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Dossier

Sociogenèse économique et politique d’une dépendance à l’alcool dans un État enclavé : le Lesotho

Economic and Political Sociogenesis of Alcohol Dependence in a Landlocked State: Lesotho
Julie Ponge
p. 67-94

Résumés

Peu de travaux académiques récents portent sur les usages de l’alcool au Lesotho. Cet article consiste en un positionnement de recherche et se fonde sur une collecte approfondie et une synthèse de la littérature sur le sujet depuis le xixe siècle. Il démontre l’intérêt de développer le champ de la recherche en sciences sociales ayant pour objet l’alcool dans le Lesotho contemporain. L’étude de l’influence des facteurs socio-historiques sur l’établissement des normes et des usages en matière d’alcool inclut les dimensions économique, politique et géographique liés à son enclavement et à sa dépendance à l’Afrique du Sud. L’objectif est de saisir les enjeux de la médicalisation et de la politisation d’une pratique de production et de consommation d’alcool historiquement ancrée.

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Mots-clés :

alcool, dépendance, normes, Nord, Lesotho, Sud
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Texte intégral

L’autrice tient à remercier les responsables et employés des lieux d’archives consultés ; au Lesotho : les archives du musée de Morija, l’Institut des Études d’Afrique Australe, les archives nationales ; en Afrique du Sud : les archives de Mohokare Trust ; et en France : les archives de la Société des Missions Évangéliques de Paris (SMEP) conservés par le Service Protestant de mission-Défap à Paris. L’IFAS recherche qui a accordé un financement dédié au projet de recherche est aussi ici remercié.

  • 1  Mes traductions pour tous les textes et citations originellement en anglais.

1En Afrique australe, la littérature abondante sur la consommation d’alcool témoigne de son importance culturelle, économique et politique1 (Bryceson, 2002 : 277). Dans cette région, il constitue le premier facteur de risque de morbidité (Lim et al., 2012). Paradoxalement, peu de travaux académiques récents portent sur les usages de l’alcool au Lesotho, un petit État enclavé en Afrique du Sud, alors que les alcohol studies se sont largement développées depuis les années 1970 dans le champ académique international. Une lecture binaire l’a longtemps polarisé, opposant une approche sanitaire qui condamne la consommation d’alcool et une approche fonctionnaliste qui étudie les usages de ces boissons.

2Refusant cette dichotomie, cet article présente un positionnement théorique de recherche qui pose les jalons théoriques, méthodologiques et empiriques de futures recherches concernant la dépendance à l’alcool au Lesotho. Sur le plan méthodologique, l’état des lieux s’appuie sur un relevé approfondi, l’analyse et la synthèse des données bibliographiques et des archives depuis les années 1830. S’insérant dans une recherche doctorale en anthropologie, cette étude dresse une sociogenèse de la présence de l’alcool au Lesotho, autrement dit de l’influence des facteurs socio-historiques sur l’établissement des normes et des usages contemporains en matière d’alcool. L’objectif est d’étudier comment les pratiques de production et de consommation, et leur encadrement au Lesotho changent au prisme des dimensions sociales, culturelles, mais également politiques et économiques. Par l’analyse des acteurs, activités et organisations socio-économiques internes et externes qui configurent les normes et les usages d’alcool dans le pays, cet article inclut le prisme de l’économie politique, absente de l’anthropologie du boire (Singer, 1986). L’anthropologie du boire (Castelain, 1989, Obadia, 2004) se définit comme l’étude de la place des facteurs culturels et sociaux dans l’analyse des pratiques d’alcoolisation et des représentations de l’alcool. L’étude met aussi en relief la dimension spatiale de la consommation d’alcool à travers l’examen des effets de la situation géographique du pays (enclavement, migrations, échanges aux frontières), de l’encadrement exogène de l’alcool et des lieux de consommation.

3Cet article vise à étayer deux hypothèses. D’une part, un lien peut être établi entre la situation socio-économique de dépendance du Lesotho envers les pays voisins, et les pratiques et représentations de l’alcool dès le milieu du xixe siècle. Des facteurs socio-historiques et spatiaux, tels que la colonisation, le système migratoire, et le développement d’un marché de l’alcool ont contribué à l’établissement d’une dépendance du pays à l’alcool, dont les effets économiques, sociaux, sanitaires et politiques s’inscrivent durablement dans les espaces et les pratiques. D’autre part, la construction de ce fait social comme problème de société est surtout le fait d’acteurs exogènes, et ce dès le xixe siècle. C’est pourquoi l’article examine les tentatives de contrôle et d’encadrement de l’alcool, et la manière dont ce dernier est devenu un enjeu politique et économique. C’est en ce sens qu’on peut parler d’une politisation de la consommation d’alcool au Lesotho depuis le xixe siècle.

4En proposant un état des lieux de la littérature ethnographique et scientifique sur le sujet, la première partie argumente les apports théorique, méthodologique et empirique que représente le développement du champ de l’anthropologie du boire au Lesotho. La deuxième partie montre le lien historique étroit entre le système migratoire en direction de l’Afrique du Sud et l’ancrage social, culturel et économique de la production et de la consommation d’alcool sur le territoire. Dans la troisième partie, l’historicisation des pratiques montre une construction progressive d’une dépendance à l’alcool, et les formes d’exercice et de pouvoir vis-à-vis de l’alcool.

De l’intérêt d’une étude anthropologique du boire au Lesotho

Des alcohol studies aux dimensions économiques et politiques de l’anthropologie du boire

5Le développement des alcohol studies et de l’anthropologie du boire, qui débute aux États Unis dans les années 1970, s’inscrit dans le sillage des mouvements de tempérance, et de la construction discursive de l’alcool comme problème et de l’alcoolisme comme maladie (McDonald 1994, Dietler, 2006). Les représentations élaborées par les associations de tempérance qui se sont formées pour s’opposer à la consommation d’alcool ont marqué les approches biologique et médicale qui ont longtemps dominé la littérature scientifique. Face aux travaux qui insistent sur le risque sanitaire de la consommation d’alcool, les approches sociale et culturelle ont privilégié la dimension fonctionnaliste de la boisson, en mettant l’accent sur la ritualisation de l’alcool et son rôle socialisant. Cette perspective fonctionnaliste se retrouve notamment dans l’ouvrage collectif de l’anthropologue Mary Douglas dont le titre univoque révèle l’aspect positif de cette fonction constructive (Douglas, 1987). Pour le sociologue Robin Room (1984), la littérature ethnographique a sous-estimé l’aspect problématique de l’alcool. L’anthropologue Dwight B. Heath a de son côté reconnu que l’omniprésence de cette approche fonctionnaliste s’est faite au détriment de la prise en compte des dysfonctionnements (Heath, 1975 : 51). L’apport de l’anthropologie aux alcohol studies a consisté en une meilleure compréhension des pratiques et des modes de consommation d’alcool, et à une mise en avant des biais ethnocentristes véhiculés par les discours médicaux ou coloniaux (Dietler, 2006). Ces discours abondent dans la littérature sur le boire pathologique et dans les rapports écrits coloniaux qui évoquent la prédilection pour l’ivresse et le désordre chez les colonisés.

6Cette approche binaire, fonctionnaliste ou hygiéniste, ne permet pas de comprendre l’ensemble des enjeux sociaux et politiques qui sous-tendent la question. Le présent article s’insère dans, et vise à promouvoir une approche socio-historique qui met en évidence les « ruptures et continuités dans les manières de boire au sein d’une même culture » (Obadia, 2004 : 13). L’étude interroge les représentations et les pratiques en vigueur, en incluant les dimensions économiques et politiques de la dépendance à l’alcool dans le champ de l’anthropologie du boire. D’une part, aux côtés d’un marché économique mondial de la bière, un marché informel de l’alcool s’est développé au Lesotho, comme dans de nombreux pays africains. Son rôle dans la généralisation des pratiques d’alcoolisation et dans la construction des représentations est essentiel. D’autre part, la dépendance à l’alcool se construit dans des relations et des dynamiques de pouvoir qu’il convient d’analyser en intégrant une dimension spatiale.

Méthodologie

7L’article, qui se présente comme un positionnement théorique de recherche, développe les hypothèses de travail formulées suite à la revue de la littérature et aux premières enquêtes documentaire et de terrain.

  • 2  On nomme médicalisation le processus par lequel un comportement est appréhendé et traité comme un (...)

8L’enquête documentaire repose sur un travail de collecte d’archives et d’analyse de données sur l’alcool au Lesotho. Une littérature locale, missionnaire et coloniale a été recueillie en ligne et lors de différents terrains de recherche en France et au Lesotho. Au Lesotho, les archives fréquentées ont été majoritairement celles des archives du musée de Morija, de l’Institut des Études d’Afrique Australe, des archives nationales. En Afrique du Sud, j’ai consulté les archives de Mohokare Trust et en France, les archives de la Société des Missions Evangéliques de Paris (SMEP) au Service protestant de mission-Défap à Paris où elles sont conservées dans les locaux de l’ancienne Maison des missions. Concrètement, j’ai conduit un travail de recension, de classement et de synthèse de documents en anglais, en français et en sesotho contenant les termes et les entrées « alcool », ses dérivés et ses acceptions locales. La fréquence des termes et le traitement du sujet permettent de mesurer son importance dans la littérature passée, de justifier son intérêt et d’identifier les acteurs et leurs types de discours vis-à-vis de l’alcool. Outre la mise en relief des évènements historiques majeurs structurant l’histoire de l’alcool au Lesotho, le recensement documentaire a permis de déterminer les discours et les acteurs de la répression, de la prévention et de la médicalisation2 de l’alcoolisation. Les pratiques et les positionnements des acteurs vis-à-vis de l’alcool sont explorées et étudiées au regard de leurs changements et de leurs continuités dans la littérature.

9En lien avec l’enquête documentaire, le terrain exploratoire a permis d’élaborer une première typologie des lieux d’alcoolisation et de traitement en alcoologie, et des échanges avec les acteurs qui érigent l’alcool en problème. Bien qu’ils n’aient pas de position dominante dans la société, ces acteurs sont identifiés comme des « entrepreneurs de morale » au sens de Becker (1963), soit un groupe de personnes qui se mobilisent pour qu’une action soit catégorisée comme socialement déviante. Ainsi, différents mouvements antialcooliques sont présents au Lesotho et prônent le néphalisme : une abstinence totale à l’alcool. La plupart de ces mouvements sont constitués en organisations de la société civile et Organisations Non Gouvernementales. Parmi elles, Blue Cross Lesotho existe depuis 1936. Une première enquête auprès des « entrepreneurs de morale » a permis de dresser l’hypothèse d’un écart entre la reconnaissance extérieure et locale d’un problème lié à l’alcool, soit une géographie variable de la reconnaissance d’un problème. Pour les « entrepreneurs de morale » comme pour les institutions internationales telles que l’OMS, les ONG étrangères et les réseaux d’associations d’Afrique australe, la consommation d’alcool apparaît comme une pratique à risque, pathogène et addictive qu’il convient de contrôler. Ils souhaitent faire voter une loi encadrant strictement la vente et la consommation d’alcool.

Un apport ethnographique ancien sur les usages de l’alcool au Lesotho

10L’accès à des sources primaires et secondaires a permis de retracer la chronologie d’évènements majeurs témoignant de variations des normes et des pratiques relatives à l’alcool au Lesotho depuis deux siècles. Les sources primaires les plus anciennes (1833) sont constituées de lettres et rapports des missionnaires français de la Société des Missions Évangéliques de Paris (SMEP). Une abondante littérature ethnographique des xixe et xxe siècle existe du fait, notamment, de leur longue présence sur le territoire.

11Si les travaux ethnographiques antérieurs au développement des alcohol studies n’avaient pas pour seul objet le boire, comme le fait remarquer l’anthropologue Mary Douglas, l’importance du boire dans la vie des gens a été étudiée comme un objet parmi d’autres (Douglas, 1987). La description de l’objet alcool dans d’anciennes ethnographies devient alors l’« heureux produit dérivé de la recherche de terrain » (Heath, 1975 : 4). Tel est le cas pour le Lesotho dont les études ethnographiques incluent dès les années 1830 des éléments descriptifs sur les types d’alcool, leurs productions et leurs usages (Backhouse, 1844, Casalis, 1859). Bien que produites par des missionnaires, certaines sont reconnues comme des travaux ethnographiques. Ainsi, l’ouvrage publié par l’un des trois premiers missionnaires français présents au Lesotho (Casalis, 1859) est décrit comme une « monographie historique et ethnologique sur un peuple important de l’Afrique australe » et le « résultat légitime de deux décennies d’enquête » (Ricard, 1998). Un autre ouvrage, correspondant à des enquêtes de terrain menées entre 1934 et 1936 est cité comme référence en termes de description ethnographique ancienne sur les usages d’alcool dans une étude de portée internationale (Ashton 1952, cité dans Bennett et al., 1993). Ces descriptions anciennes offrent la possibilité de comparer les habitudes de consommation d’alcool passées et contemporaines depuis la naissance du pays.

Un risque sanitaire reconnu et étudié en Afrique australe

12Actuellement, le risque sanitaire associé à la consommation d’alcool est reconnu tant en Afrique subsaharienne (Shield et al. 2020) qu’en Afrique australe (Lim et al., 2012). En Afrique du Sud, l’accessibilité de l’alcool est présentée comme un facteur de criminalité, de violence et de conflits sociaux (Parry & Dewing, 2006).

13Selon plusieurs études, la prévalence de Troubles du Spectre de l’Alcoolisation Fœtale (TSAF) y est la plus élevée du monde (Lange et al. 2017 : 948). Les TSAF, dont la forme la plus sévère est le Syndrome d’Alcoolisation Fœtale (SAF), correspondent à des troubles causés par une exposition prénatale à l’alcool. La prévalence touche particulièrement certaines communautés rurales d’Afrique du Sud ou du Cap-Occidental (May et al. 2000). Ces faits sont à rapprocher de l’héritage du « dop » ou « tot » system qui, dans la région viticole du Cap-Occidental, consistait à rémunérer les ouvriers agricoles avec du vin. Cette historicité constitue un des facteurs explicatifs d’une consommation importante d’alcool et d’une dépendance à l’alcool. Une telle pratique perdure malgré son interdiction, confirmant l’hypothèse d’un « contrôle social » sur la main-d’œuvre par ce dispositif (London, 1999 : 1407), alors qu’il a des conséquences néfastes sur la santé publique.

14Enfin, malgré un intérêt académique tardif concernant les liens entre consommation d’alcool et infection par le VIH, la première est de plus en plus reconnue comme un facteur favorisant les pratiques sexuelles à risque et la transmission du VIH (Shuper et al, 2010, Morojele et al. 2013). Par ailleurs, il est à présent démontré que la consommation d’alcool a un effet sur la prise et l’efficacité du traitement chez les patients atteints du VIH/Sida, ce qui aggrave la maladie (Shuper et al, 2010). Une étude recommande l’intégration des soins en santé mentale aux traitements antirétroviraux et encourage les prestataires de soins à aborder avec leurs patients la consommation d’alcool et les symptômes dépressifs (Cerutti et al. 2016). Il est demandé que des études ciblent prioritairement les pays d’Afrique subsaharienne où les taux de prévalence du VIH et les niveaux de consommation d’alcool sont élevés (Morojele et al. 2013), notamment l’Afrique du Sud (Neuman et al. 2012, Setshedi & De la Monte, 2011) ou plus spécifiquement les lieux de vente informelle d’alcool, les shebeens (Kalichman et al. 2008, Morojele et al. 2006). Or, au Lesotho également, il existe une forte prévalence du VIH, soit 23,1 % de la population (17,3 % pour l’Afrique du Sud ; UNAIDS 2019). De plus, l’existence d’une population migrante entre le Lesotho et l’Afrique du Sud nécessite une adaptation des traitements et des accès aux soins (Faturiyele et al. 2018, UNAIDS, 2020). La seule étude menée au Lesotho publiée confirme une incidence de l’abus d’alcool sur la bonne observance du traitement antirétroviral (Siegfried et al. 2001).

La nécessaire constitution d’un corpus de données empiriques sur les usages contemporains de l’alcool au Lesotho

15Actuellement, le paradigme du risque lié à l’alcool ne structure pas le champ de la recherche au Lesotho, bien qu’il ait été clairement identifié dans les années 1990 et alors même que des études historiques tendaient à l’interroger. Des rapports d’enquêtes en sciences humaines et sociales concluaient à la nécessité de mener plus de recherches sur le sujet (Meursing & Morojele, 1989, Amos, 1989, Mphi 1994). Ces trois articles scientifiques abordaient la question de l’alcool sous l’angle de la santé publique. Ils alertaient sur les risques sanitaires chez les jeunes (Meursing & Morojele, 1989) et les femmes (Mphi, 1994) et leur lien avec l’industrie alcoolière (Amos, 1989). Aucune recherche sur l’alcoolisme féminin n’a été menée au Lesotho, malgré une stigmatisation de ce phénomène complexe (Mphi, 1994).

  • 3  Les shebeens sont des lieux informels de vente de bière artisanale qui se sont développés en Afriq (...)
  • 4  Le terme « Basotho » désigne les habitants du Lesotho. Je choisis d’utiliser le terme émique emplo (...)

16Outre les articles précédemment cités, il est important de mentionner les principaux travaux qui ont traité des usages d’alcool dans le contexte du Lesotho, même de manière indirecte. Ainsi, différentes études publiées pendant cette même période ont pour point commun d’évoquer un lien entre la migration et le développement d’un marché informel de l’alcool (Malahleha, 1984, Maloka, 1995, 1997, Mapetla, 1996, 1998). Dans sa thèse, Edward Maloka fournit une analyse historique et une problématisation du phénomène migratoire et de ses effets sur le présent. Il note que le marché informel de l’alcool est un des aspects négatifs qui perdurent et posent « de graves problèmes aux Basotho et à leur gouvernement à ce jour » (Maloka, 1995 : ii). Il laisse voir qu’il s’agit d’un problème à résoudre en proposant de « contribuer à trouver des solutions durables » (Ibid.). La recherche menée par l’anthropologue Gwendoline Malahleha (1984) présente une étude historique et ethnographique remarquable des plus anciens lieux d’alcoolisation, les shebeens3, dans le Lesotho dans les années 80. Matseliso Mapetla, quant à elle, publie les résultats d’une enquête qualitative menée auprès de femmes basotho4 migrantes pour qui la fabrication de bière est un moyen de subsistance et une « stratégie de survie » (Mapetla, 1996 : 147, Mapetla & Machai, 1998 : 155). Ces deux dernières enquêtes mériteraient sans aucun doute d’être actualisées. Le présent travail s’appuie sur les études précédentes et en propose le prolongement.

17Le risque lié à l’alcool avait commencé à être étudié empiriquement essentiellement dans les années 1990, et n’a pas été construit théoriquement depuis par les chercheurs en sciences sociales. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer l’abandon de cette thématique. Tout d’abord, elle résulte peut-être d’une réorientation des recherches, comme de l’attention médiatique consacrée à l’épidémie de SIDA qui touche fortement le Lesotho depuis les années 1990. Même si sur ce dernier point, on peut regretter que la recherche académique ne se soit pas davantage saisie de l’étude de la consommation d’alcool en lien avec la transmission du VIH ou l’évolution de la maladie. L’alcool a peut-être aussi souffert d’une image de trivialité dans le champ académique (Obadia, 2004). Enfin, l’inscription culturelle et économique de la production et de la consommation de bière renvoie à des aspects enjeux économiques et politiques qu’il peut être critique d’interroger. Se rapportant à une enquête sur l’alcool dans la région du Cap en Afrique du Sud, l’article de Mary Lawhon fait part de la difficulté à mener une recherche sur « un sujet personnel et controversé » (Lawhon, 2013 : 690).

18S’il n’existe pas de données qualitatives récentes, les acteurs locaux de la lutte contre l’alcoolisme insistent également sur la nécessité d’obtenir des statistiques récentes et fiables. Mesurer l’impact sanitaire, social et juridique de la consommation d’alcool et rendre visible ce phénomène nécessite un appareillage statistique avec des capacités techniques et institutionnelles, des moyens de contrôle de l’alcoolémie, une volonté politique et des indicateurs prenant en compte la consommation d’alcool.

Genèse et impact du système migratoire sur les mécanismes de la dépendance à l’alcool

La construction de la dépendance géographique et économique du Lesotho

19Dans de nombreuses recherches ayant pour objet le Lesotho, sa dépendance à l’Afrique du Sud, est un trait abondamment souligné pour décrire et analyser la situation du pays et de sa population (Winai Ström, 1978 ; Baynham & Mills, 1987 ; Quinlan, 1996). Cette dépendance économique et politique s’explique en partie par son enclavement géographique et son manque de ressources (Ferguson, 1997). En effet, le Lesotho est un petit État montagneux enclavé en Afrique du Sud (carte 1). Le pays est dominé par des terres montagneuses peu fertiles et fortement vulnérables aux conditions climatiques. La population, majoritairement rurale, dépend massivement de l’agriculture et de l’élevage de subsistance.

Carte 1. Carte d’Afrique du Sud

Carte 1. Carte d’Afrique du Sud

Cartographie LAM/CNRS, 2020

20Par ailleurs, l’histoire et l’autonomie du pays sont basées sur le choix et la protection d’un territoire forteresse. La nation s’est formée en 1820 autour de la figure historique de Moshoeshoe et sa volonté de rassembler sous une même unité politique et territoriale les tribus des Sothos du Sud face à la menace d’invasion zouloue. La configuration montagneuse du pays a probablement joué un rôle dans la naissance et la défense du pays face aux invasions extérieures. Même si l’économie locale a pu bénéficier d’un positionnement géopolitique et économique stratégique, l’hégémonie économique de l’Afrique du Sud rend limité et utopique un développement indépendant et parallèle du Lesotho (Maliehe, 2017).

La mise en place d’un système migratoire vers l’Afrique du Sud

21La situation d’enclavement et les changements socio-économiques sont les causes directes d’une longue histoire d’émigration massive des Basotho vers l’Afrique du Sud depuis les années 1880. En 1863, le Lesotho est décrit comme le « grenier de l’État Libre et d’une partie de la Colonie du Cap » (Germond 1967 : 459, cité dans Murray 1980 : 3). Mais la baisse de la production agricole et des exportations, ainsi que les « taxes imposées en 1869 » par le protectorat britannique (Ashton, 1952 : 186, 188) contraignent les Basotho à exporter leur main-d’œuvre vers l’Afrique du Sud. Cette migration massive correspond au développement de l’industrialisation minière en Afrique du Sud et aux « efforts de la chambre des Mines d’étendre sa zone de recrutement de main-d’œuvre afin de maintenir un coût bas de la main-d’œuvre africaine » (Maloka, 1995 : 119). Selon Innocent V.O. Modo (2001 : 443), « la montée du capitalisme et de l’industrialisme en Afrique du Sud a contribué à saper la production agricole et l’exportation de céréales au Lesotho ». Le développement de l’économie de l’Afrique du Sud impliquait une main-d’œuvre abondante et bon marché. La solution la plus économique était de « semi-prolétariser » un large segment de la population noire » (Ibid.). Cette semi-prolétarisation consistait à offrir un travail salarié sans permettre de s’installer durablement dans les zones urbaines ; ainsi « ces travailleurs migrants ont dû dépendre de leurs zones rurales pour une partie de leur subsistance et de leur vie de famille. » (Ibid.). Le développement historique a conduit progressivement à une dépendance accrue du Lesotho à ce système migratoire de travail (Baynham & Mills, 1987, Quinlan, 1996, Maloka, 1997, Lageat & Liman, 2001). Le Lesotho est alors passé du statut de « grenier » de l’Afrique australe à une « réserve de travail » pour l’Afrique du Sud. C’est ainsi que Colin Murray rapporte cette transition dans son étude anthropologique sur l’impact de la migration ouvrière au Lesotho (Murray, 1981).

L’alcool : un instrument de contrôle sur le prolétariat

22Les travaux de recherche évoquant la migration ouvrière dans les mines abordent quasi-systématiquement l’alcool, ce qui témoigne de la place considérable de la boisson dans la vie des travailleurs (Maloka, 1995, 1997, Murray, 1980, Van Onselen, 1976). Présenté comme marqueur de désorganisation sociale ou au cœur des stratégies économiques, l’alcool dans les mines tient une place majeure. Dans un article de 1961, l’historien Charles Van Onselen dévoile le lien étroit et la complexe interaction entre l’alcool, la politique et l’économie de l’Afrique du Sud du xixe siècle. Selon lui, l’alcool a contribué au développement de l’impérialisme européen et du capitalisme sud-africain. Bertram Hutchinson (1961 : 1) affirme dès le titre de son article que l’alcool a agi comme « facteur de désorganisation sociale » dans l’Afrique du Sud du xixe siècle. Il a été l’objet de stratégies coloniales et capitalistes permettant à la fois de faire du profit sur les ventes d’alcool et de maintenir une main-d’œuvre mobilisée, dépendante au travail et à l’alcool (Crush & Ambler 1992). Comme le système « dop » dans la région viticole du Cap en Afrique du Sud, l’alcool dans les mines était utilisé comme récompense et représentait souvent le « seul réconfort » des travailleurs (La Hausse, 1988 : 16). Indirectement, l’alcool allongeait les durées de contrat de travail dans les mines pour les travailleurs qui dépensaient trop d’argent en boisson pour pouvoir financer leur retour au pays (Ibid., 15). À partir de 1902, la Chambre des Mines Sud-africaines proposait des rations de bière de sorgho aux mineurs pour combattre le scorbut (Maloka, 1995). Dès 1908, la création d’établissements nommés « beer halls » concédait aux autorités urbaines locales la supervision de la production et de la vente de bière (Hutchinson, 1961 : 9). La consommation, strictement régulée dans ces établissements à proximité des concentrations de travailleurs, leur donnait le sentiment de « boire dans une cage » (La Hausse, 1988 : 22).

Construction socio-historique des usages, des normes et de l’encadrement de l’alcool

Historiciser les usages de l’alcool

23Trois grandes périodes peuvent être distinguées pour retracer l’histoire spécifique des pratiques de l’alcool au Lesotho. Elles s’articulent autour d’évènements identifiés comme facteurs d’inflexion de ces usages : la commercialisation de l’alcool, la mise en place d’un système migratoire et les mesures prohibitionnistes.

24Une première période dure jusqu’à la commercialisation d’alcool par les Européens au milieu du xixe siècle. Avant cette importation d’alcool dominait un usage modéré et cérémoniel de bière de sorgho (Ashton, 1952, Malahleha, 1984). Les premiers discours sur l’alcool identifiés datent d’une rencontre entre chefs et missionnaires français et britanniques en 1839 (Backhouse, 1844). D’après l’ouvrage missionnaire, le roi Moshoeshoe a déclaré refuser de boire de l’alcool fort par crainte de tenir des propos insensés devant son peuple et indiquait que son père Mokachane n’en avait jamais bu. Ce dernier propos est encore affirmé dans une loi qu’il publie en 1854. Depuis les premières descriptions et de manière consensuelle, une production de boisson fermentée faite à partir de sorgho est mentionnée. Cette céréale largement cultivée et disponible constitue l’ingrédient de base de deux types de boissons traditionnelles du Lesotho, le leting et le joala. Dans son « essai de géographie culturelle » sur le continent africain, Alain Huetz De Lemps démontre comment l’ancrage culturel d’une boisson est en partie déterminée par « les impératifs du milieu géographique ». La présence de bière de céréale correspond à des « régions où la récolte des grains fournit la base de l’alimentation » (Huetz De Lemps, 2001 : 9). Il s’agit alors du produit d’une agriculture vivrière et d’une consommation de subsistance. La tradition brassicole correspond à un héritage féminin. Les modes de préparation artisanale de la bière et ses aspects pratiques et d’usage sont décrits (Casalis, 1859). Le leting constitue « une grande part dans l’alimentation journalière des Bassoutos, surtout des hommes » qui en apprécient le goût (SMEP, 1912 : 74). Semblable à un porridge, la fréquence de sa fabrication dépend de la qualité de la récolte de sorgho : « quand la récolte a été maigre, elle en fait moins souvent. Son maître et seigneur doit alors se contenter d’une nourriture plus consistante, mais d’un goût qui lui plait beaucoup moins » (Ibid., 75). La bière de sorgho, joala, est consommée en différentes occasions de la vie sociale. C’est « la boisson des fêtes », des cérémonies et des letsema, les travaux collectifs. Sa consommation est limitée aux évènements collectifs et sa teneur en alcool est supérieure à celle du leting estimée à « à peine 2 % » (Ibid.). La bière était alors considérée comme de la nourriture destinée seulement aux adultes (Mphatsoe, 1954). Les premières descriptions de consommations d’alcool mettent ainsi l’accent sur la fonction nutritive et sur l’effet socialisant de l’alcool.

25La deuxième période débute pendant la période coloniale avec l’apparition du phénomène de migration ouvrière et des mesures prohibitionnistes mises en place dès les années 1880. De nouvelles fonctions sont alors assignées à la consommation et à la production d’alcool. La consommation devient commerciale et récréative et la production revêt une fonction économique. Dès 1880, les effets de ces nouvelles consommations ont été largement documentés. Les problèmes liés à l’alcool étaient connus parmi les Basotho et pour la majorité des hommes adultes (Tylden, 1950, Meursing & Morojele, 1989). Les effets anxiolytiques et euphorisants naturels de l’alcool ont un rôle à jouer dans le développement de la consommation récréative en milieu ouvrier. Face aux conditions de travail et de vie « aliénantes et déshumanisantes » (Maloka, 1995 : 256) des travailleurs dans les mines sud-africaines, la bière devient une forme de divertissement qui « exprimait et confirmait la solidarité de groupe et de parenté et la continuité avec le foyer » (Ibid.) pour les migrants basotho. Pour ces « travailleurs, originaires des régions rurales », la boisson représente « une consolation à leur déracinement » (Huetz de Lemps, 2001 : 147). L’ambiance confinée, les conditions de travail difficiles et l’éloignement du domicile et du pays d’origine créent une solidarité de groupe parmi les Basotho qui retrouvent dans les chants, la bière, la musique et la danse un lien commun (Maloka, 1995). La consommation de bière collective au sein du foyer se transforme en une consommation plus commerciale, inspirée des « beer halls » de la mine (Malahleha, 1984). La bière est, à présent, monétarisée et le contenant est individualisé. La culture migrante (Modo, 2001) et le marché minier sud-africain ont généré des habitudes de consommation qui ont développé des lieux de vente et de production d’alcool.

26Un marché formel de la bière s’est mis en place dès les années 1890 en Afrique du Sud avec l’établissement des premières brasseries commerciales : Castle Brewery puis The South African Breweries Limited. En Afrique du Sud, et au Lesotho, comme dans d’autres anciennes colonies, le marché informel de l’alcool a été un héritage direct de la répression coloniale et de ses mesures ségrégationnistes (Charman, Herrick & Peterson, 2014). En Afrique du Sud, sous le régime colonial puis d’apartheid, les politiques d’alcool agissaient comme une forme « de contrôle social, spatial, économique et politique » (Charman, Herrick & Peterson, 2014). Pendant l’ère coloniale, boire, produire et vendre de l’alcool peuvent être considérés comme l’« expression de résistance au pouvoir colonial » (Singer 1986 : 114). Dans cette veine, des lieux informels de production et de vente de bière artisanale, nommées shebeens, se sont multipliés depuis le xixe siècle en Afrique du Sud.

27Au Lesotho, en réaction aux mesures qui visaient à priver l’accès des Basotho à l’alcool, une économie informelle de l’alcool a été développée, légitimée et popularisée par les shebeens. Même si le terme shebeen n’est pas utilisé au Lesotho, il est compris de tous (Malahleha, 1984 : 5) et offre l’avantage d’être générique et de faciliter la compréhension face à la diversité des termes locaux employés. Ces établissements informels, nommés « cantines » dans la littérature missionnaire et coloniale, se sont multipliés le long de la frontière et dans chaque village. Gwendoline Malahleha note que les shebeens forment une « culture de résistance » (Caulfield, 1974, cité dans Malahleha, 1984 : 141), en tant que « moyens alternatifs d’organiser la production et la reproduction et les systèmes de valeurs critiques et en opposition à celles des oppresseurs » (Ibid., 142). Sa thèse a exposé le rôle joué par ces lieux informels de vente d’alcool dans l’accessibilité et la généralisation de la pratique, en la dissociant de sa forme initiale de rituel social. Selon elle, les shebeens sont la conséquence d’un processus historique, économique, social et juridique complexe, ainsi que du phénomène migratoire. La marchandisation de l’alcool, la monétarisation de la bière traditionnelle au Lesotho et l’introduction de la liqueur commerciale européenne sont autant d’évènements historiques, politiques et économiques liés à l’apparition de ces établissements. C’est au « déclin de l’économie du pays, à l’effondrement des structures sociales, mais aussi à leur utilité de lieu de circulation de main-d’œuvre migrante » qu’Edward Maloka attribue le succès et la prospérité de ces établissements dans le Lesotho colonial (Maloka, 1995). La migration massive des hommes a reconfiguré « les dynamiques d’autorité au sein du foyer » (Ibid.). La « liberté intoxiquée (littéralement) du shebeen « immoral » et illicite mais indispensable » (Coplan, 1991 : 10) offrait une indépendance et une nouvelle source de pouvoir économique et d’émancipation aux femmes, principales productrices de bière traditionnelle. Comme l’énonce David Coplan, le shebeen fournit un « environnement de communication, de performance et de sociabilité » entre hommes et femmes, « un changement dans les relations favorisé par des processus de prolétarisation » (Coplan, 1991 : 10).

28L’attraction des mines et des villes d’Afrique du Sud a suscité une demande de boissons alcoolisées et un trafic d’alcool fort et de boissons frelatées. En Afrique du Sud, les femmes basotho ont acquis une grande notoriété dans le brassage illicite, ce qui leur valurent d’être appelées les « Skokiaan Queens » (Ashton, 1967 : 94). Après 1914, le skokian désigne « la fabrication illicite de boisson frelatée » (Huetz de Lemps, 2001 : 150) et une boisson fabriquée à partir de sirop de canne fermentée et probablement dérivé du mot afrikaans signifiant choc « skok » (La Hausse, 1988 : 47). L’historien Philip Bonner réaffirme l’activité brassicole comme l’élément central des activités économiques des femmes migrantes basotho dans les townships de Witwatersrand à Johannesburg (Bonner, 1988). Beaucoup d’entre elles appartenaient au gang sotho des Marashea, en activité depuis la fin des années 1940. Le gang de migrants basotho offrait une sécurité à ces femmes qui traversaient la frontière illégalement pour s’installer près des villes et des mines sud-africaines et vivre de la vente de leurs productions (Kynoch, 2000).

29La troisième période distinguant les usages de l’alcool démarre avec l’indépendance du pays en 1966. Avec la suppression concomitante des restrictions, l’alcool prend un « goût de liberté » (Meursing & Morojele, 1989 : 1338) et correspond à un nouveau droit d’accès. Dwight B. Heath (1978) signalait que pour ceux qui ne détiennent pas le pouvoir économique et politique, la consommation d’alcool est le résultat de problèmes et un remède qui soulage. Au Lesotho, pendant la période coloniale, l’acte de boire a été longtemps perçu comme récréatif et comme une forme de résistance. La liberté de boire a pu alors être assimilée à un droit conquis.

30De plus, la production artisanale de bière représente un système économique à part entière. Gwendoline Malahlea note que la fin des restrictions depuis 1961 prédisait la fin de ces types d’établissements informels, alors qu’au contraire, de nouveaux établissements ont émergé. Leur continuité est assurée notamment grâce aux rôles essentiels qu’ils jouent dans une forme de sociabilité et d’économie de solidarité. De fait, le rôle des shebeens en tant que lieux informels de vente d’alcool est toujours légitime. Ces établissements sont omniprésents dans l’espace urbain et rural et demeurent une source de revenus importante pour les femmes (Meursing & Morojele, 1989). Ce marché parallèle informel de production et de vente d’alcool a d’abord représenté un « mécanisme de redistribution » (Ferguson, 1994 : 127) des salaires sud-africains pour les femmes restées au pays. L’assurance d’une économie informelle de survie maintient leur statut de gérantes d’établissements à domicile (Mapetla, 1996, Mapetla & Machai, 1998). Selon Manuel Castells et Alejandro Portes, l’économie informelle se définit comme « non réglementée par les institutions de la société, dans un environnement juridique et social où des activités similaires sont réglementées » (1989 : 12). Historiquement, ces établissements sont apparus de manière illicite et informelle, en dehors des réglementations coloniales. Puis, ils ont longtemps bénéficié d’un statut particulier lié à leur informalité. Il existe plusieurs types de shebeens plus ou moins visibles et reconnaissables de l’extérieur. Il n’y a pas d’enseigne ; un drapeau blanc ou jaune, phephezela, à l’extérieur de l’habitation peut indiquer le type de bière qui y est produit et vendu. Le critère privé de l’établissement, né au cœur de l’habitation privée de la propriétaire, formalise et caractérise plus spécifiquement l’établissement de vente informelle d’alcool au Lesotho, particulièrement en milieu rural. Ces lieux spécifiques évoluent aux frontières de la sphère privée et publique, du formel et de l’informel. Cette position particulière et les limites parfois floues entre ces catégories les protègent partiellement des contrôles.

31Enfin, en parallèle des marchés informels, les intérêts fiscaux des États et les intérêts économiques de l’industrie alcoolière influencent doublement l’augmentation de la consommation d’alcool. Au Lesotho, une brasserie nationale possède le monopole de la production nationale de bière depuis les années 1980. Concernant la période contemporaine, les documents législatifs permettent de dresser une première typologie des lieux de vente et de consommation d’alcool. Ces lieux se distinguent par leur statut relatif à la réglementation en vigueur. Les lieux de consommation d’alcool officiellement réglementés devant s’acquitter d’une licence annuelle sont les hôtels, motels ou lodges, complexes touristiques, restaurants, clubs, discothèques, bars publics, cantines, tavernes, ou shebeens. Le « Liquor licensing Act » qui est la législation en vigueur depuis 1998, officialise la nature de ces établissements historiquement informels. La loi spécifie qu’un shebeen désigne un local appartenant à une habitation et offrant de la vente d’alcool à consommer sur place.

Encadrement religieux et sanitaire de l’alcool

32Depuis les années 1870, la prévention contre l’usage de l’alcool est essentiellement d’ordre religieux et marquée par une idéologie de tempérance. Le mouvement religieux protestant, initié par les premiers missionnaires français présents au Lesotho à partir de 1833, désapprouve ouvertement et régulièrement l’usage d’alcool dans le pays. Les responsables religieux condamnent l’ivresse des hommes et plus encore celle des hommes d’église et des chefs (Dieterlen, 1886, Verdier, 1930, Morojele, 1950, Mphatsoe, 1954, 1957). Ainsi, dans les correspondances et différents rapports rédigés entre 1870 et 1960, les missionnaires de la Société des Missionnaires Evangélistes de Paris (SMEP) mettent en garde contre l’usage d’alcool. La Conférence missionnaire de King William’s Town de 1872 déplore le nombre de « cantines » présentes à la frontière et l’ivresse parmi les Basotho (The little Light of Basutoland, 1872). Les articles du journal Leselinyana qu’ils ont fondé et qui est paru de 1863 à 2013 stigmatisent l’ivresse. Des actions sont menées par les « missionnaires et […] chefs bassoutos pour extirper l’ivrognerie » (Journal de Mission, 1885). En 1883, deux missionnaires créent une société de tempérance. Le premier mouvement civil répertorié en réponse à la consommation d’alcool date de juillet 1885. Sous l’égide de Mopeli, frère converti du roi Moshoeshoe, une croisade est lancée parmi les chefs du Lesotho afin de mobiliser l’opinion publique contre l’importation illégale d’alcool et sa consommation (Tylden, 1950, Germond, 1967, Journal de Mission, 1886). Une lettre de conférence de mission datée de 1886 et co-signée par trois missionnaires était adressée aux chefs du Lesotho et demandait l’assistance du chef Letsie pour « éradiquer » la présence d’alcool. En 1937, le pasteur et missionnaire de la Société des Missions Evangéliques de Paris (SMEP) Erik Labarthe crée l’association de tempérance Blue Cross Lesotho. En opposition aux usages d’alcool, la forte idéologie de tempérance domine depuis longtemps les discours religieux protestants.

33En ce qui concerne la réponse sanitaire, l’alcoolisme peut être traité en milieu institutionnalisé depuis plus de 50 ans. Les centres se situent dans le district de Maseru dans un rayon de 45 km autour de la capitale (carte 2, page suivante). Le traitement implique généralement des séjours longs de 1 à 3 mois. L’hôpital psychiatrique de Mohlomi situé à la sortie de Maseru, la capitale, peut le prendre en charge depuis 1965. Le premier programme de soins spécifique « Community Alcohol Rehabilitation Programme » a été mis en place au sein de l’hôpital Scott à Morija de 1982 à 1994. Des séjours de cure ainsi que des actions de prévention et de plaidoyer étaient organisés. À partir de 1991 et jusqu’en 2019, Blue Cross Lesotho ouvre un centre de traitement : Thaba Bosiu Centre, entièrement dédié aux addictions à l’alcool et aux drogues suite aux protocoles d’accord et de coopération entre le Gouvernement et les ONG : Blue Cross Lesotho et Blue Cross Norway. Ces ONG sont liées à International Blue Cross qui, depuis 1886, coordonne un réseau de fédérations depuis Genève en Suisse. Actuellement, la mondialisation de la santé (représentée notamment par l’OMS) et l’aide au développement, qui s’appuient sur la circulation de savoirs et d’experts, s’adossent à des acteurs locaux de la société civile, et sollicitent l’intervention de l’État en faveur de politiques de santé plus concrètes en la matière.

Carte 2. Carte du Lesotho

Carte 2. Carte du Lesotho

Cartographie, LAM/CNRS, 2020.

34En parallèle à ces différentes approches thérapeutiques, les problèmes de dépendance à l’alcool sont adressés par les tradipraticiens, qui pratiquent la médecine traditionnelle (Moremoholo, 1989 : 65). Ces soins peuvent correspondre à une action sur le produit et non sur la personne. Des sources des années 1830 témoignent de pratiques populaires, qui suggéraient par exemple aux femmes dont le mari buvait en excès d’ajouter dans la bière une graine de ricin (Arbousset, 2000) ou de la poudre d’une plante nommée nakane (Varela, 1985).

Les formes politiques d’encadrement de la consommation d’alcool

35L’examen des formes d’exercices de contrôle et de pouvoir vis-à-vis de l’alcool révèle une extranéité de la répression et de la prévention en matière d’alcool, entre prohibition instaurée par le régime colonial, tempérance dictée par les mouvements religieux et modèle de politisation et de médicalisation importé par les institutions internationales.

36Parallèlement à ces canaux majoritairement exogènes, une tentative d’encadrement endogène est visible dans les premières lois éditées dans le pays (1854), puis dans des lois plus récentes, dont il convient d’étudier la réception par la population. Distinguer les canaux endogènes et exogènes d’encadrement des pratiques est nécessaire, afin d’appréhender leurs modes d’appropriation. L’extranéité de la condamnation et du contrôle de l’alcool peut en effet représenter un frein à la réception locale des « solutions » apportées et expliquer le contournement historique des règles. Un des enjeux des recherches à venir est bien de mieux cerner quels acteurs, endogènes et exogènes, érigent l’alcool en problème et comment l’organisation collective des normes se redessine. Un argument avancé par Dwight B. Heath est que la représentation de l’alcool au sein de la population diffère selon les rapports de dépendance économique et politique. Pour le segment économiquement et politiquement dominant, l’alcool cause des problèmes, alors que pour ceux qui sont dominés, l’alcool est le résultat de problèmes et peut les soulager (Heath, 1978). Tim Quinlan notifiait que le Lesotho a connu une longue histoire d’assujettissement politique et économique (Quinlan, 1996). La reconnaissance d’un problème lié à l’alcool et la question de sa prise en charge deviennent ainsi des enjeux géographique et politique, qui découlent de l’histoire coloniale et de la persistance d’une dépendance économique du Lesotho et d’une partie de sa population.

37L’interdiction de l’importation et du commerce d’alcool « européen » figure parmi les premières tentatives d’encadrement endogène et les premières lois du pays. Cette loi de 1854 écrite par le roi Moshoeshoe, fondateur de la nation, marque une reconnaissance politique ancienne et témoigne du caractère « toxique » de l’alcool importé. « L’alcool des blancs » y est décrit comme le « feu » et « le chemin vers une destruction de la société ». La mise en œuvre de cette loi a toutefois été difficile, car l’alcool était vendu en grande quantité le long de la frontière (Gill, 1993 : 136). Cette loi concerne les liqueurs, et l’alcool importé, et laisse à penser que la bière artisanale ne tombe pas sous le coup de cette interdiction (document 1, page suivante).

Document 1. Loi de 1854 interdisant l’introduction et la vente d’alcool

Document 1. Loi de 1854 interdisant l’introduction et la vente d’alcool

Source : Basutoland Record vol. II. 1853-1861, Cape Town 1883.

38Le cadre colonial constitue un canal exogène : l’extension de la domination coloniale sur le continent africain était en partie justifiée par un engagement à lutter contre le commerce nocif de « spiritueux » ou « boissons distillées » (Convention de Bruxelles de 1890). Au Lesotho, alors appelé Basutoland, les autorités coloniales britanniques avaient mis en place des lois restrictives interdisant la commercialisation d’alcool pour les « autochtones » avec une exception discrétionnaire pour les chefs (Basutoland Government, 1884, Thabane, 2010, Malahleha, 1984). Les autorités locales régulaient la vente d’alcool et attribuaient un pouvoir privilégié aux chefs. Considérés comme des éminents membres de la communauté, ils étaient seuls habilités à fournir des « liquor permit » autorisant l’achat d’alcool en quantité limitée (Malahleha, 1984).

39Un système de droit mixte et à deux vitesses a permis aux shebeens de proliférer malgré les interdictions (Ibid.) et de maintenir un écart entre normes et usages. La chefferie était l’institution centrale de l’État jusqu’au début du xxe siècle : « les chefs basotho avaient des pouvoirs politiques, judiciaires, militaires et rituels. » (Maloka, 1995 : 28). L’alcool industriel était alors accessible aux personnes qui avaient le pouvoir et les moyens financiers de s’en procurer. L’ivresse des hommes de pouvoir et chefs du Lesotho pendant l’époque coloniale a fait l’objet de rapports militaires et de multiples descriptions (Dobson, 1910, Thabane, 2010). L’alcool a provoqué l’affaiblissement, voire « la destruction du prestige de la chefferie » (Hutchinson, 1961 : 4). Il en résulte des effets négatifs sur la souveraineté et l’exercice du pouvoir des chefs (Thabane, 2010). Motlatsi Thabane et Bertram Hutchinson démontrent que les mesures coercitives en matière d’alcool ont en ce sens affaibli le pouvoir politique. Elles ont aussi certainement développé un sentiment d’impunité collective et une vision de prestige et de privilège associée à l’alcool industriel.

40Depuis l’indépendance en 1966, les lois concernant l’accessibilité et la disponibilité de l’alcool sont moins strictes. Les législations en vigueur sont le « Liquor licensing Act » de 1976 et sa révision de 1998. Un rapport de 1989 sur l’abus d’alcool au Lesotho indique toutefois que le caractère « clandestin » des lieux d’alcoolisation, une législation inadaptée et une application de la loi quasi-inexistante font qu’aucun réel contrôle de ces lieux n’était opérant (Moremoholo, 1989). Plusieurs raisons sont avancées pour expliquer la réticence de certains gouvernements à mettre en place des contrôles stricts de vente et de consommation d’alcool. Les deux principales seraient le manque de moyens pour sa mise en œuvre, et le manque d’intérêt à reconnaître un problème qui est une source de revenus importante pour une partie de la population. Bien qu’appartenant à des registres différents, ces motifs sont aussi avancés pour expliquer la complaisance de l’État vis-à-vis du commerce de cannabis au Lesotho (Carrier & Klantschnig, 2012). En 2007, les parlementaires du Lesotho auraient voté, puis abrogé une loi sur l’alcool « écrite sous l’influence de l’industrie de l’alcool » (Bakke et Endal, 2009). Ce texte de loi mentionnait la place importante de l’alcool dans la société basotho, son rôle positif dans la socialisation et le rôle majeur de l’industrie dans l’économie du pays. L’adoption de cette législation témoigne d’un double enjeu économique : l’industrie de l’alcool et les shebeens offrent différentes échelles de revenus. Face à ces logiques et pressions économiques, quelle est la légitimité et le champ de manœuvre des mouvements anti-alcool ? En 2012, un forum a été organisé par deux ONG norvégiennes et la Global Alcohol Policy Alliance et les organisations de la société civile se sont alliés et regroupés au sein de l’association SAAPA (Southern African Alcohol Policy Alliance). SAAPA rassemble huit pays d’Afrique australe souhaitant harmoniser et faire adopter une politique de lutte contre l’alcool selon les recommandations portées par l’OMS et sa stratégie mondiale. Une nouvelle loi rédigée selon ce modèle est en attente d’être voté au Conseil des Ministres (MOH, 2017 : 12, 87).

41Le modèle de réponse globale promu par les organisations internationales est de politiser l’enjeu de l’alcool et de médicaliser l’alcoolisme. Une série de mesures et recommandations inclut l’inscription de ce modèle comme cible des Objectifs de Développement Durable, à savoir l’objectif mondial de « renforcer la prévention et le traitement de l’abus de substances psychoactives, notamment de stupéfiants et d’alcool ». Depuis 1999, l’OMS recommande à chaque pays d’adopter une politique officielle « pour prévenir la mortalité, la morbidité et les traumatismes liés à l’usage de l’alcool ». Cette stratégie mondiale consiste à réglementer la vente de boissons alcoolisés en réduisant le nombre de points de vente et leur accès et en adoptant des mesures contre l’alcool au volant. Elle inclut également le dépistage, le traitement en milieu médicalisé et les campagnes de prévention (OMS, 2010). Au niveau régional, les pays de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC, Southern African Development Community) ont signé en 2003 la Déclaration de Maseru (capitale du Lesotho) sur la lutte contre le VIH/Sida. Cette déclaration affirme notamment le lien entre VIH et abus d’alcool et les pays signataires s’engagent à renforcer les programmes pour réduire la vulnérabilité à l’abus d’alcool. Sur le plan national, les directives de santé mondiale de l’OMS et de son Plan d’Action Global pour la prévention et le contrôle des Maladies Non Transmissibles (MNT) 2013-2020 sont adoptés dans le Plan stratégique national de prévention et de contrôle des MNT. Ce dernier mentionne l’objectif d’augmenter les services de prévention et de traitement des troubles liés à l’usage d’alcool (MOH, 2017 : 67). En termes de recherche comme d’action publique, l’enjeu est de savoir comment ces différentes mesures mondiales, régionales et nationales se traduisent auprès des acteurs locaux.

Conclusion

42La situation géographique et historique du Lesotho participe de l’ancrage social, culturel et économique de la production et de la consommation d’alcool sur le territoire. La dépendance économique du pays a été un facteur essentiel dans la mise en place d’un système de migration ouvrière en Afrique du Sud et dans la multiplication des lieux informels de vente d’alcool depuis la fin du xixe siècle. Ces shebeens représentent une « redistribution économique » des salaires sud-africains et assurent une disponibilité étendue de l’alcool. La demande du « boire social » permet l’ancrage stable et structurant d’un marché de la bière artisanale et industrielle qui en assurent l’accessibilité dans le pays. Cet article a démontré l’intérêt de développer le champ de la recherche en sciences sociales ayant pour objet d’étude l’alcool, dans le Lesotho contemporain et plus largement en Afrique australe. Son analyse montre l’importance de l’héritage historique colonial ainsi que des facteurs politiques et économiques dans la configuration des représentations attribuées à la consommation d’alcool et à son encadrement. Les données écrites sont à confronter et vérifier et plusieurs chantiers méritent d’être explorés. Tout d’abord, une analyse des définitions de l’alcool accessible au Lesotho depuis le xixe siècle met en relief la construction historique de la catégorie alcool et notamment une distinction entre bière artisanale et alcool industriel. Il apparaît donc central d’interroger la signification et la représentation actuelle de l’alcool afin de rendre pertinente toute étude sur le sujet. Ensuite, la littérature sur le sujet et les premières enquêtes montrent une opposition entre plusieurs modèles d’encadrement de la consommation d’alcool - endogènes ou exogènes. L’extranéité de la répression et de la prévention permet de mettre en perspective la longue histoire de contournement des lois relatives à l’alcool. A contrario, l’un des enjeux des futures recherches est de restituer un point de vue émique ou local, et d’interroger la traduction locale des mesures d’encadrement internationales, régionales et nationales. Inclure l’étude des stratégies à l’échelle locale, sociale et familiale permettra de saisir l’organisation collective des normes. Enfin, il importe de comprendre la difficile construction d’un problème de santé publique lié à l’alcool. En effet, au Lesotho, malgré une littérature ethnographique ancienne, un risque en termes de santé publique lié à l’alcool a été identifié dans les années 1990, mais n’a pas été étudié empiriquement ni construit théoriquement par la recherche académique. Pour expliquer ce décalage, une hypothèse mériterait d’être vérifiée par une recherche : au Lesotho, une représentation positive de l’alcool, liée à son rôle dans l’économie micro et macro et dans les relations sociales peuvent rendre difficile l’appropriation de la politisation et la médicalisation de l’alcool. L’analyse de ces représentations, pratiques et activités représente un intérêt particulier pour guider de potentielles politiques publiques en faveur de la réduction des risques liés à l’abus d’alcool. Pour lutter contre la Covid, une mobilisation internationale inédite se traduit par des décisions politiques interdisant la consommation d’alcool en Afrique du Sud et au Lesotho. Gageons que la recherche en sciences sociales s’emparera aussi des questions des effets des usages de l’alcool sur la société au Lesotho et de l’organisation collective des normes qui les concernent.

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Notes

1  Mes traductions pour tous les textes et citations originellement en anglais.

2  On nomme médicalisation le processus par lequel un comportement est appréhendé et traité comme un problème d’ordre médical (Conrad, 1992).

3  Les shebeens sont des lieux informels de vente de bière artisanale qui se sont développés en Afrique du Sud depuis le xixe siècle. La partie 3 de l’article sera consacrée à la description de ces lieux dans le contexte du Lesotho.

4  Le terme « Basotho » désigne les habitants du Lesotho. Je choisis d’utiliser le terme émique employé dans la langue sesotho plutôt que la traduction française « Lesothans » ou « Lésothiens » afin de privilégier la façon dont les personnes se désignent elles-mêmes. Dans cette langue bantoue, les préfixes sont marqueurs de sens. « sotho » désigne la forme adjectivale, « Basotho » le nom propre au pluriel, « Mosotho » le nom propre au singulier et « sesotho » la langue.

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Table des illustrations

Titre Carte 1. Carte d’Afrique du Sud
Crédits Cartographie LAM/CNRS, 2020
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12779/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 526k
Titre Carte 2. Carte du Lesotho
Crédits Cartographie, LAM/CNRS, 2020.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12779/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 380k
Titre Document 1. Loi de 1854 interdisant l’introduction et la vente d’alcool
Crédits Source : Basutoland Record vol. II. 1853-1861, Cape Town 1883.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12779/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 841k
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Pour citer cet article

Référence papier

Julie Ponge, « Sociogenèse économique et politique d’une dépendance à l’alcool dans un État enclavé : le Lesotho »Les Cahiers d’Outre-Mer, 283 | 2021, 67-94.

Référence électronique

Julie Ponge, « Sociogenèse économique et politique d’une dépendance à l’alcool dans un État enclavé : le Lesotho »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 283 | Janvier-Juin, mis en ligne le 02 janvier 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/12779 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.12779

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Auteur

Julie Ponge

 Doctorante, LAM. Courriel : julie.ponge@u-bordeaux.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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