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La Pensée technocritique de Gaston Bardet

Gaston Bardet’s Technocritical Thinking
Antoine Perron

Résumés

Dans la littérature urbanistique française du XXe siècle, l’œuvre de l’architecte et urbaniste Gaston Bardet (1907-1989) se distingue à la fois par son volume, sa richesse et son style. Inquiet devant les ravages sociaux et environnementaux de la civilisation machiniste, Bardet a élaboré de nombreuses alternatives au taylorisme, à la concentration urbaine et industrielle et aux doctrines corbuséennes. Ses sources d’inspiration sont nombreuses, et s’étendent bien au-delà du courant urbanistique dit « culturaliste ». Cet article tente de reconstituer la généalogie intellectuelle de cette pensée technocritique, d’en explorer ses parts d’ombre et, enfin, de voir en quoi elle peut éclairer certaines impasses de la lutte écologiste actuelle.

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Texte intégral

Relire Gaston Bardet

  • 1 Après avoir été chef de l’agence d’architecture de l’Exposition universelle de 1937 (aux côtés de J (...)
  • 2 Ses écrits sont publiés ou recensés par différentes revues, comme L’Architecture d’Aujourd’hui, L’A (...)

1Gaston Bardet, né à Vichy en 1907, fils de l’architecte Louis Bardet, entra à l’école des Beaux-Arts de Paris en 1928 et en sortit diplômé en 1933. Parallèlement à ses études d’architecture, il s’initia à l’urbanisme – une nouvelle discipline alors en plein essor – au sein de l’Institut d’urbanisme de l’université de Paris (IUUP). Si ses projets construits sont finalement très peu nombreux1, son œuvre écrite, considérable, se compose d’une trentaine d’ouvrages et de plus d’une centaine d’articles. Parmi les théoriciens français de l’urbanisme au XXe siècle, Bardet fut sans doute l’un des plus prolifiques et des plus pédagogues. Du milieu des années 1930 – période où il publia ses premiers textes – jusqu’à la fin des années 1940, il jouit également d’une certaine aura intellectuelle dans le milieu des urbanistes et des architectes, en France et à l’étranger2.

  • 3 Bardet enseigna l’urbanisme quasiment tout au long de sa vie. Il commença à l’IUUP de 1937 à 1944, (...)
  • 4 Pendant cette dernière phase mystique, Bardet décida de changer son prénom en « Jean-Gaston ». Parm (...)

2L’arrivée d’Eugène Claudius Petit au ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme en 1948 marqua toutefois le début de sa marginalisation. Le nouveau ministre et son équipe, acquis aux idées corbuséennes et aux principes de la Charte d’Athènes, mirent en œuvre une politique de construction diamétralement opposée aux orientations préconisées par Bardet. Coupé des réseaux donnant accès à la commande publique, Bardet se consacra alors principalement à l’enseignement de l’urbanisme3, puis à des recherches ésotériques et impénétrables, mêlant kabbale et cybernétique, psychanalyse et mathématiques4. Il s’éteignit à Vichy en 1989.

  • 5 Hubert Tonka, « Quelques années plus tard... Avant-propos à la troisième édition d’Introduction à l (...)
  • 6 Ibid., p. 12.
  • 7 Gaston Bardet, « In memoriam. Marcel Poëte », dans Introduction à l’urbanisme, op. cit., p. 27‑34. (...)

3Marginalisée dès les années 1950, l’œuvre de Bardet ne fut pour autant jamais totalement oubliée. Dès la fin des années 1960, les architectes et urbanistes de la génération suivante la redécouvrirent progressivement. Ainsi, Hubert Tonka et Isabelle Auricoste, étudiants en urbanisme et en paysagisme proches d’Henri Lefebvre et des situationnistes, consultèrent les ouvrages de Bardet à la bibliothèque de l’IUUP5. Après quoi, Tonka interrogea l’urbaniste à plusieurs reprises, puis lui rendit « hommage6 » en republiant la notice nécrologique qu’il avait écrite pour son ancien professeur et beau-père, Marcel Poëte7.

  • 8 Jean-Louis Cohen, « Gaston Bardet, un humanisme à visage urbain », AMC, no 44, février 1978, p. 74‑ (...)
  • 9 Enrico Chapel, Cartes et figures de l’urbanisme scientifique en France (1910-1943) : recherche sur (...)

4En 1977, Jean-Louis Cohen et Jacques Lucan – alors à peine trentenaires – allèrent interviewer Bardet pour tenter de cerner les contours de son « humanisme à visage urbain8 ». Cohen nota au passage que les recherches menées par les architectes de sa propre génération sur la « typo-morphologie » et les villes anciennes n’étaient finalement pas si éloignées des travaux morphogénétiques du vieil urbaniste. Plus tard, plusieurs chercheurs (Luigi Manzione, Jean-Pierre Frey, Enrico Chapel) soulignèrent l’apport de Bardet à la construction de la scientificité de la discipline urbanistique9 – ce qui, on le verra plus loin, soulève quelques problèmes épistémologiques.

  • 10 Robert Auzelle, À la mesure des hommes, Paris, Charles Massin, 1980, p. 218.
  • 11 Gaston Bardet, Comment retrouver la trace de Dieu : l’art, la technique et le sacré, Bruxelles, ISI (...)
  • 12 Nous empruntons ce terme à François Jarrige, Technocritiques : Du refus des machines à la contestat (...)

5Dans l’historiographie sur Bardet, c’est donc surtout son approche de la ville qui a été la plus étudiée. Cette focalisation semble à priori logique, puisque la question urbaine constitue une part importante de la production écrite de l’urbaniste. Cependant, la pensée de Bardet dépasse de très loin les problèmes urbains et urbanistiques. Comme l’a écrit Robert Auzelle, l’un de ses anciens élèves de l’Atelier supérieur d’urbanisme appliqué (ASUA), toute réflexion approfondie sur la ville conduit nécessairement à une remise en question de l’ensemble de la société : « Critique de la cité ? Critique de la civilisation ? C’est la même critique10. » L’œuvre écrite de Bardet embrasse donc une grande variété d’activités humaines, urbi et orbi. Elle englobe des considérations philosophiques, politiques, économiques, esthétiques et techniques, et articule toutes ces idées en un véritable système de pensée, foisonnant et éclectique, mais relativement cohérent. Dans ce système, la réflexion sur la technique et les machines occupe une place centrale qui, jusqu’à maintenant, ne semble pas avoir été étudiée en tant que telle par les historiens. Convaincu que « le travail essentiel des chrétiens est aujourd’hui une analyse des techniques11 », Bardet, fervent catholique, développa une consistante « technocritique12 » tout au long de son œuvre.

  • 13 Cet article s’appuie sur différents types de sources : les ouvrages et les articles publiés par Bar (...)

6Cet article propose de relire l’œuvre de Gaston Bardet13 en analysant la manière dont elle croise critique de la technique et conscience du dérèglement écologique. Pour commencer, nous resituerons l’urbaniste au sein du paysage intellectuel et politique de son époque. Nous verrons comment Bardet assimile et relaie un certain nombre de thèmes relativement courants à l’époque, émanant de champs intellectuels aussi divers que les sciences humaines, la religion catholique ou l’idéologie fasciste. Ensuite, nous expliciterons plus précisément le contenu de sa critique antimachiniste, les différentes alternatives « polyphoniques » qu’il proposa, ainsi que leur application à l’architecture et à l’urbanisme. Enfin, dans les deux dernières parties, nous tenterons de montrer en quoi la double nature de la pensée de Bardet – à la fois écologiste et réactionnaire, clairvoyante et impuissante, politisée et antipolitique – rappelle quelques-unes des tensions et des controverses qui traversent les mouvements écologistes contemporains.

Religion, idéologie et pseudoscience : les trois sources intellectuelles d’un système de pensée

  • 14 Jean-Pierre Frey, « Gaston Bardet, théoricien de l’urbanisme “culturaliste” », op. cit. ; Françoise (...)
  • 15 L’urbaniste explique sa dette intellectuelle envers tous ces personnages dans Le Nouvel Urbanisme, (...)

7L’historiographie sur Gaston Bardet a souvent expliqué que la pensée de l’urbaniste s’inscrivait dans la tradition de l’école « humaniste » ou « culturaliste » théorisée par Françoise Choay14 et incarnée par Camillo Sitte, Patrick Geddes, Ebenezer Howard, Raymond Unwin, Marcel Poëte, etc. Si cette filiation est indéniable15, elle ne rend toutefois pas compte de toute la complexité du personnage.

  • 16 Ibid., p. 114.
  • 17 Jean-Louis Loubet del Bayle, Les Non-Conformistes des années 30 : une tentative de renouvellement d (...)
  • 18 Pascal Balmand, « Piétons de Babel et de la cité radieuse. Les jeunes intellectuels des années 1930 (...)
  • 19 R. Le Caisne, « Gaston Bardet : L’Urbanisme / Le Corbusier : L’Ascoral », Esprit, 120, 3, mars 1946 (...)
  • 20 Gaston Bardet, « Incarnation de l’Urbanisme : De quelques conditions essentielles pour éviter une n (...)
  • 21 Dans l’après-guerre, Mounier désavoua la technocritique et l’anti-machinisme dans son ouvrage La Pe (...)
  • 22 Pour une histoire de la technocritique au sein de l’Église, cf. Jean-Michel Le Bot, « Bonne nature, (...)
  • 23 Gaston Bardet fut le coauteur, avec Gustave Thibon et d’autres, de l’ouvrage collectif Caractères d (...)
  • 24 L’association Économie et humanisme fut fondée à l’automne 1941 par le prêtre dominicain Louis-Jose (...)
  • 25 Thibon, Massis, Maritain et Maulnier étaient membres de l’Action française. Georges Bernanos et Mar (...)
  • 26 François Jarrige, « Jacques Ellul technocritique. Une trajectoire intellectuelle dans les discordan (...)
  • 27 L’antiprotestantisme de Bardet s’appuyait sur la critique de Luther émise par Maritain dans Trois r (...)

8Gaston Bardet était avant tout un penseur catholique. Selon lui, « une civilisation déicide [était] une civilisation homicide16 ». Cette foi profonde constitue l’arrière-plan et même la charpente idéologique qui donne à son œuvre toute sa cohérence. Comme d’autres jeunes intellectuels catholiques de l’entre-deux-guerres, Bardet fut proche des mouvements « non-conformistes17 » et personnalistes gravitant autour d’Emmanuel Mounier et de sa revue Esprit, fondée en 1932. Cette revue – critique à l’égard des projets de Le Corbusier18 – dressa des recensions positives des ouvrages de Bardet19 et celui-ci y publia en 1945 un article exposant sa vision de l’urbanisme20. Outre Mounier, avec qui il prendra ses distances après la guerre21, Bardet citait fréquemment d’autres penseurs chrétiens et catholiques ayant développé de longues analyses sur les méfaits de la technique et des technologies : Nicolas Berdiaev, Marcel de Corte, Marcel Malcor, Jacques Maritain, Thierry Maulnier, Georges Bernanos, Simone Weil, Lanza del Vasto, etc22. Pour certains de ses ouvrages, il collabora avec Gustave Thibon, Gabriel Marcel, Henri Massis, Daniel-Rops23 et l’association Économie et humanisme, dont il était membre24. Un tel entourage laisse penser que Bardet était relativement proche de l’Action française25. Assez curieusement, le philosophe personnaliste Jacques Ellul, parfois décrit comme « le penseur technocritique par excellence du XXe siècle26 », ne semble jamais avoir été cité par Bardet, soit parce qu’il l’ignorait, soit parce que son protestantisme était pour lui rédhibitoire27.

  • 28 Jean-Louis Cohen, « Gaston Bardet e la “Roma di Mussolini” », Zodiac, no 17, 1997, p. 70‑85.

9À l’instar des personnalistes, Bardet recherchait désespérément une sorte de « troisième voie », ni de gauche ni de droite, entre le capitalisme libéral et affairiste et le communisme d’inspiration soviétique. Dans les années 1930, le fascisme italien lui apparut alors comme une solution prometteuse. Sa première femme, Françoise Poëte-Bardet, aurait d’ailleurs qualifié son ex-mari de « fascisant28 ». À la fin de ses études à l’IUUP, le jeune Bardet décida de consacrer sa thèse à La Rome de Mussolini. Dirigé par l’historien Marcel Poëte et soutenu en 1932, ce travail était initialement sous-titré Contribution à l’étude du plan régulateur. Bardet l’enrichit en 1935–1936 grâce à un voyage en Italie et le fit publier en 1937 aux éditions Charles Massin, sous un nouveau titre : La Rome de Mussolini, une nouvelle ère romaine sous le signe du faisceau.

  • 29 Ibid.

10Loin de se limiter à un simple commentaire des politiques urbaines du Duce, l’ouvrage ne semble pas non plus avoir été écrit par un jeune « catholique social », « naïf » ou « ingénu », très éloigné du fascisme et presque apolitique, contrairement à ce qui a parfois été avancé29. En réalité, La Rome de Mussolini offrait au lecteur français une présentation exaltée et très partisane du régime fasciste et de son leader.

  • 30 Gaston Bardet, Une Nouvelle Ère romaine sous le signe du faisceau : la Rome de Mussolini, Paris, Ch (...)

11Dès le prologue, qui retrace l’histoire de la Rome antique en une quinzaine de pages, le schéma narratif choisi par Bardet s’inscrit dans la tradition historiographique contre-révolutionnaire voyant une déchéance dans le passage de l’Ancien régime à la République. L’ère post-monarchique est marquée par l’essor du capitalisme et de la lutte des classes, du luxe et de la luxure, de l’exode rural et de la spéculation foncière. L’instauration par Jules César d’un régime autoritaire et quasi impérial marque en revanche le début d’un nouvel âge d’or. La couverture du livre, représentant la silhouette de l’Imperator sous le nom du Duce, révélait d’ailleurs l’intention métaphorique de Bardet : la Rome fasciste renouait avec la grandeur impériale romaine ; Mussolini était un « nouveau César30« (fig. 1).

Figure 1. Mussolini présenté par Bardet comme un nouveau César

Figure 1. Mussolini présenté par Bardet comme un nouveau César

Source : Couverture du livre de Gaston Bardet, La Rome de Mussolini : une nouvelle ère romaine sous le signe du faisceau, Paris, Charles Massin, 1937.

  • 31 Ibid., p. 48‑50 et 305.
  • 32 Ibid., p. 55.
  • 33 Ibid., p. 49.
  • 34 Ibid., p. 51.

12Dans le troisième chapitre, Bardet présente l’« intervention du fascisme » comme une réponse logique et nécessaire aux désordres provoqués par les « Lénine de clocher », les « éléments moscoutaires » et autres partisans de « l’absurdité » et du « poison marxiste[s]31 ». Selon lui, le fascisme n’est pas violent par nature, car il « n’emploie la violence que dans les cas extrêmes32 ». En s’appuyant sur de vagues déclarations d’intentions appelant à taxer le capital et datant de 1919, il conteste également l’interprétation marxiste faisant du fascisme « un paratonnerre pour les bourgeois33 ». Quant à Mussolini, son « génie », son « magnétisme personnel étonnant », sa lucidité et son habilité sont constamment loués par Bardet. Le Duce sait « se [montrer] respectueux de la liberté de conscience, favorable à la république et aux travailleurs » ; son programme « loin d’être dogmatique, tend essentiellement à s’adapter à la vie […] aux circonstances et aux possibilités, mais en s’appuyant toujours sur le sol de la patrie34 ».

  • 35 Ibid., p. 295.
  • 36 Ibid., p. 48 et 223.
  • 37 Ibid., p. 227.

13Sur le plan de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire, les projets et les réalisations fascistes sont, à quelques détails près, applaudis par Bardet. Le centre-ville de Rome, trop dense mais rempli de joyaux de toutes les époques, a été aéré sans être entièrement défiguré. La décentralisation industrielle, la « bonification intégrale » des campagnes et la création de nouvelles cités satellites (Littoria, Sabaudia) permettront de lutter à la fois contre l’exode rural, la congestion urbaine, le chômage, la dénatalité et surtout le marxisme. En effet, le retour à la terre, note Bardet, est un moyen efficace de pacification sociale : « Si l’Italie a pu éliminer le marxisme, c’est par suite de la supériorité numérique des agriculteurs, élément de stabilité, sur les ouvriers, ferments de désordre35. » Enfin, sur le plan social et culturel, Bardet se félicite de la mise en place du dopolavoro (encadrement du temps libre) et des balillas (encadrement de la jeunesse). L’urbaniste connaît parfaitement les racines françaises du fascisme italien et rappelle au lecteur l’importance des théories de Georges Sorel36 et Hubert Lagardelle37 dans la genèse du syndicalisme fasciste – syndicalisme unique, obligatoire, corporatiste et antimarxiste.

  • 38 Jean-Louis Cohen, « Gaston Bardet, un humanisme à visage urbain », op. cit., p. 74. Jean-Pierre Fre (...)
  • 39 Bénédicte Renaud, « Placer la première loi de planification urbaine (1919-1924) dans la réflexion a (...)

14Pas plus que son rapport au fascisme italien, la relation entre Bardet et le régime de Vichy ne semble avoir été complètement mise au clair par l’historiographie. Jean-Louis Cohen expliquait souvent que l’urbaniste ne pouvait être rangé « parmi les réactionnaires38 » et qu’il avait été « plus vichyssois que vichyste ». Bardet était effectivement très attaché à Vichy, sa ville natale, dans laquelle il passa la fin de ses jours. Il fut également chargé de concevoir un plan d’aménagement du Grand Vichy en 194239 – plan qu’il présenta au maréchal Pétain en 1943 (fig. 2).

Figure 2. Gaston Bardet présentant son plan d’urbanisme pour Vichy au maréchal Pétain, en 1943

Figure 2. Gaston Bardet présentant son plan d’urbanisme pour Vichy au maréchal Pétain, en 1943

Source : CAAC, 161 IFA 025

  • 40 « Les perspectives de la situation présente comportent un arrêt sinon même un recul dans la voie de (...)
  • 41 Compte rendu Vers la révolution communautaire. Les journées du Mont-Dore, 10-14 avril 1943, Paris, (...)
  • 42 Compte rendu Vers la révolution communautaire, II. Deuxième session des journées d’études du Mont-D (...)
  • 43 Compte rendu : Gaston Bardet, Henri-Charles Desroches, Gustave Thibon, François Perroux et Louis Ga (...)
  • 44 Antonin Cohen, De Vichy à la Communauté européenne, op. cit.

15Cependant, au-delà de cet ancrage familial et professionnel, Bardet semblait manifester une vraie adhésion au programme pétainiste. Comment aurait-il pu en être autrement, alors que le Maréchal lui-même souhaitait sortir la France de « l’industrialisation à outrance » et restaurer les « antiques traditions artisanales40 » ? Entre avril et novembre 1943, Bardet et ses collègues d’Économie et humanisme participèrent à une série d’évènements importants, dans l’élaboration théorique de la doctrine pétainiste : les Journées du Mont-Dore (première session du 10 au 14 avril41, deuxième session du 16 au 23 septembre42) et la journée d’étude au Grand-Bornand, en novembre 194343. Ces rencontres entre intellectuels avaient pour principal sujet d’étude ce qu’Antonin Cohen a appelé la « philosophie communautaire44 », une doctrine censée guider l’action politique du régime de Vichy (fig. 3).

Figure 3. Gaston Bardet, partie prenante de l’effort de théorisation de la « révolution communautaire »

Figure 3. Gaston Bardet, partie prenante de l’effort de théorisation de la « révolution communautaire »

Couvertures du compte rendu des journées du Mont-Dore et du livre Caractères de la communauté, Écully, Économie et humanisme, 1944.

Source : le-livre.com

  • 45 Gaston Bardet, « Installation des communautés sur le territoire, rapport de la 7e commission à la t (...)
  • 46 Gaston Bardet, « Installation des communautés sur le territoire », op. cit.
  • 47 Gaston Bardet, « Les Échelons communautaires dans les agglomérations urbaines », op. cit., p. 118.
  • 48 Ibid., p. 119.
  • 49 Vers la révolution communautaire, II. Deuxième session des journées d’études du Mont-Dore. 16-23 se (...)
  • 50 Gaston Bardet, « Mise en valeur de la France. 100 fois 3000 ou 3000 fois 100 », Le XXe siècle fédér (...)
  • 51 Sur le journal et le groupe « La Fédération », cf. l’ouvrage d’Antonin Cohen, De Vichy à la Communa (...)

16Au fil de ces différentes journées, Bardet élabora ses théories sur les « échelons communautaires45 », un principe général d’organisation hiérarchique de la société et de l’urbanisation (fig. 4). Sa définition de la communauté était fondée sur trois critères : « le sang, le sol, l’activité46 ». Le troisième critère semblait toutefois moins légitime, puisque l’urbaniste précisait : « Les groupes d’activité sont des associations de personnes, dépourvues de base géographique, associations infiniment changeantes de position et de dimension. Ce sont elles, les sources de l’instabilité des sociétés modernes47. » Restaient donc « le sang et la terre », une paire de concepts qui n’était pas sans rappeler l’idéologie allemande du Blut und Boden. Fidèle à sa détestation des grandes villes, Bardet souscrivait pleinement au projet de « retour à la terre » prôné par le Maréchal. Ce projet, qu’il considérait avant tout comme un « retour aux réalités géographiques48 », nécessitait toutefois l’élaboration d’un « plan national de décentralisation industrielle ». La guerre aiderait à mettre en œuvre ce plan puisque, comme notait Bardet : « Les destructions en facilitent l’application immédiate49. » Après la Libération et la disgrâce du maréchal Pétain, Bardet poursuivit son militantisme régionaliste et antimachiniste dans les colonnes du journal Le XXe siècle fédéraliste50. Publié par le mouvement politique de droite La Fédération, on y retrouvait bon nombre d’intellectuels qui avaient été proches du régime de Vichy51.

Figure 4. La théorie des « échelons communautaires » élaborée par Bardet autour de 1943 puis enseignée à ses étudiants de l’ISIUA

Figure 4. La théorie des « échelons communautaires » élaborée par Bardet autour de 1943 puis enseignée à ses étudiants de l’ISIUA

Source : Gaston Bardet, « De l’urbanisme à l’architecture II. Le dilemme de Neutra. L’urbanisme, antidote de la préfabrication », L’Architecture française, vol. 9, n° 83‑84, novembre 1948, p. 7.

  • 52 Roger Griffin, « “Consensus” ? Quel consensus ? ». Perspectives pour une meilleure entente entre sp (...)

17Au-delà de ces activités pendant et après le régime de Vichy, c’est bien toute l’œuvre écrite de Gaston Bardet qui témoigne de sa proximité avec ce vaste courant intellectuel et politique que fut le fascisme. Bien que les définitions du fascisme soient abondantes, parfois contradictoires, et fassent encore l’objet de controverses féroces parmi les historiens52, on ne peut abandonner définitivement l’usage de cette notion sous prétexte qu’elle aurait été galvaudée. Il est en effet toujours possible de « revenir aux sources » et de s’appuyer sur les définitions du fascisme qu’en ont données ses principaux partisans et théoriciens. En France, l’un d’entre eux, l’écrivain Pierre Drieu La Rochelle, donna cette définition :

  • 53 Pierre Drieu La Rochelle, « Le Parti de la santé », L’Émancipation nationale, 13 août 1937, p. 2. R (...)

La définition la plus profonde du fascisme, c’est celle-ci : c’est le mouvement politique qui va le plus franchement, le plus radicalement, dans le sens de la grande révolution des mœurs, dans le sens de la restauration du corps – santé, dignité, plénitude, héroïsme – dans le sens de la défense de l’homme contre la grande ville et contre la machine53.

  • 54 Nicos Poulantzas, Fascisme et dictature. La troisième Internationale face au fascisme, Paris, F. Ma (...)
  • 55 Sur la tradition urbaphobe cf. Bernard Marchand, Les Ennemis de Paris : la haine de la grande ville (...)
  • 56 Des historiens comme Jeffrey Herf ou Johann Chapoutot ont rappelé le fait que, derrière des discour (...)
  • 57 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit. Cf. notamment : sa critique de « l’homme du Code civil (...)
  • 58 François Perroux et Yves Urvoy, Politique, Paris, Librairie de Médicis (Renaître), 1943.

18Que l’on s’appuie sur les définitions de l’époque ou bien sur celles données a posteriori par les historiens et les politistes54, il est impossible de ne pas voir les similitudes et les convergences entre l’idéologie fasciste et les écrits de Gaston Bardet. En plus de l’« urbaphobie55 » et de l’« anti-machinisme56 » (vus comme des composantes essentielles par Drieu), les écrits de l’urbaniste développaient également une critique – tantôt virulente, tantôt doucereuse – du capitalisme libéral et du communisme, de l’individualisme et du collectivisme, de la démocratie et de l’égalité, des Lumières et des droits de l’homme, ainsi qu’un éloge de la nation comme communauté organique dirigée par un chef. Tous ces aspects philosophiques et politiques de la pensée de Bardet, à peine mentionnés par les historiens, ne peuvent être entièrement développés dans cet article, consacré avant tout à son rapport à la technique. Le lecteur en trouvera toutefois un bon aperçu dans plusieurs passages du Nouvel urbanisme57, ouvrage de 1948 dans lequel Bardet fondait l’essentiel de sa réflexion politique sur l’essai typiquement vichyste de François Perroux et Yves Urvoy paru en 194358.

  • 59 « Proudhon l’a déjà fait remarquer, seuls les groupes en liaison intime avec le sol, seules réparti (...)
  • 60 Bardet jugeait que le livre Champs, usines, ateliers de Kropotkine était « prophétique », cf. Gasto (...)
  • 61 « Si je cite quelquefois Marx, ce n’est pas pour y trouver une confirmation. S’il se trouve que Mar (...)
  • 62 Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, op. cit. ; Zeev Sternhell, « Anatomie d’un mouvement fasciste (...)

19On pourrait arguer que Bardet fit également quelques emprunts à des penseurs socialistes ou anarchistes, comme William Morris, Pierre-Joseph Proudhon59, Piotr Kropotkine60 ou Karl Marx61. Ces auteurs occupent néanmoins une place très secondaire dans le corpus intellectuel mobilisé par l’urbaniste. En outre, leur usage n’a jamais été incompatible avec cette idéologie de synthèse qu’est le fascisme, comme l’a démontré Zeev Sternhell à propos de Georges Sorel, Georges Valois et du cercle Proudhon62.

  • 63 Alexis Carrel, L’Homme, cet inconnu, Paris, Plon, 1935. Réédité au moins neuf fois depuis la premiè (...)
  • 64 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 46.

20Les engagements politiques de Bardet ne l’empêchaient pas de s’intéresser aux productions scientifiques de ses contemporains. Bien au contraire, celles-ci lui permettaient de renforcer ses propres convictions. Le best-seller d’Alexis Carrel, L’Homme, cet inconnu63, représentait pour lui, comme pour de nombreux autres architectes et urbanistes de la période, une caution scientifique indiscutable permettant d’illustrer « la dégénérescence biologique, psychologique et sociologique de l’homme moderne64 ». Des citations du médecin eugéniste émaillaient d’ailleurs les pages de chacun de ses livres sur l’urbanisme.

  • 65 Il est encore difficile de savoir si Bardet était également antisémite. Sa fille, Marie Bardet, le (...)
  • 66 Gaston Bardet, La Rome de Mussolini, op. cit., p. 305‑306 ; Henri Decugis, Le Destin des races blan (...)
  • 67 Gaston Bardet, Pierre sur pierre. Construction du nouvel urbanisme, Paris, LCB, 1945, p. 251‑252. D (...)
  • 68 Gaston Bardet, Mission de l’Urbanisme, Paris, Éditions ouvrières (Économie et Humanisme), 1948, p.  (...)
  • 69 Henri-Victor Vallois, Anthropologie de la population française, Toulouse, Paris, Didier(Connais ton (...)

21Parmi les dernières découvertes de la médecine, la biologie, la géographie et l’anthropologie, l’urbaniste manifestait toutefois un certain tropisme pour les discours racistes, racialistes et pseudoscientifiques65. Dès 1937, Bardet se référait à l’ouvrage d’Henri Decugis qui alertait le public sur Le Destin des races blanches66. Dans une conférence de 1943, il relayait l’idée selon laquelle « la multiplication informe de taudis surpeuplés, dans les ceintures rouges, conduit à des dégénérescences physiques, à des rétrogradations quasi absolues de la civilisation, à l’apparition de véritables races inférieures67 ». En 1948, il reproduisait l’étrange carte du « X racial68 » mise au point par l’anthropologue Henri-Victor Vallois cinq ans plus tôt69 (fig. 5). Bien que très répandues dans les milieux scientifiques jusqu’en 1945, les théories raciales avaient déjà été déconstruites dans l’entre-deux-guerres. Les réexposer avec autant d’aplomb après la Seconde Guerre mondiale trahissait donc soit un retard sur l’évolution des idées, soit une véritable adhésion à cette vision profondément inégalitaire du genre humain.

Figure 5. Le « X racial » d’Henri Vallois, repris par Gaston Bardet

Figure 5. Le « X racial » d’Henri Vallois, repris par Gaston Bardet

Source : Gaston Bardet, Mission de l’urbanisme, Paris, Editions ouvrières, 1948, p. 441.

  • 70 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 82.
  • 71 Gaston Bardet, « De l’urbanisme à l’architecture II. Le dilemme de Neutra. L’urbanisme, antidote de (...)
  • 72 Gaston Bardet, « Connaissance de la ville », Urbanisme, no 92‑93, août 1943, p. 149‑155.

22Outre l’existence de plusieurs races humaines, Bardet croyait également à la pertinence de la phrénologie, cette discipline qui prétendait lire dans la forme des crânes les causes des comportements des individus. L’intérêt de l’urbaniste pour cette pseudoscience, elle aussi contestée de longue date, se manifestait non seulement à travers ses renvois fréquents aux travaux de Gina et Cesare Lombroso70, mais aussi dans ses commentaires psychologisants sur les visages de ses confrères Le Corbusier, Marcel Lods ou Richard Neutra. À propos de l’architecte américain, Bardet expliquait ainsi : « Il n’a exactement rien d’un préfabricant ; il suffit d’analyser son visage. Il est tout en finesse71. » Enfin, le « profil psychologique » inventé par Bardet, sorte de double histogramme représentant la répartition des métiers et censé révéler « l’âme » d’une ville ou d’un quartier, pourrait lui aussi être interprété comme une application de la phrénologie à la sociologie urbaine (fig. 6). En effet, les termes employés par Bardet pour décrire ces diagrammes à priori abstraits (la tête, la hampe, le gonflement, la rétractation, l’amaigrissement, l’atrophie, le faible développement, l’étranglement) évoquaient bien plus la description médicale d’un organisme vivant que le simple commentaire statistique72.

Figure 6. Les profils psychologiques : application de la phrénologie à la sociologie urbaine ?

Figure 6. Les profils psychologiques : application de la phrénologie à la sociologie urbaine ?

Source : Gaston Bardet, Problèmes d’urbanisme, Paris, Dunod, [1 941] 1948, p. 221

De la critique du machinisme à la haine de la modernité

  • 73 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 120.
  • 74 Ibid., p. 43.
  • 75 Marcel Malcor, Au-delà du machinisme, Bruges, Paris, Desclée De Brouwer et Cie (Questions disputées (...)
  • 76 Gina Lombroso, La Rançon du machinisme, Paris, Payot, 1931. Édition originale : Le tragedie del pro (...)
  • 77 Gina Lombroso citée par Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 91.

23Au centre de la critique générale des techniques exprimée par Bardet se trouvait la dénonciation du machinisme. Les positions de l’urbaniste à l’égard des machines n’étaient toutefois pas dépourvues d’ambiguïté, puisqu’elles oscillaient constamment entre une condamnation globale et des tentatives de promouvoir une sorte d’« alter-machinisme ». Dans Le Nouvel urbanisme, Bardet présentait le machinisme comme un phénomène « homicide73 » et comme le « mal qui ronge notre civilisation74 ». Il recopiait également de longs extraits des livres de Marcel Malcor75 et Gina Lombroso76, dont cette sentence : « Le machinisme doit désormais décliner, en même temps que tendent à décliner les conditions qui ont été nécessaires à son développement77. »

  • 78 Lewis Mumford, The Story of Utopias: Ideal Commonwealths and Social Myths, London, G. G. Harrap, 19 (...)
  • 79 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 126.
  • 80 Jacques Lafitte, Réflexions sur la science des machines, Paris, Libr. Bloud et Gay, 1932.
  • 81 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 132.
  • 82 Ibid.
  • 83 Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000  !, op. cit., p. 114-150

24Parallèlement à cette condamnation générale, Bardet tentait d’élaborer une généalogie et une typologie des machines. Il s’appuyait largement sur les travaux de son ami historien Lewis Mumford78 et sur le traité de l’architecte Jacques Lafitte, « ce Darwin de la machine79 » qui avait inventé la « mécanologie » en 193280. Bardet distinguait d’une part les machines-outils, qui méritaient d’être conservées car elles pouvaient donner naissance à un nouvel artisanat, et d’autre part les « machines-rouages » qui étaient responsables « du mal appelé : machinisme81 ». « Le prototype, expliquait Bardet, en est la chaîne dite tapis-roulant ou convoyeur de montage. Fruit du mécanisme esclavagiste qui a permis de la concevoir, cette machine dépersonnalise ceux qu’elle engraine82. » Dans Demain, c’est l’an 2000 !, Bardet expliqua que ces chaînes de montage étaient le résultat de l’« accouplement » des machines-outils et des « machines-intellectuelles » (ou « machines-papier ») – terme qui désignait les systèmes bureaucratiques. Dans le quatrième chapitre du même livre, intitulé « Nous voulons aimer nos machines », il opposa à nouveau le « micro-machinisme », facile à décentraliser, donc vertueux, et les mégamachines industrielles, « concentrationnaires », donc inhumaines83.

  • 84 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 121. Bardet appuyait à nouveau son raisonnement su (...)
  • 85 Gaston Bardet, « Les Racines du confort laïc et obligatoire », Témoignages  : Cahiers de la Pierre- (...)
  • 86 Gaston Bardet, « ... Doit rester un enfer », Le Maître d’œuvre de la reconstruction française, no 3 (...)

25Au-delà de la dénonciation des effets néfastes du travail posté sur une machine, la critique antimachiniste de Bardet comportait également une forte dimension moralisatrice. En supprimant de nombreuses occasions d’accomplir des efforts physiques, la machine finissait par faire reculer la virilité84. En outre, en instaurant un « confort laïc et obligatoire », elle faisait miroiter l’avènement d’un paradis terrestre et sapait les fondements mêmes du catholicisme85. Enfin, Bardet ne semblait pas croire au progrès technique et rejetait la possibilité d’améliorer les conditions du travail en usine par un perfectionnement technologique des machines. En fait, il s’opposait plus largement à toute forme d’humanisation du travail industriel. En 1949, il expliqua ainsi aux assistantes sociales travaillant dans les usines qu’elles étaient des « complices du profitariat » et leur conseilla de se mettre en grève, car, selon lui, « il [fallait] que l’usine, qui est un enfer, reste un enfer86 ».

  • 87 Olivier Dard, Jean Coutrot : de l’ingénieur au prophète, Besançon, PUFC, 1999.
  • 88 E. Segura, « Faut-il brûler Taylor ? Une conférence de M. Gaston Bardet », La journée du bâtiment, (...)
  • 89 Il est difficile de déterminer précisément quand cette polémique contre le « système Taylor », déma (...)

26Le cœur de la critique des machines et de l’industrie déployée par Bardet visait F. W. Taylor et tous les défenseurs de l’Organisation scientifique du travail (OST). Par leur recherche d’efficacité à tout prix, ils avaient négligé l’épanouissement humain et accentué les effets délétères du capitalisme industriel : division du travail, concentration urbaine, destruction de la famille traditionnelle, etc. Propagandiste infatigable, Bardet cherchait à imposer ses idées auprès du Comité national de l’organisation française (CNOF). Cet organisme avait longtemps été animé par l’ingénieur polytechnicien et pro-OST Jean Coutrot87, que Bardet haïssait et qualifiait volontiers de « technocrate », de « martiniste » et de « synarque ». Lors d’un congrès du CNOF organisé en 1950, l’urbaniste décréta qu’il était l’heure de « brûler Taylor ». Sa conférence, reproduite dans le journal La Journée du bâtiment88, raviva immédiatement la longue polémique autour de l’OST, qui ne s’était jamais réellement éteinte depuis les années 191089.

  • 90 « L’univers de Le Corbusier, c’est l’univers concentrationnaire » écrivait Pierre Francastel dans A (...)
  • 91 Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000  !, op. cit., p. 149. La cité de la Muette fut conçue par le (...)

27La production mécanisée, industrielle et taylorisée étant à la fois une cause et une conséquence de la centralisation des capitaux et des hommes, Bardet dénonçait constamment la « concentration » sous toutes ses formes (industrielle, financière, urbaine, humaine, etc.). L’urbaniste semble même avoir été à l’origine de l’expression « cités concentrationnaires », servant à désigner les grands ensembles de logements collectifs. Ce terme, qui fera florès chez les adversaires de Le Corbusier90 et dans la presse des années 1960, réactivait la vieille critique conservatrice du XIXe siècle, voyant dans les cités ouvrières d’insupportables « casernes à loyers ». En outre, chez Bardet, l’expression instrumentalisait aussi le fait que le premier grand ensemble français, la cité de la Muette, à Drancy, avait servi de camp de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale91.

  • 92 Jean Charles-Brun (1870-1946), écrivain, journaliste, critique littéraire. Ami de Barrès et Maurras (...)
  • 93 Pierre Kropotkine, Champs, usines et ateliers, ou l’Industrie combinée avec l’agriculture, et le tr (...)
  • 94 Cf. les travaux de l’ingénieur Roland Ziegel sur « la dissémination de l’industrie française » publ (...)
  • 95 Sur les relations entre Gravier et Bardet, cf. Cécile Chombard Gaudin, De l’hygiénisme à la défense (...)

28L’alternative proposée par Bardet aux systèmes « concentrationnaires », baptisée « organisation polyphonique » (OP), consistait à déconcentrer et décentraliser autant que possible la production industrielle et l’urbanisation. Cette décentralisation générale trouvait ses racines à la fois dans le régionalisme fédéraliste de Jean Charles-Brun92, dans les utopies du prince anarchiste Piotr Kropotkine93 et dans des réflexions patronales et technocratiques cherchant à « disséminer » les ouvriers en les envoyant travailler à la campagne et, si possible, à domicile94. Dans les années 1940, l’autre grand défenseur de la décentralisation industrielle fut le géographe Jean-François Gravier, que Bardet connaissait très bien. En effet, les deux hommes étaient des membres actifs de la Ligue urbaine et rurale (LUR) et Bardet invitait régulièrement Gravier à écrire dans les colonnes de son journal Le maître d’œuvre de la Reconstruction française95.

  • 96 Hyacinthe Dubreuil, À chacun sa chance, l’organisation du travail fondée sur la liberté, Paris, B.  (...)
  • 97 Les archives de l’enseignement donné par Bardet à l’ISIUA sont en partie conservées au CAAC, 161 IF (...)
  • 98 Gaston Bardet, « Manifeste du Comité d’action mondiale pour l’Organisation polyphonique », Le Maîtr (...)

29Dans les entreprises ne pouvant être entièrement déconcentrées jusqu’à l’échelon domestique, l’application de l’OP se serait traduite par la mise en place de trois principes : travail en équipe, alternance des tâches et alternance des chefs. Bardet défendait les avantages de ces méthodes en s’appuyant sur les travaux de deux théoriciens de l’organisation du travail proches du régime de Vichy : le syndicaliste Hyacinthe Dubreuil et le colonel Rimailho96. Enfin, dans le domaine de l’urbanisme et de la grande composition urbaine, les principes de l’OP visaient à garantir un équilibre entre diversité formelle et cohérence globale. Bardet les mit en pratique dans son enseignement à l’ISIUA de Bruxelles97 (fig. 7). Très satisfait des résultats et confiant dans l’avenir de sa méthode, Bardet créa en 1950 un Comité d’action mondiale pour l’organisation polyphonique98 et invita son ami Mumford à en diriger la section américaine.

Figure 7. L’organisation polyphonique appliquée à la planification urbaine : projet de cité-jardin conçu par un groupe d’étudiants de l’ISIUA

Figure 7. L’organisation polyphonique appliquée à la planification urbaine : projet de cité-jardin conçu par un groupe d’étudiants de l’ISIUA

Chaque « échelon domestique », conçu par un étudiant autonome, vient s’intégrer dans le schéma urbain d’ensemble, dessiné par le « coordinateur » du groupe.

Source : CAAC, 161 IFA 013/2

  • 99 Gaston Bardet, Comment rajeunir dans le Christ nos techniques sclerosées?, Bruxelles, ISUIA, 1950, (...)
  • 100 E. Segura, « Faut-il brûler Taylor ? Une conférence de M. Gaston Bardet », op. cit.
  • 101 En réalité, le concept d’« homme-machine » fut développé par La Mettrie, philosophe matérialiste qu (...)

30Finalement, Bardet rejoignait son ami américain en affirmant que l’« esclavage machinique » et le taylorisme avaient deux racines communes : l’invention de l’horloge à la fin du Moyen Âge et la pensée de René Descartes. En inventant le concept d’« homme-machine » au XVIIe siècle, le philosophe français – « premier grand criminel99 » de l’histoire du travail et « ennemi de toute vie organique100 » – aurait ouvert la porte à la parcellisation des tâches et à la spécialisation excessive101. Bardet, en bon adepte de la phrénologie, prétendit décrypter la personnalité de Descartes à travers le portrait qu’en avait fait Frans Hals en 1649 :

  • 102 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 52.

Ce front bas, ces paupières lourdes, cette bouche dubitative et sinueuse, entre ce nez lourd et ce menton trop haut, obstiné, rien de tout cela ne correspond au visage rigide et lumineux qu’aurait dû avoir le père de l’angélisme et du rationalisme. Bref, un homme dont nous sentons instinctivement qu’il faut nous défier102.

  • 103 Ibid., p. 9‑10.
  • 104 Ibid., p. 91 ; Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000 !, op. cit., p. 84.
  • 105 Ibid., p. 25.

31Au-delà de la figure de Descartes, le passage du Moyen Âge à l’époque moderne était considéré par Bardet – qui rejoignait en cela Carrel, Spengler et bien d’autres penseurs déclinistes – non pas comme un progrès, mais comme un recul. En effet, si la cité médiévale atteignait l’harmonie et l’unité parfaite entre spiritualité, communauté et cadre bâti, la cité moderne, qui vit le jour à la Renaissance, marquait « le début de la dictature des abstraits et de la suprématie du chiffre, en tant que mesure103 ». Bien plus que la machine en elle-même, c’était donc bien l’ensemble de la modernité qui était condamnée par Bardet. L’urbaniste aimait d’ailleurs rappeler, en citant Péguy, que « moderne, bourgeois et capitaliste [étaient] des termes exactement synonymes104 ». Le progrès, ce mouvement structurant la modernité, était également relativisé et scindé en deux entités distinctes et contradictoires : d’un côté, le « progrès matériel » n’était pour Bardet « qu’un degré supérieur de l’évolution animale », de l’autre, « le seul progrès possible » reposait précisément sur « la résorption de ces œdèmes de puissance » qu’étaient ces machines apportées par le progrès matériel105.

La technocritique appliquée à l’architecture

  • 106 Gaston Bardet, « L’Urbanisme et les limites de la normalisation », dans Normalisation et typisation (...)
  • 107 Gaston Bardet, « Le Romantisme de la préconstruction », Le Maître d’oeuvre de la reconstruction fra (...)
  • 108 Gaston Bardet, « Mise en valeur de la France. 100 fois 3 000 ou 3 000 fois 100 », op. cit.
  • 109 Gaston Bardet, « De l’argent pour la construction », L’Architecture française, vol. 11, no 105‑106, (...)

32Dans le domaine de l’architecture, l’anti-machinisme de Bardet le conduisait logiquement à rejeter toutes les formes de standardisation, de normalisation et d’industrialisation du bâtiment, qui commencèrent à être promues par les pouvoirs publics dans les années 1940106. Dans son journal Le Maître d’œuvre de la reconstruction française, il rédigea en 1945 une série d’articles contre la préfabrication lourde, procédé qu’il préférait nommer la « préconstruction107 ». En 1960, alors que les grands ensembles construits en panneaux préfabriqués étaient accusés de produire un espace « concentrationnaire » et criminogène, il rappela que la réduction de la taille des opérations et le recours aux petites entreprises artisanales constituaient les seuls moyens d’échapper à la « caserne » et aux « blousons noirs108 ». Face au problème du coût de construction, il proposa des systèmes de financement alternatifs, basés sur la suppression de l’usure (« prêt sans intérêt ») et l’indépendance des sociétés HLM vis-à-vis des banques109.

  • 110 Gaston Bardet, « De l’urbanisme à l’architecture II. Le dilemme de Neutra. L’urbanisme, antidote de (...)
  • 111 Gaston Bardet, Comment retrouver la trace de Dieu, op. cit.
  • 112 Camille Mauclair, L’Architecture va-t-elle mourir ? La crise du « Panbétonnisme intégral », Paris, (...)
  • 113 Robert de Traz, cité par Louis Quételart, L’Architecte, cet inconnu, Paris, Gründ, 1946, p. 111‑112
  • 114 Gaston Bardet, Comment retrouver la trace de Dieu, op. cit.
  • 115 Teresa Lamb, « Peut-on habiter dans des maisons métalliques ? », Le Maître d’oeuvre de la reconstru (...)
  • 116 Gabriel Timmory, « Les Merveilles de la préfabrication », Le Maître d’œuvre de la reconstruction fr (...)

33Au-delà des procédés constructifs industrialisés, les matériaux de construction industriels étaient également critiqués par Bardet. Le verre, l’acier, l’aluminium étaient considérés comme des matériaux froids et inhospitaliers, peu durables et difficiles à entretenir110. Le béton, « ce matériau dédivinifié111 », fit l’objet d’une critique particulièrement approfondie qui, en plus de reprendre des accusations anciennes, déjà énoncées par Camille Mauclair112 ou Robert de Traz113 (la « duplicité » du matériau, son manque de « franchise », son caractère informe et son aspect grossier, etc.), s’appuyait sur des arguments moraux ou religieux trouvés dans l’Ancien Testament114. Dans Le Maître d’œuvre de la reconstruction française, tous les collègues de Bardet dénonçaient également les effets sur la santé des bâtiments en métal et en béton armé115, ainsi que le caractère douteux des nouveaux matériaux de construction mis sur le marché116.

  • 117 Gaston Bardet, « De l’urbanisme à l’architecture I. L’architecture de l’amour », L’Architecture fra (...)
  • 118 Gaston Bardet, Comment retrouver la trace de Dieu, op. cit., p. 19.
  • 119 Ibid.
  • 120 André Chastel, « Allons-nous vers la cité idéale? », Le Monde, 13 juin 1947.
  • 121 Robert Auzelle et Paul Dufournet, « Le Béton de terre stabilisé », Techniques et Architecture, no 9 (...)
  • 122 Gaston Bardet, « ... Doit rester un enfer », op. cit.

34Atterré par l’hégémonie croissante des matériaux industriels, Bardet préconisait le retour aux matériaux naturels, bruts et purs. Contre le toit-terrasse, dont la ligne horizontale ne pouvait que signifier le « refus de Dieu117 », il fit l’apologie de la charpente en bois ; contre l’« exclusivisme du béton118 », il défendit la maçonnerie en pierre ou en briques119 et les murs en pisé120 (une technique expérimentée par deux de ses anciens élèves de l’ASUA, Paul Dufournet et Robert Auzelle, dans la reconstruction du village du Bosquel121). Bardet célébra également, dès 1949, le village de New Gourna, conçu par l’architecte égyptien Hassan Fathy et construit en briques de terre crue122.

35Enfin, Bardet dénonçait tous les nouveaux équipements techniques qui se généralisèrent dans les bâtiments entre les années 1930 et 1960. Les appareils électriques promus par le Salon des arts ménagers allaient, selon lui, non pas libérer les familles, mais, au contraire, les réduire en esclavage. Quant à la ventilation mécanique, elle fut critiquée une première fois en 1937, dans une recension du projet de Ville radieuse conçu par Le Corbusier :

  • 123 Gaston Bardet, « La Cité Machiniste est-elle une cité radieuse ? », Revue d’administration communal (...)

Les « cellules insonorisées et hermétiques » nécessitent l’emploi de l’aération artificielle, que nous appellerons, pour faire plaisir à l’architecte, « respiration exacte ». Cette technique […] n’a pas de raison d’être dans une ville verte. Les plantations y sont les meilleures régénératrices d’oxygène, comme le soleil doit y être le microbicide parfait123.

36Cette critique de la ventilation mécanique fut réitérée dans Demain, c’est l’an 2000 !, à propos de l’Unité d’habitation de Marseille (1947-1952) :

  • 124 Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000 !, op. cit., p. 148.

Le « surhomme » [Le Corbusier] a vomi les courettes des architectes haussmanniens, pour les remplacer… par les gaines d’aération, au fonctionnement vulnérable et fragile, des cuisines et services sans fenêtres124.

  • 125 Gaston Bardet, « La Cité Machiniste est-elle une cité radieuse ? », op. cit.
  • 126 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 14.
  • 127 Ibid., p. 16.
  • 128 Gaston Bardet, Pierre sur pierre, op. cit., p. X.
  • 129 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 11.

37Par son opposition aux procédés et aux matériaux industriels, Bardet ne pouvait voir en Le Corbusier qu’un adversaire théorique de premier plan. « M. Le Corbusier […] est le lyrique de certaines techniques, le barde d’une civilisation hypothétique pour “hommes-modules de 1 mètre 75 de haut, mécaniques, interchangeables” ! » s’écriait-il en 1937125. Sa critique radicale des principes corbuséens, loin de se limiter aux attaques esthétiques contre le « cubisme » et les « caisses à savon126 », recouvrait toute la doctrine urbanistique de ce « prêtre du Machinisme127 » : la pratique de la table rase ; le « collectivisme128 », « l’hyper-concentration » et « l’exagération en hauteur129 » des immeubles de logement ; enfin, la volonté de définir des dimensions normalisées dans le but de produire certains objets de manière industrielle. Comme dans tout le reste de sa critique antimachiniste, Bardet renversait l’image novatrice associée à l’architecte pour en faire un théoricien périmé, ou pire, un conservateur :

  • 130 Ibid., p. 16.

Il est le plus beau fleuron du XIXe siècle. […] Le Corbusier « homme politique » n’a plus sa raison d’être dans le monde nouveau. Il fut utile, nécessaire même […], mais depuis dix ans, nous arrivons à la même conclusion que Pierre Vago : il retarde l’éclosion d’un véritable urbanisme1300

De la conscience écologique à l’effondrisme

38Si l’on voulait chercher de lointains précurseurs d’une architecture « écologique », « frugale », « décroissante » ou low tech, Gaston Bardet devrait probablement être mentionné comme une figure majeure. Ses théories urbaines – prônant la dédensification et la décentralisation, le rééquilibrage entre ville et campagne et le retour à la nature – pourraient elles aussi être considérées comme des jalons importants dans l’émergence d’un urbanisme « écologique ».

  • 131 John Robert McNeill et Peter Engelke, The Great Acceleration: An Environmental History of the Anthr (...)
  • 132 Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, Paris, Stock, 1931.

39Mais Bardet n’a pas seulement préfiguré certaines notions architecturales et urbaines des discours écologistes contemporains. Il a également perçu – intuitivement, puis objectivement – la catastrophe écologique qui démarrait au milieu du XXe siècle et que les historiens de l’environnement appellent parfois, en détournant Karl Polanyi, la « grande accélération131 ». Dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’urbaniste reprenait avec son collègue Raymond Adda la prophétie de Paul Valéry annonçant l’avènement d’un « monde fini132 » dans lequel les hommes, n’ayant plus rien à conquérir, devraient désormais se comporter en « jardiniers » et se contenter d’aménager soigneusement le territoire qu’ils possèdent :

  • 133 Gaston Bardet, « L’Aménagement de l’espace », Le Maître d’œuvre de la reconstruction française, 28 (...)

Les désordres dans lesquels se débat notre planète proviennent de ce que nous n’osons pas avoir une claire vision de la situation actuelle de l’Occident. […] Nous sommes entrés dans « l’Ère du Monde fini » pour reprendre l’expression de Paul Valéry. Or toute la structure actuelle de notre société reste basée sur une promesse d’expansion indéfinie. Les chefs politiques laissent à leurs successeurs le soin d’annoncer « le déluge ». Cet arrêt, cette stabilisation de l’énorme machine occidentale cause l’instabilité générale133.

  • 134 Le prix Eugène Carrière fut créé en 1941 par l’Académie française, institution que certains ont qua (...)
  • 135 Le nombre exact de rééditions est difficile à déterminer. L’édition de 1958 (Angers, Jacques Petit) (...)

40Entre 1948 et 1950, Bardet rédigea Demain, c’est l’an 2000 ! Paru en 1952, lauréat du prix Eugène Carrière l’année suivante134, et réédité plusieurs fois jusqu’en 1959135, ce livre aurait d’abord eu pour sous-titre « ou la Technique, cette inconnue », en référence à l’ouvrage d’Alexis Carrel mentionné plus haut. Dans la chronologie des œuvres de Bardet, Demain... marque le point de bascule entre la phase « urbanistique » des années 1940 et la phase « mystique » qui démarre dans les années 1950. Le propos du livre, souvent déroutant, redondant et ésotérique, explique sans doute le fait que l’ouvrage ait rarement été mentionné dans les publications sur Bardet, alors que lui-même le présentait comme son travail le plus important :

  • 136 Gaston Bardet, L’Urbanisme, Paris, PUF, 1988, p. 20. Ce petit « Que sais-je ? » fut republié sans i (...)

Ce dernier ouvrage – faisant la synthèse de nos diverses enquêtes et voyages à travers le globe – est essentiel pour comprendre la situation actuelle de la culture et de la civilisation, d’où découlent les solutions à adopter. Parmi nos différents ouvrages, c’est celui qu’il est indispensable de connaître, car il donne les méthodes de travail à adopter et la position à prendre vis-à-vis de nos diverses machines et des multiples systèmes concentrationnaires136.

  • 137 L’expression semble avoir été inventée par Bertrand de Jouvenel, autre intellectuel dont la traject (...)

41Si, dès 1941, Bardet avait démontré, dans Problèmes d’urbanisme, son intérêt pour toutes les disciplines liées à l’écologie « scientifique » (biologie, botanique, hydrologie, climatologie, géographie, etc.) (fig. 8), c’est véritablement dans Demain... qu’il affirma son écologie « politique137 » ou, plus exactement, son écologisme apolitique (nous reviendrons sur ce terme). Non seulement Bardet expliquait en détail l’étendue et la gravité des dégâts environnementaux, mais il esquissait aussi des propositions pour sortir de cette situation.

Figure 8. Les microclimats, tout comme l’hydrologie, l’ensoleillement, le vent et la végétation font partie des données écologiques devant être prises en compte par les urbanistes, selon Gaston Bardet

Figure 8. Les microclimats, tout comme l’hydrologie, l’ensoleillement, le vent et la végétation font partie des données écologiques devant être prises en compte par les urbanistes, selon Gaston Bardet

Source : Gaston Bardet, Problèmes d’urbanisme, op. cit., p. 82

  • 138 Sur la question des déchets, cf. également Gaston Bardet, « Comment éliminer les monstres ? », Revu (...)
  • 139 Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000 !, op. cit., p. 75‑113.
  • 140 Henri Fairfield Osborn, La Planète au pillage... (Our Plundered Planet), Paris, Payot, 1949 ; Raymo (...)

42Le tableau de l’état de la planète peint par Bardet était remarquable par sa clairvoyance et son exhaustivité. Parfaitement conscient du « caractère exceptionnel, unique et nouveau » de la crise écologique, l’urbaniste énumérait, dans un chapitre intitulé « L’Amour a déserté la Terre », les principaux problèmes environnementaux connus à l’époque : l’appauvrissement des sols par la monoculture et les engrais chimiques, la pollution de l’eau et de l’atmosphère, la déforestation massive, le bouleversement des cycles de l’azote et du phosphore, la maltraitance animale, l’accumulation infinie des déchets138, la prolifération « d’ondes nocives de toutes sortes », etc139. Ce diagnostic alarmant s’appuyait notamment sur les derniers rapports de la Food and Agriculture Organization (FAO) et de plusieurs scientifiques français ou américains, comme Fairfield Osborn, René Dumont ou Raymond Furon140.

  • 141 Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000 !, op. cit., p. 20.
  • 142 Ibid., p. XII.
  • 143 Ibid., p. 27.
  • 144 Ibid., p. 132.

43Comparées à cette conscience aiguë des problèmes environnementaux, les pistes proposées par Bardet pour sortir de l’impasse écologique semblent nettement plus fragiles et ambiguës. Bardet voyant dans le « règne machinique » la cause première du désastre, il affirmait, avec des accents néoluddites, que les machines « [devaient] être détruites par l’intervention humaine141 ». Compte tenu des typologies machiniques élaborées par Bardet, on peut supposer que ces destructions se limiteraient aux machines-rouages, « concentrationnaires », « esclavagistes » et liées aux grandes industries. Toutefois, Bardet ne donnait aucune indication sur les modalités politiques de ce grand démantèlement. Qui s’en chargerait ? Comment faire face à ceux qui s’y opposeraient ? Quelles conséquences pouvait-on prévoir pour l’économie et la société ? L’urbaniste refusait de proposer des « remèdes limités, d’ordre politique ou social142 ». Selon lui, « toute tentative de guérison “en masse”, tout remède applicable à la foule [était] voué à l’échec143 ». Plus loin, il précisait sa préférence pour l’action individuelle et spontanée : « La décentralisation n’a pas besoin d’être ordonnée “par le haut” […] elle est possible pour qui la désire144. »

44Bardet enjambait donc toutes les questions épineuses de « transition » et de rapports de force pour arriver directement à la présentation de ses « alternatives » déjà évoquées plus haut : décentralisation, fédéralisme, échelons communautaires, organisation polyphonique, micro-machinisme, etc. En réalité, l’évènement qui permettrait de sortir de la crise écologique pour aboutir à la splendide utopie fédéraliste et artisanale imaginée par Bardet n’était autre que l’effondrement total de la civilisation occidentale. Loin de s’opposer à cette perspective apocalyptique, Bardet l’appelait de ses vœux :

  • 145 Ibid., p. 27.

Lorsqu’un membre est profondément gangrené, il faut le couper. Il est nécessaire que la civilisation occidentale, jadis civilisation gréco-chrétienne, devenue civilisation atlantique, disparaisse. […] Elle devra s’effondrer comme la civilisation soviétique, pire encore. […] Il faut que tout se brise, que tout se disloque en fragments […]. Une civilisation qui n’a apporté que le mensonge aux continents qu’elle a envahis doit être détruite145.

  • 146 Ibid.
  • 147 Dès les années 1930, Bardet semblait hanté par le risque des bombardements aériens. Cf. Gaston Bard (...)

45Qu’un tel effondrement entraîne la mort de millions d’êtres humains, Bardet ne semblait pas particulièrement s’en préoccuper. Selon lui, « les petits noyaux de survivants, au cœur solide, [reconstruiraient] des civilisations chrétiennes ». Cataclysme, puis reconstruction par les survivants « purifiés par le feu146 » : tel était le scénario que l’urbaniste donnait fréquemment, comme sujet d’exercice, à ses étudiants de l’ISIUA. À la suite d’une guerre mondiale, d’un bombardement nucléaire147, d’un raz-de-marée ou d’un typhon, de petits groupes de rescapés s’attelleraient à la constitution de villages harmonieusement ordonnés par les principes communautaires et polyphoniques (fig. 9).

Figure 9. « Un village refuge au Chili », maquette au 1/1000e réalisée par un groupe d’étudiants de Gaston Bardet à l’ISIUA, entre les années 1950 et 1970

Figure 9. « Un village refuge au Chili », maquette au 1/1000e réalisée par un groupe d’étudiants de Gaston Bardet à l’ISIUA, entre les années 1950 et 1970

Source : CAAC, 161 IFA 030/2.

  • 148 Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000 !, op. cit., p. 103.

46Refusant d’imaginer toute forme d’issue politique empêchant ou limitant l’apocalypse future, l’écologisme de Bardet n’était donc pas seulement apolitique, il était profondément antipolitique. Le feu purificateur annoncé dans la Bible s’abattrait sur l’humanité, quoi qu’elle fasse. Et seuls les Justes, ayant choisi d’être fidèles à la « Morale du Cosmos (ou plus exactement : de la biosphère)148 », en réchapperaient.

Les apories du vert foncé

47La religion catholique, la critique de la ville et de la technique et la conscience de la catastrophe écologique étaient donc indissociablement liées dans la pensée de Gaston Bardet. Cette association d’idées n’était pas un cas isolé dans le champ architectural et urbain de l’époque : chez de nombreux architectes urbanistes gravitant autour des mêmes institutions que Bardet (l’IUUP, la Société française des urbanistes, la Ligue urbaine et rurale, le Touring Club de France, les revues L’Architecture française et Urbanisme, etc.), on pouvait facilement retrouver, à des degrés divers et dans des proportions variables, ce mélange de catholicisme imprécateur, d’urbaphobie, d’anti-machinisme et de sensibilité écologique (fig. 10 et 11).

Figure 10. Représentation de la promiscuité dans les grandes villes chez l’urbaniste Robert Auzelle, disciple de Gaston Bardet (illustration de Luís Cunha)

Figure 10. Représentation de la promiscuité dans les grandes villes chez l’urbaniste Robert Auzelle, disciple de Gaston Bardet (illustration de Luís Cunha)

Source : Robert Auzelle, Plaidoyer pour une organisation consciente de l’espace, Vincent, Fréal et Cie, 1962, p. 52 et 71.

Figure 11. Représentation de l’inhumanité des techniques modernes chez Robert Auzelle (illustration de Luís Cunha)

Figure 11. Représentation de l’inhumanité des techniques modernes chez Robert Auzelle (illustration de Luís Cunha)

Source : Robert Auzelle, Plaidoyer pour une organisation consciente de l’espace, Vincent, Fréal et Cie, 1962, p. 52 et 71.

  • 149 À propos du ministre et ancien résistant Eugène Claudius Petit, Bardet parlait de « la dictature de (...)

48Si Bardet semble toutefois plus intéressant et original que ses confrères Jean Royer, Jacques Gréber, Albert Laprade, Joseph Marrast, Urbain Cassan, Robert Auzelle, André Gutton, Georges Meyer-Heine ou Jean Canaux, c’est pour plusieurs raisons. D’abord, la production écrite de cet urbaniste dépasse très largement, sur le plan quantitatif, les quelques ouvrages et articles qu’ont publiés ses confrères de l’époque. Mais elle les surpasse aussi, sans doute, sur le plan qualitatif. En effet, la curiosité intellectuelle et l’immense culture personnelle de Bardet lui permettaient de produire spontanément des avis argumentés sur à peu près n’importe quel sujet. En outre, le style « bardetien », passionné, animé par le spiritualisme bergsonien et rythmé par une dramatisation permanente, était lui aussi unique au sein d’une littérature urbanistique souvent ronronnante. Enfin, Bardet ne craignait pas la polémique ; bien au contraire, il cherchait constamment à la provoquer. Son caractère difficile – voire exécrable, d’après celles et ceux qui l’ont côtoyé – le poussait à attaquer régulièrement, publiquement et ad hominem tous ses adversaires, et ce quels que soient leurs statuts149. Là encore, la plupart de ses confrères architectes et urbanistes semblaient, par comparaison, bien plus prudents et réservés.

49Dans son essai provocateur Non à l’uburbanisme, l’architecte moderniste Pierre Dufau commenta avec lucidité et ironie cette intrication étroite entre la critique de la ville, la critique des techniques et un certain type de morale catholique :

  • 150 Pierre Dufau, Non à l’uburbanisme, Paris, Flammarion, 1964, p. 12‑13. Dufau, qui définissait l’urba (...)

La ville, c’est Prométhée, quand on est pour, et Lucifer quand on est contre. On n’aura jamais fini de maudire Babylone. Alors que la technique, qui pour tant de gens a l’odeur du péché, emporte le monde, il est normal que la malédiction des villes redevienne, comme aux temps bibliques, une clameur150.

  • 151 Michael Bess oppose le courant « vert foncé » au courant « vert clair », progressiste et technophil (...)
  • 152 Jean Touchard, « L’Esprit des années 30 : une tentative de renouvellement de la pensée politique fr (...)
  • 153 Parmi eux, citons Bertrand de Jouvenel, Denis de Rougemont ou Philippe Lamour. Bertrand de Jouvenel (...)

50Si Dufau ne cite aucun nom, la pensée urbaphobe et technocritique de Bardet et ses collègues est certainement visée dans ces quelques lignes. À la fois authentiquement écologiste et profondément réactionnaire, cette pensée nous force à regarder la compatibilité idéologique entre le « brun » et le « vert foncé », ce courant écologiste radical et technocritique identifié par l’historien Michael Bess151. Outre Bardet, bien d’autres penseurs représentatifs de cet « esprit des années 30152 » et intéressés par l’écologie après la guerre pourraient illustrer, de manière différente, cette compatibilité153.

  • 154 Bernard Charbonneau, Le  Feu vert : autocritique du mouvement écologique, Paris, L’Échappée, 2022 [ (...)
  • 155 Janet Biehl et Peter Staudenmaier, Ecofascism Revisited: Lessons from the German Experience, Porsgr (...)
  • 156 Fabrice Flipo, « Écofascisme : notion éclairante ou piège idéologique ? », Terrestres, 16 mai 2023. (...)

51Soyons clairs : cette compatibilité n’est en aucun cas une stricte identité. Si certains essayistes conservateurs ou « écomodernistes » n’ont eu de cesse, depuis les années 1990, de rabattre l’écologie radicale sur une pensée ultra-réactionnaire, antihumaniste, voire franchement nazie, leurs pamphlets ont été largement déconstruits par des travaux ultérieurs. En dehors de ce filon éditorial qu’sont devenu l’écobashing et la dénonciation des « Khmers verts », d’autres penseurs, souvent plus proches de l’écologie politique, ont analysé bien plus finement les rapports entre écologisme et courants réactionnaires. Citons notamment l’excellent Feu vert, de Bernard Charbonneau154, ainsi que la série d’essais récents sur la notion d’« écofascisme155 ». Ces travaux ne sont toutefois pas toujours bien reçus dans les milieux écologistes. Ils ont été critiqués, par exemple, par Fabrice Flipo, pour qui leurs auteurs se trompent et chercheraient simplement à faire parler d’eux en se positionnant en « lanceurs d’alerte », voire à « affaiblir l’écologisme en arguant de son ambiguïté156 ».

52Cet article monographique, consacré à un urbaniste mort dans l’oubli il y a plus de trente ans, ne vise nullement à alerter les foules sur l’imminence d’un « péril écofasciste » : chacun aura constaté par lui-même la progression mondiale de l’extrême droite ces dernières années. L’article cherche encore moins à saborder la lutte écologiste qui, s’il fallait encore le rappeler, est absolument nécessaire, aujourd’hui plus que jamais. Exhumer la pensée de Gaston Bardet en restituant à la fois sa part d’ombre et sa part de génie, ainsi que sa trajectoire (marquée par l’échec, l’impuissance et la fuite mystique), permettra simplement de rappeler, espérons-le, au moins deux évidences sur la technocritique et l’écologisme radical. Deux évidences qui sont aussi deux défis pour l’avenir.

  • 157 Michel Dobry (dir.), Le Mythe de l’allergie française au fascisme, Paris, Albin Michel, 2003.
  • 158 L’extrême droite pourrait parfaitement (si elle ne le fait pas déjà) escamoter son climato-négation (...)
  • 159 Pablo Stefanoni, La Rébellion est-elle passée à droite ? Dans le laboratoire mondial des contre-cul (...)

53La première évidence a déjà été mentionnée plus haut : l’écologisme et la technocritique ne sont pas étanches aux idées réactionnaires. Revenir sur ce fait n’est en aucun cas le signe d’une obsession morbide pour les périodes les plus sombres de l’histoire, ni le symptôme d’un hypothétique « syndrome de Vichy ». Ce rappel permet en revanche de déconstruire les discours qui arguent de l’« immunité » ou de l’« allergie » des écologistes aux idées d’extrême droite, et qui réactivent ainsi un mécanisme classique de refoulement et de déni historiographique permettant de minorer certains faits dérangeants157. En réalité, en deçà des quelques figures bien connues incarnant une technocritique émancipatrice (William Morris, Walter Benjamin, Simone Weil, etc.), un fond idéologique antimoderne et antiprogressiste a également nourri la technocritique à travers les siècles. S’il n’en constitue pas pour autant son fondement, et encore moins son essence, il représente bien une part non négligeable de cette critique et, en tant que tel, il forme un objet de recherche légitime pour l’histoire des idées politiques. En outre, si le vernis écologiste et technocritique des mouvements fascistes a pu trouver un écho favorable chez les masses déracinées et prolétarisées du début du XXe siècle, rien n’empêche de penser que les mouvements d’extrême droite contemporains puissent adopter à nouveau cette rhétorique pour séduire les citoyens « éco-anxieux » du XXIe siècle158. En fait, tout montre que cette convergence brune verte a déjà commencé à se concrétiser, si ce n’est en France, du moins à l’étranger159.

  • 160 Hélène Tordjman, La Croissance verte contre la nature : critique de l’écologie marchande, Paris, La (...)

54Deuxième évidence, rappelée par la trajectoire malheureuse de Bardet : la critique des techniques et l’écologisme radical restent globalement impuissants et incapables d’infléchir l’évolution réelle des techniques tant que celle-ci continue d’être régie par les lois d’airain de l’économie capitaliste – concurrence, productivité, rentabilité et profit. Face au désastre écologique, ce système économique ne peut qu’additionner des mesures éco-industrialistes et techno-solutionnistes censées réaliser une grande « transition » via la « croissance verte160 ». Or, depuis cinquante ans au moins, cette stratégie a largement fait la preuve de son caractère insuffisant, voire contreproductif, pour lutter contre le dérèglement global.

  • 161 Entrer dans un monde post-capitaliste est une condition nécessaire, mais certainement pas suffisant (...)
  • 162 Nous réunissons sous le terme générique de « techniques alternatives » l’ensemble des techniques ju (...)
  • 163 Bien souvent, les techniques alternatives ne font que s’ajouter au panel de techniques déjà existan (...)
  • 164 Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin, Héritage et fermeture : une écologie du démant (...)

55Par conséquent, si l’écologie technocritique d’aujourd’hui souhaite surmonter les échecs d’hier et s’extraire du camp des « vaincus de l’histoire », il semblerait qu’elle doive commencer par construire un projet de sortie du mode de production capitaliste161. Sans un tel projet, les tentatives de blocage des infrastructures néfastes (cimenteries, mines de charbon, pipelines, aéroports) et de développement de techniques « alternatives162 » resteront sans doute circonscrites aux registres de l’activisme spectaculaire ou de l’utopie inoffensive. En effet, les techniques alternatives, lorsqu’elles tentent de se développer à l’intérieur du système actuel, sont presque toujours dénaturées et perdent alors leur caractère « vertueux163 ». À l’extérieur, elles demeurent cantonnées dans les marges du système de production : institutions scolaires, pays du tiers-monde, associations, bénévolat, mécénat, etc. La généralisation des techniques alternatives et « vertueuses » (ou moins nocives), tout comme le démantèlement des infrastructures délétères dont nous avons hérité malgré nous, relève finalement moins d’une question de conversion des élites ou de posture personnelle (les deux stratégies adoptées par Bardet), que d’un problème politique et d’un rapport de force164.

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Vers la révolution communautaire. Les journées du Mont-Dore, 10-14 avril 1943, Paris, Sequana, 1943.

Vers la révolution communautaire, II. Deuxième session des journées d’études du Mont-Dore. 16-23 septembre 1943, Clermont-Ferrand, Imprimerie Mont-Louis, 1944.

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Notes

1 Après avoir été chef de l’agence d’architecture de l’Exposition universelle de 1937 (aux côtés de Jacques Gréber), Bardet indiqua que « l’observation lui [avait] fait renoncer à exercer le métier d’architecte avant d’avoir une doctrine de base ». En dehors de quelques plans d’urbanisme qui furent rarement mis en œuvre (Vichy, Louviers, etc.), la principale réalisation de Bardet fut la cité-jardin du Rheu, près de Rennes. Cf. Rémy Allain, « Le Rheu, 1953-2003 : l’utopie à l’épreuve. Les 50 ans d’une “villette”, cité-jardin de la région rennaise », Cahiers Nantais, vol. 58, no 1, 2002, p. 209‑222.

2 Ses écrits sont publiés ou recensés par différentes revues, comme L’Architecture d’Aujourd’hui, L’Architecture française, Urbanisme, Le Bulletin de la SADG, La Journée du bâtiment, Chantiers, Travaux, La Construction moderne, Arts, La Gazette des Beaux-Arts, Esprit, Études, Économie et humanisme, La Fédération, Art Sacré, Métier de Chef, La Revue d'administration communale, etc. À l’étranger, citons The Town Planning Review, Popolo d’Italia, Giornale del Genio Civile. Pour un aperçu plus exhaustif, on consultera le dossier « Presse ouvrages » conservé au Centre d’archives d’architecture contemporaine (CAAC), 161 IFA 019/1.

3 Bardet enseigna l’urbanisme quasiment tout au long de sa vie. Il commença à l’IUUP de 1937 à 1944, en tant qu’assistant. En 1938, à la demande de ses élèves (parmi lesquels Robert Auzelle, Jean de Maisonseul, Paul Dufournet, Roger Millet), il fonda l’Atelier supérieur d’urbanisme appliqué (ASUA) au sein de l’IUUP. De 1945 à 1958, il fut professeur à l’Institut d’urbanisme de l’université d’Alger. De 1947 à 1977, il dirigea l’Institut supérieur international d’urbanisme appliqué (ISIUA) de Bruxelles.

4 Pendant cette dernière phase mystique, Bardet décida de changer son prénom en « Jean-Gaston ». Parmi la dizaine d’ouvrages publiés pendant cette période, citons quelques titres : Jean-Gaston Bardet, Mystique et magies, Paris, G. Trédaniel, 1999 ; Jean-Gaston Bardet, Freud et les yogas, Paris, G. Trédaniel, 1991 ; Jean-Gaston Bardet, Les Clefs de la recherche fondamentale : le nom et le nombre vivants, la cybernétique et le sacré, Paris, Éditions de la Maisnie, 1992. Ces œuvres ne font pas partie du corpus étudié dans cet article.

5 Hubert Tonka, « Quelques années plus tard... Avant-propos à la troisième édition d’Introduction à l’urbanisme », dans Marcel Poëte, Introduction à l’urbanisme, Paris, Sens & Tonka, 2000, p. 11‑20. Tonka était également étudiant dans le séminaire-atelier Tony Garnier, fondé par Robert Auzelle (ancien élève de Bardet) et André Gutton (ancien collègue de Bardet).

6 Ibid., p. 12.

7 Gaston Bardet, « In memoriam. Marcel Poëte », dans Introduction à l’urbanisme, op. cit., p. 27‑34. Gaston Bardet épousa la fille de Marcel Poëte, Françoise Poëte, en 1934. Il illustra également le livre de son beau-père, Paris, son évolution créatrice (Paris, Vincent et Fréal, 1937) dont le titre faisait référence à L’Évolution créatrice d’Henri Bergson, paru en 1907. Poëte expliqua son rapport à Bergson dans un article, « Les Idées bergsoniennes et l’urbanisme », dans Mélanges Paul Négulesco, Bucarest, Imprimerie nationale, 1935, p. 575-585.

8 Jean-Louis Cohen, « Gaston Bardet, un humanisme à visage urbain », AMC, no 44, février 1978, p. 74‑77 ; Jean-Louis Cohen et Jacques Lucan, « Entretien avec Gaston Bardet », AMC, no 44, février 1978, p. 78‑83.

9 Enrico Chapel, Cartes et figures de l’urbanisme scientifique en France (1910-1943) : recherche sur le rôle et les fonctions de la statistique et de l’unification graphiques dans la production des doctrines urbaines, thèse de doctorat sous la direction de Yannis Tsiomis, Paris VIII, 2000 ; Jean-Pierre Frey, « [Jean-]Gaston Bardet. L’espace social d’une pensée urbanistique », Les Études sociales, no 130, 1999, p. 57‑82 ; Jean-Pierre Frey, « Gaston Bardet, théoricien de l’urbanisme “culturaliste” », Urbanisme, no 319, août 2001, p. 32‑36 ; Luigi Manzione, « Économie du lien et biopolitique. Gaston Bardet et l’urbanisme comme science sociale », Espaces et sociétés, no 140‑141, 17 mars 2010, p. 193‑213.

10 Robert Auzelle, À la mesure des hommes, Paris, Charles Massin, 1980, p. 218.

11 Gaston Bardet, Comment retrouver la trace de Dieu : l’art, la technique et le sacré, Bruxelles, ISIUA, 1951, p. 20.

12 Nous empruntons ce terme à François Jarrige, Technocritiques : Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2016.

13 Cet article s’appuie sur différents types de sources : les ouvrages et les articles publiés par Bardet, leurs recensions dans divers périodiques et les archives de l’architecte conservées au Centre d’archives d’architecture contemporaine (CAAC).

14 Jean-Pierre Frey, « Gaston Bardet, théoricien de l’urbanisme “culturaliste” », op. cit. ; Françoise Choay, L’Urbanisme, utopies et réalités : une anthologie, Paris, Seuil, 1965.

15 L’urbaniste explique sa dette intellectuelle envers tous ces personnages dans Le Nouvel Urbanisme, Paris, Vincent, Fréal et Cie, 1948.

16 Ibid., p. 114.

17 Jean-Louis Loubet del Bayle, Les Non-Conformistes des années 30 : une tentative de renouvellement de la pensée politique française, Paris, Seuil, 1969.

18 Pascal Balmand, « Piétons de Babel et de la cité radieuse. Les jeunes intellectuels des années 1930 et la ville », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 8, no 1, 1985, p. 31‑42.

19 R. Le Caisne, « Gaston Bardet : L’Urbanisme / Le Corbusier : L’Ascoral », Esprit, 120, 3, mars 1946, p. 501‑502 ; R. Le Caisne, « G. Bardet : Pierre sur pierre », Esprit, mars 1947.

20 Gaston Bardet, « Incarnation de l’Urbanisme : De quelques conditions essentielles pour éviter une nouvelle faillite », Esprit, vol. 113, no 9, 1er août 1945, p. 342‑362.

21 Dans l’après-guerre, Mounier désavoua la technocritique et l’anti-machinisme dans son ouvrage La Petite Peur du XXe siècle, Neuchâtel, Éditions de la Baconnière, 1948.

22 Pour une histoire de la technocritique au sein de l’Église, cf. Jean-Michel Le Bot, « Bonne nature, mauvais artifice ? L’Église catholique et l’écologie : retour sur Laudato Si’ », VertigO, la revue électronique en sciences de l’environnement, vol. 17, no 3, 15 décembre 2017. À l’opposé de cette tradition « imprécatrice », la tradition chrétienne technophile et moderniste a été étudiée par Michel Lagrée, La Bénédiction de Prométhée : religion et technologie, XIXe-XXe siècle, Paris, Fayard, 1999. L’historien américain Lynn White est allé jusqu’à identifier, au sein du christianisme, les « racines historiques de notre crise écologique » (Lynn White, « The Historial Roots of Our Ecologic Crisis », Science, n° 3767, 10 mars 1967, p. 1203–1207), mais cette thèse a depuis été largement déconstruite.

23 Gaston Bardet fut le coauteur, avec Gustave Thibon et d’autres, de l’ouvrage collectif Caractères de la communauté, Écully, Économie et humanisme, 1944. Gabriel Marcel préfaça l’ouvrage de Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000 !, Paris, Plon, 1952. D’après Bardet, le philosophe aurait également repris le titre d’un des chapitres du livre pour l’un de ses essais. Daniel-Rops préfaça l’édition de L’Imitation du Christ publiée par Bardet (Paris, Loos, Club du livre, 1957). Quant à Henri Massis toujours, d’après Bardet, il aurait fait pression auprès de l’éditeur Plon pour que celui-ci accepte de publier Demain, c’est l’an 2000 !, initialement refusé par le relecteur : « Sans la chaleureuse intervention d’Henri Massis, ce bouquin n’aurait point vu le jour », p. II.

24 L’association Économie et humanisme fut fondée à l’automne 1941 par le prêtre dominicain Louis-Joseph Lebret (aussi appelé père Lebret). Parmi ses membres, citons notamment François Perroux, Gustave Thibon et Henri Desroche. La revue Économie et humanisme, soutenue par le régime de Vichy, paraît au printemps 1942. Cf. Denis Pelletier, Économie et humanisme : de l’utopie communautaire au combat pour le tiers-monde (1941–1966), Paris, Éditions du Cerf, 1996 ; Antonin Cohen, De Vichy à la Communauté européenne, Paris, PUF, 2012.

25 Thibon, Massis, Maritain et Maulnier étaient membres de l’Action française. Georges Bernanos et Marcel de Corte étaient également des auteurs profondément maurrassiens.

26 François Jarrige, « Jacques Ellul technocritique. Une trajectoire intellectuelle dans les discordances des temps », dans François Jarrige et Julien Vincent (dir.), La Modernité dure longtemps, Éditions de la Sorbonne, 2020, p. 139‑160.

27 L’antiprotestantisme de Bardet s’appuyait sur la critique de Luther émise par Maritain dans Trois réformateurs (Plon, 1925), mais aussi sur le lien de causalité entre L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme établi par Max Weber (1905). Sur le plan artistique, Bardet regrettait également que « La Réforme, en privant l’Occidental du soutien des symboles, [ait créé] un art véritablement décharné », Le Nouvel urbanisme, op. cit., p. 10.

28 Jean-Louis Cohen, « Gaston Bardet e la “Roma di Mussolini” », Zodiac, no 17, 1997, p. 70‑85.

29 Ibid.

30 Gaston Bardet, Une Nouvelle Ère romaine sous le signe du faisceau : la Rome de Mussolini, Paris, Charles Massin, 1937, p. 52.

31 Ibid., p. 48‑50 et 305.

32 Ibid., p. 55.

33 Ibid., p. 49.

34 Ibid., p. 51.

35 Ibid., p. 295.

36 Ibid., p. 48 et 223.

37 Ibid., p. 227.

38 Jean-Louis Cohen, « Gaston Bardet, un humanisme à visage urbain », op. cit., p. 74. Jean-Pierre Frey partageait cet avis.

39 Bénédicte Renaud, « Placer la première loi de planification urbaine (1919-1924) dans la réflexion actuelle : le cas de l’Auvergne », In Situ. Revue des patrimoines, no 30, 15 septembre 2016. Selon Jean-Louis Cohen, Bardet avait commencé à travailler sur le plan d’aménagement, d’extension et d’embellissement (PAEE) de Vichy dès 1939.

40 « Les perspectives de la situation présente comportent un arrêt sinon même un recul dans la voie de l’industrialisation à outrance où la France s’efforçait de rivaliser avec d’autres nations ». « La France redeviendra ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une nation essentiellement agricole. Elle restaurera les antiques traditions artisanales ». Discours de Philippe Pétain en 1941, cités par Bernard Marchand, Les Ennemis de Paris, op. cit., p. 170, et Christian Faure, Le Projet culturel de Vichy, op. cit., [en ligne].

41 Compte rendu Vers la révolution communautaire. Les journées du Mont-Dore, 10-14 avril 1943, Paris, Sequana, 1943. Seuls les noms de quelques participants sont mentionnés, mais on peut attribuer les pages 161 à 166 à Bardet.

42 Compte rendu Vers la révolution communautaire, II. Deuxième session des journées d’études du Mont-Dore. 16-23 septembre 1943, Clermont-Ferrand, Imprimerie Mont-Louis, 1944. Pendant cette seconde session, Bardet fut président de la 6e commission dédiée à l’habitat la première journée, puis rapporteur de la 5e section dédiée à l’urbanisme la cinquième journée.

43 Compte rendu : Gaston Bardet, Henri-Charles Desroches, Gustave Thibon, François Perroux et Louis Gardet, Caractères de la communauté, op. cit.

44 Antonin Cohen, De Vichy à la Communauté européenne, op. cit.

45 Gaston Bardet, « Installation des communautés sur le territoire, rapport de la 7e commission à la troisième session d’étude », s.d. [1943], 5 p. CAAC, 161 IFA 029/4 ; Gaston Bardet, « Les Échelons communautaires dans les agglomérations urbaines », dans Caractères de la communauté, Écully, Économie et humanisme, 1944, p. 116‑134.

46 Gaston Bardet, « Installation des communautés sur le territoire », op. cit.

47 Gaston Bardet, « Les Échelons communautaires dans les agglomérations urbaines », op. cit., p. 118.

48 Ibid., p. 119.

49 Vers la révolution communautaire, II. Deuxième session des journées d’études du Mont-Dore. 16-23 septembre 1943, op. cit., p. 67.

50 Gaston Bardet, « Mise en valeur de la France. 100 fois 3000 ou 3000 fois 100 », Le XXe siècle fédéraliste, no 30, 1er janvier 1960.

51 Sur le journal et le groupe « La Fédération », cf. l’ouvrage d’Antonin Cohen, De Vichy à la Communauté européenne, op. cit.

52 Roger Griffin, « “Consensus” ? Quel consensus ? ». Perspectives pour une meilleure entente entre spécialistes francophones et anglophones du fascisme », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 108, no 4, 2010, p. 53‑69 ; Olivier Forlin, Le Fascisme : historiographie et enjeux mémoriels, Paris, La Découverte, 2013 ; Marc Angenot, L’Immunité de la France envers le fascisme : un demi-siècle de polémiques historiennes, Montréal, Discours social, 2014.

53 Pierre Drieu La Rochelle, « Le Parti de la santé », L’Émancipation nationale, 13 août 1937, p. 2. Reproduit dans Pierre Drieu La Rochelle, Chronique politique, 1934-1942, Paris, Gallimard, 1943, p. 50.

54 Nicos Poulantzas, Fascisme et dictature. La troisième Internationale face au fascisme, Paris, F. Maspero, 1970 ; Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche : l’idéologie fasciste en France, Paris, Gallimard, [1983] 2012 ; Robert Soucy, Fascismes français ? 1933-1939 mouvements antidémocratiques, Paris, Autrement, 2004 ; Pascal Ory, Du fascisme, Paris, Perrin, 2010 ; Emilio Gentile, Qu’est-ce que le fascisme? Histoire et interprétation, Paris, Gallimard, 2004 ; Robert O. Paxton, Le Fascisme en action, Paris, Seuil, 2007.

55 Sur la tradition urbaphobe cf. Bernard Marchand, Les Ennemis de Paris : la haine de la grande ville des Lumières à nos jours, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009 ; Arnaud Baubérot et Florence Bourillon (dir.), Urbaphobie. La détestation de la ville aux XIXe et XXe siècles, Pompignac-près-Bordeaux, Bière, 2009.

56 Des historiens comme Jeffrey Herf ou Johann Chapoutot ont rappelé le fait que, derrière des discours réactionnaires et apparemment antimodernes, le nazisme comportait bien une dimension modernisatrice, technophile et productiviste. Cette double nature ne suffit toutefois pas à exclure automatiquement du courant fasciste tout discours technocritique ou antimachiniste. Jeffrey Herf, Le Modernisme réactionnaire : haine de la raison et culte de la technologie aux sources du nazisme, Paris, L’Échappée, 2018.

57 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit. Cf. notamment : sa critique de « l’homme du Code civil, cet orphelin, sans enfants, sans attaches, sans racines, cet être abstrait qui n’est pas l’homme » (p. 14) ; ses longues diatribes contre Luther, Rousseau, Descartes et les principes qu’ils défendirent, comme l’autonomie de l’individu, la démocratie, l’égalité, etc. (p. 46-55) ; son mépris de « l’égalité démocratique » et son affirmation selon laquelle « il n’y a d’égalité que physico-chimique » (p. 78) ; son insistance sur l’importance d’un État « foncièrement hiérarchique », dirigé par un chef et accessoirement assisté par un conseil (p. 159-172).

58 François Perroux et Yves Urvoy, Politique, Paris, Librairie de Médicis (Renaître), 1943.

59 « Proudhon l’a déjà fait remarquer, seuls les groupes en liaison intime avec le sol, seules répartitions épousant les réalités géographiques, restent toujours à l’échelle de l’homme ». Gaston Bardet, « Les Échelons communautaires dans les agglomérations urbaines », op. cit., p. 119.

60 Bardet jugeait que le livre Champs, usines, ateliers de Kropotkine était « prophétique », cf. Gaston Bardet, Problèmes d’urbanisme, Paris, Dunod, 1948, p. 300 ; Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 148.

61 « Si je cite quelquefois Marx, ce n’est pas pour y trouver une confirmation. S’il se trouve que Marx arrive, sur certains points, aux mêmes conclusions qu’une pensée authentiquement chrétienne, tant mieux pour Marx. C’est tout. » Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000 !, Angers, Jacques Petit et fils, 1958 [4e éd.], p. 289.

62 Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, op. cit. ; Zeev Sternhell, « Anatomie d’un mouvement fasciste en France : le faisceau de Georges Valois », Revue française de science politique, vol. 26, no 1, 1976, p. 5‑40.

63 Alexis Carrel, L’Homme, cet inconnu, Paris, Plon, 1935. Réédité au moins neuf fois depuis la première édition.

64 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 46.

65 Il est encore difficile de savoir si Bardet était également antisémite. Sa fille, Marie Bardet, le laisse penser dans son roman à caractère autobiographique À la droite du père (Paris, Emmanuelle Collas, 2018). Bardet, on l’a déjà dit plus haut, était proche de l’Action française et d’autres milieux antisémites. Il appréciait également les écrits de Proudhon, Sorel et Sombart insistant sur la responsabilité des « israélites » dans le développement du capitalisme. Une analyse plus approfondie des ouvrages ésotériques de Bardet permettrait de mieux évaluer son rapport au judaïsme.

66 Gaston Bardet, La Rome de Mussolini, op. cit., p. 305‑306 ; Henri Decugis, Le Destin des races blanches. préface d’André Siegfried, Paris, Librairie de France, 1935. Bardet a aussi très probablement lu le texte de Decugis paru dans l’ouvrage collectif Urbanisation et désurbanisation, problème de l’heure (Paris, Plon, 1945) et intitulé « L’Urbanisation des pays civilisés et la détérioration de la race ». L’ouvrage fut recensé dans son journal Le Maître de la Reconstruction française (n° 19, 14 juin 1946) par le Dr Robert-Henri Hazemann.

67 Gaston Bardet, Pierre sur pierre. Construction du nouvel urbanisme, Paris, LCB, 1945, p. 251‑252. Dans Demain, c’est l’an 2000 ! (op. cit., p. 14), Bardet opposait les « individus qui ont atteint le plus haut niveau d’évolution » aux « Fuégiens » et aux « régressés des métropoles ».

68 Gaston Bardet, Mission de l’Urbanisme, Paris, Éditions ouvrières (Économie et Humanisme), 1948, p. 441.

69 Henri-Victor Vallois, Anthropologie de la population française, Toulouse, Paris, Didier(Connais ton pays), 1943.

70 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 82.

71 Gaston Bardet, « De l’urbanisme à l’architecture II. Le dilemme de Neutra. L’urbanisme, antidote de la préfabrication », L’Architecture française, vol. 9, no 83‑84, novembre 1948, p. 4‑7.

72 Gaston Bardet, « Connaissance de la ville », Urbanisme, no 92‑93, août 1943, p. 149‑155.

73 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 120.

74 Ibid., p. 43.

75 Marcel Malcor, Au-delà du machinisme, Bruges, Paris, Desclée De Brouwer et Cie (Questions disputées n˚ 17), 1937.

76 Gina Lombroso, La Rançon du machinisme, Paris, Payot, 1931. Édition originale : Le tragedie del progresso: origine, ostacoli, trionfi, sconquassi del macchinismo, Turin, Bocca, 1930. L’ouvrage fut acclamé par le philosophe Henri Bergson dans Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932, livre jugé « admirable et essentiel » par Bardet). L’urbaniste ajouta que, selon Lanza del Vasto, le livre de Lombroso « [faisait] autorité auprès de Gandhi » (Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 82). Des critiques La Rançon du machinisme furent exprimées par le jeune sociologue marxiste Georges Friedmann dans Problèmes du machinisme (1934) et La Crise du progrès (1936).

77 Gina Lombroso citée par Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 91.

78 Lewis Mumford, The Story of Utopias: Ideal Commonwealths and Social Myths, London, G. G. Harrap, 1923 ; Lewis Mumford, Technics and Civilization, New York, Harcourt, Brace and Co., 1934 ; Lewis Mumford, The Condition of Man, New York, Harcourt, Brace, 1944 ; Lewis Mumford, The Culture of Cities, New York, Harcourt, Brace, 1948. Dans la bibliographie publiée à la fin de Problèmes d’urbanisme, Bardet indiquait au lecteur : « tous les ouvrages de [Mumford] sont à lire ». Les deux hommes échangèrent régulièrement autour de 1945-1950 au sujet des maisons préfabriquées, entre autres. Les lettres de Mumford sont publiées dans Le Maître d’œuvre de la Reconstruction française, puis dans La Journée du bâtiment (journal publié par la LUR).

79 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 126.

80 Jacques Lafitte, Réflexions sur la science des machines, Paris, Libr. Bloud et Gay, 1932.

81 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 132.

82 Ibid.

83 Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000  !, op. cit., p. 114-150

84 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 121. Bardet appuyait à nouveau son raisonnement sur des citations d’Alexis Carrel.

85 Gaston Bardet, « Les Racines du confort laïc et obligatoire », Témoignages  : Cahiers de la Pierre-Qui-Vire, no 35, octobre 1952. Cette vision négative du confort rejoignait celle de Georges Bernanos et de nombreux autres penseurs catholiques.

86 Gaston Bardet, « ... Doit rester un enfer », Le Maître d’œuvre de la reconstruction française, no 34, 14 juin 1949.

87 Olivier Dard, Jean Coutrot : de l’ingénieur au prophète, Besançon, PUFC, 1999.

88 E. Segura, « Faut-il brûler Taylor ? Une conférence de M. Gaston Bardet », La journée du bâtiment, no 871, 4 mai 1950, p. 1. La polémique se développa dans les numéros suivants. Lucien Duplessy proposa notamment une « Contribution au bûcher de Taylor », La journée du bâtiment, no 878, 12 mai 1950, p. 1.

89 Il est difficile de déterminer précisément quand cette polémique contre le « système Taylor », démarrée en France dès les années 1910, prit fin. En 1954, le fondateur de la chaire d’OST au CNAM, Louis Danty-Lafrance, intitula sa leçon d’adieu à l’institution « Éloge de F. W. Taylor ». Opposé à cette vision très optimiste du taylorisme, Georges Friedmann construisit une puissante critique du taylorisme à partir des années 1930 et jusque dans les années 1960. À partir des années 1970-1980, l’automatisation, la désindustrialisation et la désyndicalisation expliquent sans doute le reflux (relatif) des polémiques anti-OST.

90 « L’univers de Le Corbusier, c’est l’univers concentrationnaire » écrivait Pierre Francastel dans Art et technique aux XIXe et XXe siècles, Paris, Éditions de Minuit, 1956.

91 Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000  !, op. cit., p. 149. La cité de la Muette fut conçue par les architectes Eugène Beaudouin et Marcel Lods dans les années 1930, à la demande d’Henri Sellier, administrateur de l’Office public de HBM de la Seine. En partie inachevé, l’ensemble connut un destin tragique pendant la Seconde Guerre mondiale, puis il fut partiellement démoli en 1976.

92 Jean Charles-Brun (1870-1946), écrivain, journaliste, critique littéraire. Ami de Barrès et Maurras, membre du Félibrige. Admiratif des théories fédéralistes de Proudhon. Secrétaire de rédaction de la revue L’Action régionaliste dès 1902. Auteur de plusieurs ouvrages sur le régionalisme. Participe également aux Journées du Mont-Dore en 1943.

93 Pierre Kropotkine, Champs, usines et ateliers, ou l’Industrie combinée avec l’agriculture, et le travail cérébral avec le travail manuel, Paris, Schleicher frères, 1910 ; sur Kropotkine, cf. Paul Avrich, Les Anarchistes russes, Paris, F. Maspero (Textes à l’appui), 1979.

94 Cf. les travaux de l’ingénieur Roland Ziegel sur « la dissémination de l’industrie française » publiés dans le Bulletin du CPEE (groupe X-Crise) et cités par Olivier Dard dans Patrice Caro, Jean-Claude Daumas et Olivier Dard (dir.), La Politique d’aménagement du territoire : racines, logiques et résultats, Rennes, PUR (Espace et territoires), 2002, p. 67.

95 Sur les relations entre Gravier et Bardet, cf. Cécile Chombard Gaudin, De l’hygiénisme à la défense du patrimoine, 1920-1960  : la Ligue urbaine et rurale pour l’aménagement du cadre de la vie française, thèse de doctorat, Paris 1, 1988. Sur le passé pétainiste de Gravier, cf. Nicolas Ginsburger, « Pour la Révolution nationale : Jean-François Gravier, un parcours engagé », dans Marie-Claire Robic et Jean-Louis Tissier (dir.), Géographes français en Seconde Guerre mondiale, Paris, Éditions de la Sorbonne (Territoires en mouvements), 2022, p. 195‑200.

96 Hyacinthe Dubreuil, À chacun sa chance, l’organisation du travail fondée sur la liberté, Paris, B. Grasset, 1935 ; François Rimailho et Hyacinthe Dubreuil, Deux hommes parlent du travail, Paris, B. Grasset, 1939 ; François Rimailho, Organisation à la française, Bordeaux, Delmas, 1944.

97 Les archives de l’enseignement donné par Bardet à l’ISIUA sont en partie conservées au CAAC, 161 IFA 13, 18, 25, 27, 30. L’ISIUA faisait partie des Instituts Saint-Luc de Bruxelles, ensemble d’écoles catholiques dédiées à différentes formes de pratiques artistiques (peinture, arts appliqués, architecture, etc.).

98 Gaston Bardet, « Manifeste du Comité d’action mondiale pour l’Organisation polyphonique », Le Maître d’oeuvre de la reconstruction française, no 43, 23 mars 1950, p. 4.

99 Gaston Bardet, Comment rajeunir dans le Christ nos techniques sclerosées?, Bruxelles, ISUIA, 1950, p. 12.

100 E. Segura, « Faut-il brûler Taylor ? Une conférence de M. Gaston Bardet », op. cit.

101 En réalité, le concept d’« homme-machine » fut développé par La Mettrie, philosophe matérialiste qui s’inspira du concept d’« animal-machine » développé par Descartes.

102 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 52.

103 Ibid., p. 9‑10.

104 Ibid., p. 91 ; Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000 !, op. cit., p. 84.

105 Ibid., p. 25.

106 Gaston Bardet, « L’Urbanisme et les limites de la normalisation », dans Normalisation et typisation dans le bâtiment, Paris, Dunod, 1939.

107 Gaston Bardet, « Le Romantisme de la préconstruction », Le Maître d’oeuvre de la reconstruction française, no 6, 7 décembre 1945, p. 1 ; Gaston Bardet, « Pas d’économie par la préconstruction », Le Maître d’oeuvre de la reconstruction française, no 7, 21 décembre 1945, p. 1‑10.

108 Gaston Bardet, « Mise en valeur de la France. 100 fois 3 000 ou 3 000 fois 100 », op. cit.

109 Gaston Bardet, « De l’argent pour la construction », L’Architecture française, vol. 11, no 105‑106, septembre 1950, p. 60‑61.

110 Gaston Bardet, « De l’urbanisme à l’architecture II. Le dilemme de Neutra. L’urbanisme, antidote de la préfabrication », op. cit.

111 Gaston Bardet, Comment retrouver la trace de Dieu, op. cit.

112 Camille Mauclair, L’Architecture va-t-elle mourir ? La crise du « Panbétonnisme intégral », Paris, Nouvelle Revue Critique, 1933.

113 Robert de Traz, cité par Louis Quételart, L’Architecte, cet inconnu, Paris, Gründ, 1946, p. 111‑112.

114 Gaston Bardet, Comment retrouver la trace de Dieu, op. cit.

115 Teresa Lamb, « Peut-on habiter dans des maisons métalliques ? », Le Maître d’oeuvre de la reconstruction française, no 9, 18 janvier 1946, p. 1‑5.

116 Gabriel Timmory, « Les Merveilles de la préfabrication », Le Maître d’œuvre de la reconstruction française, no 10, 1 février 1946.

117 Gaston Bardet, « De l’urbanisme à l’architecture I. L’architecture de l’amour », L’Architecture française, vol. 9, no 81‑82, septembre 1948, p. 4‑6.

118 Gaston Bardet, Comment retrouver la trace de Dieu, op. cit., p. 19.

119 Ibid.

120 André Chastel, « Allons-nous vers la cité idéale? », Le Monde, 13 juin 1947.

121 Robert Auzelle et Paul Dufournet, « Le Béton de terre stabilisé », Techniques et Architecture, no 9‑10, décembre 1943.

122 Gaston Bardet, « ... Doit rester un enfer », op. cit.

123 Gaston Bardet, « La Cité Machiniste est-elle une cité radieuse ? », Revue d’administration communale, janvier 1937, p. 6‑9. L’article fut republié sous le titre « La Ville dite radieuse » dans Gaston Bardet, Pierre sur pierre. Construction du nouvel urbanisme, LCB, Paris, 1945.

124 Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000 !, op. cit., p. 148.

125 Gaston Bardet, « La Cité Machiniste est-elle une cité radieuse ? », op. cit.

126 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 14.

127 Ibid., p. 16.

128 Gaston Bardet, Pierre sur pierre, op. cit., p. X.

129 Gaston Bardet, Le Nouvel Urbanisme, op. cit., p. 11.

130 Ibid., p. 16.

131 John Robert McNeill et Peter Engelke, The Great Acceleration: An Environmental History of the Anthropocene since 1945, Harvard University Press, 2014.

132 Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, Paris, Stock, 1931.

133 Gaston Bardet, « L’Aménagement de l’espace », Le Maître d’œuvre de la reconstruction française, 28 septembre 1945.

134 Le prix Eugène Carrière fut créé en 1941 par l’Académie française, institution que certains ont qualifiée de « bastion distingué du pétainisme ». Jérôme Cotillon, Ce qu’il reste de Vichy, Paris, Armand Colin, 2003, p. 220-225.

135 Le nombre exact de rééditions est difficile à déterminer. L’édition de 1958 (Angers, Jacques Petit) indique « 4e édition », p. 308.

136 Gaston Bardet, L’Urbanisme, Paris, PUF, 1988, p. 20. Ce petit « Que sais-je ? » fut republié sans interruption pendant une trentaine d’années, avant d’être remplacé par la version plus académique de Pierre Merlin.

137 L’expression semble avoir été inventée par Bertrand de Jouvenel, autre intellectuel dont la trajectoire idéologique a fait l’objet de vives controverses. Bertrand de Jouvenel, De l’économie politique à l’écologie politique, Bordeaux, impr. de Bière, 1957.

138 Sur la question des déchets, cf. également Gaston Bardet, « Comment éliminer les monstres ? », Revue politique et parlementaire – économie, finance, urbanisme, n° 847, cf. CAAC 161 IFA 029/4. Bardet avait commencé à s’intéresser à la gestion des déchets urbains dès Problèmes d’urbanisme, Paris, Dunod, 1940.

139 Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000 !, op. cit., p. 75‑113.

140 Henri Fairfield Osborn, La Planète au pillage... (Our Plundered Planet), Paris, Payot, 1949 ; Raymond Furon, L’Érosion du sol, Paris, Payot, 1947. Notons que, quelques années avant Bardet, un autre architecte-urbaniste, Urbain Cassan, avait lui aussi établi un diagnostic inquiétant de l’état de la planète dans son livre Hommes, maisons, paysages : essai sur l’environnement humain, Paris, Plon, 1946.

141 Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000 !, op. cit., p. 20.

142 Ibid., p. XII.

143 Ibid., p. 27.

144 Ibid., p. 132.

145 Ibid., p. 27.

146 Ibid.

147 Dès les années 1930, Bardet semblait hanté par le risque des bombardements aériens. Cf. Gaston Bardet, « L’Urbanisme et la défense passive », L’Architecture d’Aujourd’hui, spécial, juillet 1939, p. 117‑122.

148 Gaston Bardet, Demain, c’est l’an 2000 !, op. cit., p. 103.

149 À propos du ministre et ancien résistant Eugène Claudius Petit, Bardet parlait de « la dictature de Claudius Minimus, célèbre résistant… au ridicule », ibid., p. 149. Bardet railla également « la mystique des tracteurs lancée par le grand commis…-voyageur qu’est Jean Monnet », ibid., p. 107.

150 Pierre Dufau, Non à l’uburbanisme, Paris, Flammarion, 1964, p. 12‑13. Dufau, qui définissait l’urbanisme comme « la technique anti-techniques » (p. 10), s’opposait toutefois radicalement aux idées de Bardet et Auzelle : il était partisan de l’accroissement des métropoles, confiant dans le développement du progrès technique, et hostile à toute forme de régionalisme. Ses écrits, malgré leurs côtés grinçants, sont représentatifs d’un certain optimiste technocratique et modernisateur des années 1960.

151 Michael Bess oppose le courant « vert foncé » au courant « vert clair », progressiste et technophile, qui a dominé les politiques environnementales des années 1980-1990. Michael Bess, La France vert clair : écologie et modernité technologique, 1960-2000, Seyssel, Champ Vallon, 2011.

152 Jean Touchard, « L’Esprit des années 30 : une tentative de renouvellement de la pensée politique française », Tendances politiques dans la vie française, Paris, 1960, p. 89-120.

153 Parmi eux, citons Bertrand de Jouvenel, Denis de Rougemont ou Philippe Lamour. Bertrand de Jouvenel, De l’économie politique à l’écologie politique, op. cit. ; Olivier Dard, « Bertrand de Jouvenel et l’écologie », Écologie & politique, vol. 44, no 1, 2012, p. 43‑54. Sur les aspects réactionnaires de Denis de Rougemont, cf. son Journal d’Allemagne de 1938, ainsi que les travaux de Sternhell déjà cités. Sur son aspect écologiste : cf. Denis de Rougemont, L’Avenir est notre affaire, Paris, Stock, 1977 ; Nicolas Stenger, « Denis de Rougemont et l’écologie : une crise spirituelle d’abord », Écologie & politique, vol. 44, no 1, 2012, p. 55‑65. Philippe Lamour, L’Écologie, oui, les écologistes, non !, Paris, Plon (Tribune libre), 1978.

154 Bernard Charbonneau, Le  Feu vert : autocritique du mouvement écologique, Paris, L’Échappée, 2022 [1980].

155 Janet Biehl et Peter Staudenmaier, Ecofascism Revisited: Lessons from the German Experience, Porsgrunn, New Compass Press, 2011 ; Antoine Dubiau, Écofascismes, Grevis, 2022 ; Stéphane François, Les verts-bruns : l’écologie de l’extrême droite française, Lormont, Le Bord de l’eau, 2022 ; Pierre Madelin, La Tentation écofasciste : écologie et extrême droite, Montréal, Ecosociété, 2023.

156 Fabrice Flipo, « Écofascisme : notion éclairante ou piège idéologique ? », Terrestres, 16 mai 2023. L’auteur, en s’appuyant sur une conception normative et restrictive de l’écologisme (défini comme une doctrine monolithique, autonome et étanche, dont l’armature idéologique et la représentation sociologique auraient été définies une fois pour toutes dans les années 1970), nie la possibilité d’une proximité ou d’un croisement entre cette idéologie et d’autres mouvements politiques d’extrême droite ou d’extrême gauche, comme le fascisme ou le marxisme. Cf. également le débat entre Fabrice Flipo et Ramzig Keucheyan, « Peut-on être marxiste et écolo ? », Médiapart, 7 août 2018.

157 Michel Dobry (dir.), Le Mythe de l’allergie française au fascisme, Paris, Albin Michel, 2003.

158 L’extrême droite pourrait parfaitement (si elle ne le fait pas déjà) escamoter son climato-négationnisme et son inaction écologique par une rhétorique pseudo-écologique s’appuyant sur l’éthique néomalthusienne et social-darwiniste du « canot de sauvetage » (théorisée par Garrett Hardin). Dans cette théorie, la vie humaine, déterminée par la « capacité de charge » de la biosphère, serait mise en péril par la croissance démographique galopante des pays du Sud. Pour éviter que le canot de sauvetage ne coule en raison d’une surcharge, il faudra donc faire une sélection et sacrifier certaines populations jugées trop nombreuses.

159 Pablo Stefanoni, La Rébellion est-elle passée à droite ? Dans le laboratoire mondial des contre-cultures néoréactionnaires, Paris, La Découverte, 2022, p. 225‑260.

160 Hélène Tordjman, La Croissance verte contre la nature : critique de l’écologie marchande, Paris, La Découverte, 2021 ; Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Points (Ecocène), 2024.

161 Entrer dans un monde post-capitaliste est une condition nécessaire, mais certainement pas suffisante, pour commencer à lutter sérieusement contre l’accélération du « dérèglement global ». En effet, contrairement à ce qu’avancent certains écomarxistes comme Andreas Malm, il semble difficile de « renverser » l’économie fossile, de la même manière qu’on renverse une table ou une junte militaire. Les énergies fossiles imprègnent profondément la majorité des régimes sociotechniques actuels ; pire, elles constituent le véritable « système sanguin » de notre société thermo-industrielle.

162 Nous réunissons sous le terme générique de « techniques alternatives » l’ensemble des techniques jugées vertueuses sur le plan environnemental et/ou social, mais minoritaires dans le mode de production actuel. D’autres avant nous les ont qualifiées de techniques douces, intermédiaires, adaptées, appropriées (E. F. Schumacher), conviviales (I. Illich), libératrices (M. Bookchin) ou démocratiques (L. Mumford). On peut aussi inclure dans ce vaste ensemble les low tech, les rétro-innovations et les désinnovations.

163 Bien souvent, les techniques alternatives ne font que s’ajouter au panel de techniques déjà existantes, et ne contribuent nullement à supprimer les techniques délétères. Dans d’autres cas de figure, on oblige les techniques vertueuses à atteindre les mêmes performances que les techniques standards, ce qui conduit à des aberrations annulant leur intérêt initial. La massification des énergies renouvelables constitue un bon exemple pour chacun de ces deux cas de figure. Enfin, l’effet rebond (ou paradoxe de Jevons) est un autre phénomène pouvant annuler les gains écologiques escomptés par l’introduction d’une nouvelle technique « alternative ».

164 Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin, Héritage et fermeture : une écologie du démantèlement, Paris, Divergences, 2021 ; Alexandre Monnin, Politiser le renoncement, Paris, Divergences, 2023.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Mussolini présenté par Bardet comme un nouveau César
Crédits Source : Couverture du livre de Gaston Bardet, La Rome de Mussolini : une nouvelle ère romaine sous le signe du faisceau, Paris, Charles Massin, 1937.
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Titre Figure 2. Gaston Bardet présentant son plan d’urbanisme pour Vichy au maréchal Pétain, en 1943
Crédits Source : CAAC, 161 IFA 025
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Titre Figure 3. Gaston Bardet, partie prenante de l’effort de théorisation de la « révolution communautaire »
Légende Couvertures du compte rendu des journées du Mont-Dore et du livre Caractères de la communauté, Écully, Économie et humanisme, 1944.
Crédits Source : le-livre.com
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Titre Figure 4. La théorie des « échelons communautaires » élaborée par Bardet autour de 1943 puis enseignée à ses étudiants de l’ISIUA
Crédits Source : Gaston Bardet, « De l’urbanisme à l’architecture II. Le dilemme de Neutra. L’urbanisme, antidote de la préfabrication », L’Architecture française, vol. 9, n° 83‑84, novembre 1948, p. 7.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/craup/docannexe/image/14299/img-4.jpg
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Titre Figure 5. Le « X racial » d’Henri Vallois, repris par Gaston Bardet
Crédits Source : Gaston Bardet, Mission de l’urbanisme, Paris, Editions ouvrières, 1948, p. 441.
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Titre Figure 6. Les profils psychologiques : application de la phrénologie à la sociologie urbaine ?
Crédits Source : Gaston Bardet, Problèmes d’urbanisme, Paris, Dunod, [1 941] 1948, p. 221
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Titre Figure 7. L’organisation polyphonique appliquée à la planification urbaine : projet de cité-jardin conçu par un groupe d’étudiants de l’ISIUA
Légende Chaque « échelon domestique », conçu par un étudiant autonome, vient s’intégrer dans le schéma urbain d’ensemble, dessiné par le « coordinateur » du groupe.
Crédits Source : CAAC, 161 IFA 013/2
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/craup/docannexe/image/14299/img-7.jpg
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Titre Figure 8. Les microclimats, tout comme l’hydrologie, l’ensoleillement, le vent et la végétation font partie des données écologiques devant être prises en compte par les urbanistes, selon Gaston Bardet
Crédits Source : Gaston Bardet, Problèmes d’urbanisme, op. cit., p. 82
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/craup/docannexe/image/14299/img-8.jpg
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Titre Figure 9. « Un village refuge au Chili », maquette au 1/1000e réalisée par un groupe d’étudiants de Gaston Bardet à l’ISIUA, entre les années 1950 et 1970
Crédits Source : CAAC, 161 IFA 030/2.
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Fichier image/jpeg, 435k
Titre Figure 10. Représentation de la promiscuité dans les grandes villes chez l’urbaniste Robert Auzelle, disciple de Gaston Bardet (illustration de Luís Cunha)
Crédits Source : Robert Auzelle, Plaidoyer pour une organisation consciente de l’espace, Vincent, Fréal et Cie, 1962, p. 52 et 71.
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Titre Figure 11. Représentation de l’inhumanité des techniques modernes chez Robert Auzelle (illustration de Luís Cunha)
Crédits Source : Robert Auzelle, Plaidoyer pour une organisation consciente de l’espace, Vincent, Fréal et Cie, 1962, p. 52 et 71.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/craup/docannexe/image/14299/img-11.jpg
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Pour citer cet article

Référence électronique

Antoine Perron, « La Pensée technocritique de Gaston Bardet »Les Cahiers de la recherche architecturale urbaine et paysagère [En ligne], 20 | 2024, mis en ligne le 17 mai 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/craup/14299 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11paq

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Auteur

Antoine Perron

Antoine Perron est architecte DE HMONP et doctorant au sein du laboratoire IPRAUS (UMR AUSser) à l’ENSA Paris-Belleville. Il a commencé une thèse de doctorat en 2022, intitulée La machine contre le métier, les architectes et la critique de l’industrialisation du bâtiment en France entre 1940 et 1980, sous la direction de Marie-Jeanne Dumont. Il est également coauteur du livre UP8, pour une pédagogie de l’architecture et de plusieurs articles sur l’histoire de l’enseignement de l’architecture en France. Il enseigne actuellement l’histoire, la théorie et le projet à l’ENSA Paris-Belleville.

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Droits d’auteur

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