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Resenhas

S’approprier l’eau. Droits, espaces et pouvoirs au Chili

Apropriação da água. Direitos, espaços e poderes no Chile
Appropriating water. Rights, spaces and powers in Chile
Henri Larosa
Référence(s) :

Chloé Nicolas-Artero, S’approprier l’eau. Droits, espaces et pouvoirs au Chili, Presses Universitaires de Rennes, 2024, 267 p.

Texte intégral

1L’eau peut-elle faire l’objet d’une appropriation ? Et si oui par quels mécanismes ? Et à qui appartient-elle ? Pour le Chili l’affaire paraît entendue : les réformes du Code de l’eau mise en œuvre par la dictature en 1981, sous l’inspiration des « Chicago Boys » et conformément aux principes de la Constitution de 1980, ont fixé le cadre. Les droits d’eau peuvent être vendus et achetés et le Code l’eau sépare ces droits de la propriété du sol. Ces principes poussés à l’extrême sont généralement tenus pour responsables des très fortes inégalités d’accès à l’eau au Chili, puisque les entreprises qui en ont les moyens peuvent accaparer par des mécanismes de marché les droits d’eau au détriment des communautés. Ces considérations étaient centrales dans les revendications exprimées par le mouvement social de 2019 qui réclamait entre autres une réforme constitutionnelle.

2Le livre de Chloé Nicolas-Artero vient avec finesse remettre en question ces schémas. À partir d’un travail de terrain approfondi réalisé dans la Valle del Elqui, où coexistent implantations urbaines et touristiques, activités minières et agricoles, elle décrypte les luttes pour l’eau des différents acteurs. Sa démarche s’inscrit dans le cadre de l’approche géolégale, qui interroge la capacité du droit à transformer les territoires, mais aussi, ce qui est plus novateur, la façon dont la matérialité des territoires et des eaux ouvre aux acteurs des possibilités différenciées de se saisir du droit et des normes dans ce qu’elle appelle des « stratégies et tactiques géolégales ». Par ailleurs, un minutieux travail d’archives lui permet de remettre en question le modèle simpliste du basculement du début des années 1980 pour montrer comment ces évolutions avaient été préparées par de nombreux débats aboutissant à transformer la bureaucratie hydrique chilienne.

3Chloé Nicolas-Artero confirme bien la puissance des mécanismes de marchés pour accompagner l’expansion du capitalisme dans la vallée d’Elqui, notamment la concentration de la propriété foncière et l’expansion des cultures d’exportations, les mines et le tourisme. Ces modifications s’accompagnent « techniques et [de] règles institutionnelles spécifiques » (p. 156) pour atteindre un usage de l’eau considéré comme plus rentable. Cela passe par le désencastrement partiel de l’eau à la fois des rapports sociaux censés en réguler l’usage, comme les comités d’irrigation, une plus forte technification (pompes, barrages, télémesures etc.) et judiciarisation de la gestion.

4Toutefois, ces processus ne sont pas les seuls à jouer. Chloé Nicolas-Artero montre que les communautés agricoles peuvent conserver une forme d’autonomie dans ce qu’elle appelle les « marges hydriques » pour répondre à une situation de pénurie d’eau socialement construite. Les deux communautés étudiées par Chloé Nicolas-Artero déploient des stratégies qu’elle qualifie de « sécuritaire » pour l’une et « contestataire » pour l’autre. La première s’efforce de renforcer le contrôle de la ressource et en appelle à des solutions technologiques pour mieux l’utiliser. La seconde adopte plusieurs types de bricolage tout en maintenant des pratiques historiques telles que l’irrigation des prairies d’altitude qui permet de constituer en hiver des réserves d’eau et de fourrage.

5L’ensemble de cet ouvrage témoigne d’une recherche originale qui s’inscrit pleinement dans les débats actuels sur l’eau et les modalités de partage de la ressource, tout en apportant d’utiles contradictions à des approches dominantes qui opposent de manière trop schématique mécanismes de marché et gestion communautaire. Le livre de Chloé Nicolas-Artero apporte des arguments pour élaborer une vision plus complexe, à la croisée du droit, des stratégies des acteurs et des matérialités : une proposition dont l’intérêt va bien au-delà de son cas d’étude.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Henri Larosa, « S’approprier l’eau. Droits, espaces et pouvoirs au Chili  »Confins [En ligne], 62 | 2024, mis en ligne le 30 mars 2024, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/confins/57078 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/confins.57078

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Auteur

Henri Larosa

Chargé de cours à l'IHEAL (Institut des Hautes Études de l'Amérique latine), henri.larosa.geo@gmail.com

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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