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Dossier

Marie-Galante : une société du Rhum

Marie-Galante : a rhum-based society
Brieuc Bisson et Pierre Turkovics
p. 123-157

Résumés

Marge d’une marge, Marie-Galante, située au sud-est de la Guadeloupe, fait partie intégrante des départements et régions d’Outre-Mer français (DROM) et a pour spécificité d’être un héritage direct des îles cannières qui ont fait la fortune de la façade atlantique française au xviiie siècle. À ce titre la culture de la canne y a une place fondamentale, ainsi que le rhum, boisson alcoolisée tirée du jus de canne. Cet article propose une géographie sociale et culturelle de Marie-Galante au prisme du rhum en envisageant l’importance du rhum dans la constitution d’une géographie spécifique, puis en questionnant sa place dans la société marie-galantaise, et enfin en se penchant sur les leviers possibles de développement que peut représenter le rhum pour l’île.

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Texte intégral

Introduction

  • 1  Sortie en 1985 chez RCA en face B.
  • 2  La côte sud de Grande-Terre qui, du Gosier jusqu’à Saint-François, concentre l’essentiel des infra (...)
  • 3  À la fois par le grand public et par les géographes français, les publications scientifiques sur M (...)

1Essentiellement connue du grand public par la chanson « Belle-Ile en mer, Marie Galante » de Laurent Voulzy1, Marie-Galante est une île de l’archipel de la Guadeloupe, située à une vingtaine de kilomètres au sud des côtes de Basse-Terre et de Grande-Terre. Peuplée de 10 867 habitants en 2016, cette île de 158 km² est composée de trois communes : Saint-Louis, Grand Bourg et Capesterre-de-Marie-Galante. L’île est accessible en bateau depuis Pointe-à-Pitre et Saint-François, à l’extrémité orientale de la « riviera guadeloupéenne »2. Territoire ultra-marin, « région ultrapériphérique – RUP » selon la classification de l’Union Européenne, Marie-Galante est « l’île d’une île », située en périphérie d’un territoire lui-même périphérique vis-à-vis de sa métropole (Gay, 2021). Cette « double insularité » (Fiszbin, 2011), qui implique une dépendance accrue, est essentielle pour saisir la géographie de l’île, marquée par le fort enjeu de l’accessibilité vis-à-vis de la Guadeloupe. Comme Voulzy le souligne dans le deuxième couplet, admettons ainsi que « c’est l’eau qui nous sépare et nous laisse à part ». Malgré d’indéniables atouts touristiques, à la fois paysagers et patrimoniaux, et en dépit de récentes évolutions dans ce domaine, Marie-Galante reste relativement méconnue3 et épargnée par le phénomène touristique de masse qui touche d’autres espaces des Antilles françaises.

2Outre cette situation de marginalité par rapport à la Guadeloupe, sa géographie particulière tient au fait qu’elle est restée une île « cannière », un des derniers vestiges de ces îles à sucre antillaises qui ont fait la fortune de la façade atlantique française aux xviie et xviiie siècles. La canne à sucre y est omniprésente, à la fois dans l’organisation de l’espace (les anciennes « habitations » sucrières ayant structuré l’habitat sur l’île), le paysage et l’économie insulaires. L’industrie sucrière représente en effet, directement ou indirectement, près de 2000 emplois ou compléments d’emploi. À la différence d’autres îles françaises des Antilles ayant misé depuis l’abolition de l’esclavage sur des cultures tropicales plus intensives ou le tourisme de masse, l’héritage colonial lié à cette structuration économique, sociale et identitaire du territoire par la culture de la canne à sucre est toujours particulièrement prégnant dans le cas de Marie-Galante.

3Le xxe siècle a néanmoins vu une mutation importante de ce système avec la redirection d’une partie de la canne vers la production de rhum agricole (issu de la fermentation du jus de canne, le vesou), dont les cours ont fortement augmenté depuis les guerres mondiales (Lasserre, 1950). C’est cet alcool qui va nous intéresser ici en ce qu’il est devenu un marqueur culturel inséparable de l’identité marie-galantaise depuis lors. En effet, si les hauts lieux de l’histoire de Marie-Galante sont intimement liés à l’industrie sucrière et notamment à ses grandes Habitations (Habitation Murat, Habitation Roussel), certains événements fondateurs sont déjà associés au rhum dès le xixe siècle. Ainsi l’épisode de la Mare au Punch en 1849, révolte de travailleurs agricoles récemment affranchis dans le cadre d’une élection législative mettant aux prises un candidat abolitionniste et un candidat soutenu par les planteurs locaux, qui se finit par la mise à sac de la mairie de Grand-Bourg, dont l’édile était un planteur, et le déversage dans une mare de l’île de toute la production de rhum de l’Habitation Pirogue. S’il n’en reste au xxie siècle qu’un panneau explicatif au bord de la route au lieu-dit Pirogue, cet évènement qui met en avant le rôle des structures productives cannières dans l’organisation de la société coloniale insulaire est pour nous riche de questions à l’heure d’une ouverture de l’île aux flux de la mondialisation et des questionnements identitaires et culturels qu’elle implique. L’objet « rhum » est d’autant plus pertinent dans ce contexte que les trois dernières distilleries en activité (Bielle, Poisson pour le rhum du Père Labat et Bellevue) sont certainement l’élément majeur de la visibilité internationale de l’île aujourd’hui, notamment grâce à leurs succès commerciaux et de prestige dans les concours agricoles. Les acteurs économiques locaux ont bien compris la force de cette image et cherchent de plus en plus à la mettre à profit, instituant le « rhum à 59 degrés » en porte-étendard de la culture créole dans les salons internationaux, comme au Salon International de l’Agriculture à Paris où ils sont tous les ans installés à l’entrée du pavillon des Outre-mer.

4Ce rôle primordial du rhum à Marie-Galante, à la fois en termes économiques et culturels, nous amène donc à envisager cette société insulaire originale comme une « société du rhum », ainsi que le poète Guy Tirolien aimait la retrouver : « Est-ce ivresse déjà que vos rhums m’ont versée, ou si c’est la magie du pays retrouvé ? » (vers liminaires du poème Marie Galante en ouverture de son recueil Balles d’or [1961, p. 5]). Une île où celui-ci serait tout à la fois un élément économique central, vecteur d’une identité forte mais aussi, dans ses modes et ses lieux de consommation, le révélateur contemporain d’une société postcoloniale encore en partie cloisonnée entre populations locales et d’origine métropolitaine. Notre démarche est aussi ici, dans la continuité des travaux de Jean-Louis Chaléard, repris par Violaine Jolivet, Marie Redon et Jean Marie Théodat (2018), de remettre au centre les périphéries, dont Marie-Galante est une parfaite incarnation. Sous cet angle, il s’agit aussi d’envisager Marie-Galante comme un possible laboratoire d’étude des sociétés antillaises postcoloniales.

5Cet article propose une géographie économique et sociale de Marie-Galante au prisme du rhum, organisée en trois volets. Il s’agira dans un premier temps de lire l’espace insulaire sous l’angle de la production cannière pour comprendre comment la culture de la canne et l’industrie du rhum ont conditionné l’occupation de l’île et ses structures territoriales actuelles. Cela nous permettra dans un second temps de dresser une typologie spécifique des lieux et des modes de consommation locale du rhum, pour en faire les révélateurs d’une organisation sociale encore largement héritée de la colonisation. Enfin, et afin de replacer le rhum dans son actualité, nous l’interrogerons en termes de dynamiques territoriales contemporaines, dans le cadre d’une stratégie de communication et de marketing mise en place récemment par les acteurs économiques et institutionnels de l’île pour engager de nouvelles formes de développement dans le contexte d’une ouverture raisonnée au tourisme.

La Canne : vecteur d’une organisation territoriale fragmentée

L’île d’une île, une « surinsularité » caraïbéenne

  • 4  Chiffres INSEE 2017.

6Marie-Galante, située à 20 kilomètres de Capesterre-Belle-Eau sur Basse-Terre et à 24 kilomètres de Saint-François sur Grande-Terre, est aussi à proximité directe de l’île de la Dominique, à une trentaine de kilomètres au sud. Elle est composée de trois communes : Grand-Bourg au sud-ouest, qui fait office de chef-lieu et de porte d’entrée principale de l’île (5012 habitants4), Saint-Louis au nord-ouest (2 447 habitants), et Capesterre de Marie-Galante au sud-est (3 301 habitants).

  • 5  Pour une traversée d’une heure environ.
  • 6  Soit des îles pour lesquelles le caractère séparateur de l’océan serait moins affirmé.

7La géographie de l’île est fortement marquée par une opposition ouest-est selon une organisation assez proche du modèle de l’île tropicale proposé par Roger Brunet (1986). La côte ouest regroupe ainsi les principales infrastructures et établissements humains alors que le nord-est de l’île est largement délaissé. Cette occupation déséquilibrée du territoire, induisant un gradient d’intégration allant du sud-ouest au nord-est, est clairement conditionnée par les enjeux d’accessibilité. Marie-Galante possède certes un aérodrome, situé au sud entre Grand-Bourg et Capesterre-de-Marie-Galante, mais ce dernier n’a plus de liaison régulière avec la Guadeloupe. L’accès à l’île dépend donc uniquement des liaisons maritimes assurées par les compagnies l’Express des Îles (à raison de trois liaisons par jour entre Pointe-à-Pitre et Grand-Bourg, et une liaison par jour entre Saint-Louis et Pointe à Pitre5) et Val’Ferry (qui propose également trois liaisons quotidiennes depuis Grand-Bourg). Des liaisons plus récentes sont aussi assurées à partir de St François, sur la « Riviera guadeloupéenne », par la Comadile à raison de trois liaisons par semaine et par la compagnie Icigo à raison d’une liaison quotidienne. Ces dernières permettent notamment le développement d’un tourisme à la journée (excursionnisme) à partir de Saint-Louis. Cependant, ce déficit d’accessibilité maritime, alors même que la Guadeloupe n’est pas si lointaine et que Marie-Galante pourrait se retrouver en situation « d’hypo-insularité6 » (Nicolas, 2005), renforce le caractère périphérique de Marie-Galante, comparable en cela à la Désirade, à l’est de l’archipel, ou aux Saintes au sud. Marie-Galante se retrouve ainsi en position ultrapériphérique, comme « l’île d’une île » en situation de « surinsularité » (Pelletier, 1997), pour laquelle la question de la continuité territoriale se pose de manière aigue. Que ce soit en termes spatial à l’échelle des DROM (Goreau-Ponceaud et Calas, 2016), ou socio-économique, Marie-Galante incarne ainsi « la marge d’une marge ».

  • 7  Il n’y a plus de maternité aujourd’hui à Marie-Galante : elle a fermé en 2012 et sa réouverture es (...)

8Lorsque l’on regarde en détail les statistiques, nombre d’indicateurs expriment en effet une déprise sociale et économique très nette, proche en cela de certaines caractéristiques d’un « espace des suds » (Chaléard et Sanjuan, 2017, p. 19). On note tout d’abord une baisse constante de la population marie-galantaise depuis plusieurs décennies – la population de l’île est ainsi passée de 16 342 habitants en 1962 à 10 867 en 2016. Cette chute démographique, qui touche d’ailleurs également les trois communes de l’île, s’explique notamment par un solde naturel négatif. Selon les chiffres de 2018, on compte ainsi 86 naissances domiciliées pour 142 décès7. Une autre particularité démographique tient dans la pyramide des âges marquée par un fort creux chez les 18-36 ans, qui s’explique par le départ précoce des jeunes actifs pour chercher du travail sur l’île de la Guadeloupe. Le taux de scolarisation après 18 ans est également relativement faible sur l’île avec un chiffre de seulement 26 % en 2014, contre 47 % au niveau régional. En revanche il est à noter que le taux de scolarisation avant 18 ans est au niveau du taux de scolarisation régional avec plus de 95 % des enfants scolarisés, stimulé en cela par la création d’un lycée général et professionnel dans les années 1990.

9Si on s’intéresse aux indicateurs sociaux, on retrouve pour Marie-Galante des indicateurs de marginalité forts, que ce soit au niveau du taux de chômage général, du taux de chômage des jeunes, des pensionnaires du RSA et des foyers non imposables. Toutefois ces chiffres restent comparables, voire inférieurs à la moyenne régionale guadeloupéenne. Malheureusement, les taux de pauvreté, qui auraient apporté un éclairage intéressant, ne sont pas disponibles dans les statistiques INSEE. La distinction entre Marie-Galante et la Guadeloupe est plus visible en revanche au regard d’autres indicateurs, comme le revenu net moyen par foyer fiscal ou des indicateurs liés au logement. Ainsi le revenu net moyen par foyer fiscal, qui s’élève pour Marie-Galante à 11 159 euros en 2014, reste inférieur au revenu net moyen au niveau de la Guadeloupe, et à plus forte raison de la France métropolitaine (respectivement 15 833 euros au niveau régional, et 20 150 euros en France métropolitaine à cette même date). Les disparités de dynamiques et de développement entre la Guadeloupe et Marie-Galante s’observent aussi au niveau du logement. Ainsi le taux de vacances du logement confirme le déclin démographique de l’île ; il est de 23,1 % à Grand-Bourg, de 38,3 % à Saint-Louis et de 21 % à Capesterre-de-Marie-Galante.

10Ce constat est cependant contrebalancé par la relative autonomie de l’île dans certains domaines. Elle possède ainsi sa propre sucrerie, à Grand-Anse, une des deux dernières de Guadeloupe, et un port commercial, également sur le littoral occidental face à la Guadeloupe, unique interface économique du territoire. Au niveau scolaire Marie-Galante est dotée de trois collèges, un par commune, ce qui est remarquable pour une île de 10 867 habitants, et d’un lycée, proposant quelques formations professionnelles. Dans le domaine de la santé, la présence de deux établissements masque des disparités importantes du fait des difficultés récurrentes à pourvoir les postes qualifiés et l’absence de certains services, notamment depuis la fermeture décriée de la maternité en 2012.

  • 8  Saint-Barthélémy, par son caractère spécifique d’un point de vue social (l’île attire une populati (...)

11Néanmoins, et en tout état de cause, ce premier tableau de Marie-Galante concourt à en faire une « ultra-marge », qui témoigne à la fois du caractère exceptionnel et marginalisé de l’Outre-Mer français par rapport à la métropole (Goreau-Ponceaud, Calas, 2016), mais aussi du caractère marginalisé de Marie-Galante vis-à-vis de la Guadeloupe. Caractère doublement marginal que Marie-Galante partage en partie avec les Saintes et la Désirade, voire avec Saint-Martin (qui a le statut de Collectivité d’Outre-Mer)8. Cette double insularité est d’autant plus marquante qu’on est, a priori, loin des situations extrêmes de certaines îles de Polynésie française au niveau de la marginalité spatiale, liée à de fortes contraintes au niveau de l’accessibilité.

Une île forgée par la culture de la canne à sucre

12La part de l’agriculture dans le tissu économique de Marie-Galante reste importante par rapport à la Guadeloupe. En effet 12 % de l’emploi insulaire (INSEE 2018) relève encore de ce secteur, contre 4 % en Guadeloupe (11,9 % à Grand-Bourg, 23,5 % à Capesterre-de-Marie-Galante et jusqu’à 25,1 % à Saint-Louis). Néanmoins aujourd’hui l’économie marie-galantaise est de plus en plus tertiarisée (74,2 % des emplois en 2014), les emplois publics représentant 44 % des emplois, soit plus qu’en Guadeloupe où ils représentent 36 % des emplois. Cette surreprésentation de l’emploi public dans l’économie des DROM (19,9 % des emplois à l’échelle de la France) est donc une particularité que Marie-Galante partage largement avec les autres DROM et COM. On note d’ailleurs une opposition nette entre Grand-Bourg, porte d’entrée principale de l’île et chef-lieu, où se concentrent les emplois liés aux services, et Saint-Louis et Capesterre, territoires plus ruraux.

13Au niveau de l’occupation des sols, la canne à sucre reste la culture la plus importante, malgré une dynamique récente de développement de culture de la banane et du melon (appellation Melon IGP Guadeloupe depuis 2013 (Redon, 2016)). Cette prévalence sucrière s’appuie sur les infrastructures déjà citées puisqu’elles permettent sa transformation directe sur place dans les trois distilleries encore en activité sur l’île (Poisson pour le rhum Père Labat, Bielle et Bellevue) et l’usine sucrière de Grand-Anse.

  • 9  Chiffres Redon 2016.
  • 10  Éditorial de la publication de la région Guadeloupe « La route des rhums, de la canne et du sucre  (...)

14On constate à l’heure actuelle une baisse du nombre d’exploitations de canne à sucre du fait de la concentration de certaines exploitations familiales (de 2 100 en 1988 à un peu plus de 1 500 en 2010) pour une surface plantée en légère baisse également (passée de 2 840 hectares en 1988 à 2 471 en 2010). La superficie moyenne d’une exploitation s’élève aujourd’hui à 1,6 hectare, ce qui reste extrêmement faible au regard de la moyenne nationale (61 hectares de surface moyenne pour une exploitation agricole en 2017)9, y compris pour des cultures de « petites surfaces » (17 hectares en moyenne par exemple pour les exploitations viticoles). On touche ici à une des spécificités de la culture de la canne à sucre à Marie-Galante : il s’agit d’abord d’une agriculture familiale, non mécanisée. Le rhum de Marie-Galante est en effet un produit rare pour lequel la canne fraîche coupée à la main est destinée entièrement à la distillerie afin de produire un rhum agricole par la fermentation du jus de canne (le vesou). Ce procédé, contrairement aux rhums traditionnels de sucrerie réalisés à partir de la mélasse (résidu de canne utilisé après un premier traitement destiné à cristalliser le sucre) ne représente en effet qu’entre 5 et 10 % de la production mondiale de cet alcool et suffirait à faire des rhums marie-galantais une exception si, en outre, il n’avait pas la particularité d’être tiré à 59 degrés d’alcool. Cette culture de la canne à sucre, structurante du point de vue économique et de l’occupation des sols, a aussi profondément marqué la géographie de l’île sur le temps long. Son surnom « d’île aux cent moulins », utilisé à des fins de promotion touristique aujourd’hui, vient directement de cet héritage et de ce patrimoine issu de la culture de la canne. À la suite d’Ary Chalus, président de la région, elle nous invite ainsi à « une errance, un voyage dans l’histoire et le patrimoine de la Guadeloupe »10.

Figure 1. Délimitation et caractérisation des surfaces agricoles

Figure 1. Délimitation et caractérisation des surfaces agricoles

DAAF 971 dans Redon, 2016.

15L’histoire sucrière de Marie-Galante reste assez mal connue et est souvent associée à l’histoire économique générale de la Guadeloupe, dont Marie-Galante « n’est ni séparée ni séparable » (Schnakenbourg, 1981, p. 5). Nous nous appuierons ici sur un article de Christian Schnakenbourg, paru en 1981 dans le Bulletin de la Société d’histoire de la Guadeloupe, pour évoquer le poids de la canne à sucre dans la structuration territoriale de Marie-Galante. Le terme de « structuration territoriale » est ici employé à dessein dans la mesure où, si le territoire est défini par la conscientisation d’une forme d’appropriation de l’espace par les sociétés, la culture de la canne à sucre joue un rôle fondamental dans cette appropriation à Marie-Galante. Dans son travail sur l’histoire de l’industrie sucrière sur l’île, Christian Schnakenbourg distingue deux grandes périodes historiques, marquées par la rupture sociale de 1848 : le temps des « habitations-sucreries » (du xviie siècle au milieu du xixe siècle) puis le temps des « usines centrales modernes » (depuis la fin du xixe siècle). La rupture de 1848 n’est pas soudaine ni radicale, la transition entre le système des habitations-sucreries et les usines centrales modernes s’effectuant en effet tout au long de la seconde moitié du xixe siècle.

16Du strict point de vue territorial cette histoire, très fortement liée à l’économie sucrière, permet aussi d’expliquer la géographie actuelle de Marie-Galante, la domination du sud-ouest, où se concentrent historiquement les structures de productions, et le caractère marginalisé du nord et des Bas.

Le temps des habitations-sucreries – une mise en valeur progressive de Marie-Galante par la culture de la canne à sucre

  • 11  Guerres franco-anglaises, Sécheresse en 1736-1737, cyclone de 1738, cyclone de 1740 et la famine q (...)

17L’époque des « habitations-sucreries » est marquée par une organisation socio-territoriale centrée autour de grandes habitations-sucreries pensées comme des entreprises agro-manufacturières de grande dimension, regroupant souvent plus de 100 hectares de plantation et plusieurs dizaines d’esclaves. Il s’agit alors d’une production peu mécanisée, s’appuyant notamment sur la force éolienne (les moulins) et sur la force de travail des esclaves (les esclaves d’origine africaine devenant majoritaires à Marie-Galante dès les années 1670). Le premier effort de structuration de la production dans la seconde moitié du xviie siècle est encore très concentré sur la partie ouest de l’île, porte ouverte sur la Guadeloupe et, de là, sur la métropole. Le xviiie siècle est aussi marqué par une diversification des cultures, notamment du coton, de l’indigo et du café dans le nord de l’île, suite à la difficile conjoncture économique et politique du xviiie siècle pour les Antilles françaises11.

18Sur cette carte (Figure 2), seules deux habitations-sucreries de 1769 n’ont pas de prolongement jusqu’à nos jours sous la forme d’un moulin ou d’autres vestiges, symbolisant le temps long dans lequel s’inscrit la culture de la canne à Marie-Galante.

Figure 2. Habitations-sucreries et moulins à Marie-Galante

Figure 2. Habitations-sucreries et moulins à Marie-Galante

Schnakenbourg, 1981, réalisation Brieuc Bisson et Pierre Turkovics.

  • 12  Ces cultures secondaires ont disparu progressivement au xixe siècle sous l’effet conjugué de la sé (...)

19La première partie du xixe siècle marque l’apogée de ce système traditionnel des habitations-sucreries : la superficie de canne cultivée augmente de 90 % entre 1818 et 1835 et le nombre de sucreries augmente de 170 %. Le développement de la culture de la canne à Marie-Galante est aussi le fruit d’une conjoncture favorable et notamment de l’indépendance d’Haïti en 1804, qui prive la France de sa principale île sucrière. La quasi monoproduction sucrière à Marie-Galante trouve ses racines dans cette première moitié du xixe siècle. En 1835, la canne représente les deux tiers des surfaces cultivées dans l’île (13 % en 1790) et fait travailler 89 % des esclaves attachés aux cultures. D’un point de vue géographique, ce dynamisme entraîne une extension considérable de la zone de culture de la canne qui, loin de se cantonner désormais au sud de l’île, se développe partout, y compris dans des zones jusqu’ici peu mises en valeur et marginalisées, comme le nord où la culture de l’indigo et du coton s’était concentrée12. En 1835, on compte 106 habitations-sucreries sur l’ensemble de l’île, et plus d’une centaine de moulins.

20Mais cette apogée des habitations-sucreries est de courte durée, le système s’effondrant au milieu du xixe siècle sous le coup de l’abolition de l’esclavage en 1848 et du développement à partir des années 1830 du sucre issu de la betterave, production métropolitaine mécanisée et performante qui va entraîner une chute importante du prix du sucre.

21Si la date de 1848 marque pour les Antilles françaises un tournant, Marie-Galante n’échappe pas à la règle. Le choc de l’abolition de l’esclavage aura des répercussions jusque dans les années 1860, entre événements sanglants (l’épisode de la mare au Punch de 1849, évoqué plus haut), répression et instauration sous le Second Empire d’une législation organisant, au prétexte de lutter contre le vagabondage et de favoriser l’organisation du travail, le maintien des populations noires sur les exploitations. C’est la crise économique de la fin du siècle qui met fin au système des habitations-sucreries, celles-ci ne pouvant plus lutter contre la production mécanisée qui commence à se développer aux Antilles et contre la concurrence du sucre de betterave, moins cher.

Le temps des usines centrales modernes : une concentration capitalistique centrée sur l’ouest de l’île accentuant la marginalisation des Hauts et des Bas

22Le temps des usines centrales modernes induit un changement radical de pratiques et de rapport productif au territoire. Là où, précédemment, il y avait autant de propriétés que de transformateurs, la canne étant produite et transformée au sein de l’habitation-sucrerie, il y a désormais des producteurs qui revendent leur production de canne à des usines centrales. Avec la fin du système esclavagiste, ce bouleversement profond des structures agraires de Marie-Galante entraîne une recomposition du paysage socio-économique de l’île, passant de grandes exploitations concentrées à une multitude d’exploitants dépendants des usines ou de petits propriétaires relativement indépendants possédant de petites parcelles.

  • 13  La dernière ferme en 1902.

23Pour Marie-Galante, ce temps des usines centrales modernes commence en 1845 avec la création par un groupe d’hommes d’affaires essentiellement métropolitains, de la première usine à Grande-Anse. Elle témoigne d’un changement de modèle économique avec le passage à une production industrielle capitalistique, marquée par l’investissement d’acteurs métropolitains. Du point de vue spatial, elle n’est pas rattachée à un domaine particulier, au contraire d’usines secondaires qui vont, sans grand succès, se créer dans la seconde partie du xixe siècle au sein de grandes propriétés déjà existantes. Au début du xxe siècle, l’usine de Grande-Anse se retrouve ainsi en situation de quasi-monopole, monopole accentué par la disparition progressive des dernières habitations-sucreries13. Avec la crise sucrière des années 1880 et l’agonie du système des habitations-sucreries, une considérable concentration foncière s’opère au bénéfice de l’usine de Grande-Anse. Ce qui engendre une forte misère paysanne au sein de l’île. Les petits paysans du nord de l’île, qui s’étaient spécialisés dans le coton, se retrouvent de fait ruinés par l’abandon de cette culture et les travailleurs agricoles, du fait de la concentration foncière, sont contraints d’accepter de mauvaises conditions de travail et de rémunération au sein des grandes exploitations relevant des usines. Ce qui a pour effet d’ancrer encore davantage la domination économique et sociale de l’ouest de l’île, notamment par rapport au nord et à l’est.

24Néanmoins, en 1903 et 1904, deux nouvelles usines sont construites sous l’impulsion d’un commerçant guadeloupéen, Raoul Bonnet. Son ambition est de développer des usines sur des espaces jusqu’ici en marge de la modernisation de la production sur Marie-Galante. Il crée notamment ex-nihilo l’usine Dorot sur les Bas au nord-est de l’île, région historiquement peu développée. Cette création constitue un des rares exemples de tentatives de développement de la région des Bas, où la culture de la canne a toujours été relativement peu développée. L’histoire de cette usine, sa fermeture, son abandon, et sa friche actuelle, témoignent de l’histoire contrariée de ces Bas, hyper-marginaux à l’échelle de Marie-Galante.

Le rhum marie-galantais : de l’île aux tranchées

  • 14  Suite à l’éruption de la Montagne Pelée – Saint-Pierre contrôlait jusqu’ici la production de rhum (...)

25Concernant le rhum, produit dérivé de la canne et au cœur de notre réflexion, on note que sa production spécifique prend son essor dans la première décennie du xxe siècle. Avec la destruction de Saint-Pierre en 190214 et le contexte international pré-Première Guerre mondiale qui pousse le gouvernement à constituer des réserves stratégiques d’alcool, la production de rhum à la Guadeloupe et à Marie-Galante s’envole : de production secondaire destinée essentiellement à une consommation locale, il devient un produit d’exportation à part entière, permettant d’engendrer des bénéfices. Plusieurs distilleries industrielles se créent dans ces années 1900 et 1910 à Marie-Galante pour profiter de ce contexte favorable. Ainsi le domaine Poisson, historiquement dévolu à la production de sucre et organisé autour d’une habitation-sucrerie, est réorganisé autour de la production de rhum dans la première décennie du xxe siècle sous l’impulsion d’Edouard Rameaux. Il dépose notamment la marque « Père Labat » et s’inscrit par-là dans une logique commerciale et marketing. C’est également à cette période que se structure autour de la production de rhum la distillerie Bielle.

26Avec la Première Guerre mondiale et les besoins en alcool qu’elle engendre, Marie-Galante connaît un véritable « boom rhumier » (Shnakenbourg, 1981, p. 95). Les distilleries passent de 9 à 18 entre 1913 et 1931. Mais les revenus tirés de ce boom du rhum ne profitent pas à tous et les petits planteurs ainsi que les ouvriers agricoles conservent des conditions de vie très précaires. Ce boom est néanmoins rapidement remis en question par des catastrophes climatiques importantes, dont le cyclone de septembre 1928 qui détruit quasiment intégralement notamment l’usine Dorot, reconvertie en simple distillerie, et entraîne une perte de production sur plusieurs années. Mais ce court âge d’or a eu des répercussions très importantes sur l’économie et les paysages de Marie-Galante en asseyant définitivement la monoculture de la canne à sucre au détriment de toute autre culture, y compris vivrière - monoculture dont la société marie-galantaise souffrira fortement pendant la Seconde Guerre mondiale, quand la culture et l’exportation de rhum seront remises en cause par le contexte international.

  • 15  185 000 tonnes de sucre produites en 1965.

27Après une brève apogée dans les années 196015, la situation économique globale se dégrade à partir des années 1970. Seule l’usine de Grande-Anse fonctionne toujours à cette date, et seulement deux distilleries sont encore pleinement opérationnelles, Poisson et Bellevue (Dorot ferme en 1961). Paradoxalement la monoculture de canne n’a jamais été aussi importante, avec près de 70 % des terres cultivées de Marie-Galante consacrées à la canne.

28Cet historique de la production de canne à sucre sur Marie-Galante met en évidence plusieurs éléments importants. Il souligne tout d’abord la structure socio-économique éminemment postcoloniale de Marie-Galante, qui reste à bien des égards une survivance d’île sucrière héritée de la colonisation, avec sa structure agraire et ses tensions sociales propres. Si Marie-Galante correspond en partie au modèle de l’île tropicale de Roger Brunet construit à partir d’une « épure de la Guadeloupe » (1986, p. 46), où s’opposent une côte au vent et une côte sous le vent, c’est donc à la fois en raison de critères d’accessibilité mais aussi au regard d’une histoire structurée par la culture de la canne. Mais « l’épure d’épure » que propose Roger Brunet à partir de l’exemple de Marie-Galante en 1986 – « centrée sur un point d’entrée homothétique de Basse-Terre (Saint-Louis), d’où partent deux routes perpendiculaires aboutissant à deux relais côtiers (Saint-Louis et Capesterre, exactement homothétique de son homonyme sur Basse-Terre) » (1986, p. 24) – est une lecture à notre sens dépassée de la géographie de Marie-Galante. Son évolution lors des deux dernières décennies contribue à la rapprocher de plus en plus du modèle classique de l’île tropicale, bien au-delà de la simple « épure d’épure ».

Figure 3. Marie-Galante, un territoire marqué par la canne et le rhum

Figure 3. Marie-Galante, un territoire marqué par la canne et le rhum

Des pratiques différenciées du rhum dans une société postcoloniale cloisonnée

Un “objet culturel” fortement spatialisé, des pratiques diversifiées et cloisonnées

29Forts de ces éléments spatiaux et contextuels, nous questionnons à présent la construction d’une identité marie-galantaise au prisme des modes de production et de consommation du rhum comme une « médiation essentielle du rapport espace/société » à la manière de Guy Di Méo (2002). En définissant la construction de l’identité à l’intersection des 3 dimensions que sont le sujet, l’espace et la société, Di Méo propose une grille d’analyse d’autant plus pertinente ici que la situation de « double insularité » permet d’individualiser aisément notre objet d’étude géographique.

30De manière schématique, nous envisagerons donc notre réflexion sur la base d’un triangle permettant de mettre en lumière les lignes de forces spatiales et la configuration éminemment sociale des pratiques du rhum à Marie-Galante (Figure 4).

Figure 4. Une identité spécifique liée au rhum, d’après le système de Guy Di Méo (2002)

Figure 4. Une identité spécifique liée au rhum, d’après le système de Guy Di Méo (2002)
  • 16  Entendu ici comme un rassemblement analytique d’observations et de notes diverses prises au cours (...)
  • 17  Tous ayant pris le temps de répondre avec soin et précision aux questionnaires proposés ces dernie (...)

31Cette volonté d’aborder le rôle du rhum dans la construction d’une identité spécifique, au croisement de la territorialité des pratiques et des représentations culturelles, s’appuie sur une expérience de terrain poussée, menée de manière conjointe ces six dernières années. Dans le cadre professionnel pour l’un des auteurs d’abord, puisque la matrice de notre analyse, ainsi qu’une partie des observations de terrain et des échanges avec les acteurs locaux, a pour cadre l’année passée en tant que professeur d’histoire-géographie au collège Albert Baclet de Saint-Louis en 2015. Au-delà des amitiés et contacts noués alors, et largement remobilisés depuis dans le cadre de notre article, ce séjour est à l’origine d’une curiosité nouvelle pour le rhum, apprécié autant avec le palais du gourmet qu’avec l’œil du géographe. L’expérience, en partie informelle, de serveur dans un restaurant littoral durant 4 mois lors de la saison touristique cette année-là, a notamment permis de développer un autre regard sur les pratiques de consommation et de commercialisation du rhum, et de comprendre combien cette consommation constituait effectivement une « essence de la sociabilité antillaise » (Jolivet, Redon et Théodat, 2018, p. 327). Dans le cadre touristique ensuite, au gré des séjours réguliers sur l’île depuis lors, avec la possibilité à chaque fois d’affiner nos observations en pratiquant, de manière toujours raisonnée, le rhum de l’île. Forts de ces expériences, et après un travail important de récollection16 des documents et des observations accumulés, il nous est apparu évident qu’un travail d’entretien précis et actualisé était nécessaire. La typologie des lieux et des modes de consommation en résultant, présentée ici, bien qu’elle se soit rapidement structurée dans son équilibre général lors de nos pérégrinations sur l’île, repose ainsi sur la mise en place de trois entretiens filés autour des profils d’acteurs locaux du rhum : un dirigeant de distillerie (pour la distillerie Bellevue), un tenancier de débit de boisson à Saint-Louis et un résident métropolitain de longue date, enseignant au collège Albert Baclet17. Notons à ce propos que, malgré la richesse des échanges engagés, le contexte sanitaire a freiné nos investigations. Sans remettre en cause nos analyses, il nous conduit à les proposer avec mesure et recul dans l’attente de pouvoir les approfondir.

32Le choix de cette double approche, à la fois empirique et conceptuelle, nous amène donc à dessiner une typologie croisant les dynamiques spatiales et les pratiques culturelles observées afin de proposer une compréhension la plus fine possible du rhum marie-galantais, « objet culturel » (Diet, 2010) de référence pour celle que les acteurs politiques et touristiques aiment à présenter comme « l’île aux cent moulins ». Si plus aucun moulin ne tourne aujourd’hui, et si seulement deux ont été réhabilités (Habitation Bellevue et moulin Bézard), leur silhouette incomplète est un marqueur paysager fort qui lie intimement dans l’imaginaire touristique le territoire insulaire à son activité de la canne et du rhum.

Tableau 1. Le rhum dans tous ses états, ou comment boire le rhum à Marie-Galante

Le rhum dans tous ses états à Marie-Galante  :

Rhum blanc agricole : rhum issu de la distillation du jus de canne tiré à 59 degrés

Rhume ambré : rhum vieilli au minimum 12 mois en fûts de chêne

Rhum vieux : rhum vieilli au minimum 3 ans en fûts de chêne

« Ti-feu » ou Ti sec » : rhum blanc bu non agrémenté

« Ti punch » : rhum blanc bu accompagné de sucre et de citron

Planteur : cocktail à base de rhum blanc et de fruits (en jus et/ou en morceaux)

Punch : rhum blanc dans lequel ont macéré des fruits/végétaux

Remarque : Les méthodes de vieillissement (type de fûts, température, durée) conditionnent les caractéristiques des rhums ambrés et vieux

33Observant sur place, avant cela, la diversité des pratiques du rhum, il est rapidement apparu que les critères à prendre en compte devaient à la fois intégrer des éléments propres au type d’alcool apprécié (Tableau 1) et aux lieux et modalités de cette consommation. Nous en avons donc conservé trois, centrés sur le type de débit de boissons fréquenté afin d’en dessiner une géographie précise. En y ajoutant le profil sociologique de la clientèle et la forme du rhum consommé, il devient alors envisageable de dessiner les lieux du rhum à Marie-Galante et d’en proposer une lecture critique faisant écho de manière étonnamment significative aux problématiques sociales et culturelles rencontrées de manière plus globale dans la société guadeloupéenne.

34Nous développerons donc une typologie en 4 temps, correspondant aux pratiques diversifiées du rhum sur l’île (Tableau 2) avant de la mettre en perspective avec les lignes de force socio-économiques structurant une société créole encore fortement cloisonnée entre plusieurs groupes.

Tableau 2. Proposition de typologie des pratiques sociales et spatiales du rhum à Marie-Galante

Tableau 2. Proposition de typologie des pratiques sociales et spatiales du rhum à Marie-Galante

35Par nécessité méthodologique autant que par volonté de clarté, nous avons été amenés à construire des profils socio-culturels types (les sujets de notre schéma). Conscient de la prudence que ce genre d’exercice implique, nous espérons qu’ils permettront d’affiner l’analyse de cette identité locale, au croisement des trajectoires résidentielles et touristiques. Au vu de leur diversité et des contacts sans cesse renouvelés entre population antillaise de descendance africaine et les multiples strates de peuplement métropolitain, dont la majorité est extrêmement récente, nous avons conservé quatre profils :

  • les touristes excursionnistes à la journée (découverte de l’île) ;

  • les touristes habitués (séjour long et/ou régulier) ;

  • les résidents métropolitains ;

  • les Antillais (de descendance africaine).

  • Sont exclus de cette grille les résidents étrangers, notamment originaires des autres îles des Antilles, du fait de leur présence démographique faible.

Le ti-feu « informel », apanage des hommes du cru

36Au plus près du « terroir cannier », nous commençons cette étude par la forme la plus simple de consommation du rhum marie-galantais, celle d’un rhum blanc « pur », le ti-feu ou lodifé (l’eau de feu), caractérisé par une temporalité et une spatialité uniques, liées avant tout au rythme du travail agricole dans les Hauts de l’île (Rey-Hulman, 1989).

37Revenons ici sur les structures de production mises en lumière dans la première partie. Le rhum provient en effet à Marie-Galante d’un travail manuel de la canne vendue aux distilleries et produite dans le cadre d’une agriculture disséminée à l’échelle familiale sur des parcelles réduites. Le reste de la production agricole est destiné à une consommation personnelle, ou vendue au détail, la plupart du temps en dehors des circuits commerciaux de la petite distribution (vente sur place, installation d’un pick-up ouvert sur la place des bourgs). Dans ce contexte, la canne, qui est à la fois la source principale de revenus d’un grand nombre de familles du nord et de l’est de l’île, et l’activité la plus chronophage à l’échelle de l’année, devient un marqueur culturel et temporel de la vie agricole des Hauts.

38Dans l’espace le moins urbanisé de l’île, la consommation s’articule autour d’un réseau de petits débits de boissons, parfois à la limite de l’informalité, regroupant des épiceries rurales (lieu-dit Desmarais), des locaux agricoles ou des cantines ouvertes seulement le week-end (côte au vent). Leur emplacement au cœur du terroir agricole dessine une temporalité calquée sur la journée de travail débutant par le « décollage » du matin (le premier verre permettant de « lancer la journée ») et se terminant par un verre au retour des champs. Entre ces deux bornes s’intercale un nombre indéfini de verres tout au long de la journée au gré des mobilités entre les parcelles et des rencontres occasionnées, quand la boisson délie les corps, les langues et les souvenirs ; « le claquement des fouets, le claquement des langues, et le rhum flambe haut, dans les gorges en feu » disait encore Tirolien (1961, p. 16).

39Ici le rhum soutient la journée de travail, il se boit pur et vite (comme un espresso italien), c’est le fameux ti-feu, sans toujours donner lieu à un échange avec le tenancier. L’interaction sociale est limitée mais structure le quotidien avec une fréquence bien supérieure aux « six heures » entre le punch de midi et celui du soir que décrit Patrick Chamoiseau (1998). Sans que des statistiques précises puissent étayer notre propos, l’observation et les échanges avec des tenanciers de débits de boisson concordent pour la décrire comme quasi exclusivement masculine. Une boisson d’homme et de travailleurs des champs donc (Jolivet, Redon et Théodat, 2018), un trait sociologique sur lequel nous reviendrons.

40Notre dénomination de « pratique informelle », au-delà des lieux fréquentés ici, tient aussi à la monétisation de cette pratique que nous pouvons qualifier de « fluctuante ». La multiplication des ti-feu dans la journée au sein d’un groupe social restreint basé sur l’interconnaissance permet de se départir en effet de la consommation classique dans un débit de boissons. Ici, le paiement est aussi une question de confiance et de pragmatisme, et si le verre a un prix (1 euro dans la majorité des cas), le consommateur n’a pas toujours la monnaie suffisante. Le ti-feu n’est alors plus un produit commercial mais un geste social intégrant le réseau complexe des sociabilités locales. Nous retrouvons ici le triangle de l’identité où le profil du sujet et la relation sociale dans laquelle s’inscrit la consommation du rhum dessinent une culture locale spécifique.

41À ce sujet, on peut citer la trajectoire d’un ancien propriétaire de restaurant sur le littoral de Saint-Louis. Métropolitain ayant vécu à Marie-Galante à l’adolescence, il reprend le restaurant familial après une première expérience professionnelle en métropole, son statut au sein de la société locale est donc intermédiaire. Si son projet visait clairement une clientèle touristique, il souhaitait l’intégrer dans l’environnement économique insulaire en se limitant à un approvisionnement local. Le fait de connaître de longue date un certain nombre de producteurs et pêcheurs locaux et sa parfaite maîtrise du créole marie-galantais lui assuraient une reconnaissance sociale et l’intégraient de facto au réseau des débits de boissons que nous avons présenté plus haut. Conscient de ce système de reconnaissance, il servait donc les agriculteurs voisins sur le mode du ti-feu, acceptant la versatilité du paiement en dehors de son offre commerciale. Le bar du restaurant était donc un lieu hybride où se côtoyaient des pratiques extrêmement diverses du rhum. Cela nous semble déjà un trait fondamental de ce rapport identitaire au rhum marie-galantais en soulignant le rôle de ces « territoires de l’entre-deux » (Jolivet, 2018) où se côtoient, se confrontent et se transforment des cultures du rhum.

Le rhum du quotidien, une consommation « traditionnelle »

42Pour cette entrée, nous nous appuyons sur les échanges menés avec un gérant d’une épicerie-débit de boisson de Saint-Louis. La précision de ses remarques et ses réflexions sur l’évolution de son activité ont grandement guidé notre typologie. Nous utiliserons ainsi son commerce comme archétype du débit de boissons que nous nommerons « traditionnel » en déplaçant le regard dans les trois bourgs littoraux : Grand-Bourg, Saint-Louis et Capesterre, qui constituent les centres principaux de services de l’île. Parmi eux, évidemment, les lieux de sociabilité que nous prendrons soin de différencier en fonction de leur forme et leur clientèle : d’abord les bars-épiceries traditionnels tenus par des marie-galantais, puis les bars-restaurants ouverts au tourisme.

43À Saint-Louis, ce gérant tient donc un débit de boissons et petite épicerie avenue Raphaël Jerpan, entre mairie et collège, depuis 2001. Né à Marie-Galante et y ayant passé toute sa vie, il est un observateur averti des pratiques de consommation de ses concitoyens dont nous décrivons ici les traits principaux. Premier point saillant, sa clientèle est dans une très grande majorité locale et masculine, composée d’habitants de Saint-Louis ou des campagnes alentour formant un public « d’habitués », âgés de 30 à 80 ans, partageant des habitudes communes et liés par des relations d’interconnaissances voire d’amitié (le café restant un lieu essentiel du « lien social », notamment dans des territoires ruraux (Cahagne, 2015)). Outre la très grande stabilité de la clientèle, leurs pratiques se révèlent extrêmement régulières tant au niveau de la consommation (rhum blanc ou ti-punch) que de la temporalité (quotidienne). On remarque ensuite que le rhum (20 % de son chiffre d’affaires), est un vecteur central des sociabilités à Saint-Louis et participe en cela d’une « société locale » que l’observateur extérieur n’aura aucune difficulté à remarquer après avoir passé quelques jours dans le bourg. Selon lui, sa consommation sous forme « blanche », que ce soit le ti-feu ou le ti-punch (agrémenté de sucre de canne et de citron vert), est un élément important de la culture marie-galantaise. Insistant sur la temporalité répétée à l’échelle de la journée, il précise que ses clients sont des habitués du « décollage du matin » (1er verre avant 9 heures) et des « relances de la journée » (parfois 7 ou 8 par jour). Outre la consommation sur place, il précise que ses clients profitent de leurs venues régulières pour acheter leur rhum personnel dans l’épicerie. On remarquera que la vente au détail dans les différents points de vente de l’île repose sur des prix extrêmement compétitifs, autour de 7 euros le litre de rhum blanc à 59 degrés.

44Nous dessinons là un modèle fortement ancré dans les pratiques quotidiennes des résidents antillais, et vecteur d’une culture locale qui ne semble pas toujours être accessible aux touristes voire aux résidents métropolitains. Nous en voulons pour preuve un ensemble de gestes du rhum qui, sans porter nécessairement de revendication culturelle, ne se retrouvent pas dans la suite de notre typologie comme le fait de poser la bouteille de rhum sur la table en laissant le soin aux clients de gérer (et assumer financièrement) leur consommation. Ici, une forme de « logique binaire opposant eux et nous » (Sibeud, 2004, p. 87), est encore clairement à l’œuvre. Dans ce contexte, il est donc d’autant plus intéressant de remarquer les évolutions récentes qui font écart à ce modèle et dessinent des recompositions contemporaines de l’identité locale au prisme du rhum. Évoquées par le gérant de ce bar, elles sont selon nous de deux ordres : d’abord, avec l’augmentation de la fréquentation touristique, et la liaison directe Saint-François / Saint-Louis, des touristes, souvent à la journée (excursionnistes), « s’aventurent » de plus en plus régulièrement dans le bar-épicerie, curieux de s’asseoir dans la petite salle ouverte sur la rue où l’on s’exclame en créole en jouant aux dominos. Ensuite, la clientèle féminine semble trouver progressivement une place dans ces espaces avec une temporalité particulière aux bornes précisément circonscrites. Le gérant interrogé remarque ainsi une « consommation féminine spécifique chez les 20-30 ans pendant les périodes estivales, n’existant pas le reste de l’année ». Cela tendrait à recouper nos analyses démographiques précédentes, notamment en termes de pyramide des âges avec une classe creuse de jeunes adultes, qui ont souvent migré vers l’île principale de la Guadeloupe ou la métropole à la recherche d’emploi et qui, lorsqu’ils reviennent l’été à Marie-Galante, peuvent être des vecteurs d’importation de pratiques de consommation du rhum mondialisées. Ces mutations contemporaines, engendrées par ce qu’Edouard Glissant nomme « le rapport au Tout-Monde » (1993), nous semblent porteuses de questionnements pertinents pour envisager les sociétés créoles aujourd’hui.

45Cette fréquence de la consommation quotidienne nous amène au passage à interroger des problématiques de santé publique délaissées. Peu de chiffres sont en effet disponibles sur les réalités de l’alcoolisme à Marie-Galante, mais on peut néanmoins relever ceux mentionnés dans le Profil socio-sanitaire des communes de Marie-Galante réalisé par l’ORS (Observatoire régional de la santé) de Guadeloupe en 2014 qui mettait en avant le taux de surmortalité standardisé plus important à Marie-Galante qu’en Guadeloupe, notamment chez les hommes. Celui-ci était notamment notable pour les troubles mentaux et du comportement – pour lesquels l’alcoolisme peut être un facteur explicatif.

Un alcool fort original de plus en plus prisé, le « wom a nou », se mondialise

46Après avoir mis en lumière l’ancrage local du rhum marie-galantais au sein de groupes sociaux relativement cloisonnés, et marqueur d’une identité antillaise plus vécue que revendiquée, intéressons-nous maintenant à l’ouverture des pratiques de consommation dans le cadre d’une ouverture au tourisme.

47Ici les dynamiques territoriales plus disséminées, à la fois dans les bourgs et sur une partie importante du littoral sud-ouest (Figure 3), sont à mettre en regard de logiques touristiques, encore balbutiantes mais en net essor, sur une des dépendances les moins pratiquées de la Guadeloupe. La clientèle métropolitaine résidente est aussi un acteur important de cette mondialisation de la pratique du rhum à Marie-Galante. Il doit être clairement énoncé ici que la consommation de rhum que nous abordons est intimement liée à l’activité de restauration, d’où la dénomination choisie de « bar-restaurant » dans cette partie. Parmi les nombreuses échoppes visitées, on s’appuiera notamment sur les exemples d’un bar, restaurant et café-concert situé en bord de plage au nord de Capesterre, d’un restaurant créole sur le débarcadère de Grand-Bourg et d’un restaurant de plage sur le littoral nord de Saint-Louis qui représentent selon nous un panel complet des pratiques du rhum dans ce cadre.

48Si le profil de la clientèle y est très différent des débits de boissons envisagés précédemment, ces bars-restaurants sont aussi sans doute le lieu d’une plus grande diversité socio-culturelle, où l’on rencontre à la fois des excursionnistes à la recherche d’une expérience culinaire créole, des habitués et des métropolitains résidents fidèles aux bonnes adresses, avec le personnel desquelles ils ont parfois développé des affinités, ainsi que des résidents antillais de manière plus ponctuelle lorsque ces bar-restaurants sont « validés » comme une expression légitime de l’identité locale. La diversité s’exprime également dans le spectre plus large des rhums consommés, en lien avec la volonté de découverte des touristes mais aussi, sur un plan gastronomique, d’accord avec les séquences du repas. C’est ici que le rhum marie-galantais s’inscrit dans des modes de consommation normée et mondialisée : le ti-punch ou le planteur en apéritif, le rhum vieux en digestif. L’image même du rhum se recompose au croisement des pratiques locales et touristiques et participe de la redéfinition constante de cet « objet culturel ».

49De manière schématique, l’expression de cette recomposition est ainsi observable : la famille de touristes à la journée consomme (et paie) un ti-punch et deux planteurs en apéritif puis se permet un rhum vieux en digestif ; les résidents voient la bouteille de rhum blanc rester sur la table pour gérer en autonomie leur manière de consommer le ti-punch ; les habitués, touristes ou résidents, ont la chance de partager la fin du repas avec le tenancier qui leur fait découvrir le dernier rhum vieux de la distillerie voisine. En tout état de cause, on constate une grande diversité de lieux de consommation et de manière de consommer le rhum. Chaque débit étant le lieu d’échanges uniques, offrant sa vision propre du rhum, en fonction de la culture du propriétaire et du profil des clients.

50On retrouve ici un trait saillant déjà évoqué de la spécificité des rapports sociaux sur l’île qui se jouent, quand les distances socio-culturelles s’amenuisent, avant tout sur le mode de l’interconnaissance, s’appuyant sur une nécessaire confiance en l’autre. Ainsi, si les excursionnistes n’ont accès qu’à une pratique très formelle du rhum, celle proposée par la carte et le menu, ils verront possiblement les propositions de consommation changer lors de leur deuxième ou troisième visite. C’est le cas à « L’Eden Voile » lorsque la tenancière, reconnue en métropole pour les cours de cuisine créole qu’elle y donne, invite à goûter le rhum arrangé maison de « Chez Jacqueline ». Le rhum se fait ici « rituel de partage » qui adoube et intègre. Il est le marqueur d’une confiance, la preuve, selon elle, d’un « intérêt pour notre île » qui libère la parole et facilite les échanges.

51Au centre du triangle esquissé plus haut, nous voyons donc les pratiques du rhum s’inscrire au cœur de logiques économiques et culturelles qui recomposent l’identité insulaire au rythme des mobilités démographiques. Elles dessinent une nouvelle image ou une ambiance spécifique qui, en intégrant progressivement le discours promotionnel des acteurs touristiques, transforment à la fois la manière de percevoir l’île malgré sa double insularité, et l’objet-culturel rhum, offert au plus grand nombre et conquérant de nouveaux marchés dans une optique mondialisée, loin des pratiques locales décrites auparavant.

Découvrir et acheter, boire du rhum à la distillerie

52Ce constat d’une recomposition en lien avec le développement de l’activité touristique conduit, pour clore cette typologie, à mettre en lumière un dernier lieu de consommation, spécifique tant dans sa géographie que dans la temporalité de ses pratiques : les boutiques des trois distilleries de l’île. En effet, accolées aux infrastructures productives de rhum au cœur de l’île, et offrant une présentation des méthodes de production, elles sont à la fois un média d’éducation et un vecteur de découverte des produits. Il est d’ailleurs à noter que malgré ce rôle prépondérant dans « l’ouverture au monde », elles présentent pour au moins deux d’entre elles des structures d’accueil extrêmement sommaires dont le décalage se fait de plus en plus sentir avec l’afflux croissant des visiteurs. Rappelons que l’île a reçu 4 % des 735 000 touristes de séjour (hors croisière) en Guadeloupe en 2018, année record de fréquentation. Les aménagements importants engagés par la distillerie Bellevue, dont nous avons pu interroger le directeur, expriment clairement cette recherche d’équilibre entre authenticité et adaptation. Nous y reviendrons.

53Ici, la pratique du rhum est totale en ce sens où il est possible de goûter l’ensemble de la gamme de produits gratuitement et sans autre logique que celle de la découverte commerciale. Les plus vaillants des visiteurs peuvent ainsi se frotter à une quinzaine de verres le temps d’une discussion animée avec les employés. Ce qui, si cela assure quasiment toujours l’achat, pose d’autres types de questions quant à la manière dont ces courageux reprennent ensuite la route. Quoi qu’il en soit, cette consommation est absolument fondamentale dans l’exposition commerciale des produits et permet un élargissement évident de la gamme de rhums proposés. Pour exemple, la distillerie Bielle propose à la dégustation pas moins de 3 rhums blancs, 2 ambrés, 5 vieux et 7 liqueurs.

Photo 1. La boutique de la distillerie Bielle – de la production à la dégustation

Photo 1. La boutique de la distillerie Bielle – de la production à la dégustation

Photo : Pierre Turkovics.

54Au croisement de la production locale et des flux touristiques, ces boutiques et les dégustations qu’elles organisent constituent donc un pivot fondamental du développement économique de l’activité rhumière de Marie-Galante et une matrice de son image à l’extérieur de l’île. C’est aussi par ce type de geste, la dégustation gratuite et les échanges enthousiastes qu’elle entraîne, que se construit une image positive de l’île où rhum et rires vont de pair.

  • 18  En chiffre d’affaires, le rhum est en 2019 l’alcool fort connaissant la plus forte progression (pl (...)

55De nouveau, c’est bien sous la forme d’une recomposition que se lisent les logiques spatiales et culturelles du rhum marie-galantais dans un mouvement d’ouverture de celui-ci à de nouveaux réseaux commerciaux et une clientèle « exogène » (Lerin, 1977, p. 833) qui se nourrissent, en échange, de pratiques touristiques autres, plus normées et mondialisées, pour dessiner des politiques productives et commerciales innovantes. Loin des grands groupes du secteur en hectolitres produits, mais profitant de nouveaux modes de consommation globalisées18, le rhum marie-galantais trouve progressivement sa place, celle d’un produit rare et reconnu des amateurs. C’est sous cet angle économique et promotionnel que nous tentons de repositionner le propos dans l’ultime partie pour questionner le rôle du rhum dans le développement futur de l’île.

Une identité marie-galantaise en construction

Une identité recomposée sur une « île en transition »

56Notre idée est ici d’élargir le regard afin de repositionner le rhum au sein de logiques de développement globales et de comprendre le rôle effectif ou envisagé de ses acteurs en lien avec les autres secteurs économiques, publics (collectivités territoriales et Union Européenne) ou privés (distilleries, travaux publics).

57Il est intéressant alors de noter la persistance de l’activité de la canne et du rhum au sein des logiques de développement de l’île alors que celles-ci connaissent une forme de « contraction historique » qu’exprime parfaitement le plan récent des « démonstrateurs industriels pour la ville durable » : « une île en transition » (2017), une action concertée des ministères de la transition écologique et des Outre-mer en partenariat avec la communauté de communes de Marie-Galante. Mais alors que l’activité cannière était jusqu’à récemment agricole et structurante à l’échelle locale, elle devient commerciale, touristique, énergétique et dépendante de logiques mondialisées. Au-delà des échanges commerciaux et financiers impliqués, cela engage une capacité d’adaptation et d’innovation qui sonne comme un défi pour des acteurs dont nous avons pu mettre en avant la permanence, voire la pesanteur : concertation avec des interlocuteurs inédits, construction d’une politique marketing. C’est là pour nous tout l’intérêt géographique du rhum aujourd’hui à Marie-Galante, au croisement de logiques productives, de structures sociales complexes et de la mise en discours d’une identité qui devient de fait argument politique et commercial.

La mise en tourisme incomplète des infrastructures cannières

58Comme nous l’avons démontré, l’activité cannière est un marqueur spatial fort de la géographie marie-galantaise du fait d’une activité agricole continue depuis le xviiie siècle. Dans le paysage insulaire se superposent ainsi aujourd’hui des infrastructures productives actives : les champs de canne, les distilleries, la sucrerie et des traces de l’activité ancienne. C’est celles-ci qu’il nous semble intéressant de questionner ici car, si d’un côté elles sont un marqueur central de l’identité touristique contemporaine (les ruines de « l’île aux cent moulins » réparties sur l’ensemble du territoire), elles sont très inégalement mises en valeur pour leurs caractéristiques patrimoniales et par conséquent un levier possible de développement touristique. Celui-ci nous apparaît d’autant plus pertinent qu’il s’intègre parfaitement à l’identité spatiale esquissée plus haut (Figure 3).

59En effet, le patrimoine aménagé se limite à quatre lieux (voir Figure 5) : l’Habitation Murat faisant office d’écomusée et l’Habitation Roussel sur la commune de Grand-Bourg, la Mare au Punch et finalement le moulin Bézard, unique moulin restauré de l’île avec celui de la distillerie Bellevue. Or, pour les trois derniers cités, l’aménagement se limite à une muséographie libre d’accès sans accompagnement pédagogique. Nul doute que ces infrastructures, au vu de leur valeur patrimoniale et de la qualité de leur restauration, pourraient jouer un rôle autre, au cœur de l’accueil touristique, en lien direct avec les mobilités liées au rhum. Ce constat est d’autant plus frappant que de nombreux autres lieux canniers superbes sont tout simplement laissés à l’abandon (Photo 3) en d’autres endroits de l’île. On citera notamment le moulin Ménard et les étonnantes ruines de l’usine Fréchy-Dorot (Photo 2) dont la « visite » est réservée à un petit nombre d’initiés et dont la majeure partie de la population, notamment pour les plus jeunes, n’a aucune connaissance. Cette usine qui recevait la canne du plateau par une coulisse en bois et utilisait de l’eau pompée dans le vaste Étang Bambou à quelques encablures souffre en effet aujourd’hui du statut « disputé » des parcelles sur lesquelles elle se trouve, sans qu’aucun acteur, ni privé, ni public, n’intervienne pour en prendre la charge.

Photo 2. L’usine en ruine de Fréchy-Dorot

Photo 2. L’usine en ruine de Fréchy-Dorot

Photo : Pierre Turkovics.

Photo 3. Moulin à l’abandon, section Desruisseaux

Photo 3. Moulin à l’abandon, section Desruisseaux

Photo : Pierre Turkovics.

Figure 5. Une inégale mise en valeur du patrimoine cannier à Marie-Galante

Figure 5. Une inégale mise en valeur du patrimoine cannier à Marie-Galante

Réalisation : Brieuc Bisson et Pierre Turkovics.

60Peu prises en compte par les collectivités, n’intégrant pas de « circuits » patrimoniaux à l’échelle de la Guadeloupe, souvent méconnues de la population locale du fait d’une signalétique inexistante, ces infrastructures et leur mise en valeur nous semblent un possible levier du développement de l’île permettant aussi une éducation civique et historique locale, réclamée notamment par les équipes pédagogiques de l’île. Manquant d’interlocuteurs pour nous guider à ce sujet, nous nous permettons d’imaginer qu’au croisement de ces dynamiques, les distilleries ont un rôle central à jouer, comme tendrait à le prouver la réfection du moulin de l’Habitation Bellevue par exemple.

La mue touristique des distilleries : le rhum 59 comme « objet culturel » à médiatiser

  • 19  La goélette Bielle, bateau propriété de la distillerie Bielle, a fait naufrage au large de la Guad (...)

61Si dans l’ouverture progressive au tourisme, engagée ces deux dernières décennies, le rhum agricole à 59 degrés, unique au monde, a toujours joué un rôle, l’avantage comparatif qui en découlait n’a semble-t-il pendant longtemps pas été mis à profit. Ce n’est qu’avec les changements récents des propriétaires de distilleries que l’on remarque une vraie mutation des infrastructures productives. Elle s’accompagne, fait peut-être plus notable, d’une politique de communication et de distribution nouvelle bien qu’inégale, s’appuyant sur les repères culturels mis en lumière précédemment. Et si le naufrage de la « goélette Bielle »19, porte-étendard de la distillerie, au printemps 2020, l’a mis en lumière de manière contradictoire, il semblerait pourtant que le rhum marie-galantais ait aujourd’hui le vent en poupe. Nous nous appuierons notamment ici sur les contacts esquissés avec M. Damoiseau, directeur de l’Habitation Bellevue, bien que ceux-ci aient été écourtés par la situation sanitaire et le début de la saison de la canne.

62« Entre tradition et modernité », le slogan sans originalité de l’Habitation Bellevue résume les enjeux du développement de la distillerie, reposant sur une histoire locale et des pratiques traditionnelles et résolument novatrices à la fois sur le plan de la production et de l’image. Ici, le développement de l’entreprise repose clairement sur la volonté de s’intégrer au tissu économique local en s’appuyant à la fois sur les projets menés par les collectivités (« Marie-Galante, une île durable ») et cherchant de plus en plus à mettre à profit les éléments culturels et identitaires locaux dans une politique de communication rajeunie et dynamisée. Dans le cas de Bellevue, cela s’exprime avant tout par les aménagements productifs réalisés ces dernières années pour devenir « l’unique domaine éco-positif au monde » (consommation énergétique inférieure à la production) et moderniser l’Habitation afin de la rendre attractive pour le public. L’Habitation s’appuie aussi sur une communication accrue et une assise locale forte. La distillerie Bellevue a ainsi massivement investi dans le marketing à l’échelle locale (signalétique, objets publicitaires tels que verres, drapeaux, affiches, proposés aux bars et restaurants partenaires) d’après les propos de nos différents interlocuteurs. Sans chiffres précis pour appuyer notre propos, notons que l’impression visuelle laissée par ces objets dans les rues des bourgs ou sur les terrasses des échoppes confirme cette analyse. L’ensemble des éléments productifs objectifs et leur mise en valeur construisent progressivement un modèle intégré où l’identité locale est vectrice du développement, en se renforçant et se précisant aux yeux des visiteurs et des partenaires. De manière schématique, nous proposons d’articuler ce processus de développement autour de cinq axes récapitulés dans le schéma de la Figure 6.

Figure 6. Leviers de développement contemporains pour les distilleries marie-galantaises

Figure 6. Leviers de développement contemporains pour les distilleries marie-galantaises
  • 20  Festival de Blues organisé à Marie-Galante à l’initiative de la communauté de commune de Marie-Gal (...)

63Certains d’entre eux concernent d’ores et déjà les trois entreprises, comme le fait de développer le lien avec les débits de boissons par des logiques de partenariat voire d’exclusivité de la distribution de rhum ou l’aménagement des espaces d’accueil et de visite des habitations (panneaux informatifs, dégustations) afin de valoriser le patrimoine productif de l’île. D’autres axes sont en cours de développement par certaines distilleries, soit qu’ils constituent déjà un levier fort de développement (Habitation Bellevue éco-positive, participation régulière de Bielle au Salon International de l’Agriculture, partenariat de Bielle avec le festival Terre de Blues20), soit qu’ils représentent des pistes de travail pour les années futures, notamment dans la médiatisation et la distribution à l’extérieur des Antilles. On peut citer en exemple la mise en place d’une vente par correspondance de la distillerie Poisson du Père Labat ou l’amélioration récente (et encore balbutiante) des médias sociaux utilisés par les trois entités. Dans un cas comme dans l’autre, le rhum marie-galantais connaît aujourd’hui une phase importante de son expansion économique. Nous en voulons pour preuve la multiplication des points de vente de ses différents produits en métropole, que ce soit dans les boutiques spécialisées (caves franchisées ou non) ou dans la grande distribution. La capacité des acteurs à construire une image marketing pour soutenir ce développement sera évidemment déterminante dans les années à venir. Nous pensons avoir démontré que celle-ci ne pourra avoir d’autre fondement qu’un ancrage local fort, même lorsque celui-ci est réinventé au prisme de modes de consommation mondialisés et normés comme ce fut le cas pour le « Rhum rhum PMG », issu de la collaboration de la distillerie Bielle et de la maison Capovilla en Italie pour proposer un produit d’exception répondant à des pratiques plus élitistes de cette boisson. C’est certainement dans ce « grand écart » entre les pratiques locales d’un rhum blanc dans son plus simple appareil et le développement d’une clientèle de spécialistes à l’échelle mondiale que résident les clefs de compréhension de cet objet culturel si particulier, et avec lui d’une partie de l’identité marie-galantaise qui se joue aujourd’hui bien au-delà de ses champs de canne. Là où Jolivet, Redon et Théodat décrivaient à Haïti un « rhum à deux vitesses » (2018, p. 329) en distinguant la consommation populaire du clairin (eau-de-vie artisanale) et celle, mondialisée, du rhum commercial, nous aurions ici affaire à une troisième voie adaptant les modes de production et de consommation locaux aux injonctions de la marchandisation globale. Ce faisant, le rhum marie-galantais, loin des standards de production des leaders mondiaux (le Père Labat produit 400 000 litres annuels quand Bacardi en vend 180 millions à travers le monde sur la même période), séduit un public de connaisseurs et de clients fidèles lui permettant d’assumer des ambitions commerciales à même de porter le développement local futur.

Marie-Galante, île du tourisme durable ?

  • 21  Sur ce sujet, voir l’article de Luce Blanchard de février 2017 sur Médiapart. Finalement, suite à (...)

64Le projet « Marie-Galante, île durable », porté par la communauté de communes de Marie-Galante et lauréat de l’appel à projet « Démonstrateurs Industriels pour la Ville Durable » en 2016, s’inscrit aussi dans la dynamique contemporaine à l’œuvre sur l’île. Ce projet, porté par un consortium réunissant la communauté de communes de Marie-Galante, le cabinet bruxellois Maryse Coppet (gestionnaire du projet), et un groupement d’acteurs privés au premier rang desquels la Compagne du Rhône et Vinci construction DOM-TOM, témoigne d’une prise de conscience par les acteurs locaux des enjeux de financements de projets de développement territoriaux à l’échelle régionale, nationale et européenne. L’objectif de ce projet est principalement de redynamiser l’économie locale en s’inscrivant dans un cadre favorisant la transition énergétique, numérique et agricole. Les objectifs de ce programme sont ambitieux et visent à la fois à faire de Marie-Galante une île autonome énergétiquement en misant à 100 % sur les énergies renouvelables (photovoltaïques, éolien notamment) et à rendre Marie-Galante autonome d’un point de vue alimentaire. Ces différents objectifs s’appuient sur les ressources de l’île, notamment sur l’industrie sucrière. Ainsi une centrale électrique adossée à l’usine sucrière de Grande-Anse, et utilisant la biomasse locale pour combustible, doit voir le jour en 2021 ou 202221. La culture de la canne à sucre devient alors un moyen de développement au-delà de ses dérivés traditionnels que sont le sucre ou le rhum.

65Un autre volet de ce projet concerne la diversification agricole et la valorisation d’une production « raisonnée » pour sortir progressivement de la forte dépendance de l’économie marie-galantaise envers la canne à sucre. On a déjà évoqué à propos de la carte des parcelles cultivées à Marie-Galante (Figure 3) ces tentatives de diversification, avec le développement récent de la culture de la banane ou du melon.

  • 22  Défini par l’Organisation Mondiale du Tourisme comme « un tourisme qui tient pleinement compte de (...)
  • 23  Notamment l’échelon européen avec le FEDER (impliqué dans différents projets dans les années 2010 (...)

66Enfin, ce projet comporte un volet touristique, le tourisme représentant un secteur particulièrement sous-exploité et prometteur pour l’économie de l’île. Le projet « Marie-Galante, île durable » cherche notamment à mettre en avant un tourisme durable22 capable de dynamiser l’économie locale tout en préservant un environnement exceptionnel précisément épargné par l’industrialisation et le tourisme de masse. Cette promotion du tourisme vert au sein du projet s’inscrit aussi dans un contexte actuel où la mise en avant de projets touristiques au sein d’espaces périphériques ou marginalisés est perçue comme un levier de développement permettant pour les collectivités locales d’articuler différents niveaux d’aides venant d’échelons divers23. Ce volet touristique s’appuie d’abord sur les infrastructures touristiques existantes à Marie-Galante, notamment l’écomusée des Arts et Traditions Populaires de Marie-Galante sur le site de l’ancienne Habitation Murat au sud de l’île. Cet écomusée revient notamment sur l’histoire de la canne à sucre et du rhum sur l’île.

  • 24  Ce séjour est proposé depuis 2018 par l’agence Passion Terre. Contactée pour les besoins du présen (...)

67Néanmoins, le projet « Marie-Galante, île durable » reste très flou sur les moyens de développement du tourisme durable, qui semble plus relever du saupoudrage marketing que du projet concret et identifié. Le fait que les acteurs privés engagés soient uniquement des acteurs impliqués dans le volet énergétique (Compagnie Nationale du Rhône et Vinci constructions), et que les acteurs économiques locaux soient absents de ce projet (il n’est pas fait mention de partenariat avec les distilleries notamment) témoigne du caractère secondaire de la question touristique. Finalement, si les discours autour du tourisme vert sont portés par la collectivité et les acteurs publics à des fins de marketing territorial, le développement touristique concret de Marie-Galante reste plus le fait d’acteurs privés, entre autres des distilleries (voir l’exemple de Bellevue dans le développement de Terre de Blues par exemple). Le volet touristique et agrotouristique du projet « Marie-Galante, île durable », avec un projet de création d’une marina et le développement d’un vignoble sur l’île, semble aujourd’hui au point mort, l’attention des acteurs locaux s’étant plutôt focalisée sur les aspects énergétiques. Néanmoins son patrimoine naturel préservé et son identité forte assurent à Marie-Galante une solide base pour développer des formes de tourisme originales dans les Antilles françaises, misant plus sur la découverte d’un terroir spécifique que sur la dimension balnéaire. Ainsi des agences spécialisées dans l’organisation de séjours touristiques durables, comme la québécoise « Passion Terre, l’art de voyager vert », proposent des séjours d’une semaine à Marie-Galante au titre évocateur « Marie-Galante en Guadeloupe : la belle fermière des Caraïbes ». Ce séjour d’une semaine, loin du tourisme excursionniste classique à Marie-Galante, met notamment en avant la canne à sucre et le rhum comme des facteurs essentiels de l’identité marie-galantaise24. L’accent est aussi mis, au niveau de l’office de tourisme de Marie-Galante, sur le développement des activités sportives de plein air : vélo, plongée, voire surf.

  • 25  Malgré la mise en place d’un Plan Sargasses de 10 millions d’euros en 2018 sous l’égide des minist (...)

68Néanmoins, on constate ce qui peut ressembler à une mise de côté du volet touristique au bénéfice du volet énergétique du projet, ce qui peut sans doute aussi s’expliquer par le contexte touristique au niveau régional qui est, depuis une petite dizaine d’années, très contraint par la menace des algues sargasses. Ces algues en provenance des côtes d’Amérique du Sud se répandent en effet dans le bassin caraïbe, recouvrant les plages, empuantissant l’air et allant parfois jusqu’à bloquer les ports25. À Marie-Galante, cette invasion par les sargasses concerne surtout la côte sud de l’île et la commune de Capesterre, qui était pourtant la commune la plus équipée en infrastructures touristiques. Cette menace des sargasses, et la difficulté pour les collectivités à y faire face, restent un frein non négligeable au développement touristique de l’île et rappellent aussi la fragilité des modèles touristiques de manière générale face à la conjoncture mondiale actuelle (dérèglement climatique, Covid19, etc.).

Conclusion

69Si la description de Marie-Galante par Guy Lasserre en 1950, dépeignant une île sucrière postcoloniale « qui meurt » (Lasserre, 1950, p. 129) n’est plus d’actualité, il n’en reste pas moins que l’île présente aujourd’hui encore les traits d’une société créole spécifique, profondément marquée par la culture de la canne et la production du rhum. Société complexe, habitée par un héritage colonial visible dans les lieux et les pratiques du rhum, elle se tourne aujourd’hui vers un tourisme raisonné où cet alcool joue un rôle économique et identitaire central.

70Si beaucoup reste à faire au vu de l’insuffisance des infrastructures d’accueil, criante en comparaison avec les principales îles des Antilles françaises, à l’image d’autres îles périphériques comme la Désirade, nous faisons l’hypothèse, à la manière des communications récentes du secteur privé ou public, que cela représente une vraie opportunité de développement. Le fait que l’île a été jusqu’ici épargnée par le phénomène du tourisme de masse, et la prise en compte des injonctions écologiques contemporaines par les acteurs locaux, permettent en effet d’envisager le développement d’un tourisme raisonné, jouant à la fois sur le levier des richesses naturelles particulièrement bien préservées de l’île et sur une culture locale riche ne demandant qu’à être mise en valeur dans un cadre touristique. Si le défi du passage du local au global est particulièrement pertinent à Marie-Galante, c’est bien, selon nous, que les éléments qui en font la réussite (identité forte, échelle locale, production traditionnelle) peuvent être les vecteurs préservés d’un aménagement concerté. En dépit des débats que le concept engendre (Bayart, 2010), c’est bien une forme d’hybridité (Bhabha, 2007) qu’il conviendrait de rechercher, non pas comme le mélange de deux modèles de nature différente, mais comme la construction d’un « tiers-espace rendant possible l’émergence de positions et de situations d’énonciation nouvelles » (Bhabha, 2007). C’est là tout le défi de cette « société du rhum » d’imaginer les moyens locaux d’actions économiques et politiques basés sur un brassage socio-culturel où la diversité serait le pilier d’une « qualité de vie et d’un calme que la Guadeloupe nous envie », selon l’une des professeures du collège de Saint-Louis, vivant sur l’île depuis 8 ans. Nul doute que dans cette ambiance si particulière, le rhum continuera à tenir une place prépondérante.

71Le présent travail a permis de mettre en évidence la diversité des pratiques du rhum à Marie-Galante et ce qu’elles révèlent d’une société qui reste, à bien des égards, cloisonnée entre populations locales et populations d’origine métropolitaine. Regrettant que le contexte sanitaire lié au Covid19 n’ait pas permis d’approfondir nos enquêtes auprès des acteurs locaux autant que nous le souhaitions, pour affiner l’analyse de la filière rhum ou enrichir la parole habitante et touristique notamment, nous espérons néanmoins qu’il participe à relancer l’intérêt scientifique pour un espace sous-estimé des géographes français. Cette île constitue pour nous un objet rare et passionnant, microcosme d’étude des sociétés postcoloniales et des hyper-marges.

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Bibliographie

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Tirolien G., 1961. Balles d’or. Paris, Présence Africaine, 94 p.

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Notes

1  Sortie en 1985 chez RCA en face B.

2  La côte sud de Grande-Terre qui, du Gosier jusqu’à Saint-François, concentre l’essentiel des infrastructures touristiques d’accueil de la Guadeloupe.

3  À la fois par le grand public et par les géographes français, les publications scientifiques sur Marie-Galante restant très peu nombreuses. Du côté des géographes on note notamment un article précurseur de Guy Lasserre en 1950 et un article de Marie Redon en 2016, et c’est à peu près tout… On peut citer, sous un angle plus économique l’ouvrage de Michel Caudry de 2012.

4  Chiffres INSEE 2017.

5  Pour une traversée d’une heure environ.

6  Soit des îles pour lesquelles le caractère séparateur de l’océan serait moins affirmé.

7  Il n’y a plus de maternité aujourd’hui à Marie-Galante : elle a fermé en 2012 et sa réouverture est défendue par nombre d’acteurs du territoire.

8  Saint-Barthélémy, par son caractère spécifique d’un point de vue social (l’île attire une population aisée de métropolitains), étant un cas un peu différent.

9  Chiffres Redon 2016.

10  Éditorial de la publication de la région Guadeloupe « La route des rhums, de la canne et du sucre », 2019.

11  Guerres franco-anglaises, Sécheresse en 1736-1737, cyclone de 1738, cyclone de 1740 et la famine qui s’ensuit.

12  Ces cultures secondaires ont disparu progressivement au xixe siècle sous l’effet conjugué de la sécheresse et du développement de la culture du coton au sud des États-Unis.

13  La dernière ferme en 1902.

14  Suite à l’éruption de la Montagne Pelée – Saint-Pierre contrôlait jusqu’ici la production de rhum aux petites Antilles françaises et concentrait la majeure partie des distilleries.

15  185 000 tonnes de sucre produites en 1965.

16  Entendu ici comme un rassemblement analytique d’observations et de notes diverses prises au cours de nos différents séjours sur l’île.

17  Tous ayant pris le temps de répondre avec soin et précision aux questionnaires proposés ces derniers mois, nous les remercions sincèrement.

18  En chiffre d’affaires, le rhum est en 2019 l’alcool fort connaissant la plus forte progression (plus 7,2 % selon les rapports Iri worldwid), portée avant tout par les rhums vieux (+ 24,7 %) et les liqueurs aromatisées (+ 39,3 %), deux types de produits sur lesquels s’appuie justement la production de l’île

19  La goélette Bielle, bateau propriété de la distillerie Bielle, a fait naufrage au large de la Guadeloupe le 19 juin 2020.

20  Festival de Blues organisé à Marie-Galante à l’initiative de la communauté de commune de Marie-Galante depuis 2000. Ce festival se déroule annuellement lors du week-end de la Pentecôte et est devenu un des temps forts de la vie culturelle de l’île.

21  Sur ce sujet, voir l’article de Luce Blanchard de février 2017 sur Médiapart. Finalement, suite à un arbitrage de la Commission de régulation de l’énergie de la région en 2018, c’est un projet de centrale 100 % biomasse qui a été retenu.

22  Défini par l’Organisation Mondiale du Tourisme comme « un tourisme qui tient pleinement compte de ses impacts économiques, sociaux, et environnementaux actuels et futurs, en répondant aux besoins des visiteurs, des professionnels, de l’environnement et des communautés d’accueil ».

23  Notamment l’échelon européen avec le FEDER (impliqué dans différents projets dans les années 2010 à Marie-Galante), ou le fond POSEI à destination du secteur agricole des RUP.

24  Ce séjour est proposé depuis 2018 par l’agence Passion Terre. Contactée pour les besoins du présent article la directrice générale de Passion Terre, Isabelle Pécheux, relève que ce séjour n’a pas encore trouvé son public et que pour le moment seuls quelques couples avaient retenu ce séjour pour leurs vacances.

25  Malgré la mise en place d’un Plan Sargasses de 10 millions d’euros en 2018 sous l’égide des ministères de l’environnement et des Outre-mer. À l’occasion du lancement de ce plan, Nicolas Hulot, alors ministre, s’était rendu en personne à Marie-Galante, notamment à Capesterre.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Délimitation et caractérisation des surfaces agricoles
Crédits DAAF 971 dans Redon, 2016.
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Fichier image/jpeg, 635k
Titre Figure 2. Habitations-sucreries et moulins à Marie-Galante
Crédits Schnakenbourg, 1981, réalisation Brieuc Bisson et Pierre Turkovics.
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Fichier image/jpeg, 177k
Titre Figure 3. Marie-Galante, un territoire marqué par la canne et le rhum
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Titre Figure 4. Une identité spécifique liée au rhum, d’après le système de Guy Di Méo (2002)
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12862/img-4.jpg
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Titre Tableau 2. Proposition de typologie des pratiques sociales et spatiales du rhum à Marie-Galante
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Titre Photo 1. La boutique de la distillerie Bielle – de la production à la dégustation
Crédits Photo : Pierre Turkovics.
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Titre Photo 2. L’usine en ruine de Fréchy-Dorot
Crédits Photo : Pierre Turkovics.
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Titre Photo 3. Moulin à l’abandon, section Desruisseaux
Crédits Photo : Pierre Turkovics.
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Titre Figure 5. Une inégale mise en valeur du patrimoine cannier à Marie-Galante
Crédits Réalisation : Brieuc Bisson et Pierre Turkovics.
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Titre Figure 6. Leviers de développement contemporains pour les distilleries marie-galantaises
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Pour citer cet article

Référence papier

Brieuc Bisson et Pierre Turkovics, « Marie-Galante : une société du Rhum »Les Cahiers d’Outre-Mer, 283 | 2021, 123-157.

Référence électronique

Brieuc Bisson et Pierre Turkovics, « Marie-Galante : une société du Rhum »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 283 | Janvier-Juin, mis en ligne le 02 janvier 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/12862 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.12862

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Auteurs

Brieuc Bisson

 Docteur en Géographie, PRAG au département de géographie de l'Université Rennes 2, UMR ESO (Espaces et Sociétés). Courriel : bisson@univ-rennes2.fr

Pierre Turkovics

 Professeur en histoire-géographie au collège Martin Luther King de Villiers-le-Bel, brieuc. Courriel : pierre.turkovics@orange.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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