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De l’usage du droit dans les résistances paysannes au Chili

Chloé Nicolas-Artero
p. 53-85

Résumés

Cet article propose de décrire les spécificités des luttes paysannes pour l’eau depuis l’étude des organisations d’usagers de l’eau et des communautés agricoles. À partir d’une ethnographie menée dans la vallée semi-aride d’Elqui et la réalisation d’entretiens, il identifie les enjeux des résistances et les répertoires d’action collective de deux organisations paysannes. Il montre comment la spécificité du droit chilien, son usage et les rapports de classes, orientent les répertoires d’actions collectives et les enjeux environnementaux et les éloignent de ceux portés par les mouvements sociaux pour l’eau.

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Texte intégral

Remerciement au CR2, ANID/FONDAP/1511009.

Introduction

1Le 25 octobre 2020, un an après la révolte chilienne du printemps 2019 qui aboutit à l’organisation d’un referendum sur le changement constitutionnel, 78 % des électeurs votèrent en faveur de celui-ci. Promulgué en 1980, sous la dictature d’Augusto Pinochet, ce texte, fondateur de l’architecture néolibérale de l’État, est encore en vigueur aujourd’hui. Une des spécificités de cette Constitution réside dans la reconnaissance, par l’article 19 paragraphe 2, de la propriété privée sur les eaux. Ce principe fait l’objet de vifs débats aujourd’hui puisqu’une grande partie des agriculteurs et des habitants de milieu rural subissent des situations de pénurie d’eau. Le Code de l’eau de 1981, également en vigueur aujourd’hui, permet le libre transfert marchand des droits d’eau et limite l’intervention de l’État dans leur réallocation pour répondre aux besoins humains. Ces deux textes ont produit une forte inégalité dans la tenure des droits d’eau puisque 1 % des usagers détient 99 % des titres initialement concédés par l’État (Correa-Parra et al. 2020).

2Depuis les années 2010, de nombreuses organisations sociales se mobilisent face aux injustices hydriques et contestent la marchandisation de l’eau associée au modèle de développement extractiviste (Bolados et al. 2018 ; Svampa 2017). Les actes d’appropriations ou de pollutions abusives par les grandes entreprises minières, agricoles, ou par les industries, ont fait l’objet de vives critiques. Dès 2013, des collectifs et organisations locales se sont structurés au niveau national autour de la Coordinadora por el agua y la vida. Celle-ci organise chaque année, à l’occasion de la journée mondiale de l’eau, un carnaval et une assemblée générale afin de construire une liste de revendications communes. De nouveaux mouvements sociaux pour l’eau sont apparus depuis, comme le Movimiento por el Agua y los Territorios. En 2019, celui-ci a initié une campagne nationale pour mettre en place des Cabildos por el agua dans plusieurs communes du pays. Ces réunions publiques villageoises visaient à identifier les acteurs qui usurpent l’eau au niveau local et proposer les jalons d’une gestion communautaire de l’eau. En même temps, le Movimiento de Defensa del Agua, la Tierra y la Protección del Medioambiente (MODATIMA) formé à Petorca en 2010, a progressivement pris de l’ampleur. Son porte-parole, Rodrigo Mundaca, est aujourd’hui devenu la figure nationale et internationale de la lutte contre la marchandisation de l’eau au Chili. La Fondation Danièle Mitterrand lui a notamment décerné son prix en 2018. Cette organisation se caractérise par sa proximité aux réalités du Chili rural. Elle œuvre pour la défense des droits des paysans, des travailleurs et des habitants des milieux ruraux affectés par la pénurie d’eau produite par l’expansion des monocultures d’avocat.

  • 1  Ces deux types d’organisation n’apparaissent jamais dans la liste des organisations constitutrices (...)
  • 2  Parcelle de culture sèche située sur des terres arides non irriguées.

3L’ensemble de ces mouvements sociaux pour l’eau réunissent des organisations et des collectifs formés à partir de conflits localisés. Au-delà de la critique de la marchandisation de l’eau et de la demande de sa reconnaissance comme un bien commun, les revendications exigent une protection des économies paysannes, des modes de vie ruraux et des écosystèmes. Néanmoins, l’absence d’organisation d’usagers de l’eau et de Communauté agricole dans ces mobilisations sociales surprend, au regard de leur présence dans les autres pays du continent, notamment dans la région andine (Arroyo et Boelens 2013)1. Les premières constituent des organisations locales regroupant l’ensemble des personnes qui utilisent quotidiennement les eaux de surface. Les Communautés d’eau, les Associations de canalistes ou les Conseils de surveillance sont chargés de leur partage et distribution quotidienne entre les titulaires de droits d’eau. Elles sont donc composées d’ayants droit qui se répartissent les eaux à travers un réseau dense de canaux à des fins agricoles. Elles se situent dans les régions méditerranéenne ou semi-aride du pays où des systèmes d’irrigation ont été créés depuis la période coloniale. Les Conseils de surveillance distribuent l’eau du cours d’eau principal vers les canaux primaires et les Associations de Canalistes, des canaux primaires aux canaux secondaires. Enfin, les membres des communautés d’eau se répartissent les ressources circulant dans un canal par la mise en place de tours d’eau destinés à arroser leurs terres ou remplir leurs réservoirs. Les Communautés agricoles, quant à elles, sont formées par les propriétaires fonciers d’une vallée, qui détiennent, collectivement, les terres non irriguées situées en haute montagne où naissent les eaux (Castro 1997 ; Livenais et al. 2003). Leurs modes d’existence agropastoraux subissent une forte pression depuis l’exploitation de ces terres de secano2 par les entreprises agricoles à l’aide de nouvelles techniques de puisage, de pompage et d’irrigation (Gallardo Fernández 1998).

4Dans les vallées septentrionales semi-arides, la structure agraire se caractérise, depuis la période coloniale, par la présence de grandes propriétés foncières, des fundos, au côté de nombreux petits propriétaires, minifundistas, détenant entre 1 à 5 hectares de terres (Livenais et al. 2003). À la suite des réformes agraires (1964, 1969 et 1970), une partie des grandes propriétés foncières a été expropriée et redistribuée aux anciens travailleurs agricoles sous forme de parcelles auxquelles étaient associés des droits d’eau. La contre-réforme agraire menée à la suite du coup d’État militaire (1973) est en partie revenue sur ces expropriations en réallouant aux anciens propriétaires une partie des terres ou en réduisant le pourcentage des terres expropriées des fundos. Entre 1973 et 1978, à l’échelle nationale, le processus d’assignation a abouti à 28,36 % des terres rendues aux anciens propriétaires, 33,08 % affectées sous forme de parcelle aux paysans, 6,94 % octroyées à d’autres institutions et 31,62 % des terres sont restées entre les mains de la Corporacion de Reforma Agraria. Elles ont été vendues aux enchères les années suivantes (Bengoa 1983 : 43). La politique agricole qui accompagne cette contre-réforme octroie de nombreux crédits aux bénéficiaires ainsi qu’aux minifundistes afin de techniciser et mécaniser leur production et l’orienter vers les marchés internationaux. Les disparités d’accès à la formation pour moderniser les techniques agricoles, les tourments de l’économie dans les années 1980 et la concurrence ont conduit plusieurs petits agriculteurs, ayant choisi d’exporter leur produit, à la faillite (Kay 1996). D’autres ont su développer des stratégies productives à temps pour maintenir leurs productions. Ces petits producteurs agricoles font vivre aujourd’hui une agriculture paysanne, au côté d’anciens paysans reconvertis, qui ont maintenu des potagers pour leur subsistance. Dans les régions centrales et septentrionales du pays, ces paysans et habitants reçoivent l’eau par les canaux d’irrigation et sont de ce fait membres de Communautés d’eau et parfois de Communauté agricole. Les formes de résistances des paysans depuis ces organisations locales et leurs relations aux mobilisations sociales méritent d’être explorées. En effet, les rapports de pouvoir quotidiens autour de l’usage du foncier et du partage des eaux de surface, entre grands agriculteurs et paysans, se jouent au sein de ces organisations (Gallardo Fernández 1998 ; Nicolas-Artero, 2018).

5La littérature en sciences sociales s’est encore peu intéressée aux résistances paysannes contre les activités extractives construites depuis les organisations d’usagers de l’eau ou des communautés agricoles au Chili. Les recherches sur le milieu agraire et l’eau ont davantage mis en avant les processus historiques et politiques de la néolibéralisation des ressources en eau et ses effets sur les conditions de vie rurales et les paysages hydriques (Babidge et Bolados 2018 ; Bauer 2015 ; Budds 2013 ; Prieto 2017). Elles ont montré les dépossessions des paysans et petits usagers de leur droit d’eau ainsi que les inégalités ou la précarité d’accès à l’eau potable (Bravo et al., 2019 ; Ojeda et al., 2020). Contrairement à la littérature en milieu andin, les recherches qui portent sur les injustices hydriques et les mouvements sociaux pour l’eau n’évoquent pas les organisations qui développent un rapport quotidien avec la terre et l’eau. Ailleurs, de nombreux travaux ont dépeint les répercussions négatives produites par les interventions des États sur les modalités de partage communautaire des ressources en eau mises en œuvre pour favoriser l’expansion des secteurs extractifs (Arroyo et Boelens, 2013 ; Hoogesteger et al., 2017 ; Perreault, 2012). Les situations d’injustices vécues au niveau local ont donné lieu à des mouvements contestataires initiés par les usagers de l’eau, comme en illustrent les mouvements sociaux paysans et indigènes pour l’eau en Bolivie ou en Équateur (Boelens, et al., 2018 ; Poupeau, 2019 ; Uhel, 2013). Ce type de luttes paysannes et indigènes, impulsé par des organisations d’usagers, ne semble pas avoir vu le jour au Chili : le mouvement de MODATIMA étant celui qui s’en approche le plus. Cet article propose de décrire les spécificités des luttes paysannes pour l’eau au Chili depuis l’étude des organisations d’usagers de l’eau et des communautés agricoles.

6L’article poursuit les réflexions sur la dimension spatiale de l’action collective développée par la géographie des mobilisations (Opillard, 2018 ; Ripoll, 2005 ; Pailloux, 2015), en centrant le regard sur la place du droit dans celle-ci. L’appropriation privée de l’espace matériel est centrale dans la reproduction des capitalismes et de ses résistances (Boyer, 2015 ; Ripoll et Veschambre, 2006). De ce fait, l’espace constitue un enjeu de rapports de pouvoir et de domination donnant parfois lieu à des conflits visibles et médiatisés (Frémont, 1984). Ces conflits et mobilisations sociales cristallisent des luttes autour de l’appropriation d’un espace donné. En ce sens, l’appropriation de l’espace est, tout d’abord, un enjeu des mobilisations (Gana, Mesclier, et Rebaï, 2019 ; Gana et Taleb, 2019 ; Ripoll, 2005). Toutefois, certaines résistances à la production de l’espace ou aux injustices environnementales ne se manifestent pas nécessairement dans l’espace public ou médiatique (Laigle et Moreau, 2018). Il semble alors nécessaire d’étudier la dimension spatiale des modalités de contestations inscrites dans les pratiques quotidiennes (Harroud, 2019 ; Scott, 1985). Ces dernières peuvent utiliser ou non l’espace comme une ressource. En ce sens « la dimension spatiale peut constituer “une condition à la fois contraignante et ‘habilitante’ de l’action collective”, et l’espace être considéré non seulement comme enjeu, mais aussi comme moyen et une modalité » (Ripoll, 2005 : 2). Afin de poursuivre ces réflexions, cet article propose de montrer comment le droit et son usage orientent les résistances contre la production des espaces de l’extractivisme au Chili. Il prolonge les discussions sur l’usage du droit dans les mobilisations sociales contre les injustices environnementales (Azuela et al., 2015 ; Merlinsky, 2013), notamment développées au sein de la géographie juridique (Borgias, 2018 ; Melé et al., 2020 ; Wideman et Lombardo, 2019). Il soutient l’idée selon laquelle la spécificité du droit chilien, son usage et les rapports sociaux de classes, orientent les répertoires d’action et les enjeux des luttes paysannes en les éloignant de ceux portés par les mouvements sociaux pour l’eau.

7La méthodologie de recherche repose sur une étude de cas menée dans la vallée semi-aride d’Elqui, située au nord de la région de Coquimbo. Cette dernière représente les vallées transformées depuis la fin des années 1980 en raison de l’expansion d’une agriculture intensive destinée à l’exportation, de l’agrandissement de projets miniers et de l’essor du tourisme. Cette évolution de l’économie politique a donné lieu à une urbanisation des principales villes de la vallée. En raison du climat semi-aride, le partage des eaux de surface s’effectue par un réseau dense de canaux d’irrigation. L’étude se centre tout particulièrement sur la vallée de la rivière Derecho, située en haute montagne, où le Conseil de Surveillance de la rivière déploie ses activités au côté de la Communauté agricole du même nom (Fig. 1). La création du Conseil de Surveillance daterait des années quarante, puis a été légalement reconnue en 1979. La Communauté, quant à elle, a été formellement constituée en 1964 et est régie, depuis 1968 par la loi des Biens Nationaux. Elle regroupe l’ensemble des propriétaires fonciers de la vallée. Cette Communauté ne dispose pas de titres d’eau, mais possède les terres d’alpage en amont du village d’Alcohuaz, où se situe le bassin de réception de la rivière. Bien que juridiquement, les communautés agricoles ne disposent pas de droits d’eau, le directoire et les membres de la Communauté agricole de la Rivière Derecho sont très impliqués dans la gestion de l’eau de la vallée. En effet, le Conseil et la Communauté se confondent : les dirigeants sont quasiment les mêmes personnes et échangent leurs fonctions à chaque renouvellement. En outre, une grande partie des membres du Conseil de surveillance, propriétaires de terrains et de droits d’eau dans la vallée, appartiennent à la Communauté agricole. L’étude de terrain s’est déployée entre 2016 et 2018, par une ethnographie de sept mois, menée durant trois séjours différents. Elle a permis de collecter des données discursives, cartographiques et photographiques. Cette enquête repose sur la réalisation d’entretiens semi-directifs aux dirigeants des organisations et habitants de la vallée. En outre, l’étude se fonde sur la consultation d’archives nationales (Direction Générale des Eaux, ministère des Travaux Publics) et locales, produites par les organisations étudiées, ainsi que les recensements nationaux. Après 2018, l’enquête a été poursuivie à distance par la consultation des pages des organisations étudiées sur les réseaux sociaux et des journaux régionaux, des échanges de courriels et la réalisation d’entretiens avec les informateurs clés.

8La première partie de l’article revient sur les spécificités de la production de l’espace par l’appropriation foncière et de l’eau dans la vallée de la rivière Derecho et ses effets sur les modes de vie des populations locales. La seconde partie révèle le choix de ces organisations de déployer une contestation silencieuse et invisible par l’usage du droit pour préserver les espaces vécus des paysans. La troisième partie dépeint la dissociation des résistances construites par les organisations paysannes locales de celles menées par les mouvements sociaux pour l’eau. Enfin, la quatrième partie propose des éléments de discussion sur le rôle du droit dans l’orientation des résistances paysannes et des contestations sociales au Chili, avant de conclure.

Figure 1. La vallée de la rivière Derecho, région de Coquimbo, Chili

Figure 1. La vallée de la rivière Derecho, région de Coquimbo, Chili

Source : Commission Nationale d’Irrigation, 2017. Auteure : C. Nicolas-Artero.

Appropriation de l’eau et production de l’espace

9La production de l’espace dans la vallée de Derecho depuis les années 1980, repose sur des modalités d’appropriation conjointe de l’eau et du foncier. Elle a pour conséquence une transformation des « espaces vécus », définis comme l’espace des pratiques quotidiennes et des interrelations sociales en tant qu’objets de la perception et de la représentation mentale d’un groupe (Frémont, 1984).

L’accaparement des terres et de l’eau par l’agro-industrie au détriment de la paysannerie

10Depuis la fin des années 1980, trois entreprises agricoles, appartenant aux principaux entrepreneurs du pays, ont progressivement acquis les terres et les droits d’eau qui leur étaient associés. Cette stratégie d’acquisition foncière était intimement liée à la disponibilité en eau. En effet, les biens acquis se situaient à proximité des cours d’eau ou alors, bénéficiaient de nombreux droits d’eau destinés aux ayants droit qui ne disposaient pas d’accès direct depuis leurs propriétés. Cet accaparement de l’eau par l’acquisition foncière s’explique également par la particularité juridique du bassin versant, déclaré surexploité, et donc fermé, depuis 1948. Dès lors, la Direction Générale des Eaux n’a pas concédé de nouveaux titres d’eau de surface ou souterrains. Ainsi, dans un premier temps, la concentration de l’eau par les nouvelles entreprises agricoles est passée par l’achat massif de terres. Les paysans ont vendu leur terre sous contraintes économiques en raison de processus politiques et économiques nationaux conjoints (Faliès 2015 ; Kay 1996). Après avoir reçu des aides financières lors de la contre-réforme agraire, la plupart étaient pris dans des situations d’endettement produites par la crise économique de 1982 ou par leur manque de compétitivité (Cerda 2020).

11Les carences en eau qui frappent aujourd’hui les paysans et habitants proviennent du manque de respect des règles des communautés d’eau par les entreprises agricoles. Par exemple, une des entreprises a recruté le turnero, chargé du respect des tours d’eau de la communauté dans laquelle elle détient la majorité des droits d’eau. Ce faisant, elle aurait effectué des abus dans la mise en œuvre des tours afin d’en percevoir plus. Ce recrutement met en lumière une volonté de privatiser une fonction habituellement payée collectivement par les usagers du canal. Elle induit le souhait d’asservir le turnero aux décisions de son employeur, et donc à ses intérêts propres.

12La pénurie d’eau s’explique également par l’existence d’un marché de l’eau. Les transactions marchandes se développent avec une acuité particulière au sein des communautés d’eau auxquelles appartiennent les trois entreprises agricoles. En effet, les achats d’eau en leur sein réduisent les coûts de transactions générés par le transfert d’eau entre deux canaux différents. La vente des titres d’eau par les petits usagers ou habitants s’explique principalement par leurs besoins économiques. La baisse de l’utilisation de l’eau en raison de leur abandon progressif de l’agriculture et leur conversion à d’autres activités, comme le tourisme, explique également cette mise en vente.

13Du fait de la transformation permanente de l’économie politique de la vallée, ce processus d’acquisition de l’eau et des terres par les entreprises agricoles est continu. L’expansion du capitalisme agraire transforme aujourd’hui les villages d’Horcón et d’Alcohuaz, où habitent des petits producteurs de fruits, notamment de raisins destinés à la fabrication de pisco. Le président du Conseil de Surveillance décrit le processus de concentration des terres de Pisco Elqui à Horcón :

« D’autres personnages sont arrivés dans la vallée, comme les Flaños ! Ils achètent de nombreuses propriétés ! […] Du coup, il n’y a presque plus de petite agriculture ! Imagine, à Horcón, il se passera la même chose qu’ici. Tout le monde vend ses petites parcelles. Ils y construisent des résidences secondaires. Au fond, ça va devenir une affaire touristique ou de grande agriculture et la paysannerie va disparaître ! »

14Selon l’enquêté, la paysannerie serait à la fois menacée par de grandes entreprises qui investissent dans l’agriculture, comme la famille Flaño, et par une petite bourgeoisie qui construit des résidences secondaires dans la vallée. Son ton exalté révèle un mécontentement face aux transformations spatiales à l’œuvre depuis la fin des années 1980. En effet, l’expansion du capitalisme agraire et du tourisme modifie avec une acuité singulière l’économie politique et le paysage de la vallée de la rivière Derecho. L’espace produit se caractérise par le passage de la polyculture de fruits et la production de fruits secs à la monoculture de raisin d’exportation et la construction de résidences secondaires (Fig. 2).

Figure 2. Résidences secondaires et monocultures de raisin aux abords de Pisco Elqui.

Figure 2. Résidences secondaires et monocultures de raisin aux abords de Pisco Elqui.

Auteure : C. Nicolas-Artero, 2018.

La transformation des espaces vécus et des pratiques spatiales

15L’expansion du capitalisme agraire a également altéré les rapports à l’espace des populations de la vallée. La transformation de l’économie politique a induit un phénomène de prolétarisation : de nombreux paysans ayant fait faillite sont devenus ouvriers agricoles des trois grandes entreprises. Cette prolétarisation est concomitante d’une transformation des rapports qu’entretiennent les habitants à l’espace et avec la nature (Castree et Braun 2001 ; Smith 2008). Par exemple, ils ne cultivent plus leurs propres fruits et légumes par manque d’eau. En échange, ils reçoivent des paniers de vivres par les entreprises agricoles pour compenser cette perte.

  • 3  Individu responsable des tours d’eau au sein d’une Association de canaux ou d’une Communauté d’eau

16Par ailleurs, l’altération des paysages est vécue par le celador3 d’un des canaux comme représentant la « mort de la nature » :

  • 4  Eaux de surface accessible située sur un site naturel.
  • 5  Propriété terrienne.

« Parce qu’ici, il y avait des aguadas4 dans le passé. Tout cela a disparu aujourd’hui, po. Ici, des familles entières, à Pisco Elqui et au-dessus, vivaient de leurs predios5. Cela n’existe plus ! À Horcón et dans toute la vallée, ces aguadas ont disparu, le climat de notre temps aussi. […] Si nous n’avions pas le goutte-à-goutte, je pense que tout serait sec, car l’eau n’est plus suffisante pour arroser par sillons comme avant. Maintenant, l’eau est accumulée dans des réservoirs avant d’être utilisée. […] Si nous n’avions pas cela, pendant les mauvaises années nous n’aurions pas de vallée verte comme aujourd’hui, vous voyez ? C’est vrai qu’ici, tout ce qui était lié à la nature a été tué ! Nous n’avons plus d’arbres, nous n’avons plus d’arbres fruitiers, que du raisin ! […] Avant, il y avait de tout dans chaque potager. À mon époque, ici, il y avait l’abricotier, l’avocatier, le citronnier… Et maintenant, il n’y en a plus ! C’est fini ! Qu’est-ce qu’on a ? Des vignes d’exportation ! Avant, quand je regardais au loin, tout était vert ! On distinguait bien les canaux entourés de leurs peupliers. Ils étaient grands, magnifiques ! Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Maintenant, en automne, il ne reste que du désert de secano. Tout semble sec. Autrefois, ce n’était pas le cas ! Tout était beau, un joli jardin. Mais c’est fini ! Tu vois ? La nature est un peu finie à cause du goutte-à-goutte. »

17Par son ton, à la fois nostalgique et exalté, on comprend que le celador regrette les anciens paysages arborés produits par la polyculture vivrière où l’eau abondait lors des « bonnes années ». Il contraste les paysages verdoyants, produits par les différents arbres fruitiers et par les peupliers qui bordaient les canaux, au « désert » produit par les vignes en hiver. Le qualificatif « bon » ou « mauvais » des années illustre l’instabilité climatique à laquelle les habitants sont habitués. Ici, le celador établit un lien de causalité entre la mise en place des systèmes d’irrigation localisés et ce qu’il appelle « la fin de la nature » provoquée par l’extension de la monoculture d’exportation. Le « goutte-à-goutte » aurait mis fin aux anciennes aguadas qui alimentaient auparavant les arbres et les écosystèmes. Il aurait « tué la nature », en somme.

18Le celador regrette, en outre, l’interdiction d’approcher les espaces qui se trouvaient auparavant libres d’accès comme le bord des rivières et les montagnes, sans toutefois idéaliser les conditions de vie passées :

« C’était une belle époque ! Mais ce sont des moments que nous ne revivrons plus ! On vivait peut-être mal, mais on était en bonne santé, pas comme aujourd’hui ! Tu vois ? Mais, revenant au sujet de l’irrigation, l’eau… C’était très beau ! Nous avions tout ! Maintenant, personne ne se promène près de la rivière, personne ne s’y approche, tout est privé ! Moi avant, je me rendais à la rivière pour me baigner. Je dois maintenant payer pour aller à la rivière, alors que je suis d’ici, tu vois ? ! La même chose quand il y a de l’eau, mais il n’y en a vraiment presque plus. Tu vois ? ! » 

19La plupart des entrepreneurs touristiques empêchent l’accès au bord de la rivière par l’installation de zones de campings clôturées. Il est désormais obligatoire de payer pour entrer sur leurs propriétés et se baigner. De ce fait, les habitants ne peuvent plus se rendre à la rivière librement, comme avant, malgré les fortes chaleurs d’été. Cette pratique est désormais restreinte aux touristes et seuls quelques points d’accès éloignés restent accessibles en voiture.

20Ce témoignage met en lumière une modification des espaces vécus des habitants du fait de la transformation de l’espace conçu de la vallée (Frémont et al. 1984 ; Lefebvre 2000). Ici, le développement touristique ou de la monoculture repose sur une appropriation de l’espace (Backouche et al. 2011), qui limite les activités exercées par les habitants de la vallée. Elle traduit, en même temps qu’elle reproduit, une transformation des interrelations des habitants avec leur milieu naturel, déplorée ou acceptée avec résignation.

  • 6  Organisations de quartier formelles animées par les voisins d’une commune. Elles jouent un rôle ce (...)
  • 7  Le non-paiement d’impôt est lié à l’inexistence d’un plan d’usage du sol de la municipalité et de (...)

21D’une manière plus ample, c’est un ensemble de pratiques sociales et culturelles qui se délitent sous la pression des transformations spatiales vues plus haut. L’essor du tourisme rend également compte des modifications, sous contraintes, des rapports des habitants à l’environnement. Si le tourisme a permis à certains habitants, disposant d’un capital social et culturel élevé, de mettre en pratique des stratégies de reconversion économique, selon le président de la Junta de vecinos6 son essor a un effet prédateur tout autant que l’agro-industrie. Les entrepreneurs ne contribueraient pas au développement social — ils ne paieraient pas d’impôts et participeraient peu au sein des organisations collectives7 —. Bien au contraire, ils créeraient des emplois précaires et informels qui contrastent avec les bénéficies perçues par leurs activités.

22En outre, selon lui, l’arrivée massive de nouveaux habitants néoruraux, qui se manifeste, entre autres, par la transformation du paysage, délite les traditions et les coutumes locales. De nombreux graffitis colorés, invoquant un imaginaire hippy, reflètent cette production spatiale (Fig. 3). Un des campings situés au centre-ville, réputé pour l’organisation de soirées alcoolisées, représente aux yeux des habitants le symbole de ce tourisme de masse, festif et peu respectueux des traditions. Les pratiques sociales qui s’y déroulent contrastent fortement avec les valeurs conservatrices des populations plus âgées.

Figure 3. Un établissement touristique à Pisco Elqui

Figure 3. Un établissement touristique à Pisco Elqui

Auteure : Chloé Nicolas-Artero, 2018.

  • 8  Activité annuelle d’entretien des canaux.

23J’entends souvent de la bouche des habitants : « on veut bien des touristes, mais à condition qu’ils respectent les règles d’ici ». La transformation des pratiques culturelles et politiques se manifeste, par exemple, par la quasi-disparition des asados le dimanche entre les membres de la Communauté agricole ou la baisse du niveau de fréquentation des fêtes religieuses, mais également par la faible participation des paysans aux activités agricoles collectives très anciennes comme les limpias de canales8 ou l’alimentation des tourbes andines. Toutefois, ces transformations des pratiques s’expliquent également par l’émigration des jeunes générations et le vieillissement de la population. Ce sont souvent les « vieux » du village, comme ils sont appelés, qui vivent l’essor du tourisme comme une invasion. Il est vu comme une appropriation de l’espace des classes moyennes extérieures qui tendent à dévaloriser les cultures paysannes existantes (Mormont 2006).

24Finalement, si les « rétroactions écologiques » ont une « portée globale », les inégalités environnementales sont « relatives à des milieux de vie situés » (p. 74), si les « rétroactions écologiques » ont une « portée globale », les inégalités environnementales sont « relatives à des milieux de vie situés » (p. 74), si les « rétroactions écologiques » ont une « portée globale », les inégalités environnementales sont « relatives à des milieux de vie situés » (p. 74), si les « rétroactions écologiques » ont une « portée globale », les inégalités environnementales sont « relatives à des milieux de vie situés » (p. 74), les « rétroactions écologiques » ont une « portée globale », les inégalités environnementales sont « relatives à des milieux de vie situés » (p. 74) essor des monocultures et du tourisme produit également des inégalités environnementales que l’on peut interpréter comme une altération des espaces vécus. les « rétroactions écologiques » ont une « portée globale », les inégalités environnementales sont « relatives à des milieux de vie situés » (p. 74).Par exemple, pendant les périodes estivales, le réseau de distribution d’eau du comité rural d’eau potable sature. Si les ménages pauvres subissent les coupures d’eau, les plus aisés et les touristes disposent de revenus suffisants pour acheter des bidons d’eau potable. Ces inégalités concernent également l’accès aux aménités environnementales comme les espaces verts, les montagnes, la rivière ou les jardins ombragés, fortement liées à l’accès au logement. Ce sont principalement les nouveaux habitants, notamment des entrepreneurs touristiques, qui jouissent de ces aménités dans leur nouvelle résidence ou résidence secondaire. L’appauvrissement de la population, quant à lui, se lit dans le paysage à travers la construction, par la municipalité, de logements sociaux densément peuplés destinés aux familles plus démunies. Celles-ci se voient ainsi cantonnées dans des surfaces restreintes où les espaces verts (jardins ou parcs) occupent une place exiguë, voire inexistante. En outre, les entreprises agricoles utilisent des engrais de synthèse qui produisent une contamination atmosphérique et des cours d’eau. Les effets négatifs sur la santé des habitants produits par l’application de ces engrais se voient renforcés par le cloisonnement de la vallée. Les habitants vivant depuis longue date dans la vallée présentent les symptômes d’exposition fréquente à des produits toxiques comme des diarrhées et la sensation de brûlure dans les yeux.

Une contestation silencieuse et invisible

25Au vu de l’appropriation de l’espace et des transformations, sous contraintes, des espaces vécus des paysans et habitants, les dirigeants des deux organisations construisent des résistances pour faire front à l’expansion des activités extractives ou réduire leurs méfaits.

De l’usage du droit dans les répertoires d’action collective des paysans

Figure 4. Deux jeunes habitants dans un refuge de la Communauté agricole

Figure 4. Deux jeunes habitants dans un refuge de la Communauté agricole

Auteure : Chloé Nicolas-Artero, 2017.

26Les tactiques de résistances du Conseil de Surveillance et de la Communauté agricole se sont principalement centrées sur la protection des terres de hautes montagnes (Fig. 4). Face à la menace réitérée des exploitations minières, les dirigeants des deux organisations ont décidé de créer un « Sanctuaire de la Nature » par application de la loi 17.288 relative aux Monuments nationaux. En se saisissant de cette loi, les dirigeants pensaient pouvoir empêcher les explorations et exploitations minières sur les terres de hautes montagnes et donc protéger les glaciers et les ressources en eau. Ils ont aussi choisi cette loi, en pensant qu’elle leur permettrait de garder une certaine autonomie sur le territoire (Chloé Nicolas-Artero, 2020). Toutefois, la création du Sanctuaire a été plus complexe que ce qu’ils espéraient. La loi oblige à rédiger et exécuter un plan de gestion. Pour ce faire, les dirigeants ont dû chercher, puis obtenir, le soutien de chercheurs de l’Université de La Serena et du Centro de Estudios Avanzados en Zonas Aridas.

27En appui à cette tactique, les dirigeants ont également décidé de modifier les règles d’adhésion et d’attributions de droits d’usage et de votes, inscrites dans les statuts de la Communauté agricole. Selon la loi relative aux Biens Nationaux, qui régit les Communautés agricoles, le pouvoir de décision (droit de vote) au sein des Communautés est proportionnel à la tenure foncière. L’application de cette règle est perçue comme une menace pour les dirigeants, comme l’explique son secrétaire :

  • 9  Nom donné aux terres de haute montagne appartenant à la Communauté Agricole de la Rivière Derecho. (...)

« Mais un jour, nous avons ouvert les yeux. Ces puissants messieurs sont arrivés avec des capitaux qui leur permettaient d’acheter les terres qu’ils voulaient ! Donc dans un accord, fait au sein du directoire d’abord, nous avons considéré que cela représentait un danger, car si une personne arrive à obtenir de nombreux droits, alors, cela lui permet de devenir présidente et d’avoir plus d’accès. Nous avons donc voté la restriction suivante : aucun membre de la communauté ne peut détenir plus de 3 droits. Et cela nous a permis d’empêcher Lucksic d’acheter ! Parce qu’il a acheté beaucoup de terres, et tous ces agriculteurs auxquels il a acheté des terres avaient des droits sur l’Estancia9 ».

28Les dirigeants ont ainsi décidé de dissocier les droits de vote au sein de la Communauté de la tenure foncière. Désormais, chaque membre ne peut posséder plus de 3 droits, indépendamment du nombre et de la taille de leur propriété foncière. Cette décision visait à empêcher la concentration du pouvoir de décision par les grands entrepreneurs agricoles ou les nouveaux arrivants. Toutefois, cette modification des statuts rompt avec la règle de fonctionnement générale définie par la loi, de ce fait, les dirigeants sont conscients que son application reste fragile et est soumise à contestation.

29De plus, ils se sont rendu compte que la modification des statuts de la Communauté agricole ne suffisait pas pour contrôler la fréquentation des terres de haute montagne. De ce fait, les dirigeants ont décidé d’installer un gardien à l’entrée du Sanctuaire, charger de surveiller les terres, afin d’en « prendre soin », comme l’explique Paula, une habitante :

« Et il y a une porte là où se trouve la maison du surveillant qui s’occupe des 36 000 d’hectares de la Cordillère. Il s’occupe des animaux, pas de la terre, et de savoir qui entre et qui sort de l’Estancia. Finalement, c’est comme un gardien… et cette fermeture je pense qu’elle a été très importante parce que quand tu vas aller là-haut, tu vas te rendre compte que les terres sont intactes. En fait, je pense que si cette Cordillère avait été intervenue comme les autres bassins l’ont été, je pense que nous n’aurions plus d’eau ! »

30Dès lors, l’accès à l’Estancia, comme la nomment encore la plupart des habitants, est davantage protégé dans le but de préserver la biodiversité présente. Les comuneros peuvent s’y rendre à condition d’avoir obtenu une autorisation du directoire. Le portail qui marque l’entrée du Sanctuaire de la Nature représente aujourd’hui les ambitions conservationnistes œuvrant par mesure de sécurité. Il constitue également un marqueur de la propriété collective qui désigne une appartenance à un groupe par l’exclusion des personnes étrangères (Blomley 2011). Ainsi, la menace du secteur extractif et la volonté de protéger l’environnement viennent réactiver un fort sentiment d’appartenance au territoire des paysans, comuneros, et des habitants originaires de la vallée. Ces personnes partagent une mémoire collective, notamment liée aux pratiques spatiales qui ont pris forme sur cet espace, ainsi que le privilège de pouvoir s’y rendre. La connaissance de l’histoire locale par les récits familiaux les différencie des nouveaux arrivants.

31Néanmoins, ces tactiques, que nous avons qualifiées de géolégales (Nicolas-Artero, 2020), en ce qu’elle repose sur la mobilisation conjointe du droit et de l’espace et participe à la production de l’espace (Garcier in Forest 2009) induisent une professionnalisation de la Communauté agricole et du Conseil de surveillance. Selon le gérant de la Communauté agricole, cette transformation a notamment réveillé des volontés de mise en valeur économique de cet espace par certains nouveaux membres :

« Aujourd’hui les dirigeants de la Communauté voient les choses différemment, certains sont des hommes d’affaires ou des entrepreneurs touristiques et la seule chose qu’ils veulent c’est faire du profit. Les comuneros, eux, ne souhaitent pas occuper une fonction au sein du directoire… Alors l’année dernière j’ai dû aller vers des gens de l’extérieur, notamment à cause de la question du Sanctuaire et de toutes les difficultés que ce processus a soulevées, des gens qui habitent à Elqui, qui sont ici depuis un certain temps. Nous avions besoin de personnes formées, des personnes un peu plus professionnelles, parce qu’on n’imagine pas les paysans discuter avec les autorités ou établir un plan de gestion avec les universitaires… D’un côté, c’était une bonne chose, car nous avons pu obtenir le Sanctuaire, et faire le plan de gestion, mais d’un autre côté, l’histoire et les traditions se sont un peu perdues. »

32Au moment de commencer les procédures pour reconnaître un statut juridique à l’Estancia, le profil des directeurs et l’orientation des activités de la Communauté agricole se sont vus transformés. Le besoin de nouvelles compétences juridiques et de négociation afin de freiner les velléités d’extraction minière a conduit le gérant à inviter un nouveau profil d’adhérents qualifiés à intégrer le directoire. L’objectif vise à élaborer les tactiques de résistance dont les paysans, la plupart très âgés, non qualifiés, voire analphabètes, s’en sentaient incapables. Toutefois, ces nouveaux dirigeants défendent une mise en tourisme de cet espace ce qui entre en contradiction avec la volonté d’extraire cet espace d’une logique lucrative.

33En raison de l’éloignement qu’a produit la réalisation de tactiques géolégales par les dirigeants des inquiétudes premières des paysans, les premiers ont entrepris un travail pour renforcer le sentiment d’appartenance au Sanctuaire et au groupe d’habitants originaires de la vallée. Ce travail a été mené par les dirigeants des organisations qui sont originaires de la vallée. Ils se sont également associés à de jeunes, réinstallés dans la vallée après avoir mené des études dans la capitale régionale ou du pays. Ensemble, ils ont organisé des activités de sensibilisation afin de créer un sentiment d’adhésion des paysans et habitants au Sanctuaire de la Nature. Cette reconnaissance juridique de l’Estancia implique, tout de même, un changement des pratiques, comme en témoigne le gérant :

« Et que faisons-nous aujourd’hui en tant que Communauté ? Éduquer les gens ! On leur explique ce qu’est un Sanctuaire, ce qu’est un plan de gestion, pour que les gens comprennent ce que cela signifie un Sanctuaire de la Nature et qu’ils prennent conscience que c’est une bonne chose !
— Et qu’est-ce cela va changer ?
— Et bien, les comportements. Parce que petit à petit, les gens ont compris qu’ils devaient rapporter leurs ordures et leurs déchets. Cela n’a pas été facile, hein ? Mais pour cela, il faut éduquer ! Et c’est ce que nous faisons ! Nous travaillons avec chacun des membres de la Communauté, en leur faisant prendre conscience qu’ils doivent prendre soin de l’Estancia plus qu’auparavant ! »

34La déclaration des terres comme un objet de conservation oblige les comuneros à prendre soin de l’espace en récupérant les déchets solides après leurs séjours. Les dirigeants des organisations proposent des réunions d’information afin de convaincre les paysans des aspects positifs du projet et leur expliquer qu’il ne modifiera pas leur rapport quotidien à cet espace. Ils s’empressent tout de même de les sensibiliser aux questions de la gestion des déchets et de la protection de l’environnement, afin de se rapprocher des objectifs de conservation inscrits dans la loi.

35Cette volonté de renforcer le sentiment d’appartenance par l’éducation à l’environnement se manifeste également auprès les enfants de la vallée. Deux jeunes qualifiées originaires de la vallée, s’y sont réinstallées après leurs études afin de créer une Fondation pour que les enfants du village disposent d’un potager collectif. La Fondation leur donne accès à un espace de jeu, public et arboré, qu’ils fréquentent après l’école et pendant les vacances scolaires. Dans celui-ci chaque enfant dispose d’un lopin de terre pour y cultiver des fruits et des légumes. Ces enfants n’auraient pas accès à cet espace autrement puisqu’ils vivent confinés dans les logements sociaux du village. Cette fondation a pour mission de sensibiliser ces jeunes à la richesse environnementale de la vallée. Par la mise en place d’expérimentations scientifiques, les deux amies souhaitent montrer aux écoliers le fonctionnement du cycle de l’eau et de la biodiversité. La Fondation réalise également des sorties à l’Estancia pour que les enfants puissent découvrir la richesse et la fragilité des terres de hautes montagnes. Ces pratiques éducatives visent à assurer la permanence et la continuité d’une tradition qui se mesureraient ici, par la pratique agricole et le respect de l’environnement.

L’enjeu des luttes : une protection des espaces vécus

36La conservation de l’Estancia constitue une manière d’assurer un espace non approprié par les mines, les grands agriculteurs, ni le tourisme et de préserver les sources d’eaux. Toutefois, la création d’un Sanctuaire de la Nature pour résister à l’essor de ces activités peut paraître paradoxale. Plusieurs recherches montrent que les lois de protection environnementale par des zonages produisent une incorporation du référentiel néolibéral de conservation de la nature dans les politiques publiques (Heynen et McCarthy 2007). Elles reposent sur une vision de la nature désencastrée des rapports sociaux, perçue comme sauvage et inexplorée (Castree et Braun 2001 ; Smith 2008). Cette représentation conditionne sa protection en excluant les habitants locaux qui vivent de l’usage des ressources situées sur ces espaces, ou encore sa marchandisation à travers sa patrimonialisation et sa mise en tourisme (Nevins et al. 2008 ; Peluso et Watts 2001). Néanmoins, dans la vallée de la rivière Derecho, la protection de l’environnement cache la volonté de défendre l’espace vécu des habitants et de contrôler leur Estancia face aux ambitions extractives de certaines entreprises. Les dirigeants choisissent la création d’un Sanctuaire de la Nature, car cette loi atteint moins leur autonomie et leurs pratiques spatiales.

37En effet, les familles paysannes utilisent ces terres communales pour y semer, les années où les eaux abondent. Aujourd’hui, une vingtaine d’agriculteurs continue cette pratique. La vente des récoltes constitue une entrée d’argent déterminante pour les économies familiales. En outre, 63 comuneros utilisent encore les terres de hautes montagnes pour y faire paitre leurs animaux. Les dirigeants ont réussi à intégrer l’ensemble de ces pratiques dans le plan de gestion du Sanctuaire.

38Par ailleurs, les comuneros ont instauré des règles d’usage du sol afin de préserver la faune et la flore présentes sur cet espace. Ils ont partagé la cordillère en trois secteurs avec des murs de pierre appelés des pircas. Le secrétaire de la Communauté agricole décrit cette pratique avec fierté :

« Ce qu’ils ont fait est digne d’admiration. Ils ont divisé la Cordillère à l’aide de pircas. Pour quelle raison ? Afin de préserver le cycle naturel des plantes. Il fallait d’abord jeter les animaux en haute altitude, pour que les plantes puissent germer et s’épanouir, puis ils les descendaient progressivement. Les études montrent qu’ils ont bien fait, que cela préserve l’écosystème, et cela doit être préservé. Mais je ne sais pas ce qu’il va se passer. Les comuneros étaient habitués à avoir des animaux et à arroser des légumineuses. Mais maintenant ils disent que cela ne leur rapporte plus rien. »

39On comprend qu’il devient important pour le secrétaire de reproduire cette pratique menacée par la transformation des économies familiales.

40Bien que l’élevage et l’agriculture ne rémunèrent plus suffisamment les paysans pour vivre dans de bonnes conditions, cet espace est encore très fréquenté par les habitants. Souvent, les comuneros passent plusieurs jours en haute montagne, seul ou en groupe, pour se recueillir et remémorer les temps passés. Ces sorties représentent également des moments de partage des histoires, des contes et légendes locales, entre habitants et notamment, de transmission envers les jeunes en âge de passer plusieurs jours dans cet endroit souvent hostile. Pour ces derniers, cet espace produit des aménités paysagères dont ils profitent et rappelle de doux souvenirs d’enfance.

41Malgré la baisse du nombre de paysans, une pratique spatiale associée à l’ancienne économie paysanne consiste en l’alimentation en eau des tourbières andines. Cette pratique vise à creuser des rigoles sur les tourbes pour les alimenter et croitre ainsi les surfaces végétales gorgées d’eau. À l’origine, cette pratique permettait d’augmenter la surface des pâtures. Mais les comuneros se sont rendu compte que la quantité d’eau disponible au printemps était liée à cette pratique, et donc, que les tourbes constituaient des réservoirs naturels d’eau. De nos jours, cette pratique n’est plus réalisée spontanément. Toutefois, au vu de l’importance de l’eau pour les paysans, mais également, pour la consommation domestique, les dirigeants organisent des séjours en haute montagne pour alimenter les tourbes, comme l’explique le gérant de la Junte de Surveillance :

« Je vais tous les ans deux fois par an, avec un groupe de gens, alimenter les vegas ! Parce qu’une chose que j’ai réalisée, et les anciens aussi, c’est que ces zones humides nous donnent de l’eau en été parce que ce sont de véritables réservoirs d’eau… donc l’idée est que lorsque l’année agricole est terminée, je monte avec le groupe et je répands toute l’eau là-bas dans la Cordillère ! »

42Les savoirs des comuneros sont ici valorisés par les dirigeants. Cette nostalgie des temps passés et l’admiration pour ces « vieux » les poussent à préserver certaines pratiques spatiales. La reconnaissance juridique de l’Estancia devient une manière de la protéger pour reproduire l’espace vécu, notamment dans leur rapport à ces terres de hautes montagnes, encore préservé des activités et aménagements extractifs.

Le refus de s’allier aux mouvements socio-environnementaux

43Face aux transformations sociospatiales de la vallée, plusieurs mobilisations socio-environnementales se constituent. Néanmoins, les enjeux des luttes et les répertoires d’actions collectives produisent une distanciation certaine des résistances paysannes.

Les collectifs locaux : enjeux des luttes et répertoires d’action

44Dans la vallée d’Elqui, plusieurs collectifs ont organisé des actions contestataires contre les répercussions négatives de l’expansion des activités extractives sur les habitants et l’environnement ou bien pour faire front à leur avancée. Plusieurs mobilisations sociales ont été rendues visibles par les médias locaux ou sur les réseaux sociaux. En 2007 et 2008, un groupe d’habitants et une ONG locale ont manifesté publiquement dans le centre-ville de Paihuano pour dénoncer les intoxications produites par l’usage de pesticide par les entreprises agricoles.

45Dix ans plus tard, à la suite du lancement des exploitations minières de l’entreprise canadienne Barrick Gold, l’Assemblée en défense d’Elqui, convoquée à Vicuna, a mené des actions contestataires dans plusieurs villages, dont Pisco Elqui. Les militants cherchaient à sensibiliser les habitants contre les méfaits que provoquerait l’entreprise minière sur les ressources en eau et l’environnement. Ses militants donnaient également à connaitre le projet de construction du Tunel de Aguas Negras. Cet aménagement découle de l’Initiative d’Intégration d’Infrastructure de la région sud-américaine (IIRSA). Cette dernière vise à faciliter les exportations des productions agricoles argentines et brésiliennes vers l’Asie de l’Est par la construction ou l’agrandissement des axes de transports interrégionaux. L’Assemblée rejette donc le choix politique qui vise à approfondir le modèle de développement extractif par l’ensemble des pays de la région.

46Les répertoires d’action collective de l’Assemblé diffèrent des tactiques géolégales déployées par les organisations locales, puisqu’un des enjeux est celui de la visibilité dans l’espace public et surtout médiatique. Les militants organisent des journées de sensibilisation autour de concerts, tiennent des stands informatifs sur les places de villages et convoquent des rassemblements. De manière générale, l’Assemblée s’affaire lorsqu’une nouvelle situation d’injustice environnementale ou une menace sont identifiées, par exemple, lorsque des entreprises minières annoncent de nouveaux projets d’exploitations.

47À la suite des contestations sociales qui ont eu lieu dans l’ensemble du pays en octobre 2019, la mobilisation sociale contre la marchandisation de l’eau dans la vallée d’Elqui s’est renforcée. Avec le soutien de l’Assemblée en défense d’Elqui, diverses actions collectives ont été menées de façon périodique. Du mois d’octobre au moins de mars 2019, elles ont davantage visé à occuper l’espace public, puis médiatique. En effet, plusieurs marches contestataires, partant de l’amont de la vallée jusqu’à La Serena, capitale régionale, ont été organisées. La critique nationale au modèle de développement néolibéral a été localement associée à celle de l’extractivisme et de ses effets sur les habitants et l’environnement de la vallée. De ce fait, très rapidement les revendications ont porté sur l’appropriation abusive de l’eau. Les activités agricoles et minières intensives étaient perçues comme à l’origine de la surexploitation et la pollution des ressources en eau et donc des situations de pénurie. « No es sequia es saqueo », scandent les manifestants pour souligner la construction sociale de cette pénurie.

48Dès le mois de novembre, la mobilisation a changé d’échelle puisque plusieurs marches ont été convoquées le même jour dans les trois vallées de la Région de Coquimbo : Elqui, Limari et Choapa. Les participants se sont rejoints devant l’intendance régionale. Ils demandaient l’élaboration d’une nouvelle Constitution et d’un nouveau Code de l’eau afin de mettre fin à la reconnaissance de la propriété sur l’eau et d’intégrer le droit humain à l’eau. Cette occupation de l’espace, à pied et festive, sur la route principale qui mène de l’amont des vallées jusqu’à l’aval, n’est pas sans rappeler la circulation des cours d’eau. Ces marches réunissaient plusieurs organisations sociales et collectifs locaux, mais surtout de nombreux habitants assez jeunes, souvent diplômés, récemment installés dans la vallée. De plus, les actions collectives se centraient davantage sur la réalisation d’activités culturelles comme la création de chants et poèmes contestataires, la convocation de rencontres artistiques pour peindre des murales sur l’eau ou encore l’organisation de conférences animées par des chercheurs ou des militants venus d’autres vallées. Ces activités sont systématiquement partagées sur les réseaux sociaux et couverts par les médias locaux.

49En février 2019, la médiatisation du dépôt d’une plainte contre Andronic Luksic pour le délit d’usurpation d’eau par son entreprise « El Cerrito » à Pisco Elqui a réactivé les mobilisations sociales dans la vallée Derecho et celle d’Elqui. La découverte d’un point de captation d’eau illégal sur une résurgence de la rivière a suscité un scandale national. Désormais, les revendications locales se centrent amplement sur l’agriculture intensive de raisin de table dans la vallée, s’alignant sur celles portées au niveau national par MODATIMA. À l’instar des revendications de ce mouvement, les organisations locales dénoncent le vol d’eau dans le pays et demandent plus que jamais une modification du Code de l’eau pour pénaliser ce type de pratique.

Des résistances dissociées

50Pourtant, l’origine de la plainte contre Andronico Lucisk provient des paysans titulaires de droits d’eau membres de la Communauté d’eau du canal Asiento qui appartiennent de ce fait au Conseil de Surveillance de la rivière Derecho. Les ayant droit se sont aperçus de l’existence d’une pompe illégale lors de l’augmentation inusuelle du débit du cours d’eau à la suite d’une coupure d’électricité. Cette captation de l’eau ne respectait pas le lieu défini par la Direction générale de l’eau ni les règles locales qui interdisent les prises directes sur les cours d’eau. Le président du Conseil de surveillance a alors dénoncé ce fait auprès de la Direction Générale de l’Eau. Cette action a rompu le status quo qui existait jusqu’à présent entre l’organisation locale et les administrateurs des grandes entreprises agricoles. Juridiquement, celle-ci constitue un vol d’eau en ce que l’action porte atteinte à la propriété privée sur les eaux des paysans de la vallée. De ce fait, le 21 février, l’avocat Luis Mariano Rendon, en lien avec le Conseil, a déposé une plainte au Juzgado de Garantia de Vicuña pour délit d’usurpation selon l’article 461 du Code Pénal, témoignant de la judiciarisation des conflits pour l’eau au Chili (Bauer 2002). Ce cas révèle comment en raison de reconnaissance de la propriété privée sur les eaux dans la Constitution, la défense de l’accès à l’eau des paysans passe par le recours à des actions judiciaires auprès des Tribunaux chargés du respect de la Constitution. En ce sens, une contradiction apparait dans le rapport au droit de l’eau des paysans et la construction des résistances. C’est par l’usage du cadre juridique à caractère néolibéral, ici la Constitution de 1980, qu’ils peuvent prétendre défendre leurs intérêts. Or c’est ce même cadre juridique et le modèle idéologique qui le soutient, qui les a conduits à une situation de pénurie et qui est contesté par les mouvements socio-environnementaux. En ce sens, le recours aux tribunaux a pour effet une légimitation de la Constitution et du droit de l’eau à caractère néolibéral, malgré les méfaits qu’ils produisent. Il a aussi pour effet de créer une distanciation des dirigeants envers les mouvements contestataires qui remettent en question l’État et la Constitution. Les dirigeants présentent une vision assez négative des militants, de leurs causes et de leurs modes d’action.

51Tout d’abord, les dirigeants des organisations et les paysans perçoivent les militants comme des personnes extérieures à la vallée qui en méconnaissent son histoire et les problèmes économiques et sociaux des familles historiques. Les militants, pour la plupart de nouveaux habitants récemment installés, sont associés au mouvement hippy. Les dirigeants et paysans qualifient ces habitants de « volaos con plata », à savoir, des personnes qui seraient habituées à consommer des stupéfiants et disposant d’un niveau de revenu élevé. Nombre de ces habitants revendiquent des modes de vie alternatifs, en phase avec la nature : ils vivent souvent dans de grandes colocations, de manière assez austère, sont artisans, artistes ou entrepreneurs touristiques. Bien que ces mêmes personnes s’engagent ponctuellement lors des évènements contestataires, ils ne sont pourtant pas les leaders des mouvements contestataires. Le fait d’associer les militants aux hippies et aux entrepreneurs touristiques les décrédibilise puisqu’ils sont considérés comme un symptôme des transformations récentes de la vallée. À leurs yeux, ces personnes s’approprient l’espace sans contribuer au développement social des habitants à l’instar des activités extractives agricoles ou minières.

52Ensuite, les dirigeants des organisations et les paysans affichent une distance par rapport aux enjeux des contestations sociales portées par les collectifs locaux. En effet, par leur critique contre les cultures agricoles sur les flancs des montagnes, les militants ont indirectement rejeté l’agriculture paysanne, révélant par là leur méconnaissance de l’histoire locale. En effet, historiquement, en raison de l’étroitesse de la vallée, les minifundistas ont irrigué leur terre par gravité sur les flancs des montagnes situées sous les canaux. Cette pratique permettait d’augmenter les surfaces cultivées. Elle se distingue des cultures des entreprises agricoles situées au-dessus des canaux, irriguées à l’aide de système de pompage performant.

53Par ailleurs, les dirigeants retiennent des revendications portées par les collectifs militants la volonté de cesser toute forme d’intervention humaine sur la nature, ce qui est perçu comme une menace puisqu’elle les empêcherait de perpétuer leur mode de vie. Effectivement, les militants proposent d’accorder des droits à la nature afin de mieux la préserver. Au fond, les aménités environnementales produites par cette nature « sauvage » ou « immaculée » souhaitée, pensée comme pouvant être préservée des pressions anthropiques, sont valorisées pour elles-mêmes, car elles constituent un facteur essentiel du déploiement de leurs pratiques quotidiennes : une proximité quasi mystique à la pachamama ou la mise en valeur des paysages comme attractif touristique. Par exemple, les collectifs s’insurgent contre les interventions sur les canaux que déploient les paysans pour augmenter le débit de l’eau. La réalisation des limpias suppose d’élaguer et couper les arbres aux alentours des canaux. Pour les dirigeants et les paysans, suivre cette position les empêcherait de développer leur mode de vie. Ils ne partagent donc pas cette vision conservationniste, perçue comme un jugement et une limitation potentielle de leurs pratiques spatiales.

54En outre, le slogan « no es sequia es saqueo » n’est pas investi par les paysans qui ont subi quotidiennement depuis dix ans les répercussions locales de la sécheresse. Bien que le climat dans la vallée se caractérise par sa grande variabilité en raison de ses caractéristiques semi-arides, les dix années de sécheresses ont réduit considérablement les disponibilités en eau. En ce sens, démentir le phénomène climatique de sécheresse constitue une source d’agacement chez les dirigeants et les paysans. Pour autant, ils ne nient pas les méfaits produits par les entreprises agricoles, qu’ils qualifient péjorativement de « grands capitaux », comme en témoigne ce récit du gérant Conseil :

« Ici, à partir des années 90, il y a eu un afflux de personnes à la recherche de terrains pour vivre, puis de grands capitaux sont arrivés, et comme je te l’ai dit, la quantité d’eau a toujours été la même. Luksic, par exemple, a acheté beaucoup d’eau […]. Et quand les grands capitaux sont arrivés, l’eau a commencé à être polluée. Ils appliquent ici des produits qui sont interdits dans d’autres parties du monde. »

55Enfin, malgré l’identification des entreprises agricoles comme des ennemis, les dirigeants et paysans ne s’intègrent pas aux mobilisations socio-environnementales en raison d’un rejet absolu du conflit. Les dirigeants qualifient les militants de personnes « bruyantes » et « excitées », discréditant ainsi leurs actions. Lorsque j’ai évoqué la notion de conflit au cours des entretiens, les dirigeants se sont empressés de me corriger, soulignant l’absence de conflits dans la vallée Derecho. En interrogeant le président du Conseil sur la plainte déposée contre Andronico Luksic, et les mobilisations sociales qui s’en sont suivis, pourtant médiatisé nationalement, celui-ci minimise encore une fois la situation :

« En ce qui concerne le traitement médiatique récent, comme vous le savez notre région a toujours été touchée par la sécheresse prolongée et aujourd’hui, nous connaissons la pire sécheresse depuis 40 ans. En fait, le problème auquel la rivière est confrontée est un produit de cette sécheresse prolongée, car nous sommes confrontés à une énorme pénurie d’eau dans notre bassin, ce qui nous permet de ne fournir que 10 % de l’eau d’irrigation, ce qui a entraîné des difficultés dans l’irrigation. En plus cette année, nous n’avons pas pu alimenter les vegas, qui se sont détériorés. Dans notre bassin nous avons eu quelques conflits, mais ils sont des moins nombreux par rapport aux autres bassins. »

56Dans cette réponse, le dirigeant met en avant la sécheresse, en exagérant la durée du phénomène (40 ans), ainsi que l’impossibilité d’alimenter les tourbes l’année précédente, pour expliquer la situation de pénurie d’eau. Ces explications conduisent, indirectement, à minimiser le rôle de l’entreprise agricole dans l’appropriation de l’eau. Cette position jugée passive et collaborative par les militants fait l’objet de vives critiques. En même temps, au vu des tactiques géolégales mises en place par les dirigeants pour faire front à l’avancée des secteurs extractifs, cette passivité des dirigeants peut surprendre.

57Il semblerait plutôt que les dirigeants évitent le conflit pour se tourner davantage vers la voie de la négociation et de l’usage du droit comme moyen de résistance. Grâce à cette modalité d’action collective silencieuse, et souvent complexe, ils sont pris en considération par les administrateurs des entreprises agricoles et se positionnent à leur hauteur pour négocier avec eux. La confrontation visible empêcherait les dirigeants d’atteindre cette position et d’obtenir une prise éventuelle sur l’orientation des actions et décisions des administrateurs. Les rapports de pouvoir qui se déploient lors des rencontres et négociations ne sont pas moins complexes, violents et révélateurs d’antagonismes très forts entre les organisations locales et les entreprises agricoles, comme en témoigne le gérant du Conseil de surveillance :

« C’est donc eux qui ont toujours besoin davantage d’eau ! Alors ils essaient toujours de marcher sur les petits ! C’est donc notre travail, et mon travail dans ce cas, en tant que gérant, de les retenir un peu. Parce que selon eux, ils ont le droit de tout faire : ils veulent faire, défaire et refaire ! En ce sens, nous avons su nous faire respecter par ces grands capitaux, ainsi que la façon dont nous avons toujours géré les eaux. Et jusqu’à présent nous n’avons pas eu beaucoup de problèmes avec eux, mais l’une des raisons est que nous nous sommes toujours placés au-dessus d’eux, nous n’avons cessé d’être exigeants envers eux ! Bien sûr, ils abusent, mais pas assez pour que les gens s’assèchent ! Nous avons eu quelques problèmes, mais nous avons réussi à les surmonter ! Nous avons une bonne communication. Parce qu’au fond, moi je suis très correct avec eux et je sais aussi qu’ils doivent respecter les choses ici ! Dans tous les sens du terme, j’ai toujours été respecté et je ne me suis jamais fait écraser ! »

58C’est bien le fait de maintenir une communication avec les administrateurs des entreprises agricoles qui permet aux organisations locales de faire respecter leurs règles et de les surveiller. Cette proximité leur garantit également la possibilité de connaitre leur faiblesse et d’en tirer profit. Par exemple, les juristes des entreprises méconnaissaient le nombre de droits d’eau qu’ils avaient acquis et leurs lieux de captation. Pour en faire usage, ils ont dû solliciter de l’aide auprès du gérant du Conseil de surveillance, qui a été alors nommé administrateur des eaux de l’une d’entre elles. Si cette posture peut être vue comme une position d’asservissement ou d’un acte de corruption, le gérant insiste sur le fait qu’il ne perçoit aucune rémunération en échange. Ainsi, cette position lui permet de contrôler l’extraction des eaux et d’influencer la prise de décisions au sein des Communautés d’eau en faveur des paysans. Celle-ci se prend au suffrage censitaire proportionnel au nombre de droits.

59Cette proximité des dirigeants avec les administrateurs des entreprises agricoles a été critiquée par les militants, perçue comme une forme d’asservissement totale. Pourtant, les dirigeants perçoivent leur position face aux administrateurs comme une façon de se faire respecter et justement ne pas s’assujettir. Cette proximité, ne les empêche pas, notamment, de déployer des tactiques géolégales pour résister aux activités extractives et défendre les intérêts des paysans, comme nous l’avons vue précédemment. Elle implique simplement d’éviter l’affrontement, ce qui distancie les paysans des organisations sociales contestataires.

Discussion : comment le droit oriente-t-il les résistances paysannes ?

60Le droit et son usage ont des effets sur la construction des résistances paysannes à travers trois processus. Dans un premier temps, la saisie du droit dans la construction des résistances oblige les paysans à reformuler ou recadrer les enjeux environnementaux de leurs luttes. Les dirigeants opèrent un recadrage afin de concilier de manière stratégique la volonté de reproduire les espaces vécus paysans avec les objectifs conservationnistes de la loi du Sanctuaire de la Nature. En même temps, le rapport des paysans et des habitants aux enjeux environnementaux diffère tout de même, dans une certaine mesure, de ceux des militants. En ce sens, la reconnaissance juridique des terres de hautes montagnes comme un Sanctuaire de la Nature conduit les dirigeants à resignifier les enjeux environnementaux de leur lutte. Dans un premier temps, la cause de leur mobilisation environnementale repose sur une critique de l’appropriation de l’eau et des terres, ainsi que de ses effets sur les modes de vie paysans. Cependant, la saisie de cette loi, et son application à travers la rédaction d’un plan de gestion au côté de chercheurs les obligent à modifier leur discours et l’objectif affichés de leurs causes. Ainsi, dans un second temps, ils sont conduits à saisir l’environnement comme un enjeu de conservation, en suivant l’orientation de la loi. Cependant, ce tournant les contraint à aller contre l’objectif premier de leur lutte : préserver les pratiques spatiales paysannes et historiques. Pour dépasser cette tension et ne pas perdre leur objectif premier, les dirigeants opèrent une difficile conciliation des deux appréhensions de la nature : une nature vue comme un support, un cadre et un moyen de subsistance d’une part et de l’autre, une nature objet de contemplation et de préservation. Cette conciliation se lit dans les discours des dirigeants lorsqu’ils associent les pratiques spatiales paysannes à des actes de conservations de la nature. Mais, en même temps, ils déploient des activités pour sensibiliser les paysans, habitants et jeunes générations à la protection de l’environnement en soulignant son utilité pour la reproduction des modes de vie locaux. En ce sens, la saisie du droit modifie la problématisation des enjeux environnements au sein des résistances paysannes.

61Dans un second temps, l’usage du droit dans les résistances menées par les organisations étudiées induit une distanciation envers les actions collectives d’occupation de l’espace public et médiatique déployées par les organisations contestataires. Ainsi, les acteurs dominés, les paysans et habitants, expriment-ils peu leur désaccord publiquement. Les dirigeants des organisations étudiées qui s’érigent en leur porte-parole luttent contre l’appropriation de l’espace et de l’eau par les activités extractives, sans passer nécessairement par une occupation de l’espace public et médiatique. Ils se centrent davantage sur la création des conditions qui permettent de reproduire les pratiques quotidiennes déployées par les paysans (Allain, 2020). En ce sens, pour différentes raisons, les dirigeants choisissent de déployer des résistances silencieuses et juridiques. Tout d’abord, les dirigeants semblent avoir compris que pour protéger leur accès aux ressources naturelles dans un pays à la tradition légaliste et centraliste forte et dans lequel la défense de la propriété privée est reconnue par la Constitution, ils doivent régulariser et renforcer leur tenure foncière. En parallèle, un des fronts de résistances repose sur l’atténuation, par la négociation ou la ruse, des rapports de pouvoir inégaux au niveau local créés par l’application du droit. Par exemple, selon le Code de l’eau, les entreprises agricoles qui concentrent les titres fonciers et droits d’eau détiennent le pouvoir de décision au sein des organisations étudiées. En ce sens, le silence résulte de l’élaboration des tactiques géolégales complexes par une poignée de dirigeants qualifiés. Il témoigne également des faibles capacités de mobilisations des paysans et habitants par des répertoires d’action collective plus visible. La prolétarisation et la désyndicalisation expliquent ce phénomène. La dépendance profonde des familles des habitants aux entreprises agricoles et entrepreneurs touristiques, principaux employeurs locaux, et leur situation de profonde précarité les désincite à mener des affrontements directs, puisqu’ils ont tout à perdre. C’est la raison pour laquelle quelques paysans qualifiés, devenus dirigeants, détournent à leur avantage diverses situations, négocient avec les administrateurs des entreprises ou encore démultiplient les tactiques de résistances, silencieusement, afin de préserver — plus que de reconquérir — les espaces paysans. C’est donc par l’usage du droit que les organisations réussissent à construire des résistances dans des contextes de contraintes politiques, sociales et économiques. Dans ce processus, les dirigeants s’unissent volontiers aux jeunes qualifiés originaires de la vallée pour forger un sentiment d’appartenance au groupe et au territoire, et une adhésion au Sanctuaire de la Nature.

62Plus amplement, cette étude permet de montrer que dans certaines situations le système juridique chilien peut avoir pour effet de scinder les résistances paysannes de celles menées par les militants. En effet, ici, le cadre normatif lié à l’eau et aux communautés agricoles fait que le système de participation politique soit étroitement associé à la tenure des droits d’eau ou foncière. Au sein des organisations d’usagers de l’eau, seuls les propriétaires de droits d’eau peuvent voter pour leur dirigeant et prendre part aux décisions par le vote. Ceci est également le cas des communautés agricoles : seuls les propriétaires fonciers sont membres de ces organisations et le droit de vote est censitaire, proportionnel aux droits fonciers. De ce fait, les militants n’étant pas propriétaires fonciers, ni de droits de l’eau, sont exclus des organisations locales. Ces dernières jouent pourtant un rôle décisif sur l’usage et le partage quotidien des ressources naturelles, et donc de la production de l’espace. L’exclusion des personnes qui ne sont pas propriétaires limite considérablement le pouvoir d’intervention d’une ample partie de la population dans la gestion des ressources naturelles et le devenir des vallées. Ce phénomène produit une désaffection d’une partie de la population ou alors un mécontentement qui se cristallise au sein des mobilisations socio-environnementales. Alors souvent, les organisations d’usagers sont perçues négativement, puisqu’elles constituent dans certains cas le cheval de Troie des entreprises extractives. S’y jouent, en réalité, bien souvent, des rapports de pouvoir complexes entre les différents types d’usagers (Chloé Nicolas-Artero, 2021). En ce sens, le droit chilien produit une tension entre les résistances produites par les organisations paysannes et celles menées par les organisations sociales et les collectifs militants. La méconnaissance et les préjugés des uns sur les autres et la distance produite par leur origine sociale, devient source de tensions et méfiances entre ces deux groupes. Pourtant, sur le fond, les objectifs des luttes ne s’opposent pas : freiner l’essor des activités extractives et leurs effets sur les modes de vie locaux et l’environnement. Néanmoins, le rapport quotidien à la nature diffère considérablement entre les deux groupes ce qui se traduit par une orientation sensiblement différente des enjeux environnementaux et de la dimension spatiale des actions collectives.

63Ce cas d’étude contribue aux champs de recherches sur les mobilisations socio-environnementales. Récemment, de nombreux travaux, construits notamment depuis l’écologie politique, étudient le droit. La plupart analysent la capacité des organisations locales à modifier les cadres juridiques nationaux et faire respecter le droit humain à vivre dans un environnement sain, à l’eau ou les droits de la nature (Borgias 2018 ; Ulloa 2020). Ces approches soulignent notamment la vision spécifique de la nature des populations dépossédées, souvent indigènes, et l’ancrage local de la construction de ces droits (Boelens et al. 2018). Notre recherche révèle l’existence de résistances locales qui ne se structurent pas dans le cadre de mobilisations sociales et politiques multiniveaux et qui ne demandent pas explicitement une reconnaissance de droits culturels et environnementaux. Au contraire, les résistances construites par les populations locales étudiées participent à la légitimation du cadre néolibéral sur l’eau et l’État. Ainsi, la saisine du droit par les acteurs locaux pour défendre leur accès aux ressources naturelles ou protéger l’environnement est ici complexe et parfois contradictoire (Melé, 2020 ; Merlinsky, 2013). Plutôt qu’une contestation d’un cadre normatif, notre étude révèle un détournement des lois nationales et la création d’un sentiment d’appartenance au territoire pour défendre les intérêts des paysans et des populations originaires que l’on oppose aux nouveaux arrivants. Ainsi, il souligne les dissensions et tensions existantes entre différentes classes sociales au niveau local, qui, partagent un diagnostic commun (les méfaits des activités extractives sur l’environnement), mais dont les représentations de la nature et le choix des répertoires d’action collective diffèrent. Il évite ainsi toute homogénéisation sociale et réification des mouvements contestataires contre l’extractivisme.

Conclusion

64Depuis les années 1980, la vallée de Derecho subit des transformations sociospatiales associées à l’essor des monocultures de raisin d’exportation et des activités touristiques. Cette production de l’espace repose principalement sur des modalités d’appropriation conjointes de l’eau et du foncier par trois entreprises agricoles. Elle produit une modification, sous contraintes, des pratiques quotidiennes et des rapports à l’environnement des paysans et des habitants, membres d’organisations d’usages de l’eau. Face à cette situation, les dirigeants du Conseil de surveillance et de la Communauté agricole déploient plusieurs tactiques de résistances : la mobilisation de la loi sur le Sanctuaire de la Nature, la modification des statuts des organisations ou encore la négociation avec les entreprises agricoles. Ces actions collectives silencieuses et invisibles impliquent de lutter sans occuper l’espace public, contrairement aux mobilisations socio-environnementales contre la marchandisation de l’eau dans la vallée. Le développement de ces tactiques silencieuses se fonde également, en partie, en raison des conflits de classes existants entre les habitants originaires de la vallée et les nouveaux habitants de classes plus aisées. Ces populations ne partagent pas la même représentation de la nature et de son usage dans la vallée. Afin de protéger les terres de hautes montages et les ressources en eau de l’expansion du secteur minier, agricole et touristique, les dirigeants des organisations locales renforcent le sentiment d’appartenance au territoire des habitants originaires de la vallée, en s’opposant aux nouveaux arrivants qui sont associés aux mobilisations socio-environnementales. Ainsi, le droit et son usage par les organisations paysannes, ainsi que les rapports sociaux de classes, expliquent l’orientation spécifique des enjeux environnementaux et des répertoires d’actions collectives qui les différencie, voire les oppose, à celle des organisations socio-environnementales.

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Notes

1  Ces deux types d’organisation n’apparaissent jamais dans la liste des organisations constitutrices des mouvements mentionnés ci-dessus.

2  Parcelle de culture sèche située sur des terres arides non irriguées.

3  Individu responsable des tours d’eau au sein d’une Association de canaux ou d’une Communauté d’eau.

4  Eaux de surface accessible située sur un site naturel.

5  Propriété terrienne.

6  Organisations de quartier formelles animées par les voisins d’une commune. Elles jouent un rôle central dans la vie sociale des habitants du fait de l’étendue des communes chiliennes.

7  Le non-paiement d’impôt est lié à l’inexistence d’un plan d’usage du sol de la municipalité et de régulation des négoces touristiques qui, du fait d’être en sol rural, ne sont pas déclarés.

8  Activité annuelle d’entretien des canaux.

9  Nom donné aux terres de haute montagne appartenant à la Communauté Agricole de la Rivière Derecho. Le terme Estancia renvoie à une grande exploitation destinée à l’élevage.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. La vallée de la rivière Derecho, région de Coquimbo, Chili
Crédits Source : Commission Nationale d’Irrigation, 2017. Auteure : C. Nicolas-Artero.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/13654/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 225k
Titre Figure 2. Résidences secondaires et monocultures de raisin aux abords de Pisco Elqui.
Crédits Auteure : C. Nicolas-Artero, 2018.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/13654/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 216k
Titre Figure 3. Un établissement touristique à Pisco Elqui
Crédits Auteure : Chloé Nicolas-Artero, 2018.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/13654/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 252k
Titre Figure 4. Deux jeunes habitants dans un refuge de la Communauté agricole
Crédits Auteure : Chloé Nicolas-Artero, 2017.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/13654/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 523k
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Pour citer cet article

Référence papier

Chloé Nicolas-Artero, « De l’usage du droit dans les résistances paysannes au Chili »Les Cahiers d’Outre-Mer, 285 | 2022, 53-85.

Référence électronique

Chloé Nicolas-Artero, « De l’usage du droit dans les résistances paysannes au Chili »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 285 | Janvier-Juillet, mis en ligne le 02 janvier 2024, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/13654 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.13654

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Auteur

Chloé Nicolas-Artero

Chercheure postdoctorante. Center for Climate and Resilience Research (Santiago du Chili). Chercheuse associée du CREDA.

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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