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Dossier

Alcool, cultures et espaces

Entretien avec Lionel Obadia, Anthropologue, professeur à l’Université de Lyon 2
Lionel Obadia
p. 27-43

Texte intégral

1Bonjour Lionel Obadia, merci d’avoir accepté cet entretien pour un numéro spécial des Cahiers d’Outre-Mer portant sur les géographies de l’alcool dans les Suds. Vous êtes anthropologue et travaillez depuis plusieurs années, d’une façon certes non exclusive, sur les pratiques liées à l’alcool. Nous souhaitons aborder avec vous tout d’abord votre trajectoire personnelle de recherche, puis les dimensions heuristiques et épistémologiques relatives à l’étude de l’alcool dans les sciences sociales, et enfin la façon dont l’anthropologie s’empare des pratiques et des discours valorisant ou condamnant l’alcool.

Dimensions heuristiques et épistémologiques : alcool et sciences sociales

Q1 : Vous avez tout d’abord travaillé sur la question du chamanisme. Comment l’alcool est-il arrivé dans vos recherches ?

LO : Tout à fait concrètement, par expérience ethnographique. Ethnographe à terrains multiples, j’ai eu l’occasion de conduire des recherches en France, puis en Asie, au Moyen-Orient et enfin en Amérique du Nord avec comme fil rouge des contextes d’étude marqués par la ritualité religieuse. Et partout l’alcool était là, très visible ou au contraire discret, en fonction du degré de tolérance des sociétés et de la centralité de l’activité de production et d’absorption d’alcool, et en fonction également de la manière dont le produit lui-même (sous ses différentes formes) prenait place dans le champ d’observation, donc dont les acteurs le considéraient comme important, ou au contraire plus secondaire au prisme de leurs codes culturels. C’est au Népal à la fin des années 1990 que l’alcool m’est apparu comme un véritable objet ethnographique tant il était présent d’un bout à l’autre des observations que j’y menais à l’époque. De l’activité agricole jusqu’aux rituels, l’alcool avait cette particularité de traverser de part en part la société et s’est révélé assez rapidement une grille de lecture pertinente. Qui s’applique évidemment principalement à ce contexte et n’est transposable ailleurs que sous condition d’un comparatisme serré : toute société ne se laisse pas saisir à travers ce prisme.

La consommation était un trait ethnographique obsédant, qu’il n’était pas possible d’évacuer du champ d’observation, certes, frappé du sceau de la trivialité. Activité récurrente entre les maisonnées, la distribution de l’alcool se présentait comme un mode de sociabilité et de communication très complexe que seule l’ethnographie permet de dégager, car elle donnait lieu à une grammaire sophistiquée qui permettait de « lire » une gamme très large de comportements. Depuis l’offre de boisson, dans le cadre d’une interaction ordinaire inter-individuelle telle que la prise de repas chez mes hôtes, jusqu’au rituel collectif très élaboré, il y a eu quantité de comportements d’alcoolisation, et chacun prenait un sens particulier non réductible mais complémentaire des autres. En toile de fond, évidemment, ce sont certains grands principes de la vie sociale qui se manifestent à travers l’absorption de boisson/s alcoolique/s ou alcoolisée/s (puisque l’usage a surtout installé le premier dans le lexique), mais il y a un risque de céder à deux erreurs méthodologiques : d’abord, celle de croire que les actes, gestes, attitudes et mots de la boisson sont des révélateurs mécaniques ou terme à terme de la structure de la société dans laquelle ces pratiques prennent forme et sens ; ensuite, celle donc de faire jouer à l’alcool un rôle de révélateur social essentiel qui se passerait d’autres facteurs jouant un rôle dans la contextualisation culturelle.

Il fallait, au contraire, ramener l’objet « alcool » vers lui-même (dans sa singularité) avant de le reconnecter aux formes culturelles, sociales et religieuses de l’environnement. Dans le cas de mes recherches au Népal, la situation était d’autant plus complexe qu’il s’agit d’un pays mosaïque traversé de multiples divisions hiérarchiques (castes, classes sociales, groupes ethniques, appartenances religieuses, communautés linguistiques, etc.) et que les résidents des villages des hautes vallées de cette partie de l’Himalaya peuvent être bouddhistes et donc buveurs autorisés, hindouistes et donc officiellement non-buveurs, et tout ce petit monde se retrouvait dans les rites chamaniques, à l’unisson (mais sans oublier leurs différences). L’alcool coulait en pleine lumière mais par intermittence chez les bouddhistes ; il était parfois consommé discrètement, mais était généralement interdit chez les hindouistes - dans les deux cas, dans le cadre de consommations profanes. Seul le dernier contexte, celui du chamanisme, intégrait pleinement et ouvertement l’alcool dans le rituel. Sauf que là encore, la bière de millet était distribuée dans des temps de « respiration » sociale entre deux temps intenses de ritualité : ce qui fait que la boisson était dans le rite mais n’avait pas une fonction rituelle première (c’est-à-dire, utilisée en libation ou en consommation pour la communication avec le sacré ou l’invisible) mais une fonction dérivée, celle de conserver l’attention dans le rituel, une sorte de fonction récréative pour l’ensemble de l’audience et pas seulement pour les chamanes, qui, à la différence de leurs homologues d’Amérique centrale ou du Sud, n’ont pas besoin de psychotropes pour l’extase.

C’est ainsi que je suis passé du constat empirique d’une présence continue de l’alcool dans le champ d’observation, à un examen détaillé de ce qui se trame sur le plan social et ce qui se construit sur le plan symbolique autour de celui-ci. J’étais alors au plus fort des missions ethnographiques dans cette zone du Nord du Népal, avant de me rapatrier bien plus bas en Inde du Sud, à Auroville, en contexte spiritualiste et néo-hindouiste où l’on verse dans une contemplation paisible et où c’est plutôt le thé et l’eau « biodynamisée » qui étaient distribués. Une société donc, sans alcool, mais sans que celui-ci y soit véritablement interdit. À partir du terrain népalais, j’ai toutefois pu élargir à d’autres sociétés-cultures, ce que j’ai tenté au moyen d’une comparaison des fonctions rituelles avec celles dégagées des festivités dans le judaïsme. Observer les conduites d’alcoolisation est aussi une leçon d’ethnographie : il s’agit d’être attentif non seulement aux usages, à chercher à les décoder, mais aussi à en souligner l’éminente complexité et à dépasser l’approche fonctionnaliste en cherchant les nombreuses facettes, pas toujours logiquement associées dans un système cohérent, bien au contraire. Dans une société de petites dimensions, fondée sur le commerce d’échange et l’agriculture, comme on la rencontre dans ces villages, la vie sociale est fondée sur la solidarité et c’est toute la chaîne de la production à la consommation qui traduit les normes sociales et les codes culturels… mais aussi leur dépassement. Car les villages du Solukhumbu [district montagneux dans l’Est du Népal] sont, comme ailleurs, aussi caractérisés par les tensions et la violence, et les dérives qui surgissent en consommation excessive (violence domestique des hommes avinés, violence collective des groupes les uns sur les autres selon qu’ils sont buveurs ou pas).

Q2 : Quel est l’intérêt d’étudier l’alcool pour les sciences sociales ? Que nous apporte l’étude de l’alcool sur la compréhension des sociétés ? En retour, en quoi l’anthropologie, et plus largement les sciences sociales, peuvent-elles nous donner une meilleure compréhension des pratiques liées à l’alcool ?

LO : C’est un peu une porte ouverte que j’enfonce ici, en cédant à la concession du slogan, mais on peut dire que par excellence, l’alcool représente un fait social total, en ce qu’il conjugue différentes instances sociales (institutions de production et de distribution), des systèmes de pensée (normativités et axiologies qui en autorisent ou en limitent la production ou la consommation) qui opèrent une catégorisation discriminante des éléments à puiser dans la nature, et les technologies qui transforment (par dégradation naturelle, par cuisson ou distillation) ces éléments en différents liquides à teneur d’alcool, lesquels sont culturellement codifiés et leur usage socialement défini. Les sciences sociales, dans leur plus large acception, s’intéressent évidemment à toutes les parties de la production d’alcool. Il est toutefois vrai que chaque secteur disciplinaire privilégie un angle d’attaque : les régions de productions et les terroirs pour la géographie, les rôles de l’alcool dans le temps pour l’histoire, les conditions et modalités sociales de l’alcoolisation pour la sociologie, et le rapport aux cadres culturels et religieux pour l’anthropologie, etc. Les Sciences Humaines et Sociales ont su se déployer de manière complexe dans un domaine qui l’est tout autant. Dans le concert des approches de l’alcool, certaines sont résolument centrées sur les aspects sociaux et culturels, qui ne sont pas réservés à l’anthropologie. En anthropologie (tout dépend ce qu’on met sous cette qualification, cf. question suivante), on peut dire (au risque de schématiser) qu’il y a deux grands niveaux d’analyse : le premier réside dans la contextualisation culturelle en expliquant ce que signifie l’alcoolisation au sein d’une société ; le second, plus rare actuellement, consiste à en dégager les variations d’une société à l’autre, dans une perspective comparative. La focale porte surtout sur les sociabilités de l’alcool (temps, lieux, contextes et rôles sociaux investis dans l’alcoolisation), les aspects symboliques de l’alcool et ses rapports avec les grands systèmes de pensée, mais prend toutefois en considération les aspects matériels de la fabrication. On notera, certes, que cette dernière dimension n’est pas toujours centrale dans l’analyse, à l’exception d’une anthropologie des techniques qui a depuis longtemps su se saisir de l’ensemble des manières de transformer les ressources écologiques en produits, objets ou aliments, et qui donc inclut des descriptions et analyses de vinification et de distillation. C’est aussi le cas dans le domaine des études folkloriques, dans le sens où les processus de transformation sont aussi des techniques et recettes traditionnelles qu’il s’agit de répertorier dans un travail muséographique. Ces deux derniers domaines pourtant pionniers, mais assez confidentiels, n’ont pas été le point de départ d’une alcoologie sociale et culturelle, qui a démarré bien plus tard, dans les années 1980, même si certains notent que les grands fondateurs (comme Durkheim, par exemple) avaient déjà donné des clefs d’analyse et peuvent être considérés comme influences légitimes.

2Les SHS se mettent depuis au service d’une meilleure connaissance de l’alcool et de l’alcoolisation, en prémunissant autant que faire se peut l’analyse de préjugés allant dans un sens (celui de la valorisation culturelle) ou dans un autre (celui de la critique portée à ces pratiques). En effet, si l’anthropologie constate, décrit, analyse et explique des conduites d’engagement dans l’alcool ou d’évitement de celui-ci, si elle rend aussi compte des cadres politiques, des circuits et enjeux économiques, et des débats idéologiques sous-jacents, elle n’est en aucun cas un cadre de légitimation de quelque pratique qu’elle soit. Une meilleure compréhension de l’alcool n’est pas une justification de l’usage – les nombreux anthropologues qui ont travaillé dans le champ ont tous pointé du doigt leur volonté de neutralité alors que le domaine d’études révèle évidemment une ondulation perpétuelle entre les positions opposées de l’abstinence ou de la tempérance, d’un côté, de l’ingestion généreuse et de l’ivresse disproportionnée, d’un autre, postures extrêmes qui peuvent être récupérées et prises comme exemple par les pouvoirs publics, les acteurs économiques, les organisations politiques ou religieuses pour imposer des prescriptions ou proscriptions à l’alcoolisation.

3La sociologie égrène pour sa part l’ensemble des déclinaisons de la sociabilité du boire, depuis les codes de l’échange de boisson, jusqu’aux modèles (patterns) multifactoriels, en passant par les variations de classe d’âge ou de catégories sociales. L’histoire culturelle met en lumière les bouleversements non seulement dans les usages mais aussi dans les représentations de l’alcool permettant d’expliquer pourquoi un breuvage comme le vin est passé d’emblème civilisationnel fort d’un monde méditerranéen à travers celui de la vigne, d’aliment à remède, avant de devenir boisson dont l’image est tiraillée entre plaisir et bienfaits, d’une part, entre intoxication et dommages organiques, psychologiques et sociaux, d’autre part. Chaque perspective disciplinaire est à même d’offrir un éclairage pertinent dans son domaine sur les rapports entre alcool, société et culture, car aucune n’ignore les autres mais chacune trace un sillon analytique qui lui est propre. Evidemment, les grilles de lecture sociologiste, culturaliste ou historicisée ont une portée mais aussi une limite à l’analyse, à savoir qu’elles réduisent la complexité du phénomène à la focale initialement choisie, et orientent le regard. Mais c’est le contrat que le chercheur/la chercheuse passe avec soi-même et avec sa communauté et la garantie que chaque domaine des SHS satisfasse à ses règles de la méthode pour qu’ensuite il appartienne aux lecteurs (académiques ou pas) de se faire une idée sur les contributions respectives des différentes approches.

Q3 : L’anthropologie a-t-elle privilégié l’étude de la consommation de l’alcool à l’étude de sa production ? Si oui, comment expliquer ce choix ?

LO : En fait, tout dépend de ce qu’on appelle « anthropologie » dans le sens où certaines approches en histoire, en philosophie, en sciences de l’éducation ou du management se qualifient comme telles. Si on n’est pas hostile, loin s’en faut, à une conception ouverte de la définition de ce qu’est l’anthropologie, la réponse serait alors non – il est malvenu d’être trop orthodoxe alors que l’anthropologie a pour tradition l’échange avec les autres disciplines, mais elle ne constitue nullement un carrefour de disciplines. L’anthropologie a une vision assez globale qui, certes, a pu donner l’image d’une préférence accordée à l’un ou l’autre de ces deux aspects. Ils figurent en fait les deux pôles d’un même continuum d’existence de l’alcool, qui va de la production à la consommation, en passant par toutes les étapes intermédiaires de récupération, transformation, conservation, stockage, distribution et absorption. Par principe, une étude globale de l’alcool devrait a minima nourrir toutes ces rubriques (ou étapes) ou à défaut, les mentionner. Mais il n’y a fort heureusement pas de norme en la matière et ce qui fait justement la richesse de l’anthropologie (du moins est-ce ma conviction profonde) c’est la possibilité qu’elle offre de saisir l’alcool sous l’angle socio-culturel aux deux pôles opposés de la culture matérielle et des dimensions symboliques de la culture. D’un bout à l’autre, là encore, les comportements collectifs qui font la spécificité de l’anthropologie se prêtent aussi bien à l’analyse que ceux qui informent les réflexions sur la culture matérielle.

Pour autant, dès lors qu’on adopte une posture d’anthropologie sociale et culturelle, les pratiques de consommation s’intègrent plus facilement dans le champ de la discipline dans le sens où ces approches prévalent actuellement sur les autres, en termes de volume de publication et de visibilité : on peut focaliser sur la sociabilité des bars ou des lieux de boisson (on pense aux travaux de Jean-Pierre Castelain ou d’Agnès Jeanjean) pour y décrypter ce qui s’y tisse comme relations, comme ancrage collectif et spatialisé des mémoires individuelles, de l’investissement émotionnel et psychique des individus, et des mémoires collectives (des corporations professionnelles, des communautés de résidence, des groupes linguistiques…). On peut préférer une anthropologie plus culturelle et religieuse qui s’est aussi intéressée à la manière dont la consommation est ritualisée (en elle-même) ou fait sens dans le cadre d’une ritualité qui fonde la communication avec des ancêtres et/ou des dieux buveurs et gloutons (joliment décrits par Jane Cobbi) ou d’une festivité sacrée (les travaux réunis par Delphine Burguet et Olivia Legrip-Randriambelo l’ont également montré). Là, comme j’ai tenté de le montrer, une distinction peut être opérée entre ce qu’on peut appeler une alcoolisation ritualisée et une ritualité alcoolisée. Deux dimensions d’un slogan réversible, certes, mais qui a pour fonction de bien distinguer entre l’alcool mis en scène dans une activité sociale ritualisée – il s’agit donc du rite au service de l’alcool, rite qui est nécessairement social mais pas mécaniquement religieux – et l’alcool dans le rituel – cette fois il s’inscrit sur un arrière-plan religieux qu’il agrémente ou renforce. Dans une telle perspective, le cercle heuristique est donc fermé sur lui-même : on part du social ou du culturel pour y revenir. On comprend donc bien ce qui contraint l’analyse sur le plan de la consommation plutôt que de la production : la surdétermination du social.

La thématique de la production intéresse plus une histoire, une géographie et une économie de l’alcool, ce qui renverse le rapport à la culture, qui rentre alors dans l’analyse au titre de facteur mais pas de matrice : c’est en effet l’histoire qui dévoile ce que les humains ont pu puiser, dans leur infinie ingéniosité, dans leur environnement pour fonder le constat d’une métamorphose des éléments naturels comme base d’une technique, c’est-à-dire, comme une pratique intentionnelle, maîtrisée et reproductible, et ainsi récupérer, à partir des premiers ferments de gruau néolithique, cette expérience de métabolisation si nécessaire à la fabrique de l’alcool, puis des nombreuses variantes de boissons alcoolisées (vins, bières, spiritueux) ; c’est à la géographie qu’est aussi revenue la restitution des déterminants spatiaux (distribution spatiale des ressources, contraintes écologiques, variations culturelles) à différentes échelles (locale, régionale, nationale). L’économie s’est déployée sur l’analyse des circuits et des marchés de l’alcool, mais aussi des labels qui valorisent les sites de productions.

En fait, et c’est sans doute le point le plus important, si, d’un côté, on aura compris que l’anthropologie de l’alcool ou de l’alcoolisation est tentée par une bascule vers l’addictologie (c’est d’ailleurs une alliance objective qu’ont passée certains chercheurs en SHS avec les départements et/ou cellules d’addictologie dans les services de soin), d’un autre côté, elle est également ramenée vers les pratiques ordinaires de la vie sociale et culturelle : l’absorption d’alcool s’inscrit donc dans une anthropologie de l’alimentation, des manières et matières de boire et de manger. Même si, cela va de soi, l’alcool, quelle que soit la forme sous laquelle il est absorbé, n’est pas « un aliment comme un autre ».

Q4 : En tant qu’objet de recherche, l’alcool semble se prêter aux pratiques interdisciplinaires. Quels sont les échanges et dialogues entre disciplines (au sein des sciences sociales mais aussi avec les sciences de la nature) dans l’étude de l’alcool ? Quelle place l’« anthropologie de l’alcool » accorde-t-elle aux dimensions spatiales de la production et de la consommation d’alcool ?

LO : C’est une question importante car en effet, il y a un risque d’introduire de la confusion s’agissant du rôle de l’anthropologie dans les études sur l’alcool. La situation est complexe car elle comprend deux aspects : 1) l’invitation faite à l’anthropologie à se joindre aux réflexions sur l’alcool et 2) sa contribution effective à la compréhension des conduites d’alcoolisation. J’aime bien la tournure d’Isabelle Bianquis qui évoque l’alcool comme un « objet-frontière » (dans un livre du même titre paru en 2021), un terme qui s’applique à la fois à la nécessité de saisir l’alcool comme objet empirique multifacettes puisque construit comme une mosaïque d’éléments biologiques, sociaux, culturels, etc. et comme objet théorique dont la complexité se laisse mieux saisir au prisme de plusieurs regards disciplinaires, qu’il fait se croiser. En ce moment, les recherches oscillent entre des travaux hyperspécialisés, qui, dans le domaine biologique, par exemple, vont toujours plus loin dans la précision des mécanismes biologiques et cognitifs convoqués dans l’absorption, le façonnage des goûts et dégoûts, les processus de l’ivresse. Les dialogues existent et sont féconds, pour peu que les disciplines en présence comprennent bien quels peuvent être leurs apports mutuels, et surtout s’accordent la place nécessaire pour déployer leurs champs de connaissance propre en laissant l’espace nécessaire à la complémentarité… On a longtemps observé des situations de mécompréhension relatives à des représentations un peu simplistes et c’est précisément ce qui est arrivé à l’anthropologie, qui a servi de caution théorique à certaines analyses en alcoologie, mobilisée dès lors qu’il était question de « culture » ou de « facteur culturel », sans que ne soient précisées ni les attentes à l’endroit de l’anthropologie, ni la définition même du registre culturel pointé du doigt (une fois n’est pas coutume ! c’est arrivé dans bien d’autres champs…). On attribue encore trop souvent à l’anthropologie un rôle de vernis culturel à l’alcoolisation voire à l’alcoolisme et à relativiser les comportements en leur assignant un cadre d’intelligibilité culturel, au péril de l’essentialisme. C’est dans ce sens que le lien entre culture et espace, prisé par la géographie, mais pas seulement elle, trouve matière à être questionné. Sans distance critique, les populations de régions entières peuvent être considérées comme « naturellement » (ici entendues comme : « culturellement ») portées sur la boisson, on pense à des régions comme la Bretagne, enfermée dans le stéréotype de l’excès. Dans le même ordre d’idées mais sous un angle différent, les convocations de l’anthropologie peuvent se fonder sur l’idée naïve d’une correspondance entre un système d’idées culturelles et les pratiques partagées au sein d’une population : ce qui fait des mondes arabo-musulman et hindouiste des zones « blanches » de l’étude de l’alcoolisation au principe que les religions en bannissent l’usage, alors que la réalité de la consommation, clandestine et fortement organisée sur cette base, est un élément important des cultures locales. C’est un slogan bien connu en anthropologie que de se souvenir qu’une règle est toujours contournée, par principe, et une base de l’ethnographie que de rappeler qu’entre la norme idéologique et l’action humaine, il y a un écart qui fait toujours partie de la culture… L’anthropologie a au contraire un rôle, bien éprouvé désormais, de déconstruction des stéréotypes et de construction de modèles fondés sur la complexité des contextes de boisson qui l’interdisent. L’anthropologie de l’alcool n’est, cependant, pas un champ clairement identifié de l’anthropologie : une approche plutôt qu’un domaine bien circonscrit tant les contributions sont particulières et somme toute dispersées. C’est en outre un domaine qui peut reproduire en son sein des lignes de forces propres à l’anthropologie, comme par exemple entre une anthropologie sociale et une anthropologie culturelle. Les études qui y traitent d’alcool le font enfin au service d’autres thématiques : une anthropologie qui s’intéresse à l’alcool reste une anthropologie et n’autonomise pas son objet au point de le dissocier de questionnements sur les dynamiques sociales et culturelles.

Dans le monde anglo-saxon, la question des disciplines a été plus ou moins réglée : les Alcohol ou Drinking studies figurent par excellence un domaine transdisciplinaire avec des effets de synergie où les approches sociales et culturelles font plus que se juxtaposer à celles de la biologie du goût ou à la neurologie de l’ivresse. Le drinking, quasi équivalent du « boire » francophone, est toutefois moins marqué par son alignement sur l’alcoologie que ne semble l’être la recherche française. Il reste un point à mentionner, c’est celui des instances de structuration d’un champ aussi dispersé mais également aussi connecté avec des enjeux de politique publique… ou de l’industrie (de l’alcool). L’IREB (Institut de recherche sur les boissons) a œuvré pendant quelques années à encourager des travaux dans différentes directions, et ses rapports annuels (disponibles en ligne) montrent bien la richesse du champ, la capacité des chercheurs à renouveler les questionnements ou à enrichir la connaissance sur la base d’un accroissement d’information empirique. La surface de la recherche en sciences humaines et sociales y est importante. Longtemps, et en dépit de la volonté affichée de faire travailler ensemble (en convergence) les sciences de la pensée, de la sociabilité, de la biologie et de la biologie humaine, c’est sous la forme de travaux menés en parallèle que cette alcoologie à la française (portée par Jean-Pierre Zolotareff ou Guy Caro) a tenté de se constituer comme un espace faisant converger des approches diverses. Épinglé par l’ANPAA [à présent nommée Association Addictions France] comme une instance de lobbying des industriels de l’alcool fléchant les sujets de recherche (surtout par exclusion de certains thèmes), l’IREB ne joue plus vraiment ce rôle, désormais porté par d’autres instances de recherche. Au-delà du conflit entre les instances de santé publique et les producteurs d’alcool, c’est une question épistémologique qui se dessine en toile de fond de l’enjeu politique autour de l’alcool, la place qu’il occupe en société et l’influence plus ou moins explicite des organisations à finalité économique. De plus récents appels de la MILDECA (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives) associant l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, laquelle n’est pas réputée pour produire de la connaissance formatée par et pour les politiques publiques, semblent relancer le dispositif.

Q5 : Les études liées à l’alcool semblent encore marginales dans les sciences sociales. Quels sont les problèmes auxquels un·e chercheur·e en sciences sociales peut être confronté·e en travaillant sur l’alcool ?

LO : Je ne crois pas que ce soit véritablement marginal, ou du moins marginalisé. Je pense que le peu de surface qu’occupent les travaux sur l’alcool dans les sciences sociales est lié à plusieurs facteurs et on pourrait en fait dire que la situation de l’alcoologie pêche par défaut et par excès dans les SHS. Par défaut, parce que le temps n’est plus aux reproches ouverts à qui s’intéresserait à des phénomènes qui se situent aux marges de la légalité : études des drogues, crime organisé, prostitution, etc. ont acquis une certaine légitimité. Et donc les thématiques de recherche qui étaient suspectes parce que marginales ou qui présentent un danger pour les acteurs sociaux et à plus forte raison pour l’ethnologue, ont fini par être reconnues. Certes, il s’agit là d’une conséquence de l’assimilation de l’alcool à l’alcoolisme, car c’est aussi par la voie des travaux sur les dérives sociales de l’alcool que l’anthropologie s’est intéressée à ce thème (cf. les travaux de Sylvie Fainzang sur les anciens alcooliques en 1996). Curieusement, donc, en partant de la marge pour arriver au cœur de la culture, du moins dans le contexte français, car aux États-Unis, Mary Douglas œuvrait à baliser un champ déjà bien labouré pour en faire un « Constructive Drinking » en 1987 et deux ans plus tard, Claudine Fabre-Vassas posait les bases d’une ethnologie qui entendait s’affranchir du poids d’une alcoologie trop dépendante des études médicales qui enfermaient l’alcool dans le pathos. Il s’agissait alors d’en repositionner la perspective afin de ne pas laisser cette dimension coloniser la plus grande partie du domaine d’études, et donner un cadre biaisé à ce que l’alcool fait de pire aux humains : abus, addiction, anomie, déclassement social, violence, solitude…

Par excès, en retour, l’alcool s’invite dans l’ensemble des compartiments des sociétés étudiées par les ethnologues… qui d’ailleurs s’étaient depuis rapatriés dans leurs sociétés de naissance ! Ce qui fait que ce sont deux objets / terrains qui s’offrent depuis quelques années aux anthropologues : le boire traditionnel et l’alcoolisation moderne. Si le premier était déjà dans la ligne d’horizon des chercheurs, mais plutôt discret, le second s’y est invité récemment et a immédiatement suscité l’intérêt scientifique. Avec l’avancée des normes sanitaires et médicales qui, depuis près de deux siècles, ont fortement gagné en surface et en légitimité, l’alcool devient progressivement un « problème » sanitaire et social qui mobilise les pouvoirs publics qui tentent d’en cadrer et donc d’en réduire la consommation. Nos sociétés n’étant pas à un paradoxe près, ces nouvelles contraintes se déploient en parallèle d’un mouvement d’industrialisation et de massification de l’alcool, qui imprègne (si l’on peut utiliser le mot fort à propos) de plus vastes secteurs de la société, en particulier les catégories qui n’étaient anciennement pas ou peu portées sur la boisson, ou de manière aussi régulière et volumineuse (les « jeunes »). Il en résulte une tension entre les deux pôles opposés de l’économique, qui promeut l’alcool dans un système marchand, et entend en élargir l’espace social et les habitudes culturelles de consommation, et celui du politique, qui s’efforce d’encadrer la consommation, de circonscrire les nouvelles habitudes repérées dans certaines régions du Nord de l’Europe par exemple (le binge drinking) et contagieuses au-delà des frontières, et de renverser les représentations collectives de l’alcool dans des campagnes de prévention. Une polarité qui est toute aussi intéressante du point de vue de l’anthropologie, qui reflète désormais moins d’hypothétiques modèles de culture derrière les ivresses traditionnelles, que les tensions qui travaillent des sociétés modernes en prise avec la mondialisation. L’un comme l’autre sont des objets anthropologiques tout à fait légitimes, c’est une question de perspective.

Car l’alcool reste toutefois (il faut bien le reconnaître) cet objet complexe marqué par certains tropismes, relatifs encore une fois à son ambivalence, quelles que soient, finalement, les spécificités du contexte : un alcool cadré par le problème de l’alcoolisme, c’est-à-dire, par des consommations en excès qui entraînent des désordres sociaux, alors que l’excès est aussi un facteur d’intégration, un lubrifiant social et un exutoire culturel. Il revient donc aux ethno-anthropologues ou chercheurs de tous horizons d’assumer cette ambivalence qui peut marquer significativement la réputation scientifique, selon qu’on travaille sur des organismes d’aide aux alcooliques ou de prise en charge médicale, ou qu’on ethnographie plutôt des temps de sociabilité et de festivité. Au-delà de l’apparente trivialité de l’objet, il peut résonner au contraire d’accents de gravité, et il peut en outre peser sur ces terrains un soupçon de misérabilisme ou de populisme, selon qu’il est dénoncé ou célébré de manière oblique dans les travaux de recherche. Mais c’est une réflexion que ceux et celles qui arpentent déjà ces terrains empiriques se sont déjà posés…

Q6 : Faire du terrain sur les questions liées à l’alcool requiert-il des pratiques, des positionnements ou des précautions spécifiques ? Notamment, un tel terrain exige-t-il de soi-même s’enivrer avec ses « informateurs » ?

LO : Question centrale s’il en est une : jusqu’où peut aller l’ethnographe avec l’alcool s’il ou elle étudie l’alcool ? Une plaisanterie interne au monde des ethnologues est celle consistant à savoir si l’alcoolisation ethnographique est un prétexte à assouvir un penchant personnel pour la boisson ou une soif de connaissance, et si l’ivresse alcoolique nourrit vraiment l’ivresse de la connaissance, tant il est difficile de conduire une ethnographie si on est pris de boisson. Une fois dépassée la boutade, une vraie question se pose : l’ethnographe des conduites d’alcoolisation peut-il faire du terrain sans boire ? La réponse semble évidemment pencher vers la négative au principe que la compréhension d’un phénomène de nature à engager autant le corps et les percepts, ne saurait se passer de l’absorption d’alcool, d’autant que celle-ci est socialisée et qu’il appartient aussi à l’enquêteur de suivre les principes de l’enquête ethnographique, en l’occurrence de s’immerger mais de s’efforcer de tenir (et maintenir) la « juste distance » (selon l’expression bien tournée d’Alban Bensa) qui est une « bonne distance » au sens d’éloignement minimal pour saisir l’objet « de près », mais en même temps maximal pour qu’il soit objectivé avec un regard « de loin » (je reprends à dessein le couple conceptuel tracé par Lévi-Strauss).

Dans le cas des travaux ethnographiques qui s’intéressent à l’alcool, il n’est pas toujours nécessaire de s’enivrer si le contexte ne le suppose pas. Dans le cas de sociétés sobres, où l’alcool est banni, c’est en creux des comportements de consommation que le statut de cette boisson et de ceux qui s’y adonnent se révèle. Mais il est difficile d’imaginer que, dans des sociétés où l’alcool est un ingrédient « naturel » des échanges sociaux et culturels, l’ethnologue reste étranger à l’absorption. Car c’est bien un apprentissage « par corps » (là encore, pour reprendre une expression forgée dans un contexte somme toute différent, celui de la boxe apprise par Loïc Wacquant) qui permet le mieux de faire l’expérience de l’intérieur de la sociabilité enivrée. Pour se faire reconnaître d’un groupe, apprécier la graduation des micro-rituels d’offre de boissons, les manières de les absorber, et les effets sur les personnes et les relations sociales. Et partant, après réflexion, les effets sur les fonctions sociales de l’alcool. La première difficulté, tous les ethnographes de ces contextes en conviennent, c’est de gérer sa propre consommation pour ne pas laisser l’ébriété prendre le dessus sur la lucidité et d’abandonner au fil de la boisson tout ce qui fait l’attention du chercheur : la prise de note, la surveillance du magnétophone ou le cadrage de la caméra si les observations sont enregistrées, et de manière plus générale, la concentration (et donc l’acuité visuelle) sur ce qui se déroule sous les yeux, qu’on participe activement ou qu’on soit passif dans une assemblée ou un rituel. Il y a, certes, des moments de sociabilité ordinaire entre voisins, maisonnées, villages, réseau, communauté, ou toute autre entité socio-spatiale dans laquelle l’alcool est introduit dans les prestations des rituels de présentation de soi et d’accueil de l’autre, et ceux-ci présentent un caractère moins solennel mais pas moins complexe que, par exemple, de grandes cérémonies qui convoquent l’alcool comme symbole ou comme composante logistique d’un processus rituel : dans les deux cas, et entre eux, dans l’ensemble des situations intermédiaires que la vie sociale offre à l’observation, l’ethnographe peut s’adonner à la boisson récréative ou sentencieuse… pourvu qu’il ou elle ne perde pas de vue la raison pour laquelle il ou elle se trouve au cœur d’un dispositif d’alcoolisation, qui est la moisson d’information ethnographique et la restitution de logiques sociales et culturelles à l’analyse savante.

Donc une première précaution est sans doute, me semble-t-il, relative au rapport que l’ethnographe entretient sur le terrain avec la boisson qui lui est offerte et la manière dont il ou elle navigue entre sobriété et ébriété, entre contrôle et lâcher-prise, et doit composer avec la nécessité de boire mais l’impératif de conduire l’ethnographie. Une seconde réside aussi, peut-être, dans la manière dont cet engagement alcoolique va jouer sur l’image que l’ethnologue donne à ses informateurs / interlocuteurs sur le terrain : comment le partage de boisson crée des liens, indispensables au contrat de communication sans laquelle il n’y a pas d’ethnographie possible. Mais aussi, au-delà de cette dimension, comment l’image d’un individu, selon qu’il répond (ou pas) à la prodigalité de son environnement d’accueil, va se voir attribuer une réputation, des qualités humaines ou physiques, un penchant pour l’ivresse ou une posture plus rigide de retenue… Et comment cette image est construite par rétroactivité du terrain au prisme des représentations culturelles locales. Une troisième précaution pourrait être localisée au niveau cette fois de la relation de l’ethnographe avec sa communauté d’appartenance scientifique et du monde académique de manière plus générale : considérant la proximité au terrain, et, pour certains secteurs des SHS, les collusions intentionnelles (rares) ou inconscientes (plus nombreuses) entre le chercheur et son objet, il s’agit de se questionner sur l’axiologie sous-jacente de ce type de terrain : que veut-on exactement faire passer quand on décrit des situations d’alcoolisation, à propos des individus ou des populations qu’on étudie, à travers le choix des termes, des postures méthodologiques ? L’ethnologue est-il le porte-voix ou le procureur des « bois sans soif » ? L’explorateur amusé ou accablé des « rues de la soif », nostalgique des traditions de boisson ou perplexe face à ces bacchanales qui lui sont étrangères ? L’ethnographie de l’alcoolisation, comme toute ethnographie, par ailleurs, demande qu’on interroge un tant soit peu les biais et prénotions qui arrangent toujours peu ou prou la réalité décrite.

Valorisation et condamnation de l’alcool : le regard d’un anthropologue

Q7 : Du fait de ses propriétés psychotropes, l’alcool peut rendre plus fluides les rapports sociaux mais aussi les menacer : a-t-il un statut ambivalent dans toutes les sociétés ? Si oui, comment les sociétés répondent-elles habituellement à cette ambivalence ? Y a-t-il des sociétés pour lesquelles l’alcool n’est pas posé comme un problème potentiel ?

LO : C’est effectivement l’un de ses principaux effets : la consommation d’alcool jouant comme un désinhibiteur, elle a pour effet de troubler les mécanismes psychiques, de suspendre ou de contourner les normes sociales et d’entraîner des conduites qui ont un potentiel de débordement. Mais en raison de son statut d’objet culturel, inscrit dans des civilisations qui l’ont créé et en ont développé la production et codifié les usages (généralement de l’absorption, mais il ne s’agit pas d’oublier d’autres symbolismes à l’œuvre dans la gestuelle de l’aspersion, par exemple), il présente aussi une facette moins sujette à précaution que ne l’est la consommation par un individu ou un groupe.

Ce statut ambivalent, s’il n’est pas officialisé dans toutes les sociétés, est au moins conçu ou pressenti comme tel. C’est la raison pour laquelle, qu’on soit dans des sociétés « sobres » ou « alcoolisées », celles où l’on boit et celles où l’on boit moins ou pas du tout, en pleine lumière ou en secret, les normes sociales sont toujours vigilantes quand il s’agit d’absorber des produits qui ont des effets psychotropes. C’est la raison pour laquelle il est cerné de normativité, soit sous l’ordre de proscriptions (des interdits à boire, à boire seul ou à boire en excès, pour certaines catégories de personnes ou pour des sociétés entières), soit dans le cadre de prescriptions, c’est-à-dire, de contraintes imposées à la production et à la consommation. C’est la raison pour laquelle toutes les sociétés ont prévu des dispositifs de contrôle social qui peuvent être légers, comme par exemple la ritualisation d’une première goutte d’alcool consommée sous le regard des parents et du groupe, pour former aux goûts du collectif mais pour familiariser aussi le jeune sujet buveur à l’idée que le regard des autres significatifs qui peuplent son environnement, sera également un élément déterminant de son existence. On trouve aussi avec régularité (dans les sociétés alcoolisées, évidemment) des rituels d’intégration dans des sous-groupes secrets ou marginaux, d’élites ou de catégories déclassées, de para-sociétés ou communautés particulières qui demandent que l’initiation passe par l’alcoolisation, et comme épreuve initiatique, parfois de manière effrénée et orgiaque (les rituels de bizutages, tant décriés actuellement, en sont l’incarnation la plus visible mais pas l’unique).

Le cas de sociétés qui prohibent officiellement l’usage de l’alcool pour des motifs religieux, dans la plupart des cas, ne doit pas être traité à part car entre les textes qui font norme et la pratique réelle des individus qui les appliquent, c’est toute la complexité de la règle et de ses arrangements qui fait la richesse de la vie psychique, sociale et culturelle. Si on prend les deux exemples les plus réguliers de prohibition forte que sont les sociétés musulmanes et hindouistes, on constate déjà que le point n’est pas clair dans les textes (qui demandent à ce que l’alcool n’entrave pas la prière ou ne détourne pas de la croyance pour les plus fervents… il ne devient interdit sociétal que sous influence politique) et dans les faits : il existe toujours peu ou prou des consommations clandestines et des commerces de contrebande. Il s’agit là bien plus qu’un écart à la norme : c’est un ajustement culturel qui permet d’étancher la soif d’alcool tout en conservant le poids de traditions qui lui sont opposées.

Je n’ai pas connaissance de société (au sens classique du terme, comme un ensemble social de vastes dimensions, aux relations institutionnalisées et hiérarchisées, inscrit dans un temps long, sécrétant ses valeurs propres) où l’alcool n’ait pas peu ou prou été considéré comme un problème ou du moins comme une source de problème : si on examine les grands récits mythologiques, dans les sociétés polythéistes et dans le monde monothéiste, il apparaît évident que l’alcool est à la fois source de réjouissance, car de jouissance pour le corps, il facilite la communication et possède un caractère transitif (il relie aux autres humains et aux entités surnaturelles), mais en même temps il précipite vers l’imprudence et mène à la faute car c’est sous emprise de l’alcool que sont commis les impairs à la moralité (sexualité inconvenante, violence allant jusqu’au meurtre, paroles froissantes qui entraînent un jugement social…). Il y a des religions (judaïsme, christianisme) qui autorisent ou enjoignent à la consommation mais régulée dans un cadre institutionnel. Et c’est là que le rituel impose une régulation axiologique et symbolique du boire : car si on mentionne souvent les systèmes religieux entiers qui ont proscrit toute consommation d’alcool (islam, hindouisme), il ne faut pas perdre de vue que dans d’autres systèmes religieux, ce sont souvent les rituels qui poussent à la consommation. Je pense au judaïsme que j’ai comparé avec le chamanisme himalayen, qui sont deux systèmes avec une inclination symbolique marquée pour l’alcool. Et même dans les sociétés sécularisées des régions euro-américaines, où la norme médicosociale concurrence la norme religieuse sur le terrain de la moralité, du licite et de l’interdit, où l’alcool est légal et largement distribué, il continue de faire l’objet d’une surveillance particulière – ce que la pandémie COVID-19 a révélé encore une fois : le relâchement des normes sanitaires étant facilité par la désinhibition causée par l’alcool, les mesures ont été plus pressantes pour les points de vente ouverts sur rue (en France et ailleurs), les lieux de restauration et bars. Un alcool récréatif ne l’est jamais en tant que tel et il faut lire à travers les réactions des administrations d’État les échelles de tolérance et les valeurs qui lui sont associées (qui sont moins rigides qu’on les dépeint, finalement, tous contextes confondus). Si la réponse à l’ambivalence est systématiquement de poser des cadres de contrôle social (la grande prohibition du xxe siècle et les « dry county » aux États-Unis, les circuits fermés ou réservés aux étrangers en Afrique du Nord, mais aussi des réglementations s’appliquant aux fonctionnaires en Chine, à certaines castes en Inde, régulation des âges un peu partout dans le monde et des lieux de consommation…), l’ingéniosité humaine trouve toujours matière à contourner ces interdits ou pressions politiques. Le problème pour les sociétés n’a pas tant été que l’alcool soit un problème ou pas, puisqu’il comprend les deux facettes, mais comment en régenter les usages et en cadrer les effets.

Q8 : Y a-t-il des invariants entre les sociétés dans leurs façons de consommer de l’alcool ? Par exemple, la consommation d’alcool est-elle toujours ritualisée ou, à défaut, codifiée et encadrée ? Qu’en est-il de la production d’alcool ?

LO : L’alcool est partout potentiellement, dans sa capacité d’être produit, agencé, conditionné, conservé, distribué, arrangé à l’occasion de circonstances d’absorption… ce qui change, c’est la forme particulière que ce processus ou certains de ses éléments assume dans un contexte social et culturel donné. Les déclinaisons de l’alcool et de l’alcoolisation sont très nombreuses (on hésite à les dire « infinies ») et les contextes sont aussi variés qu’il y a de circonstances sociales qui autorisent ou invitent à la consommation… ou à la sobriété. Devant l’immense ensemble de cas empiriques recensés jusqu’à présent, la variété des situations peut donner un sentiment d’abyme tant les produits de base servant à la fabrication d’alcool et les manières de le fabriquer sont nombreux. Partout sur la surface de la planète, à un moment de leur histoire, les sociétés ont su tirer parti des ressources de la nature et les transformer pour en faire des breuvages enivrants. Certes, l’histoire de l’alcool a tendance à porter l’attention sur les grandes civilisations de la vigne, dans le monde méditerranéen, des céréales et du malt qui en a été tiré (orge, froment, blé, seigle, sorgho, ou mélange sous la forme de gruau qui aurait été le premier mélange à fermentation intentionnelle) mais dans d’autres environnements aux conditions plus hostiles (montagneux par exemple), il y a toujours un groupe ou un village qui a su construire un alambic ou conserver les privilèges d’un bouilleur de cru.

4En regroupant les expressions empiriques dans des classes conceptuelles pour en dégager des transversalités, on peut s’approcher de choses qui ressemblent à des invariants. Mais l’approche comparatiste à vaste échelle et systémique qui prévalait dans l’anthropologie jusqu’aux années 1960-1970 n’est plus tellement d’actualité et en guise d’invariants, on se trouve vite à énoncer des généralités voire des banalités sur l’ivresse – comme effet organique et comme métaphore métaphysique. Il est sans doute de nouveau temps qu’une nouvelle génération d’anthropologues reprenne le flambeau des anciens pour tenter de remettre sur pied un tel programme, et les travaux actuels semblent donner de l’espoir à un renouveau de la thématique. Sans oublier toutefois que pour l’anthropologie, les variations sont souvent plus intéressantes que les invariants.

5On peut raisonnablement dire, sans trop céder à la tentation de l’universalisme théorique, que la capacité de l’esprit humain à faire feu de tout bois pour transformer les matières premières pour obtenir une fermentation propice à la production d’alcool se retrouve (du moins selon les traces qu’on a exhumées) depuis suffisamment de temps et dans suffisamment de sociétés (protohistoriques, antiques, en particulier à Babylone) pour que l’alcool soit légitimement considéré comme un fait anthropologique (à forte charge de signification culturelle, de vaste expansion géographique et historique, avec une place de choix dans les contributions humaines à l’œuvre de civilisation). De la jarre de terre cuite à la canette jetable, cette même inventivité traverse également les techniques de conservation et de distribution, quand bien même la consommation serait exceptionnelle et réservée à certaines classes ou à certains contextes (rituels) ou distribuée à vaste échelle au sein d’un corps social plus large. Partout, également, où la sagacité des chercheurs et chercheuses a pu lever le voile sur des réalités complexes, il y a des phénomènes de ritualisation de la consommation d’alcool : ces rituels sont d’abord de nature sociale, et quelquefois religieux, souvent festifs. L’alcool est donc un opérateur de la socialité et d’ordre social. Mais partout aussi, et, au péril de l’ellipse un peu expéditive, au fil du temps, depuis les temps anciens jusqu’à une modernité qui en a médicalisé les effets et policé les usages, c’est aussi un facteur de désordre : soit de désordre festif, de turbulences ritualisées, qui, à l’image du carnaval, introduisent du chaos pour mieux revenir à l’ordre une fois l’alcoolisation achevée (ce qui montre en quoi la festivité alcoolisée peut s’avérer être une excellente soupape de sécurité pour les sociétés en tension), et donc assument des effets structurants, consignés dans les attitudes des héros, symboles, figures, dieux des mythologies (Bacchus, Pan et bien d’autres) qui servent de modèles exemplaires de la frénésie et de ses limites (le côté ethos de l’alcool) ; soit un désordre déstructurant qui entraîne déliquescence sociale, troubles à l’ordre public, anomie, troubles organiques (en cas d’alcoolisme régulier), c’est aussi un facteur de discrimination, et on souligne là les effets délétères d’une consommation qui est source de débordements, d’une ivresse qui génère du pathos. Un couple conceptuel qui décidément tisse une trame dichotomique d’un bout à l’autre de l’histoire et des civilisations.

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Pour citer cet article

Référence papier

Lionel Obadia, « Alcool, cultures et espaces »Les Cahiers d’Outre-Mer, 283 | 2021, 27-43.

Référence électronique

Lionel Obadia, « Alcool, cultures et espaces »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 283 | Janvier-Juin, mis en ligne le 02 janvier 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/12737 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.12737

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