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Dossier

Du lieu de passage au territoire d’ancrage : les Églises du Caire et les migrants africains chrétiens

From the transit point to the territorial anchorage : the Cairo Churches and Christian African migrants
Julie Picard
p. 133-160

Résumés

L’arrivée de réfugiés, de demandeurs d’asile et d’autres migrants d’origine subsaharienne en Égypte depuis les années 1990 a incité d’anciennes Églises missionnaires à se mobiliser. Investies dans les domaines de l’accueil et de l’assistance, elles ont pris le relais de l’État et des institutions onusiennes, dont les politiques restrictives dépendent désormais de l’Union européenne et de l’Occident en général. Initialement considérées comme lieux de refuge et de passage temporaires, ces Églises ont progressivement réalisé des travaux d’agrandissement puis délocalisé leurs activités vers les quartiers périphériques du Caire, au plus près des migrants : elles sont aujourd’hui des lieux d’ancrage, leviers de processus de territorialisation des migrants. Au-delà, elles sont à l’origine de recompositions urbaines et identitaires originales au Caire.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Voir les chiffres officiels du HCR-Egypt, juin 2016, http://www.refworld.org/docid/57a031314.html.
  • 2 Très majoritairement des deux Soudans, d’Éthiopie, de Somalie, d’Érythrée (près de 95 % des migrant (...)
  • 3 À propos de la stigmatisation des Saïdis ou des Nubiens au Caire, migrants internes originaires de (...)

1Arrivés au Caire dès les années 1970-1980, les premiers demandeurs d’asile somaliens, soudanais et érythréens qui fuyaient la guerre civile dans leur pays d’origine, ont été rejoints durant les décennies suivantes par de nombreux autres migrants subsahariens. Le nombre de réfugiés originaires d’Afrique de l’Est est longtemps resté stable, puisque le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) dénombrait environ 7 000 réfugiés en 1993 (date des premiers recensements), tout comme en 2000. À l’image d’autres États arabes, le gouvernement égyptien ne mène pas de politique d’accueil ou d’asile ; c’est au bureau régional du HCR, basé au Caire depuis 1954, que revient toute la gestion des demandes d’asile et de l’octroi ou non du statut de réfugié. En 2016, sur un total de près de 185 000 personnes prises en charge par le HCR en Égypte (réfugiés et demandeurs d’asile), 117 000 sont des Syriens (plus de 63 %) et près de 7 000 sont des Irakiens (4 %)1. Ceux originaires de divers pays subsahariens2, que l’État égyptien considère toujours comme « de passage », seraient au total près de 60 000 (32 %). Notons que, depuis les Printemps arabes, l’intégration a été facilitée pour les Syriens en Égypte, majoritairement arabophones et musulmans (regroupement familial, accès aux écoles, à l’emploi, aux soins), davantage que pour les Subsahariens. Ce contexte exacerbe les tensions entre Syriens notamment, migrants d’autres nationalités et population locale. Les Subsahariens, déjà marginalisés et victimes de racisme au quotidien3, se retrouvent de plus en plus discriminés, par l’État comme par une large part de la société égyptienne, peu sensibilisée à ces questions d’accueil (Grabska, 2005). Les décomptes de ces populations sont complexes et les chiffres ne prennent pas en compte les autres migrants africains, arrivés entre la fin des années 1990 et le courant des années 2000, aux statuts juridiques ou administratifs flous et labiles dans le temps : demandeurs d’asile ayant vu leur dossier fermer par l’ONU, migrants qui ne s’enregistrent pas, irréguliers, sans-papiers, aventuriers (Bredeloup, 2008), étudiants, diplomates, sportifs de haut niveau ou encore responsables religieux. Nombreux ont été ceux qui, en se dirigeant vers l’Égypte, espéraient pouvoir obtenir le statut de réfugié et être réinstallés par le HCR dans un pays tiers comme le Canada, les États-Unis ou l’Australie. Une politique généreuse a en effet été menée en ce sens jusqu’en 2004-2005 (17 000 personnes environ ont bénéficié de la politique de réinstallation du HCR entre 1999 et 2004), ce qui a incité les candidats au départ à rejoindre la capitale égyptienne. L’horizon européen était perçu par quelques-uns comme plus accessible depuis Le Caire. Parallèlement, les politiques migratoires européennes (et conjointement, nord-africaines, dans la cadre de l’externalisation des frontières) se sont progressivement durcies et de véritables impasses migratoires et institutionnelles se sont formées en Afrique du Nord, comme à l’est de la Méditerranée (Picard, 2013). Des négociations entre le HCR et le gouvernement dans les années 2000 ont finalement participé à faire émerger l’idée de projets d’intégration locale à long terme et d’autosuffisance pour les migrants en Égypte, sans que cela ne débouche sur des réalisations concrètes.

  • 4 Au sujet des groupes chrétiens en Égypte, les chiffres varient d’une source à l’autre ; le Pew Rese (...)

2Des acteurs partenaires ou non du HCR, souvent associatifs ou d’origine confessionnelle, se sont mobilisés dès les années 1980 afin de venir en aide aux migrants, en distribuant des aides d’urgence ponctuelles (nourriture, couvertures, vêtements), puis en ouvrant des écoles, des centres de soins, de formation ainsi que des pôles de conseil juridique. Plusieurs anciennes Églises missionnaires, délaissées mais bénéficiant de soutiens à l’étranger (Vatican, réseaux nord-américains), figurent parmi ces acteurs de l’assistance4 ; elles représentent des « portes d’entrée » de la ville, des points de repère attractifs, des lieux de refuge pour les néo-arrivants, quel que soit leur nationalité, leur statut ou leur confession (Syriens, Afghans, Irakiens, Sud-Soudanais, Éthiopiens, Érythréens, Somaliens…). À partir de certaines de ces églises, des recompositions du bâti, du paysage de la rue, de l’îlot, voire au-delà, ont eu lieu depuis quelques années, liées à la présence et à l’augmentation des étrangers africains dans plusieurs quartiers du Caire. Comment ces lieux de passage initiaux, de transit, dépendant des timides politiques d’accueil menées par l’État, sont-ils alors devenus des lieux d’ancrage, à la fois moteurs de recompositions urbaines et identitaires au Caire ? Dans ce pays majoritairement arabo-musulman, comment ces lieux de culte chrétien minoritaire sont-ils devenus des leviers d’ancrage, permettant aux migrants d’habiter la ville et de mieux vivre l’attente ?

3À propos de la notion d’ancrage, cette métaphore maritime (qui reste peu définie en géographie) sera privilégiée par rapport aux notions d’intégration ou d’installation ; elle permet d’illustrer l’idée d’un attachement, même temporaire, à un espace, tout en démontrant le fait que ceux qui s’ancrent restent également prêts à repartir dès lors qu’une opportunité se présente à nouveau. Elle complète le concept de territorialisation, processus et sentiment d’appropriation – y compris symbolique – d’espaces de plus en plus divers, dispersés, imprévus et réticulaires. Au sein d’un monde de mobilités généralisées et mondialisées, il s’agit de remettre en cause l’idée selon laquelle les parcours et les appartenances identitaires se « déterritorialiseraient », sans jamais se « réancrer » en des lieux spécifiques et stratégiques (Di Méo, 2009 ; Bava et Capone, 2010).

  • 5 Ces résultats sont issus de notre travail de thèse de doctorat en géographie (Picard, 2013), portan (...)

4Nous verrons à partir de quelques exemples d’Églises missionnaires, catholiques, protestantes ou anglicanes, comment la création d’ONG confessionnelles (ONGc) a conduit à des réaménagements matériels à plus ou moins grande échelle, facilitant l’installation des migrants en certains interstices de la ville et encourageant parfois des mobilités religieuses et identitaires, voire la création de nouveaux lieux de culte5.

Lieux cultuels devenus lieux d’accueil des migrants africains : l’histoire missionnaire et coloniale du Caire en partage

  • 6 CRS est la branche états-unienne de Caritas International.

5Localement, le HCR finance plusieurs partenaires d’exécution (implementing partners) qui mettent en œuvre les programmes définis par l’agence onusienne. Les ONGc transnationales, comme Caritas-Egypt et CRS (Catholic Relief Services6), figurent parmi ces principaux partenaires. Elles bénéficient de soutiens financiers provenant de divers gouvernements ou organisations intergouvernementales, d’institutions onusiennes, d’établissements catholiques variés mais aussi d’acteurs privés. Elles se sont précocement spécialisées dans le domaine des soins et de l’éducation pour les migrants ; Caritas est en outre chargée de redistribuer des aides financières allouées par le HCR. D’autres ONGc, également partenaires du HCR, ont été fondées sur place par deux Églises missionnaires, anglicane et luthérienne, dès les années 1970-1980 : Refuge Egypt est issue de la cathédrale All Saints, tandis que StARS (Saint-Andrew’s Refugee Services) est née de l’église Saint-Andrew’s. Parmi les autres partenaires exécutifs, les organisations locales égyptiennes apparaissent minoritaires et secondaires ; elles n’affichent pas d’appartenance confessionnelle et se consacrent avant tout à la population égyptienne (Étienne, 2011). En outre, malgré la part importante de réfugiés de confession musulmane (Somaliens, Irakiens, Afghans, Palestiniens, Syriens), les acteurs affichant leur appartenance à l’islam, et engagés auprès des populations migrantes, restent peu visibles en Égypte (Étienne et Picard, 2012). Les lieux des églises et ceux des ONGc se confondent aujourd’hui et sont devenus des repères pour les migrants dans la ville.

6Au sujet de l’histoire de la cathédrale All Saints, des missionnaires anglicans de la Church Mission Society (d’origine britannique) ont été envoyés au Moyen-Orient dès le début du xixe siècle afin, dans un premier temps, « de contribuer au “réveil” de l’Église copte orthodoxe et d’y faire souffler l’esprit de la Réforme » (Coyault, 2003), mais sans succès à cette époque-là. En 1878, une première église anglicane All Saints est édifiée au sud du quartier de Boulaq, sur la rive est du Nil, au sein de la ville khédiviale, investie par des colons européens de plus en plus nombreux ; ce n’est qu’un siècle plus tard, lors de la construction du pont du 6-Octobre, que le bâtiment est détruit puis transféré et modernisé sur l’île de Zamalek, juste derrière l’ancien palais d’Ismaïl, devenu le luxueux hôtel Marriott (Carte 1). Quant à l’église Saint-Andrew’s, elle a été construite au début du xxe siècle par un groupe protestant écossais – qui priait jusqu’alors dans une salle en location – également au sein du Caire khédivial. Ces deux édifices cultuels se situent donc aujourd’hui au cœur du centre-ville « moderne » (Carte 1).

Carte 1 - Reconversion des anciennes Églises missionaires du Caire

Carte 1 - Reconversion des anciennes Églises missionaires du Caire

7La mise en place de cours d’anglais par l’ONGc StARS à la fin des années 1980 avait pour objectif de pallier l’illettrisme et de préparer les réfugiés à leur réinstallation dans un pays anglophone. Puis l’offre de services s’est progressivement étendue jusqu’à l’institutionnalisation de véritables ONGc et jusqu’à leur ajout sur la liste des partenaires exécutifs officiels du HCR. L’aide proposée concerne tout particulièrement l’éducation des enfants (les bourses scolaires étant redistribuées par l’ONGc CRS), la formation, le développement de compétences et le soutien psychosocial des adultes. Refuge Egypt dispose également de cliniques, de services de conseil juridique et de services d’urgence. Ces services sont accessibles à tous, « sans distinction de religion, de race ou de genre » (comme l’avancent leurs responsables), les réfugiés statutaires et les demandeurs d’asile nouvellement arrivés étant prioritaires. Refuge Egypt a aidé depuis 1987 plus de 30 000 personnes, notamment durant les deux premières années qui ont suivi leur arrivée. Tandis qu’en 2011, StARS avait fourni une aide à environ 3 000 personnes et accueillait quotidiennement 220 enfants et 650 adultes. StARS est l’organisation qui accueille le plus de non-Soudanais et 65 % des bénéficiaires étaient, il y a peu, de confession musulmane (Sperl, 2001).

  • 7 À la fin du xixe siècle, un Soudanais du nom de Muhammad Ahmed Ibn Abdallah prend le titre de Mahdi (...)
  • 8 Dès la capitale soudanaise, les migrants avaient connaissance de l’existence de ce quartier et de l (...)

8D’autres Églises d’origine missionnaire existent au Caire et ont pour certaines progressivement réorienté leurs activités en direction des étrangers africains ; l’Église catholique du Sacré-Cœur fait partie des partenaires opérationnels du HCR (operational partners), c’est-à-dire qu’elle n’est pas financée directement par l’agence onusienne, contrairement à StARS ou à Refuge Egypt. Elle est administrée par la congrégation des Comboniens, d’origine italienne, anciennement implantée au Soudan et se retrouvant donc au cœur des réseaux de migrants soudanais. Les Comboniens du Cœur de Jésus appartiennent à l’ordre fondé par l’italien Daniel Comboni (1831-1881) durant le grand siècle du renouveau missionnaire. Ce dernier consacra sa vie à sa mission d’éducation et d’évangélisation de l’Afrique. Il établit en 1864 un Plan pour la régénération de l’Afrique, dont l’objectif central est le salut de l’Afrique par les Africains eux-mêmes, ce qui lui valut le titre de prophète. Dénonciateur des pratiques esclavagistes et soucieux de la condition des femmes, il circule en Europe, en « Terre sainte » et effectue, accompagné d’autres missionnaires, de nombreux voyages en Égypte (Alexandrie, Le Caire, Assiout, Assouan) et au Soudan (à Khartoum et dans la province sud du Kordofan, où se trouve le grand marché aux esclaves d’El Obeid). L’histoire commune des deux pays et leur proximité géographique ont dicté les premiers ancrages missionnaires. Au sein de ces itinéraires, l’Égypte a pu être décrite à la fois comme un espace de transit, une étape où les Comboniens s’accommodaient au climat avant de se diriger vers le Soudan, ainsi que comme un espace stratégique, en tant que « porte d’entrée » et lieu de formation des missionnaires (à l’arabe et aux « divers idiomes des nègres », Comboni, 1872). Le pays a également été une zone de repli, un espace de refuge lors de la révolution mahdiste7 (1881-1889). L’Église catholique d’Assouan a d’ailleurs été fondée par les Comboniens dans ce contexte, en 1896. Concernant leurs ancrages précis dans la capitale égyptienne, les Comboniens commencent par louer, dans les années 1860, un couvent maronite dans le quartier du Vieux Caire (ou « Caire copte », au sud de Garden City) (fig. 1). Après négociations avec le khédive, Daniel Comboni obtient en 1888 son propre terrain à Zamalek, près du domaine de l’ambassade du Vatican. Une colonie agricole y est fondée et accueille dès la fin du xixe siècle des esclaves soudanais libérés et des réfugiés de la révolution mahdiste. La petite chapelle locale devient l’église Saint-Joseph en 1939. N’étant pas en mesure de recevoir davantage de réfugiés lorsque la guerre de 1983 éclate au Soudan, les Comboniens prennent alors la responsabilité d’une paroisse francophone supplémentaire, celle du Sacré-Cœur, délaissée par la Société des missions africaines (SMA), dans le quartier central de Sakakini (fig. 1). C’est cette église qui deviendra une des portes d’entrée principales de la ville pour les réfugiés soudanais, à partir de la fin des années 1980, directement liée à Khartoum, ces différents lieux étant mis en réseaux à la fois par les circulations soudanaises et par les Comboniens8. Outre l’assistance médicale, l’organisation d’activités sociales et culturelles, de formations pour adultes, l’Église se consacre aujourd’hui plus particulièrement à l’éducation des enfants de réfugiés (toutes confessions confondues) et à leur divertissement notamment pendant les congés estivaux.

  • 9 Maadi, réputé comme un quartier vert et tranquille, se situe au sud de la ville, en bordure du Nil (...)

9Le même processus peut être constaté à partir d’autres Églises catholiques ou protestantes d’origine missionnaire ou coloniale de la ville, qui bénéficient de soutiens extérieurs et trouvent, dans l’aide aux migrants, une manière de renouveler ou de revitaliser leurs actions (Coyault, 2014). Elles n’ont pas forcément créé d’ONG à proprement parler et ne figurent pas forcément sur la liste des partenaires du HCR, mais les tendances demeurent similaires. Par exemple, le temple Saint-John The Baptist, édifié par les Britanniques au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a vu s’autonomiser une communauté de fidèles nord-américains dans les années 1940 (Maadi Community Church ou MCC), qui a ensuite fondé son école, l’African Hope Learning Center, en 1998, réservée aux enfants de réfugiés9.

  • 10 Les migrants de confession musulmane se mêlent généralement aux Égyptiens dans les mosquées de leur (...)

10Enfin, au-delà des services proposés par ces lieux cultuels d’accueil, les migrants de confession chrétienne investissent également de manière spirituelle ces églises10. Le renforcement de la foi et des pratiques religieuses est notable pour une majorité de ces migrants, se retrouvant en situation d’exil et d’attente. La plupart des Églises missionnaires, en fonction de leurs dogmes et traditions, ont progressivement ajouté à leurs offres sociales, plusieurs offres de services religieux, chaque semaine, dans la langue ou le dialecte d’origine des migrants. Le partage des lieux de culte d’origine missionnaire s’est donc institutionnalisé ; ils se définissent désormais comme « internationaux », voire « interconfessionnels » pour certains. À All Saints, le groupe catholique célébrant la messe en tigrinya (langue parlée en Éthiopie et en Érythrée, appartenant au groupe sémitique) peut, par exemple, succéder le vendredi après-midi au groupe soudanais dinka, qui lui-même succède à la communauté expatriée anglophone, sans forcément que ces groupes n’interagissent en profondeur au moment où ils se croisent. C’est ainsi aussi que l’Église francophone évangélique du Caire, établie en 1910 à Isa’af (en face de l’église Saint-Andrew’s) par les protestants suisses, français et belges d’Égypte, a changé de « visage » : elle accueille aujourd’hui durant ses services hebdomadaires une large majorité d’Africains francophones de diverses nationalités (et seulement quelques expatriés occidentaux), et même depuis 2008, un pasteur ivoirien, diplômé de la faculté de théologie protestante de Yaoundé.

11Ces écoles ou centres de services, qui n’étaient pas initialement destinés à perdurer et qui n’avaient qu’une vocation temporaire, existent encore aujourd’hui au Caire et demeurent des repères sociospatiaux fondamentaux pour les migrants, plus ou moins anciennement arrivés, qu’ils soient chrétiens ou musulmans. Les responsables de la gestion de l’asile du HCR indiquent systématiquement ces lieux aux néo-arrivants, quand bien même ils ne seraient pas amenés à être reconnus comme réfugiés. La plurifonctionnalité des lieux est également croissante puisqu’au-delà des services sociaux et cultuels proposés par les responsables religieux ou d’ONGc, ces espaces sont mis à disposition des équipes du HCR, lorsqu’elles souhaitent organiser des réunions d’information, distribuer des papiers aux demandeurs d’asile qui ont été reconnus comme réfugiés ; ils peuvent être mis aussi à disposition des migrants eux-mêmes lorsqu’ils souhaitent, en tant que groupes nationaux, célébrer la fête d’indépendance de leur pays. Ces Églises acquièrent désormais une fonction socio-économique plus évidente puisqu’elles embauchent parfois des migrants en leur sein (sacristains, enseignants, hommes ou femmes de ménage, cuisiniers, gardiens) ou deviennent même les lieux de dépôts de petites annonces, à disposition d’habitants aisés du Caire à la recherche d’un chauffeur, d’un jardinier, d’une baby-sitter ou d’un domestique.

12La temporalité de ces lieux, devenue durable, a ensuite conduit à des réaménagements matériels et physiques de micro-espaces, premières étapes vers une territorialisation à plus « grande » échelle des migrants dans la ville.

Installation durable des migrants au Caire : recompositions et formes évolutives des lieux chrétiens d’accueil de la ville

13Qu’il s’agisse de travaux d’aménagement locaux ou microlocaux, ou bien de redéploiements à l’échelle de la ville entière, la présence des migrants subsahariens a conduit à différents types de recompositions des lieux chrétiens de l’accueil.

Réaménagements et agrandissements à l’échelle microlocale

  • 11 Autour de 2005-2007, de nombreux Soudanais, Érythréens et Ivoiriens notamment ont émigré en Israël (...)

14De la constitution d’une impasse migratoire égyptienne découlent des processus d’installation durable des migrants d’origine subsaharienne au Caire. Les politiques d’accueil gouvernementales faisant défaut et les institutions onusiennes, dépendantes des politiques migratoires menées en Occident, limitant de plus en plus les demandes d’asile ainsi que les réinstallations à l’étranger, de nombreux migrants se sont retrouvés dans des situations juridiques et administratives précaires, floues, non sécurisantes. Cependant, les opportunités de sortie du territoire étant également limitées11, les discours des migrants ont progressivement changé et l’installation sur le long terme au Caire a été envisagée.

15L’observation et l’analyse à des micro-échelles ont permis de constater les recompositions des établissements chrétiens de la ville, sous l’effet de la présence migrante. Des dizaines, voire des centaines d’individus réclamant une aide quotidienne, à la fois matérielle et spirituelle, ont nécessairement induit des agrandissements et des réaménagements, plus ou moins discrets, impulsés par les responsables religieux et ceux des ONGc.

16Concernant les locaux liés à la scolarité, occupés par les enfants (de la maternelle au lycée), Saint-Andrew’s et le Sacré-Cœur ont ouvert des salles de classe, situées dans des bâtiments annexes à l’église, certains épousant même harmonieusement les formes de l’édifice religieux (Photos 1 et 1bis). La loge d’accueil du Sacré-Cœur a même été transformée en papeterie pour que les enfants puissent se fournir à moindre prix en cahiers et stylos. Saint-Andrew’s a fait installer des préfabriqués dans la cour de l’église, afin de multiplier les salles de classe (Photo 2).

Photos 1 et 1bis - L’église du Sacré-Cœur et son école pour réfugiés

Photos 1 et 1bis - L’église du Sacré-Cœur et son école pour réfugiés

Clichés J. Picard, 2009

Photo 2 - Salles de classe et préfabriqués dans la cour de l’église Saint-Andrew’s

Photo 2 - Salles de classe et préfabriqués dans la cour de l’église Saint-Andrew’s

Cliché : J. Picard, 2005

  • 12 « Tukul » désigne « petite hutte » au Soudan.

17L’African Hope Learning Center, géré quant à lui par les protestants de Maadi Community Church, a d’abord été hébergé dans une petite villa, puis, le nombre d’élèves augmentant (450 aujourd’hui), dans un immeuble de deux étages du quartier, loué dans son intégralité. À Zamalek, dans l’enceinte de l’église Saint-Joseph (gérée également par les Comboniens), du mobilier et des ordinateurs ont été rassemblés dans une petite pièce attenante à l’église afin que les adultes puissent se servir d’Internet, rédiger des documents ou y suivre des cours du soir (alphabétisation, informatique, anglais). Une aide à l’insertion professionnelle étant également proposée par ces Églises, l’ONGc Refuge Egypt a lancé dès la fin des années 1980 Tukul Crafts12, un projet basé sur le travail d’artisanat d’art (broderie, sérigraphie, vannerie). L’objectif est d’insister sur la revalorisation des compétences des réfugiés et sur le nécessaire développement de projets d’autosuffisance. Ainsi, au sein de la cour de la cathédrale All Saints, une boutique ouverte au public a été construite, au sein duquel sont commercialisés les objets confectionnés par des réfugiés soudanais ou éthiopiens (pochettes et trousses en tissu, peintures, cartes postales, statuettes, bijoux, paniers tressés, vêtements, etc.). Quant aux espaces dédiés aux cultes, il fut difficile d’agrandir les nefs traditionnelles préexistantes. Les cathédrales, églises et temples datant de l’époque coloniale étant suffisamment grands pour accueillir les nouveaux fidèles d’origine subsaharienne, ces travaux n’ont pas été obligatoires (Photo 3). Cependant, quelques cas originaux d’« empiètement » hors du lieu de culte peuvent tout de même être observés : à Maadi Community Church, les cultes se déroulent sur une grande esplanade, abritée par une tente semi-ouverte sur l’extérieur, et accolée au temple Saint-John The Baptist (Photo 4). Des ventilateurs, des guirlandes lumineuses, des projecteurs, une scène, une sono, un écran géant ont été installés ; des chaises en plastique blanc sont disposées et alignées au début de chaque culte, avant d’être empilées et rangées sur un côté, lorsque celui-ci est terminé.

Photo 3 - Messe catholique soudanaise à l’église du Sacré-Cœur, Sakakini

Photo 3 - Messe catholique soudanaise à l’église du Sacré-Cœur, Sakakini

Cliché : © J. Picard, 2010

18La reconfiguration des lieux de culte chrétien du Caire par la présence migrante est ainsi restée, dans un premier temps, discrète, parfois temporaire, perceptible à l’échelle microlocale et assez centrale dans l’espace de la capitale. Les anciennes églises missionnaires étant globalement localisées près du centre-ville moderne et dense, peu de place supplémentaire a pu être accordée aux activités de l’assistance religieuse et sociale. Une impression paradoxale de situation temporaire ou éphémère peut surgir lorsque l’on observe par exemple des préfabriqués dans la cour d’une église ; pourtant, l’ancrage de microterritoires africains y est devenu durable et de plus en plus dispersé au sein de l’espace urbain.

Photo 4 - Fin de culte sur l’esplanade jouxtant le temple Saint-John

Photo 4 - Fin de culte sur l’esplanade jouxtant le temple Saint-John

Cliché : J. Picard, 2010

Redéploiements vers les périphéries du Caire et paroisses en réseaux : les Églises à la recherche de nouveaux lieux

19Outre ces réaménagements microlocaux, d’autres recompositions territoriales sont progressivement apparues à l’échelle de la ville. La demande augmentant, et surtout, les quartiers d’installation des migrants se diversifiant au cours du temps (Sakakini a longtemps concentré la majorité des migrants soudanais), les Églises missionnaires et les ONGc se sont adaptées à la complexification de la répartition spatiale de ces groupes. Refuge Egypt, StARS et surtout l’Église du Sacré-Cœur ont été les premières à agir. Au plus près du quotidien des migrants, elles ont devancé les actions de l’État, du HCR ou de Caritas en prenant plusieurs initiatives décentralisatrices et en redéployant au cours de ces quinze dernières années certains de leurs services sociaux et spirituels. Les quartiers périphériques de migrants concernés sont principalement situés autour de Maadi, à Ain Shams, Zeitoun et à Arba’a wa Nus (Carte 2).

Carte 2 - Quartiers de migrants africains et fragmentations paroissiales

Carte 2 - Quartiers de migrants africains et fragmentations paroissiales

20Ce sont des quartiers récents, où les loyers sont moins élevés qu’au centre et où leur installation en groupe a permis un rejet moindre de la part des autres habitants. Ces services décentralisés consistent en l’ouverture d’une clinique, d’une école ou se matérialisent par le déplacement quotidien de prêtres ou de pasteurs en vue de célébrer un service religieux. Pour le père Aldo, appartenant à l’ordre des Trinitaires (ordre catholique d’origine française, implanté en Égypte depuis 2003), il s’agit de l’intention de l’Église de « recouper » les espaces abandonnés par l’État (Pliez, 2005). Notons ici que les logiques d’implantation des associations musulmanes (notamment les Frères musulmans), affiliées à des mosquées, sont les mêmes et qu’elles fournissent le même type de services sociaux aux populations précaires de divers quartiers de la capitale (Ben Néfissa, 2002 ; Bava, Barbary et Étienne, 2017) ; cependant, la population égyptienne reste privilégiée. Les territoires paroissiaux chrétiens, historiquement concentrés, se sont aujourd’hui étendus, dédoublés, réticularisés (Courcy, 1999). Ces recompositions territoriales correspondent à l’articulation souple des territoires des Églises à ceux des migrants, perçus comme population à secourir mais surtout comme communauté spirituelle à animer. En résulte un maillage de l’espace urbain original, partiel et parfois temporaire de la capitale.

  • 13 Le vote d’une nouvelle loi concernant la construction et la rénovation d’églises, en août 2016, a é (...)
  • 14 Entretien du 11 mars 2011, résidence des Missionnaires comboniens de Paris, à Issy-les-Moulineaux.

21Le cas de la congrégation des Comboniens est spécifique dans l’espace urbain cairote ; celle-ci est en effet anciennement ancrée entre l’église Saint-Joseph à Zamalek et l’église du Sacré-Cœur à Sakakini, plutôt centrales (Carte 1). Cependant, trois autres centres socioreligieux périphériques ont été ouverts durant les années 1990, afin de répondre à la demande migrante catholique dispersée : à Zeitoun, dans le « Grand Maadi » et à Arba’a wa Nus. Mais la question des lieux précis d’implantation s’est posée en amont. Rappelons que pour les chrétiens, il est théoriquement interdit en Égypte d’organiser des activités religieuses en dehors d’un lieu de culte officiel et que la construction de nouvelles églises est très contrôlée et limitée (accords des gouverneurs et de la sécurité nationale à obtenir, distances vis-à-vis des mosquées à respecter)13. Par ailleurs, les écoles ou centres de réfugiés établis dans de simples appartements privatifs peuvent être accusés par les habitants de perturber le calme de l’immeuble et du quartier ; les problèmes de voisinage, les plaintes et les déménagements forcés sont fréquents. Les Comboniens ont donc d’abord cherché à collaborer avec d’autres congrégations catholiques déjà implantées, disposant de leurs lieux propres dans les quartiers visés. Les lieux investis en périphérie appartiennent majoritairement à d’autres congrégations, qui se chargent en parallèle d’autres communautés, égyptiennes ou étrangères. À Zeitun, il s’agit de l’église latine des Salésiens, où des messes sont célébrées pour les Soudanais depuis 1995, et d’une villa tenue par les Sœurs canossiennes, où une petite école (moins d’une centaine d’élèves, de la maternelle au CP) et un centre social ont été créés pour les migrants soudanais en 2004. Les Pères salésiens se chargent des fidèles égyptiens et, une à deux fois par semaine, les Pères comboniens s’y déplacent pour célébrer la messe soudanaise. Dès 1994, les Comboniens sont aussi entrés en contact avec les Franciscains de Maadi pour se rapprocher du quartier limitrophe de Hadayek el Maadi, où vivent de nombreux Soudanais (Carte 2). La collaboration a été plus délicate à mettre en place : « Un Franciscain avait dit que ça faisait du bruit, que ça dérangeait les étrangers [sous-entendu les Occidentaux vivant dans le quartier]. Ils ont dit : ce n’est pas notre travail, nous ne pouvons pas tout faire », témoigne le père Joseph14. Les Comboniens ont finalement réussi à négocier la location de l’église de la Sainte-Famille avec les Franciscains (Carte 1) ; ils s’y déplacent chaque dimanche matin, pour célébrer la messe en arabe soudanais. Le Saint-Joseph’s Center for Basic Education a en plus été créé en 2001 à New Maadi, dans trois appartements ordinaires, loués à un Égyptien. Il accueille environ 200 élèves, de la maternelle jusqu’au lycée.

  • 15 Littéralement en arabe égyptien, « quatre et demi ».
  • 16 95 % des propriétaires qui louent aux Sud-Soudanais dans le quartier, seraient de confession copte (...)
  • 17 Entretien avec le père combonien Yann, d’origine italienne (21 mai 2010, Arba’a wa Nus).

22Enfin, depuis la fin des années 1990, le quartier populaire d’Arba’a wa Nus15 a été investi par les Comboniens, afin de se rapprocher de groupes soudanais plus tardivement arrivés. Ce quartier spontané (El Kadi, 1984), mitoyen de la cité planifiée de Medinat Nasr, n’existait pas dans les années 1970. Il a d’abord accueilli une population rurale de Haute-Égypte (Sa’idi), des ouvriers peu qualifiés (embauchés dans la construction d’immeubles) ainsi que des Soudanais du Sud (du Bahr el-Ghazal notamment ; principalement des Dinka, Nouba et Nuer) et du Darfour arrivés après la fin des années 1990. En 2000, le quartier n’était raccordé ni à l’eau ni à l’électricité (Le Houérou, 2007). 30 % de la population du quartier serait copte16 et celui-ci accueillait, autour de 2010, entre 300 et 450 familles soudanaises, dont 125 catholiques17. Une mosquée et une église copte y ont été construites tardivement.

  • 18 Conversation du 24 mai 2011, centre Sainte-Bakhita, Arba’a wa Nus.

23Les Comboniens trouvèrent à louer les premiers étages d’un immeuble en construction appartenant à une Égyptienne copte, pour y établir l’école Sainte-Bakhita en 2000. Cinq cents élèves, chrétiens et musulmans, y étaient dernièrement scolarisés, dans d’étroites salles de classe. Progressivement ont été instaurés des cours du soir, d’alphabétisation et d’anglais pour les adolescents et les adultes, un groupe de femmes, un petit centre de soin ainsi que des activités religieuses, malgré l’interdiction gouvernementale de prier en dehors d’un lieu de culte officiel. Ces dernières ont d’abord eu lieu dans un bâtiment voisin sans étages, où de grands pans de tissu rayé et coloré faisaient office de toit. Aucun signe extérieur ne symbolisait la fonction religieuse de ce bâtiment annexe. À l’intérieur, des peintures de la Vierge, de Sainte-Bakhita et de Jésus-Christ avaient été réalisées sur les murs bleus. Le catéchisme, les réunions de religieuses, les études bibliques, les baptêmes et la prière avaient lieu dans différentes pièces où le mobilier faisait défaut. À partir de 2004, la congrégation des Trinitaires prend temporairement le relais de la gestion de l’école Sainte-Bakhita ; les autorités font cesser les activités de prière à Arba’a wa Nus et celles-ci sont transférées dans la cathédrale copte catholique située à cinq kilomètres, à Medinat Nasr. Les Comboniens s’engagent alors à organiser et payer le transport (en microbus) d’un certain nombre de fidèles soudanais entre Arba’a wa Nus et le lieu de prière. En 2009, les Trinitaires se désistent (difficulté à apprendre la langue arabe, manque de moyens financiers et humains) ; la gestion de l’école est finalement reprise par un Soudanais protestant et le bâtiment qui servait aux activités religieuses est détruit en 2011, remplacé par un immeuble d’habitation de briques rouges, haut de sept étages. Au final, les Comboniens réinvestissent un autre immeuble voisin (même rue), dont les étages se multiplient également ; ils réussissent à sous-louer deux nouveaux appartements aux deux derniers étages et à les réaménager en lieux de prière, toujours malgré l’interdiction et la présence de murs porteurs au milieu de la salle de prière (Photos 5 et 5 bis). Les relations avec les Égyptiens catholiques de la cathédrale de Medinat Nasr s’étaient tendues, notamment après la révolution de janvier 2011 : « Le propriétaire demandait 36 000 LE par an [près de 1 800 euros]. Et puis il y avait la mosquée juste au coin… Soi-disant, les Soudanais laissaient l’église sale… Donc on n’est pas restés. Ici, c’est 1 200 par mois [60 euros] : 600 pour les deux nouveaux appartements […]. Chaque année, ça augmente de 5 %. […] Ce n’est pas une église… C’est une petite place pour prier, une maison de prière, ou pour d’autres activités. J’espère que ça va durer », se justifie le père Ghislain18. Les Comboniens y accueillent chaque dimanche une centaine de Soudanais catholiques.

24Les lieux chrétiens d’origine missionnaire du Caire ont donc connu des recompositions à différentes échelles, depuis les années 1980-1990 (transformation et utilisation de salles et de bâtiments annexes, agrandissements, extensions, nouveaux petits bâtiments ou installation de préfabriqués). Leurs formes et leurs fonctions ont d’abord évolué in situ, avant que leurs responsables n’initient des stratégies plus réticulaires en direction des périphéries de la capitale, où résident désormais de nombreux migrants d’origine subsaharienne. Cependant, au-delà de ces espaces chrétiens directement liés à l’ancienne présence missionnaire, l’installation durable des migrants au Caire est également observable à proximité de ces espaces, dans leur environnement proche, constituant aujourd’hui des productions urbaines originales, de véritables territoires de vie.

Photos 5 et 5bis - Aménagement d’une salle de prière au dernier étage d’un immeuble d’Arba’a wa Nus

Photos 5 et 5bis - Aménagement d’une salle de prière au dernier étage d’un immeuble d’Arba’a wa Nus

Clichés : J. Picard, 2011

Des lieux-ressources : dynamiques croisées, urbaines et identitaires

25À partir de ces lieux chrétiens de l’accueil, différentes dynamiques ont pu être constatées : des dynamiques urbaines, avec la recomposition de rues, d’îlots, de quartiers, en lien avec l’appropriation progressive, résidentielle, économique et sociale, de l’espace par les Subsahariens ; des dynamiques également identitaires, avec l’affirmation d’appartenances religieuses diverses et l’apparition de processus d’autonomisation, de petites Églises évangéliques africaines.

Sakakini et Maadi, deux centralités africaines chrétiennes

26Sakakini a été l’un des premiers quartiers d’accueil des réfugiés sud-soudanais au Caire, du fait de la présence et de l’engagement des Comboniens pour leur cause. Devenus repère dans la ville, les migrants ont pu dans un premier temps y louer des appartements à plusieurs. Puis, au cours des années 1990, quelques entrepreneurs soudanais ont établi leurs commerces ou établissements dans les deux ruelles jouxtant l’église du Sacré-Cœur : une épicerie tenue par un jeune musulman de Khartoum, un atelier de couture, un restaurant, un centre d’appels ont aujourd’hui pignon sur rue (Photo 6). Une des ruelles étroite et non goudronnée accueille d’ailleurs un marché extérieur journalier (fermé le vendredi), de 9 h jusque tard le soir, malgré l’absence d’éclairage. Les commerçants y disposent sur des tables bricolées avec des planches de bois, des vêtements, des pagnes, des chaussures, des produits cosmétiques, mèches de cheveux, des épices dans des sachets de plastique ou des fleurs d’hibiscus séchées dans des bocaux en verre, à destination d’une clientèle essentiellement soudanaise. Le toponyme de Souk Seta (« marché no 6 », du nom d’un marché réputé de Khartoum) a été attribué à ce lieu et il est désormais fréquenté par des Soudanais, chrétiens comme musulmans, y compris résidant hors du quartier. Il est devenu un lieu de sociabilités et de convivialités, où les femmes se font parfois coiffer, cuisinent à même le sol sur des réchauds, où les hommes veillent et discutent le soir et où les Égyptiens circulent ou s’arrêtent pour boire un café et fumer le narguilé à la terrasse du café égyptien de la rue. Enfin, un petit réseau de transport collectif a été organisé à partir de la ruelle du Souk Seta : chaque dimanche soir, deux microbus prennent en effet la direction d’Assouan et de l’embarcadère pour Wadi Halfa, afin de répondre à la demande de voyageurs, ayant pris l’habitude de circuler et/ou de commercer entre les deux Soudans et l’Égypte. Sans la présence catholique combonienne, cette centralité urbaine soudanaise n’aurait pu voir le jour. Elle est aujourd’hui un territoire investi au quotidien, habité, fréquenté et approprié par la majorité des migrants soudanais de la ville.

Photo 6 - Boutique soudanaise du Souk Seta

Photo 6 - Boutique soudanaise du Souk Seta

Cliché : J. Picard, 2009

  • 19 Par exemple, Maadi Community Church a ouvert en 2000 un service religieux réservé aux Soudanais ara (...)

27À Maadi, les processus d’installation diffèrent quelque peu mais il s’agit de la seconde centralité africaine de la capitale, connue de tous les habitants. La présence ancienne de colons européens, puis d’expatriés occidentaux et asiatiques, et donc de plusieurs édifices religieux chrétiens au sein de cet « îlot de verdure dans le désert » (Raafat, 1994), a attiré, dès la fin des années 1990, des Soudanais puis d’autres Africains, notamment protestants, à la recherche de lieux de prière19. Les loyers étant particulièrement élevés dans le quartier, les migrants ont élu résidence dans le quartier limitrophe plus populaire de Hadayek el Maadi puis de Maadi Arab et de New Maadi (fig. 6). L’urbanisation y est beaucoup moins planifiée, l’habitat plus haut, plus spontané et plus dense. Pour les activités de prière, les chrétiens font chaque semaine un ou plusieurs allers-retours, à pied, en vélo ou en métro, entre leur quartier de résidence et le « Vieux Maadi » (le Maadi historique). Pour certains, et notamment les femmes, ils y viennent également travailler quotidiennement, puisque les familles expatriées représentent aujourd’hui des niches d’emploi domestique privilégiées. Cependant, à Hadayek et autour de Maadi, des commerces et même des écoles ou des associations créées par et pour les migrants africains sont apparus depuis les années 2000 (initiatives bottom-up). Les commerces (épiceries, salons de coiffure, restaurants, centres d’appels/cafés Internet, magasins de vêtements…) sont plus nombreux et plus dispersés qu’à Sakakini et sont généralement tenus par des Soudanais ou des Nigérians. Les enseignes des boutiques (alphabet arabe ou latin) font parfois référence au pays d’origine des migrants ou au continent africain dans son ensemble. D’après ces observations et les entretiens réalisés, les trajectoires professionnelles des migrants ont donc pu évoluer à partir du « Grand Maadi », certains se convertissant aux métiers du commerce et d’autres s’engageant au service de leur communauté d’origine, à travers l’ouverture de divers centres sociaux.

28Au-delà des espaces stricts des églises du Caire, ce sont ainsi des territoires urbains ou des interstices urbains (des Égyptiens vivant aussi dans ces quartiers) qui sont appropriés ; la présence de ces églises anciennes a facilité la reterritorialisation et l’ancrage, y compris non-religieux, des migrants. Aujourd’hui, des églises plus récentes font leur apparition, fondées par les migrants eux-mêmes, en d’autres lieux de la capitale.

Mobilités religieuses africaines et multiplication des lieux chrétiens au Caire

  • 20 « Églises-filles », qui conservent le même nom que l’Église-mère pour plus de légitimité, mais avec (...)

29Les lieux de culte fréquentés par les migrants ne se limitent plus aux anciennes Églises missionnaires traditionnelles, catholiques, anglicanes ou protestantes. Depuis quelques années, ce sont notamment des Églises protestantes à tendance pentecôtiste, qui se sont multipliées, toujours de manière discrète, au Caire. Il s’agit principalement d’Églises de migrants (Fancello, 2006), c’est-à-dire fondées par les migrants eux-mêmes. Elles peuvent être des filiales d’une Église-mère existant dans le pays d’origine20 ou bien avoir été créées ex nihilo. Les pasteurs peuvent être des missionnaires africains, envoyés temporairement en Égypte, mais ils sont surtout issus de la communauté migrante. Jeunes (20-35 ans), généralement issus de familles catholiques, ils se sont convertis au protestantisme évangélique dans leur jeunesse avant d’immigrer, ou bien sur place, en Égypte. Ils ont déjà eu une expérience de leader religieux dans leur pays d’origine ou ont pu profiter de l’offre locale de formations religieuses. En effet, nombreux sont ceux (notamment Soudanais, mais aussi quelques Égyptiens) qui sont passés par le centre de formation et d’études bibliques fondé par les Américains de Maadi Community Church (plus de 150 étudiants sont inscrits chaque année au Petrescue Bible Institute, toujours actif aujourd’hui). Les formations payantes durent de quelques mois à deux ans, à l’issue desquelles des certifications de leader ou des diplômes de pasteur sont attribués. Les enseignants-formateurs proviennent des États-Unis, d’Australie ou du Canada, sans forcément qu’un réel réseau religieux transnational de formateurs ne soit institutionnalisé. En termes d’objectifs, ce centre vise l’autonomisation et la multiplication de « cellules » ou de daughter churches à travers l’Égypte.

  • 21 Cette figure de la migration a pu être établie suite aux observations et entretiens réalisés dans l (...)
  • 22 Entretiens du 2 décembre 2009 et du 13 juin 2010, cour de Maadi Evangelical Church, Maadi.
  • 23 « Le géosymbole, expression de la culture et de la mémoire d’un peuple, peut se définir comme un li (...)
  • 24 Entretien du 2 décembre 2009, cour de Maadi Evangelical Church, Maadi.

30Ces migrants-pasteurs21 (Bava et Picard, 2010) peuvent aussi n’avoir suivi aucune formation religieuse préalable et s’être autoproclamés pasteurs, à la suite de rêves, de visions ou de miracles (guérisons, obtention d’un emploi ou de papiers). Patrice, footballeur professionnel camerounais, bloqué au Caire depuis 2006, a abandonné ses projets sportifs pour fonder son Église : « J’ai voulu me concentrer sur les réunions de prières, rassembler les Africains autour du Christ. […] Le but était de rassembler un maximum de personnes autour de la foi. Elle se vit partout, quel que soit l’endroit où nous nous trouvons. La voie du football s’est avérée en fait celle du Seigneur. […] Et les occasions, c’est le Seigneur qui les crée22. » Mobilités religieuses et professionnelles se mêlent ainsi parfois et l’apparition de vocations religieuses peut être corrélée au sentiment croissant d’attente et de blocage que vivent les migrants africains. La mobilité religieuse peut ici être considérée comme une ressource, comme un des autres leviers d’ancrage territorial des migrants au Caire (Chivallon, 2000). D’autant plus que celle-ci, dans le cas des migrants-pasteurs comme dans celui des fidèles, s’accompagne d’une appropriation symbolique ou physique de lieux, notamment de pèlerinage, ou de géosymboles23 bibliques égyptiens. Les migrants les évoquent ainsi de manière récurrente dans leurs récits, leurs discours ou les visitent lorsqu’ils en ont la possibilité. Il s’agit de l’église Abu Serga du Vieux Caire, qui aurait accueilli la Sainte Famille en exil ; de la montagne du Moqqatam, à l’est de la ville, où Moïse aurait reçu une partie des Tables de la loi et où Jésus aurait séjourné ; du mont Moïse et du monastère Sainte-Catherine, dans le désert du Sinaï, où Moïse aurait reçu le Décalogue ainsi que l’ordre d’aller libérer les Hébreux de l’esclavage et de les conduire en Terre promise… Des baptêmes de migrants adultes sont même réalisés dans les eaux du Nil, près de Maadi, à l’endroit même où aurait été retrouvée en 1976 une bible, flottant ouverte au chapitre d’Isaïe. En d’autres termes, une resymbolisation religieuse des parcours, de la ville et du pays d’accueil dans son ensemble est réalisée par les migrants, leur permettant ainsi de mieux vivre l’attente et de territorialiser une part de leurs appartenances identitaires. Pour certains croyants, leur présence en Égypte ne relève plus du hasard ou de la malchance mais bien d’une décision divine et d’un parcours a posteriori porteur de sens. « Il y a quelque chose de spirituel ici [...]. L’Égypte a une histoire. Les Africains abondent ici et ce n’est pas un hasard. [...] Une force attire ici. C’est biblique. Une prophétie est en train de s’accomplir », explique Patrice24.

  • 25 Il est difficile d’établir précisément leur nombre au Caire, du fait de leur statut informel et pré (...)
  • 26 Les coptes protestants sont aussi appelés « coptes évangéliques » en Égypte.
  • 27 Ce cas de figure se retrouve parmi huit des Églises africaines étudiées. Maadi Evangelical Church a (...)

31Qu’en est-il alors concrètement des lieux de prière investis quotidiennement par ces nouvelles Églises africaines indépendantes25 ? Il s’agit parfois de simples appartements, sous-loués à des Égyptiens dans les quartiers de résidence des migrants, ou encore de locaux d’associations ou d’écoles africaines situés en rez-de-chaussée, qui disposent de plusieurs pièces et qui peuvent être libérés le soir ou le week-end. Cependant, les responsables religieux africains ont également investi d’autres lieux chrétiens préexistants de la ville : il s’agit d’un système de partage ou de sous-location d’Églises coptes évangéliques26. Au centre-ville, à Maadi ou à Ain Shams, certaines d’entre elles ont accepté de négocier avec des Églises africaines27. Les groupes africains occupent ainsi une, deux voire trois fois par semaine, leurs bâtiments, y célèbrent leur culte ou organisent des réunions, sans craindre d’être repérés ou arrêtés. Plusieurs Églises africaines se succèdent même parfois à l’intérieur de ces Églises coptes. Elles ont la possibilité d’apporter et d’installer temporairement leurs décors, leurs instruments de musique et leurs banderoles. L’entente est souvent cordiale et la visibilité des coptes évangéliques, en manque de reconnaissance dans le pays, n’en est devenue que plus grande. Les bâtiments sont de formes diverses ; ils ne ressemblent pas tous forcément à des églises traditionnelles et les salles prêtées sont parfois trop étroites pour accueillir tous les fidèles africains (fig. 9).

Photo 7 - Fidèles érythréens contraints de prier à l’extérieur de la salle de culte, à Isa’af

Photo 7 - Fidèles érythréens contraints de prier à l’extérieur de la salle de culte, à Isa’af

Cliché : J. Picard, 2010

32Là encore, l’histoire chrétienne du Caire a facilité l’ancrage de ces nouvelles Églises de migrants ; plus que de multiplication et de dispersion de lieux chrétiens dans la capitale, il s’agit ici de la superposition de territoires empreints de christianisme, plus ou moins anciens, revitalisant les mémoires chrétiennes de la ville (Halbwachs, 2008) et facilitant l’appropriation de territoires par les étrangers africains, y compris protestants.

Conclusion

33Les lieux investis par les migrants africains au Caire ne peuvent être assimilés aujourd’hui à de simples lieux de passage ou de transit. Des lieux d’ancrage aux processus de territorialisation, la durée d’installation (et de blocage) des migrants a joué un rôle important. L’impasse institutionnelle et migratoire formée depuis le tournant des années 2000 pourrait laisser penser à des phénomènes d’installation forcée, contrainte, subie. Cependant, en tant qu’acteurs de leurs parcours (migratoire, identitaire), les réfugiés, demandeurs d’asile ou autres migrants d’origine subsaharienne au Caire ont su négocier leur place dans l’espace urbain et produire leurs propres territoires.

34Cette négociation s’est effectuée à partir de lieux chrétiens et notamment à partir d’Églises missionnaires, reconverties dans l’assistance et l’accueil des migrants. Ces lieux de culte anciens, concentrés entre le centre-ville moderne (Caire khédivial, Zamalek), Sakakini et Maadi, ont pris le relais de l’État, en fondant leurs propres ONGc et en établissant des partenariats plus ou moins formels avec le HCR. De microréaménagements et agrandissements ont d’abord été réalisés in situ, les bâtiments-églises devenant des repères urbains, sociaux et spirituels essentiels pour les migrants. Puis, l’éclatement et la dispersion des quartiers de migrants dans les périphéries de la capitale ont conduit les responsables religieux et des ONGc à s’adapter à cette nouvelle géographie de la demande. La réticularisation des paroisses s’est accompagnée de la recherche et de la négociation de nouveaux lieux d’accueil, parfois informels. Plus particulièrement à partir de l’église du Sacré-Cœur de Sakakini et de quelques lieux-ressources situés à Maadi, les migrants ont réussi à construire de véritables centralités territoriales, en y installant leurs logements, leurs emplois, leurs commerces, leurs associations, leurs lieux de loisirs, leurs réseaux de transport et ainsi accroître leur visibilité dans la ville. Des recompositions urbaines discrètes mais durables ont donc été réalisées à partir des anciens lieux missionnaires chrétiens de la capitale.

35Outre ces transformations urbaines, des dynamiques et reformulations identitaires originales ont pu être observées : le succès transnational du protestantisme évangélique (à tendance pentecôtiste notamment) est en effet parvenu jusqu’en Égypte, véhiculé par les communautés expatriées nord-américaines, les coptes évangéliques mais aussi plus récemment par les migrants africains. L’offre de formation religieuse proposée par Maadi Community Church a encouragé de nombreux migrants à devenir leaders ou pasteurs et à (re)trouver une vocation, du sens à leur présence en Égypte. La foi des fidèles en général s’est intensifiée et ces derniers se sont aussi appropriés symboliquement différents lieux bibliques du territoire, défiant l’aspect fataliste de leur blocage en Égypte. La multiplication et l’autonomisation d’Églises de migrants dans la ville se traduisent aujourd’hui par des systèmes inédits de négociation et de partage de lieux de culte avec les coptes évangéliques.

36Les lieux cultuels chrétiens anciens du Caire (bibliques, coptes et missionnaires) – plus nombreux que dans d’autres pays du Machrek ou du Maghreb – représentent donc bien un prisme d’observation et d’analyse significatif et révélateur, afin d’étudier les processus de (re)territorialisation ainsi que la révision des appartenances identitaires des migrants, durablement installés en Égypte.

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Notes

1 Voir les chiffres officiels du HCR-Egypt, juin 2016, http://www.refworld.org/docid/57a031314.html.

2 Très majoritairement des deux Soudans, d’Éthiopie, de Somalie, d’Érythrée (près de 95 % des migrants subsahariens sont originaires d’Afrique de l’Est), mais aussi plus minoritairement de République démocratique du Congo, du Cameroun, de Côte d’Ivoire, du Nigeria, etc.

3 À propos de la stigmatisation des Saïdis ou des Nubiens au Caire, migrants internes originaires de Haute-Égypte, à la peau plus foncée, voir Miller, 2000.

4 Au sujet des groupes chrétiens en Égypte, les chiffres varient d’une source à l’autre ; le Pew Research Center (2010) estime que sur près de 4,3 millions de chrétiens recensés en Égypte (5,3 % de la population), les coptes orthodoxes sont les plus nombreux (3,8 millions), devant les coptes protestants (290 000), puis les coptes catholiques (140 000). Les missionnaires protestants européens et américains du xixe siècle sont à l’origine de cette scission au sein de la communauté copte non orthodoxe. Les autres chrétiens d’Égypte, non coptes, dont les Églises missionnaires font partie (anglicans, catholiques latins ou orientaux, presbytériens, etc.), sont les plus minoritaires, puisqu’ils représenteraient moins de 1 000 personnes (http://www.pewforum.org/interactives/global-christianity/#/Egypt,ALL). Par ailleurs, rares sont les Églises coptes engagées dans la mission d’accueil des migrants.

5 Ces résultats sont issus de notre travail de thèse de doctorat en géographie (Picard, 2013), portant sur les processus de territorialisation des migrants africains chrétiens au Caire, pour lequel une démarche essentiellement empirique et une méthode qualitative ont été employées. De nombreuses observations et des parcours commentés ont été réalisés dans différents quartiers du Caire, habités ou fréquentés par des migrants (rencontrés le plus souvent par l’intermédiaire des acteurs de l’assistance). Une quarantaine d’entretiens semi-directifs ont été menés et approfondis (dès 2005 et jusqu’en 2011) avec des migrants africains de différentes nationalités (anglophones et francophones) (Sud-Soudanais, Éthiopiens, Érythréens, Camerounais, Congolais de RDC, Ghanéens, Nigérians...), en majorité de confession chrétienne. Il s’agissait de retracer les parcours, à la fois migratoires, urbains et religieux des personnes interrogées. Afin de compléter cette approche, d’autres entretiens ont également été menés avec des responsables religieux, des acteurs de l’assistance et des employés du HCR en Égypte.

6 CRS est la branche états-unienne de Caritas International.

7 À la fin du xixe siècle, un Soudanais du nom de Muhammad Ahmed Ibn Abdallah prend le titre de Mahdi (« celui qui est guidé »), et avec ses fidèles, réussit à reprendre le contrôle de Khartoum et à écraser les Britanniques. La Mahdiyya désigne cette période de rejet de l’occupant britannique et de mise en place d’un État théocratique. L’armée anglo-égyptienne finit par vaincre l’insurrection mahdiste en 1899 et instaure le Soudan anglo-égyptien.

8 Dès la capitale soudanaise, les migrants avaient connaissance de l’existence de ce quartier et de l’église du Sacré-Cœur. Plutôt que « Le Caire », ils indiquaient d’ailleurs cette direction aux microbus (Pliez, 2005).

9 Maadi, réputé comme un quartier vert et tranquille, se situe au sud de la ville, en bordure du Nil (fig. 1) ; il accueille de nombreuses familles expatriées ainsi qu’une partie de la bourgeoisie égyptienne.

10 Les migrants de confession musulmane se mêlent généralement aux Égyptiens dans les mosquées de leur quartier.

11 Autour de 2005-2007, de nombreux Soudanais, Érythréens et Ivoiriens notamment ont émigré en Israël en traversant le Sinaï par voie terrestre. Cependant les obstacles au passage se sont rapidement multipliés (agressions, prises d’otages et trafics dans le Sinaï, politique de fermeture des frontières par Israël). Voir Anteby-Yemini, 2009.

12 « Tukul » désigne « petite hutte » au Soudan.

13 Le vote d’une nouvelle loi concernant la construction et la rénovation d’églises, en août 2016, a été critiqué par les coptes d’Égypte, déplorant le fait que l’État n’ait pas opté pour une loi unique pour les conditions de construction de l’ensemble des lieux de culte (les mesures restant moins restrictives pour les mosquées). L’article 2 stipule également que la taille d’une église doit être proportionnelle au nombre de chrétiens de la localité concernée ; les statistiques religieuses étant inexistantes, les coptes s’estiment d’autant plus lésés et menacés.

14 Entretien du 11 mars 2011, résidence des Missionnaires comboniens de Paris, à Issy-les-Moulineaux.

15 Littéralement en arabe égyptien, « quatre et demi ».

16 95 % des propriétaires qui louent aux Sud-Soudanais dans le quartier, seraient de confession copte (Le Houérou, 2007). Les stratégies résidentielles et locatives sont donc souvent dictées, comme dans d’autres quartiers, par une appartenance religieuse commune.

17 Entretien avec le père combonien Yann, d’origine italienne (21 mai 2010, Arba’a wa Nus).

18 Conversation du 24 mai 2011, centre Sainte-Bakhita, Arba’a wa Nus.

19 Par exemple, Maadi Community Church a ouvert en 2000 un service religieux réservé aux Soudanais arabophones, le dimanche matin, puis à partir de 2005, le service anglophone Africa Live, le vendredi après-midi.

20 « Églises-filles », qui conservent le même nom que l’Église-mère pour plus de légitimité, mais avec qui les liens (hiérarchiques, financiers, idéologiques...) ne sont pas forcément entretenus. La Redeemed Christian Church of God est une Église d’origine nigériane qui possède, entre autres, une filiale en Égypte. Le rattachement s’est cependant effectué a posteriori, après qu’un groupe de migrants nigérians du Caire se soit organisé en Église.

21 Cette figure de la migration a pu être établie suite aux observations et entretiens réalisés dans le cadre de nos recherches au Caire. Parmi notre échantillon, près d’une dizaine de migrants sur quarante se trouvait dans cette situation de reconversion « professionnelle » en 2011.

22 Entretiens du 2 décembre 2009 et du 13 juin 2010, cour de Maadi Evangelical Church, Maadi.

23 « Le géosymbole, expression de la culture et de la mémoire d’un peuple, peut se définir comme un lieu, un itinéraire, une construction, une étendue qui, pour des raisons religieuses, politiques ou culturelles prend aux yeux de certains peuples et groupes ethniques, une dimension symbolique qui les ancre dans une identité héritée » (Bonnemaison, 1996). Porteur d’identité, le géosymbole exprime la synergie entre un mythe et ses lieux.

24 Entretien du 2 décembre 2009, cour de Maadi Evangelical Church, Maadi.

25 Il est difficile d’établir précisément leur nombre au Caire, du fait de leur statut informel et précaire (certaines ne perdurent pas et disparaissent faute de fidèles, de lieu de réunion ou suite à des tensions internes, tandis que d’autres sont créées et réussissent à se stabiliser). Leur visibilité est d’autant plus limitée lorsqu’il s’agit d’Églises « de maison ». Rares sont les démarches effectuées auprès de l’Evangelical Fellowship of Egypt, institution officielle censée connaître et enregistrer l’ensemble des Églises protestantes d’Égypte. Une dizaine d’Églises protestantes autonomes africaines ont été étudiées dans le cadre de nos travaux mais il en existe sans doute davantage, sans compter celles fréquentées par d’autres communautés, par exemple originaires de Corée du Sud.

26 Les coptes protestants sont aussi appelés « coptes évangéliques » en Égypte.

27 Ce cas de figure se retrouve parmi huit des Églises africaines étudiées. Maadi Evangelical Church accueille ainsi chaque semaine à tour de rôle, un groupe égyptien, un groupe nigérian, un groupe congolais, un groupe camerounais et un groupe coréen. L’Independant Baptist Church, près de la gare Ramsès, accueille également régulièrement un groupe congolais puis un groupe soudanais au sein de ses bâtiments.

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Table des illustrations

Titre Carte 1 - Reconversion des anciennes Églises missionaires du Caire
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/7820/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 56k
Titre Photos 1 et 1bis - L’église du Sacré-Cœur et son école pour réfugiés
Crédits Clichés J. Picard, 2009
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/7820/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 84k
Titre Photo 2 - Salles de classe et préfabriqués dans la cour de l’église Saint-Andrew’s
Crédits Cliché : J. Picard, 2005
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/7820/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 24k
Titre Photo 3 - Messe catholique soudanaise à l’église du Sacré-Cœur, Sakakini
Crédits Cliché : © J. Picard, 2010
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/7820/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 668k
Titre Photo 4 - Fin de culte sur l’esplanade jouxtant le temple Saint-John
Crédits Cliché : J. Picard, 2010
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/7820/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 712k
Titre Carte 2 - Quartiers de migrants africains et fragmentations paroissiales
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/7820/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 456k
Titre Photos 5 et 5bis - Aménagement d’une salle de prière au dernier étage d’un immeuble d’Arba’a wa Nus
Crédits Clichés : J. Picard, 2011
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/7820/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 312k
Titre Photo 6 - Boutique soudanaise du Souk Seta
Crédits Cliché : J. Picard, 2009
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/7820/img-8.jpg
Fichier image/jpeg, 820k
Titre Photo 7 - Fidèles érythréens contraints de prier à l’extérieur de la salle de culte, à Isa’af
Crédits Cliché : J. Picard, 2010
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/7820/img-9.jpg
Fichier image/jpeg, 839k
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Pour citer cet article

Référence papier

Julie Picard, « Du lieu de passage au territoire d’ancrage : les Églises du Caire et les migrants africains chrétiens »Les Cahiers d’Outre-Mer, 274 | 2016, 133-160.

Référence électronique

Julie Picard, « Du lieu de passage au territoire d’ancrage : les Églises du Caire et les migrants africains chrétiens »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 274 | Juillet-Décembre, mis en ligne le 01 juillet 2019, consulté le 19 avril 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/7820 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.7820

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Auteur

Julie Picard

MCF en géographie à l’ESPE d’Aquitaine, UMR Passages (5319), mail : julie.picard@u-bordeaux.fr

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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