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Dossier

Les terres sacrées, nouveaux fronts d’urbanisation au Bénin

Adéothy Adegbinni
p. 353-372

Résumés

L’instauration de la notion de propriété privée individuelle est en contradiction avec le principe de l’inaliénabilité qui fonde le régime foncier traditionnel. Cette évolution a créé un marché foncier. Cela est remarquable dans la commune périurbaine d’Adjarra qui conjugue des principes en tension (urbains, ruraux, traditionnels, etc.). Jadis protégés par leur caractère spécifique, les sites sacrés ont longtemps été conservés grâce à la croyance à la religion traditionnelle, mais ils subissent aujourd’hui la pression urbaine contribuant ainsi à leur mutation.

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Texte intégral

1Les problèmes fonciers sont récurrents au Bénin. L’adjectif « foncier » renvoie au vocabulaire juridique et désigne les rapports de droit réel entre les personnes et un fonds de terre ou de terrain (Durand-Lasserve et al., 1982) mais il peut également recouvrir les relations de l’homme à la terre. Le foncier apparaît en effet comme « l’ensemble des rapports entre les hommes pour l’accès et le contrôle de la terre et la gestion des ressources naturelles » (Lavigne Delville et al., 2008). Selon ces définitions, le foncier n’est pas réduit uniquement à la terre, il implique également une dimension relationnelle voire affective. Ces définitions ne mettent pas l’accent sur la dimension religieuse du foncier. Elle caractérise pourtant de nombreuses sociétés africaines comme le constate Verdier qui considère la terre comme « une entité naturelle et spirituelle, participant tout à la fois de l’ordre de l’univers et de l’ordre humain » (Verdier, 1986). Cette appropriation, qui élargit au plan religieux les relations de l’homme à la terre, distingue ce type de foncier des autres basés uniquement sur des rapports socio-économiques.

2Construit sur des règles traditionnelles et religieuses (notamment la religion traditionnelle), le foncier béninois connaît aujourd’hui une forte mutation marquée par la coexistence de deux conceptions foncières différentes. Il s’agit de la conception qui a présidé avant la colonisation souvent qualifiée de « traditionnelle » ou « coutumière » et celle dite « moderne », qui a été introduite à l’époque coloniale. La modernité est perçue comme la production d’idéologies proposant de nouveaux modèles d’ordre social (Seri-Hersch, 2012). Elle est le plus souvent vue comme allogène et d’inspiration occidentale (Watin, 1991). Dans la conception moderne européenne prônant la propriété privée fondée sur un système marchand, « l’appropriation foncière suppose l’attribution de la propriété entendue comme le fait d’user et de disposer des choses de la manière la plus absolue à un sujet de droit » (Le Roy, 1991).

3Or, selon la logique foncière traditionnelle, la terre est considérée comme sacrée, indivise et inaliénable puisqu’elle n’est pas vue comme « une simple valeur économique, comme le serait un meuble corporel ou même un bâtiment […], elle est une création de Dieu ou des dieux » (M’Baye, 1971). Basée sur une appropriation collective des terres et un système non marchand, cette conception foncière renvoie aux normes anciennes – tradition – et aux règles actuelles. La tradition est perçue comme « fait de permanence du passé, comme trace de l’ancien dans le présent, mais aussi comme message culturel valorisé dans une quête identitaire et de “retour aux sources” » (Watin, 1991). La quête d’identité et le retour aux sources font référence à la coutume. À cet effet, nous ne faisons pas ici la différence entre le traditionnel et le coutumier.

4La présence de ces deux réalités sur un même terrain a plongé le système foncier béninois dans un dualisme où les pratiques foncières sont tiraillées entre les normes traditionnelles et modernes donnant lieu à ce que l’anthropologue Le Roy qualifie de « métissage foncier » (Le Roy, 1991). Ce dualisme est confirmé par Rochegude pour qui, « tous les systèmes juridiques en vigueur en Afrique francophone, qu’il y ait eu ou non réforme foncière, réforme domaniale, réforme agro-foncière, témoignent largement de ce dualisme qui consiste dans la combinaison entre règles et concepts des droits écrits et principes des droits coutumiers des civilisations de l’oralité » (Rochegude, 1986).

  • 1 Divinités qui représentent la religion traditionnelle dans l’aire culturelle Yorouba et d’Adja-Tado

5Plusieurs recherches empiriques (Verdier, 1986 ; Aboudou et al. 2010, etc.) ont démontré aujourd’hui la cohabitation difficile de ces deux pratiques sur le terrain africain où les normes modernes et traditionnelles s’influencent mutuellement engendrant une situation de « l’entre-deux ». Celle-ci est remarquable dans les communes périphériques de la ville de Porto-Novo (capitale du Bénin) en particulier à Adjarra où les rapports de l’homme à la terre ont beaucoup évolué avec le temps. Ces communes périurbaines notamment celles qui, par le passé, ont une forte tradition du culte Vodoun1 constituent des champs d’observation privilégiés de cette transformation puisqu’elles conjuguent à la fois les réalités modernes et traditionnelles. Dans une telle situation où « toute nouvelle disposition s’ajoute aux normes et pratiques préexistantes, sans les faire disparaître mais en les recomposant » (Chauveau et al. 2002), la question de la survie de certaines pratiques foncières bénéfiques à la population et résultant du régime foncier coutumier mérite d’être posée.

6En effet, les pratiques foncières coutumières, bien que considérablement en régression aujourd’hui, n’ont pas manqué de laisser des empreintes dont certaines sont directement observables à travers le paysage. Cette caractérisation du paysage par le sacré, en particulier du fait de la présence d’habitation de divinités, est remarquable dans la région d’Adjarra. On retrouve le même constat dans les écrits de Pierre Deffontaines pour qui, la « divinité, bien qu’extra-terrestre, est, de par la multitude de ses demeures, l’habitant le plus visible, le plus marquant, le plus paysagique, et ainsi, d’une certaine façon, le plus géographique de la terre » (Deffontaines, 1948). Les espaces multifonctionnels de cultes localement appelés Vodoun-honto constituent l’une des diverses formes de ces empreintes paysagères.

7Les Vodoun-honto constituent des sites sacrés qui ont su se maintenir grâce à l’existence durable de croyances et de pratiques liées à la religion traditionnelle. Ces sites qui se présentent comme un « patrimoine urbain méconnu » (Juhé-Beaulaton, 2009), connaissent aujourd’hui de profondes mutations, en particulier la marchandisation d’une partie du patrimoine foncier. Autrefois collectives et inaliénables, les terres sacrées sont l’objet de dynamiques de marchandisation du fait de l’étalement urbain sur les périphéries. La région d’Adjarra se positionne comme « un appendice au nord de la ville de Porto-Novo et où se déverse sans cesse les populations à la recherche de nouveaux espaces d’habitation et autres » (Gnele et al. ; 2012) ; elle est donc une zone propice à la marchandisation de la terre. Cette pression foncière a facilité la désacralisation partielle ou totale de certains Vodoun-honto sur ces fronts d’urbanisation. Or, ces sites naturels urbains sacrés sont appelés à « avoir une pluralité de fonctions : développement du tourisme, conservation d’espaces verts dans un environnement urbain pollué, créations de nouveaux espaces de sociabilité à la fois pédagogiques et de détente » (Juhé-Beaulaton, 2009).

8Cet article propose de montrer de quelle manière ces sites sacrés, où perdure la croyance religieuse, résistent aux stratégies contradictoires d’acteurs locaux. L’objectif de cette analyse n’est pas d’opposer la modernité à la tradition mais de les appréhender avec une approche dialectique.

9Les données utilisées sont issues d’enquêtes de terrain réalisées dans la commune d’Adjarra et ses environs entre 2014 et 2018. Cette recherche s’appuie sur une approche pluridisciplinaire basée sur la géographie, l’anthropologie et l’histoire. L’approche historique des phénomènes urbains de la région étudiée est très peu développée dans la littérature scientifique. Cette lacune nous amène à pratiquer l’enquête de tradition orale, réalisée à base d’un guide d’entretien auprès d’acteurs qui interviennent dans la production foncière : des élus locaux (18), des propriétaires terriens coutumiers (65), des acquéreurs de parcelles (60), etc. Ces entretiens ont été complétés par des discussions informelles et des observations sur le terrain.

10Nous avons également examiné des outils de la gestion foncière (livre foncier, répertoire des ayants droit du Plan Foncier Rural (PFR), rapport d’études des opérations de lotissement). De plus, nous avons réalisé un recensement parcellaire. Il a permis de rendre visible non seulement le nombre, la localisation et la fonction des immeubles mais aussi leur statut, c’est-à-dire la part entre les propriétés collectives et individuelles. Le travail a consisté à recenser chaque parcelle en observant s’il s’agit d’un site cultuel ou non et en interrogeant les détenteurs sur les modes d’acquisition et les fonctions actuelles de ces terrains. Le livre foncier constitue le document de référence ayant fourni des informations nécessaires sur l’étude des pratiques foncières modernes. Les recherches ont été effectuées dans les livres fonciers de la zone étudiée. À cet effet, onze (11) livres ont été dépouillés, chaque livre comporte 200 feuilles, c’est-à-dire 200 titres fonciers.

11Pour montrer comment des sites sacrés résistent aux stratégies contradictoires d’acteurs locaux, nous décrirons d’abord l’état du foncier suite à l’étalement urbain de Porto-Novo et les effets de cette situation sur le patrimoine socio-cultuel dans lequel le capital foncier joue un rôle important. Puis, nous soulignerons la singularité architecturale et sociale de ces espaces. Nous reviendrons ensuite, sur les transformations de ces espaces sacrés à travers les « dérives » de l’urbanisation contre lesquelles ces entités foncières ne sont pas restées passives.

Mutation et maintien de terres sacrées dans un contexte de forte pression foncière périurbaine

12Située au sud-est du Bénin, la commune d’Adjarra correspond à un territoire qui partage ses limites à l’ouest avec la ville de Porto-Novo et à l’est avec le Nigeria. Cet espace qui couvre une superficie de 75 km2, connaît depuis plusieurs décennies une forte croissance démographique : 46 427 habitants en 1992, 60 112 habitants en 2002 et 96 901 habitants en 2013 (INSAE, 2013), engendrant une puissante pression foncière. La région d’Adjarra fait partie des localités du Bénin qui se différencient par leur patrimoine cultuel notamment par leurs pratiques du culte Vodoun. La religion traditionnelle est la plus pratiquée avec 42 % de la population devant le christianisme et l’islam (INSAE, 2002). Sa position géographique fait d’elle un potentiel réceptacle de l’étalement urbain de Porto-Novo dont l’extension est limitée au sud et à l’ouest par la lagune. De même, cette région est « prise en tenaille » par la capitale béninoise à l’ouest et la marge rurale frontalière avec le Nigeria à l’est.

13L’insuffisance de logements adaptés à toutes les couches de la population de Porto-Novo et le désir d’avoir sa propre habitation amenant à la recherche de terrains « bon prix » ont entraîné un déferlement des ménages des classes moyennes vers la périphérie de la région d’Adjarra. Cette périurbanisation, c’est-à-dire ce « mouvement “centro-périphérique” qui diffuserait des occupations urbaines centrales aux dépens de périphéries rurales repoussées plus loin » (Ritchot et al., 1994), a facilité l’émergence d’un marché foncier. Sous la complicité de l’administration locale, ce marché est entretenu surtout par les propriétaires terriens coutumiers qui présentent des offres foncières abordables pour les nouveaux périurbains. On retrouve ainsi dans la région d’Adjarra depuis plusieurs décennies, l’existence d’un marché foncier qui engendre une forte dynamique foncière moderne (achat, vente, lotissement, etc.). La présence des pratiques foncières traditionnelles notamment celles du culte Vodoun et des pratiques foncières modernes (marché foncier) dans cette même région présage d’un conflit comme on peut l’observer dans les Vodoun-honto qui sont des sites sacrés dédiés au culte Vodoun.

14Considérée comme une œuvre divine, la terre est perçue par certains habitants d’Adjarra et ses environs comme sacrée. En plus de cette croyance, d’autres espaces subissent la sacralisation qui est un processus spécifique basé sur l’érection des divinités sur des terres suite à l’apparition spontanée de certains signes ou symboles perçus comme des expressions de ces divinités. Les terres sacrées sont alors des espaces sur lesquels on observe toujours un marqueur matériel (divinités) ou immatériel (histoire mystique). Le caractère sacré va de pair avec celui d’inaliénabilité. Là où la terre est considérée comme sacrée, elle est supposée inaliénable. Quand elle est sacrée, elle l’est pour un groupe donné, donc elle retrouve une expression collective. Il existe alors une certaine complicité voire complémentarité entre la nature (la terre) et la culture. Cette conception foncière confirme la thèse de Philippe Descola, qui avance l’idée selon laquelle le dualisme nature/culture, qui fonde l’anthropologie depuis le xixe siècle, n’est pas partagé par toutes les sociétés humaines et constitue un obstacle à la compréhension des sociétés non occidentales (Lerosier, 2017).

15Les terres collectives sont des portions de terre régies par les pratiques coutumières et appartenant à un groupe d’individus souvent liés par des filiations familiales ou religieuses. Elles sont des terres frappées d’indivision et gérées collectivement. Plusieurs études réalisées dans la région attestent de leur présence comme l’illustre le tableau ci-dessous.

Tableau 1 – Terres collectives de certains lotissements dans la commune d’Avrankou

Localités

Superficie totale de la zone en lotissement (ha)

Terres collectives (domaine des collectivités familiales et espaces de culte) (ha)

Terres immatriculées (ha)

Autres terres (ha)

Vodénou

126

24

2

100

Zounguè

206

47

3

156

Houédakomè

97

12

2

83

Total (ha)

429

83

7

339

(%)

100

19

2

79

Source : Rapport du cabinet d’étude URBA-ALPHA, 2006. Réalisation : Adégbinni A., 2015

16Ce tableau montre que les terres collectives sont composées du domaine des collectivités familiales et des espaces de culte. Ces derniers espaces sacrés sont les domaines bâtis des collectivités avec les réserves foncières qui les entourent, les forêts sacrées et les Vodoun-honto.

17Sur les 429 hectares environ de terres ouverts au lotissement dans ces trois localités, presque 83 hectares soit 19 % de la superficie totale sont considérés comme des terres collectives. Les terres collectives ont subi avec le temps plusieurs segmentations, ce qui explique leur état actuel dans les zones périurbaines où la pression sur le foncier est forte. Mais ce recul des terres collectives est à relativiser. Jusqu’à aujourd’hui, le régime de l’immatriculation qui est le régime foncier moderne (2 %) par excellence ne réussit pas non plus à s’imposer. Une grande partie des terres (79 %) se trouve encore en transition entre le moderne et le coutumier. Cette mutation foncière ne signifie pas la disparition totale des pratiques foncières traditionnelles car « des bois sacrés, des centres cérémoniels actifs continuent à inspirer la crainte et le respect, défiant les logiques et les rationalités de la spéculation foncière… et, parfois, entravant certaines opérations d’aménagement » (Dorier-Apprill, 2007).

18Toujours est-il que les terres sacrées considérées comme inaliénables ne restent pas en marge de cette pression foncière notamment les espaces de culte Vodoun localement appelés les Vodoun-honto.

Singularité paysagère, architecturale et sociale des Vodoun-Honto

Les Vodoun-Honto : des espaces sacrés à valeur architecturale particulière

19Honto en langue locale se traduit en français par la cour ; ce qui permet de traduire Vodoun-honto littéralement par la cour du Vodoun. Ce sont des espaces ouverts, appropriés par les collectivités familiales et dédiés aux cultes de Vodoun. Selon Juhé-Beaulaton, les Vodoun-honto constituent un héritage du passé qui sert de lieux d’ancrage aux rituels et à leurs représentations symboliques transmis de génération en génération. Pour cet auteur, ces sites font l’objet d’un attachement collectif qui sert souvent d’union entre la communauté des morts et des vivants et perpétue leur identité sociale et culturelle (Juhé-Beaulaton, 2009).

20Souvent contigus aux concessions, habitats de type traditionnel ou « cellules spatiales traditionnelles qui traduisent une entité sociologique et socio-économique » (Mondjannagni, 1977), les Vodoun-honto sont nombreux et marquent le paysage de toute la région d’Adjarra. Leur localisation par rapport aux concessions laisse penser qu’ils assurent la protection de ces unités d’habitation. Ils sont remarquables par leur architecture qui offre un décor particulier à travers diverses images des divinités et surtout par la représentation physique du Vodoun principal qui habite les lieux. Cette architecture possède une nomenclature que seuls les initiés maîtrisent et nomment facilement. Le nom est marqué en général sur la façade avant qui sert de case à la divinité principale. C’est cette divinité principale qui donne son nom à l’espace. On observe généralement dans ces espaces, une case qui peut être rectangulaire ou ronde dans laquelle le Vodoun titulaire des lieux est représenté par une statue en bois ou en terre de barre parfois crépie au ciment. La case peut contenir d’autres divinités mais le plus remarquable est le Vodoun titulaire de l’espace. Derrière la case, figure habituellement un enclos généralement à ciel ouvert appelé localement « couvent Vodoun » destiné à la formation des Voundounsi (les initiés de Vodoun) ou à la réalisation des rituels secrets. Le couvent, généralement de grande taille, présente souvent une façade faite d’un hangar susceptible d’accueillir du monde comme le montre la photo ci-dessous.

Photo 1 – Exemple d’un Vodoun-Honto dans la commune d’Adjarra

Photo 1 – Exemple d’un Vodoun-Honto dans la commune d’Adjarra

Ici, on a la devanture d’un « couvent Vodoun » (KOUN-KOUN-TETE HONTO) avec une petite entrée qui débouche sur son arrière-cour (couvent).

Cliché : Adégbinni A., 2018

21Par manque de formation des Vodounsi, dû certainement à l’évolution de la société, ces couvents servent aujourd’hui aux rituels et aux Hounhouè (grandes cérémonies lignagères de reconnaissance envers les divinités, d’imploration de leur pardon et de leur bénédiction) et surtout à la société secrète Zangbéto. Par cette fonction, les Vodoun-honto sont appelés aussi des Zangbéto-vali, c’est-à-dire le couvent des Zangbéto considérés comme des gardiens de nuit. Ils cumulent ainsi des fonctions cultuelles et de gardiennage. À l’intérieur du couvent, auquel seuls les initiés ont accès, on trouve des espèces végétales dont certaines sont toujours présentes comme le Adjamanklo (Newbouldia laevis), le Ayanman (Dracaena arborea), etc., qui sembleraient détenir des vertus particulières dans le domaine de la phytothérapie traditionnelle.

22Un vaste espace ouvert dans lequel les arbres sacrés et parfois de petites divinités sans abri marquent leur présence, jouxte le Zangbéto-vali. Toutes ces composantes font des Vodoun-honto des espaces sacrés de grande taille destinés au culte. Appartenant à des collectivités familiales, les Vodoun-honto sont alors à la fois des espaces sacrés et des terres collectives. L’organisation spatiale de ces Vodoun-honto témoigne de l’effort de construction et d’imagination dont les Vodoun amènent les hommes à faire preuve, la divinité est « un des principaux habitants géographiques de la terre ; nul autre personnage n’a entraîné les hommes à un aussi grand effort constructif » (Deffontaines, 1948).

23Signalons aussi que ces Vodoun-honto étaient liés à des localités qui regroupaient un certain nombre de concessions dépendantes de la même collectivité de sorte qu’à chaque Vodoun-honto on retrouvait un nombre donné de concessions appartenant à des familles. Mais le découpage administratif actuel a brouillé cette réalité de manière à ce qu’on observe parfois plus d’un Vodoun-honto par quartier ou village (la plus petite unité territoriale administrative).

Tableau 2 – Répartition des Vodoun-honto par quartier dans l’Arrondissement d’Adjarra I

Quartiers

Aholouko

Ahouandji

Hounhouèko

Hounsinvié

Hounvè

Adovié I

Adovié II

Total

Nombre

1

2

4

1

3

2

5

18

Source : Recensements effectués sur le terrain en 2014. Réalisation : Adégbinni A., 2015

24D’une manière générale, les Vodoun-honto sont presque partout disséminés à Adjarra.

25Par leur nombre et leur taille, ils sont ancrés dans le paysage d’Adjarra et ils sont aussi des espaces de sociabilité.

Le Vodoun-honto, un véritable espace de sociabilité

  • 2 La loi n° 97-029 du 15/01/1999 portant organisation des Communes en République du Bénin.

26Les espaces urbains à Adjarra, surtout dans les anciens noyaux urbains, comptent peu d’équipements de loisirs. Les Vodoun-honto offrent des espaces appropriés de rencontre, ils sont souvent occupés par la population pour divers jeux et servent aussi de lieux de sociabilité permettant aux habitants de se retrouver et d’échanger sur l’actualité de la localité ou du pays. Ils se substituent ainsi aux centres devant abriter des infrastructures ludiques dont la loi2 fait obligation aux autorités locales et à l’État d’en assurer la réalisation.

27De même, par leurs étendues souvent importantes, les Vodoun-honto offrent plusieurs avantages aux activités économiques. Ils servent de cadre aux échanges commerciaux de quartier. Ils permettent aussi des activités artisanales, des femmes utilisent ces espaces pour la fabrication de nattes, de chasse-insectes, etc., des hommes profitent également de l’étendue du domaine pour démontrer leur talent artisanal à travers de petites activités telles que la fabrication de paniers, de castagnettes, etc. Ces utilisateurs sont doublement favorisés sur ces sites. Le premier avantage résulte de la gratuité de l’occupation de l’espace contrairement aux équipements marchands publics où une taxe doit être payée. Le second vient du fait que ces espaces sont attractifs pour la clientèle locale ou en transit. Pour des raisons de propreté et surtout du caractère sacré de l’espace, toutes les activités n’y sont pas autorisées. Cette forme d’utilisation des Vodoun-honto remet en cause la barrière virtuelle entre les caractères sacrés et marchands. Les Vodoun-honto contribuent au développement du secteur marchand.

28La présence des arbres assure un environnement plus frais, une espèce de micro-climat très prisé pendant la saison sèche et chaude. Ces arbres ont aussi un statut sacré, cela les protège contre les abattages anarchiques liés à la demande croissante en bois, énergie principale utilisée pour la cuisine. Le caractère sacré de ces arbres contribue à la protection de certaines espèces végétales, témoignant ainsi de l’existence d’un lien étroite entre la culture et la nature. Les Vodoun-honto apparaissent alors comme un « espace vert traditionnel ». Ainsi, les pratiques culturelles à travers les Vodoun-honto contribuent à la mise en place d’espaces verts qui, aujourd’hui sont énormément demandés dans les projets de développement urbain.

  • 3 Nous mettons des initiales pour raison d’anonymat, la question du culte Vodoun étant toujours sensi (...)

29Ces sites cultuels servent aussi aux réunions publiques. Mis en place par la tradition pour des manifestations cultuelles et culturelles, les Vodoun-honto sont devenus des lieux de regroupement pour les réunions villageoises placées sous la direction d’un chef de village ou de quartier. Ce chef n’est pas systématiquement le prêtre Vodoun responsable du site. Il peut donc y avoir deux responsables pour un même site. Peuvent donc « cohabiter » un responsable administratif (chef de village) désigné par la population, représentant l’État, disposant de la prérogative d’administration locale, et un responsable coutumier auquel la tradition confère non seulement le pouvoir cultuel mais aussi la gestion foncière du site. Mais la présence des deux autorités sur le même terrain n’entrave pas la fonction cultuelle toujours pratiquée sur le site et amène rarement à des conflits comme le dit A.T.3, un adepte du culte Vodoun. Pour celui-ci :

Les gens peuvent organiser leurs réunions sur ces sites, pourvu qu’ils ne violent pas nos interdictions en particulier l’accès au couvent qui est interdit aux non-initiés et surtout aux étrangers (Entretien réalisé à Adjarra, le 25/06/14).

30Ces espaces sont aussi régulièrement utilisés dans les opérations électorales par l’administration qui se sert du mur du couvent pour l’affichage des listes électorales (photo n° 2). Ils n’échappent pas également aux politiciens qui l’utilisent gratuitement comme lieu de conférence pour les campagnes électorales.

Photo 2 – Un couvent du Vodoun-Honto utilisé comme tableau d’affichage de la liste électorale à Adjarra

Photo 2 – Un couvent du Vodoun-Honto utilisé comme tableau d’affichage de la liste électorale à Adjarra

Clichés : Adégbinni A., 2018

31Ces différents rôles que jouent les Vodoun-honto montrent qu’il n’existe pas toujours de distance entre les pratiques traditionnelles et les pratiques administratives. Les Vodoun-honto constituent alors de vrais exemples d’acceptation mutuelle entre les pratiques traditionnelles et administratives. Cela remet en cause l’opposition entre les réalités modernes et traditionnelles et montre que les pratiques coutumières peuvent aussi servir à des fins administratives et qu’ils constituent de véritables outils de développement communautaire.

Les Vodoun-honto, nouveaux fronts d’urbanisation

32Les Vodoun-honto sont des sites cultuels qui tirent leur existence des collectivités familiales qui les ont installés et pérennisés depuis des générations autour d’un ancêtre commun. Terres collectives, ils appartiennent aujourd’hui aux descendants de ces collectivités qui, non seulement continuent d’assurer leur protection, mais qui répondent également aux obligations cultuelles de ces sites. Depuis peu, les Vodoun-honto dont les fonctions ne cessent de se diversifier, font de plus en plus l’objet d’appropriation par certains acteurs en particulier les autorités administratives.

33En effet, les Vodoun-honto font partie des sites qui ont subi les dérives du régime révolutionnaire (1972-1989) qui avait déclaré une lutte obstinée contre les pratiques traditionnelles. Le « gouvernement ne voulait plus avoir affaire à ce vestige du passé dont les éventuelles manifestations de puissance étaient susceptibles de compromettre la bonne marche de la révolution » (Iroko, 1999). Suite à cet acharnement, les Vodoun-honto ont très peu servi aux activités habituelles de culte puisqu’elles étaient réprimées. De même, à ce rôle cultuel, le régime dictatorial a superposé une autre fonction relevant des prérogatives de l’administration publique. Ainsi, les Vodoun-honto ont-ils été transformés en des Tovali, signifiant la « cour du peuple », et servant aux activités administratives à l’échelle locale. Le rôle cultuel de ces sites ne va pourtant pas être oublié. Ils retrouvent leur dynamique vers la fin des années 1980, période qui marque le déclin du régime dictatorial et l’avènement de la démocratie.

34Mais, bien que permettant le retour de la chefferie coutumière sur la scène politique (Le Meur, 2006), l’avènement de la démocratie a permis la liberté des pratiques religieuses. Le nouveau régime a d’ailleurs contribué au renforcement de cette superposition – cultuel-administratif - qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

Vers une transformation des espaces sacrés en places publiques

35D’abord investis par les aspirants aux fonctions politiques lors des premières campagnes électorales de l’ère démocratique, les Vodoun-honto ont bénéficié de la générosité des candidats. Cette largesse s’est traduite par l’aménagement des sites, notamment la construction partielle ou totale de hangars destinés à des réunions publiques. Construits sous la direction des chefs de village, ces bâtiments dénommés « place publique » sont séparés, dans la plupart des cas, des infrastructures cultuelles.

36Ces donations faites par les politiciens doivent être comprises comme un moyen de marchandage des voix à des fins électorales. Les autorités administratives locales, en particulier les maires, manifestent un fort engouement pour ces sites cultuels. En effet, les autorités locales privilégient la construction de hangars publics (Photo n° 3) sur les sites Vodoun-honto et présente ces projets comme prioritaires. Ainsi, plusieurs Vodoun-hounto ont-ils bénéficié de ces hangars servant de place publique.

Photo 3 – Le hangar public de Hounvè construit sur un Vodoun-honto à Adjarra

Photo 3 – Le hangar public de Hounvè construit sur un Vodoun-honto à Adjarra

Le hangar de la place publique de Hounvè (réalisé par la mairie d’Adjarra) au fond duquel figure la liste électorale. Il est érigé sur le domaine du Vodoun-honto de Houngbogo

Cliché Adégbinni A., 2018

37Construire des hangars publics sur des sites sacrés n’est pas anodin car l’État dispose d’une panoplie d’outils de maîtrise foncière qui, en cas de manque de réserve foncière, l’autorise à exproprier les terrains au nom de l’intérêt commun pour construire des infrastructures publiques. L’attachement aux Vodoun-honto pourrait relever de ce que Michel lussault (2009) qualifie de la « lutte des places » puisque ces sites sacrés constituent des espaces de sociabilité très convoités. Une réalisation sur un autre site autre que les Vodoun-honto pourrait ne pas susciter l’engouement de la population. Les hangars publics, et ceux qui en sont à l’initiative, prennent « leur place » dans un espace marqué auparavant par la dimension traditionnelle.

38Contrairement aux autres infrastructures publiques détenant souvent un acte administratif foncier, la mairie ne dispose d’aucun acte foncier du domaine sur lequel elle investit. Pire, ces terrains qui appartiennent à des collectivités données sont sous régime foncier coutumier, donc frappés par des interdictions sur lesquelles veillent les garants de ces sites. Cela pose le problème de la construction de l’action publique notamment de la sociologie de l’action publique au Bénin. « Étudier de façon empirique, sans a priori sur le type de rapports qui se nouent et leurs effets, les rapports entre acteurs hétérogènes intervenant sur un même secteur d’action publique, et les effets de ces rapports en termes d’apprentissage et de coordination, ou au contraire de concurrence, de neutralisation et d’inefficacité, est un des objets d’une socio-anthropologie de l’action publique » (Lavigne Delville, 2017). Cette discipline nous convie à bien suivre « dans leur foisonnement, les différentes modalités d’action publique, la prolifération des modes d’intervention et la manière finalement dont des agencements, toujours inédits, toujours précaires, se nouent ou se dénouent » (Thoreau, 2012). De cette manière, s’interroger sur la formulation de l’action publique, c’est « analyser la façon dont de nouveaux problèmes arrivent dans l’espace public » (Lavigne Delville, 2017). La régulation des Vodoun-honto et leur intégration dans l’espace publique et dans les affaires publiques conduisent à cette question : l’action publique doit-elle relever uniquement de l’univers administratif ?

39L’action publique peut être perçue comme « la façon dont des groupes sociaux construisent des problèmes comme problèmes publics, définissent des solutions, poussent les autorités publiques à agir, et/ou s’engagent dans la mise en œuvre des solutions » (Lavigne Delville, 2017). Cette définition met l’accent sur l’identification et la mise en œuvre des solutions face un problème public. Ceci étant, on peut avancer que le fonctionnement des Vodoun-honto relève d’une superposition d’une action publique (à travers la construction des hangars publics) sur une pratique cultuelle (les Vodoun-honto). Cette combinaison contribue au contraire au règlement de problèmes sociaux et politiques. Cette logique consolide les analyses de Enguéléguélé qui mobilisant l’approche cognitive des politiques publiques, avance que « ces dernières ne sont pas seulement des espaces de confrontation d’acteurs en fonction de leurs intérêts, mais aussi les lieux où une société donnée construit son rapport au monde et donc les représentations qu’elle se donne pour comprendre et agir sur le réel dans un environnement en mutation » (Enguéléguélé, 2008).

40Une telle analyse doit prendre en compte le dualisme foncier particulièrement éclairant pour examiner la notion d’espace publique dans notre contexte. La notion d’espace publique a été largement discutée dans la littérature scientifique. Pour Widiastuti, l’espace public « est un endroit bien réel au sens matériel et immatériel, lieu où les différences s’adaptent aux règles de la civilité […]. L’espace public est à tout le monde » (Widiastuti, 2004, p. 131). Cette définition réduit l’espace public à sa dimension géographique. Mais, Lits s’appuyant sur les recherches de Habermas, définit l’espace public comme cet espace qui « ne reposerait pas sur la synthèse de positions contradictoires issues de groupes en tension ou sur la mise en commun d’intérêts particuliers mais serait l’expression d’un intérêt général partagé par tous au terme d’une délibération fondée sur des échanges dûment argumentés » (Lits, 2014). Pour Lits, cette conception « renvoie autant à une dimension matérielle qu’intellectuelle et abstraite, recouvrant le champ des échanges dialogiques entre tous les individus participant à la construction du débat collectif » (Lits, 2014). L’espace public n’est pas seulement un lieu, une place mais aussi un ensemble de relations socio-culturelles et économiques. Prendre l’espace public dans sa dimension physique et matérielle fait appel à la notion de domaine public qui peut être définie comme « la partie inaliénable du patrimoine de l’État ou des collectivités territoriales qui est soumise à un régime juridique et au contentieux de droit administratif » (l’article 7 du code foncier et domanial en République du Bénin).

41Tenant compte de certaines de leurs fonctions, les Vodoun-honto répondent bien à ces dimensions de l’espace public puisqu’ils apparaissent comme des espaces de rencontre, d’échange et de formulation de solutions aux problèmes collectifs, donc porteurs d’actions publiques. Or, foncièrement les Vodoun-honto sont des terres coutumières qui n’appartiennent pas à tout le monde mais à des collectivités familiales données. On se retrouve ainsi face à une infrastructure sur une terre régie par des règles d’interdictions qui privent les citoyens de certaines libertés. Par exemple, les femmes en « période de menstruation » ne sont pas autorisées à accéder au Vodoun-honto, mais un hangar public servant aux réunions publiques villageoises y est implanté. Cette contradiction remet en cause la liberté de citoyennes qui peuvent se voir interdire l’accès au bureau de vote. À partir de ce constat, et en s’appuyant sur la définition des domaines publics, on pourrait dire que tous les espaces publics ne seraient pas des domaines publics dans la région d’Adjarra.

42Cette préoccupation n’a jamais été élucidée entre les différents acteurs jusqu’à aujourd’hui. Une chose est certaine, selon les acteurs coutumiers, la présence des Vodoun sur ces sites nécessite des rituels périodiques que seuls les descendants du groupe maîtrisent. Cependant cette pratique va en contradiction avec les principes qui régissent un domaine public, censé appartenir à tout le monde et non à un seul groupe. S’appuyant sur cet élément, la transformation de ces sites en des espaces publics semble difficile et pourtant l’État peut exproprier et rendre publique la partie sur laquelle l’infrastructure est érigée. Cela amènerait à une intégration partielle des Vodoun-honto dans le domaine public. Utiles pour des acteurs publics, ces espaces sacrés sont par ailleurs de plus en plus prisés par des acteurs locaux privés contribuant au développement d’un marché foncier.

Les espaces sacrés : une alternative à la quête de nouvelles terres

43L’étalement urbain de la Ville de Porto-Novo a engendré une course à l’acquisition des terres périphériques et donc à la production d’un marché foncier. L’une des conséquences de la présence de ce marché dans les espaces ruraux est la vente par des acteurs locaux de terres agricoles et la recherche de nouvelles terres. Face à la rareté des terres agricoles, les sites sacrés sont devenus des espaces très convoités.

44Après avoir réussi à céder facilement les réserves foncières adjacentes aux espaces sacrés en leur ôtant la possibilité de s’étendre comme auparavant, de nouvelles stratégies de vente sont parfois développées pour amputer une partie du patrimoine foncier de ces sites.

45Mises en place par les acteurs coutumiers eux-mêmes, ces stratégies consistent d’abord pour ces derniers à aménager et à occuper une partie des espaces sacrés à des fins personnelles. Une telle occupation semble ne pas constituer une entorse aux pratiques traditionnelles tant qu’elle n’entrave pas les obligations cultuelles du site. En réalité, cette forme d’occupation qui ne peut se faire que par un membre du groupe n’est rien d’autre qu’une manière de rassurer d’abord les autres ayants droit de ces espaces afin de déjouer leur attention pour vendre par la suite le domaine occupé. Ce phénomène de recherche de terre nouvelle est largement développé au niveau des Vodoun-honto.

46Même si ce comportement est souvent réprimé par les acteurs coutumiers, il pose en général le problème de la gestion des biens fonciers coutumiers dans le contexte actuel comme l’explique M. X., qui est mis sous sanction sociale de sa famille après avoir réussi à vendre une portion des terres sacrées. Pour celui-ci :

[…], le domaine en question appartient à nous tous. Ceux qui ont les moyens pour construire s’en servent comme ils veulent. Il y a des gens qui ont fait plus de quatre constructions pour leurs enfants sur ce domaine. Moi je n’ai pris qu’une petite portion de cette terre et mes frères s’enflamment. Ils n’ont qu’à répartir le reste et spécifier la part revenant à chacun. (Entretien traduit en français et réalisé le 25/10/14)

47Ce propos évoque un problème particulier, celui de la maîtrise des pratiques coutumières dans un contexte où les réalités marchandes sont présentes. Les pratiques foncières coutumières ont été très fonctionnelles grâce aux institutions mises en place à cet effet comme le Conseil de famille et surtout, à la croyance religieuse qui assurait le maintien de ces structures. Or, ces institutions ont été affaiblies par le développement de religions monothéistes, « l’arrivée du christianisme a constitué un important facteur de déstabilisation des cultes Vodoun et a entraîné la disparition ou le déplacement de sites sacrés » (Juhé-Beaulaton, Roussel, 2002). Cet affaiblissement rend complexe aujourd’hui la gestion des biens fonciers coutumiers.

48La structure familiale, qui devrait œuvrer à la protection de ces biens, se retrouve parfois très peu opérationnelle face au complot de certains membres de ces collectivités en quête de gains rapides. On comprend aisément à quel point les espaces sacrés sont devenus des champs de conquête de nouvelles terres.

49Néanmoins, au lieu de voir les espaces sacrés à Adjarra comme une nouvelle réserve foncière, il semblerait plutôt que nous sommes dans une situation où « la terre est finie » comme le dit Pourtier (2001) pour le cas burkinabé. Ne disposant plus de terre, on observe un phénomène de mainmise et de convoitise sur les terres collectives à caractère sacré qui sont censées être inaliénables. Une généralisation de la conversion des espaces sacrés en simple réserve foncière ne semble pas possible. D’une part, elle serait difficile aujourd’hui étant donné que ces espaces sont des terres collectives appartenant à un nombre important de personnes. Par ailleurs, la taille de ces biens fonciers est en général très petite pour permettre de satisfaire tous les membres de la collectivité, ce qui réduit la possibilité d’obtenir un consensus autour de ce phénomène. D’autre part, ces domaines sont des espaces sacrés cultuels auxquels un grand nombre de personnes continuent de croire. Un bradage de ceux-ci dans la région d’Adjarra suscite généralement le soulèvement de la communauté du culte Vodoun qui détient une force occulte encore inquiétante contrairement à d’autres villes comme Cotonou. Les terrains acquis dans des conditions douteuses font l’objet de litiges qui empêchent souvent l’acquéreur d’en profiter puisque les acteurs coutumiers procèdent à leur blocage par divers moyens traditionnels dont le plus fréquent est l’érection des demeures des divinités sur ces parcelles.

Conclusion

50Par leur taille, leur architecture et surtout leur rôle, on peut constater que les Vodoun-honto, espaces sacrés, constituent des œuvres particulières symboles de la culture. De même, on remarque que la souplesse des règles traditionnelles a fait de ces espaces sacrés, des sites multifonctionnels qui apparaissent aujourd’hui en partie comme de véritables solutions aux besoins de la population notamment en matière d’infrastructures sociocommunautaires. Mais la préservation de ces espaces sacrés pose de plus en plus de problèmes du fait de l’étalement urbain et de la croissance de la demande en terre. Les terres sont de plus en plus rares, le patrimoine foncier sacré autrefois inaliénable fait l’objet de nombreuses convoitises. Les Vodoun-honto sont devenus d’une part la cible d’acteurs étatiques qui développent diverses stratégies pour les convertir en des supports de services publics. La création d’un marché foncier d’autre part est aussi le résultat d’une augmentation de la valeur marchande de ces terres et de l’absence de source d’accumulation ou de revenus pour certains acteurs coutumiers. La régulation des Vodoun-honto, « terres sacrées », est marquée par des combinaisons de règles traditionnelles et modernes, produisant ainsi un paysage périurbain hybride.

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Notes

1 Divinités qui représentent la religion traditionnelle dans l’aire culturelle Yorouba et d’Adja-Tado.

2 La loi n° 97-029 du 15/01/1999 portant organisation des Communes en République du Bénin.

3 Nous mettons des initiales pour raison d’anonymat, la question du culte Vodoun étant toujours sensible dans la région étudiée.

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Table des illustrations

Titre Photo 1 – Exemple d’un Vodoun-Honto dans la commune d’Adjarra
Légende Ici, on a la devanture d’un « couvent Vodoun » (KOUN-KOUN-TETE HONTO) avec une petite entrée qui débouche sur son arrière-cour (couvent).
Crédits Cliché : Adégbinni A., 2018
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/9347/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 2,3M
Titre Photo 2 – Un couvent du Vodoun-Honto utilisé comme tableau d’affichage de la liste électorale à Adjarra
Crédits Clichés : Adégbinni A., 2018
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/9347/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 1,4M
Titre Photo 3 – Le hangar public de Hounvè construit sur un Vodoun-honto à Adjarra
Légende Le hangar de la place publique de Hounvè (réalisé par la mairie d’Adjarra) au fond duquel figure la liste électorale. Il est érigé sur le domaine du Vodoun-honto de Houngbogo
Crédits Cliché Adégbinni A., 2018
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/9347/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 1,7M
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Pour citer cet article

Référence papier

Adéothy Adegbinni, « Les terres sacrées, nouveaux fronts d’urbanisation au Bénin »Les Cahiers d’Outre-Mer, 278 | 2018, 353-372.

Référence électronique

Adéothy Adegbinni, « Les terres sacrées, nouveaux fronts d’urbanisation au Bénin »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 278 | Juillet-Décembre, mis en ligne le 01 janvier 2022, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/9347 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.9347

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Auteur

Adéothy Adegbinni

Docteur en aménagement de l’espace et urbanisme, Maître-assistant à l’Université Nationale des Sciences, Technologies, Ingénierie et Mathématiques d’Abomey/Bénin. Courriel : adeothy.adegbinni(at)gmail.com

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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