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Penser la technique à l’ère du dérèglement global

Introduction
Roberta Morelli et Jean Souviron
Traduction(s) :
Questioning Technology in a Time of Global Upheaval [en]

Texte intégral

Penser la technique à l’ère du dérèglement global : enjeux et controverses des pratiques architecturales et urbaines

  • 1 William Morris, L’Art et l’artisanat, Paris, Payot Rivages (Rivage poche, petite Bibliothèque), 201 (...)
  • 2 Lewis Mumford, Technique et civilisation, Marseille, Parenthèses, 2016. Technics and Civilization a (...)
  • 3 Thomas Carlyle, L’Ère mécanique, signes des temps, Paris, Le Pas de côté, 2019 [édition originale : (...)
  • 4 Jean-Baptiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Seuil (L’ (...)
  • 5 David Edgerton, Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l’histoire globale, Profile Books, 2006, (...)
  • 6 Hans Jonas, « Technologie et responsabilité. Pour une nouvelle éthique », Esprit, sept. 1974, p. 16 (...)
  • 7 Voir par exemple : Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, 2012 [1ree  (...)
  • 8 Evgeny Morozov, To Save Everything, Click Here: The Folly of Technological Solutionism, New York, P (...)
  • 9 François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Pari (...)

1La place et le rôle que la technique occupe dans l’organisation des sociétés industrialisées soulèvent des controverses qui, depuis deux siècles, ne cessent d’interroger l’impact des activités humaines. La critique de l’industrialisation – appuyée, entre autres, sur la pensée de William Morris1 (1834-1896) et Lewis Mumford2 (1895-1990) – émerge avec l’avènement de l’« âge des machines3 » et conduit à revisiter l’histoire des techniques à la croisée de celle des sociétés et des cultures humaines. De nos jours, dans un contexte marqué par l’accélération du dérèglement global, cette critique touche les concepts mêmes de progrès4 et d’innovation5 et interroge les relations entretenues entre nos sociétés et ses objets techniques à travers le « principe de responsabilité6 » et la notion d’éthique7. Des controverses se font jour alors entre les défenseurs d’un solutionnisme technologique8, pour qui le progrès technique est en mesure d’apporter des réponses efficaces aux défis des sociétés modernes, et les technocritiques9 plaidant, de façons diverses, contre la sacralisation de la technique et l’aliénation des individus qui en découle.

  • 10 Fanny Lopez, Cécile Diguet, Sous le feu numérique : spatialités et énergies des data centers, Genèv (...)
  • 11 Le concept de « modèle constructif de la performance énergétique et environnementale » a été dévelo (...)

2Les bouleversements écosystémiques, l’exacerbation des formes de vulnérabilité sociale et les promesses de la révolution numérique interrogent, en particulier, l’impact des choix infrastructurels10 et les effets des pratiques architecturales, urbaines et territoriales sur l’environnement et nos sociétés. La prise en compte de la raréfaction des ressources matérielles et énergétiques et la montée en puissance des exigences de réhabilitation et rénovation de l’existant bouleversent la place même de la technique dans ces domaines. Émergent alors de nouvelles problématiques, liées d’une part à l’impact écologique, sanitaire et social des systèmes constructifs, et d’autre part à la division du travail de conception et d’exécution. À titre d’exemple, on peut se référer aux controverses soulevées par le modèle constructif de la performance énergétique11 basée sur l’isolation et la ventilation mécanique des bâtiments, aux limites de l’industrialisation et de la labélisation « bas carbone » de la construction en bois, ou encore aux impacts des modèles de planification urbaine basés sur les smart grids et l’électrification massive des usages.

  • 12 Voir notamment le dossier « Culture constructive » du n° 29 des Cahiers de la recherche architectur (...)

3Près de trente ans après la publication des derniers numéros des Cahiers de la recherche architecturale, urbaine dédiés à la dimension matérielle de l’espace habité12, les coordonnateurs de ce dossier ont souhaité réactualiser les débats scientifiques relatifs à la technique, entendue ici dans une acception élargie aux ressources matérielles et énergétiques, aux outils, aux savoirs et savoir-faire, aux filières de production et aux procédés de conception, au chantier et à l’entretien des ouvrages. L’objectif est de contribuer à une analyse critique de l’évolution des conditions matérielles de notre environnement bâti à l’ère du dérèglement global.

4Ce dossier rend compte des relations d’interdépendance qui lient les dimensions historique, sociale, politique et culturelle des techniques et vise à saisir les changements qui caractérisent les pratiques professionnelles contemporaines. Comment se définit la technique dans la production architecturale, urbaine et territoriale ? De quel projet politique et social est-elle porteuse ? Quels sont les enjeux et les débats associés ? Quelles sont les résonances entre les controverses passées et celles du temps présent ? Comment peuvent-elles nous aider à construire une pensée critique de la technique face aux enjeux socio-environnementaux ?

5Les six articles qui structurent le dossier et l’entretien qui le clôture intègrent ces interrogations dans une perspective élargie, à partir d’une série d’objets et de terrains qui reflète la richesse des questionnements et des approches portant sur la place et le rôle de la technique dans la ville et l’architecture Les enquêtes menées par les autrices et auteurs portent autant sur les controverses que sur les pratiques qui redéfinissent les pensées conceptuelles et constructives et les modalités d’action sur l’environnement bâti. En accueillant des contributions à la croisée de plusieurs champs disciplinaires, ce dossier thématique pose ainsi comme hypothèse que la technique représente aujourd’hui un espace de distinction et un objet de négociation d’intérêts pluriels et conflictuels qui impactent directement les filières matérielles, l’organisation du travail, la définition des espaces et la relation à l’environnement.

6Afin d’approfondir cette hypothèse, ce dossier est structuré en trois parties. La première ouvre une perspective historique, qui souligne l’importance d’inscrire les approches contemporaines de la technique dans le temps long de leur évolution. La deuxième se concentre sur les reconfigurations en cours des pratiques architecturales et de leur relation aux techniques dites « durables » sous l’effet de nouveaux cadres normatifs – entendus ici au sens tant juridique que social. Enfin, la troisième partie éclaire les enjeux d’appropriation des techniques, soulevant des questions essentielles relatives à leur transmission, à leur maintenance et à leur adaptation selon l’évolution des contextes au sein desquels elles sont mobilisées.

Penser la technique sur le temps long

7À partir d’études historiques portant sur le xxe siècle, contributions déploie une analyse critique des enjeux relatifs à l’intégration des considérations écologiques dans la pensée technique et matérielle contemporaine.

8L’article de Robby Fivez se concentre sur l’évolution des discours et des critères d’évaluation des matériaux de construction dans l’histoire coloniale et postcoloniale de l’architecture, en particulier à travers celle du Congo belge. Les colonisateurs n’appréciant guère les techniques de construction qui existaient en Afrique centrale, les matériaux congolais ont d’abord été qualifiés de « primitifs ». L’institutionnalisation de ce jugement a conduit par la suite à intégrer dans les lois sur la construction une distinction prétendument scientifique entre matériaux « durables » et « non durables ». Cet article rend compte de la manière dont cette catégorisation coloniale binaire se perpétue aujourd’hui dans les pratiques architecturales occidentales en Afrique, dans une hiérarchie toutefois inversée favorisant désormais les matériaux « locaux » aux dépens de ceux issus de l’industrialisation. Soulignant les limites de cette dichotomie, l’auteurcet article démontre combien les matériaux de construction et les jugements de valeur qui s’y rapportent sont des processus historiquement situés que les adjectifs « local », « durable » et « écologique » ne peuvent restituer.

9Suivant une tout autre trajectoire, Antoine Perron appréhende la construction d’une pensée réflexive des techniques, en particulier à travers l’histoire des critiques portant sur leur impact social et écologique. L’auteur revient sur l’œuvre et la pensée de Gaston Bardet (1907-1989), urbaniste et théoricien français du xxe siècle, reconnu pour ses contributions à l’urbanisme et sa critique du machinisme. Bardet construit une pensée complexe et une trajectoire sinueuse dans un siècle marqué par le fascisme, l’accélération de l’industrialisation et la multiplication des alertes quant à l’insoutenabilité du développement économique et matériel en Occident. Dans ce contexte, il dénonce le machinisme et le modernisme urbain comme des facteurs déshumanisants, destructeurs de l’environnement, et formule des propositions pour un urbanisme plus humain et écologique. Malgré sa marginalisation dans le milieu professionnel après la Seconde Guerre mondiale en raison de sa proximité avec le gouvernement de Vichy et son inclination vers des recherches ésotériques, Bardet influencera des générations ultérieures d’architectes et d’urbanistes par ses idées sur la décentralisation, le retour aux matériaux naturels et la nécessité d’un équilibre entre les sociétés humaines et leur environnement.

10En ce sens, l’œuvre de Bardet témoigne d’une certaine actualité, en particulier sa conscience précoce des défis écologiques et sa critique radicale de la technologie et de l’industrialisation. En rester là serait cependant passer sous silence les limites et contradictions d’une pensée marquée par une vision utopique mêlant catholicisme, idéologies réactionnaires et influences fascistes. En rendant compte de la complexité de cette trajectoire, l’article invite à une réflexion critique sur la dimension politique des pensées écologiques et techniques, soulignant l’importance de dépasser les visions utopiques ou apocalyptiques pour élaborer des stratégies écologiques réalistes et politiquement viables.

La technique, une construction sociale en mouvement

11Le deuxième ensemble de contributions explore la manière dont les réglementations et les normes influencent les pratiques architecturales et leur relation aux enjeux techniques de nos jours. Deux premiers articles portent sur la reconfiguration des pratiques architecturales en France, dans le contexte de mise en œuvre de la première réglementation environnementale (RE2020), entrée progressivement en vigueur à partir du 1er janvier 2022. Ils interrogent les évolutions induites par cette réglementation sur les modalités d’intégration des matériaux biosourcés et géosourcés dans les projets de construction. Un troisième article porte sur le risque sismique à Istanbul et rend compte de la manière dont cette question a priori essentiellement technique est influencée par l’évolution du contexte économique, social et politique au niveau national et local.

12Les tensions entre innovation et réglementation qui résultent de ce nouveau contexte sont au cœur de l’article de Stéphane Berthier. Il analyse en particulier les contradictions qui apparaissent lorsque les architectes cherchent à diminuer l’empreinte carbone d’un projet en ayant recours à des matériaux biosourcés et géosourcés. Les réglementations actuelles, favorisant la sécurité, la durabilité et le confort, sont fondées sur des critères de performance principalement conçus pour les structures en béton armé qui limitent, voire empêchent, la mise en œuvre de systèmes constructifs plus durables. Cette dualité est explorée à travers deux études de cas : les démarches des acteurs de la filière bois pour intégrer leurs matériaux dans le cadre réglementaire, notamment en matière de résistance au feu, et le projet de l’école des Messageries, à Paris, qui, malgré ses ambitions écologiques, se heurte à des contraintes réglementaires qui limitent l’utilisation des matériaux biosourcés et augmentent indirectement son empreinte carbone. Le cadre réglementaire actuel limiterait donc l’exemplarité environnementale des bâtiments en exigeant des niveaux élevés de confort et de sécurité, notamment incendie, qui se traduisent par une complexité constructive accrue. Cet article met ainsi en lumière la difficulté de soutenir une innovation constructive durable face aux contraintes imposées par les exigences réglementaires et les normes de confort contemporaines. Ce cadre réglementaire et normatif reflète un consensus au sein de nos sociétés, qui freine l’adoption rapide de solutions constructives plus écologiques. De plus, l’approche actuelle, qui se limite à considérer les matériaux de construction comme moyen principal pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre des bâtiments, sans revoir les normes sociales liées au confort, s’avère être au mieux un obstacle, au pire une impasse dans la lutte contre le changement climatique. L’auteur appelle à élargir la réflexion sur les pratiques architecturales et à développer une évaluation critique de l’impact des équipements techniques sur l’empreinte carbone des constructions, démontrant que des compromis sur le confort moderne seront nécessaires pour atteindre des objectifs écologiques plus ambitieux.

13Mathilde Planchot, Céline Drozd, Ignacio Requena-Ruiz et Daniel Siret poursuivent ces réflexions en explorant la transformation des méthodes de conception architecturale induite par l’usage accru du bois dans la construction de logements collectifs en France. Ils interrogent les répercussions de cette tendance sur les pratiques professionnelles des architectes, le bois représentant à la fois un défi technique, un matériau utile à la décarbonation et une opportunité d’innovation., tant dans les discours que dans les politiques. À travers des entretiens menés avec huit architectes ayant une expérience significative dans la réalisation de projets de ce type, l’article met en lumière la nécessité de définir une nouvelle approche du processus de conception, dans laquelle les spécificités du bois d’œuvre viendraient enrichir et complexifier le travail de conception. L’usage du bois, avec ses propriétés physiques et ses contraintes réglementaires, requiert une anticipation précoce des choix constructifs et une reconfiguration de la collaboration entretenue entre les acteurs d’un projet. En parallèle, le renouvellement de la culture constructive chez les architectes semble essentiel pour redécouvrir une pensée technique étroitement liée aux propriétés physiques du bois. Cette redécouverte, selon les auteurs, conduit à une approche plus intégrée et plus réfléchie de la conception, où la technique n’est pas seulement un moyen mais devient une partie intégrante de la démarche conceptuelle et constructive. L’article souligne ainsi l’importance de poursuivre les enquêtes sur les évolutions du secteur du bâtiment afin d’accompagner au mieux les professionnels de l’architecture dans leur adaptation aux défis contemporains de la construction durable.

14Les complexités et dilemmes relatifs à la réglementation des techniques constructives sont étudiés par Youenn Gourain dans le contexte urbain d’Istanbul, en Turquie. En interrogeant l’évolution des choix des matériaux, cet article explore les réformes des normes constructives imposées depuis les séismes de 1999 dans la région de Marmara. L’évolution de la régulation des matériaux de construction révèle les dilemmes relatifs à la gestion du risque sismique dans un contexte de développement urbain soutenu. L’article met ainsi en évidence les reconfigurations successives des choix constructifs, entendues au sens des assemblages complexes d’acteurs négociant la prise en charge du risque sismique face à leur implication dans la fabrique urbaine et souligne ainsi un déplacement de responsabilité dans un paysage complexe de vulnérabilités urbaines et individuelles. De nouvelles tensions reconfigurent les réponses techniques aux risques sismiques, entre impératifs de sécurité, motivations économiques et enjeux politiques. Finalement, l’auteur explique que ces reconfigurations contribuent à la création de vulnérabilités supplémentaires, diluant ainsi progressivement le risque sismique dans un ensemble plus vaste et complexe de défis sociotechniques.

Enjeux d’appropriation et d’adaptation

15Le troisième ensemble de contributions examine les interactions entre les bâtiments et les individus qui sont responsables de leur conception et maintenance. Il explore ainsi comment les dynamiques sociotechniques influencent les pratiques architecturales et la vie des édifices, en prenant en compte les enjeux d’adaptation et d’appropriation des espaces et des dispositifs techniques.

16À travers une recherche-action menée au sein de deux résidences universitaires, Marion Serre, Agathe Chiron et Chloé Perreau mettent en lumière le rôle essentiel, mais souvent sous-estimé, des activités de maintenance et des enjeux d’appropriation des techniques. L’article analyse en particulier une démarche expérimentale née d’un partenariat entre l’École des arts décoratifs de Paris et le Crous, confronté à d’importants défis dans la gestion de son parc immobilier. Un statut de « designer régisseur » a été créé pour renforcer la collaboration entre les étudiants et le personnel technique afin de faciliter et revaloriser les démarches de maintenance. Entre coconstruction et partage de compétences, cette initiative a permis d’identifier des solutions pratiques et durables pour les problématiques courantes de réparation, tout en encourageant les résidents étudiants à s’engager activement dans l’entretien et l’appropriation de leurs espaces. Les autrices démontrent comment des interventions ciblées et la médiation technique peuvent transformer la relation des étudiants avec leur espace de vie, favorisant ainsi une amélioration de la vie du quotidien des communautés rassemblées dans ces résidences. Il met en lumière les compétences collectives développées dans le cadre de cette expérimentation et propose une réflexion plus large sur le rôle de la maintenance dans l’amélioration et la préservation de la qualité de vie étudiante. Cet article invite à repenser les pratiques de maintenance comme un élément central de l’habitat, proposant ainsi un modèle alternatif axé sur le soin et l’échange, dans le contexte spécifique des résidences universitaires.

17Eugénie Floret explore l’évolution du contrôle de l’air dans l’architecture et souligne comment les enveloppes se sont complexifiées. Les innovations successives dans la gestion de l’air, accompagnées par l’introduction et la modification de normes, ont profondément transformé les rôles et les pratiques des architectes, intégrant des technologies de plus en plus sophistiquées pour répondre à des exigences réglementaires accrues. L’article analyse ces évolutions en mettant en lumière le processus d’ingénierie aéraulique, de la conception initiale aux adaptations concrètes sur le chantier, et propose une réflexion critique sur les impacts de la standardisation et de la mécanisation sur les pratiques architecturales. Il révèle ainsi la tension entre les objectifs de performance et la réalité des conditions de mise en œuvre en étudiant les compromis et ajustements qui parfois compromettent l’intégrité des solutions architecturales et soulèvent des questions sur la durabilité et l’efficacité réelle de ces systèmes. L’analyse se concentre sur le dialogue entre les différents acteurs impliqués et les « bricolages » qui se manifestent dans les solutions de gestion de l’air, suggérant un besoin urgent de réévaluer les méthodes et les approches actuelles pour une meilleure intégration de l’aéraulique dans l’architecture.

18Enfin, l’entretien avec Jacques Anglade, ingénieur et charpentier, conclut ce dossier thématique. Il revient sur quelques-unes des périodes marquantes d’une carrière dédiée à la charpente en bois et présente en détail sa démarche qui articule savoirs ancestraux et défis contemporains, soulignant l’importance dans la conception architecturale de la connaissance des matériaux et des conditions de leur mise en œuvre. Il retrace l’évolution de sa relation aux techniques constructives, entre une aspiration à intégrer les enjeux socio-environnementaux et le respect du matériau dans le processus de construction, et une critique de l’industrialisation de la filière bois.

19Cette critique s’étend au-delà de la charpente en bois et concerne les pratiques industrielles de l’architecture et de la construction, qui dénaturent les matériaux et éloignent les professionnels de leur expertise artisanale. Cette profonde remise en question plaide en faveur d’une revalorisation des techniques traditionnelles qui, selon Jacques Anglade, s’avèrent particulièrement adaptées aux exigences contemporaines. Il défend ainsi une approche qui réconcilie l’utilisation des ressources locales et le savoir-faire artisanal afin de promouvoir des modes de construction véritablement durables et respectueux de l’environnement. Il insiste également sur la nécessité de réintégrer l’empirisme et l’expérience directe avec les matériaux dans le processus de conception. Plus largement, il appelle à une redéfinition du rôle de la technique dans l’architecture, non pas comme une fin en soi, mais comme un moyen au service de valeurs humaines et écologiques. Son témoignage invite à une réflexion sur la manière dont les architectes et les ingénieurs peuvent contribuer à renouveler la manière de penser la technique en réinterrogeant le rapport aux outils et aux savoir-faire face aux enjeux contemporains.

20Ce dossier parvient ainsi à rassembler des articles complémentaires, résultats de recherches utilisant des méthodes diverses. Ainsi, les auteurs retracent l’histoire de concepts et d’idées, analysent des discours, enquêtent sur les filières industrielles, étudient les réglementations, mènent des entretiens et interrogent la dimension politique et sociale des théories et des pratiques architecturales. Cette diversité témoigne de la pluralité des approches nécessaires pour actualiser notre regard sur un état présent de la technique. On peut cependant regretter l’absence de contributions s’attardant plus en détail sur des controverses et des paradoxes qui, pour les coordonnateurs de ce dossier, semblent centrales pour comprendre les enjeux techniques contemporains. Cela concerne en particulier l’hétérogénéité croissante des instances techniques, la standardisation accrue des produits et des modes constructifs, la diversification des acteurs impliqués dans l’acte de bâtir, l’économie de la construction et du foncier, l’accélération de la numérisation, et l’inégalité des conditions socioéconomiques de production et d’entretien du cadre bâti. De même, deux axes de réflexion proposés initialement par les coordonnateurs n’ont pas trouvé l’écho escompté : le chantier et les défis de la matérialisation d’une pensée de la technique ; les techniques et pratiques de gestion des déchets. Ces sujets sont autant de pistes de recherche qui invitent à poursuivre et étendre les réflexions rassemblées dans ce dossier thématique.

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Notes

1 William Morris, L’Art et l’artisanat, Paris, Payot Rivages (Rivage poche, petite Bibliothèque), 2011 [édition originale : Arts and Crafts, 1889].

2 Lewis Mumford, Technique et civilisation, Marseille, Parenthèses, 2016. Technics and Civilization a été publié en langue originale en 1934 et a été traduit pour la première fois en français en 1950, aux éditions du Seuil (trad. Denise Moutonnier).

3 Thomas Carlyle, L’Ère mécanique, signes des temps, Paris, Le Pas de côté, 2019 [édition originale : Signs of the Times, 1829].

4 Jean-Baptiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Seuil (L’Univers historique), 2012.

5 David Edgerton, Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l’histoire globale, Profile Books, 2006, par Christian Jeanmougin, Paris, Seuil (L’Univers historique), 2013 [trad. de The Schock of the Old. Technology and Global History since 1900].

6 Hans Jonas, « Technologie et responsabilité. Pour une nouvelle éthique », Esprit, sept. 1974, p. 163-184. Cet article sera ensuite développé dans l’ouvrage Le Principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Champs Flammarion, 1990 [édition originale : Das Prinzip Verantwortung. Versuch einer Ethik für die technologische Zivilisationpremière, 1979].

7 Voir par exemple : Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, 2012 [1ree édition : 1958].

8 Evgeny Morozov, To Save Everything, Click Here: The Folly of Technological Solutionism, New York, Public Affairs, 2013.

9 François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2016.

10 Fanny Lopez, Cécile Diguet, Sous le feu numérique : spatialités et énergies des data centers, Genève, MétisPresses, 2023.

11 Le concept de « modèle constructif de la performance énergétique et environnementale » a été développé par Christophe Beslay et Romain Gournet dans l’étude « La Filière du bâtiment face au Grenelle de l’environnement », réalisée en 2011 pour le compte de GDF-Suez. Voir aussi, à ce propos, Christophe Beslay, Romain Gournet et Marie-Christine Zélem, « Le Bâtiment économe : utopie technicienne et résistance des usages », in Jérôme Boissonade (dir.), La Ville durable controversée, Paris, Pétra, 2015, p. 335-363.

12 Voir notamment le dossier « Culture constructive » du n° 29 des Cahiers de la recherche architecturale (1992) et celui du numéro 40 des Cahiers de la recherche architecturale et urbaine portant sur les « Imaginaires techniques » (1997).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Roberta Morelli et Jean Souviron, « Penser la technique à l’ère du dérèglement global »Les Cahiers de la recherche architecturale urbaine et paysagère [En ligne], 20 | 2024, mis en ligne le 17 mai 2024, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/craup/14513 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11pas

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Auteurs

Roberta Morelli

Roberta Morelli est maîtresse de conférences en sciences et techniques pour l’architecture à l’ENSA de Paris-Belleville et chercheuse à l’UMR 3329 AUSser. Ingénieur-architecte de formation et docteur en ingénierie de la construction et de la planification territoriale, ses travaux portent sur l’analyse des processus de conception et de fabrication des édifices et de la ville, face aux enjeux socio-environnementaux contemporains. Elle a été responsable de plusieurs programmes de recherche, dont « Urbanisme de projet » (2011-2013), « Temporalités et développement durable : un nouveau système de valeurs pour le logement ? » (2014-2015) ou « La Requalification : état des lieux et perspectives des travaux universitaires en Italie » (2015-2016) ; elle a participé à d’autres projets de recherche, dont « L’Habitant et la fabrication énergétique des écoquartiers. Processus, conception, réception », inscrit dans le programme « Ignis Mutat Res » (2013-2015) et l’« Évaluation des immeubles d’habitation à cour couverte » (2016-2018). Elle a contribué à plusieurs ouvrages, dont « La Fabrique de la ville en transition » (2022), « Densifier, de-densifier. Penser les campagnes urbaines » (2018) et « European Housing Concepts » (2009).Entre 2017 et 2021, elle a codirigé le LabEx Futurs urbains, appuyant la coopération entre chercheurs issus des sciences humaines et sociales, de l’architecture, des sciences de l’ingénieur et de l’environnement, afin de produire des connaissances originales sur les processus d’urbanisation et les sociétés urbaines contemporains. Depuis 2021, avec Bruno Tassin, elle dirige le séminaire « Environnements urbains et dérèglement global : les défis du XXIe siècle », inscrit dans le Graduate Programme « Urban Future » (Graduate School UGE).

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Jean Souviron

Jean Souviron est architecte diplômé d’État (Ensa Paris-Est, 2013), ingénieur des Ponts et chaussées (2016) et docteur en art de bâtir et urbanisme (Université libre de Bruxelles, 2022). Il est maître de conférences associé à l’Ensa de Paris-Belleville, chercheur au sein de l'UMR 3329 AUSser et membre permanent de l'équipe Ipraus. Ses enseignements se concentrent sur les usages, techniques et phénomènes physiques intervenant dans la construction des climats intérieurs, dans une perspective élargie aux enjeux du changement climatique et des bouleversements écologiques. Ces thèmes sont également au cœur de ses recherches qui portent sur les techniques constructives au XXe siècle dans leurs relations aux climats intérieurs et à l’environnement. Il interroge en particulier l’impact écologique, social et architectural des politiques énergétiques et industrielles, en retraçant la trajectoire des matériaux et produits de construction, tel le vitrage isolant, croisant histoire des techniques, écologie territoriale et science and technology studies (STS).

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