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COM en parle

« Négliger la situation des vies précaires et insister sur des recettes techniques d’inspiration néolibérale »

Entretiens avec Francisco Sabatini sur la crise sociale et sanitaire à Santiago du Chili
Nasser Rebaï
p. 489-498
Cet article est une traduction de :
“Descuidar las vidas precarias e insistir en las recetas técnicas de corte neoliberal” [es]

Texte intégral

1Le 10 octobre 2020, le Chili était classé au 8e rang mondial pour le nombre de décès liés au Covid-19, avec 71 morts pour 100 000 habitants, et au 5e rang des pays d’Amérique latine, derrière le Pérou, la Bolivie, le Brésil et Équateur. Pour Francisco Sabatini, sociologue et professeur à l’Université du Bíobío, à Concepción, ainsi qu’à l’Université Catholique du Chili, à Santiago, la crise sanitaire est symptomatique de la crise sociale et politique qui a déclenché le soulèvement populaire du mois d’octobre 2019 et qui a amené plus de gens dans la rue que n’importe quel autre mouvement social dans l’histoire du Chili. Cet entretien, réalisé au mois d’août 2020, se focalise sur les erreurs commises par les dirigeants libéraux dans la gestion de la crise sanitaire, et met l’accent sur la persistance des fortes inégalités socio-spatiales dans la capitale chilienne.

2Docteur en urbanisme de l’Université de Californie, Francisco Sabatini a effectué des recherches et publié de nombreux articles et ouvrages sur la pauvreté et la participation urbaine, la ségrégation résidentielle, les conflits environnementaux locaux et la politique foncière au Chili.

1 – Nasser REBAÏ [NR] : Comment la pandémie de Covid-19 a-t-elle affecté les villes chiliennes, et en particulier Santiago, au cours des derniers mois ?

Francisco SABATINI [FS] : Santiago, la capitale du Chili, qui compte 6,5 millions d’habitants, soit environ 36 % de la population nationale, est la ville et la région la plus touchée par le virus tandis qu’au début du mois d’octobre, le Chili occupait l’une des premières positions au classement des pays comptant le plus grand nombre de morts rapporté à la population totale1. À l’origine de cette situation si triste, il y a, je crois, le néolibéralisme exacerbé qui a guidé l’État chilien, et surtout les politiques sociales des 40 dernières années sous la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990). En effet, l’influence d’ingénieurs commerciaux formés à l’École d’économie de l’Université de Chicago dans les années 1970 a fait du Chili le premier État néolibéral, comme l’a d’ailleurs souligné le géographe britannique David Harvey (2014). En termes pratiques, ce néolibéralisme marque la relation entre l’État et les citoyens. Dans un contexte de pandémie, cela se traduit en une traçabilité déficiente des contagions et en une insistance presque cacophonique sur l’auto-responsabilité des individus. Je pense que pour comprendre la connexion entre le virus et le néolibéralisme, nous devons commencer par remettre en question l’idée selon laquelle la pandémie touche les villes comme une météorite pourrait impacter la croûte terrestre. Au contraire, la contagion, est la ville aujourd’hui puisque la ville est formée par des relations de proximité physique entre des personnes d’origine et de condition diverses. En vérité, la ville, en tant que réalité collective et bien public, a tendance à être ignorée et négligée par ceux qui portent les œillères du néolibéralisme.

2 – NR : Justement, entre la fin de l’année 2019 et le début de l’année 2020, des mobilisations importantes en opposition aux politiques libérales, et en faveur de plus de justice sociale, ont eu lieu dans les villes chiliennes (Allain, 2020 ; Faure et Maillet, 2020 ; Pommier, 2020). Dans quelle mesure, donc, la crise sanitaire a également contribué à mettre en évidence les inégalités existantes dans les aires urbaines chiliennes, et en particulier à Santiago ?

  • 2 Consulté sur le site chilien d’information Televisión Universidad de Concepción le 13 août 2020 : h (...)

FS: Il y a un lien entre le « soulèvement social » du mois d’octobre 2019 et le virus Covid-19 dans les villes chiliennes. Les profondes inégalités sociales qui existent au Chili, sous-évaluées et négligées de facto par les autorités des différents gouvernements dans cette longue histoire de libéralisme économique, constituent ce lien. Le modèle néolibéral de politique sociale entend distribuer des bons ou des subventions qui cherchent à provoquer la métamorphose des pauvres en « clients » pour des marchés spécifiques (santé, éducation, logement), des bons que captent les entreprises privées, lesquelles fournissent un bien ou un service. Ainsi, l’élément déterminant d’une bonne politique sociale est qu’il y ait des entreprises privées qui fonctionnent avec succès pour fournir ce bien ou ce service. Les citoyens se sont rebellés contre ce schéma et contre un système économique et politique qui concentre le capital et la richesse à des niveaux sans précédent et qui n’aboutit pas à des solutions pour les classes les plus pauvres – les “classes populaires” de l’historiographie. Aujourd’hui, les 10 % des Chiliens les plus riches accumulent une richesse trois fois supérieure à celle des 10 % des ménages suivants, tandis qu’aux États-Unis, l’écart n’est que du double. L’expression la plus claire de cette négligence des classes populaires s’observe dans les déclarations du Ministre de la Santé, Jaime Mañalich qui, essayant d’expliquer l’échec de la stratégie sanitaire du gouvernement, celle de « l’immunité collective » [voire plus bas]. Il a déclaré à la télévision, le 28 mai 2020 qu’il « y a un secteur de Santiago, là où il y a un niveau de pauvreté et de surpeuplement, excusez-moi de le dire ainsi… dont je n’avais pas conscience2 ».

« La contagion a plus qu’un impact sur nos villes, elle est aujourd’hui en grande partie un élément constituant de nos villes ». Francisco Sabatini

3 – NR : Comment qualifieriez-vous par conséquent la gestion de ces deux crises – sanitaire et économique – finalement liées, par le gouvernement chilien ?

FS: Elle a été fondamentalement la même : négliger la situation des vies précaires, surtout celles des plus pauvres, mais aussi des nouvelles classes moyennes, et insister sur des recettes techniques d’inspiration néolibérale. Face à la flambée sociale, les gouvernants ont insisté sur la capacité du modèle, avec certes quelques ajustements, et ont fait face au soulèvement populaire à partir d’un diagnostic aussi simple que pathétique. Ainsi, le 20 octobre 2019, à l’issue d’une intense journée de manifestations populaires dans tout le pays, le Président Sebastián Piñera (élu en 2018 pour quatre ans) a proclamé que « nous [étions] en guerre contre un ennemi puissant ». Plus tard, le gouvernement et la droite ont dû céder face à l’immense force politique du soulèvement populaire et ont dû se résoudre à signer un accord pour initier un processus démocratique de réforme de la Constitution politique qui régit le Chili depuis qu’elle a été imposée par Augusto Pinochet en 1981. La Constitution actuelle a une essence néolibérale parce qu’elle se concentre sur la défense des droits des individus contre l’État, ce qui contraste avec la vocation d’autres constitutions politiques qui visent à protéger et à renforcer les biens collectifs, tels que le territoire, le patrimoine culturel et le système républicain. L’avenir constitutionnel du Chili est ouvert et incertain et, face à la pandémie, le gouvernement et ses partisans sont désorientés et incapables de dépasser le mode de gestion publique qui a prévalu au cours des 40 dernières années. Ils ont également abordé la pandémie comme un problème technique à confier à des experts, d’une part, avec la participation du Chili à la création du vaccin contre le virus au sein d’équipes universitaires chiliennes associées à des sociétés pharmaceutiques et des universités étrangères, et d’autre part, avec le renforcement du réseau de santé par l’approvisionnement en ventilateurs mécaniques et en lits d’hôpitaux, entre autres. Sur les plans sociaux et politiques, le choix a été fait de « surveiller et punir » les citoyens – pour reprendre l’expression de Michel Foucault (1975) – afin qu’ils restent chez eux, portent des masques et se lavent les mains. Cette dimension politique de l’action étatique revient principalement à ignorer la réalité de la contagion, de la même manière que tout néolibéral ignore que la société et la ville sont plus qu’une simple somme d’individus. La ville – chaque ville – est une « contagion » sociale, culturelle et psychologique entre habitants, mais également une contagion biologique, en bref, des modes de contagion qui peuvent être positifs, mais aussi négatifs, comme c’est le cas aujourd’hui avec la Covid-19. Comme je l’ai déjà dit, la contagion a plus qu’un impact sur nos villes, elle est aujourd’hui en grande partie un élément constituant de nos villes.

4 – NR : À présent, comment la vie quotidienne est-elle à Santiago, dans l’espace public notamment ? Des problèmes sont-ils apparus pour que les gens accèdent aux services, ou pour organiser certaines activités économiques ?

FS : Ce qui est vécu, c’est une grande insécurité sanitaire, comme dans de nombreuses villes du monde. Sans même avoir la certitude qu’un vaccin pourra être enfin produit, les gens ressentent la prolifération des contacts étroits dans la ville comme une menace directe et persistante. Mais dans une ville comme Santiago, la situation est d’autant plus grave que les relations en face-à-face sont inévitables pour une majeure partie de la population. Rares sont ceux qui peuvent travailler en ligne et accéder à la nourriture et aux services de la même manière. Un autre facteur aggravant dans le cas de Santiago est que les autorités ont eu une stratégie de santé désastreuse qui a provoqué une augmentation du nombre de contagions et de morts au mois de mai, ce qui a contraint à la mise en place de quarantaines strictes pour des personnes qui résistaient à un gouvernement plus préoccupé par la santé de l’économie que par la santé de la population. En réalité, dès le début, le gouvernement fait le choix de la stratégie de « l’immunité collective », comme d’autres gouvernements libéraux tels que l’Angleterre, les États-Unis et le Brésil. Il fallait « aplanir la courbe » pour que le système de santé ne s’effondre pas. Les contagions et les décès à Santiago ont été temporairement contrôlés après l’adoption d’un système de quarantaine plus strict mis en place au milieu du mois de mai. Ce contrôle a d’abord profité aux municipalités et aux populations les plus riches. Toutefois, la reprise de la contagion est presque certaine maintenant que le confinement est en train d’être assoupli et que la traçabilité est tardive et faible. Le Chili n’a pas agi assez tôt et, en outre, n’a pas profité de l’expérience des pays précédemment touchés par le virus. Le gouvernement a toujours voulu rendre les soins de santé compatibles avec la prise en charge de l’économie, ce qui est correct, mais il n’a pas été en mesure de profiter des avantages ou des opportunités dont il disposait, et notamment le fait de compter sur l’un des systèmes de santé de base les plus complets d’Amérique latine et de tirer profit de l’expérience de pays qui ont été touchés par l’épidémie plusieurs semaines avant le Chili. L’arrogance néolibérale, si répandue depuis la dictature, n’a pas été absente. À contrecœur, les autorités ont mené des actions, encore insuffisantes et de qualité douteuse, pour faire ce qu’elles auraient dû faire depuis le début, c’est-à-dire se concentrer sur les modalités de contagions, chercher à les connaître, comme une exigence pour les contrôler. Aujourd’hui, la traçabilité « est encore confuse et loin des normes de l’OMS », a déclaré Rafael González, universitaire au Centre de nanotechnologie de l’Universidad Mayor du Chili, dans le quotidien El Mercurio le 14 août dernier3. Et, ce qui est surprenant à propos de cet échec, c’est que le Chili possède, comme je l’ai souligné, l’un des meilleurs systèmes de santé de base d’Amérique latine, avec le Costa Rica et l’Uruguay, avec un réseau d’une grande importance pour assurer la traçabilité.

5 – NR : En Amérique latine, la crise sanitaire s’est transformée en une crise économique profonde, en conduisant à l’augmentation des dettes publiques et à la chute de l’économie informelle4,5. Quelle a été la situation économique au Chili et à Santiago au cours des derniers mois ?

FS : L’économie est désormais fragilisée ou déformée par le virus. Les relations interpersonnelles sont fortement marquées par la contagion ou le risque de contagion et par les limites que cet environnement impose aux personnes en fonction de leur niveau de revenu, de leur sexe, de leur âge, de leur nationalité et de leur statut d’immigration. La réduction des déplacements pour se rendre au travail, l’augmentation du chômage et la contraction de la demande globale sont vécues différemment, de manière plus difficile par les femmes, les pauvres, les personnes âgées et les étrangers. L’économie informelle, qui est le gagne-pain de nombreux ménages à Santiago, comme dans d’autres villes d’Amérique latine, est en contradiction ouverte avec « l’autodiscipline » promue par les autorités qui imposent de rester à la maison, de garder une distance physique entre les personnes, en plus de l’utilisation des masques et du lavage des mains. Le virus dans la ville amplifie les inégalités sociales dans des proportions que nous n’avons pas encore pu comprendre ou mesurer. Le conflit que vivent tous les pays entre prendre soin de la santé et prendre soin de l’économie a pris des proportions brutales au Chili. « Nous ne pouvons pas tuer toute activité économique pour sauver des vies, car plus tard, nous regretterons que les gens meurent de faim6 », a déclaré début avril Carlos Soublette, Directeur Général de la Chambre de Commerce de Santiago. Il ne fait aucun doute que Carlos Soublette représente les sentiments d’une grande partie des élites. D’ailleurs, le zèle pour l’économie a atteint son paroxysme lorsque les citoyens ont manifesté leur volonté d’utiliser 10 % des fonds de pension pour faire face à la situation économique. Les fonds de pension au Chili sont privés et gérés par des sociétés privées, ils ne sont pas adaptés au régime de solidarité. La masse de capital-risque que ces fonds représentent a soutenu le déploiement de l’économie chilienne prospère au cours des dernières décennies. Les élites économiques et politiques à orientation libérale se sont opposées à cette idée, mais ont finalement été convaincues. Le parlement chilien a approuvé à une écrasante majorité le retrait des 10 % le 24 juillet. De nombreux politiciens de droite ont voté pour, sous la pression de leurs électeurs et des problèmes sociaux qu’ils voient dans leurs quartiers, ce qui marque le début d’une certaine décomposition interne de la droite politique qui soutient l’actuel gouvernement de Sebastián Piñera. La « fin du monde » que prédisaient les économistes de l’orthodoxie libérale ne s’est pas produite et ils expliquent eux-mêmes aujourd’hui le rebond économique modéré qui a été observé ces dernières semaines en raison de la circulation de ces 10 % sur les marchés. Encore une fois, les « prophètes » néolibéraux n’ont pas su voir la réalité économique et sociale des couches les plus pauvres. C’est comme si la réalité économique se circonscrivait, du moins dans son attention experte, à l’activité et au succès des grandes entreprises. Le marché, dans sa dimension de libre concurrence, n’attire pas beaucoup leur attention à l’inverse de l’activité des grandes entreprises les plus importantes. En fin de compte, ils semblent plus concernés par le capitalisme que par l’économie de marché, en considérant, comme Fernand Braudel (1985), que le capitalisme est une forme corrompue d’économie de marché qui tend vers le monopole, s’écartant des principes de libre concurrence et de transparence qui définissent un marché.

« La ségrégation spatiale des groupes populaires à Santiago a entraîné un coût plus élevé en vies et en morbidité dans ces quartiers ségrégués ». Francisco Sabatini

6 – NR: Après avoir autant travaillé sur les processus de ségrégation sociale à Santiago, considérez-vous que la crise a renforcé cette caractéristique centrale de la capitale chilienne ?

FS : Je dirais que le virus a mis en évidence le caractère de ségrégation de la ville de Santiago et qu’elle a en même temps attisé les esprits et les impulsions de ségrégation de l’élite, qui caractérisent aujourd’hui le gouvernement national et pas seulement le pouvoir économique. Ce fléau, comme d’autres au xixe siècle, a bouleversé la ville. La Covid-19 a commencé dans le « quartier du haut », une zone du nord-est de la ville où se concentrent l’élite et les ménages aisés, où vivent bon nombre des premiers voyageurs infectés. La covid-19 s’est ensuite diffusée vers les périphéries à faibles revenus au sud, à l’ouest et au nord de Santiago, où elle s’est installée. La ségrégation spatiale des groupes populaires, comme cela s’est produit avec celle des populations noires dans les villes des États-Unis, a entraîné un coût plus élevé en vies et en morbidité dans ces quartiers ségrégués. Le « quartier du haut » était mieux préparé pour s’adapter au contexte de la pandémie, en partie parce que ses habitants ont pu recourir au travail en ligne. En revanche, les populations vivant dans le reste de Santiago employées dans le commerce ou les services, et qui souvent devaient se rendre dans les secteurs privilégiés de la capitale, ont dû assumer les plus grands risques de contagion en devant traverser la ville. De plus, la surveillance individuelle que j’ai mentionnée plus tôt comme une forme de pouvoir que le néolibéralisme exacerbe, peut atteindre des extrêmes de ségrégation. Le fait que les autorités ignorent comment vivent les Chiliens vulnérables ou pauvres et, plus encore, qu’ils ne s’en soucient pas beaucoup, a des antécédents historiques. Toutefois, cette ignorance ne s’explique pas entièrement par les effets du néolibéralisme professé par les autorités d’aujourd’hui ou celles qui ont suivi le rétablissement de la démocratie en 1990. Dans la seconde moitié du xixe siècle, l’Intendente (autorité politique) de la ville de Santiago, Benjamín Vicuña Mackenna, membre de l’élite créole, a proposé de créer, dans le cadre d’un plan de réforme urbaine de Santiago, un « chemin de ceinture » qui, sous l’apparence d’un cordon sanitaire, devait séparer la « ville propre » à l’intérieur, où les dépenses publiques et les travaux devaient être concentrés, des faubourgs vers l’extérieur. À propos de Benjamín Vicuña Mackenna, l’historien Armando De Ramón souligne que « son diagnostic des faubourgs était très négatif », les qualifiant de « coutumes africaines », « taudis de sauvages », « porcheries immondes » qui constituaient « un immense égout d’infection et de vice, de crime et de « peste », un véritable pâturage de la mort » (2000 : 145-7). Le « chemin de ceinture » fut une stratégie sanitaire dans l’esprit des élites de Santiago à une époque, la seconde moitié du xixe siècle, où la ville était touchée par de nombreuses maladies contagieuses. Le fait que le « chemin de ceinture » n’ait été que partiellement construit ne signifie pas que l’esprit d’affronter la « peste » avec une sorte de « léproserie » fait partie des images constitutives de l’idéologie la plus profonde et la plus persistante des élites chiliennes, celle d’une réalité sociale dualisée – au final, une idée profondément « classiste ». Il a en commun avec la stratégie actuelle de discipliner les individus, de blâmer les plus pauvres, car en raison de leur faible moralité et de leur manque d’éducation, ils ne prennent pas soin d’eux-mêmes, ne portent pas de masques et insistent pour se déplacer.

7 – NR: En considérant la situation actuelle, pensez-vous que cette crise pourrait conduire à une rénovation des études urbaines, et permettre d’aborder de nouvelles thématiques ou d’employer de nouvelles méthodologies de travail ?

FS : Je crois que le fléau nous obligera à renouveler conceptuellement et méthodologiquement les études sur la ségrégation. Notre point de départ devrait être plus clairement celui de comprendre la ségrégation comme un déclin ou, plus encore, comme la mort de la ville. Henri Lefebvre (1970) l’a montré conceptuellement en associant l’urbain et son essence de diversité à l’émergence de « centralités » et, en même temps, en considérant la ségrégation comme homogénéité, comme un déclin de cette diversité, comme une régression de l’urbain. La Covid-19 est un argument factuel et empirique qui est conforme à cette approche. La ségrégation socio-spatiale à Santiago, en particulier les énormes « plantations » de logements sociaux que les politiques néolibérales de logement ont produites dans ses périphéries les moins équipées, notamment depuis le retour à la démocratie en 1990, ont fait que la pandémie se traduit par plus de morts et d’infections là-bas. Les quartiers populaires de la ville ont retrouvé des conditions précaires que le Chili semblait avoir dépassées. Le fait que des formes organisées de solidarité et d’entraide aient été spontanément recréées, comme les « pots communs » qui furent très répandus dans les villes chiliennes au tournant du xixe au xxe siècle, est un fait politiquement positif compte tenu des difficultés que vivent ces gens et ces quartiers aujourd’hui. En termes plus généraux, la Covid-19 nous ramène avec force à la tension qui, selon Richard Sennett (1994), a traversé la vie des villes modernes depuis la fin du Moyen-Âge en Europe et qu’aujourd’hui, grâce à ce fléau et au néolibéralisme dans la vie sociale, traversera également les villes chiliennes. Il y a « d’une part, la volonté de se libérer des liens communautaires au nom de la liberté individuelle et de l’autre, le désir de trouver un lieu où les gens prennent soin les uns des autres » (p. 171). Le problème du virus ne semble pouvoir être pris en main efficacement que par la traçabilité, l’identification et la gestion des infections, ce qui nécessite une décentralisation de la gestion publique des services de santé de base en faveur des communes ainsi que l’organisation des habitants des quartiers. En bref, des niveaux de soins entre les gens, les habitants de la ville, que le néolibéralisme a affaiblis jusqu’à les réduire à un résidu historique, un vestige que, cependant, la nécessité de survivre est en train de dépoussiérer de la mémoire commune.

8 – NR: On peut noter dans vos réponses de la déception et du pessimisme qui laissent peu de place à la possibilité d’un changement. S’il est vrai que l’histoire se répète au Chili depuis 40 ans, comme dans la plupart des pays d’Amérique latine touchés par un libéralisme agressif, quelles possibilités voyez-vous cependant pour un changement de société, dans la production des villes ? Quelle pourrait être la ville de Santiago « d’après » ?

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Bibliographie

FS : Le pessimisme est compréhensible tant que le mode actuel de faire les choses prévaut, ces manières biaisées de comprendre le développement économique ainsi que la stratégie sanitaire contre la Covid-19. « L’immunité collective » est le « laisser-faire », et cela ne fait qu’accompagner les appels à une « autorégulation », l’apologie à l’homme rationnel et égoïste sur les épaules duquel le bien-être social devrait être construit. Dans le cadre de la pandémie, le Chili, pour l’essentiel, n’a pas quitté le régime néolibéral. Mais le pessimisme laisse place à l’espoir quand on voit qu’il y a des possibilités de changement. Le mouvement social d’octobre 2019 est un fait retentissant. Les concessions politiques faites par le gouvernement et les élites dans le cadre du « soulèvement », notamment la tenue le 25 octobre prochain du plébiscite pour décider de remplacer la Constitution politique mise en place par Augusto Pinochet7, indiquent un renforcement mutuel entre mobilisation sociale et acquis politiques qui ne saurait disparaître. Il est difficile pour le Chili de revenir sur la voie néolibérale qu’il a suivie auparavant. Lors des manifestations populaires du « soulèvement » de 2019, nous avons vu des jeunes arborant des banderoles d’un grand optimisme affirmant par exemple que « le néolibéralisme est né et [est mort] au Chili ». Le Santiago « d’après » la pandémie, comme le pays lui-même, changeront avec cette dynamique politique de changement. Nous devons être en mesure de suivre des voies depuis la saine réaction sociale des « pots communs » au moyen desquels les quartiers populaires affrontent aujourd’hui le fléau, jusqu’à la construction d’une ville moins ségréguée, plus diversifiée, plus solidaire, plus décentralisée. Sans aucun doute, l’influence émotionnelle de la pandémie est le carburant qui peut soutenir cette transition. La ville, comprise comme contagion sociale, comme cohésion sociale, comme le sentiment d’appartenir à un « nous » a le potentiel de s’imposer à la ville comme contagion biologique, comme fléau et, aussi, sur la ville comme non-ville, comme réalité réduite à une simple somme de personnes disciplinées ou « autorégulées », ce que nos autorités nous proposent aujourd’hui. Les mesures d’assouplissement des quarantaines de ces derniers jours sont accompagnées par les autorités de nouveaux appels à l’autorégulation des individus dans un contexte où, contraintes, elles en sont venues à prendre des mesures timides et insuffisantes pour organiser la traçabilité. La pression exercée principalement par les syndicats de la santé et par les municipalités depuis le début de la pandémie a été déterminante pour forcer ce changement. Nous espérons pouvoir accomplir beaucoup plus de cette manière.

Allain M., 2020 - « Chili, la crise sociale est aussi environnementale », Noria. URL : https://www.noria-research.com/fr/chili-la-crise-sociale/

Braudel F., 1985 - La dynamique du capitalisme. Paris, Flammarion, 112 p.

De Ramón A., 2000 - Santiago de Chile (1541-1991). Historia de una sociedad urbana. Santiago, Sudamericana, 287 p.

Faure A., Maillet A., 2020 - « Chile despertó. Mobilisations sociales et politisation au Chili ». IdeAs. 15. DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ideas.8364

Foucault M., 1975 - Surveiller et punir. Naissance de la prison. Paris, Gallimard, 360 p.

Harvey D., 2014 [2005] - Brève Histoire du néolibéralisme. Paris, Les Prairies ordinaires, 320 p.

Lefebvre H., 1970 - La révolution urbaine. Paris, Gallimard, 256 p.

Pommier É., 2020 - « La révolte chilienne (octobre-novembre 2019) ». Cités, 83 (3), 99-109. DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/cite.083.0099

Sennett R., 1994 - Flesh and Stone : The Body and the City in Western Civilization. New-York, W. W. Norton & Company, 432 p.

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Notes

1 Statistiques de l’Université Johns Hopkins consultées le 27 août 2020 : https://coronavirus.jhu.edu/data/mortality

2 Consulté sur le site chilien d’information Televisión Universidad de Concepción le 13 août 2020 : https://www.tvu.cl/prensa/2020/05/28/manalich-reconoce-no-tenia-conciencia-de-la-magnitud-de-la-pobreza-y-el-hacinamiento.html

3 Consulté sur le site chilien d’information NexNews le 20 août 2020 : http://portal.nexnews.cl/showN?valor=elki4

4 Consulté sur le site internet du quotidien français Le Monde le 20 août 2020 : https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/08/21/au-mexique-les-domestiques-juste-bonnes-a-attraper-le-covid-19_6049548_4500055.html

5 Consulté sur le site internet du quotidien français Le Monde le 20 août 2020 : https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/08/06/argentine-la-pandemie-frappe-une-economie-deja-a-bout-de-souffle_6048248_3234.html?utm_medium=Social&utm_source=Twitter#Echobox=1596701908

6 Consulté sur le site chilien d’information Cooperativa.cl le 20 août 2020 : https://www.cooperativa.cl/noticias/sociedad/salud/coronavirus/camara-de-comercio-de-santiago-no-podemos-matar-la-actividad-economica/2020-04-16/164826.html

7 Le dimanche 25 octobre 2020 les Chiliens ont finalement voté, à une forte majorité en faveur d’une nouvelle Constitution.

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Pour citer cet article

Référence papier

Nasser Rebaï, « « Négliger la situation des vies précaires et insister sur des recettes techniques d’inspiration néolibérale » »Les Cahiers d’Outre-Mer, 282 | 2020, 489-498.

Référence électronique

Nasser Rebaï, « « Négliger la situation des vies précaires et insister sur des recettes techniques d’inspiration néolibérale » »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 282 | Juillet-Décembre, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/12670 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.12670

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Auteur

Nasser Rebaï

Géographe, Docteur de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. UMR PRODIG. Courriel : nass.reb@hotmail.fr

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Droits d’auteur

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