coût d’achat d’un immeuble36. Les propriétaires sont tenus de payer eux-mêmes ces travaux de restructuration. La municipalité propose des subventions, mais qui sont insuffisantes pour couvrir l’entièreté des dépenses. Ce n’est pas le cas pour les opérations de transformation urbaine pour lesquelles le gouvernement participe financièrement au travers des municipalités métropolitaines et des municipalités d’arrondissement et favorise les crédits à un taux d’intérêt bas, voire nul, avec un délai de remboursement sur le long terme. Ce processus s’appuie particulièrement sur les constructions neuves encadrées par les normes techniques favorisant la confiance des habitants face au séisme. Cette même confiance envers les constructions avait été ébranlée après le séisme de 1999 dans la région de Marmara et, plus récemment, après les séismes du 6 février 2023 dans le sud-est du pays.

De nouveaux arbitrages autour des matériaux qui vulnérabilisent le secteur de la construction

  • 37  Kentsel dönüşüm en turc.

18Dans cette partie, nous regarderons pourquoi la fabrique urbaine privilégie la transformation urbaine pour mettre en place les normes parasismiques. Cette application conduit à dynamiser le secteur des matériaux de construction tels que le ciment. Cela nous permettra de comprendre les reconfigurations du monde de la construction qui interviennent dans cette prise en charge techniciste du risque sismique. Concrètement, la prise en charge du risque sismique repose sur la démolition et la reconstruction des bâtiments. Cette dynamique s’articule autour de choix économiques et stratégiques du gouvernement turc, favorisant la construction neuve plutôt que la réparation ; ce processus correspond à la transformation urbaine37.

19En février 2019, le président Recep Tayyip Erdoğan s’exprime lors de l’ouverture de la mosquée Hacı Harun Ekşi à Üsküdar, où il a célébré sa prière du vendredi. Il est interpellé par un des habitants au sujet de la transformation urbaine dans le quartier, déplorant les bouleversements sociaux et infrastructuraux engendrés par cette dernière. La transformation urbaine est apparue dans les années 2010, renforcée par la loi n° 6306 de 2012, dite « loi sur la transformation des zones soumises au risque de catastrophe ». La réponse du président est la suivante :

  • 38  Propos de Recep Tayyip Erdoğan relayés par TRT Haber, février 2019.

Que dieu ne nous l’inflige pas, mais si un tremblement de terre survient ici demain ou après-demain et qu’après ce tremblement de terre nous ne pouvons pas gérer ses conséquences, que ferons-nous alors ? À qui vous plaindrez-vous ? Vous vous tournerez de nouveau vers moi : « Pourquoi n’as-tu pas transformé ces bâtiments de manière planifiée et en des projets appropriés38 ? »

20L’incitation à construire plutôt que rénover s’inscrit dans une rhétorique techniciste devenant la solution pour faire face au risque sismique. Elle s’appuie sur un réseau d’acteurs de la construction dont les rôles et la responsabilité sont identifiés par le renouvellement de l’outillage technique et légal depuis le début des années 2000, et dont le président Erdoğan se fait le porte-parole, anticipant les critiques sur une potentielle défaillance de la gestion des risques comme cela a été le cas en 1999.

21Les opérations de transformation urbaine en Turquie, si elles sont privilégiées vis-à-vis des réhabilitations des bâtiments et de leurs mises aux normes, ne sont pas moins coûteuses. Comme en témoigne une ingénieure en génie civil, la réhabilitation est moins onéreuse mais aussi moins rentable :

  • 39  Entretien avec une ingénieure en génie civil 2, Université technique d’Istanbul, 6 novembre 2019.

Les gens peuvent faire un renforcement structurel, moins cher, bien sûr, par rapport à la manière dominante de faire, de reconstruire le bâtiment. C’est absolument bon marché, et c’est sûr. Cependant, il existe d’autres obstacles qui s’y opposent légalement. Ce que je peux vous dire, c’est que les municipalités ou l’institution gouvernementale vous disent : “D’accord, si vous voulez renforcer votre bâtiment ; mais le renforcement d’un bâtiment nécessite une conception et des calculs correctement effectués. » Les gens doivent payer pour cela. C’est aussi correct, les prix sont raisonnables comparés à la construction. Cependant, ces personnes doivent faire une enquête géotechnique, préparer, trouver cette entreprise de conception afin qu’elle fasse les mesures, les tests, comme prélever des spécimens dans le béton ou essayer de détecter l’emplacement et les quantités d’acier d’armature à l’intérieur du béton, puis effectuer une simulation sur ordinateur, puis concevoir la stratégie de renforcement, puis préparer les dessins, etc. Et après, il faut trouver un entrepreneur qui peut faire cette équipe de renforcement appropriée39.

22Le cadre institutionnel et technique favorise la transformation urbaine plutôt que la réhabilitation du bâtiment. Comme l’indique ce superviseur sur les constructions, le gouvernement reste un acteur du développement de la transformation urbaine :

  • 40  Il fait référence ici à la loi n° 6306 de 2012 sur la transformation des zones soumises au risque (...)
  • 41  Entretien avec un superviseur des constructions, entreprise privée, 15 octobre 2020.

La transformation urbaine […] a fourni une grande subvention au secteur de la construction et des bénéfices. [Le gouvernement] a dit au citoyen, vous venez et payez les frais de licence puis commencez la construction directement sans rien payer. Il a dit qu’il leur donnerait un prêt, il a dit : « Je transformerai les bâtiments facilement […]40 ». Lorsque ceux-ci ont été fournis, l’investissement dans le marché de la construction a augmenté41.

23La transformation urbaine possède plusieurs avantages, notamment celui, pour les constructeurs et les promoteurs, de fusionner les parcelles acquises dans le cadre de grands projets urbains, ou, lors d’opérations plus localisées, d’ajouter plusieurs étages dont ils en seront les propriétaires. C’est le cas dans de nombreux quartier comme celui de Fikirtepe, dans l’arrondissement de Kadıköy, qui a fait l’objet de transformations rapidement au début des années 2010 (fig. 2).

Figure 2. Contraste des constructions à Fikirtepe dans le cadre de la transformation urbaine

Figure 2. Contraste des constructions à Fikirtepe dans le cadre de la transformation urbaine

Gourain, 2020

24En Turquie, la transformation urbaine constitue la réponse privilégiée pour prendre en charge le risque sismique et fabriquer la ville sur du tissu urbain existant. Elle participe à renégociation du risque sismique en assemblant des acteurs sur lesquels le système légal fait reposer la responsabilité de la réduction du risque d’effondrement des bâtiments en cas de secousse (les entreprises de contrôle des constructions, par exemple) et des acteurs relevant des sous-secteurs de la construction, tels que les producteurs de matériaux de construction. Ces secteurs ont été dynamisés à la faveur de l’évolution du cadre bâti requérant des matériaux de meilleure qualité pour résister en cas de séisme. Ils sont toutefois soumis à de fortes pressions économiques et à des marchés relevant d’échelles variées. Suivons la dynamique de ces secteurs qui conduisent à renégocier le risque sismique.

  • 42  Armelle Choplin, Matière grise de l’urbain : la vie du ciment en Afrique, Genêve, Métispresses, 20 (...)
  • 43  Banque mondiale, Global Rapid Post-Disaster Damage Estimation (GRADE) Report, février 2023 Kahrama (...)

25La transformation urbaine établit un cadre de développement pour la construction qui constitue une ressource pour l’économie turque, comme des travaux l’ont montré dans d’autres contextes mondiaux42. En effet, la construction est un domaine sur lequel repose en grande partie l’économie, au sein du secteur secondaire représentant 28 % du PIB43. Dans ce cadre, la Turquie est également le pays au monde produisant le ciment le moins cher en usine (340 TL en 2021 équivalant à environ 34 €). Suivons les configurations opérées autour du ciment pour comprendre en quoi il joue un rôle prépondérant dans l’économie urbaine turque, et, par extension, dans la fabrique urbaine reposant principalement sur la transformation de l’espace bâti pour faire face au risque sismique.

26La production du ciment est essentiellement tournée vers le marché intérieur, ce qui s’explique par des coûts de transport élevés pour une denrée peu chère à produire sur place. En revanche, le pays est un des plus importants producteurs de béton prêt à l’emploi au monde. La Turquie possède et transforme une grande partie des matières premières utilisées pour la production de matériaux assemblés comme le béton (granulats, sables et ciment) ou le ciment (calcaire et argile). Un cinquième du territoire est riche en calcaire, principalement au sud-ouest44. Le secteur du ciment, comprenant 70 entreprises de production, est encadré et régulé par l’association turque des industriels du ciment (Türkçimento) pour les prix et par le conseil de la Qualité et de l’Environnement [Kalite ve Çevre Kurulu] pour la concordance aux normes. Dans ce conseil, on trouve notamment Türkçimento, des ministères (de l’Environnement et de l’Urbanisation, des Sciences, de l’Industrie et de la Technologie, de l’Économie), plusieurs universités (dont l’université technique d’Istanbul et l’université du Moyen-Orient d’Ankara), des syndicats (chambres d’architectes et d’ingénieurs) et la direction générale de la Protection des consommateurs et de la Concurrence. Il faut souligner l’importance de Türkçimento dans la régulation des prix du ciment, en relation avec le ministère de l’Économie. Cette organisation non gouvernementale créée en 1957 représente ainsi 94 % des entreprises turques de production de ciment et défend leurs intérêts45. L’industrie du ciment est un secteur très rentable en raison de sa capacité à produire de l’emploi46 avec les 76 installations de cimenterie dans le pays (17 200 personnes sont impliquées dans le secteur).

  • 47  Pour ne donner que quelques repères, un dollar valait 5,97 TL en janvier 2020, 7,43 TL en janvier  (...)

27Les matériaux, dont le ciment, sont surtout extrêmement sensibles aux fluctuations du taux de change entre la livre turque et le dollar. Ce processus souligne un changement d’échelle dans la prise en charge du risque sismique par le secteur de la construction, puisque cette prise en charge n’est plus limitée à l’échelle nationale. L’importante dévaluation de la livre turque, accélérée depuis 202147 a rendu le prix du ciment, indexé sur le dollar, moins rentable à l’exportation pour les producteurs turcs. En outre, la livre turque a perdu 77 % de sa valeur entre 2013 et 2021. L’économie subit également des pertes importantes du fait de de l’inflation liées à l’importation de matières premières et de biens intermédiaires. L’achat de charbon (principalement de Russie) ou de pétrole (du Caucase ou de l’Iran), dont le prix est indexé sur le dollar, induit ainsi une chute de revenus importante pour les investisseurs turcs. C’est le cas notamment de l’énergie nécessaire pour brûler le calcaire destiné à la production de ciment.

  • 48  « Çimento cenneti Türkiye » [« Le Paradis du ciment en Turquie »], BirGün, 24 septembre 2018, [en  (...)
  • 49  « Müteahhitler, artan çimento fiyatlarına karşı 2 Eylül’de inşaatları durduruyor » [« Les entrepre (...)

28Si la Turquie fait partie des cinq plus grands producteurs de ciment au monde et est le troisième pays d’exportation à l’échelle mondiale en 201848, ce matériau s’est retrouvé au centre d’une crise lorsque le coût du ciment a brutalement augmenté de 200 % en août 2021. Le 2 septembre 2021, le prix du ciment, qui atteignait 160 TL en 2020, passe de 450 TL à 500 TL la tonne. La direction de la Confédération des entrepreneurs (Mütehhait) en construction (IMKON) décide d’arrêter les constructions entre le 9 et le 24 septembre 2021 par un appel de Tahir Tellioğlu, son président, à les boycotter. La portée de cette action est grande, puisque la confédération compte 120 000 membres répartis dans 40 villes de Turquie. Dans une déclaration du 30 août 2021, Tahir Tellioğlu avait pourtant plaidé pour la reprise des chantiers après une longue période d’arrêt due à la pandémie, arguant notamment le fait que « 6 millions de logements attendent la transformation urbaine49 ». L’arrêt de la construction correspond aussi, selon Tahir Tellioğlu, au dysfonctionnement de 250 sous-secteurs. L’augmentation des prix a également eu un impact sur les entreprises de béton, dépendantes du ciment, qui envisageaient également de faire grève. Les effets de l’arrêt des constructions se déploient largement. À cela s’ajoute la grande concurrence concernant les matériaux dans le monde, comme en témoigne un superviseur sur les constructions :

  • 50  Entretien avec un superviseur ses constructions, entreprise privée, 15/10/20.

Maintenant, malheureusement, dans notre économie de la construction, alors que le secteur de la construction et la plupart des économies tournent, nous ne sommes toujours pas un pays qui peut produire tous nos matériaux. Par exemple, si vous ne pouvez pas fabriquer un parquet stratifié aussi bon marché que la Chine et que ce matériau vient de Chine à des devises étrangères bon marché, l’entreprise ici ne peut pas rivaliser avec elle50.

29La controverse autour du ciment met en exergue un risque économique. La raison de l’augmentation du prix du ciment réside dans l’augmentation forte du prix de matières premières importées comme le pétrole, le charbon et l’électricité, dont la Turquie est dépendante. Ces risques économiques sont interdépendants de la prise en charge du risque d’effondrement des bâtiments par le secteur de la construction dynamisé par le processus de transformation urbaine. Ainsi, en septembre 2021, Çeis et Türkçimento déclaraient que :

« En juillet 2021, les prix du baril de pétrole ont augmenté de 270 % et les prix du charbon importé et de l’électricité ont augmenté de 193 % et 64 %, respectivement, par rapport à juillet de l’année précédente. Au cours de la même période, le cours du dollar est passé de 6,86 TL à 8,63 TL. Malgré toutes ces évolutions, les prix dans le secteur sont bien en deçà de l’augmentation des coûts ».

30Il faut dire que 92 % des combustibles fossiles utilisés dans la production du ciment sont importés et donc indexés sur les devises étrangères. Ces importations énergétiques sont basées sur des contrats entre les pays et sont indexées sur le prix du pétrole en dollars. Si le prix du baril de pétrole baisse, alors la facture énergétique de la Turquie diminue également. Le prix du baril de pétrole a effectivement baissé au début de l’année 2020, mais a considérablement augmenté à la fin de la période de pandémie de Covid-19, au moment où de nombreux pays ont repris leurs activités économiques51. C’est le cas de la Turquie, dont la reprise économique, incluant la construction a nécessité une hausse de la demande en énergie. Il faut aussi ajouter que l’hiver 2021 a été particulièrement rigoureux, accentuant la consommation des ménages.

  • 52  Entretien avec un économiste d’une institution gouvernementale, 02/03/2020.

31Les pressions sur les matériaux créent des interdépendances fortes entre les dynamiques de la construction et celles du secteur de l’énergie, lesquelles ont des incidences sur les entreprises de constructions turques (dont Sabancı, Koç, Enka ou Akkök), qui investissent dans l’énergie jusqu’aux petites entreprises familiales, puisque ce secteur est rentable et permet de compenser les pertes potentielles associées au secteur fragile de la construction52. Ces assemblages d’acteurs sont liés à la prise en charge du risque sismique incarnée par la transformation urbaine et dynamisant le secteur de la construction. Or, le déploiement de cet assemblage hors de l’espace national et sa complexification du point de vue de l’hétérogénéité des acteurs ont pour conséquence de diluer l’aléa sismique dans l’assemblage, conduisant à renégocier le risque sismique.

32Nous avons vu apparaître de nouveaux acteurs associés au secteur de l’énergie ou de la production des matériaux de construction. Il n’est plus seulement question de risque sismique, puisque le risque économique lié la disponibilité des matériaux et le risque financier lié à la fluctuation de la construction de nouveaux bâtiments montrent que les constructeurs font face à plusieurs contraintes techniques, économiques et sociales : les standards des bâtiments, les normes des matériaux de construction, le coût de l’énergie nécessaire pour transformer ces matériaux, les conditions de travail sur les chantiers pour faire face à des impératifs de temps pour livrer l’opération, etc. Intéressons-nous maintenant à la manière dont les acteurs fabriquent la ville avec ces nouveaux assemblages.

L’enrôlement forcé du secteur fragile de la construction corrèle des risques et des contournements des normes

33Le système de la construction repose sur la mise en place de normes parasismiques et sur un système légal et administratif tourné vers les bâtiments neufs. Il constitue le moyen de prendre en charge un risque sismique défini principalement à partir de sa dimension matérielle : l’effondrement des bâtiments. Les acteurs de la construction se trouvent pris dans des jeux de négociation entre le risque économique et financier et le risque sismique, car ils sont responsables à la fois de la mise aux normes des matériaux et des bâtiments pour faire face à un séisme et de la rentabilité du secteur. Ces négociations sont en prise avec la rapidité du processus de construction qui caractérise le secteur. Cette célérité est favorisée par les ambitions du gouvernement AKP en matière de développement du pays et particulièrement celui d’Istanbul ; en témoignent les derniers ouvrages de grande envergure qui ont été bâtis en des temps record dans le cadre de la célébration du centenaire de la République (« Horizon 2023 ») : le pont Yavuz Sultan Selim, inauguré en 2016, a été construit en trois ans, comme l’aéroport d’Istanbul, inauguré en 2018.

  • 53  Mütehhait en turc.

34Ces temporalités de la construction jouent un rôle sur les risques économiques et financiers encourus par les prestataires53 et les constructeurs. Ce secteur rentable, notamment en raison de la forte employabilité, est marqué par une forte compétition entre les acteurs de la construction, qui s’y sont rapidement engouffrés au risque d’assumer un risque de pertes économique. De la prise en charge du risque sismique, on passe au risque de survie du secteur de la construction, comme l’indique un prestataire d’une entreprise privée :

  • 54  Entretien avec un prestataire, entreprise privée, 23 février 2021.

Le risque le plus important est sur le plan économique, du point de vue de l’entrepreneur. Le tremblement de terre reste un peu plus en arrière-plan. En d’autres termes, il y a une très forte probabilité qu’un bâtiment nouvellement construit résiste lors d’un séisme lorsqu’il est fait correctement, le risque [d’effondrement] est faible. Quel est le risque ? Économique, en particulier en Turquie, l’économie n’est pas stable pour le moment. Ça ne changera pas pour le moment54.

  • 55 « İnşaatları durduran çimento tartışmasının ötesi: Yüzde 270 pahalılaşan ithal enerji, 1 milyon lir (...)
  • 56 « İnşaat Maliyetlerindeki Artış Durdurulamıyor » [« L’augmentation des coûts de construction ne peu (...)

35Pourtant, le secteur de la construction ne permet qu’une rente à court terme, particulièrement lorsque les chantiers ne durent que deux ou trois ans pour les grandes infrastructures, voire beaucoup moins lorsqu’il s’agit de chantiers ponctuels. La grève des cimentiers en septembre 2021 l’a montré : le secteur de la construction est très sensible au calendrier et aux ralentissements, particulièrement dans un contexte de compétition entre les acteurs. L’augmentation du coût du ciment a aussi eu un impact décalé temporellement sur plusieurs secteurs en bout de chaîne : réseaux, chauffage, évacuation, etc. L’augmentation du coût des matériaux a entraîné la hausse du prix des logements, estimée à 30 % par Tahir Tellioğlu (directeur de la Confédération des prestataires dans le bâtiment, IMKON)55, et des répercussions sur le coût du foncier au mètre carré, ce qui a poussé les entrepreneurs à construire des immeubles de grande envergure pour maintenir leur rentabilité56.

  • 57 TMMOB, « ’Türkiye’de Inşaat mühendisleri gerçeği : iş, istihdam ve işsizlik’ raporu” » [« La réalit (...)
  • 58 TOKI, l’administration du Logement collectif [Toplu Konut Idaresi] est créée en 1984 via la loi n°  (...)

36L’augmentation des dépenses liées à la construction due à l’élévation du prix des matériaux et à la dévaluation de la lire turque par rapport au dollar a mené à l’arrêt de nombreux chantiers prolongeant les controverses liées à la prise en charge du risque d’effondrement en cas de secousse sismique. L’arrêt momentané des chantiers a entraîné une augmentation du chômage et des licenciements depuis 2020. Les chiffres donnés par l’institution de la statistique turque (TUIK) indiquent bien une diminution pour les années 2019 (1 550 000 emplois) et 2020 (1 546 000 emplois). L’arrêt durant la pandémie de Covid-19, qui a entraîné une diminution des activités dès mars 2020, a ainsi eu un effet sur l’emploi, qui a chuté de 16 %. Un rapport du 6 mai 2021 de la Chambre des architectes et des ingénieurs en génie civil présente plusieurs chiffres indiquant la précarité du milieu, considèrée comme issue « [d]es politiques de réduction des coûts en faveur des segments du capital, comme l’exigent les règles du marché libre, [qui] entraînent de facto l’élimination ou la qualité des services d’ingénierie57 ». Le chômage est avant tout dû à l’interruption des chantiers en raison du retrait des promoteurs des projets, pour lesquels l’Administration du développement du logement social58 (TOKI), détenant une grande partie des terrains fonciers publics, a assuré le relais. Nous constatons également que l’impact de l’arrêt momentané des processus de construction n’a pas un effet immédiat sur les sous-secteurs qui en dépendent : plusieurs acteurs, notamment issus du secteur des réseaux ou de l’équipement des bâtiments témoignent avoir subi la crise plusieurs semaines après qu’elle ait touché le secteur de la construction.

  • 59  Imar affı en turc.
  • 60  Tapu kayıtı en turc.
  • 61  Jean-François Pérouse, « Les Tribulations du terme gecekondu (1947-2004) : une lente perte de subs (...)
  • 62 Islah en turc.
  • 63  Tapu tahsis belgesi en turc.
  • 64  Jean-François Pérouse, « Les Tribulations du terme gecekondu (1947-2004)... », op. cit.
  • 65  Ibid.
  • 66  Kapı kayıt belgesi en turc.

37Les négociations autour du risque économique se font progressivement aux dépens de la sécurité des constructions pour les individus : pour répondre à l’injonction de la rapidité de la construction et la recherche de rentabilité, certains acteurs n’hésitent pas à contourner les normes parasismiques favorisés par certains cadres administratifs. Dans un contexte de crise du logement (difficultés d’accès à la propriété, disponibilité de constructions aux normes, augmentation du prix du foncier), l’« amnistie de zonage59 » est une pratique permettant de légaliser un bâtiment ne répondant pas aux normes de construction et à « octroyer aux habitants en situation juridique incertaine (la veille d’élections, opportunément), des inscriptions au cadastre60, des titres de propriété ou des autorisations de construire a posteriori61 ». Jean-François Pérouse rappelle ainsi que les amnisties sur les constructions illégales, notamment les gecekondus, se sont systématisées depuis les années 1980. En dépit d’une volonté d’« amélioration62 » des constructions, les titres de propriété63 ont été donnés provisoirement « sans préjuger du devenir des terrains investis64 », permettant d’octroyer « aux occupants une pseudo-légalité et assurent à la puissance publique quelques revenus65 ». Ces amnisties ont également la particularité d’être accordées la veille d’élections. Elles ont permis aux pouvoirs publics de se désengager un temps de leur responsabilité sur les constructions. Récemment, un article de loi provisoire a été mis en place le 11 mai 2018 nommé Imar barışı (« paix de zonage ») (article 7143/16) dans un contexte de crise du logement et d’élections présidentielles (le 24 juin 2018). Répondant à la même logique que l’amnistie de zonage sur le désengagement de la responsabilité sur les constructions non conformes, l’amnistie est également introduite pour favoriser la rente sur les espaces occupés en délivrant un certificat d’immatriculation66 aux propriétaires des parcelles. Ce certificat légalise le bâtiment. Pourtant, l’amnistie, en ne conférant pas de droit permanent, génère un déséquilibre entre les pouvoirs publics et les habitants face aux risques sur les constructions et rend d’autant plus complexe la situation entre un arbitrage d’ordre financier et lié au risque sismique. La notion de paix de zonage relève d’une terminologie politique, critiquée par les ingénieurs rencontrés pour sa connotation méliorative du contournement des règles de construction. Elle a par ailleurs été vivement attaquée par les ingénieurs en génie civil après les séismes du 6 février 2023, car elle néglige la fragilisation intentionnelle des bâtiments et la vulnérabilité des individus.

38L’acquisition du certificat d’immatriculation répond à des critères larges et comprend les programmes suivants : les nouveaux bâtiments non habités et construits avant le 31 décembre 2017 ; les coopératives d’habitation qui sortent de la législation sur le zonage en ayant construit plus d’étages et d’appartements que permis ; les bâtiments avec ajouts de structure (notamment de balcons) ; les gecekondus sans titre de propriété ; les centrales solaires ; les bâtiments préfabriqués ; les ouvrages avec certificat d’attribution de titre de propriété, ainsi que les bâtiments soumis à des décisions de démolition et ceux condamnés à des amendes administratives sont concernés. L’amnistie sur les constructions annule donc toutes les décisions contraignantes prises sur les bâtiments. L’élargissement des bâtiments éligibles à la paix de zonage permet ainsi de les soumettre à la loi sur la taxe foncière (n° 1319 du 29 juillet 1970). L’article provisoire n° 16 du 11 mai 2018 indique que le ministre des Finances est autorisé à ajouter des crédits au budget du ministère en contrepartie des recettes enregistrées à utiliser dans le cadre de la loi sur la transformation urbaine n° 6306 de 2012. Il faut également indiquer que cette amnistie sur les constructions facilite l’acquisition des terrains par l’État. Aussi, la délivrance du certificat d’immatriculation ne confère pas de droit supplémentaire en matière de zonage, c’est-à-dire qu’en cas de transformation de l’immeuble sous l’injonction de la loi n° 6306, les dispositions de la législation d’urbanisme sont appliquées.

39Cette amnistie est problématique parce qu’elle réhabilite des dangers liés à l’effondrement des bâtiments, qui existaient déjà en amont de la réduction du risque sismique. Elle est renforcée par des pratiques de contournement des normes qui sont vivement critiquées par les ingénieurs de la construction parce qu’elles privilégient la rente sur la sécurité des bâtiments et sur la protection des personnes. Elle vient également court-circuiter le processus de contrôle sur les constructions des audits, sur lequel ceux-ci n’ont pas de prise. L’amnistie sur les constructions constitue aussi un leurre sur la solidité des constructions, qui conduit à reporter la responsabilité du risque sur les habitants qui prennent la décision de l’appliquer. Le nombre important de bâtiments effondrés ou identifiés afin d’être démolis dans les villes du sud-est de la Turquie après les séismes du 6 février 2023 met en lumière l’usage à outrance des amnisties sur les constructions et le contournement des règles qui ne se limitent pas à Istanbul.

40De surcroît, la politique d’amnistie sur les constructions met les locataires dans une situation de vulnérabilité face au risque financier, puisqu’en plus d’être soumis au risque d’effondrement des bâtiments, ceux-ci se trouvent d’autant plus impuissants en cas de transformation urbaine, qui les rend susceptibles d’expropriation. La question n’est pas la même pour les propriétaires : l’obtention du certificat d’immatriculation leur permet d’être dédommagés en cas de destruction de leur bâtiment lors de l’application de la loi n° 6306 sur la transformation des espaces en zone à risque. Ceci montre à quel point les acteurs de la fabrique urbaine sont en prise simultanément avec le risque sismique et le risque économique des nouvelles constructions et comment les arbitrages peuvent donner lieu au maintien du risque d’effondrement des bâtiments.

Conclusion : une dilution progressive de l’aléa sismique dans la prise en charge du risque sismique

41Derrière le maintien dans l’espace urbain de certains bâtiments non conformes aux normes parasismiques, comme celui de l’arrondissement de Zeytinburnu présenté en introduction, il se joue bien plus qu’un risque d’effondrement dont on peut faire l’hypothèse d’un contournement des normes de construction ou de l’application d’une amnistie. Nous avons suivi la trajectoire de la prise en charge du risque sismique par l’urbanisme telle qu’elle est menée en Turquie par le gouvernement, à savoir une prise en charge essentiellement techniciste tournée vers la destruction et la reconstruction des bâtiments fragiles en cas de secousse sismique. Cette réponse techniciste favorise la confiance envers les bâtiments mais n’implique pas toujours leur sûreté, comme nous le montre le recours fréquent à l’amnistie sur les constructions. Aussi, cette réponse détourne l’attention sur les mécanismes et les choix politiques qui expliquent l’ampleur du risque sismique. Par ailleurs, ce risque laisse des traces et est loin d’être effacé du territoire pour autant.

42Les négociations et procédures analysées dans cet article permettent d’insister sur l’idée que le risque d’effondrement des bâtiments se reconfigure au gré des acteurs qu’il intéresse (au sens de la sociologie des sciences et des techniques) d’une part, et des risques qui sont corrélés à l’action collective de ces acteurs d’autre part. Nous avons à faire à un ensemble plus complexe dans lequel l’aléa sismique est dilué et interagit avec d’autres risques dont la dimension est urbaine et qui ne sont pas causés par un séisme : le risque économique lié aux matériaux, le risque financier des constructions à perte, les risques sociaux relatifs au chômage, etc. La délicate cohabitation de ces risques dans un même espace (la métropole d’Istanbul ou le quartier dans lequel s’insèrent les bâtiments vulnérables) peut mener à diverses formes de déviance des normes techniques mises en œuvre pour réduire un risque encore largement associé à l’aléa sismique. L’analyse suggère de réinterroger les dispositifs dont l’urbanisme dispose pour faire face à l’interdépendance de facteurs multiples qui ont un impact sur la vulnérabilité du cadre bâti et sur les acteurs qui sont responsables de sa production et évolution permanente.

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Notes

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2  Loi n° 4708 sur l’inspection des constructions (13/07/2001), loi n° 5902 relative à certaines réglementations associées à la présidence de la gestion des catastrophes et des urgences (29/05/2009), loi n° 6306 sur la transformation des zones à risque de catastrophe (16/05/2012), loi n° 6305 sur les assurances de catastrophe (09/05/2012), loi n° 19788 sur la préparation des plans d’aménagement du territoire (15/06/2014).

3  Les normes parasismiques sont incluses dans le Code du bâtiment, dont les derniers datent de 2007 et 2018.

4  Selon un rapport de février 2020 de l’Observatoire de Kandilli et de l’Institut de recherche sur les tremblements de terre, les bâtiments susceptibles de recevoir des dommages (très lourds, lourds et moyens) sont estimés à 194 392 pour le scénario d’un séisme de magnitude 7,5, et à 209 197 pour la moyenne des autres scénarios. Source [en ligne] [https://depremzemin.ibb.istanbul/wp-content/uploads/2020/02/DEZiM_KANDiLLi_DEPREM-HASAR-TAHMiN_RAPORU.pdf], consulté le 19/03/24.

5  Jérôme Denis et Daniel Florentin, « “Faire tenir” et entretenir les infrastructures », Flux, vol. 3-4, n° 129-130, 2022, p. 1-9.

6  Youenn Gourain et Solène Poyraz, « Mesurer et nommer la catastrophe : usages politiques des tremblements de terre du 6 février 2023 dans le sud-est de la Turquie », EchoGéo [En ligne], 2023, [https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/echogeo.24964].

7  Claude Gilbert, « La Fabrique des risques », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 1, n° 114, 2003, p. 55 ; Patrick Pigeon, Géographie critique des risques, Paris, Economica/Anthropos (Géographie), 2005.

8  Magali Reghezza-Zitt, Réflexions autour de la vulnérabilité métropolitaine : la métropole parisienne face au risque de crue centennale, thèse en géographie, université Paris X-Nanaterre, 2006.

9  Colin McFarlane, « The City as Assemblage: Dwelling and Urban Space », Environment and Planning D: Society and Space, vol. 4, n° 29, 2011, p. 649-671.

10  Valérie November, “Spatiality of Risk”, Environment and Planning A, vol. 40, n° 7, 2008, p. 1523-1527.

11  Ibid.

12  Cassandre Rey-Thibault, Youenn Gourain, Valérie November, « Une approche multirisque aide-t-elle à comprendre les réseaux urbains ? Réflexions sur des dynamiques enchevêtrées à partir de deux agglomérations françaises et une métropole turque », Flux, n° 132, 2023, p. 6-21.

13  Valérie November, « Risques naturels et croissance urbaine : réflexion théorique sur la nature et le rôle du risque dans l’espace urbain », Revue de géographie alpine, vol. 82, n° 4, 1994, p. 113, 1994. ; Stephen Healy, « A “Post‐Foundational” Interpretation of Risk : Risk as “Performance” », Journal of Risk Research, vol. 7, n° 3, 2004, pp. 277-296.

14  Michel Callon, Bruno Latour (dir.) Sociologie de la traduction, Paris, Presses des Mines, 2006.

15  Agnès Bastin, « Vers une gestion circulaire des matières inertes issues de la démolition et des travaux publics en région parisienne : une lecture croisant transition sociotechnique et approches territoriales », Flux, vol. 2-3, n° 116-117, 2019, pp. 42-57.

16  Bruno Latour, Changer de société, refaire de la sociologie, Paris, La Découverte (La Découverte poche), 2007.

17  Youenn Gourain, La Faille et la ville. Itinéraire d’une fabrique conjointe entre les risques et l’urbain à Istanbul, thèse en Urbanisme, université Paris-Est, 2023.

18  Le 17 août 1999, au sud-est de Kocaeli, de magnitude 7,4 sur l’échelle de Richter, et le 12 novembre 1999, à Düzce, de magnitude 7,2. Voir leur localisation sur la carte 1.

19  Jean-François Pérouse, Fadime Deli, Le Séisme de Yalova-İzmit-İstanbul : premiers éléments d’information et d’appréciation, Institut français d’études anatoliennes, 1999, p. 16.

20  kaçak yapılaşma en turc.

21  Entretien mené par l’auteur avec un ingénieur en génie civil 1, Université technique d’Istanbul, 27 novembre 2019.

22 Mary Beth Sheridan, Richard Boudreaux, « As Buildings Fell in Turkey, So Did Illusions: Earthquake: Disaster laid bare massive corruption. Many now try to fight city hall », Los Angeles Times, 5 septembre 1999, [en ligne] [https://www.latimes.com/archives/la-xpm-1999-sep-05-mn-7205-story.html], consulté le 19/03/24.

23 Emlakçı en turc.

24  Ibid., p. 20.

25  « Depremzede güvenli ev arıyor » [« Les victimes du tremblement de terre cherchent un habitat fiable »], Milliyet, 31 août 1999.

26  Türk Mühendis ve Mimar Odaları Birliği en turc.

27 « Bu sefer yapılan işler imza karşılığı yapılacak, Biz buna karşıyız », Zaman, 13 décembre 1999.

28  Ibid.

29  Yapı denetim kanunu en turc.

30  Türk Standartları Enstitüsü en turc.

31  « Bakanlık meslek örgütlerine güvenmeyip denetimi bağımsız firmalara yaptırnayı planlıyor: yapı denetimi özelleşiyor », Cumhuriyet, 1er septembre 1999.

32  Mütteahhit en turc.

33  Yapı denetim sempozyumu en turc.

34  TMMOB, « TMMOB Yapı denetim sempozyumu sonuç bildirgesi » [« Déclarations sur les conclusions du symposium sur l’audit de la construction du TMMOB »], 3 juillet 2020, [en ligne] [http://www.tmmob.org.tr/icerik/tmmob-yapi-denetim-sempozyumu-sonuc-bildirgesi], consulté le 19/03/24.

35  Ces frais ont été réduits à la suite de la pression des entrepreneurs (mütehhait), ils s’élevaient entre 4 et 8 % dans le système d’inspection des bâtiments créé avec le décret-loi n° 595.

36  Entretien avec un ingénieur en génie civil à l’Université technique d’Istanbul, 6 novembre 2019.

37  Kentsel dönüşüm en turc.

38  Propos de Recep Tayyip Erdoğan relayés par TRT Haber, février 2019.

39  Entretien avec une ingénieure en génie civil 2, Université technique d’Istanbul, 6 novembre 2019.

40  Il fait référence ici à la loi n° 6306 de 2012 sur la transformation des zones soumises au risque de catastrophe. Elle permet ainsi au gouvernement d’imposer la transformation d’un bâtiment si les deux tiers des propriétaires se mettent d’accord à faire la demande.

41  Entretien avec un superviseur des constructions, entreprise privée, 15 octobre 2020.

42  Armelle Choplin, Matière grise de l’urbain : la vie du ciment en Afrique, Genêve, Métispresses, 2020.

43  Banque mondiale, Global Rapid Post-Disaster Damage Estimation (GRADE) Report, février 2023 Kahramanmaraş Earthquakes, 2023.

44  Voir [en lige] []http://kirectasikalker.blogspot.com/2016/10/kirec-tas-nerelerde-bulunur.html], consulté le 19/03/24.

45  L’organisation se félicite d’ailleurs de produire de la main-d’œuvre (17 200 employés dans l’industrie du ciment fin 2020) avec un chiffre d’affaires de 1,7 milliard de dollars sur le marché intérieur et 1,1 milliard de dollars sur ses revenus d’exportation (source : Independant Türkçe, 15/09/2021).

46  Les statistiques données sur le site internet de Türkçimento indiquent que l’entreprise à elle seule génère 11 201 emplois en 2020.

47  Pour ne donner que quelques repères, un dollar valait 5,97 TL en janvier 2020, 7,43 TL en janvier 2021 et 13,87 TL en janvier 2022. Elle vaut 30,80 TL pour un dollar en février 2024.

48  « Çimento cenneti Türkiye » [« Le Paradis du ciment en Turquie »], BirGün, 24 septembre 2018, [en ligne] [https://, consulté le 19/03/24.

49  « Müteahhitler, artan çimento fiyatlarına karşı 2 Eylül’de inşaatları durduruyor » [« Les entrepreneurs arrêtent la construction le 2 septembre face à la hausse des prix du ciment »], T24, 30 août 2021, [en ligne] [https://t24.com.tr/haber/muteahhitler-artan-cimento-fiyatlarina-karsi-2-eylul-de-insaatlari-durduruyor,975283], consulté le 19/03/24.

50  Entretien avec un superviseur ses constructions, entreprise privée, 15/10/20.

51  Source [en ligne] : [https://prixdubaril.com], consulté le 16/02/2024.

52  Entretien avec un économiste d’une institution gouvernementale, 02/03/2020.

53  Mütehhait en turc.

54  Entretien avec un prestataire, entreprise privée, 23 février 2021.

55 « İnşaatları durduran çimento tartışmasının ötesi: Yüzde 270 pahalılaşan ithal enerji, 1 milyon liranın üzerine çıkan evler ve mikserler » [« Au-delà du débat sur le ciment qui a arrêté la construction : l’énergie importée est devenue plus chère de 270 %, les maisons dépassent un million de lires »], Independant Türkçe. 11 septembre 2021, [en ligne] [https://www.indyturk.com/node/410176/ekonomi %CC %87/i %CC %87n %C5 %9Faatlar %C4 %B1-durduran- %C3 %A7imento-tart %C4 %B1 %C5 %9Fmas %C4 %B1n %C4 %B1n- %C3 %B6tesi-y %C3 %BCzde-270-pahal %C4 %B1la %C5 %9Fan-ithal].

56 « İnşaat Maliyetlerindeki Artış Durdurulamıyor » [« L’augmentation des coûts de construction ne peut pas être arrêtée »], Amerikaninsesi, 13 octobre 2021, [en ligne] [https://www.amerikaninsesi.com/a/insaat-maaliyetlerindeki-artis-durdurulam %C4 %B1yor/6269181.html], consulté le 19/03/24.

57 TMMOB, « ’Türkiye’de Inşaat mühendisleri gerçeği : iş, istihdam ve işsizlik’ raporu” » [« La réalité des ingénieurs civils en Turquie : travail, emploi et chômage »], 6 mai 2021, [en ligne] [http://www.tmmob.org.tr/icerik/imo-turkiyede-insaat-muhendisleri-gercegi-istihdam-ve-issizlik-raporu-yayimlandi], consulté le 16/02/24.

58 TOKI, l’administration du Logement collectif [Toplu Konut Idaresi] est créée en 1984 via la loi n° 2985 sur le logement collectif. L’objet de sa création repose sur la production de logements collectifs à une période où le gouvernement turc souhaite mettre fin aux gecekondus.

59  Imar affı en turc.

60  Tapu kayıtı en turc.

61  Jean-François Pérouse, « Les Tribulations du terme gecekondu (1947-2004) : une lente perte de substance. Pour une clarification terminologique », European Journal of Turkish Studies. Social Sciences on Contemporary Turkey, n° 1, 2004.

62 Islah en turc.

63  Tapu tahsis belgesi en turc.

64  Jean-François Pérouse, « Les Tribulations du terme gecekondu (1947-2004)... », op. cit.

65  Ibid.

66  Kapı kayıt belgesi en turc.

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Table des illustrations

Titre Carte 1. Carte de localisation des lieux mentionnés dans l’article
Crédits Gourain, 2024
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Titre Figure1. Un bâtiment dans l’arrondissement de Zeytinburnu
Crédits Gourain, 2021
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Titre Figure 2. Contraste des constructions à Fikirtepe dans le cadre de la transformation urbaine
Crédits Gourain, 2020
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Pour citer cet article

Référence électronique

Youenn Gourain, « L’évolution du cadre bâti en Turquie, entre risque sismique et rentabilité du secteur de la construction : négociations et controverses sociotechniques »Les Cahiers de la recherche architecturale urbaine et paysagère [En ligne], 20 | 2024, mis en ligne le 17 mai 2024, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/craup/14570 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11pay

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Auteur

Youenn Gourain

Youenn Gourain est docteur en urbanisme, chercheur postdoctorant au LATTS (UMR 8134 CNRS-université Gustave Eiffel) et chercheur associé à l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA, USR 3131–CNRS-MAE) à Istanbul. Ses recherches portent sur les fabriques conjointes entre les risques et l’urbain au prisme des dispositifs sociotechniques et des infrastructures urbaines.
Il a récemment publié : avec Solène Poyraz, « Mesurer et nommer la catastrophe : usages politiques des tremblements de terre du 6 février 2023 dans le sud-est de la Turquie », EchoGéo [En ligne], 2023, [https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/echogeo.24964] avec Cassandre Rey-Thibault et Valérie November, « Une approche multirisque aide-t-elle à comprendre les réseaux urbains ? Réflexions sur des dynamiques enchevêtrées à partir de deux agglomérations françaises et une métropole turque », Flux [En ligne], n° 132, 2023, [https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/flux1.132.0006].

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