Navigation – Plan du site

AccueilNuméros283DossierLes géographies variables de l’al...

Dossier

Les géographies variables de l’alcool dans un territoire morcelé, le cas de Ramallah (Palestine)

Multifaceted Geographies of Alcohol in a Divided Territory: The Case of Ramallah (Palestine)
Mariangela Gasparotto
p. 95-122

Résumés

En s’appuyant sur une enquête ethnographique de dix-huit mois dans les espaces privés, publics et semi-publics de Ramallah, cet article analyse diverses spatialités et temporalités de la consommation d’alcool en ville. Il interroge les pratiques alcooliques des jeunesses urbanisées, qui ont lieu dans les bars, dans les terrains vagues et dans les appartements, et montre comment les lignes de division sociales, économiques et de genre qui modèlent les pratiques ludiques se conjuguent à un contexte politique sous tension. L’article montre comment, en s’octroyant le droit de déterminer quelles pratiques et modes d’exister sont légitimes ou non, la colonisation israélienne contraint et façonne les lieux et les temps du boire à Ramallah.

Haut de page

Texte intégral

Introduction

  • 1  L’étymologie du terme latin alkol, alkohol, est un mot emprunté de l’arabe al-khôl qui, à l’origin (...)
  • 2  Je tiens à remercier les relecteurs de cet article, et Marie Bonte de façon particulière, pour leu (...)
  • 3  C’est le cas du vin « Nadim », des bières « Tayybeh » et « Shepherd », des araks « Golden Arak », (...)
  • 4  Eau-de-vie de vin traditionnellement consommée au Liban, en Palestine, en Syrie et en Jordanie.
  • 5  Selon une enquête de 2008, la population chrétienne dans les Territoires palestiniens (Cisjordanie (...)

1Les Territoires palestiniens occupés (TPO) peuvent être définis comme des espaces « sobres » (Gangoff, 2015, p. 12), dans la mesure où seule une minorité de la population consomme de l’alcool1, le plus souvent de manière discrète2. Comme dans d’autres pays à majorité musulmane, en Palestine, cette boisson peut être considérée comme un « inexhaustible clandestin » (Braudel, 1988, p. 198). Bien qu’il existe une production locale de vins3, d’arak4 et de bières, la consommation d’alcool a lieu la plupart du temps dans les replis des villes, et ceux qui en font usage ont recours à un ensemble de tactiques qui leur permettent de garder le secret (sirr) ou de rester dans l’ombre (bil-`itma). La morale de la visibilité prend alors le pas sur la morale de la culpabilité, comme l’a souligné Emmanuel Buisson-Fenet (1997) dans le cas du Maghreb. Ainsi, dans la majorité des villes des Territoires palestiniens, on trouve peu de débits de boissons, domaine qui reste, selon la loi, l’apanage de la seule population chrétienne5.

  • 6  Considérés par les chercheurs et les intellectuels comme «  un instrument de la capitulation pales (...)
  • 7  Voir à ce propos Zeveloff, 2012 ; Perez, 2010 ; Tolan, 2010 ; Barthe, 2011.
  • 8  Un groupe d’architectes et d’artistes palestiniens et internationaux (Nasser Abourahme, Yazid Anan (...)

2Dans ce contexte, la ville de Ramallah, capitale temporaire de l’Autorité Palestinienne (AP) depuis les Accords d’Oslo en 19936, semble avoir gagné un statut d’exception. En effet, des articles de presse et de recherche en sciences humaines et sociales, de même que de nombreux discours, associent la ville à un ensemble de tours de verre, de pubs, de piscines, de centres commerciaux et à d’autres lieux de sociabilité où l’alcool coulerait à flots7. Dans ces représentations, la consommation voire la surconsommation d’alcool s’accompagne de l’image d’une jeunesse cosmopolite, mais dépolitisée et débauchée, qui ne serait pas consciente de la gravité de la situation d’occupation. Ce qui est présenté comme un miracle par les autorités politiques palestiniennes et par une partie de la presse internationale est considéré, par les collectivités locales et par certains habitants, comme un « syndrome »8 qui se manifeste à travers une sorte « d’hallucination de normalité ». Comme il est fait allusion dans le blog Ramallahsyndrome, il s’agit de croire « le fantasme que l’occupation peut coexister avec la liberté » (http://ramallahsyndrome.blogspot.com).

  • 9  Je reprends ici l’expression « villes parallèles » utilisée par Franck Mermier pour décrire Beyrou (...)
  • 10  Des nombreuses études ont souligné l’importance politique et scientifique de comparer le régime is (...)

3Au cours de cet article, je nuancerai partiellement ces positions en soulignant que le quotidien en ville, tout comme la consommation d’alcool, sont pluriels : Ramallah est composée de réalités parallèles9 et on y retrouve une diversification des modes de vie, en partie liée aux formes spatiales de la colonisation. Plus particulièrement, on verra que, comme ailleurs en Palestine, le morcellement du territoire urbain causé par l’occupation se superpose à la diversification des modes de vie et des pratiques individuelles qui varient, également suivant les temporalités des conflits politiques. Les géographies variables de l’alcool en ville et les valeurs associées à cette boisson reflètent – et parfois accentuent – ces instabilités, mais aussi les fractures morales et économiques inter-palestiniennes qui existent au sein de la population de Ramallah. Dans les Territoires occupés, ces divisions façonnent et représentent la « politique de bantoustan » en vigueur dans les Territoires palestiniens occupés (Baron 2000, p. 639)10.

4Cet article s’appuie sur une enquête ethnographique de dix-huit mois dans les espaces privés, publics et semi-publics de Ramallah, effectuée dans le cadre d’une thèse en anthropologie soutenue en 2019. Pendant mon terrain de recherche (2012-2019), des entretiens semi-directifs ont côtoyé une pratique intense d’observation participante et de participation observante : j’ai été employée comme serveuse dans un café-restaurant, j’ai fréquenté assidûment d’autres cafés et bars de la ville et j’ai été inscrite dans des cours d’arabe à l’Université de Birzeit qui se trouve à 7 kilomètres du centre-ville de Ramallah. En habitant avec ceux qui sont devenus mes enquêtés, j’ai pu avoir un accès privilégié aux espaces domestiques, ainsi qu’à d’autres situations se déroulant dans les espaces publics et semi-privés que je décrirai dans cet article. Mon enquête a principalement consisté en une pratique répétée de la traversée des espaces urbains avec mes interlocuteurs qui, de 2012 à 2015, avaient entre 20 et 30 ans et habitaient à Ramallah ainsi qu’en une observation et une écoute flottantes, propres à l’ethnographie urbaine (Pétonnet, 1982). Sans procéder systématiquement à des entretiens, j’ai essentiellement constitué mon corpus à partir des interactions quotidiennes et des déplacements en ville que j’entretenais avec mes colocataires, mes collègues et mes amis. Certains parmi eux sont nés à Ramallah, d’autres dans sa périphérie défavorisée, dans des villes et villages des Territoires occupés ou dans les camps de réfugiés. Quelques-uns étaient à l’époque inscrits à l’université, alors que d’autres étaient déjà entrés sur le marché du travail, avec ou sans emploi. Ces échanges ordinaires m’ont donné de précieuses informations pour comprendre les perceptions que mes interlocuteurs avaient de la ville et de leurs vies. Les interactions informelles ont été enrichies par des récits recueillis et enregistrés auprès d’un échantillon de vingt-sept personnes.

  • 11  Dans son introduction à l’ouvrage collectif qu’il a dirigé, T. M. Wilson souligne le rôle central (...)
  • 12  Voir à ce propos les travaux de Thomas Fouquet, et notamment Fouquet 2016.

5Bien que l’étude de l’alcool n’ait pas constitué la problématique principale de mon travail doctoral, la question de sa consommation a été fréquente pendant mon terrain de recherche et a concerné une pluralité d’endroits : généralement, l’alcool est bu dans les cafés, les bars et les restaurants, mais aussi dans certains espaces privés et publics de la ville. Sa consommation engage des usagers aux pratiques variées11 et venant d’endroits et de classes sociales distincts. La façon de boire change non seulement selon les rythmes urbains, mais aussi sur la base des temporalités de la colonisation : plus particulièrement, elle est différente lorsque les périodes de « routine de crise » (Bontemps et Signoles, 2012, p. 25) succèdent aux couvre-feux, aux attaques ou aux crises diplomatiques avec Israël. La consommation d’alcool est aussi en lien avec les alternances du jour et de la nuit, qui sont à considérer comme deux « temps du monde » profondément en lien et situés dans un rapport dialectique12. Les différentes territorialités et le zonage administratif qui composent la ville influencent aussi les façons de boire. Toutes ces variations montrent l’importance des hiérarchies qui modèlent les rapports ordinaires entre les habitants d’une part et le poids de la situation politique dans le quotidien des Palestiniens d’autre part. Enfin, la consommation d’alcool dépend de l’origine sociale et économique des usagers et révèle une société hautement fracturée et régie par des relations de pouvoir importantes. Comment cela se traduit dans l’espace urbain de Ramallah pour les jeunes qui habitent la ville ? Mon texte questionnera alors les expériences urbaines et alcooliques de la jeunesse à Ramallah. Comme il a été avancé encore récemment, cette catégorie aux frontières floues recouvre des réalités multiples (Bonnefoi et Catusse, 2013). Elle varie non seulement sur la base de la classe sociale (Bourdieu, 1984), mais aussi par rapport au genre (Le Renard, 2011), à l’emploi (Cheikh, 2020 ; Schielke, 2020), au niveau d’éducation (Cantini, 2016) ou aux pratiques de l’intime (Assaf, 2017 ; Deeb et Harb, 2013). Alors que les études sur les jeunesses en Palestine ont souvent abordé cette catégorie d’âge à partir de l’angle de la politisation ou de la dépolitisation, mon approche se fonde sur l’observation du quotidien (Botiveau et Signoles, 2004) des pratiques de loisir et de distraction. Cette entrée donne à voir les instances variées auxquelles ces jeunesses sont confrontées, ainsi que les fractures internes d’ordre économique et social, qui restent peu analysées dans le contexte palestinien. Une telle approche n’exclut pas la centralité de l’occupation ou du politique, mais au contraire elle fait émerger d’une part la totalité de la colonisation et, d’autre part, les façons et les lieux multiples d’un faire politique inouï.

  • 13  Respectivement ancien Premier ministre et actuel Président de l’Autorité palestinienne.

6Au cours de cet article, à partir des différents territoires de l’alcool identifiés en ville, je décrirai d’abord les types d’exclusions qui modèlent la consommation de cette boisson au quotidien. Par la suite, je me pencherai sur les ruses mises en œuvre (de Certeau, 1990) par les jeunes pour faire face ou pour contourner les fractures économiques et sociales présentes en ville. J’évoquerai les accès différenciés aux cafés et, ensuite, les tactiques multiples que les jeunes façonnent afin de pouvoir bénéficier autrement des plaisirs de l’alcool. Je considère les inégalités économiques et sociales comme des facteurs importants qui déterminent la consommation de l’alcool, sans qu’elles en constituent les variables uniques. Les exclusions économiques qui caractérisent autant Ramallah que d’autres villes cosmopolites s’articulent à des formes de ségrégation qui sont spécifiques au contexte politique et social des Territoires palestiniens occupés. Malgré la paix économique amorcée par Salam Fayyad et Mahmoud Abbas13 au milieu des années 2000 (Khalidi et Samour, 2011) et malgré la normalisation de l’occupation, Ramallah demeure une ville colonisée où les rapports entre les individus sont définis, sans pour autant en être complètement dépendants, par les fractures créées par la colonisation israélienne. Il est indéniable qu’une minorité visible et aisée d’habitants ne renonce pas à passer des soirées dans des espaces de sociabilité très onéreux à destination des classes sociales plus fortunées, qui rejettent de facto une partie de la population. Pourtant, l’exclusivité de ces lieux n’implique pas le monopole de la consommation d’alcool car elle concerne aussi certaines franges plus démunies de la population. L’usage d’alcool est à ce titre représentatif de la situation politique et sociale de la ville et, plus généralement, des Territoires palestiniens occupés.

Le statut de l’alcool dans les cafés et les bars de Ramallah

Ramallah : distinction et colonisation

  • 14  Ce terme, qui signifie catastrophe en arabe, est généralement utilisé pour indiquer la fondation d (...)
  • 15  8 500 réfugiés se sont installés dans la ville qui était auparavant habitée par 4 500 habitants (A (...)
  • 16  Le terme de « Palestine historique » inclut le territoire de l’actuel État israélien occupé en 194 (...)
  • 17  Voir à ce propos, Seren 2004.
  • 18  Selon le sociologue Sari Hanafi, dans tout le territoire de la Palestine historique, la destructio (...)
  • 19  Alors qu’au début du soulèvement populaire Jérusalem représentait le foyer central des rêves de la (...)
  • 20  Depuis 2016, le lieu abrite également le « Musée Yasser Arafat », décédé en 2004, qui retrace la v (...)
  • 21  Tout en ayant des pouvoirs civils (en matière d’éducation et de culture, de santé, d’impôts et de (...)
  • 22  Voir à ce propos les travaux de Marion Slitine, et notamment Slitine 2018.
  • 23  Voir à ce propos les travaux de Sbeih Sbeih, et notamment Sbeih 2014.
  • 24  Le terme de « Palestine historique » inclut le territoire de l’actuel État israélien occupé en 194 (...)
  • 25  Voir à ce propos les travaux de Clio Chevenau, et notamment Cheveneau 2016.

7Contrairement aux autres départements des Territoires occupés, les multiples facettes de cette unité administrative sont représentées par la pluralité des cafés, bars, clubs et restaurants qui animent les journées et les nuits de Ramallah. Cette spécificité est due à plusieurs raisons, notamment à la démographie de la ville et aux changements qu’elle a connus aux xxe et xxie siècles. Après la Nakba14 de 1948, Ramallah est devenue « la maison et le refuge pour ceux qui avaient perdu les deux » (Wadi, 2007, p. 21)15. La catastrophe palestinienne s’est étendue à plusieurs niveaux et a provoqué non seulement des déplacements forcés, mais aussi des destructions urbaines. Les liens sociaux ont été dégradés, la mobilité des biens et des personnes a été entravée et les institutions palestiniennes anéanties. La colonisation israélienne a bouleversé la région et déterminé la nouvelle structure urbaine, démographique et sociale de l’ensemble du territoire de la Palestine historique16. Ramallah ne fait pas exception. Depuis 1948-1949, trois camps de réfugiés (Al-Am’ari, Qalandia et Jalazone) entourent la ville17 ; leur emprise spatiale s’est considérablement élargie, de manière irrégulière, principalement autour de la vieille ville et à l’est du centre historique vers la place Al-Manara. L’annexion de Jérusalem qui a suivi la guerre de 1967 a provoqué un processus de « spacio-cide »18 (Hanafi, 2009) qui s’est concrétisé par la judaïsation de la ville. Avec les Accords d’Oslo, la périphérisation de Jérusalem s’est associée à la centralisation de Ramallah qui, pendant la première intifada (1987-1993), a acquis une place de plus en plus importante19. Par ailleurs, en 1996, l’AP s’est installé à Ramallah : la Mouqata’a, représentant respectivement un centre de détention à l’époque du mandat britannique (1923-1948) et une prison israélienne au moment de l’occupation (1967-1993), constitue désormais le siège des bureaux du gouvernement et le quartier général de l’administration palestinienne20. La ville devient à la fois la capitale politique (en étant le siège du gouvernement palestinien et des représentations diplomatiques internationales) et économique (en constituant le lieu privilégié des compagnies privées nationales et internationales) de la nouvelle autorité sans pouvoir21. De même, c’est à Ramallah que se développent la plupart des initiatives artistiques et l’infrastructure culturelle des Territoires palestiniens : y siègent les musées, les galeries privées, les librairies, les bibliothèques, les théâtres, les cinémas et les centres culturels qui confèrent à la ville le statut de « capitale culturelle » des Territoires occupés22. Enfin, Ramallah se transforme en une base importante des ONG œuvrant dans les Territoires occupés23. Ces changements, liés notamment à la situation politique, font de la ville une destination privilégiée pour un nombre important de Palestiniens venus des Territoires de la Palestine historique24 et de la diaspora. De plus, elle représente une destination prisée pour les travailleurs sociaux et les journalistes étrangers (occidentaux pour la plupart)25 qui profitent d’une atmosphère plus détendue que dans les autres villes et villages palestiniens. Cette ambiance est créée, entre autres, par les espaces de sociabilité qui façonnent la ville. Certes, l’offre de ces lieux de divertissement à Ramallah n’est pas comparable aux « états de fête » beyrouthins décrits par Marie Bonte (2017) entre 2011 et 2015. Pourtant, un interlocuteur évoquait en 2014 l’existence de « trois cents lieux de consommation » qui auraient ouvert en ville depuis la fin de la seconde intifada (2000-2005). Ce chiffre est certainement exagéré. Néanmoins, une telle perception est représentative de l’imaginaire de cet interlocuteur : on irait à Ramallah pour faire la fête, veiller la nuit en sirotant vins, bières ou cocktails. Avant de se pencher sur les pratiques qui y ont lieu, il est important de souligner que, produits par des acteurs privés, les cafés et les bars modèlent les paysages urbains, tout en étant influencés par ces derniers. De plus, les pratiques qui ont lieu dans ces lieux – juridiquement et économiquement privés mais potentiellement ouverts au public (Lévy et Lussault, 2003) – s’élargissent dans les trottoirs des rues de certains quartiers. Cette relation est si importante qu’on pourrait concevoir les espaces de sociabilité comme faisant partie intégrante de l’espace public : ils s’y adaptent tout en constituant des territorialités particulières. Cet aspect règle non seulement les transactions d’alcool, mais aussi les comportements acceptés et ceux qui doivent rester cachés.

Carte 1. Quartiers évoqués de Ramallah

Carte 1. Quartiers évoqués de Ramallah
  • 26  Pour une réflexion sur les « réfugiés des villes », voir Signoles, 2001.
  • 27  Ce camp n’a pas été reconnu par l’Agence des Nations Unies (UNRWA). Dans ce camp, il existe un com (...)

8La ville de Ramallah s’est développée à partir d’un noyau chrétien appelé couramment Ramallah tahta (littéralement Ramallah inférieure) qui correspond à l’actuel centre historique. Les quartiers, organisés originairement selon l’appartenance confessionnelle et le capital économique de ceux qui y demeurent, se distinguent aujourd’hui par leur architecture, le niveau de vie des habitants et, parfois, le lieu d’origine de ces derniers. Ces territoires sont relativement homogènes et reflètent une division de la ville en régions morales (Park, 2004) : celles-ci catégorisent les habitants qui traversent néanmoins quotidiennement les différentes territorialités. L’alcool et sa consommation suivent ce partage : les interdictions ou les codes de conduite qui pèsent sur les lieux de sociabilité sont explicites ou tacites, ils peuvent être clairement énoncés ou intériorisés. Ainsi, les quartiers dans lesquels se trouvent les bars et les cafés sont historiquement chrétiens, ce qui laisse penser que le facteur religieux joue encore aujourd’hui un rôle important puisque, selon la loi, la vente d’alcool ne peut être pratiquée que par les chrétiens. Les épiceries de quartier qui disposent de boissons alcoolisées se trouvent d’ailleurs généralement à Ramallah tahta. Elles sont gérées par des familles originaires de la ville ou, plus souvent, par des réfugiés de 1948 en provenance des villes côtières26 qui continuent à habiter dans cette zone. Les cafés et les bars sont localisés aussi dans les quartiers plus récents d’Al-Massioun et d’Al-Tireh, respectivement au nord et au sud du noyau historique. Dans ces quartiers vivent notamment des Palestiniens de la diaspora ou des travailleurs internationaux qui payent les loyers de leurs maisons luxueuses en dollars. En raison de la condition sociale et économique de la majorité de ces habitants, ainsi que de leur origine, ces zones sont caractérisées par une permissivité importante. Ainsi, au Garage, bar situé à Al-Massioun ouvert en 2015 par deux Palestiniens, les clients se sentent libres de consommer des produits alcoolisés assis sur la terrasse qui donne directement sur la rue. De même, en raison de l’emplacement de l’Orjouan, un bar-restaurant situé près du Garage et à destination d’une clientèle aisée et huppée, les habitués, habillés pour la soirée, savent qu’après avoir garé leur voiture à proximité ils ne seront pas dérangés en marchant dans la rue. Au contraire, dans la zone du camp de réfugiés de Qaddura (près du centre-ville)27, les attitudes des usagers s’adaptent à la morale publique du quartier : les gérants du Café de la Vie qui se trouve à proximité, demandent aux clients de s’installer discrètement dans le jardin pour consommer de l’alcool, notamment à certaines périodes de l’année, comme pendant le mois du Ramadan. Les consommateurs évitent de s’asseoir dans un endroit visible depuis la rue pour ne pas devenir les cibles des intimidations des riverains. Les frontières entre les espaces publics des rues et les espaces semi-privés des cafés se brouillent parfois, mais les normes présentes dans les rues influencent les pratiques qui ont lieu à l’intérieur des cafés. La localisation des différents espaces de sociabilité, mais surtout les attitudes des habitués, reflètent la ségrégation morale qu’on retrouve dans les rues.

Les symboliques de l’alcool et des cafés

9Selon une partie de mes interlocuteurs, les cafés représentent la diversité de la ville et sont le symbole de son ouverture d’esprit et de son cosmopolitisme. D’après une jeune femme, à la différence des autres villes et villages en Palestine, à Ramallah :

Il y a un tas de choses à faire. C’est incroyable tous ces gens qui arrivent d’endroits différents et qui trouvent ici [dans les cafés] leur place ! […] Nous sommes moins contrôlés, personne ne nous connaît ou, si c’est le cas, nous savons que nous pouvons dépasser les jugements car les gens ne rapportent pas à nos parents ou à nos familles ce qui s’y passe. (Racha, septembre 2012).

10Née à Jérusalem-est et ayant déménagé à Ramallah avec sa famille au moment de la seconde intifada, Racha apprécie la ville à cause de la diversité qui existe en son sein et qui donne accès à des formes d’anonymat qui se concrétisent par un relâchement du contrôle social et des comportements. Elle n’est pas la seule : d’après Salma, une enseignante d’anglais au chômage âgée d’une vingtaine d’années et née dans un village près de Jérusalem, les espaces de sociabilité sont dotés d’une réputation précise. Pour elle, chaque café est le symbole d’un style de vie spécifique qui se caractérise non seulement par les produits disponibles, mais aussi par la façon de les montrer ou de les dissimuler et par sa clientèle qui se distingue par l’habillement, les pratiques, la foi ou le pouvoir d’achat. Avant de sortir, la femme choisit avec minutie son habillement en fonction de l’endroit où elle s’apprête à passer ses soirées ou selon les personnes qui l’accompagnent. Comme elle me dit une fois pendant une longue séance de maquillage qui précède une sortie au Snowbar, bar huppé entre Birzeit et Ramallah avec une piscine extérieure, « à chaque style, un café » (août 2015).

11La catégorisation proposée par Ramla, une réalisatrice palestinienne dans la vingtaine née en Jordanie, est à ce sujet assez significative. Certains cafés, qu’elle décrit comme les « cafés pop » (qu’en arabe on appelle maqhâ), ne vendent généralement pas d’alcool et sont le plus souvent destinés à une clientèle masculine. D’autres, qu’elle étiquette d’« islamo-chic », n’en servent pas ou seulement avec discrétion. Ces derniers disposent de deux cartes distinctes que les serveurs donnent aux clients selon leurs habillement et mode de faire. Aux employés, il suffit d’un regard rapide pour deviner de quel type sera la boisson choisie : ces interactions se font sur la base du mode de parler du client, de son habillement ou de la façon de se comporter. Dans ces lieux où les denrées sont chères, se côtoient de jeunes femmes voilées, abstinentes ou consommatrices d’alcool, et des groupes mixtes composés d’hommes et de femmes. Enfin, dans les cafés que Ramla appelle « cool » ou « alternatifs », l’alcool est servi ouvertement et les bouteilles sont exposées dans le bar. Chaque endroit de la ville se différencie par son décor et par le style des habitués : par exemple, les « cafés cool » peuvent être comparés à des cafés occidentaux en termes d’ambiances et de décor ; fréquentés par une clientèle mixte au mode de vie globalisé qui sirote du vin principalement importé, des cocktails ou des bières (locales ou non), sont dotés de jardins ou de terrasses. La musique diffusée vient le plus souvent d’Europe ou des États-Unis, et ce goût international se retrouve aussi dans les affiches accrochées aux murs faisant appel parfois à des boissons d’origine étrangère ou à des célébrités venues d’ailleurs.

Carte 2. Bars et cafés évoqués de Ramallah

Carte 2. Bars et cafés évoqués de Ramallah
  • 28  Les expériences des Filles qui sortent au Maroc analysées subtilement par Mériam Cheikh (2020) mon (...)
  • 29  Voir à ce propos, Lofland, 1985, p. 81-82.

12Dans ses discours, Dana considère que les cafés et les bars constituent des lieux propices à l’ouverture d’esprit et à la connaissance des autres. Elle a grandi au sein d’une famille politiquement engagée à gauche et d’origine chrétienne où les préceptes religieux ne sont ni respectés ni évoqués. Âgée d’un peu plus de vingt ans à l’époque de notre rencontre, la jeune femme trace un parallèle entre la consommation d’alcool et l’esprit ouvert de celui qui en fait usage. Selon sa perception, cela inclut les milieux de la gauche internationaliste. Les bars, symboles par excellence de l’alcool, sont pour elle les lieux les plus représentatifs de ce style de vie. Ceux qui les fréquentent et qui y boivent incarnent ce statut. Sans être dépendante de cette boisson, elle en fait usage dans certaines situations, notamment lorsqu’elle se trouve en compagnie de ses amis activistes : des jeunes qui, sans adhérer à une faction politique, sont engagés à gauche et, comme elle, fréquentent l’Université de Birzeit. Leur positionnement idéologique s’appuie sur la situation globale et locale. Lorsqu’ils se rencontrent, la politique est souvent abordée, mais cette thématique est évoquée à côté d’autres sujets plus légers, comme les voyages, la littérature ou les divertissements. De même, les discussions sur la colonisation, la question palestinienne ou l’actualité se couplent à d’autres concernant les inégalités de genre ou l’environnement. Pour ces jeunes, être à gauche implique de s’éloigner des partis politiques institutionnels et de suivre un mode de vie alternatif à l’ordre dominant promouvant des formes de libertés individuelles et collectives. Avec ses camarades, Dana consomme des verres de vin ou des cocktails, parfois avec excès. J’ai appris par la suite qu’elle n’en appréciait pas vraiment le goût. Pour elle, le statut que cette boisson donne aux usagers est plus important que le fait de la savourer réellement. Selon ce point de vue, la légitimité de l’alcool est liée aux idéaux politiques. Dans les discours de Dana, la lutte antisioniste et la décolonisation, l’alcool, les loisirs et les relations amoureuses avant le mariage font partie d’un même attachement à la liberté, à entendre de façon collective et individuelle. Par la même occasion, ces pratiques vont à l’encontre de la société conservatrice dont elle et ses camarades sont issus28. Les soirées dans les « cafés cool » de la ville, comme au Beit Aniseh ou au Café de la Vie, font donc pour elle pleinement partie de cet engagement politique. Son père, qui a passé plusieurs années dans les prisons israéliennes, ne voit pas d’un bon œil ses sorties nocturnes. À l’instar d’une partie de la gauche et de l’intelligentsia actuelles d’un certain âge, habituées aux atmosphères plus austères du parti, il considère les soirées de sa fille comme éloignées des valeurs qu’il lui a transmises. Sans vouloir contredire ouvertement son père pour qui elle a beaucoup d’estime, Dana invente des excuses. En dissimulant ses endroits de prédilection, la jeune femme répète que la fréquentation de ces espaces fait elle-même partie des valeurs de gauche, mais ne l’assume pas ouvertement face à ses parents. Incarnant une identité faisant appel aux voyages, à la liberté sexuelle et à la culture cosmopolite, ces « cafés cool » impliqueraient un épanouissement individuel que ses parents n’ont pas connu. De même, ils définiraient les clients qui les fréquentent29.

13C’est pour des raisons éloignées du positionnement politique que Salma, évoquée plus haut, passe autant d’heures pour se préparer avant d’aller au Snowbar. Elle ne pourrait pas se permettre les boissons alcoolisées de cet endroit cher et très à la mode, sans les invitations des uns ou des autres ou sans les nombreux emprunts contractés auprès de sa grand-mère et de ses connaissances. Pourtant, la jeune femme est convaincue que le simple fait de se trouver dans ce lieu décontracté lui donnerait accès à un statut social élevé. Ce ressenti commun est si important que certains en arrivent à fantasmer ou à prétendre leur présence dans ces lieux afin d’obtenir ce statut. Un soir, je suis avec Rouba dans la piscine du Snowbar. Téléphone à la main, la jeune femme venant de la bourgeoisie chrétienne d’une ville à l’intérieur de l’État israélien commence à regarder autour d’elle comme si elle était en train de chercher quelqu’un. Il s’agit d’un collègue qui vient d’indiquer sur les réseaux sociaux être en train de boire une bière dans ce lieu. Pourtant, cela ne correspond pas à la réalité. Cet endroit est fréquenté par la jeunesse dorée de la ville et y passer du temps constitue un marqueur social. Par la description imaginaire du collègue de Rouba – tout comme par les pratiques de Salma – les deux semblent y aspirer.

L’autre facette du cosmopolitisme : exclusions, auto-exclusions, rumeurs

14Dans les exemples cités auparavant, le choix de fréquenter un café plutôt qu’un autre est présenté comme une décision volontaire ayant une valeur morale et politique positive : aller dans des cafés et y boire de l’alcool signifie jouir d’un certain prestige, être ouvert d’esprit et cosmopolite. Pour Dana, qui fait partie d’une classe sociale relativement aisée, boire de l’alcool est l’indice de liberté, d’un mode de faire urbain et d’une idéologie de gauche ; d’après Salma et le collègue de Rouba, qui ont des conditions modestes, cela est lié à leurs espoirs d’ascension sociale. Toutefois, la fréquentation des lieux de sociabilité est soumise à une sélection de la clientèle mise en œuvre par les gérants qui imaginent leurs cafés comme l’apanage d’une clientèle dispendieuse, éduquée et dotée d’un capital cosmopolite. Celui-ci se distingue par l’utilisation de la langue, la possibilité de voyager et, plus généralement, par des références venues d’ailleurs.

  • 30  Étant donné l’entrelacement entre les revenants et l’OLP, le terme â’idûn (qui signifie littérale (...)
  • 31  Si certains peuvent mélanger dans la langue parlée l’arabe avec des mots en anglais, le plus souve (...)
  • 32  Dans sa thèse sur les jeunesses d’Abou Dhabi, Laure Assaf souligne les mêmes « stratégies de disti (...)

15Les pratiques de consommation d’alcool semblent destinées à satisfaire un goût et une posture cosmopolites, certainement en lien avec les influences des migrations qui ont marqué l’histoire récente de la ville : la plupart des gérants font partie de la diaspora palestinienne. Ils sont des « revenants »30 qui sont retournés sur le territoire palestinien à la suite des Accords d’Oslo. On peut d’ailleurs retrouver les traces de ces ailleurs dans les noms des lieux : par exemple, à Ramallah, on s’assoit au Café de la Vie, au Café de la Paix, au Three Amigos, au Pronto, au Sinatra, à la Grotta ou au Seven up. On y mange des pâtes ou des pizzas, du saumon, des quésadillas ou des tapas. Les denrées sont souvent présentées dans des menus exclusivement en anglais. Certes, ces références extérieures, venant parfois simultanément de plusieurs pays, sont adaptées aux goûts palestiniens et parfois radicalement transformées, mais ces allusions peuvent paraître lourdes à supporter pour certains habitants. Il est demandé aux clients d’exhiber un goût cosmopolite orienté vers l’étranger, et vers l’occident en particulier : sans avoir vécu ailleurs, les habitués se distinguent par des mœurs et des codes de comportement particuliers. Selon cette logique, la maîtrise de l’anglais (et plus généralement la façon de parler31), le style vestimentaire, les modes de vie et de consommation, l’origine géographique et les possibilités économiques sont autant de facteurs qui créent un entre-soi et qui donnent lieu à des formes de ségrégation32 et de mise à distance (Tissot, 2014). La valeur positive des lieux de sociabilité mise en avant dans les descriptions rapportées jusqu’à maintenant est lue par d’autres de façon négative. Selon ce point de vue, les styles des cafés s’adressent à une clientèle particulière, internationalisée ou ayant passé une partie de sa vie à l’extérieur des Territoires occupés, au lieu d’origine des gérants ou à leurs aspirations. La suite de cet article entend dévoiler l’existence des dynamiques d’exclusion qui modulent les fréquentations des cafés. Il sera alors question d’analyser l’autre facette du cosmopolitisme, et notamment son versant exclusif : sa « face sombre faite de violence, d’exclusion et de hiérarchie » (Mermier, 2015, p. 213) qui a des conséquences précises. Dans les prochains verbatim de terrain on verra que, si les modes d’exclusion se manifestent de différentes manières, les réactions à ces mises à distance sont, elles aussi, multiples.

  • 33  Voir à ce propos Elias et Scotson, 1997.

16Salah, le jeune homme employé comme aide cuisinier avec moi au Three Amigos âgé d’une vingtaine d’années, espère se marier. Originaire d’un village à la périphérie d’Hébron, venant d’une famille modeste, il se définit comme « communiste parce que pauvre ». Selon ses plans, en 2014, il lui faut encore deux ans pour « être prêt » au grand jour. Ce temps est nécessaire pour s’endetter afin de construire une maison, acheter une voiture à crédit, avoir le capital requis pour payer une cérémonie fastueuse. Cette attente, parfois lourde à supporter, lui demande beaucoup d’efforts et un travail constant. De temps en temps, le jeune homme entrecoupe son labeur et ses peines par des rêveries sentimentales, mais ses songes d’aventures amoureuses sans lendemain ne se concrétisent jamais. Dans ses fantasmes, il pourrait trouver des amourettes au Jasmin, un café « islamo-chic » localisé dans le quartier d’al-Tireh. Sans avoir jamais mis les pieds dans cet endroit, il présume que dans ce lieu « il y a des belles filles » (février 2014). Un jour, alors que je lui propose de passer du temps ensemble dans ce café, il trouve une série d’excuses pour refuser mon invitation : d’abord, il annonce ne pas avoir assez d’argent, puis il rajoute qu’il devrait d’abord commencer un régime et termine en avançant qu’il lui faudrait acheter des habits adaptés. Selon lui, le Jasmin et ses clientes ne sont pas son genre (« mish min hâdî al-arakât »). Il présume ainsi ne pas avoir les manières et ne pas non plus convenir à ces types d’ambiances. Il ne saurait pas s’y prendre, car d’après l’idée qu’il a de lui-même, il ne serait pas assez raffiné. Dans son discours, il insiste à la fois sur son manque d’argent, sur son physique inadéquat, sur ses goûts inadaptés et sur sa façon de s’habiller et de parler qui, de son point de vue, expriment une incongruité face à l’étiquette du lieu et à ses standards. Cela dépasse ses recherches amoureuses et inclut de possibles amitiés. Il parlerait trop fort, avec un accent qu’il considère comme mauvais. Ayant quitté l’école à un âge prématuré à cause des difficultés économiques de sa famille, les mots qu’il utilise ne seraient jamais les bons, il ne développerait pas les arguments qu’il faut. Il se sent également maladroit et laid. Ses codes seraient différents de ceux des autres habitués du lieu et, pendant son séjour à Ramallah, il ne tisse aucun lien d’amitié, exception faite pour ceux qui viennent de son village d’origine. La mauvaise estime que Salah a de lui, mais aussi son manque d’amour-propre, reflètent l’intériorisation des hiérarchies présentes en ville et sont en lien avec les discriminations et les rapports de pouvoir dont il se sent lui-même victime à Ramallah33.

17Sur le terrain, d’autres réactions expriment cette même gêne. Par exemple, après avoir regardé la carte présentant les denrées en anglais, Sofian, un jeune de passage à Ramallah né dans un camp de réfugiés entre Bethleem et Hébron, quitte le « café cool » où il est installé. Sans pouvoir comprendre le sens des mots dans le menu, en se sentant exclu du lieu, il préfère ne pas en demander la traduction en langue arabe. Au moment de quitter le bar, il manifeste son désarroi et se lance dans une invective contre le lieu en question. Dans sa réprimande, il mentionne que l’Occident devient la seule référence qui détermine l’accès au café et, plus généralement, le critère d’une hiérarchisation de la société. Ce cosmopolitisme étalé et élitiste est alors lu comme une forme d’étrangeté. Celle-ci crée une ambiance qui exclut certains habitants de la ville et dont, selon ses mots, il ne veut pas faire partie. On est tenté d’avancer que la prise de conscience de ne pas appartenir « à ce monde » provoque une mise à distance. Déclarée par l’intéressé comme choisie, elle traduit un malaise qui prend la forme d’une critique véhémente non seulement envers le lieu et les gérants, mais qui s’adresse aussi aux clients dont le style de vie serait éloigné des valeurs propres à l’identité palestinienne.

  • 34  Voir, à ce propos, les travaux de Marie Bonte, et notamment Bonte 2019.

18À côté de ces règles explicites ou tacites qui déterminent l’accès à l’alcool en ville et qui sont communes à d’autres aires culturelles ou à d’autres pays de la région34, des pratiques particulières filtrent la clientèle. En lien étroit avec les hiérarchies créées par la colonisation israélienne, celles-ci sont connues par les habitants. Par exemple, il peut arriver que les videurs présents dans certains endroits ou que les serveurs employés refusent l’accès à ceux qui détiennent le statut de réfugiés et qui habitent dans les camps. Reconnus par leurs attitudes et leur style, ils sont considérés comme des voyous, des « gipsy » (nawwâr). On peut d’ailleurs entendre certains les appeler ainsi. En plus de ne pas avoir l’argent pour consommer, ils seraient dépourvus des codes d’accès aux lieux de sociabilité de la ville et s’opposeraient à l’esprit « ouvert » (mutaarrir) des citadins. Considérés par une partie de la population comme porteurs d’une mentalité bigote et à l’esprit fermé, ils passeraient leur temps à déranger les clients. C’est pour cette même raison qu’au moment de mon embauche au Three Amigos, le gérant du lieu me met en garde contre certains clients. Toujours assis près de la porte d’entrée, il pratique lui-même une sélection discrète des consommateurs : de façon apparemment cordiale, il se présente, pose des questions à ceux qui souhaitent rentrer et s’informe sur leur lieu de naissance ou leur profession. Selon son discours, cette attention a le but de me protéger. En effet, d’après lui, une partie des clients potentiels, surtout s’ils sont nés dans les camps de réfugiés, pourraient me déranger ou se montrer inconvenants envers moi ou envers les autres clientes femmes : « ils interpréteraient mal ta présence ici, tu comprends ? », me dit-il comme pour se justifier.

19À partir de ces considérations, on se rend compte que, loin de « combiner sociabilités élitaires et populaires » (Carlier, 1990, p. 978), les cafés de Ramallah apparaissent comme des lieux de mise en scène des séparations présentes en ville. Face à une population urbaine aux destins économiques différents, certains espaces de sociabilité comme les « cafés islamo-chic » ou les « cafés cool » sont à l’usage exclusif d’un public aisé, les disponibilités économiques étant de fait le premier facteur de sélection, bien que parfois contourné. Les cafés, potentiellement ouverts à tous, connaissent un certain nombre de limitations d’accès liées notamment au statut social, au sexe, à l’origine ou au niveau économique des individus. L’analyse des « manières d’être du groupe » et « la conception même des relations entre les individus » (Desmet-Grégoire, 1997, p. 16) montrent la coexistence d’un processus inclusif et d’un autre exclusif, fait d’ouverture vers le monde et, en même temps, d’enracinement dans le local. Ainsi, les exclusions, qu’elles soient volontaires ou imposées, s’ancrent dans le contexte régional et reflètent les séparations qui peuvent être généralisées à d’autres contextes. Aux divisions d’ordre économique s’en rajoutent d’autres qui, fondées sur l’origine des habitants, s’appuient sur le statut de réfugié.

  • 35  En Palestine, le terme chahîd indique normalement tous ceux qui périssent dans le cadre de la situ (...)

20Les conséquences de ces rejets prennent en ville plusieurs formes : parfois, comme pour Salah, elles sont subies et intériorisées, parfois, à l’instar de Sofian, elles sont renversées et appropriées par les exclus qui, tantôt parlent de façon négative de ces endroits, tantôt proclament ne pas fréquenter un endroit par principe, tantôt menacent de riposter à ces exclusions considérées comme injustes. Les rumeurs représentant un « registre alternatif de vérité » (Puig, 2012, p. 246) circulent et décrivent des espaces de sociabilité en proposant des assignations morales qui impliquent un attachement particulier à la cause nationale. J’ai déjà souligné que Sofian dépeint le « café cool » qu’il quitte comme contraire à la cause palestinienne. D’autres invectives tournent autour des questions liées aux corps et à l’engagement politique des clients, des gérants et des serveurs. Elles mélangent différents registres : le national, le politique et les normes liées au genre et à l’honneur. Souvent, les discours sur ces endroits reproduisent les distinctions de genre et les normes patriarcales qui régissent les autres espaces de la ville : ainsi, on entend dire que bars et cafés ne sont que des « maisons closes » déguisées, des « lieux de trafic de drogue » fréquentés par des « espions », voire par des « vendus à l’ennemi israélien ». On peut également déconseiller leur fréquentation à une femme, en assurant qu’une « fille respectable » ne passerait pas ses soirées dans ce genre de lieux. On dit que certains espaces ne respectent pas le deuil national et restent ouverts contrairement à la volonté populaire après l’assassinat ou la mort d’un chahîd (martyr)35. Parfois, dans la petite ville de Ramallah, les menaces et les accusations se traduisent en actes, et il arrive que des pierres, des bouteilles, voire des Cocktails Molotov soient jetés depuis la rue dans les jardins de certains lieux de sociabilité (Gasparotto 2015). Dans ces circonstances, les accusations, justifications et reproches se superposent. Au-delà des raisons réelles ou supposées des uns et des autres, l’ensemble des points de vue et des tensions relatives aux bars reflète des fractures plus larges qui traversent la ville et, plus encore, le territoire de la Palestine historique.

  • 36  Pour une réflexion sur les nouveaux modes d’engagement politique en Palestine, cf. Maira 2013.

21Il est intéressant de remarquer qu’on est devant deux interprétations opposées d’une même pratique. En effet, aux yeux des habitués comme Dana, les « cafés cool » montrent que les pratiques de loisir et celles liées à la résistance peuvent être mêlées et que ces pratiques s’insèrent dans un contexte global d’activisme (spécifique d’un âge précis) qui dépasse les frontières de la Palestine36. Pour d’autres, les divertissements qui sont proposés dans ces espaces nient le fait politique, voire empêchent la résistance. Pour ces derniers, le mode de vie des clients incarne le sommet des contradictions du capitalisme, de la différence entre classes sociales et de la fin de la lutte patriotique. De ce point de vue, ils sont eux-mêmes les symboles de la nouvelle idéologie de Ramallah et représentatifs de la génération post-Oslo caractérisée par l’individualisme, l’éloignement du politique et de la religion.

  • 37  Pour une réflexion sur ce sujet voir, entre autres, Johnson, 2007.

22Autant la fréquentation de ces lieux peut être considérée comme une forme de traîtrise, autant elle donne lieu à des confrontations de points de vue différents, enrichit les perspectives de la lutte et est propice à un changement radical de la militance, nécessaire à un réel renversement de la situation. L’opinion d’une journaliste née à Jérusalem-Est et engagée dans plusieurs collectifs de femmes réfugiées va encore plus loin. En effet, d’après elle, les critiques correspondent à une certaine jalousie de la part de la vieille élite au pouvoir, incapable d’accomplir la libération. L’engagement revendiqué par les jeunes fréquentant les « bars cool » ou « alternatifs » de la ville s’éloigne des factions politiques, dont les représentants sont considérés comme corrompus et accrochés au pouvoir. C’est précisément cette situation qui se présente comme contraire aux normes sociales qui dérange la population de Ramallah et crée alors des problèmes. Selon cette jeune femme d’une trentaine d’années, les remarques liées aux normes et aux attitudes des clients ne sont qu’une excuse pour critiquer l’éloignement des jeunes des partis conventionnels – un éloignement justifié par le clientélisme, la corruption et la faillite (voire la traîtrise) des vieux représentants de la cause palestinienne. « Il y a bien une raison si nous continuons à passer nos soirées là, à moins que nous ne soyons toutes des prostituées ? ! », me lance-t-elle un jour, sur un ton de défi. À travers cette réplique ferme, la journaliste souligne la différence existante entre le féminisme, qu’elle revendique comme faisant partie de sa formation politique, et les ragots qui, s’appuyant sur une idéologie patriarcale, considèrent une femme indépendante et libre comme antipatriote et aux mœurs douteuses37. Elle associe ainsi ce type de bars au féminisme dépassant les frontières nationales et elle les considère comme porteurs d’un degré de politisation fort qui, de plus, ne serait pas anachronique. Les cafés, au cœur des rumeurs, symbolisent les endroits où les normes politiques, religieuses et sociales sont transgressées. Pour leurs habitués, ils représentent aussi une façon différente de faire de la politique et c’est à travers leur engagement politique que ceux-ci justifient souvent leur présence dans ces lieux de consommation d’alcool.

La consommation d’alcool dans les lieux publics et privés à l’aune des territorialités et temporalités de la colonisation

23Les exclusions décrites jusqu’à présent et qui ne concernent que les espaces de consommation de la ville n’empêchent pas ceux qui sont mis à l’écart de ces lieux de consommer de l’alcool. Dans la partie qui suit, je focaliserai mon attention sur les pratiques de ceux qui, comme Salah ou Sofian, ne sont pas habitués aux bars, aux cafés et aux restaurants et qui trouvent des moments et des lieux autres pour boire. Cette géographie alternative de l’alcool concerne les espaces publics d’abord et les espaces domestiques ensuite. En premier lieu, on verra que la moindre visibilité de ces pratiques entraîne une échelle de jugement variable en fonction du statut social et économique des sujets. En deuxième lieu, l’étude des façons dont les uns et les autres utilisent les rythmes et les géographies de l’occupation israélienne pour consommer bière, vin, arak ou spiritueux permettra de considérer les boissons alcoolisées comme un miroir grossissant les dynamiques qui animent Ramallah et, plus généralement, les lois écrites et non-écrites qui régissent les Territoires occupés palestiniens. On a vu jusqu’à maintenant que la catégorisation des individus imposée par la colonisation déterminait en partie l’accès et la consommation de ceux-ci dans les cafés, bars et restaurants. Dans la partie qui suit, je concentrerai mon attention sur deux autres conséquences de la colonisation : d’abord, elle impose ses découpages territoriaux et ses mobilités contraignantes. Par la même occasion, elle produit des zones franches morales dans lesquelles les individus qui s’y trouvent échappent au contrôle social et moral. Par la suite, je soulignerai que la colonisation impose aussi ses propres temporalités : dans les moments de tension, de crise politique ou de couvre-feux, on retrouve une redéfinition temporaire des normes et des modes de consommation, et ceci de manière commune à tous les espaces, y compris dans les camps de réfugiés.

Les terrains vagues, lieux où « se cacher au dehors »38

  • 38  Je m’approprie de l’expression employée par Marie-Pierre Anglade pour décrire certains espaces pub (...)

24Il peut arriver que, lors des après-midi ou des nuits d’été, les jeunes habitants organisent des sorties dans les espaces verts à la périphérie de la ville. Par petits groupes, ils profitent de l’intimité que procurent ces endroits isolés pour boire. J’ai pris part à certaines de ces escapades avec des étudiants de l’Université de Birzeit ou avec d’autres habitants de Ramallah qui, dépourvus du capital économique ou cosmopolite nécessaire pour aller régulièrement dans des bars, décident de faire des économies sans pourtant s’abstenir des plaisirs de l’alcool. Sur leur route vers ces destinations diurnes ou nocturnes, ils s’arrêtent à l’épicerie, achètent des gâteaux salés, du chocolat et surtout des bières, avant de repartir vers la destination choisie avec le sourire de ceux qui commettent une espièglerie. Les environs de l’université ou les terrains vagues à proximité d’al-Tireh deviennent les lieux du dépassement des normes mais aussi les lieux des rencontres intimes. Toutes les personnes présentes participent d’une façon ou d’une autre à la réussite du pique-nique : l’un fait le feu, l’autre ouvre les bouteilles, un troisième roule un joint tandis qu’un dernier improvise une table. Tout en restant secrètes, ces rencontres sont décrites avec minutie et immortalisées sur plusieurs réseaux sociaux.

  • 39  Au cours des accords d’Oslo, se met en place une nouvelle «  stratégie du morcellement territorial (...)
  • 40  Les accords de Sharm el-Sheikh en 1999 redéfinissaient le découpage des territoires en prévoyant l (...)

25Dans ces espaces souvent localisés en zone B39, les convives savent d’une part que leurs pratiques ne seront pas réprouvées par les voisins (comme cela serait le cas dans leurs quartiers de résidence) et qu’ils ne seront pas arrêtés par les forces de l’ordre palestiniennes d’autre part. Dans la zone A, qui comprend les centres des villes et qui correspond à 2 % du territoire, l’Autorité palestinienne détient le contrôle civil et militaire ; la zone B, incluant les périphéries urbaines et environ quatre cent cinquante villages (26 % du territoire), se trouve sous un régime mixte (le contrôle civil est détenu par l’AP alors que le contrôle militaire reste entre les mains des Israéliens). Enfin, la zone C (72 % du territoire) est entièrement sous le contrôle israélien40. Cette aire s’étend sur les zones pastorales et englobe les colonies israéliennes, les routes dites de contournement des villes et villages palestiniens réservées aux voitures à plaque israélienne ainsi que les camps militaires israéliens.

  • 41  Voir à ce propos, Brynjar, 2006.
  • 42  La question du marché et de la consommation des drogues dans le territoire de la Palestine histori (...)
  • 43  Sur le trafic de voitures volées, voir Barthe, 2007.

26Dans les zones B et C, la surveillance israélienne tend à délaisser les infractions de droit commun pour se concentrer sur la lutte au nom de la sécurité d’État41. La protection de l’État constitue la préoccupation principale des autorités et devient le prétexte pour tout type de surveillance ou d’attaque. De fait, la consommation d’alcool ou la vente et l’utilisation des drogues42 dans ces secteurs sont délaissées par le contrôle israélien : face à la rigidification de la réglementation et de l’augmentation des limitations des mouvements des personnes et des marchandises, les Accords d’Oslo ont créé des « zones refuges » (Natsheh et Parizot, 2011, p. 154) dans lesquelles différents trafics et activités illégales ont lieu de manière plus ou moins ouverte43. Si, comme l’affirment l’économiste Basel Natsheh et l’anthropologue Cédric Parizot, « la douane et la police palestiniennes n’ont […] pas la possibilité de surveiller directement les limites des enclaves ou les points de passage des marchandises et des personnes qui entrent ou sortent de celles-ci » (p. 159), il faut ajouter que la capacité d’action des autorités palestiniennes est également réduite dans la zone B. Dans ces secteurs sous contrôle mixte se tiennent des activités illégales (comme le trafic et la consommation des drogues) en plus des pratiques contraires aux normes sociales et religieuses en vigueur dans la société palestinienne, comme la consommation d’alcool. Certainement, ces transgressions sont favorisées par les mobilités internes qui donnent accès à des formes d’anonymat (parfois seulement relatives) dues à l’éloignement de la famille ou du voisinage.

Les maisons et les colocations : territorialités et temporalités secrètes de l’alcool

27Parmi les territoires de l’alcool à Ramallah, les maisons et les appartements sont les lieux de consommation les plus répandus. Dans la partie qui suit je montrerai que, si normalement les espaces privés sont régis par des normes et des rythmes similaires aux endroits publics et semi-privés, dans certaines situations ils s’en distinguent radicalement. Les pratiques varient en fonction de l’heure de la journée ou de la nuit, de la période de l’année et du calendrier religieux et sont assurées par les relations de complicité que les colocataires tissent entre eux. Aussi se transforment-elles considérablement en fonction des relations politiques et militaires entretenues avec Israël, et notamment en fonction des attaques, des blocages ou des couvre-feux imposés.

28L’achat d’alcool se fait, comme on l’a vu, dans les quartiers à majorité chrétienne, bien que sa consommation dépasse les limites de ces zones et se déroule dans l’ensemble de la ville. Cette pratique est le plus souvent maintenue dans l’ombre et dissimulée. Elle a lieu de préférence pendant la nuit ou à des périodes précises de l’année. En voulant se ravitailler en alcool, Hatem prend des précautions particulières : au moment de faire son marché, il cache les bouteilles achetées dans deux sacs noirs en plastique. Il ferme le premier par un nœud alors que le deuxième lui sert pour le transport. Ainsi, deux objectifs sont atteints : d’une part, le contenu est dissimulé par la couleur des sacs et, d’autre part, les bouteilles en verre ne frottent pas entre elles et ne font pas de bruit pendant la marche. Cette précaution est prise alors que le jeune homme, originaire d’un village près de Hébron, habite dans la vieille ville, un quartier historiquement chrétien. Bien que cette communauté ne constitue plus la majorité des riverains, Hatem considère Ramallah tahta comme une zone qui reste ouverte d’esprit et tolérante. Il sait qu’à cause de la constitution démographique et sociologique de cette partie de la ville, ainsi que des pratiques courantes qui la fabriquent, il ne risque rien. Il explique ses attentions comme faisant partie du « lavage du cerveau » dont il se considère victime. Tout en estimant que sa consommation n’a rien d’exceptionnel, il ne se sent pas à l’aise en marchant avec de l’alcool sur lui et se dit obligé de cacher sa débauche.

29Son esprit ne se tranquillise pas une fois arrivé à destination. Comme à l’extérieur, le jeune homme continue de se sentir gêné et soumis au regard potentiel des autres. La possibilité que les voisins entrent dans l’appartement tourmente Hatem qui, au cours d’une même soirée, vérifie à plusieurs reprises que la porte est bien fermée à clé et que les bouteilles ne tintent pas trop fort. Le malaise du jeune homme persiste aussi lorsque le contenu des bouteilles est vidé, au point qu’il trouve toutes les excuses pour éviter de les déposer dans les bennes à ordures à proximité de son appartement. Le sentiment de honte est si fort qu’au cours des années il accumule et cache les bouteilles vides dans plusieurs armoires et dans différents recoins de son domicile. Pourtant, l’intériorisation des normes, les formes de prudence et les pratiques de dissimulation qui se mettent en place dans les espaces domestiques n’empêchent pas le jeune homme de consommer de l’alcool. Dans le cas de Hatem comme dans celui d’autres interlocuteurs, les riverains constituent une instance de surveillance : dans certains quartiers, les voisins entrent dans les maisons des autres sans frapper à la porte, s’adonnent aux ragots qui déterminent les déplacements et les pratiques des habitants, voire qui les poussent à déménager ailleurs. J’ai souligné précédemment que les pratiques qui ont lieu dans certains cafés dépassent parfois les murs des locaux ; cela n’est pas le cas pour les espaces privés, où une attention particulière vise à ne pas franchir les limites des seuils des demeures. D’autres comportements se font dans l’ombre comme c’est le cas des festins alcoolisés organisés par les jeunes. De façon plus courante, la consommation d’alcool a lieu pendant la nuit, afin d’éviter les possibles incursions des voisins et de bénéficier d’un relâchement de la surveillance. C’est en effet seulement à ce moment que les habitants peuvent se détendre partiellement, se sentir moins contrôlés et donc plus libres de suivre leurs désirs. En journée, certaines attentions sont nécessaires. Ramla, la jeune femme qui a reporté la catégorisation des bars évoquée plus haut, habite dans le quartier d’al-Massyoun, et prend des précautions précises. Cette femme s’est faite passer pour chrétienne au moment de louer son appartement en présumant que la propriétaire de l’immeuble n’aurait pas donné son bien à quelqu’un de non-chrétien. Du fait de leur religion, la totalité des copropriétaires du bâtiment où elle vit s’adonnent à l’alcool. Pourtant, elle ferme les rideaux au moment de boire. La nuit devient donc un contexte reproductible en dehors du cadre temporel : elle assume la valeur de temps social lors duquel des pratiques spécifiques prennent lieu. L’expression en arabe utilisée pour faire référence à ces situations est bil-`itma (dans l’ombre, dans l’obscurité) et trouve ici toute sa valeur, dans la mesure où l’éloignement des normes survient grâce à l’obscurité, qu’elle soit due à l’alternance du jour et de la nuit (donc à l’obscurité naturelle) ou à autre chose (les rideaux).

30Sans en être l’apanage exclusif, cette morale de l’invisibilité concerne les classes sociales plus modestes qui tolèrent la consommation de l’alcool tant qu’elle se fait dans le secret. Elle n’est pas spécifique à la Palestine, et plusieurs pays à majorité musulmane sont régis par des temporalités et des géographies similaires. Encore une fois, la particularité palestinienne est déterminée par la situation politique du non-État : en effet, au moment des offensives militaires israéliennes, à côté du durcissement des normes repéré dans les espaces semi-publics des cafés et des bars – obligés de fermer du moins officiellement, des dynamiques de subversion s’installent dans les espaces privés et impliquent tout à la fois les différentes franges de la population. Dans les maisons, le contrôle est moins serré lorsqu’on se trouve sous couvre-feu, et les buveurs s’adonnent à leur consommation, pendant la journée comme pendant la nuit, en oubliant parfois de fermer les rideaux. Cette situation concerne l’ensemble de la ville : autant dans les camps de réfugiés que dans les quartiers chrétiens et dans ceux plus populaires. Dans les rues ou dans les espaces de sociabilité, l’atmosphère se fait plus tendue et le contrôle moral assume une valeur politique : cafés, bars et restaurants ferment officiellement en signe de deuil (tout en restant parfois ouverts discrètement derrière les rideaux fermés). De même, des remontrances contre les déviants peuvent y être plus fréquentes et se concrétiser par des menaces ou des actes violents. Pourtant, cette attention particulière qui a été soulevée par plusieurs études (Tamari, 1990 ; Latte-Abdallah 2005 et 2006) s’accompagne d’un mouvement apparemment contradictoire et qui reste inexploré car dans les espaces privés on assiste à un renversement des codes moraux et à un relatif assouplissement des conduites.

Conclusion

  • 44  Des observations similaires ont été décrites, dans le cas du Maroc, par Mériam Cheikh (2020).

31Les pratiques de consommation d’alcool qui ont lieu dans les périodes de « routine de crise » laissent transparaître une différenciation de classe et de statut très marquée. Les séparations religieuses se superposent aux distinctions entre les classes et les statuts sociaux. Boire dans les bars ou dans les restaurants devient une question de style définissant ceux qui consomment de l’alcool comme ouverts d’esprit. Dans la nuit ou dans les périodes de crise politique, l’étiquetage (Becker 1985) envers les dissidents varie en fonction de ceux qui transgressent les normes44 et donne parfois lieu à des pratiques nouvelles de contournement des normes. Dans les espaces de sociabilité destinés à un public aisé, les habitués mettent en scène leur consommation d’alcool qui revêt alors une valeur positive, à niveau moral et politique. De façon différente, ceux qui ne se sont pas adaptés aux convenances et aux goûts de ces espaces de distinction sociale s’adonnent à ces pratiques de façon plus discrète. Ces détournements sont certainement facilités par la présence et la protection assurées par le groupe de pairs, composé de personnes qui partagent des visions du monde, des rôles ou des pratiques proches. L’appartenance à un groupe informel protège les participants, qui peuvent s’adonner à des activités illicites, comme l’usage de drogue, ou contraires aux normes sociales dominantes, comme les relations amoureuses avant le mariage ou la consommation d’alcool.

32L’existence des « lieux de marginalité » n’est pas spécifique au contexte palestinien. Pourtant, ceux que j’ai décrits dans cet article sont créés par le morcellement des Territoires occupés : les frontières administratives créent des zones particulières dans lesquelles les règles de conduite s’assouplissent et où s’instaure une plus grande marge de manœuvre permettant de contourner le contrôle social. Les multiples voies que les jeunes empruntent pour faire usage de l’alcool montrent que la question de l’occupation fait partie de leur quotidien et influence leurs trajectoires ordinaires. Cette prégnance s’intensifie avec la différenciation des enclaves palestiniennes dont les habitants se servent différemment selon leur statut juridique. De même, ces « lieux de marginalité » se conjuguent à des « moments de marginalité » qui, eux aussi, voient le jour lors des attaques israéliennes. Sans éliminer les difficultés ou les injustices provoquées par ces temporalités, les périodes qui correspondent aux couvre-feux, aux affrontements contre les autorités israéliennes ou encore aux incursions et agressions israéliennes, représentent autant de moments autres, au cours desquels les normes sociales et religieuses se renversent. Alors qu’elles se rigidifient dans les espaces publics et semi-publics (normalement plus tolérants face aux déviances), elles se relâchent dans les espaces privés qui restent d’habitude sous tension à cause du contrôle social effectué par la famille ou le voisinage.

Haut de page

Bibliographie

Al-Ju‘Ba N. et Bishara Kh., 2002. Rāmallah, ‘īmārā wā tārīkh [Ramallah, Architecture et hiistoire]. Ramallah, RIWAQ Popular Architecture Center, The Institute for Jerusalem Studies.

Andezian S., 2010. « Formation des identités palestiniennes chrétiennes », Archives de sciences sociales des religions, 149, p. 189-210.

Anglade M.-P., 2016. « Casablanca, “une ville à l’envers”. Urbanités métropolitaines au prisme de la marginalité sociale au Maroc », Les Cahiers d’EMAM, vol. 28.

Assaf L., 2017. Jeunesses arabes d’Abou Dhabi (Émirats arabes unis). Catégories statutaires, sociabilités urbaines et modes de subjectivation, Thèse de doctorat en anthropologie, Université Paris Ouest Nanterre La Défense.

Baron X., 2000. Les palestiniens, Genèse d’une Nation. Paris, Éditions du Seuil.

Barthe B., 2011. Ramallah Dream. Voyage au cœur du mirage palestinien. Paris, La Découverte.

Barthe B., 2007. « Les voleurs de Naplouse », Le Monde.

Becker H. S., Outsiders. Études de sociologie de la déviance. Paris, Éditions Métailié, 1985 [1963].

Bloch O. et Von Wartburg W., 1932. Dictionnaire étymologique de la langue française. Paris, PUF, p. 17.

Bôle-Richard M., 2013. Israël, le nouvel apartheid, Paris, Les liens qui libèrent.

Bonnefoy L. et Catusse M., 2013. « Introduction », in Bonnefoy L. et Catusse M. (dir.), Jeunesses arabes du Maroc au Yémen : loisirs, cultures et politiques. Paris, La Découverte, p. 11-23.

Bonte M.. « Séparer ou unir ? L’ambivalence de la diversité dans les espaces nocturnes de Beyrouth », L’Information géographique, vol. 83, n° 3, 2019, p. 62-82.

Bonte M., 2017. Beyrouth, états de fête. Géographie des loisirs nocturnes dans une ville post-conflit. Thèse de doctorat en géographie, Université Grenoble Alpes.

Bontemps V. et Signoles A., 2012. Vivre sous occupation, quotidiens palestiniens. Paris, Gingko.

Botiveau B. et Signoles A., 2004. « D’une intifâda l’autre, les quotidiens en Palestine », Égypte/Monde arabe, 6, p. 11-18.

Bourdieu P., 1984. « La jeunesse n’est qu’un mot » (entretien avec Anne-Marie Métailié, 1978), in P Bourdieu, Questions de sociologie. Paris, Éditions de Minuit, p. 143-154.

Braudel F., 1988. Civilisation matérielle, économie et capitalisme, xve-xviiie siècles. Paris, Armand Collin, 1988.

Brynjar L., 2006. A Police Force without a State. A History of the Palestinian Security Forces in the West Bank and Gaza. U.K., Ithaca Press.

Buisson-Fenet E., 1997. « Ivresse et rapport à l’occidentalisation au Maghreb », Égypte/Monde arabe, 30-31. Article disponible sur internet : URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/ema/1660

Cantini D., 2016. Youth and Education in the Middle East. Shaping Identity and Politics in Jordan. London, I.B. Tauris

Carlier O., 1990. « Le café maure. Sociabilité masculine et effervescence citoyenne. Algérie 17-18 ». Annales. Économies, sociétés, civilisations, 4, p. 975-1004.

Chagnollaud J.-P. et Souiah S.-A., 2011. Atlas des Palestiniens. Paris, Éditions Autrement.

Chaveneau C., 2016. Les « internationaux » dans les Territoires Palestiniens Occupés. Trajectoires, expériences migratoires et engagements sociopolitiques. Thèse de doctorat en sociologie, Université Paris Descartes.

Cheikh M., 2020. Les filles qui sortent. Jeunesse, sexualité et prostitution au Maroc. Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles

De Certeau M., 1990 [1980]. L’invention du quotidien, tome I. Arts de faire. Paris, Gallimard.

Deeb L. et Harb M., 2013. Leisurely Islam : Negotiating Geography and Morality in Shi‘ite South Beirut. Princeton, Princeton University Press.

Desmet-Gregoire H., 1997. « Introduction », in Desmet-Grégoire H. et Georgeon F., Cafés d’Orient revisités. Paris, CNRS Ethnologie.

Elias N. et Scotson J., 1997. Logiques d’exclusion. Enquête sociologique au cœur des problèmes d’une communauté. Paris, Fayard.

Fouquet T., 2016. « Paysages nocturnes de la ville et politiques de la nuit. Perspectives ouestafricaines », Sociétés politiques comparées, 38.

Gangloff S., 2015. Boire en Turquie. Pratiques et représentations de l’alcool. Clamecy, Éditions de la maison des sciences de l’homme.

Gasparotto M., 2021, [à paraître]. « Production et consommation du vin en Palestine : pratiques nationales dans la ville de Ramallah », Ethnologie Française.

Gasparotto M., 2015. « Ramallah : l’expérience urbaine d’une jeunesse sous occupation », in Stadnicki R., Villes arabes, cités rebelles. Paris, Éditions du Cygne, p. 75-89.

Hanafi S., 2009. « Spacio-cide : colonial politics, invisibility and rezoning in Palestinian territory », Contemporary Arab Affairs, 2/1, p. 106-121.

Heacock R., 2013. « Ramallah : la vie sur un volcan éteint », Confluences Méditerranées, n° 86, p. 43-56.

Johnson P., 2007. “Palestinian Single Women : Agency, Choice, Responsibility”. Review of Women’s Studies, 4, p. 48-66.

Khalidi R. et Samour S., 2011. « Neoliberalism as Liberation : The Statehood Program and the Remaking of the Palestinian National Movement ». Journal of Palestine Studies, 40, 2, p. 6-25.

Larzillière P., 2001. » Le “martyre” des jeunes Palestiniens pendant l’intifada al-Aqsa : analyse et comparaison ». Politique étrangère, 4, p. 937-951.

Latte-Abdallah S., 2005. « Notes sur quelques figures récurrentes du corps et du genre dans les guerres de Palestine ». Quasimodo, 8-9, p. 181-196.

Latte-Abdallah S., 2006. Femmes réfugiées palestiniennes. Paris, Presses Universitaires de France.

Le Rénard A., 2011. Femmes et espaces publics en Arabie Saoudite. Paris, Dalloz.

Levy J., 2003. « Espace public », in Levy J. et Lussault M. (dir.), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés. Paris, Belin, p. 336-339.

Lofland L., 1985. A World of Strangers : Order and Action in Urban Public Space. New York, Waveland Press.

Maira S., 2013. Jil Oslo: Palestinian Hip Hop, Youth Culture and the Youth Movement. Washington, D.C., Tadween Publishing.

Mermier F., 2015. Récits de villes : d’Aden à Beyrouth. Arles, Sindbad/Actes Sud.

Natsheh B. et Parizot C., 2011. « Du Kit Kat au 4 X 4. La séparation vue sous l’angle du trafic de marchandises entre Israël et la Cisjordanie », in S. Latte-Abdallah et C. Parizot, À l’ombre du mur. Israéliens et Palestiniens entre séparation et occupation, Arles, Actes sud/MMSH, p. 153-184.

Park R. E., 2004. « La ville comme laboratoire social », in Joseph I. et Grafmeyer Y. (dir.), L’école de Chicago. Naissance de l’écologie urbaine, Paris, Flammarion, [1984].

Perez M., 2010. « Ramallah, un miracle en sursis ». Jeune Afrique.

Petonnet C., 1982. « L’Observation flottante. L’exemple d’un cimetière parisien ». L’Homme, 22, 4, p. 37-47.

Picaudou N., 2006. « Introduction », in N. Picaudou et I. Rivoal, Retours en Palestine. Trajectoires, rôle et expériences des returnees dans la société palestinienne après Oslo. Paris, Karthala.

Puig N., 2012. « Villes intimes, Expériences urbaines des réfugiés palestiniens au Liban », in Doraï K. et Puig N., L’urbanité des marges, Migrants, réfugiés et relégués dans les villes du Proche-Orient. Paris, Téraèdre, p. 11-25.

Said E., 1993. « The Morning After », London Review of Books, 15, 20. Article disponible en ligne : http://0-www-lrb-co-uk.catalogue.libraries.london.ac.uk/v15/n20/contents.

Sbeh S., 2014. La « professionnalisation » des ONG en Palestine : entre pression des bailleurs de fonds et logique d’engagement, Thèse de doctorat en sociologie, Université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.

Schelke S., 2020. Migrant Dreams : Egyptian Workers in the Gulf States. Cairo, American University in Cairo Press.

Seren H., 2004. « L’urbanisation des camps de réfugiés dans la bande de Gaza et en Cisjordanie », Rapport de recherche, SHAML – PRUD. Rapport disponible en ligne : http://www.gemdev.org/prud/rapports/rapport30.pdf.

Signoles A., 2001. « Réfugiés des camps, réfugiés des villes et familles autochtones : vers une reconfiguration des pouvoirs locaux en Cisjordanie ». Les Annales de l’Autre Islam, 8, p. 315-338.

Slitine M., 2018. La Palestine en créations. La fabrique de l’art contemporain, des territoires occupés aux scènes mondiales, Thèse de doctorat en anthropologie, EHESS.

Tamari S., 1990. « Eyeless in Judea : Israel’s Strategy of Collaborators and Forgeries ». Middle East Report, 164, 5, p. 39-44.

Taraki L., 2008. “Enclave Micropolis : The Paradoxical Case of Ramallah/al-Bireh”. Journal of Palestine Studies, 37, 4, p. 6-20.

Tissot S., 2014. « Les espaces de l’entre-soi ». Actes de la recherche en sciences sociales, 204.

Tolan S., 2010. « Ramallah, si loin de la Palestine », Le monde diplomatique.

Wadi F., 2007. Home of the Heart. Ramallah Chronicle. Northampton, Interlink Books.

Wilson T.M. (dir.), 2005. Drinking Cultures. Alcohol and Identity. Oxford, New York, Berg.

Zeveloff N., 2012. « The Five-Star Occupation. Is Ramallah’s economic boom a sign of progress or surrender ? ». Guernicamag. Article disponible en ligne, www.guernicamag.com.

Blog

Ramallah Syndrome. The Side Effect of a Post-Oslo Spatial Regime, http://ramallahsyndrome.blogspot.com

Haut de page

Notes

1  L’étymologie du terme latin alkol, alkohol, est un mot emprunté de l’arabe al-khôl qui, à l’origine, désignait « toute substance pulvérisée et raffinée » (Bloch, Von Wartburg ,1932, p. 17).

2  Je tiens à remercier les relecteurs de cet article, et Marie Bonte de façon particulière, pour leurs conseils très précieux.

3  C’est le cas du vin « Nadim », des bières « Tayybeh » et « Shepherd », des araks « Golden Arak », « Muaddi » ou « Philokalia ». Pour une réflexion sur la production vinicole ramallaouie et son statut ambigu déterminé par la superposition des normes religieuses, engagement politique, colonisation et distinction, voir Gasparotto (2021).

4  Eau-de-vie de vin traditionnellement consommée au Liban, en Palestine, en Syrie et en Jordanie.

5  Selon une enquête de 2008, la population chrétienne dans les Territoires palestiniens (Cisjordanie, bande de Gaza, Jérusalem-est) comptait 51 710 personnes (sur un total de 3 767 126 habitants), ce qui correspondait au 1,37 % de la population totale (Palestinian Christians. Facts, figures and trends 2008, 2008, in Andézian, 2010, p. 189)

6  Considérés par les chercheurs et les intellectuels comme «  un instrument de la capitulation palestinienne  » (Said, 1993), ces accords engagent les Palestiniens et les Israéliens dans un processus de reconnaissance mutuelle des «  droits naturels, légitimes et politiques  » de l’autre. C’est à ce moment que l’Autorité palestinienne (AP) est mise en place, de façon temporaire, en attendant la proclamation d’un État. Tout en détenant des pouvoirs civils (en matière d’éducation et de culture, de santé, d’impôts et de tourisme), la nouvelle autorité est dépourvue de pouvoirs en termes de politique étrangère et par rapport aux questions liées à la sécurité et au contrôle des frontières. Les deux parties renvoient les discussions sur le statut de Jérusalem, sur les réfugiés, les colonies israéliennes, les questions de sécurité, les frontières et les relations avec les pays voisins à des accords ultérieurs (qui n’ont jamais eu lieu).

7  Voir à ce propos Zeveloff, 2012 ; Perez, 2010 ; Tolan, 2010 ; Barthe, 2011.

8  Un groupe d’architectes et d’artistes palestiniens et internationaux (Nasser Abourahme, Yazid Anani, Sandi Hilal, Alessandro Petti et Laura Ribeiro) est à l’origine du blog « Ramallah Syndrome », porteur de cette idée : http://ramallahsyndrome.blogspot.com/. À ce propos, voir aussi Taraki, 2008.

9  Je reprends ici l’expression « villes parallèles » utilisée par Franck Mermier pour décrire Beyrouth et ses plusieurs facettes (2015, pp. 74-79).

10  Des nombreuses études ont souligné l’importance politique et scientifique de comparer le régime israélien à un régime d’apartheid. Pour une réflexion à ce propos, voir entre autres Bôle-Richard (2013).

11  Dans son introduction à l’ouvrage collectif qu’il a dirigé, T. M. Wilson souligne le rôle central du boire non seulement dans la définition des identités ethniques, nationales, de classe et de genre (2005, 3), mais aussi dans les interactions que l’anthropologue entretient avec ses interlocuteurs (ibid., 6-7).

12  Voir à ce propos les travaux de Thomas Fouquet, et notamment Fouquet 2016.

13  Respectivement ancien Premier ministre et actuel Président de l’Autorité palestinienne.

14  Ce terme, qui signifie catastrophe en arabe, est généralement utilisé pour indiquer la fondation de l’État israélien en 1948 et l’exil forcé de plus de 700 000 Palestiniens vivant sur le territoire des pays arabes voisins (Jordanie, Liban, Syrie, Arabie saoudite, Égypte, Irak, Libye, pays du Golfe), vers l’Europe et les Amériques (Chagnollaud et Souiah, 2011, p. 26).

15  8 500 réfugiés se sont installés dans la ville qui était auparavant habitée par 4 500 habitants (Al-Ju’ba, Bishara, 2002).

16  Le terme de « Palestine historique » inclut le territoire de l’actuel État israélien occupé en 1948, les Territoires palestiniens occupés en 1967 (correspondant à Jérusalem, à la Cisjordanie et à Gaza).

17  Voir à ce propos, Seren 2004.

18  Selon le sociologue Sari Hanafi, dans tout le territoire de la Palestine historique, la destruction de l’espace a été rendue possible par la coopération de quatre acteurs principaux : les forces militaires, les colons, les planificateurs urbains et les spéculateurs immobiliers capitalistes (2009).

19  Alors qu’au début du soulèvement populaire Jérusalem représentait le foyer central des rêves de la population et était le quartier général des ONG, des centres culturels, des institutions académiques et de la presse, au moment de la création de la direction nationale unifiée pendant l’Intifada, Ramallah et Birzeit ont acquis une place de plus en plus importante. En effet, la plupart des communiqués provenaient des professeurs de l’Université de Birzeit où les étudiants menaient une lutte qui, même si moins centrale que celle de Naplouse, captait l’attention des médias. Les passages des journalistes par Ramallah sont devenus dès lors de plus en plus fréquents (Heacock, 2013). Le statut de Jérusalem n’a pas été discuté lors des Accords d’Oslo.

20  Depuis 2016, le lieu abrite également le « Musée Yasser Arafat », décédé en 2004, qui retrace la vie idéalisée de l’ancien chef politique (ayant été assiégé pendant la deuxième Intifada dans une cellule du bâtiment) ainsi que l’histoire du mouvement de libération nationale.

21  Tout en ayant des pouvoirs civils (en matière d’éducation et de culture, de santé, d’impôts et de tourisme), l’AP est dépourvue de pouvoirs en politique étrangère, en matière de sécurité et de contrôle des frontières. L’Autorité palestinienne est dotée d’une force policière mais dépourvue d’armée. Il est décidé que les Israéliens et les Palestiniens devraient coopérer dans les secteurs concernant l’eau, l’électricité, l’énergie, la finance, le transport et les communications, la sécurité, le commerce, l’industrie, le travail, le développement des ressources humaines, la protection de l’environnement, la communication et les médias, secteurs dans lesquels, avant, Israël avait la mainmise.

22  Voir à ce propos les travaux de Marion Slitine, et notamment Slitine 2018.

23  Voir à ce propos les travaux de Sbeih Sbeih, et notamment Sbeih 2014.

24  Le terme de « Palestine historique » inclut le territoire de l’actuel État israélien occupé en 1948, les Territoires palestiniens occupés en 1967 (correspondant à Jérusalem-est, à la Cisjordanie et à Gaza).

25  Voir à ce propos les travaux de Clio Chevenau, et notamment Cheveneau 2016.

26  Pour une réflexion sur les « réfugiés des villes », voir Signoles, 2001.

27  Ce camp n’a pas été reconnu par l’Agence des Nations Unies (UNRWA). Dans ce camp, il existe un comité populaire garantissant les services politiques, alors que la municipalité assure les services courants (tels que l’eau, l’électricité, les égouts et les poubelles).

28  Les expériences des Filles qui sortent au Maroc analysées subtilement par Mériam Cheikh (2020) montrent un attachement similaire à la liberté et à l’épanouissement personnels.

29  Voir à ce propos, Lofland, 1985, p. 81-82.

30  Étant donné l’entrelacement entre les revenants et l’OLP, le terme â’idûn (qui signifie littéralement « ceux qui sont revenus », « les revenants », les « returnees ») désigne « l’ensemble de ceux qui sont revenus d’exil pour former l’essentiel de l’appareil politico-militaire de l’Autorité palestinienne » (Picaudou, 2006, p. 7). Cette acception est donc fortement liée au pouvoir, alors que le terme ‘awda, retour, désigne le droit au retour (ḥaqq al-‘awda) des réfugiés palestiniens de 1948 et reste une des revendications principales des Palestiniens, une problématique qui est passée sous silence au moment des Accords d’Oslo.

31  Si certains peuvent mélanger dans la langue parlée l’arabe avec des mots en anglais, le plus souvent il s’agit de parler de « façon urbaine », en évitant certaines consonnes (comme la lettre qaf) indiquant une origine villageoise.

32  Dans sa thèse sur les jeunesses d’Abou Dhabi, Laure Assaf souligne les mêmes « stratégies de distinction » et le « principe d’exclusion » qui caractérisent les « espaces et modes de consommation à connotation globale » tels les shopping malls et l’université (Assaf, 2017, p. 570).

33  Voir à ce propos Elias et Scotson, 1997.

34  Voir, à ce propos, les travaux de Marie Bonte, et notamment Bonte 2019.

35  En Palestine, le terme chahîd indique normalement tous ceux qui périssent dans le cadre de la situation politique, et inclut ceux qui meurent à cause des attaques israéliennes que ceux qui commettent des attentats suicides ; voir Larzillière 2001.

36  Pour une réflexion sur les nouveaux modes d’engagement politique en Palestine, cf. Maira 2013.

37  Pour une réflexion sur ce sujet voir, entre autres, Johnson, 2007.

38  Je m’approprie de l’expression employée par Marie-Pierre Anglade pour décrire certains espaces publics de Casablanca où les déviants moraux échappent partiellement aux normes de la ville (2016).

39  Au cours des accords d’Oslo, se met en place une nouvelle «  stratégie du morcellement territorial, […] ou politique de bantoustan  » (Baron, 2000, p. 639), prévoyant des élections du Conseil législatif palestinien ainsi que la division de la Cisjordanie en trois zones, A, B et C.

40  Les accords de Sharm el-Sheikh en 1999 redéfinissaient le découpage des territoires en prévoyant la zone A (17,2 %), la zone B (23,8 %) et zone C (59 %).

41  Voir à ce propos, Brynjar, 2006.

42  La question du marché et de la consommation des drogues dans le territoire de la Palestine historique est tout aussi problématique que représentative de la situation politique actuelle et demanderait une recherche approfondie. Le trafic des stupéfiants, vendus le plus souvent par les Israéliens, a lieu normalement dans les zones sous contrôle israélien, près des camps de réfugiés ou dans les quartiers plus pauvres. Sa consommation est fréquente, notamment dans les périodes de crise, mais elle fait l’objet d’une réprobation différente par rapport à l’utilisation d’alcool car les dépendances sont souvent utilisées par les autorités israéliennes afin d’augmenter le nombre des collaborateurs. Surtout dans certains quartiers de Jérusalem-est, il est même possible de trouver un type de drogue (composé de substances chimiques et de pesticides) dans les bureaux de tabac. Appelée « drogue naturelle », vendue légalement et à bas prix, elle crée une dépendance très forte et est extrêmement populaire dans l’ensemble des Territoires occupés.

43  Sur le trafic de voitures volées, voir Barthe, 2007.

44  Des observations similaires ont été décrites, dans le cas du Maroc, par Mériam Cheikh (2020).

Haut de page

Table des illustrations

Titre Carte 1. Quartiers évoqués de Ramallah
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12825/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 292k
Titre Carte 2. Bars et cafés évoqués de Ramallah
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12825/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 252k
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Mariangela Gasparotto, « Les géographies variables de l’alcool dans un territoire morcelé, le cas de Ramallah (Palestine) »Les Cahiers d’Outre-Mer, 283 | 2021, 95-122.

Référence électronique

Mariangela Gasparotto, « Les géographies variables de l’alcool dans un territoire morcelé, le cas de Ramallah (Palestine) »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 283 | Janvier-Juin, mis en ligne le 02 janvier 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/12825 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.12825

Haut de page

Auteur

Mariangela Gasparotto

Docteure en anthropologie/Chercheuse associée IFEA/IRIS/IC Migrations. Courriel : mariangela_gasparotto@yahoo.it

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search