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Les COM des concours

Asie du Sud-Est, 1997-2019 : 22 ans entre Fukuyama et Huntington

Frédéric Durand
p. 497-503

Texte intégral

Introduction

1L’année 1997 constitue un moment charnière pour l’Asie du Sud-Est. En effet, elle a vu une conjonction d’éléments qui ont marqué la région, tant dans ses logiques de fonctionnement et sa structure, que dans la gestion de grands dossiers économiques et politiques, même si ce n’est pas de manière simple ou linéaire.

2Une lecture via le prisme de deux grandes théories géopolitiques opposées apparues en 1989 – celles de Fukuyama et de Huntington – permet d’en mesurer l’importance, mais aussi les ambiguïtés. Sans entrer dans le détail de ces théories, on les distinguera surtout ici par des conceptions antagonistes de l’avenir. Pour Francis Fukuyama, la fin du communisme marquerait la « fin de l’histoire », c’est-à-dire une nouvelle ère où l’économie de marché et la démocratie sur le modèle occidental deviendraient l’horizon de toutes les nations. Selon Samuel Huntington, elle signifierait au contraire l’entrée dans une époque de conflits et de « choc des civilisations », dominée par le retour des confrontations culturelles et particulièrement religieuses.

3Selon les circonstances, l’Asie du Sud-Est s’est inscrite dans ces deux approches, même si celle de Fukuyama semble prépondérante et si le futur pourrait se profiler plutôt dans la logique d’une troisième vision : celle de Jared Diamond.

1997 : l’élargissement de l’ASEAN dans le sillage de Fukuyama ?

  • 1 Le Cambodge n’intégrera l’ASEAN qu’en 1999, à cause de troubles politiques internes en 1997 et 1998 (...)

4L’ASEAN de la fin des années 1990 aurait pu donner raison à Fukuyama. Fondée en 1967 par les pays tournés vers l’Occident, cette association avait vu le Viêtnam entrer dans une ère de renouveau (Dôi moi) et rejoindre ses rangs en 1995. En novembre 1996, grâce à l’entremise de l’Indonésie, les Philippines étaient parvenus à un accord final pour mettre un terme au conflit religieux opposant depuis des décennies le gouvernement aux rebelles musulmans du sud du pays. Dans ce contexte, les membres de l’ASEAN décidaient d’intégrer en mai 1997, les trois autres pays de la péninsule indochinoise ayant connu une influence communiste : la Birmanie, le Cambodge et le Laos.1

5Cette intégration s’inscrivait dans la relative euphorie néolibérale du début des années 1990, qui avait vu la création de l’Organisation Mondiale du Commerce en janvier 1995. Ainsi – sous des aspirations officiellement libérales – l’ASEAN semblait vouloir unir en un bloc les pays se situant entre le sous-continent indien et la Chine.

6Ces accords et rapprochements paraissaient donner tort à Huntington. Selon lui, les nations de cultures et surtout de religions différentes ne pouvaient qu’aller vers la confrontation. Or l’ASEAN s’élargissait en un ensemble de nations coopérant en dépit d’une forte diversité religieuse : bouddhisme en Birmanie, au Cambodge et en Thaïlande ; catholicisme aux Philippines ; islam à Brunei, en Indonésie et en Malaisie, sans parler de pays hétérogènes comme Singapour ou le Viêtnam. Même l’Indonésie – bien que plus grand pays musulman du monde par la population – n’en abritait pas moins des millions de chrétiens.

7L’élargissement de l’ASEAN s’effectuait également dans un contexte mondial allant dans le sens de la consolidation de grands blocs après la création de l’Union Européenne en novembre 1993 et l’accord de libre-échange ALENA entre les États-Unis, le Canada et le Mexique en janvier 1994.

8Une analyse fine montrerait que ces pays se revendiquant du libéralisme ont en fait souvent mené des politiques économiques très directives. Par ailleurs, la constitution de blocs d’échanges préférentiels pratiquant subventions intérieures et taxation des produits extérieurs ne va pas dans le sens de la loi du marché. De fait, la plupart des pays de l’ASEAN ne se comportent pas différemment des États-Unis, de l’Europe ou du Japon et soutiennent largement les secteurs économiques qu’ils veulent promouvoir, en contradiction avec les principes néolibéraux.

1997 : crise asiatique et tensions dans l’ombre d’Hungtinton ?

9Dans les années 1990, la réussite au sein de l’ASEAN était toutefois en partie artificielle, car elle s’adossait à un très fort endettement, à de la corruption, et à de multiples spéculations boursières, financières et foncières. Début juillet 1997, l’éclatement de cette bulle entraîna la Thaïlande puis les autres fondateurs de l’ASEAN : Indonésie, Malaisie, Philippines et Singapour dans une crise monétaire autant qu’économique. L’Indonésie – dont certains économistes néolibéraux avançaient peu auparavant qu’elle allait rattraper la Chine dans la première moitié du xxie siècle – vit les deux tiers de sa population tomber en dessous du seuil de pauvreté. Cela provoqua de multiples émeutes et manifestations, et entraîna la chute du général Suharto en 1998, après plus de trente ans de pouvoir sans partage.

10Face à cette crise qu’elles n’avaient pas vu venir, la Banque Mondiale et le FMI recommandèrent leurs solutions habituelles de réduire au maximum les interventions de l’État, notamment en supprimant les subventions aux produits de base et en diminuant le nombre de fonctionnaires. Ces mesures – dans la logique discursive du néolibéralisme – eurent des effets aggravateurs sur les pays qui les appliquèrent. A contrario, ceux qui s’y opposèrent et maintinrent leur secteur public, comme la Malaisie, ou qui conservèrent une économie planifiée, comme le Viêtnam, limitèrent les effets négatifs. Cela n’empêcha pas les pays de l’ASEAN de réaffirmer lors du sommet de Hanoï de décembre 1998 la nécessité de travailler à la sortie de la crise en renforçant l’économie de marché.

  • 2 Germain (Victor), « L’ASEAN est-elle soluble dans “l’Indo-Pacifique” ? », Asialyst, 7 novembre 2018 (...)

11Le constat de la fragilité de l’économie régionale amena aussi l’ASEAN à se rapprocher des autres pays asiatiques ayant souffert de la crise, et à proposer en novembre 1999 de créer un Forum de l’Asie de l’Est – aussi connu sous le nom de ASEAN+3 – pour renforcer la coopération avec la Chine, la Corée du Sud et le Japon. Quelques années plus tard, en 2005, l’association a élargi encore ses partenariats en créant l’ASEAN+6 (intégrant aussi l’Australie, l’Inde et la Nouvelle Zélande), puis en considérant avec intérêt le concept de région Indo-Pacifique depuis 2007.2

12Ces rapprochements et le maintien des discours néolibéraux auraient pu continuer à donner raison à Fukuyama, si de graves troubles n’avaient pas secoué la région, notamment en mer de Chine et dans l’archipel insulindien. Ils peuvent toutefois sans doute être vus comme des rivalités territoriales entre nations plutôt que comme des confrontations civilisationnelles.

13Ainsi, la multiplication des tensions entre la Chine et les pays de l’ASEAN pour le contrôle des îlots en mer de Chine méridionale témoigne plutôt de nationalismes marqués, tandis que sa gestion montre la volonté d’éviter un embrasement militaire, dont tous souffriraient. Les manœuvres navales conjointes Chine/ASEAN en 2018, puis États-Unis/ASEAN en 2019 illustrent ce souci de recherche de dialogue.

14Lors de la crise asiatique, les revendications indépendantistes en Indonésie peuvent sans doute s’interpréter aussi dans un autre sens que celui de « chocs des civilisations ». En effet, la fin du régime dictatorial indonésien en 1998 a permis de donner de la visibilité à la demande légitime des Timorais de l’Est d’un processus d’autodétermination que la communauté internationale leur avait refusé après à l’invasion du territoire en 1975. C’est dans ce contexte que les Timorais ont obtenu en 1999 le droit à un référendum sous l’égide de l’ONU qui a permis l’indépendance du pays en mai 2002. Par ailleurs, même s’il est en partie fondé sur la volonté de l’Indonésie d’éviter la convocation devant un tribunal international pour les crimes commis entre 1975 et 1999, le soutien de l’archipel à la demande d’intégration de Timor-Leste à l’ASEAN depuis 2011 atteste d’une recherche d’apaisement.

15De leur côté, les leaders de la province d’Aceh souhaitaient avant tout pouvoir appliquer la charia, sans forcément contester la liberté de religion ailleurs dans l’archipel. Le conflit aurait cependant probablement continué si le tsunami de 2004 n’avait pas frappé dramatiquement Aceh et incité les parties à négocier des compromis.

16Une autre marque de l’envie de répondre aux attentes ou critères occidentaux peut en outre être perçue dans les pressions exercées sur la Birmanie lors du sommet de l’ASEAN de 2005 pour que la dictature libère ses prisonniers politiques, puis dans l’adoption de la Charte de l’ASEAN en 2007 qui mentionne une meilleure protection des droits de l’Homme.

17Plusieurs événements peuvent toutefois être interprétés comme le signe que des confrontations culturelles et particulièrement religieuses restent menaçantes et pourraient à terme donner raison à Huntington.

18Un an après les attaques du 11 septembre à New York, les attentats de Bali en octobre 2002 – qui ont provoqué la mort de plus de 200 touristes – attestent que l’islam sud-est asiatique peut se radicaliser. Depuis 2004, les explosions de violences régulières dans plusieurs régions, dont le sud de la Thaïlande – habité par des populations musulmanes de culture malaise – ainsi que le maintien des tensions dans le sud des Philippes prouvent aussi que d’autres conflits identitaires peuvent se cristalliser autour de l’islam. De nombreux analystes craignent d’ailleurs que la création de la région autonome de Bangsamoro en 2019 ne serve de base arrière à Daech en Asie du Sud-Est.

19Les regains de tensions en Papouasie occidentale et les flambées de violences de la majorité bouddhiste birmane envers les Royingya musulmans depuis 2012 montrent également que l’oppression et les rivalités communautaires peuvent dégénérer (Defert, 2016).

1997 : le constat d’une fragilisation de l’environnement

201997 correspond aussi au début d’une prise de conscience environnementale à l’échelle régionale. Ainsi, même si une mauvaise gestion des forêts avait entraîné de vastes incendies dans les années 1980, c’est à partir de l’automne 1997 qu’en s’appuyant sur des images satellites, les gouvernements sud-est asiatiques ont cessé d’accuser les agriculteurs itinérants pour reconnaître que la majeure partie des dégradations provenaient des compagnies forestières et agroindustrielles. À l’automne 1997, les fumées des incendies à Sumatra et Bornéo atteignirent un paroxysme, s’étendant sur des milliers de kilomètres et touchant les populations d’Indonésie, de Malaisie, de Singapour, mais aussi l’Asie du Sud-Est continentale et la Papouasie Nouvelle-Guinée. Depuis, l’ASEAN est allée jusqu’à envisager des mesures supranationales, comme l’interdiction des feux pour les défrichements massifs en forêts, même si cela reste surtout formel.

211997 est également l’année où la Malaisie – alors principal fournisseur de sable pour les extensions territoriales de Singapour – a décidé d’interdire l’exportation de ce produit. Singapour s’est alors tournée vers l’Indonésie, puis – quand ce pays a interdit l’exportation en 2007 après la disparition de vingt de ses îles – vers la Birmanie, le Viêtnam et le Cambodge. Face aux dégâts environnementaux liés aux prélèvements, ces deux derniers pays ont instauré à leur tour des moratoires sur l’exportation de sable en 2009 et 2017.

22La fin des années 1990 et les années 2000 marquent aussi la multiplication des inondations dans les métropoles littorales, notamment à Bangkok, Ho Chi Minh-ville, Jakarta et Manille. Elles sont provoquées par la conjonction de phénomènes liés au changement climatique et à la subsidence des villes, qui s’affaissent en raison des pompages excessifs des nappes phréatiques et du poids des constructions. Devant la menace de montée du niveau des mers d’un à deux mètres à l’horizon 2100, plusieurs gouvernements commencent à réaliser le danger pesant sur ces cités à la population multimillionnaire. C’est le cas de l’Indonésie, qui a décidé en 2019 de déplacer sa capitale administrative de Jakarta vers l’est de l’île de Bornéo.

23Ainsi, alors que la plupart des pays d’Asie du Sud-Est avaient tendance à faire preuve de déni par rapport aux questions écologiques, une prise de conscience de l’importance de ces enjeux se fait jour. L’affaire des importations de plastiques est édifiante à cet égard. En 2017, constatant des pollutions grandissantes, la Chine – vers laquelle les pays de l’OCDE envoyaient sous couvert de « recyclage » plus de 70 % de leurs déchets contenant du plastique – avait décidé d’instaurer un moratoire sévère. Plusieurs pays d’Asie et notamment la Malaisie, la Thaïlande et le Viêtnam avaient saisi l’opportunité et ouvert leurs frontières à ces déchets. Il n’a pas fallu deux ans pour qu’ils se rendent compte des problèmes induits et que l’ASEAN ne rédige en 2019 la déclaration de Bangkok, qui restreint ces importations.

24Les réactions face aux dégradations environnementales restent toutefois limitées et ne constituent pas pour l’instant un véritable changement de paradigme. À l’instar des pays de la première industrialisation, les membres de l’ASEAN accordent la priorité à leur croissance économique, tout en s’efforçant de gérer au mieux les relations avec leurs grands voisins et leurs troubles internes. Reste que, les trois pays au niveau de vie le plus élevé – Brunei, la Malaisie et Singapour – ont aussi des émissions de gaz à effet de serre non soutenables, correspondant à une empreinte écologique nécessitant de trois à cinq planètes.

Conclusion

25Depuis les années 1990, l’ensemble des pays de l’Asie du Sud-Est ont eu tendance à s’inscrire dans la logique de Fukuyama, en prenant pour modèle les pays de la première industrialisation, même si des poussées identitaires montrent qu’il serait prématuré d’écarter l’éventualité d’une montée en force des confrontations culturelles envisagées par Huntington.

26Cela étant, face à l’aggravation des problèmes environnementaux, si les pays de l’ASEAN et le reste du monde continuent sur leur lancée, la pertinence de ces deux approches pourrait décliner en faveur d’une troisième. Sans limitation de la dégradation des milieux et du réchauffement climatique, les crises pourraient se multiplier, donnant alors plutôt raison aux théories de l’effondrement, dans la lignée de celle énoncée par Jared Diamond.

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Bibliographie

Boisseau du Rocher S., 2017 – « L’Asean, 50 ans et une “conscience régionale” davantage qu’une identité », RFI.

Defert G., 2016 – Les Rohingya de Birmanie : Arakanais, musulmans et apatrides, Éditions Arkuiris, 200 p.

Durand F., 2019 – « Un essor économique peu soutenable », in N. Fau et M. Franck, L’Asie du Sud-Est, émergence d’une région, mutation des territoires, Paris, Éditions Armand Colin.

Germain V., 2018 – « L’ASEAN est-elle soluble dans “l’Indo-Pacifique” ? », Asialyst.

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Notes

1 Le Cambodge n’intégrera l’ASEAN qu’en 1999, à cause de troubles politiques internes en 1997 et 1998. Voir notamment l’interview de Sophie Boisseau du Rocher dans : Bosman-Delzons (Géraud), « L’Asean, 50 ans et une “conscience régionale” davantage qu’une identité », RFI, 8 août 2017.

2 Germain (Victor), « L’ASEAN est-elle soluble dans “l’Indo-Pacifique” ? », Asialyst, 7 novembre 2018. https://asialyst.com/fr/2018/11/07/asean-soluble-indo-pacifique/.

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Pour citer cet article

Référence papier

Frédéric Durand, « Asie du Sud-Est, 1997-2019 : 22 ans entre Fukuyama et Huntington »Les Cahiers d’Outre-Mer, 278 | 2018, 497-503.

Référence électronique

Frédéric Durand, « Asie du Sud-Est, 1997-2019 : 22 ans entre Fukuyama et Huntington »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 278 | Juillet-Décembre, mis en ligne le 01 janvier 2022, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/9557 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.9557

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Auteur

Frédéric Durand

Professeur de géographie à l’université Toulouse II-Jean Jaurès. Chercheur au LISST-CIEU, UMR CNRS 5193

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