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SARS-CoV-2 et Covid-19 au Brésil : une société face à ses pires démons

Frédéric Monié
p. 499-509

Notes de l’auteur

Texte finalisé en octobre 2020. Relecture par Martine Guibert, professeure des universités en géographie, Université Toulouse 2 - Jean Jaurès, UMR LISST/Dynamiques rurales.

Texte intégral

1Officiellement, à partir du mois de février 2020, le SARS-CoV-2 et la pandémie de Covid-19 s’abattent sur un Brésil plongé, depuis 2013, dans une grave crise économique, sociale, politique et institutionnelle. Après une décennie (2003-2013) « d’émergence économique » et un protagonisme croissant sur la scène internationale, le pays se retrouve exposé à ses vieux démons. Dans ce contexte, la crise sanitaire fonctionne comme le révélateur des fondements les plus cruels de la formation socio-spatiale brésilienne. Inégalités sociales et raciales, racisme structurel, nature patrimoniale de l’État, usage prédateur du territoire ou culture patriarcale, dessinent les contours particulièrement tragiques d’une crise sanitaire qui a propulsé le Brésil, au mois d´août 2020, au deuxième rang des pays les plus touchés par le coronavirus dans le monde.

Des aéroports internationaux aux confins de l’Amazonie : la dynamique de la diffusion du coronavirus sur le territoire national

2Courant février 2020, les Brésiliens s’inquiètent assez peu de ce nouveau virus qui a migré en quelques semaines de la lointaine Chine vers l’Europe. Le Carnaval est alors le principal sujet du moment. Pourtant, le 26 février, un habitant de São Paulo présente des signes d’infection pulmonaire à son retour d’Italie. Le premier cas d’infection par le nouveau coronavirus est officiellement enregistré. Huit mois après, 5 094 979 personnes ont été infectées et 150 488 sont décédées des suites de la Covid-19 (données du 13/10/2020) (WHO, 2020). Comment en sommes-nous arrivés là ?

3Une étude publiée dans la revue Science nous informe que le virus est entré une centaine de fois sur le territoire national entre la mi-février et la mi-mars (Candido et al., 2020). Des Brésiliens infectés lors de leur séjour en Europe ont été les premiers vecteurs de la dissémination. Les aéroports internationaux de São Paulo, Rio de Janeiro, Brasília, Campinas, Fortaleza, etc., ont fonctionné comme portes d’entrée du virus. C’est donc le degré de connectivité au système de transport aérien mondial qui a structuré la première vague de diffusion socio-spatiale du SARS-CoV-2. Les premières personnes infectées appartiennent, comme ce fut souvent le cas dans les pays du Sud, aux classes sociales les mieux insérées dans les réseaux de circulation internationaux (Monié, 2020). Les membres de leurs familles, leurs employé(e)s de maison ou collègues de travail, forment des micro-clusters extrêmement contagieux en l’absence de mesures d´isolement physique.

4Pour leur part, les lignes aériennes intérieures et les grandes voies routières constituent les axes privilégiés de la deuxième vague de diffusion, en transportant le virus vers les capitales régionales et les villes moyennes les plus dynamiques. La nouvelle métrique de la dissémination épouse en partie la hiérarchie urbaine, chaque place centrale régionale redistribuant le coronavirus en direction de son arrière-pays. En avril 2020, le taux de contagion est ainsi l’un des plus élevés au monde : il atteint alors 2,81 ; autrement dit, chaque personne infectée peut potentiellement transmettre le virus à trois autres personnes et ainsi de suite.

5À partir du mois de juillet, le virus atteint les régions rurales les plus reculées et commence à circuler au niveau des voies fluviales de la région amazonienne, atteignant les communautés indigènes rendues particulièrement vulnérables par les difficultés d’accès aux équipements et services publics de santé (Bertoni, 2020). C’est le troisième espace-temps de diffusion de l’épidémie.

6En octobre 2020, moment de rédaction de ce texte, alors que le virus est présent sur l’ensemble du territoire national, des interrogations se font jour quant à une possible reprise de la pandémie, notamment dans des villes où la situation semblait stabilisée mais où le caractère chaotique du déconfinement peut provoquer une quatrième vague de contagion, touchant en particulier les jeunes.

Figure 1 - Nombre de décès provoqués par la Covid-19 dans les municipalités brésiliennes jusqu’au 10 octobre 2020

Figure 1 - Nombre de décès provoqués par la Covid-19 dans les municipalités brésiliennes jusqu’au 10 octobre 2020

Source : Edmur Azevedo Pugliesi. Universidade Estadual Paulista « Júlio de Mesquita Filho » (UNESP)

Les politiques publiques. La gestion de la pandémie face au négationnisme et au patrimonialisme

7En l’absence de médicaments et de vaccin, les gouverneurs des États fédérés et les maires des villes les plus touchés ont globalement suivi les recommandations de l’OMS en imposant des mesures préventives (respect de la distance physique, fermeture d´activités non essentielles et des établissements d’enseignement) et des mesures de restriction des déplacements (contrôle de l’accès aux villes, etc.). Des campagnes relayées par les médias soulignent le caractère vital des gestes barrières. L’adoption de ces mesures a permis de faire progressivement diminuer le taux de contagion et la pression sur les services d’urgence des hôpitaux publics.

8Pour quelles raisons les politiques de prévention des autorités locales n’ont-elles donc pas été en mesure de limiter de manière plus efficace la dynamique de la contagion sur le territoire brésilien ?

9Tout d’abord, depuis le début de la pandémie, la réponse du président Jair Bolsonaro a été systématiquement placée sous le signe du négationnisme et de positions anti-scientifiques et complotistes largement diffusées sur les réseaux sociaux. Après avoir nié la gravité de la maladie (« une petite grippe ») et de la crise sanitaire, le président s’est employé à saboter les mesures de prévention adoptées par les États et les municipalités et recommandées par… son Ministre de la Santé, finalement démis de ses fonctions en avril. Les tentatives d’occultation des chiffres de la pandémie ont été une autre constante et lors de ses sorties dans Brasília, le président recommandait à ses partisans d’envahir et de contrôler les centres de santé et hôpitaux ! Le même J. Bolsonaro s’est ensuite mué en défenseur de l’hydroxychloroquine, que les laboratoires de l´armée ont commencé à produire à large échelle au détriment d’autres médicaments. Quant au Ministère de la santé, sans ministre titulaire entre le 15 mai et le 14 septembre, il s’est révélé incapable d´élaborer un programme d’action face à la pandémie et, plus concrètement, de mettre des tests, des respirateurs et des médicaments, à disposition des hôpitaux.

10L’attitude négationniste du président est la manifestation la plus visible de la « dystopie » pandémique de la société brésilienne. Néanmoins, la nature de l’État brésilien et le mode de fonctionnement de ses institutions doivent aussi être pris en considération. En effet, si la gestion de la crise sanitaire au niveau local a été facilitée, dans un premier temps, par le bas niveau de complexité et le faible coût d’opérationnalisation des mesures préventives, la situation a évolué de manière dramatique lorsque la lutte contre la pandémie a exigé des actions plus sophistiquées et d’importants investissements financiers. La nature patrimoniale de l’État brésilien (Faoro, 1958) transforme l’accès au pouvoir en garantie d’enrichissement grâce à l´action de réseaux clientélistes opérant à tous les niveaux des trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire). Ces réseaux ont su s’adapter immédiatement à la nouvelle conjoncture. Détournements d’argent public, fraudes dans les appels d’offres pour l’achat de médicaments et matériel médical, irrégularités de tout type dans les contrats publics, etc., révèlent de la manière la plus cruelle possible leur capacité de nuisance. Des hôpitaux de campagne inaugurés plusieurs mois après le début de la pandémie ou démontés avant même leur mise en service, les salaires des personnels soignants versés avec retard, le matériel neuf défectueux ou non adapté illustrent le caractère calamiteux de la gestion de la crise sanitaire dans la plupart des États brésiliens. Dans l’État de Rio de Janeiro, le secrétaire d’État à la santé et une partie de son équipe ont été arrêtés (10/07/2020) et le gouverneur démis de ses fonctions (28/08/2020) pour détournements de fonds et contrats frauduleux. Ces affaires illustrent la résilience de réseaux clientélistes qui ont immédiatement saisi les opportunités d’enrichissement que la crise sanitaire a engendrées.

11Certains vices de l’organisation du pays en Fédération d’États ont, eux aussi, entravé la gestion de la crise. En effet, les mesures adoptées par les États fédérés et les municipalités ont rarement été coordonnées, même dans des régions métropolitaines fonctionnellement très intégrées et structurées par une mobilité indifférente aux limites administratives. Le gouvernement fédéral, qui aurait dû promouvoir la coopération entre les divers niveaux politiques et administratifs de la Fédération a été et est, une fois de plus, aux abonnés absents.

Tous dans la même tempête ? Peut-être. Tous dans le même bateau ? Sûrement pas…

12Le Brésil figure dans le triste peloton de tête des pays les plus inégalitaires du monde. 1 % de la population la plus riche concentre près de 30 % de la richesse nationale. Les inégalités sont aussi raciales dans un pays qui est loin d´avoir réglé ses comptes avec son long passé esclavagiste et où le racisme systémique maintient la majorité des Noir(e)s dans des positions subalternes. La pandémie a exacerbé ces ségrégations et, de plus, l’imaginaire social hiérarchise la réaction de la société face à la mort des citoyens en fonction de leur couleur, de leur profession et/ou de leur lieu d’habitation (« code postal »).

Photo 1 - Livreur de supermarché et jogger à Niteroi (Rio de Janeiro)

Photo 1 - Livreur de supermarché et jogger à Niteroi (Rio de Janeiro)

®Pedro Conforte/Plantão Enfoco

13Les inégalités sociales s’expriment d’abord face aux mesures préventives d’isolement physique et d’adoption des gestes barrières. Pour les travailleurs informels les plus précaires, qui dépendent d’un revenu quotidien aléatoire pour survivre, la fermeture des services non essentiels et la forte diminution du mouvement dans les rues et espaces publics ont des conséquences tragiques qui expliquent le non-respect de certaines règles édictées par les autorités. Au négationnisme idéologique du gouvernement fédéral vient s’agréger un « négationnisme par nécessité » parmi des Brésiliens qui cohabitent déjà quotidiennement avec la mort. Selon la journaliste Eliane Brum (2020), « l’histoire du Brésil est une trajectoire de spoliation de matières premières extraites de la nature et, pour la majorité de la population, de corps esclavisés et ensuite brutalement exploités. Pères et mères transmettent à leurs fils et filles que leur survie n´est pas donnée, elle est arrachée. La mort est normalisée » (traduit par nous). Le juriste et philosophe Silvio Almeida (2020) abonde dans le même sens : le Brésil « est un pays qui ne s’est pas débarrassé de l´âme de l’esclavage. Celui-ci n’existe plus comme système économique et politique, mais a laissé des marques profondes dans lesquelles le Brésil se reconnaît. 100 000 morts sont perçus comme quelque chose de normal » dans un pays où le nombre d’homicides dépasse 50 000 par an (traduit par nous). Pour la masse des invisibles, qui vivent au jour le jour sans le privilège de pouvoir se projeter dans le futur, le coronavirus est souvent assimilé à une menace parmi d’autres. Une de plus.

14Les inégalités se mesurent aussi en termes d’accès à des produits d’hygiène individuelle, comme savonnettes et gel hydroalcoolique, accès qui n’est pas garanti aux catégories les plus modestes de la population. La difficulté de respecter les normes d’hygiène préventive vient se greffer sur la densité très élevée d’occupation des domiciles et au non, ou faible respect, de la quarantaine par les travailleurs informels. Les zones les plus précaires des quartiers populaires sont donc particulièrement propices à la contagion.

15La vulnérabilité face au coronavirus et aux conséquences de la maladie diminue donc en fonction du niveau de revenu, lui-même associé à des critères comme race, genre et localisation du domicile. Dans l’État de Rio de Janeiro, la première victime de la Covid-19 a été Cleonice Gonçalves, une employée de maison (travailleuse âgée et diabétique) dont la patronne, infectée lors d’un séjour en Italie, n’a pas daigné se passer de ses services dans son appartement du quartier très aisé de Leblon. La mort de « Dona Cleo » expose avec brutalité ce que le philosophe Achille M’Bembe interprète comme une « démocratisation de la nécropolitique » (Bercito, 2020). En temps de pandémie, l’État et ses institutions perdent leur monopole de qui peut/doit mourir.

16Dans les quartiers populaires, comme les favelas et les lotissements périphériques, les taux de contamination par le coronavirus et de létalité sont largement supérieurs à la moyenne nationale. À Parelheiros et à Capão Redondo, quartiers populaires situés à l’extrémité sud de la ville de São Paulo, le risque de décéder de la Covid-19 est 50 % plus élevé que dans des quartiers de classe moyenne comme Vila Mariana ou Moema. Dans la ville de Rio de Janeiro, une étude de l’Instituto de Pesquisa Econômica Aplicada (IPEA) met en évidence la migration du virus des quartiers les plus riches et connectés aux circuits internationaux du tourisme et des affaires (Zona Sul, Barra da Tijuca) vers les favelas et les banlieues des zones Nord et Ouest. Jusqu’à la fin mars, les quartiers les plus riches concentraient 50 % des cas de décès des suites de la maladie contre 11 % dans les plus pauvres (IPEA, 2020). Le passage de l’étape d’importation du virus à la phase de dissémination collective a transformé la géographie de la contagion et mis en évidence de profondes inégalités face à l’épidémie. Selon la même étude, entre mars et juin, les quartiers les plus déshérités ont enregistré 35 % des notifications de Covid-19 et 45 % des décès. Dans les secteurs les plus riches de la ville de la Rio de Janeiro, les pourcentages sont respectivement de 34 % et 21,6 %, sur la période du 8 mars au 13 juin 2020 (IPEA, 2020). Le taux de létalité est corrélé à certains facteurs de comorbidité (maladies préexistantes), aux indicateurs de développement humain, à la proportion de travailleurs des circuits inférieurs de l’économie urbaine (Santos, 1975) et à l’accès aux services de santé.

17Il est pour le moment difficile d’évaluer l’impact de l’aide d’urgence versée par le gouvernement à près de 60 millions de Brésiliens enregistrés comme autonomes ou informels auprès de la Caisse d´épargne. A-t-elle contribué à diminuer les facteurs de risques parmi les plus pauvres ? Nous pouvons toutefois supposer qu’en fonction du caractère tardif des versements, cette aide financière n’a pas eu de conséquences notables sur le respect des mesures préventives.

18Les effets de la pandémie sont aussi psychologiques. Le niveau de stress parmi les groupes les plus vulnérables est exacerbé par la dégradation de la mobilité quotidienne, par la raréfaction des autobus disponibles ayant provoqué leur sur-occupation et par l’augmentation de la violence policière, des gangs de trafic de drogue et des milices paramilitaires. Dans les établissements publics de santé, le stress et la peur affectent particulièrement les infirmières et aides-soignantes placées en première ligne dans le combat contre la Covid-19, avec du matériel pas toujours aux normes. Le taux de contagion a été très élevé parmi ces catégories, largement féminines et noires. Les femmes constituent en effet un autre groupe très affecté par les impacts de la pandémie. Nous avons pu observer une forte augmentation des notifications de cas de violence domestique. La cohabitation forcée avec des hommes violents, le stress provoqué par la vulnérabilité sanitaire, la difficulté d’accès aux services d’aide aux femmes battues ont aggravé un autre problème structurel de la société brésilienne.

Culture de la prédation en temps de pandémie

19Le Ministre de l’Environnement, Ricardo Salles, qui appartient à l´aile idéologique du gouvernement, synthétise le moment dystopique traversé par le Brésil. Très impliqué dans la guerre culturelle contre ce qu’il appelle le marxisme dominant et le mythe des changements climatiques, il fait figure de bandeirante du xxe siècle, en référence aux pionniers qui, à l’époque coloniale, pénétraient l’intérieur des terres à la recherche d’or et d’argent, réduisaient les Indiens en esclavage et détruisaient les quilombos, communautés de « noirs marrons ». Dans la mémoire collective, les bandeirantes symbolisent le caractère prédateur du processus de formation du territoire brésilien.

20Le démantèlement des institutions et des lois de protection de l’environnement et de la législation de lutte contre le travail esclave s’inscrivent d’une certaine manière dans cette tradition prédatrice. Lors du Conseil des Ministres du 22 avril 2020, Ricardo Salles a ainsi suggéré que le gouvernement profite de l’attention accordée par la société et les médias à la pandémie pour faire « passer le troupeau » (passar a boiada) sur les normes régissant des questions comme le déboisement ou l’usage de pesticides. Concernant des tendances observées depuis l’arrivée de Jair Bolsonaro au pouvoir, nous assistons, en conséquence, à une accélération du déboisement sous la double pression de l’avancée des pâturages destinés à l´élevage bovin et de la multiplication de sites aurifères illégaux (garimpos) mais ouvertement tolérés, sur des espaces protégés d’Amazonie. Les vœux du Ministre de l’environnement ont donc été exaucés : selon les relevés de l´Instituto Nacional de Pesquisas Espaciais (Inpe) rendus publics le 7 août, entre juillet 2019 et juillet 2020, alors que le rythme des invasions de terres indigènes et des unités de conservation s’intensifie, contribuant à la diffusion du coronavirus dans ces lieux théoriquement protégés, le taux de déboisement de l’Amazonie a augmenté de 34 % (Escobar, 2020).

Quelques enseignements positifs. Tout de même

21Dans un contexte de négation de la gravité de la crise sanitaire et de gestion très souvent chaotique de la pandémie, le Brésil a mobilisé son savoir-faire acquis au moment des épidémies de HIV, fièvre jaune ou zika. Certaines structures sanitaires et comités d’appui à l’action publique ont intégré épidémiologistes, microbiologistes ou infectiologues, qui sont aussi très sollicités par les médias pour conseiller et diffuser des informations, précieuses par ces temps de scénarios adverses. Pour leur part, les laboratoires de recherche des universités se sont employés à concevoir et produire des matériels, jusque-là importés de Chine.

22De son côté, le Système Unique de Santé (SUS), qui garantit très difficilement l’accès aux soins des Brésiliens ne disposant pas d´une assurance santé privée, a dû s’adapter pour faire face à l´urgence. Si les hôpitaux des États parmi les plus pauvres (Ceará, Amazonas) ont rapidement été saturés, la capacité de réponse des centres de santé et des structures hospitalières a certainement évité une plus grande tragédie dans un pays de la taille de l’Union européenne où l’offre de services et équipements de moyenne et haute complexité est régionalement très inégale.

23Observons aussi que la pandémie a été l’occasion de structurer des réseaux de solidarité qui ont permis, le plus souvent à l’échelle locale, de garantir la survie quotidienne de populations très vulnérables. Dans les favelas de São Paulo ou de Rio de Janeiro, de jeunes militants traditionnellement mobilisés dans la lutte contre la violence policière, le racisme, les inégalités ou le machisme, se sont illustrés en diffusant de l’information sur le virus et la maladie, en promouvant les gestes barrières, en distribuant des aliments et produits d’hygiène aux plus nécessiteux ou en apportant tout simplement leur soutien moral à une population abandonnée à son sort. Fin mai 2020, à Paraisópolis, favela de São Paulo abritant plus de 100 000 habitants, le taux de mortalité ne dépassait pas 22 pour 100 000 habitants alors que la moyenne municipale s’établissait aux alentours de 56 pour 100 000 (Domingos de Lima, 2020). En fait, le très haut niveau de vulnérabilité sanitaire et sociale de la population a été compensé par la mobilisation de l’association de quartier qui a organisé des campagnes d’information très efficaces, mis en place un réseau d’assistance et de prestations de soins, et conçu un programme de sécurité alimentaire aux résultats exceptionnels. La collecte de ressources financières sur Internet a permis de louer des ambulances, payer des infirmières, secouristes et médecins, former 240 habitants et établir 60 centres d’assistance en collaboration avec les pompiers. 652 présidents de rue ont fait remonter l’information de manière très fluide vers les structures d´accueil (Domingos de Lima, 2020).

Photo 2 -Campagne de testage de la population de Paraisópolis – São Paulo

Photo 2 -Campagne de testage de la population de Paraisópolis – São Paulo

© Gustavo Basso, 12/08/2020

24La lutte contre la pandémie liée au SARS-CoV-2 organisée et gérée par les habitants de Paraisópolis participe d’un mouvement plus large de mobilisation de la jeunesse des favelas et des périphéries urbaines qui révèle sa puissance créatrice dans les quartiers où l’État n’est finalement présent qu’à travers des interventions policières. De nouveaux sujets collectifs émergent dans des territoires connotés négativement par l’imaginaire social, dans un contexte marqué par la dissémination de la haine et l’indifférence sociale. Selon Fernandes et al. (2020), émerge un paradigme de la Puissance définie comme « la capacité de générer des réponses pratiques et légitimes, qui se configure à travers des formes contre-hégémoniques de vie en société » (p. 9). Le pouvoir créatif des groupes marqués par les inégalités, le racisme, la violence et le machisme dans les territoires populaires est-il susceptible de limiter l’impact des cruelles dynamiques institutionnelles à l’œuvre dans un Brésil qui traverse un des moments les plus dystopiques de son histoire ?

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Bibliographie

Almeida S., 2020 - « Quem quer civilizar o Brasil não pode temer o poder. Temos de nos livrar dessa alma de senhor de escravo ». São Paulo, El País, 23/08/2020. Disponible à : https://brasil.elpais.com/brasil/2020-08-23/silvio-almeida-quem-quer-civilizar-o-brasil-nao-pode-temer-o-poder-temos-de-nos-livrar-dessa-alma-de-senhor-de-escravo.html

Bercito D., 2020 - « Pandemia democratizou poder de matar, diz autor da teoria da ‘necropolítica’. Entrevista de Achille M’Bembe ». São Paulo, Folha de São Paulo, 30/04/2020. Disponible à : https://www1.folha.uol.com.br/mundo/2020/03/pandemia-democratizou-poder-de-matar-diz-autor-da-teoria-da-necropolitica.shtml

Bertoni E., 2020. « O estudo que mapeia como a Covid entrou e se espalhou pelo Brasil ». São Paulo, Nexo Jornal, 29/07/2020. Disponible à : https://www.nexojornal.com.br/expresso/2020/07/29/O-estudo-que-mapeia-como-a-covid-entrou-e-se-espalhou-pelo-Brasil

Brum E., 2020 - « O “gado humano” que Bolsonaro leva ao matadouro ». São Paulo, El País, 19/08/2020. Disponible à : https://brasil.elpais.com/brasil/2020-08-19/o-gado-humano-que-bolsonaro-leva-ao-matadouro.html

Candido S. D. et al., 2020 - « Evolution and epidemic spread of SARS-CoV-2 in Brazil ». New York, Science, vol. 369, n° 6508 (p. 1255-1260). Disponible à : https://science.sciencemag.org/content/369/6508/1255

Domingos de Lima J., 2020 - « Por que Paraisópolis se destaca no combate ao coronavírus ». São Paulo, Nexo Jornal, 01/07/2020. Disponible à :

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Fernandes F. et al., 2018 - « O Paradigma da Potência e a Pedagogia da Convivência ». Rio de Janeiro, Revista Periferias, vol. 1, n° 1 (p. 1-13). Disponible à : https://revistaperiferias.org/materia/o-paradigma-da-potencia-e-a-pedagogia-da-convivencia/

IPEA, 2020 - Aspectos Socioeconômicos da COVID-19 : o que dizem os dados do município do Rio de Janeiro ? Rio de Janeiro, Instituto de Pesquisas em Economia Aplicada, Nota Técnica 72 (28 p.)

Monié F, 2020 - « A África subsaariana diante da pandemia de Coronavírus/COVID-19 : difusão espacial, impactos e desafios ». Rio de Janeiro, Espaço e Economia, vol 9, n° 18. Disponible à : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/espacoeconomia/13629

Santos M., 1975 – L’espace partagé : les deux circuits de l’économie urbaine des pays sous-développés. Paris, Génin, 405 p.

WHO - World Health Organization, 2020. Coronavirus Disease (Covid-19) Dashboard. Data last updated 2020/10/13. Disponible à : https://covid19.who.int/

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Table des illustrations

Titre Figure 1 - Nombre de décès provoqués par la Covid-19 dans les municipalités brésiliennes jusqu’au 10 octobre 2020
Crédits Source : Edmur Azevedo Pugliesi. Universidade Estadual Paulista « Júlio de Mesquita Filho » (UNESP)
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Titre Photo 1 - Livreur de supermarché et jogger à Niteroi (Rio de Janeiro)
Crédits ®Pedro Conforte/Plantão Enfoco
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Titre Photo 2 -Campagne de testage de la population de Paraisópolis – São Paulo
Crédits © Gustavo Basso, 12/08/2020
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Pour citer cet article

Référence papier

Frédéric Monié, « SARS-CoV-2 et Covid-19 au Brésil : une société face à ses pires démons »Les Cahiers d’Outre-Mer, 282 | 2020, 499-509.

Référence électronique

Frédéric Monié, « SARS-CoV-2 et Covid-19 au Brésil : une société face à ses pires démons »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 282 | Juillet-Décembre, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/12673 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.12673

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Auteur

Frédéric Monié

Département de Géographie, Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), frederic.rj@gmail.com

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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