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Noucher Matthieu et Polidori Laurent (dir.), Atlas critique de la Guyane

Paris, CNRS Éditions
François Bart
p. 581-583
Référence(s) :

Noucher Matthieu et Polidori Laurent (dir.), 2020. Atlas critique de la Guyane. Paris, CNRS Éditions, 335 p.

Texte intégral

1C’est un gros ouvrage (331 pages), qui porte sur un vaste territoire au peuplement modeste (262 381 habitants en 2018), mais en croissance rapide, et foncièrement original. Riche en cartes, en illustrations et en texte, il prend le parti, évoqué dès l’introduction, d’une approche « critique » d’un « territoire rebelle aux méthodes classiques de la cartographie » (p. 5). Le dessein de l’ouvrage est d’emblée précisé : « L’enjeu de cet atlas critique de la Guyane est (alors) d’identifier et de déconstruire les représentations cartographiques dominantes, mais aussi de tenter de les compléter » (p. 5) et de dénoncer des « mythes cartographiques entretenus depuis des décennies » (p. 5). On comprend dès les premières pages l’importance des réflexions méthodologiques, concernant essentiellement la cartographie ; il s’agit de proposer une méthodologie originale (donc critique de ce qui a été fait précédemment) adaptée à un territoire très singulier : « offrir une vision plurielle de la Guyane qui permette de déconstruire les représentations dominantes tout en stimulant une analyse critique du processus de production cartographique » (p. 6), tel est le sens premier de la démarche.

2Cette tâche ambitieuse a été dirigée par deux chercheurs, Matthieu Noucher (UMR Passages, Bordeaux) et Laurent Polidori (CNAM-UMR Cesbio, Toulouse) qui ont constitué une équipe de plus de 80 contributeurs, formant un « collectif d’auteurs qui, par la diversité de leurs trajectoires personnelles et de leur relation à la Guyane, offre une lecture plurielle du territoire » (p. 6), pilotés par un comité scientifique, composé essentiellement de géographes (Xavier Amelot, Béatrice Collignon, Thierry Nicolas…). Le travail accompli, pluridisciplinaire, est ainsi de grande envergure.

3L’atlas est « organisé autour des grandes opérations de la fabrique cartographique » (p. 6) : après une introduction, des aperçus historique et géographique, on dénombre douze chapitres qui, tous, ont un titre fait d’un verbe à l’infinitif, « afin de penser les cartes en acte » (p. 6) : confiner, délimiter, nommer, mesurer, détecter, collecter, figer, relier, révéler, gouverner, imaginer, oublier… Si la logique d’action ainsi affichée n’apparaît pas nécessairement d’emblée évidente, d’autant plus qu’elle débouche sur une conclusion intitulée « Pour ne pas conclure » (p. 318), elle permet de poser de vrais problèmes de réalisation cartographique et d’analyse géographique, éclairés par un travail très important de recherche bibliographique, de contextualisation historique et politique, de sélection de documents inédits.

4Tout cela aboutit à un travail d’une grande richesse, d’une originalité marquée, foisonnant de documents inédits, d’idées nouvelles, de cartes stimulantes ; il est impossible ici de faire l’inventaire des nombreux points forts de ce livre, que ce soit en termes de production cartographique, de réflexion sur les cartes, d’analyse géographique. La vigueur des critiques adressées à des travaux antérieurs évite en général l’écueil du règlement de compte scientifique car elles sont solidement argumentées, sans nécessairement emporter une adhésion systématique.

5On se contentera ici de signaler quelques aspects particulièrement stimulants :

  • Le problème des frontières (p. 32-61), analysées comme étant mobiles, contestées (en particulier avec le Surinam et le Brésil), diluées, ou vides. « L’édification conceptuelle amérindienne de l’espace ne repose pas sur des marqueurs physiques » (…), le vide constituant alors la frontière (p. 38) ;

  • La question difficile des toponymes (p. 62-85), les toponymes autochtones étant souvent absents des « cartes institutionnelles » ;

  • La topographie et ses nombreuses incertitudes et approximations ;

  • Une forêt toute en nuances (p. 114-115) : « multitude d’ambiances et de nuances au sein de cet océan chlorophyllien » (p. 114) ;

  • L’impossible mesure du trait de côte du littoral « le plus instable au monde » (p. 168-173) ;

  • La cartographie de l’orpaillage, qui « ne se donne pas facilement à voir » (p. 220-241) ; l’idée de contester les activités extractivistes par les cartes (p. 230-231) « La cartographie est (…) devenue progressivement un instrument de contestation sociale et de justice socio-spatiale » ;

  • Les oubliés de la cartographie : les quartiers informels de Saint-Laurent du Maroni (p. 304-305).

6Ces pages foisonnantes et extraordinairement stimulantes, de chapitre en chapitre, abordent des thématiques très variées, toutes en lien étroit avec la carte : les frontières, la forêt, les utopies, l’histoire, les langues, le littoral, le foncier, les mobilités, la biodiversité, l’histoire, les hommes de l’histoire de la cartographie guyanaise (9 notices biographiques p. 152-164), les mythes (monts Tumuc-Hamac p. 272), etc. L’écriture est agréable, les illustrations nombreuses et de qualité. De ci de là, néanmoins, on se heurte à de menues difficultés : des cartes sans légende (p. 75), ou peu lisibles à cause de leur format (p. 227), quelques tentations, isolées, de jargon (« la frontièrité » p. 33), des pages moins convaincantes sur les mobilités (chapitre 8).

7À tout cela il convient d’ajouter d’autres aspects significatifs :

  • Une telle approche critique repose nécessairement sur une solide bibliographie. Le volume en recèle une (structurée par chapitres) de quatre pages contenant plus de 300 références ; on peut néanmoins regretter qu’elle ne fasse pas apparaître plus clairement des travaux antérieurs marquants : l’Atlas de la Guyane de Guy Lasserre (1979) aurait mérité une place plus importante, plus visible, à la fois dans la bibliographie et dans l’analyse de l’évolution de la cartographie de la Guyane. Bref, une hiérarchisation des références aurait été très utile ;

  • La conclusion « pour ne pas conclure » (p. 318-323) est de Christine Chivallon et Christiane Taubira ; la première évoque « la Guyane comme une complétude du monde in-cartographiable » (p. 320) ; la deuxième écrit : « Dans les années 2000, la Guyane passera de 91 000 km2 de superficie établie depuis presque toujours (…) à 84 000 km2 dans les documents officiels (…) sans que personne ne fournisse publiquement de justifications ». On reste un peu sur sa faim après tant de richesse d’analyse critique. Les directeurs de l’ouvrage, dans leur « retour sur une aventure collective » (p. 318-319) disent souhaiter « déplier les cartes », « interroger les cartes », « détourner les cartes », voire « élargir les cartes » pour « faire des cartes -de toutes les formes de cartes- des armes critiques et de contre-pouvoir ». Est-ce à dire qu’il est trop tôt, voire impossible de conclure ?

8En tous cas, ma conclusion est que je ne peux que vivement conseiller cette somme. Les pages de la fin de ce gros volume me confirment dans l’idée que ce livre est une référence majeure non seulement pour tous ceux qui s’intéressent à la Guyane, mais aussi qui sont concernés par les enjeux de la cartographie dans le monde contemporain.

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Pour citer cet article

Référence papier

François Bart, « Noucher Matthieu et Polidori Laurent (dir.), Atlas critique de la Guyane »Les Cahiers d’Outre-Mer, 286 | 2022, 581-583.

Référence électronique

François Bart, « Noucher Matthieu et Polidori Laurent (dir.), Atlas critique de la Guyane »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 286 | Juillet-Décembre, mis en ligne le 27 mars 2023, consulté le 29 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/14346 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.14346

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Auteur

François Bart

Professeur de géographie, chercheur associé Les Afriques dans le Monde.

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