Navigation – Plan du site

AccueilNuméros284RubriquesCOM a luJean-Pierre Augustin et Pascal Gi...

Rubriques
COM a lu

Jean-Pierre Augustin et Pascal Gillon, Les jeux du monde, géopolitique de la flamme olympique

Paris, Armand Colin, 220 p., 2021
François Bart
p. 515-517
Référence(s) :

Jean-Pierre Augustin et Pascal Gillon, Les jeux du monde, géopolitique de la flamme olympique. Paris, Armand Colin, 220 p., 2021

Texte intégral

1En cet été 2021, marqué par les Jeux Olympiques de Tokyo 2020, décalés d’un an à cause de la pandémie, ce livre vient à point. Rédigé par deux géographes chevronnés qui ont beaucoup publié sur la question des sports, il interroge les JO comme « véritable théâtre géopolitique » (4e de couverture), en s’appuyant sur une importante documentation (la « bibliographie sélective » compte 49 références) et en assumant « une perspective critique qui cherche à éviter les deux écueils de la célébration béate et de la condamnation systématique » (p. 10).

2L’ouvrage est constitué de cinq chapitres abordant successivement le « théâtre géopolitique en recomposition », « une gouvernance mondiale sous tension », « la capture de la performance physique, « la vitrine compétitive des villes olympiques » et « les défis de l’olympisme ». Il est illustré de 22 figures et 16 tableaux. Les 89 notes sont malheureusement regroupées à la fin, ce qui rend leur lecture peu aisée. Quelques annexes originales sont stimulantes, à l’exemple du discours (8 juillet 2013) de François Hollande en hommage au champion olympique Alain Mimoun, de la place des peuples autochtones dans les Jeux (exemple du Canada) et de la page « le Burkina Faso et l’Olympisme », qui montre que les auteurs n’oublient pas les pays les plus pauvres.

3En affirmant d’emblée que, « comme tout mythe, l’olympisme mérite d’être déconstruit » (p. 11), les auteurs s’inscrivent dans une démarche dépourvue de tabous ; en faisant le choix initial de considérer les JO comme « un théâtre géopolitique toujours en recomposition », « qui ne fait pas l’économie des rapports de force modelant les sociétés » (p. 17), ils font œuvre de géographes, naviguant à différentes échelles spatiales (des sites olympiques aux enjeux nationaux, internationaux et mondiaux) ; en outre, ils se montrent volontiers historiens, subjugués par l’ampleur des mutations spatiales, financières, sportives, techniques d’un système, hérité de la Grèce antique, « qui devient progressivement le premier spectacle mondial » (p. 17). La dimension profondément géographique de l’ouvrage est là, tout au long des 200 pages, au gré, par exemple, de réflexions sur « l’opposition Nord-Sud » (p. 116) que manifeste cet « événement spatial mondial » (p. 150), « entre une Europe omniprésente et un continent délaissé, l’Afrique, la participation aux Jeux reflétant la réalité socio-économique et l’héritage historique » (p. 116). Les auteurs, en valorisant l’interface espace-temps, travaillent dans un registre géopolitique classique qu’ils parviennent aisément à nourrir d’une dynamique de profondes mutations qui, en fin d’ouvrage (chapitre V et conclusion) débouchent sur des interrogations quelque peu pessimistes sur l’avenir : « les jeux Olympiques modernes sont-ils éternels ? La question mérite d’être posée et de nombreux textes évoquent la fin de l’olympisme » (p. 173).

4Le livre évoque à plusieurs reprises la question de la participation des pays du Sud à cette manifestation à « la matrice européenne » (p. 18). Il rappelle d’abord que « Coubertin, après 1918, semble acquis à l’idée “qu’une certaine émancipation” des peuples d’Afrique est inéluctable et considère que la culture sportive peut, en douceur, la faciliter » (p. 26). Mais seuls deux pays africains fondent un Comité National Olympique avant les années 1950 : l’Afrique du Sud en 1908, l’Égypte en 1912 ; les projets de jeux envisagés à Alger en 1925 puis à Alexandrie en 1927 resteront lettre morte. C’est après la Seconde Guerre Mondiale que « l’Afrique tente d’exister » (p. 32), avec l’émergence d’un « panafricanisme sportif » (p. 33), pour le football d’abord, avec la création en 1966 du Conseil Supérieur des Sports Africains (CSSA) et les premières médailles africaines, en marathon et course à pied (Éthiopie, Kenya, Maroc) aux Jeux de Rome (1960).

5En 1968, les premiers Jeux d’été d’un pays du Sud ont lieu à Mexico. Trois autres suivront, eux aussi dans des pays émergents, Séoul en 1988, Pékin en 2008, Rio de Janeiro en 2016. « Les décolonisations dans les années 1960 ont vu l’apparition de dizaines de nations qui ont immédiatement réclamé leur reconnaissance par le CIO et certaines, comme le Cameroun, l’ont obtenu avant même leur indépendance » (p. 52-53). Les auteurs montrent à quel point « le sport et l’olympisme jouent un rôle de reconstituant et de régénérateur de l’identité nationale » et combien « pour ces nations, l’essentiel est de participer, d’apparaître sur la carte du monde » (p. 53). En même temps les auteurs ne sont pas dupes de la réalité des « ressorts politiques de l’illusionnisme olympique » (p. 54), qu’ils illustrent entre autres par le cas du Qatar qui, pour s’affirmer sur le plan sportif, mène une stratégie qui « consiste à naturaliser des sportifs susceptibles de gagner des médailles » (p. 57). L’exemple des coureurs kenyans et éthiopiens « illustre des rapports qui ne sont plus seulement Nord/Sud, mais Sud/Sud » (p. 57). On est là en pleine analyse géopolitique à l’échelle mondiale. Le cas spécifique du Kenya et de l’Éthiopie est largement développé, comme exemple de « stratégie de niche », dont « l’hyperspécialisation permet d’obtenir de bons résultats » (p. 139). D’autres pays du Sud sont évoqués dans le même registre, la Jamaïque pour le sprint, le Maroc pour le demi-fond, etc.

6Le chapitre consacré aux principales villes olympiques met enfin en exergue le rôle que peuvent jouer les JO dans les grands aménagements urbains, en particulier depuis Barcelone en 1992. Parmi les grandes agglomérations du Sud, le cas de Rio de Janeiro, « la ville émergente du Sud » (p. 164) est développé, avec une carte (p. 166) ; les auteurs montrent combien « ces Jeux illustrent ainsi les difficultés que rencontrent les pays en développement dans l’aménagement des villes » (p. 167) et concluent ainsi, à propos de la période actuelle : « La course aux anneaux d’or reste donc réservée aux villes riches, (…) les grandes métropoles des pays du Sud qui connaissent les croissances démographiques les plus fortes et de sérieux problèmes d’organisation urbaine sont de fait mis hors-jeu de la compétition. Pour l’Afrique “noire”, c’est toujours la page blanche » (p. 192).

7Ce livre, facile et agréable à lire, dont le fil rouge est le questionnement de « l’utopie olympique », confrontée aux rugosités « de la mondialisation désormais libérale » (p. 194), y compris l’actuelle pandémie, a ainsi le grand mérite de réfléchir sur l’olympisme, dans son histoire et dans son actualité, « comme dimension du système sociétal » (p. 193), où s’imbriquent des interrogations teintées d’inquiétude et d’espoir car « c’est le propre d’une utopie que d’imaginer un autre monde des Jeux » (p. 194).

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

François Bart, « Jean-Pierre Augustin et Pascal Gillon, Les jeux du monde, géopolitique de la flamme olympique »Les Cahiers d’Outre-Mer, 284 | 2021, 515-517.

Référence électronique

François Bart, « Jean-Pierre Augustin et Pascal Gillon, Les jeux du monde, géopolitique de la flamme olympique »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 284 | Juillet-Décembre, mis en ligne le 01 juillet 2021, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/13483 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.13483

Haut de page

Auteur

François Bart

Professeur émérite, Université Bordeaux Montaigne. Courriel : bartbart@orange.fr

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search