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Situation de crise et résilience sociale aux Comores

Crisis situation and social resilience in the Comoros
Adjimaël Halidi
p. 437-464

Résumés

La résilience sociale est la capacité d’une société à s’adapter à des situations difficiles. Une aptitude que la population comorienne a manifestée lors de maintes catastrophes naturelles et sanitaires, notamment lors de la double épidémie de coronavirus et de dengue en 2020. Ce capital résilience, dont la solidarité communautaire (villageoise) constitue le réceptacle, diffère d’une île à une autre, et permet aux insulaires de se relever dans l’adversité. Les nombreuses crises qui ont émaillé la vie de l’archipel ont révélé à la fois les manque(ment)s de l’État et les stratégies d’entraide des communautés pour se prendre en charge elles-mêmes.

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Texte intégral

1On traduit par crise tout bouleversement dans un système social circonscrit (Morin, 1976 ; Dobry, 1986 ; Lagadec, 1991 : 25) ou encore un renversement de situation mettant à rude épreuve la stabilité voire l’adaptabilité des individus ou des groupes alors exposés. Par leur situation géographique, les îles Comores sont régulièrement confrontées à des évènements climatiques et environnementaux (cyclone, inondations, etc.), économiques (pénuries de denrées de première nécessité), politiques (tentatives de séparatisme ou d’irrédentisme) ou sanitaires (épidémies, manque de bouteilles d’oxygènes, etc.). Les situations de crise possèdent par ailleurs cette particularité de rendre visibles des phénomènes difficilement perceptibles en situation de normalité (Dobry, 1986). Depuis 1975, année où les Comores ont accédé à l’indépendance, les nombreuses crises politiques, sanitaires et environnementales, etc. ont révélé un périmètre très limité de l’intervention du jeune État, contraignant les populations à se prendre en charge elles-mêmes par le biais de la solidarité communautaire. Cette dernière, approvisionnée par les remises migratoires, elle est la principale réponse aux crises mais aussi aux manque(ment)s gouvernementaux.

  • 1 « Selon la Banque mondiale, les remises migratoires devraient connaître un repli sans précédent dan (...)
  • 2 « Comores: hausse surprise des transferts d’argent de la diaspora », 30 juin 2020, Radio France Int (...)

2Apparue en décembre 2019 dans la ville chinoise de Wuhan, la maladie à coronavirus, communément appelée Covid-19, a provoqué une pandémie avec des impacts multisectoriels. Si la réalité d’un monde interconnecté reste indéniable avec la grande vitesse de diffusion mondiale du virus, la vulnérabilité des petits États et territoires insulaires en raison de leur forte dépendance aux espaces continentaux s’est avérée évidente avec les effets de cette pandémie sur les mobilités. C’est le cas notamment aux Comores où la suspension des liaisons aériennes et la fermeture des frontières maritimes ont compromis une économie déjà fragile et entravé le recours aux traitements médicaux à l’étranger, seul palliatif à la défaillance du système de santé du pays (Sakoyan, 2015). Au-delà de la dépendance économique et médicale, la résilience des insulaires face aux effets multisectoriels de la pandémie est la constante la plus marquante. Alors que les institutions financières de Bretton Woods redoutaient une baisse des envois de fonds des migrants1, la Banque centrale des Comores (BCC) a plutôt enregistré une augmentation d’un tiers des flux financiers durant la pandémie2. Des fonds destinés aux ménages et aux communautés villageoises afin de se prémunir contre les risques sanitaires et aussi d’éventuelles pénuries de produits de première nécessité.

3La résilience est la capacité d’adaptation d’un individu (Cyrulnik, 2001), d’un groupe ou d’un système dans une situation d’adversité. Cette attitude face au malheur dépend des mécanismes sociaux déjà existants, forgés dans les expériences passées. Usuel en psychologie, en géographie et en environnement, employé à tout-va par les journalistes, le concept de « résilience » est peu mobilisé en sociologie qui lui préfère plutôt son antonyme « hystérésis » pour désigner l’incapacité de se recadrer dans une réalité sociale inhabituelle qui nous échappe (Bourdieu, 2012). Les organisations sociales se défont et se refont constamment. Les mutations sont donc inhérentes aux fonctionnements des sociétés. Cependant, le processus d’élaboration des mutations se fait à différents degrés. Il y a des organisations sociales dont les mutations se font rapidement, et d’autres lentement. Les individus comme les groupes sociaux sont contraints de s’adapter à ces fréquentes mutations (traduites supra par crise), au risque d’être broyés par celles-ci. La facilité (résilience) ou la difficulté (hystérésis) d’adaptation à ces mutations dépendent de la culture individuelle et collective. Géza Roheim (1972) définit la culture comme un ensemble de référentiels et de mécanismes en vigueur dans la société dans laquelle on évolue. Aux Comores, la culture diffère d’une île à une autre. Cette différence est à l’origine de variations dans les formes de solidarité. Elle est révélatrice de réponses insulaires distinctes dans les situations de crise. Par ailleurs, l’adaptation ne suffit pas pour désigner la résilience, d’autres facteurs rentrent aussi en jeu, notamment la durée, l’intensité et l’ampleur de l’évènement perturbateur, ainsi que les enjeux locaux et les contextes sociaux à l’œuvre pendant cet évènement déstabilisant (Lallau, 2016). Comment se construit la résilience sociale aux Comores ? Quelles sont ses différentes manifestations ? Le constat d’une facilité d’ajustement du comportement des insulaires comoriens aux situations déstabilisantes sera démontré par le biais d’analyses multiniveaux, axées sur des cas pratiques. La réflexion portera dans un premier temps sur la construction sociale de la résilience, puis dans un second temps sur le rôle majeur de la diaspora. L’analyse traitera enfin des manifestations de la résilience au regard des alternatives émanant des communautés en réponse aux défaillances de l’État.

Construction sociale de la résilience

  • 3 Depuis 1975, un contentieux oppose l’Union des Comores à la France aux Nations Unies et à l’Union A (...)
  • 4 Institut national de la Statistique et des Études économiques et Démographiques.

4Situé dans le canal du Mozambique, l’archipel des Comores est divisé depuis 1975 en deux entités au statut administratif distinct : l’Union des Comores d’un côté, et Mayotte sous administration française3 de l’autre. L’Union des Comores possède un faible niveau de développement, cela favorise l’immigration. En 2017, la population comorienne était estimée à 758 316 habitants (INSEED4). Sous la colonisation française, dans un contexte d’expropriation aux dépens des indigènes, des Comoriens s’installèrent à Zanzibar de manière sporadique, puis en plus grand nombre à partir de 1864, quand fut inaugurée la ligne des Messageries maritimes. À l’exception de Mohéli (Chanudet, 1990), les bateaux de la compagnie des Messageries maritimes reliaient les îles comoriennes entre elles tous les deux mois, en plus de Maurice, la Réunion, Diego-Suarez, Majunga, Zanzibar et Marseille par la mer Rouge. Ces liaisons maritimes ont favorisé l’installation d’une importante colonie comorienne à Madagascar, centre colonial administratif des Comores de 1908 à 1946 (Martin, 1983 ; Ibrahime, 1997 ; Sidi, 1998 ; Barbey, 2009). La Grande Île, avec son fort besoin en main-d’œuvre, a drainé un nombre considérable de Comoriens : des petits employés (« boys », gardiens, cuisiniers, vendeurs ambulants, etc.) installés au nord-ouest (Majunga) et au nord (Diego-Suarez) ; des fonctionnaires, des étudiants et des gros commerçants établis au centre (Tananarive) ; des militaires à l’est (Tamatave). Cette émigration économique de proximité permettait en retour l’achat de terres et/ou la construction de maison en dur dans l’archipel de départ (Robineau, 1966).

  • 5 Pour paraphraser Abdelmalek Sayad (1999), cette migration s’est faite sur quatre périodes. La premi (...)

5Cette dynamique migratoire reste toujours d’actualité, l’État comorien forme un couple migratoire avec la France5. D’ailleurs, environ 150 000 migrants comoriens y résident (Rich, 2008), qu’ils y soient nés ou pas. Près de 80 % de ces migrants possèdent la nationalité française dont 47 % dès la naissance. 40 % de cette population a moins de 20 ans et 60 % moins de 40 ans (Axus, 2007). La majorité des migrants comoriens en France n’ont jamais fait l’objet de recensement dans le nouvel État comorien, puisqu’ils sont partis avant l’indépendance obtenue en 1975, et si bien qu’ils ne sont pas Comoriens du point de vue administratif. Les ministères français de l’Intérieur et des Affaires étrangères comptabilisent plutôt près de 20 000 franco-comoriens et environ 20 000 titulaires de cartes de séjour. Selon la Banque africaine de développement (2006), 40 000 à 50 000 Comoriens vivraient en Île-de-France contre 30 000 à 50 000 en Provence-Alpes-Côte d’Azur.

6Cette diaspora est pourvoyeuse d’un transfert monétaire annuel équivalent à 19,3 % du produit intérieur brut de l’Union des Comores (Banque mondiale, 2019). Cette manne avoisine les 70 millions d’euros, elle est importante au point que l’Union des Comores s’est hissée en 2019 parmi les pays à revenu intermédiaire selon les nouveaux critères de la Banque mondiale. Paradoxalement, les indicateurs de développement humain (IDH) du PNUD stagnent, le pays est au 156e rang parmi 189 pays, avec un indice de 0,538 en 2019.

  • 6 Western Union (1998), MoneyGram (2008) et Ria (2012).
  • 7 Les banques présentes aux Comores sont : Banque de développement des Comores (BDC) créée en 1982, B (...)
  • 8 Union des Sanduk active depuis 1991 et la Mutuelle d’Épargne et de Crédit des Comores (MECK) en act (...)
  • 9 Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2003.
  • 10 Ces données se limitent à Marseille et sont les résultats d’extrapolations bâties sur des sondages (...)
  • 11 Témoignage d’Azihar Abdou, né à Tsémbehou vers 1950, recueilli le 15 juin 2015.
  • 12 Toponyme comorien de Mayotte.
  • 13 Majoritairement des citadins, dont la proximité avec le régime d’Ahmed Abdallah facilitait l’obtent (...)
  • 14 Selon Antoine Math (2013), le nombre d’émigrés mahorais vers l’hexagone entre 2002 et 2003 était es (...)

7Les remises migratoires font l’objet à la fois d’une sous-évaluation et d’une surestimation. Pendant longtemps, 75 % des remises migratoires étaient acheminées par des intermédiaires (Younoussa, 2011), c’est-à-dire des migrants en voyage au pays. Cette situation de transferts par des canaux informels était favorisée par l’absence des sociétés de transferts d’argent. Toutefois, depuis l’implantation de ces dernières6 grâce à des alliances avec des banques7 et des mutuelles8, les bénéficiaires des remises migratoires peuvent retirer leur argent sur tout le territoire national. 95 % des remises migratoires proviennent de France (BAD, 2006), tandis que 76 % de leurs destinataires vivent en milieu rural9. 77 % des sommes envoyées sont allouées à l’aide familiale, 6 à 10 % aux travaux communautaires (Younoussa, 2011). Par ailleurs, certains spécialistes soutiennent l’existence de remises migratoires principalement destinées à la Grande-Comore (soit 80 % contre 15 % vers Anjouan et 5 % vers Mohéli), du fait que les dernières estimations des migrants comoriens en France donnent une surreprésentation des Grands-Comoriens (80 %) contre 15 % d’Anjouanais et 5 % de Mohéliens (Direche-Slimani et al., 2002)10. Ces estimations paraissent obsolètes dans la mesure où les crises politiques successives à Anjouan (1997 et 2008) ont entraîné un important exode de cette île vers la Réunion et vers l’hexagone via Mayotte. Ensuite, ces spécialistes ont le tort de ne pas comptabiliser les remises migratoires en provenance de Mayotte parce que l’île est considérée comme comorienne mais pas française. Suivant les analyses d’Alejandro Portes et Nina Glick Schiller, la logique transnationale repose sur des liens transfrontaliers ou bi-locaux. Politiquement, il est possible d’occulter l’existence de transnationalisme entre Mayotte et Anjouan. En revanche, il serait difficile de nier l’existence de liens sociaux bi-locaux entre les deux îles sœurs. En effet, du fait de la proximité géographique entre Anjouan et Mayotte, d’importantes transactions financières et matérielles se font fréquemment par voie régulière ou irrégulière, elles sont à l’origine d’une forte urbanisation à Anjouan. L’émigration anjouanaise à Mayotte a été importante avec l’expansion des sociétés coloniales (Sidi, 1998). Nonobstant son ancienneté, les migrants ont toujours gardé les liens avec leur village d’origine d’où sont originaires leurs parents. Des villages à Mayotte, à l’exemple de Mamoudzou, Vahibé, Kaweni, Koungou, Labatoir, Pamandzi, etc. étaient initialement peuplés par des Anjouanais. Les listes électorales de 1950 faisaient état d’une importante population mahoraise née à Anjouan. Avant 1975, les autorités coloniales françaises autorisaient une limite de trois à quatre passagers dans les boutres en partance d’Anjouan vers Mayotte, bien que ce chiffre fût souvent dépassé11. Quand dans les années 1980 les autorités françaises amorcent la modernisation/développement économique et social de Mayotte (Blanchy, 2002), l’île attire une émigration massive d’Anjouanais. Au début des années 1990, les Anjouanais qui retournaient à Anjouan parlaient de Mayotte sur ces termes « Maorais12 la vie ! ». Leurs récits nourrissaient l’imaginaire migratoire par des images reflétant un « eldorado », ils ont incité d’autres Anjouanais à tenter l’immigration. À l’époque, le visa d’entrée était apposé sur le passeport13 à l’arrivée à Mayotte. Malgré un droit au séjour limité à trois mois, la plupart des migrants ont préféré s’établir sur le territoire mahorais malgré l’expiration de leur visa. Toutefois, la majorité des ressortissants comoriens à Mayotte sont arrivés illégalement à bord d’embarcations de fortune. Ce moyen de transport est de plus en plus utilisé depuis l’instauration d’un visa d’entrée dès le départ des Comores indépendantes en janvier 1995. L’émigration clandestine récente a contribué à l’augmentation de cette population de migrants. De leur côté, les Mahorais migrent massivement à la Réunion et dans l’hexagone14 pour des raisons économiques. Que ce soit à Mayotte, à la Réunion ou en France métropolitaine, la part de migrants originaires d’Anjouan (désormais appelés aussi par l’ethnonyme « mahorais ») est pourvoyeuse d’importantes remises migratoires vers cette île, largement supérieure aux 5 % comptabilisés par la Banque africaine de développement (2006).

  • 15 42,4 % de la population nationale vit en dessous du seuil de pauvreté (Banque Mondiale, 2018). Lire (...)

8Les remises migratoires sont aussi surestimées, elles ne tirent pas leurs destinataires de la pauvreté. Forme idéal-typique de résilience sociale, les remises migratoires rentrent plutôt dans un schéma de comportements adaptatifs aux manque(ment)s de l’État comorien. D’ailleurs, 76 % des bénéficiaires des remises migratoires habitent en zone rurale (64 % de la population comorienne vit dans les espaces ruraux). Dans ces mêmes zones rurales où le service public est quasi-inexistant, 47 % des ménages comoriens sont par conséquent considérés comme vulnérables. En zone rurale, quatre ménages sur cinq sont considérés comme pauvres, contre seulement un ménage sur quatre en milieu urbain15. Les remises migratoires pallient donc l’absence étatique dans les zones rurales sans pour autant résorber la pauvreté monétaire. Par ailleurs, si la pauvreté monétaire persiste aux Comores, c’est parce qu’elle est favorisée par une multitude de dysfonctionnements, à la fois institutionnels et organisationnels, lesquels s’infèrent d’une mauvaise gouvernance dans l’administration publique. Les conséquences se répercutent sur les compétences techniques des fonctionnaires, mais aussi sur les ressources financières de l’État et des ménages. Les secteurs scolaires et sanitaires sont les plus affectés par cette situation socio-politique délétère, malgré les nombreuses initiatives dans les secteurs privés et communautaires. Pour pallier les défaillances du public, écoles et centres médicaux privés ou communautaires sont ouverts presque dans tous les villages, l’adduction d’eau et l’entretien des routes secondaires sont réalisés par les communautés villageoises, etc.

  • 16 Ordonnance n°20-001/PR portant Budget de l’État au titre de l’année 2020.
  • 17 La fiscalité aux Comores se réduit à l’impôt indirect prélevé à la douane et à l’impôt sur le reven (...)
  • 18 Initialement fixée à hauteur de 10 à 15 %, la part communautaire dépassait les 70 %.

9Selon la Banque mondiale, les fonds des migrants et l’aide publique au développement (APD) réduisent significativement la pauvreté aux Comores. Un tel raisonnement est discutable, lorsqu’on s’intéresse aux constats usuels et analytiques entrepris d’abord à la suite du cyclone Kenneth, puis durant la crise sanitaire de la Covid-19. Considérée comme économiquement vulnérable, l’Union des Comores bénéficie régulièrement d’une importante assistance financière internationale (Rich, 2008). Mais l’essentiel de cette APD est capté par l’île de la Grande-Comore, plus particulièrement par Moroni qui abrite le siège du gouvernement et l’essentiel des grands services de l’État (Rich, 2008). Si l’APD finance des investissements publics, l’essentiel de son intervention permet de payer des salaires de la fonction publique, soit 56 % des 150 millions d’euros que représente le budget de l’État. Elle participe aussi à près de 24 % aux dépenses des établissements publics. En outre 80 % du budget de l’État est absorbé par l’administration publique16 alors que ce budget doit officiellement être approvisionné par les recettes fiscales17. L’impact de l’APD reste donc moindre sur les populations de base. Une nuance s’impose par ailleurs relativement au Fonds d’aide au développement communautaire (FADC), organisme établi en 1993 sur l’initiative du gouvernement comorien avec l’appui de la Banque mondiale. Ce fonds gouvernemental consistait à accompagner les initiatives communautaires en leur apportant une part financière et de l’expertise dans une moindre mesure. Les communautés apportaient la partie la plus importante en nature et en numéraire18. Toutefois, cet organisme, dont les gestionnaires étaient recrutés par favoritisme, n’a pas produit les résultats escomptés. En plus des détournements constatés, rares sont les infrastructures construites qui fonctionnent toujours après quelques années de service. Les réalisations consistaient à flatter l’orgueil des villageois, en les obnubilant d’illusion technologique. La « modernisation » a sous-estimé la pérennité des investissements. Ce développement tout court (Copans, 2006) diffère du développement durable et responsable, il reflète le défaut de vision des gestionnaires recrutés par l’État. Conscientes de l’inefficacité de leur partenariat avec l’État, de plus en plus de communautés villageoises ont finalement boudé le fonds. Certains villages qualifiaient le fonds d’instrument politique des régimes successifs, ils dénonçaient des choix partisans dans la sélection des villages ou des projets à financer.

Rôle majeur de la diaspora

  • 19 « Ma nièce a été contrainte de choisir entre moi qui suis seule ici et la famille aux Comores » tém (...)

10Le 21 mars 2020, sans préavis, le gouvernement comorien décide la fermeture immédiate des frontières nationales. Près de mille ressortissants comoriens, certains en voyage d’affaires, la plupart pour des soins, se retrouvent bloqués en Tanzanie, à Madagascar, à Maurice, au Kenya, etc. Par ailleurs, la quasi-totalité de ces ressortissants, dont 95 % originaires de la Grande-Comore, dépendent financièrement de proches résidant en France (hexagone, la Réunion) ou dans l’île voisine de Mayotte. Le confinement de la population instauré le 17 mars 2020 en France empêche les soutiens financiers d’honorer leur engagement envers leurs proches à l’étranger, les obligeant à privilégier les transferts de fonds vers le pays d’origine19. Si 95 % des migrants comoriens sont établis en France, d’autres migrants, essentiellement étudiants, sont disséminés entre l’Amérique du Nord, Madagascar (environ 2000 étudiants), l’Afrique de l’Ouest, le Maghreb et les pays du Golfe. Une grande part de ces étudiants est soutenue par des proches en France et à Mayotte.

  • 20 Le docteur Slim Hadiji, médecin-généraliste à Marseille, a publié une vidéo le 28 mars 2020 sur les (...)

11Selon des sources hospitalières marseillaises20, la communauté comorienne de la Cité phocéenne, en tant que population précaire et vulnérable (voir infra), aurait été durement touchée par la Covid-19. Des familles comoriennes résidant dans d’autres régions françaises auraient aussi déploré des malades et des décès. Le confinement de la population inhérent à la crise sanitaire provoqué par la Covid-19 avait entravé les stratégies d’entraide communautaire de la diaspora comorienne. Cela a perturbé les envois de fonds. Les migrants redistribuent les revenus sociaux et les salaires au rabais à leurs familles et aux communautés villageoises aux Comores (Blanchy, 2011 ; Younoussa, 2011), quitte à ne pas s’acquitter du loyer ou des factures EDF (Vivier, 2000).

  • 21 L’Union des Comores ne possède pas de flotte aérienne ni maritime, ce qui renforce son isolement vo (...)

12Le 24 avril 2020, sans ressources, dans l’incapacité de se nourrir ou se loger, voire les deux, une centaine de citoyens comoriens sont allés camper devant l’ambassade des Comores auprès de la république de Tanzanie à Dar es-Salaam. Ils ont été violemment délogés par la police tanzanienne. Des vidéos circulant sur les réseaux sociaux ont alerté l’opinion publique nationale, et incité un jeune activiste grand-comorien de la diaspora en France à lancer une cagnotte en ligne, qui lèvera au bout d’une semaine 26 649 euros. Sitôt, près de 500 comoriens ont bénéficié d’une prise en charge urgente, dont un hébergement et une assistance alimentaire. Une partie des charges a été assumée par la cagnotte, l’autre partie par le gouvernement comorien. Tous les rapatriés possédaient déjà des réservations de billets retour auprès des deux compagnies aériennes mobilisées, à savoir Air Tanzania et Kenya Airways. Les 16 et 17 mars 2020, une partie des ressortissants bloqués en Tanzanie et à Maurice a été finalement rapatriée après une quatorzaine. Le 11 juin 2020, une centaine d’autres Comoriens manifestent devant l’ambassade des Comores à Antananarivo pour être rapatriés mais ils seront délogés par les forces de l’ordre malgache. Par conséquent, près de 780 ressortissants comoriens n’auront pas gain de cause21.

13Philippe Baumard (2012 : 16) oppose la stratégie à la réponse somatique. La première repose sur l’efficacité et vise le long terme. La seconde, appelée aussi tactique, est basée sur la spontanéité, et vise le court terme. Les envois de fonds des migrants comoriens s’inscrivent dans la tactique, puisqu’au niveau individuel, ils permettent aux ménages de faire face aux besoins du quotidien, relatifs à la santé, à la scolarité, à l’alimentation, et dans une moindre mesure à la construction de maison en dur ou l’accomplissement du pèlerinage à la Mecque par un parent. En définitive, ce sont des réponses palliatives de migrants pataugeant eux-mêmes dans la précarité (Vivier, 2000 ; Blanchy, 2011 ; Younoussa, 2011). Les remises migratoires constituent résolument une ressource peu fiable, qui ne sort pas nécessairement les bénéficiaires de la pauvreté.

  • 22 Les envois de fonds des migrants sont donc distribués inégalement sur le territoire national : les (...)
  • 23 Forts d’un héritage historique qui leur permet d’accéder aux codes de fonctionnement et à la cultur (...)

14La distribution des migrants selon l’origine insulaire et villageoise est inégalitaire (Vivier, 2000). Le profil grand-comorien est surreprésenté22. Dans la migration anjouanaise, les grandes villes urbaines (Mutsamudu, Wani et Domoni) sont aussi surreprésentées (Vivier, 2000) et les migrants qui en sont originaires ont la particularité de s’intégrer facilement par auto-assimilation (mariage mixte plus souvent), contrairement aux autres Anjouanais de la paysannerie et aux Grands-comoriens, lesquels entretiennent un communautarisme villageois. Ce dernier se perpétue grâce aux alliances matrimoniales et à une concentration de résidences en France dans les mêmes quartiers (souvent dits « sensibles »). Les alliances endogames sont difficilement évitables chez les Grands-comoriens ; pour éviter la perte de toutes les prestations des fêtes et des festins du anda na mila, celles-ci sont comptabilisées dans un cahier (Blanchy, 1998). Les parents prestataires espèrent récupérer leurs créances lors des mariages de leurs propres enfants. Cette situation révèle une logique de don et de contre-don. Enfin, les origines socio-spatiales des migrants comoriens influent sur leurs mécanismes d’intégration et d’insertion en France. Les citadins originaires des villes de Mutsamudu, Domoni et Wani à Anjouan et de Moroni et Mitsamihouli à la Grande-Comore, s’adaptent plus facilement à la vie en France23.

  • 24 En 2002, Direche-Slimani et Le Houerou avaient recensé 300 associations comoriennes à Marseille. Pa (...)
  • 25 L’informel est très présent dans les échanges et transactions de regroupements de migrants comorien (...)

15Au niveau communautaire, il en résulte que la population comorienne en France, à l’image du pays de départ, a toujours souffert d’éclatement (Vivier, 2000). Elle est composée de maintes micro-communautés dont leur référent-origine principal est le village ou la famille. Un tel constat soulève de nombreuses interrogations sur l’existence d’une véritable diaspora. En effet, même à l’intérieur de groupements de migrants issus de la même île, les tensions et les divisions sont légion. À l’échelle de l’île, le sentiment d’appartenir à une région ou à un village l’emporte sur l’appartenance à l’entité insulaire (Vivier, 2000). Toutes choses égales par ailleurs, la violence des régimes de l’esclavage et de la colonisation — sirkali (voir infra) — en provoquant une désaffiliation et une individualisation—à cause des déracinements et des transplantations des individus—à Anjouan, Mohéli et Mayotte, ont favorisé l’avènement de familles nucléaires. En effet, à l’échelle de ces îles, le sentiment d’appartenir à une famille l’emporte sur l’appartenance à l’entité villageoise, insulaire ou archipélique. Les insulaires se replient dans une représentation de plus en plus atomisée de leur espace social à savoir la maisonnée (dago ou kabila, les termes sont interchangeables en fonction de l’origine sociale de l’individu). La société anjouanaise, strictement inégalitaire par son histoire, a toujours évolué vers deux mondes diamétralement opposés. Chez les waMatsaha, la langue vernaculaire traduit lignage agnatique par dago (dago la fulani = la maison d’untel patriarche). En réalité, le dago était une somme de maisonnées matricentriques (composées de la mère et des enfants) et matrilocales ou uxorilocales (le mari polygame réside dans la maison de ses femmes). Dans le passé, chaque maisonnée abritait une case en torchis entouré d’une cour. Effectivement, avancer ce propos et soutenir que les dago étaient patrilinéaires devient paradoxal, mais, in fine, si la prééminence repose sur l’autorité, alors la patrilinéarité demeure incontestable, surtout quand on sait que les patriarches jouissaient du rôle de médiateur entre des maisonnées qui entraient souvent en rivalité. Elles pouvaient s’accuser mutuellement de sorcellerie, au cas où un incident, même de moindre importance, touchait un membre de la parentèle respective. Les maisonnées faisaient l’objet d’éclatements en raison de rivalités, mais pouvaient aussi s’unir par des alliances matrimoniales. Comme les liens familiaux entre les maisonnées d’un même patriarche n’étaient pas étroits, profonds, les mariages entre cousins croisés plurilatéraux (du côté du père) comme matrilatéraux (du côté de la mère) étaient récurrents. D’ailleurs, ces mariages entre collatéraux ont toujours cours. Aujourd’hui avec l’élargissement des villages, conséquence de la réduction de la mortalité maternelle et infantile et du fait que les phratries agnatiques sont souvent exogames (l’accès est devenu ouvert, flexible et négociable avec tout le monde), le terme dago a évolué et a pris le sens de quartier à Anjouan et de village à Mayotte. Toujours est-il qu’en terre de migration, les Comoriens continuent à s’enfermer dans une représentation de plus en plus atomisée de leur espace social (village, ville ou famille). En général, par sentiment d’empathie ou de solidarité, les migrants se réunissent en association24 afin de s’entraider dans le pays d’installation, ou de mener des actions d’appui au pays de départ. Le bien-être collectif constitue le cœur de cette communion. Les adhérents cotisent dans des caisses associatives25 ; et dans un souci de transparence, l’argent collecté est déposé sur des comptes en banque ouverts en France et aux Comores, ils sont contrôlés par des cadres alphabétisés (Blanchy, 2011). Les cotisations étant obligatoires chez les migrants grands-comoriens, les adhérents s’en acquittent sous peine d’amendes ou d’humiliation publique (Vivier, 2000). Les sommes collectées financent aux Comores des travaux d’électrification et d’adduction d’eau, le goudronnage de routes, les constructions d’école, de dispensaire ou de chambre froide. En France, elles permettent le rapatriement d’une dépouille mortelle ou l’organisation d’un mariage, souvent endogame. En somme, les logiques villageoises entraînent un blocage au niveau des interactions entre migrants. Incapables de se réunir en dehors du cadre villageois, les initiatives des migrants vers les Comores ne sont jamais nationales. Pis, elles ne bénéficient pas d’une expertise de qualité. D’où des constructions ou réhabilitation d’infrastructures de moindre qualité, qui tombent rapidement en ruine, lorsqu’elles ne sont pas à l’abandon faute d’équipement ou de ressources humaines qualifiées.

  • 26 D’après la Banque centrale des Comores (BCC), les remises migratoires constituent la principale sou (...)

16En définitive, ces transactions migratoires permettent à l’État comorien de se décharger de devoirs régaliens tels que construire des écoles ou des centres de santé. On constate ensuite que les transferts de migrants lui octroient aisément de la liquidité (via les taxes qui y sont prélevées lors des transactions ou des dédouanements) et enfin un panier de devises26. Pourtant, canalisées d’une manière rationnelle au travers d’une structure nationale, les remises migratoires constitueraient un levier de développement. Cependant, il faudrait d’abord impulser une conscience diasporique qui nécessite de prime abord une conscience nationale. On relève, enfin, l’existence d’un problème de transmission générationnelle. La famille est le lieu par excellence de la socialisation des enfants. Frantz Fanon (1952) définit la famille comme « une institution qui annonce une institution plus vaste : le groupe social ou national ». Cette citation pourrait expliquer le conflit intergénérationnel au sein des familles comoriennes en France. Alors même qu’ils revendiquent souvent une identité comorienne (ils se font appeler washko, contraction de washi « originaire de » et de Komor « des Comores »). Les jeunes se démarquent des parents en s’identifiant à la société française de leur pays de naissance ou de socialisation. L’école républicaine française participe à la construction de cette identité nouvelle. Si le cadre référentiel des parents est le village d’origine, celui des jeunes est désormais le territoire français. Ces jeunes aspirent à dépasser leur origine sociale et à s’intégrer en France. Certains observateurs (World Bank, 2004) se posent la question de savoir si le décalage intergénérationnel n’est pas préjudiciable à l’avenir d’un pays qui vit sous perfusion financière de sa diaspora, ils préconisent une sensibilisation et une mobilisation rapides des jeunes migrants afin qu’ils participent au développement du pays de leurs origines.

Manifestation de la résilience sociale

  • 27 Centre des opérations de secours et de protection civile.
  • 28 « Où sont passés les milliards de Kenneth ? », La Gazette des Comores, n° 3595 du mardi 10 mars 202 (...)

17L’archipel des Comores est régulièrement confronté à des catastrophes naturelles et des épidémies. Dans la nuit du 24 au 25 avril 2019, le cyclone Kenneth s’est abattu sur les Comores. Le bilan est de cinq décès recensés, 200 blessés, des dizaines de milliers d’habitations détruites et près de 80 % de plantations détruites (Cosep27). La communauté internationale a annoncé rapidement une aide financière d’urgence, pendant que le gouvernement entreprenait un prélèvement de 10 % sur les salaires de mars 2020 des fonctionnaires et des employés des sociétés d’État. Un an après, l’opinion publique comorienne s’interroge toujours sur l’utilisation de ces fonds internationaux et nationaux28. Au final, la reconstruction post-Kenneth reste en grande partie l’œuvre du soutien communautaire. La solidarité des communautés villageoises, avec l’implication active de la diaspora, a permis encore une fois aux populations de se relever, mais aussi à se passer de l’État, et d’agir sans lui dans des contextes sociaux difficiles.

  • 29 Durant toutes les épidémies, Moroni a toujours été le cluster, du fait de la forte concentration de (...)

18Les réponses communautaires face aux menaces climatiques ou sanitaires démontrent bien que les populations comoriennes se sont aguerries devant des situations de crise. Elles l’ont démontré durant les épidémies de choléra (1975, 1998, 2001-2002-2003 ; 2007), de dengue (1993, 2010, 2020) ; mais aussi de chikungunya (2005-2006). L’expérience épidémique la plus parlante reste celle de 1998. Dénonçant un vide étatique sur leur territoire et une relégation en situation périphérique, les îles de Mohéli et d’Anjouan s’étaient soulevées en août 1997 contre l’île de la Grande-Comore où sont concentrés les grands services de l’État. Cinq mois plus tard, en janvier 1998, une épidémie de choléra apparaissait à la Grande-Comore29 et se propageait rapidement dans l’ensemble de l’archipel. Il en résulte une juxtaposition de crise politique et de crise sanitaire. Véritable coup de massue : en mars 1998, une grève générale des fonctionnaires de la santé, pour cause d’arriérés de salaire, avait paralysé le système hospitalier. Conscients de l’inertie du gouvernement, les populations de base, par le truchement de la diaspora en France, rentrèrent en contact avec Médecins du Monde, qui sera ensuite appuyé par Médecins sans frontières-Belgique. Une réponse a été organisée avec un financement mixte : 74 % assurés par la diaspora et 26 % par les conseils départementaux de la Réunion et des Bouches-du-Rhône, (Piarroux et al., 1998 ; Vivier, 2000). Les équipes des deux organisations non gouvernementales internationales qui se sont rendues sur place ont bénéficié du soutien des comités villageois. Cela a permis une réussite rapide de la réponse, même à Anjouan en pleine effervescence sécessionniste.

Le gouvernement, entre déni et atermoiements

  • 30 Intervention du ministre des affaires étrangères à l’Office de la radio et Télévision des Comores ( (...)
  • 31 Suite à l’annonce du professeur Didier Raoult sur les effets positifs de l’hydroxychloroquine sur l (...)
  • 32 « En Afrique, cinq pays officiellement épargnés par le virus », Agence France Presse, 31 mars 2020.
  • 33 Don des Émirats arabes unis arrivé le 13 avril 2020.
  • 34 « Un médecin malade évacué des Comores par un vol spécial sanitaire », 20 avril 2020, Mayotte la 1r (...)
  • 35 Agence Régionale de Santé (ARS).

19À quelques mois d’intervalle, le cyclone Kenneth et l’épidémie de la Covid-19 ont démontré les limites de l’État comorien. Malgré la suspicion de cas depuis mars 2020, avec un nombre élevé d’hospitalisations pour pneumopathie ou détresse respiratoire, le gouvernement comorien a longtemps dénié la présence du virus de la Covid-19 sur le territoire national, au point d’ironiser que si par malheur le virus se trouvait dans le pays, il serait sans aucun doute « inoffensif »30. Par ailleurs, des autorités sanitaires publiques ont avancé deux hypothèses pour justifier une prétendue inoffensivité du virus : la jeunesse de la population, qui constituerait une possible immunité, et les traitements de masse de 2013 et 2019 contre le paludisme avec des médicaments à base d’artémisinine31. « Je me permets de croire que le traitement antipaludéen de masse explique le fait que les Comores sont, pour l’instant du moins, épargnées par le Covid-19. Il s’agit d’une conviction personnelle qu’il faut confirmer scientifiquement », selon un médecin généraliste32. L’hôpital de Samba-Kouni, doté pour la circonstance de machines respiratoires33, est réservé exclusivement aux patients en détresse respiratoire soupçonnés d’avoir le coronavirus. Le nombre d’admissions augmente. Le 20 avril 2020, une docteure comorienne, travaillant pour l’Organisation mondiale de la santé, en détresse respiratoire, a été évacuée par vol spécial sanitaire vers l’Égypte34. Des malades franco-comoriens avec des symptômes similaires ont également été évacués vers Mayotte ou la Réunion par des vols sanitaires privés. De son côté, le gouvernement comorien place des garde-côtes dans le bras de mer séparant Anjouan et Mayotte où depuis le 14 mars 202035 le nombre de personnes contaminées par la Covid-19 explose. Trois kwasa-kwasa (canots de pêche utilisés pour l’immigration illégale) en provenance de Mayotte sont détruits par la gendarmerie comorienne.

  • 36 Le gouvernement a préféré instaurer un confinement partiel sous prétexte d’une importante économie (...)

20Le vide étatique a permis à une élite politique d’acquérir des compétences rhétoriques et une légitimité statutaire, qui rendent leurs discours stéréotypés, décalés de leurs propres actes mais aussi de la réalité de terrain. Cette « illusio » (Bourdieu, 2012) se manifeste par du déni et des atermoiements. Ainsi, en parallèle des tergiversations du gouvernement, les communautés villageoises, soutenues par la diaspora, ont entrepris une éducation citoyenne aux gestes barrières. Des jeunes ont fait du porte-à-porte pour sensibiliser les ménages ou désinfecter les foyers et les lieux publics. Sur les réseaux sociaux, les migrants ont partagé les pratiques et les expériences de lutte contre la propagation de la Covid-19 en France. L’achat de masques et de gels hydro-alcooliques, voire la fabrication artisanale de ces derniers, ont été assurés par ces communautés villageoises. Un atelier de couture communautaire de Mbude ya Mbwani a confectionné des masques artisanaux, distribués gratuitement dans 27 villages du Mbadjini (Sud de la Grande-Comore). À Sanfil (un quartier de Moroni), la diaspora a financé l’achat de seaux et de savons, d’abord distribués aux ménages du quartier, ensuite mis à la disposition des usagers du grand marché voisin Volo-volo. Dans tous les villages, la distanciation physique a été conseillée. Une surveillance des mosquées et des enterrements a aussi été assurée par les villageois. Cet élan a été observé dans tout le territoire grand-comorien, avec bien sûr quelques relâchements selon les lieux. Le 30 avril 2020, quand le premier cas de Covid-19 a été annoncé officiellement, une semaine après la réception d’un appareil de dépistage acheté par le gouvernement, de nombreuses avancées en matière de protection avaient déjà été constatées dans les villages. L’État ne possède ni les moyens humains et matériels pour surveiller le territoire national et assurer le respect de la fermeture des mosquées et des écoles (primaires et collèges, mais pas les lycées et les universités) ainsi que le couvre-feu36 instauré à parti du 23 avril de 20 heures à 5 heures du matin.

Capital résilience et solidarité communautaire

21La sécurité consiste à contrôler les dangers ou les situations susceptibles de provoquer des dommages à la santé ou au bien-être des individus ou des communautés (Foucault, 2004 : 67). En principe, la sécurité fait partie des missions régaliennes de l’État. Doté par essence de stratégies de sécurité, l’État moderne qui considère l’ensemble des individus comme faisant partie d’une seule espèce, se démarquera des systèmes étatiques précédents par sa capacité à assurer sa propre prospérité et aussi le bien-être et la sécurité de toute la population. Cette étatisation du biologique ou du vivant à des fins de sécurisation ou de préservation constitue la quintessence de l’État moderne (Foucault, 2004 : 67). Toutefois, aux Comores, cette mission de sécurité ou de sécurisation du vivant est plutôt portée par les communautés villageoises à travers la solidarité. La notabilité en charge de la gestion des communautés change de forme selon le territoire (village/ville ou île). À la Grande-Comore il n’existe qu’un type de notabilité, qu’on appellera ici « notabilité statutaire ». Elle résulte de la forte institutionnalisation du anda na mila grand-comorien, c’est-à-dire l’obtention du statut de notable après l’acquittement des obligations coutumières. En revanche à Anjouan, il y a deux types de notabilité, l’une « patricienne » et l’autre « charismatique ». La première est propre aux milieux citadins (Mutsamudu, Domoni et Wani) et se traduit par des notables désignés avant tout par leur position sociale (principe de compétence ou d’érudition) et leur implication dans la cité. Ce sont donc des patriarches. Le deuxième type de notabilité prévaut dans les villages anjouanais, où l’engagement gracieux pour la communauté villageoise fait gagner le respect et l’autorité.

  • 37 À Mohéli (et dans certains villages anjouanais), il existe le shungu, qui consiste à un individu-me (...)
  • 38 Deux fils d’anciens présidents sont à la tête de cette mairie depuis 2015, Nassuf Ahmed Abdallah (7 (...)

22La conception occidentale du pouvoir considère que les chefs traditionnels sont dépourvus de pouvoir car ils n’ont pas de capacité de coercition. Pourtant, l’implication et l’engagement pour la communauté peuvent représenter un moyen et une manière d’exercice du pouvoir (Clastres, 1974). Entre autres, les sciences sociales, empreintes d’occidentalocentrisme, ont pendant longtemps défini le pouvoir (politique) comme une hiérarchisation des relations sociales, basées sur des rapports autoritaires de commandement et d’obéissance (Clastres, 1974 : 15). À cet égard, les sociétés extra-européennes, dont les structures sociales et les rapports sociaux ne laissaient paraître aucune once de coercition ni de violence, ont été considérées comme dépourvues d’organisation politique, en somme de pouvoir (Clastres, 1974 : 10). Cette conception binaire de l’organisation sociale a nourri et justifié l’expansion coloniale et impérialiste de l’Occident dans le monde (Watchtel, 1971 : 21). Pourtant, selon Pierre Clastres (1974) il existe bel et bien un pouvoir (politique) dans les sociétés prétendument primitives, et celui-ci passe par les tabous ou les codes sociaux, qui jouent la fonction de régulateur social. Les notables comoriens37 possèdent d’une certaine manière un pouvoir quasi-wébérien, c’est-à-dire muni de rhétorique mais exemptés de moyen de coercition. Dans une perspective foucaldienne, étant au service du groupe, cette solidarité confère plutôt aux notables du biopouvoir. C’est ce même biopouvoir que les communautés villageoises mobilisent dans les travaux communautaires, et en particulier dans la lutte contre la propagation de la maladie à coronavirus en veillant aux respects des gestes barrières dans les marchés, les mosquées, enterrements, etc. Le 9 avril 2020, la mairie de Domoni38 a mis à la disposition des usagers du marché de la ville des bassines d’eau et du savon. Dans tous les villages, les couturiers ont confectionné des masques artisanaux, vendus 50 centimes d’euro l’unité ou distribués gratuitement aux nécessiteux. La couture, considérée comme un métier d’utilité publique, peut aussi hisser l’individu qui l’exerce au rang de notable couturier.

Notabilité statutaire

23La solidarité est une constante, elle repose sur une conscience mutuelle d’avoir besoin de l’autre. Les fondements de cette relation d’intérêt remontent à la fondation des villages, elle induit des différences de la gouvernementalité et de la solidarité des villages selon les îles. Moins influencés par les conquérants venus du Moyen-Orient que les villes d’Anjouan, les villages grands-comoriens conservent un système de gouvernance d’origine bantoue, appelée yezi. Celui-ci est organisé autour de classes d’âges (hirimu) ayant à leur tête les notables, qui ont accompli les obligations coutumières liées au grand mariage (anda na mila), conditions sine qua non pour prendre la parole en public et initier des actions. Cette organisation sociale hiérarchisée fait que chaque individu est classé et apprécié selon le degré de réalisation du anda na mila. La coutume du anda na mila rend la population grand-comorienne sensible aux titres, aux statuts sociaux et à l’honneur. Au fond, le anda na mila constitue une forme de régulation qui crée des liens sociaux et économiques de nature contractualisée dont la solidarité communautaire est la plus importante manifestation. Enfin, à la Grande-Comore, le statut social de notable s’acquiert au prix des plus durs sacrifices individuels avec des dépenses (harama) exorbitantes.

Notabilité patricienne

  • 39 L’ensemble des Comores n’est pas swahili (culture partagée en Afrique de l’Est, diffusée à partir d (...)
  • 40 Cornwell R., « Anjouan: A spat in the Indian Ocean », African Security Review, Vol. 7, n° 3, 1998, (...)
  • 41 « Comores : Les séparatistes anjouanais forment leur propre gouvernement », L’Orient-Le-Jour, 11 ma (...)
  • 42 « Anjouan. Les personnages clés de l’insurrection », Magazine VIA septembre, n° 103, 1997.

24La configuration sociale anjouanaise laisse paraître deux types de notabilité : celle de la paysannerie et celle des grandes villes côtières. Après la déclaration d’indépendance d’Anjouan de 1997, les séparatistes anjouanais ont procédé à une tentative de municipalisation. Si celle-ci a échoué dans les milieux ruraux où les conseils municipaux ressemblaient plus à des milices (appelées jusqu’à 2002 « embargo ») violentes envers les villageois, dans les villes côtières, les mairies ont rapidement remplacé les préfectures. Les maires, désignés par leur dévouement à la cause séparatiste, et aussi par leur niveau d’études religieuses arabes ou européennes, avaient les prérogatives de prélever des taxes sur les étals des marchés, d’encaisser les paiements de frais relatifs aux actes d’état-civil (des services plus sollicités par les migrants en France) et aux permis d’organisation de manifestations culturelles. Dans les villes anjouanaises, à la manière des villes swahilies39 décrites par Mark Horton et John Middleton (2000), la notabilité patricienne s’acquiert d’abord par la position familiale, ensuite sociale (dont niveau d’études). Habiter dans une ville en pierre (fortifiée) ne suffit pas, il est nécessaire d’avoir le capital symbolique (social et culturel) qui implique le statut du notable patricien (Vernet, 2004). Ainsi, trois notables patriciens d’origine citadine étaient à la tête du soulèvement de 1997 : Abdallah Ibrahim de Mutsamudu (75 ans à l’époque, maître coranique40, orfèvre, cheikh et derviche de la confrérie rifaï), Saïd Omar Chamasse de Domoni (57 ans à l’époque, ancien navigateur de la marine militaire française41), et Abdallah Mohamed dit Belela de Wani (61 ans, officier français à la retraite, abattu à bout portant le 14 juillet 1997 par des militaires comoriens après avoir hissé le drapeau français42).

  • 43 Selon Émile Durkheim (1893), une situation anomique se caractérise par un écroulement des codes ou (...)
  • 44 Ces heurts ont fait des dizaines de morts et ont aussi entraîné un important exode insulaire, essen (...)

25Mais la célérité à remplacer les autorités étatiques du gouvernement central ressemble plus à de l’hystérésis. On a assisté à l’écroulement de l’économie de plantation dans les années 1960, l’effondrement des prix des produits de rente (vanille, ylang-ylang et girofle), enfin, la démocratisation initiée par le président Saïd Mohamed Djohar (1990-1994). Celle-ci a favorisé l’accession de la paysannerie à de hautes fonctions politiques et administratives (Saïd, 1997) autrefois réservées presque exclusivement aux citadins (Robineau, 1966 ; Saïd, 1997). Ces événements ont eu des effets particulièrement néfastes au sein des familles citadines, allant jusqu’à provoquer une situation d’anomie43 car les privilèges acquis ne constituent pas des ressources capables de s’adapter aux nouvelles conditions de vie. Il est donc question d’hystérésis, puisque les nouvelles réalités sociales paraissent échapper à ces familles citadines. À cet égard, suite à des heurts armés entre les partisans d’Abdallah Ibrahim et ceux de Saïd Omar Chamasse en décembre 1998 pour le contrôle des infrastructures administratives et des ressources financières de l’île d’Anjouan44, le lieutenant-colonel retraité de l’armée française Saïd Abeid Abderemane de Mutsamudu, âgé alors de 59 ans, se hisse à la tête de l’île en juillet 1999. Il sera renversé le 09 août 2001 par le colonel Mohamed Bacar, alors âgé seulement de 39 ans, originaire du village de Barakani, il se réclamait ouvertement de la paysannerie anjouanaise.

Notabilité charismatique

  • 45 Contrairement à Anjouan et à Mayotte où elles recouvraient de vastes étendues, à la Grande-Comore l (...)

26Dominée par les citadins membres des réseaux arabo-musulmans, puis par les colons européens qui ont transposé un modèle de gouvernementalité moderne (appelée sirkali), la société rurale d’Anjouan laisse entrevoir un relâchement des liens sociaux. En pratique, les régimes de plantation arabo-musulman et européen45, reposant sur l’économie voire une exploitation économique excessive, ont été à l’origine d’une situation d’anomie dans les zones rurales anjouanaises. Autrement dit, les dominations économiques trop écrasantes des arabo-musulmans puis des colons européens ont provoqué un délitement des liens collectifs au sein de la paysannerie anjouanaise, mahoraise et mohélienne. Ce délitement des liens immédiats (re)liant l’individu à ses groupes d’appartenance respectifs (famille et village) apparaît actuellement sous forme de ruptures des solidarités.

27Durant les colonisations arabe et européenne, la qualité de sujet de droit n’était pas reconnue aux paysans autochtones et aux esclaves transplantés (wadzaliya). Les conditions de travail difficiles et d’asservissement dans la plantation empêchaient les paysans autochtones et les esclaves transplantés d’imaginer toute possibilité d’émancipation. En pratique, l’assujettissement exercé par la plantation fabriquait, sous forme de « disciplinarisation » (Foucault, 1975) ou de désagrégation, des sujets individualisés. Cette individualité fabriquée par un processus de désocialisation reposant sur le déracinement de leur territoire et de leurs familles respectives, mais surtout sur les travaux déshumanisant de la plantation, consistait à empêcher tout regroupement des autochtones et des esclaves transplantés en vue de se révolter.

28Déracinés ou sans lieu d’habitation, les paysans vont rester confinés dans les plantations. Leur condition sociale (ou matérielle) leur empêchait toute réalisation de soi. Toute entreprise du paysan ou de l’esclave dans la plantation ou dans la propriété intra-muros du maître, était individuelle, dépouillée de tout esprit de groupe. Dans cette perspective, la constance des régimes de l’esclavage et de la colonisation à Anjouan a fait émerger des individualités au sein des communautés d’autochtones asservies et des esclaves transplantés. Individualité ou individualisation ici dans une perspective simmelienne (Colliot-Thélène, 2012), c’est-à-dire un processus de singularité distinctive à cause de rapports d’interdépendance rompus. Ces régimes économiques excessivement violents rompaient des liens familiaux et sociaux, mettaient à mal tout épanouissement individuel. Pour y échapper, le marronnage, fuite dans les arrière-pays fut pratiqué pendant le régime esclavagiste arabe (Robineau, 1966). Sous la colonisation française, ce fut plutôt l’émigration vers d’autres territoires comme Madagascar.

  • 46 D’ailleurs, dans ces sociétés égalitaires où tout le monde était démuni, la maladie mentale (perte (...)
  • 47 Les notables grands-comoriens ont à leur charge des « jeunes » à qui ils délèguent des tâches, dict (...)

29Si l’individualité demeure de plus en plus ancrée dans les campagnes anjouanaises, celle-ci s’insère sans difficulté dans des réseaux d’échanges sociaux intenses. En fait, la paysannerie a pu, par ailleurs, se reconstruire après les situations d’anomie des époques coloniales. Aujourd’hui, dans les villages anjouanais, chaque réseau social constitue une zone d’autonomie à la charge d’un notable. Celui-ci est choisi en raison de son implication et son dévouement sans recherches d’avantages matériels dans un domaine circonscrit, par exemple l’agriculture ou les travaux d’adduction d’eau communautaire. L’implication et l’engagement sans contrepartie envers la communauté permettent donc d’acquérir une respectabilité au sein de la localité ainsi qu’une capacité de mobilisation et un rôle de gardien de la solidarité communautaire. Dans le passé, dans une économie encore agraire où la totalité de la population vivait dans un grand dénuement, l’implication envers la communauté était des moyens pour se distinguer46. Aujourd’hui, le statut de notable exige toujours une implication et un dévouement sans recherches d’avantages matériels ou économiques, cela permet d’évoquer le terme de « notabilité charismatique ». D’ailleurs, tout individu qui met en avant le profit (matériel ou économique) dans le cadre communautaire est conspué et mis au ban de la communauté. La recherche du profit n’est pas proscrite dans le cadre individuel/privé, mais pour acquérir la reconnaissance au sein de la communauté, s’intéresser au bien commun et prodiguer gracieusement des idées et des savoir-faire demeurent la norme. Plus précisément, contrairement à la Grande-Comore et son cadre du ada na mila contractualisé et hiérarchisé47, et aux villes d’Anjouan avec leurs lignages, leurs familles où le niveau d’études religieuses arabes ou européennes est un critère pour agir et s’imposer comme notable, dans les villages de la paysannerie anjouanaise, le dévouement au bien commun est le premier moyen et le plus efficace pour se hisser au rang de notable (Blanchy et al., 2018). Dans les situations difficiles, ce constat devient évident, puisque les notables charismatiques deviennent des « tuteurs de résiliences » (Koffi, 2014) grâce à leur capacité de mobilisation qui n’est autre qu’une capacité de préservation des liens sociaux. Les notables charismatiques permettent donc aux communautés de rebondir après des évènements perturbateurs ou de s’adapter à de nouvelles exigences sociétales. Dans les années 1960-70, alors que les experts internationaux prédisaient un scénario de catastrophe dans le Nyumakele, touchée par l’érosion, la perte de fertilité du sol et l’explosion démographique, les innovations paysannes en matière d’agro-écologie ont permis de revivifier les terres et assurer la production alimentaire (Saïd, 2017). Cet exploit agro-écologique a été rendu possible par des notables agriculteurs qui ont non seulement mobilisé des potentialités insoupçonnées mais aussi divulgué un savoir-faire agro-écologique aux populations de la région. Ces ressources, facteur de résilience sociale, pourraient provenir de valeurs cultuelles intériorisées, peut-être puisées dans l’animisme qui valorise un attachement à la terre des ancêtres, considérée comme nourricière, ou dans l’Islam, qui prône la solidarité entre musulmans à travers la notion de « umma ». Depuis des années, les rivières anjouanaises sont impactées par les pressions anthropiques, nombreuses d’entre elles ont tari. Pour pallier les fréquentes pénuries d’eau, des notables entretiennent bénévolement les réseaux d’adduction d’eau communautaires. Écartés des projets d’adduction d’eau payante à Anjouan (Sima, Mjimandra et Ongoni) par les bailleurs de fonds occidentaux à la recherche de cadres alphabétisés, les notables de l’eau ont été plébiscités par une partie de leurs villageois pour maintenir un réseau d’adduction d’eau parallèle gratuit. Des procès (par exemple au tribunal de Mutsamudu) consécutifs à des conflits intra-villageois ont démontré la force des relations de confiance, de responsabilité et de solidarité qui lient ces notables charismatiques (de l’eau) à leur communauté (Blanchy et al., 2018).

Conclusion

  • 48 Regroupement possédant un statut juridique reconnu par l’État.
  • 49 C’est dans un contexte de désenchantement et de perte de crédibilité des gouvernements que la socié (...)
  • 50 L’abolition du servage, le démantèlement de l’Ancien Régime et la libération de la paysannerie, abo (...)

30La résilience sociale se construit à travers la solidarité communautaire. Aux Comores, la crise sanitaire de la Covid-19 a été gérée en grande partie par les communautés villageoises, avec le soutien de leur diaspora en France et à Mayotte. La quasi-absence des autorités gouvernementales dans la gestion de la pandémie découle de la répartition inégalitaire des services publics sur le territoire national, qui restent limités aux chefs-lieux insulaires : Moroni, Fomboni et Mutsamudu. Face au vide étatique, aux manquements des autorités gouvernementales, la solidarité communautaire, qui diffère d’une île à une autre, a ainsi permis de minimiser les impacts multisectoriels de la pandémie de coronavirus. Encouragée par la communauté internationale et inspirée du modèle de l’échelon communal français, la récente communalisation – les premières élections communales se sont déroulées en novembre 2014 –, laisse toujours entrevoir un « vide étatique » aux Comores, puisque les maires, faute de ressources, n’arrivent pas à se mettre au service des communautés. Dans un contexte de perte de confiance dans l’État, considéré comme prédateur, les mairies sont assimilées à des institutions étatiques représentant le gouvernement. Coexistent donc dans les villages deux modèles de représentation sociale de la gouvernementalité, à savoir la gouvernance étatique et des formes de gouvernementalité communautaire. Plus les populations sont éloignées des symboles du pouvoir étatique, plus leur degré d’attachement aux pouvoirs traditionnels reste fort. Par ailleurs, la société civile se limite aussi à quelques associations48 établies dans les chefs-lieux insulaires. Leurs champs d’action sont la gestion des risques liés à l’environnement ainsi que la sensibilisation et l’éducation de l’électorat en période électorale, domaines propices à l’octroi des subventions nationales et internationales49. La société civile50 bénéficie ainsi de l’aide publique au développement par l’intermédiaire d’instances étatiques, contrairement aux communautés villageoises, pourtant toujours en première ligne autant dans les situations de crise que d’accalmie. Ceci reste vrai dans la protection de l’environnement, et aussi vrai dans les nombreuses épidémies qu’a connues l’Union des Comores. La prise en charge de crises par des communautés locales est évidente.

  • 51 Ces solutions clés en mains opèrent une périphérisation des pays du Sud en les soumettant à la cond (...)

31À l’instar de nombreuses circonstances passées, les autorités étatiques comoriennes ont fait montre de gestion approximative et aléatoire de la crise de la Covid-19. Cette mauvaise gestion ou ces manque(ment)s de l’État révèlent des politiques publiques inadaptées aux contextes locaux. L’efficacité des politiques publiques dépend de plusieurs facteurs, notamment la prise en compte de la réalité sociale et économique du système politique, ou encore l’exploitation de solutions déjà existantes dans le contexte sociétal environnant. En d’autres termes, les politiques publiques doivent être à la fois d’adaptation et d’anticipation. Aux Comores, le gouvernement mobilise et transplante des expériences, des connaissances théoriques et des stratégies techniques étrangères dans la fabrique des politiques publiques. Ce choix est motivé par le souci de ne pas paraître retardataire dans le concert des nations, c’est-à-dire par un besoin de légitimité. Il se traduit par un suivisme et un conformisme à l’égard des idées et des normes dominantes dans l’environnement international. Mais l’imitation des solutions « clés en mains », appelées aussi « modèles voyageurs » par Olivier de Sardan (2018), en vogue internationalement51 s’est toujours révélée inadaptée au niveau local. En somme, les communautés villageoises comoriennes ont acquis un capital de résilience faisant d’elles une ressource importante dans le pays. Reste à repenser profondément la sphère publique comorienne, à l’idée de canaliser cette ressource à travers une socialisation nationale des communautés villageoises. Peut-être favoriser des situations sociales inter-villages et inter-îles afin que les potentialités de la solidarité communautaires soient profitables à toute la population nationale.

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Notes

1 « Selon la Banque mondiale, les remises migratoires devraient connaître un repli sans précédent dans l’histoire récente », 22 avril 2020, Banque Mondiale : https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2020/04/22/world-bank-predicts-sharpest-decline-of-remittances-in-recent-history?cid=ecr_tt_worldbank_fr_ext

2 « Comores: hausse surprise des transferts d’argent de la diaspora », 30 juin 2020, Radio France Internationale : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20200630-comores-hausse-surprise-transferts-d-argent-la-diaspora

3 Depuis 1975, un contentieux oppose l’Union des Comores à la France aux Nations Unies et à l’Union Africaine. Ces deux institutions internationales considèrent Mayotte comme partie intégrante de l’État comorien. L’Assemblée Générale de l’ONU a condamné à de nombreuses reprises la France : la résolution du 21 octobre 2016 par exemple « condamne énergiquement la présence de la France à Mayotte, qui constitue une violation de l’unité nationale, de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de la République indépendante des Comores ».

4 Institut national de la Statistique et des Études économiques et Démographiques.

5 Pour paraphraser Abdelmalek Sayad (1999), cette migration s’est faite sur quatre périodes. La première se situe à l’époque coloniale : les migrants essentiellement matelots dans la marine marchande française étaient recrutés à Madagascar par la Compagnie de messageries maritimes. Ils étaient célibataires et habitaient dans les villes portuaires françaises, par exemple le Havre, Dunkerque, Nantes ou Marseille. La deuxième s’est ouverte avec l’octroi de bourses d’études françaises aux premiers bacheliers comoriens (1960-1980), qui a donné lieu à une forte migration estudiantine. Le président Valéry Giscard d’Estaing ouvre la voie au regroupement familial avec le décret n° 76-383 du 29 avril 1976. Les navigateurs et les étudiants vont servir de tête de pont à leurs compatriotes en facilitant leur venue et leur établissement. Amorcé en 1949 avec Salimo Homady (Tsembehou 1921-Marseille 2009), qui a fait venir sa femme Nguyên Thi Si (Laos 1925-Marseille 2004) et sa fille Marie Salimo (Hanoi 1944), le phénomène de regroupement familial s’est intensifié au milieu des années 1970 avec l’indépendance des Comores. La troisième s’est étendue jusqu’au milieu des années 1990. Depuis 1997 une quatrième période a débuté, marquée par des citadins fuyant les régimes ou les crises politiques successives aux Comores. Ils bénéficient du soutien de leurs proches déjà établis en France qui leur fournissent les documents d’immigration nécessaires.

6 Western Union (1998), MoneyGram (2008) et Ria (2012).

7 Les banques présentes aux Comores sont : Banque de développement des Comores (BDC) créée en 1982, Banque pour l’Industrie et le Commerce (BIC) ouverte en 1982, Société nationale des Postes et Services financières (SNPSF) active depuis 2005, Exim Bank installée en 2007, Banque Fédérale des Comores (BFC) en activité depuis 2009.

8 Union des Sanduk active depuis 1991 et la Mutuelle d’Épargne et de Crédit des Comores (MECK) en activité depuis 1997.

9 Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2003.

10 Ces données se limitent à Marseille et sont les résultats d’extrapolations bâties sur des sondages faits par des acteurs politiques et associatifs. Il n’existe pas encore de données sur le nombre de Comoriens en France, selon l’origine insulaire.

11 Témoignage d’Azihar Abdou, né à Tsémbehou vers 1950, recueilli le 15 juin 2015.

12 Toponyme comorien de Mayotte.

13 Majoritairement des citadins, dont la proximité avec le régime d’Ahmed Abdallah facilitait l’obtention du passeport. Quant à la paysannerie, les démarches administratives alourdies par de nombreux passe-droits faisaient en sorte qu’elle n’arrivait pas à se procurer facilement un passeport. Par conséquent, elle se rabattait sur la traversée clandestine.

14 Selon Antoine Math (2013), le nombre d’émigrés mahorais vers l’hexagone entre 2002 et 2003 était estimé à 16 000, soit 9,8% de la population mahoraise. À la Réunion, la population mahoraise est estimée à 30 000 individus, dont 54 % sont des femmes (Taglioni, 2009).

15 42,4 % de la population nationale vit en dessous du seuil de pauvreté (Banque Mondiale, 2018). Lire également, Union des Comores, 2005, Document de stratégie de croissance et de réduction de la pauvreté (DSCRP) ; Commissariat Général au Plan/ Direction de la Statistique et PNUD Comores, 2005, Pauvreté, Inégalité et Marché du travail dans l’Union des Comores. Éléments d’analyse fondés sur l’enquête intégrale auprès des ménages de 2004 ; Union des Comores, 2017, Stratégie de croissance accélérée et de développement durable (SCA2D) 2017-2021.

16 Ordonnance n°20-001/PR portant Budget de l’État au titre de l’année 2020.

17 La fiscalité aux Comores se réduit à l’impôt indirect prélevé à la douane et à l’impôt sur le revenu ponctionné sur les salaires des fonctionnaires, ces derniers représentent à peu près 1 % de la population nationale. L’impôt direct demeure aléatoire.

18 Initialement fixée à hauteur de 10 à 15 %, la part communautaire dépassait les 70 %.

19 « Ma nièce a été contrainte de choisir entre moi qui suis seule ici et la famille aux Comores » témoignage de R. rencontrée à Mombasa. D’autres ressortissants qui se trouvent à Dar es-Salaam ont fait part de ce choix cornélien de la part de leurs proches en France.

20 Le docteur Slim Hadiji, médecin-généraliste à Marseille, a publié une vidéo le 28 mars 2020 sur les réseaux sociaux, où il invitait la communauté comorienne de Marseille à suivre les recommandations sanitaires du gouvernement pour lutter contre la propagation du coronavirus.

21 L’Union des Comores ne possède pas de flotte aérienne ni maritime, ce qui renforce son isolement voire sa surinsularité. Les secteurs de l’agriculture et de la pêche dont dépendent la majorité des Comoriens demeurent des activités de subsistance. Par conséquent, le secteur privé comorien est dominé par des activités purement commerciales, comme la vente de produits de première nécessité, constituant 90 % des importations. Un grand nombre de commerçants ont été bloqués à l’étranger.

22 Les envois de fonds des migrants sont donc distribués inégalement sur le territoire national : les îles et les villages reçoivent plus ou moins d’envois selon le nombre de migrants qui en sont originaires.

23 Forts d’un héritage historique qui leur permet d’accéder aux codes de fonctionnement et à la culture administrative française, ces citadins s’adaptent plus facilement à la vie en France par rapport aux populations issues des milieux ruraux, restées inféodées aux valeurs et normes collectives et peu formées à l’initiative individuelle et aux projets personnels (principes propres aux sociétés capitalistes – individualistes- occidentales). En pratique, pendant la colonisation française, les citadins passablement lettrés ont été recrutés en grand nombre dans l’administration domaniale et coloniale (Robineau, 1966). Par un échange de bons procédés, ils ont pris connaissance des codes et des schémas pratiques et informationnels du fonctionnement administratif mais aussi social français. Ces citadins arrivent donc à se construire facilement dans la société française. En définitive, l’adaptation (résilience) ou l’inadaptation (hystérésis) en contexte migratoire relèvent relativement de la culture du migrant.

24 En 2002, Direche-Slimani et Le Houerou avaient recensé 300 associations comoriennes à Marseille. Par ailleurs, la Fédération des Comoriens de Marseille (FECOM) a tenté de fédérer l’ensemble des associations comoriennes de la cité phocéenne, sans succès. Espace anjouanais a aussi essayé avec les associations anjouanaises, en vain. Seule l’Association des Mohéliens de Marseille (ACUM) a pu accomplir l’exploit de réunir l’essentiel des Mohéliens de cette ville, sans distinction de village. Il n’existe jusqu’alors aucun regroupement de tous les co-archipélagiques en France.

25 L’informel est très présent dans les échanges et transactions de regroupements de migrants comoriens. Une partie des transferts vers le pays de départ passe aussi dans des canaux informels.

26 D’après la Banque centrale des Comores (BCC), les remises migratoires constituent la principale source d’entrée de devises des Comores, loin devant les investissements directs étrangers et l’APD.

27 Centre des opérations de secours et de protection civile.

28 « Où sont passés les milliards de Kenneth ? », La Gazette des Comores, n° 3595 du mardi 10 mars 2020 ; « Kenneth. 470 familles encore sans toits », Masiwa 297 du 28 décembre 2019.

29 Durant toutes les épidémies, Moroni a toujours été le cluster, du fait de la forte concentration de tous les services publics, drainant systématiquement les populations des autres régions de l’île et des autres îles.

30 Intervention du ministre des affaires étrangères à l’Office de la radio et Télévision des Comores (ORTC) au soir du 18 avril 2020.

31 Suite à l’annonce du professeur Didier Raoult sur les effets positifs de l’hydroxychloroquine sur la Covid-19, certains pays africains comme Madagascar et le Sénégal ont eu recours à des traitements à base d’antipaludéens. Le gouvernement comorien, alors inscrit dans ce discours, a réceptionné le 12 mai 2020 un don du gouvernement malgache d’une cargaison de Covid-Organics, une tisane à base d’artémisia.

32 « En Afrique, cinq pays officiellement épargnés par le virus », Agence France Presse, 31 mars 2020.

33 Don des Émirats arabes unis arrivé le 13 avril 2020.

34 « Un médecin malade évacué des Comores par un vol spécial sanitaire », 20 avril 2020, Mayotte la 1re : https://la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/un-medecin-malade-evacue-des-comores-par-un-vol-special-sanitaire-824706.html

35 Agence Régionale de Santé (ARS).

36 Le gouvernement a préféré instaurer un confinement partiel sous prétexte d’une importante économie informelle. D’une part, les acteurs du secteur de la débrouillardise économique ont été refoulés des rues et des marchés du chef-lieu, à l’exception des vendeurs de produits agricoles, de viandes et poissons. D’autre part, le secteur de la débrouillardise n’est guère informel, parce que ses acteurs s’acquittent des taxes, souvent quotidiennement, et possèdent des comptes bancaires ouverts au nom de leurs activités. L’informalité ici n’est pas souterraine et ne saurait se réduire à l’absence de sécurité sociale, surtout aux Comores où la majorité des fonctionnaires ne bénéficient pas de régime de protection sociale.

37 À Mohéli (et dans certains villages anjouanais), il existe le shungu, qui consiste à un individu-membre d’un shikawo (groupe d’individus issus de la même génération ou cohorte) à organiser un repas copieux pour tout son shikawo. Ce repas peut être servi le jour du mariage de cet individu-membre ou le jour de la naissance ou de la circoncision d’un de ses enfants. Néanmoins, contrairement à la Grande-Comore, à part la fierté qu’il apporte, le statut acquis n’a pas de portée dans les autres domaines de la vie sociale et politique.

38 Deux fils d’anciens présidents sont à la tête de cette mairie depuis 2015, Nassuf Ahmed Abdallah (73 ans, ancien vice-président de l’assemblée nationale et ancien ambassadeur des Comores en Afrique du Sud) comme maire et El Anis Saïd Mohamed Djohar (71 ans, ancien secrétaire général du gouvernement et ancien directeur de la compagnie aérienne Air Comores) comme 1er adjoint au maire. Par ailleurs, les maires grands-comoriens sont souvent des notables statutaires, peu ou pas instruits.

39 L’ensemble des Comores n’est pas swahili (culture partagée en Afrique de l’Est, diffusée à partir de la côte) car cette culture s’est toujours limitée autour des villes portuaires.

40 Cornwell R., « Anjouan: A spat in the Indian Ocean », African Security Review, Vol. 7, n° 3, 1998, p. 51-61.

41 « Comores : Les séparatistes anjouanais forment leur propre gouvernement », L’Orient-Le-Jour, 11 mars 1998.

42 « Anjouan. Les personnages clés de l’insurrection », Magazine VIA septembre, n° 103, 1997.

43 Selon Émile Durkheim (1893), une situation anomique se caractérise par un écroulement des codes ou des règles qui régissent une société. Elle peut être provoquée par des changements idéologiques, économiques, etc. rendant les codes ou les règles désuets. La notion d’anomie est à différencier de celle de crise, puisque l’anomie dure plus longtemps, contrairement aux crises qui sont passagères.

44 Ces heurts ont fait des dizaines de morts et ont aussi entraîné un important exode insulaire, essentiellement des citadins, vers Mayotte, ensuite vers la France.

45 Contrairement à Anjouan et à Mayotte où elles recouvraient de vastes étendues, à la Grande-Comore les plantations étaient plus limitées à quelques zones, en raison du manque d’eau et des contraintes géomorphologiques.

46 D’ailleurs, dans ces sociétés égalitaires où tout le monde était démuni, la maladie mentale (perte de la raison) et l’infirmité étaient considérées comme critères ou marques de pauvreté.

47 Les notables grands-comoriens ont à leur charge des « jeunes » à qui ils délèguent des tâches, dictent des missions. D’où une implication et un dévouement plutôt des « jeunes » au service ou aux ordres des notables statutaires. En somme, les notables grands-comoriens ne s’impliquent pas directement, contrairement aux notables charismatiques anjouanais.

48 Regroupement possédant un statut juridique reconnu par l’État.

49 C’est dans un contexte de désenchantement et de perte de crédibilité des gouvernements que la société civile moderne est apparue sur la scène internationale en tant que nouvel acteur dans la gestion des affaires publiques nationales et des relations internationales, brisant ainsi l’apanage que les gouvernements détenaient en matière de compétences et d’influences. Dans cette circonstance, et avant d’être explicité dans l’ouvrage Governance and development publié en 1992, la notion de « bonne gouvernance » était déjà expérimentée dans les années 1970, avec le financement d’ONG par la Banque mondiale. Avec 6 % de projets financés entre 1977 et 1988, l’institution onusienne a financé plus de 30 % de projets portés par des ONG en 1993 et près de 70 % en 2004.

50 L’abolition du servage, le démantèlement de l’Ancien Régime et la libération de la paysannerie, aboutira virtuellement en France en particulier et en Europe en général à une égalité de condition ; ce qui favorisera en conséquence l’émergence d’une société civile composée de membres issus de toutes les anciennes couches sociales, unies par des liens de sympathie et de bienveillance, et pour la défense d’intérêts communs (Foucault, 2004 : 304-305). Cette société civile deviendra le nouvel interlocuteur de l’État ; ce dernier fera à son tour de la société civile la cible de ses actions (Foucault, 2004 : 192-193). En parallèle de la société civile en tant que champ de référence nouveau, surgira une composante nouvelle de l’État, à savoir l’individu. Celui-ci résulte d’un nouvel État doté d’un pouvoir individualisant (Foucault, 2004 : 133), qui considère « les êtres humains (comme) des individus, indépendamment de toute désignation collective » (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789). Actuellement et contrairement en Occident, aux Comores en particulier et en Afrique en général, la société civile ne désigne pas la population en général ni la population face à l’État, mais une galaxie d’associations et d’organismes non gouvernementaux pilotés et financés depuis les métropoles des pays occidentaux.

51 Ces solutions clés en mains opèrent une périphérisation des pays du Sud en les soumettant à la conditionnalité.

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Pour citer cet article

Référence papier

Adjimaël Halidi, « Situation de crise et résilience sociale aux Comores »Les Cahiers d’Outre-Mer, 282 | 2020, 437-464.

Référence électronique

Adjimaël Halidi, « Situation de crise et résilience sociale aux Comores »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 282 | Juillet-Décembre, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/12608 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.12608

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Auteur

Adjimaël Halidi

Doctorant en sociologie, Université Laval. Expert en analyse et évaluation des politiques publiques. Courriel : adjimael-ibrahim.halidi.1@ulaval.ca

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