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Mobilités et immobilités aux frontières de l’Égypte : zoom sur une interface sud dynamique

Julie Picard
p. 361-378

Résumés

Les frontières de l’Égypte sont multiples, mobiles et objets de différents enjeux géostratégiques. Analysées au prisme des mobilités et soumises aux contextes géopolitiques régionaux, elles révèlent des dynamiques changeantes, alternant entre ouverture et fermeture. La frontière sud (et la Nubie) sera ici plus particulièrement étudiée, témoin d’une longue histoire commune entre le(s) Soudan(s) et l’Égypte. Fixée à l’époque coloniale, la frontière administrative reste aujourd’hui traversée par des migrants aux profils et aux statuts variés, originaires de la Corne de l’Afrique mais aussi d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest. Au Nord, l’externalisation des frontières de l’espace Schengen et l’intégration de l’Égypte aux politiques migratoires européennes, provoquent l’immobilisation et l’ancrage territorial de nombreux migrants subsahariens au Caire.

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Texte intégral

1Les frontières de l’Égypte sont multiples, mobiles et objets de différents enjeux géostratégiques. Analysées au prisme des mobilités et soumises aux contextes géopolitiques régionaux, elles révèlent des dynamiques changeantes, alternant entre ouverture et fermeture.

  • 1 Cf. le concept de motilité (Kaufmann, 2004).

2Nous envisagerons ici les mobilités géographiques au sens large, incluant les potentialités de se mouvoir1 ainsi que les migrations de groupes ou d’individus, c’est-à-dire les déplacements non-réguliers entraînant un changement durable du lieu de résidence. Le concept de circulation (Tarrius, 1992) sera employé afin d’insister sur la non-linéarité des itinéraires, faits d’étapes, d’ancrages et d’allers-retours. Nous verrons que ces mobilités se réalisent selon différentes temporalités et à différentes échelles ; elles sont à la fois volontaires et subies et leurs causes sont souvent multiples. Par ailleurs, nous considérerons les frontières comme des limites séparant deux entités territoriales différentes ; nous nous intéresserons principalement aux frontières étatiques de l’Égypte et notamment à sa frontière sud, commune avec le Soudan. Les « frontières » intra-urbaines de la ville du Caire et celles plus symboliques, culturelles ou juridiques existant entre différents groupes, seront également ponctuellement abordées. Les mobilités « se jouent-elles » des frontières égyptiennes établies ? Les remettent-elles en question ? Les recomposent-elles et de quelles manières ? À l’inverse, le renforcement et le durcissement de certaines frontières égyptiennes sont-ils liés à la multiplication et à la diversification des mobilités ? Et sont-ils à l’origine de la production de processus d’immobilisation et d’ancrage particuliers ?

  • 2 Les flux d’émigration contemporains, d’Égyptiens vers l’extérieur (pays occidentaux, Libye, péninsu (...)
  • 3 L’indépendance du Sud-Soudan a été proclamée en juillet 2011, suite au référendum de janvier 2011. (...)

3Nous tenterons de lister dans un premier temps les principales caractéristiques des frontières nationales, terrestres et maritimes, de l’Égypte. Nous verrons ensuite que les circulations et flux d’immigration2 depuis les deux Soudans3 vers l’Égypte, possèdent en réalité des origines anciennes, correspondant à une longue histoire commune entre les deux entités. Enfin, concernant l’époque actuelle et à une échelle plus vaste, nous questionnerons à la fois l’articulation de l’Égypte aux champs migratoires transsahariens, son intégration aux politiques migratoires européennes, ainsi que leur rôle dans d’éventuels processus d’immobilisation durable des migrants en Égypte.

Les frontières « chaudes » terrestres et maritimes de l’Égypte

4Située au carrefour de l’Afrique et de l’Asie, au cœur du monde arabe, territoire-pivot entre deux mers d’importance, l’Égypte possède une situation géographique stratégique, qui l’expose aussi à certaines vulnérabilités (fig.1). Ses frontières terrestres rectilignes à l’ouest (1 024 km environ) et au sud (1 240 km environ), majoritairement désertiques, concernent deux pays africains géopolitiquement instables, à savoir la Libye, où une seconde guerre civile sévit depuis 2014, et le Soudan, en plein processus de transition politique depuis la destitution d’Omar el-Bechir en avril 2019. Au nord-est, à l’extrémité de la péninsule du Sinaï (sous contrôle israélien de 1967 à 1982), ce sont un peu plus de 260 kilomètres qui séparent l’Égypte de l’État d’Israël (et de la bande de Gaza) et qui symbolisent selon certains points de vue la transition entre l’Afrique, le cœur du Proche-Orient et l’Asie. Sur une large partie est, la frontière est maritime ; tracée au centre du Golfe d’Aqaba et de la Mer Rouge, elle sépare essentiellement l’Égypte de l’Arabie saoudite et de la vaste péninsule arabique. Enfin, au nord, le littoral égyptien (2 900 km) ouvre sur la Méditerranée, jonction maritime entre le continent africain et l’Europe.

5Si ces zones de contact ne relèvent pas toutes de conflits ouverts, elles sont tout de même synonymes de tensions, à l’origine de certaines orientations et décisions du gouvernement égyptien, participant à l’identité politique même du pays et à son positionnement au sein de la communauté internationale. Sans chercher à remonter à la genèse des frontières de l’État-nation actuel, notons que parmi les tensions et accords multilatéraux les plus récents, les îles inhabitées de Tiran et de Sanafir, situées à l’entrée du Golfe d’Aqaba, ont été rétrocédées à l’Arabie saoudite en juin 2017, alors qu’elles appartenaient jusque-là à l’Égypte. En août 2020, un autre accord a été signé avec la Grèce, en vue de redéfinir leur Zone Économique Exclusive (ZEE), mais surtout de dénoncer et de freiner les tentatives d’appropriation de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale, menées conjointement depuis fin 2019 par la Turquie et la Libye. Ce sont donc surtout les frontières maritimes de l’Égypte que l’on peut qualifier aujourd’hui de « chaudes », même s’il ne faut pas omettre le contentieux latent existant depuis les années 1990 avec le Soudan, au sujet du triangle littoral frontalier d’Halayeb (ou Hala’ib) (et autour des réserves probables pétrolifères et de manganèse qu’il renferme), géré depuis 2000 par l’Égypte. Concernant plus particulièrement la frontière sud, revenons sur cette interface ancienne, considérée de longue date comme un point de passage, une « couture ».

Mobilités, échanges et rapports historiques de domination entre Égypte et Soudan(s) : la région frontalière comme interface dynamique ancienne

L’axe nilotique : un corridor d’échanges de près de 5 000 ans

6Concernant les relations croisées entre l’Égypte et le(s) Soudan(s), il est incontournable de revenir à l’ancienneté de l’axe de circulation et d’échanges nilotique. Cet espace a été structurant dans l’histoire de la naissance de l’État égyptien moderne. Marqué au sud par une succession de cataractes et de ruptures (fig. 2), l’axe fluvial est longtemps resté difficilement franchissable ou navigable, expliquant l’importance de la « Route des Quarante Jours » (Darb Al-Arba’în), située plus à l’ouest dans le désert libyque, qui reliait le nord du Darfour à Assiout.

  • 4 L’Égypte exportait en échange des armes, des outils agricoles et des textiles vers le Soudan notamm (...)
  • 5 L’unique route transversale qui relie Tombouctou à Djedda et à La Mecque en passant par les relais (...)
  • 6 L’homogénéité des paysages et du peuplement est d’ailleurs plus grande entre l’Égypte du sud et le (...)

7Dès l’ère pharaonique, des denrées précieuses (or, cuivre, ivoire, ébène, peaux, cuir, encens) provenant du Soudan, d’Érythrée, de Somalie ou du Yémen transitent par l’Égypte4 avant d’être réexpédiées au Proche et au Moyen-Orient, notamment en Mésopotamie. Qu’il s’agisse de voies caravanières ou de voies maritimes, l’influence égyptienne semble s’être déployée précocement davantage vers l’Orient que vers l’Occident (Ayad, 2002). Dérogeant quelque peu à la logique méridienne, l’Égypte comme le Soudan ont penché pour le développement de leur façade-est, interface avec la Mer Rouge et l’Arabie saoudite5, plutôt que vers le nord et le bassin méditerranéen. Anciennement articulé à la rive sahélienne, c’est autour de la Nubie que cet espace est-saharien s’est largement structuré6 et c’est entre Le Caire et le Sud-Soudan que les échanges ont été historiquement les plus intenses.

De la Nubie au Sud-Soudan : islamisation, conquêtes successives et lente intégration

8Dès l’Ancien Empire égyptien, la Nubie devient une périphérie stratégique traversée par d’intenses échanges commerciaux et marquée par plusieurs expéditions militaires successives. Elle est également une zone de refuge occasionnel pour les souverains pharaons. La chute du Moyen Empire (- 1 600 av. J.-C.), liée en partie à la perte de contrôle de cette région méridionale, témoigne des liens d’interdépendance existant entre le centre et sa périphérie (fig. 2). La localisation stratégique des cités de Napata et de Méroé au nord du Soudan actuel, capitales de royaumes pharaoniques jusqu’au ive siècle, prouve la richesse et l’importance de la région.

9Tandis que les royaumes nubiens passent sous domination chrétienne entre le ive et le xive siècle, l’Égypte subit au viie siècle les premières conquêtes arabes. La marge méridionale égyptienne, porte d’entrée du Royaume de Koush, se trouve alors réactivée. Les rapports de force vont s’intensifier dans cette région stratégique, entre conquérants arabes, populations nubiennes et coptes. Peu à peu, l’axe nilotique sert de voie de pénétration aux Arabes et à la religion musulmane vers le Sud. Devenu réservoir d’esclaves, des rezzû (sg. razzia) sont organisées dans le bilâd as-Sûdân (« pays des Noirs »). De nombreux Noirs sont importés en Égypte, et ce jusqu’au xixe siècle. À propos des stratégies d’expansion de l’Égypte, « le contrôle des routes commerciales l’intéresse plus que les territoires » (Ayad, 2002). La diffusion de l’islam est moins rapide qu’en Afrique de l’ouest, les hauts-plateaux éthiopiens fonctionnant comme des « barrages » religieux (Grégoire, Schmitz, 2000 : 12) et la Nubie restant majoritairement chrétienne jusqu’au xive siècle. C’est donc davantage par de lents mélanges que par la force que les populations nubiennes et les Béja nomades de l’est du Soudan s’arabisent avant de s’islamiser (Holt, 1973). Les expéditions des armées musulmanes sous Saladin (xiie s.) puis sous les Mamelouks (1250 à 1517) s’avèrent plus menaçantes et remontent de plus en plus loin dans la vallée du Nil ; les derniers royaumes de Nubie s’effondrent et disparaissent.

10Désormais sous domination ottomane (1517), l’Égypte et le vice-roi Méhémet Ali (1805-1849) considèrent définitivement le Soudan comme une terre de conquêtes, voire une extension, une annexe territoriale (fig. 2). Suite à la capitulation du corps expéditionnaire français mené par Bonaparte et à l’assassinat du général Kléber (1800), les Britanniques s’imposent militairement et diplomatiquement, et soutiennent Méhémet Ali dans ses démarches colonisatrices. Désireux de fonder un nouvel empire, indépendant de Constantinople et couvrant une grande partie de la vallée du Nil, Méhémet Ali continue d’exploiter les ressources minières et l’ivoire du Soudan pour financer ses guerres. Non sans provoquer des soulèvements, il procède à de vastes rezzû ou ghazzua (raids) jusque dans les Monts Nuba (Kordofan) dans le but notamment de recruter des esclaves militaires noirs.

11À Assiout, au Caire et à Tanta se situent à l’époque les plus grands marchés aux esclaves d’Égypte. L’administration militaire étrangère turco-égyptienne est progressivement chargée de collecter l’impôt au Soudan, alors divisé en provinces, selon un modèle autoritaire centralisateur (époque de la Turkiyya : 1821-1882) ; ainsi, les brassages culturels et les échanges s’intensifient. L’administration turco-égyptienne trouve des collaborateurs et auxiliaires parmi la population soudanaise « arabe » (collecteurs d’impôts, soldats, petits bureaucrates) et notamment parmi les commerçants (Fabos, 2008). Les mariages entre « Égyptiens » et « Soudanais » sont alors courants.

  • 7 Le Soudan regroupe aujourd’hui environ 570 tribus, réparties en 56 groupes ethniques, parlant plus (...)
  • 8 Les populations dites « négro-africaines » du sud ont également été protégées par la zone marécageu (...)

12Néanmoins, l’unification territoriale de cette immense et complexe région-mosaïque7 reste délicate, et les régions périphériques difficiles d’accès du Sud-Soudan et du Darfour ne sont que tardivement intégrées au reste du territoire (Grandin, 1982)8. Plus tard, suite à la signature de la Convention concernant l’abolition de l’esclavage par le khédive Ismaïl (1877), les flux massifs et organisés de Soudanais vers le Nord finissent par s’amenuiser, non sans tensions entre les autorités et les trafiquants arabes d’esclaves. Ainsi, alors que la révolte menée au Caire par Ahmed Orabi contre les khédives ottomans échoue, le mouvement nationaliste islamique qui émerge dans les années 1880 au Soudan autour de Muhammad Ahmad Abdallah – dit « le Mahdi » (« le bien guidé ») – débouche sur une nouvelle prise du pouvoir en 1882 et chasse les occupants égyptiens. Le Mahdi entend dépasser les clivages tribaux et unifier la population en communauté musulmane autonome. Il fonde les bases d’une nouvelle capitale, Omdourman, sur la rive opposée à Khartoum. Ses partisans font échouer en 1885 l’expédition anglaise menée par le général Gordon Pacha pour reprendre Khartoum et les garnisons égyptiennes au Soudan. Avant la reprise de la mainmise sur le pays par les Anglo-égyptiens et le général Kitchener (1898), ce sont une nouvelle fois davantage les peuples issus de régions urbanisées de l’ouest et du nord qui se rallient à la cause du Mahdi, tandis que les populations du sud restent en marge de ces mobilisations politiques nationalistes.

La colonisation britannique : métissages et migrations forcées à échelle réduite

13L’Égypte et le Soudan (« sous condominium anglo-égyptien ») passent respectivement en 1882 et 1898-99 sous la domination des Britanniques, soucieux de préserver l’axe nilotique des autres colons européens (français à l’ouest et belges au sud). C’est en 1899 que la limite nord du Soudan est fixée au 22e parallèle et en 1902 qu’une frontière administrative est établie, permettant de faciliter la gestion des tribus nomades de la région. L’établissement de la frontière a donc pour objectif de recréer artificiellement des appartenances distinctes et de limiter les flux. Cependant, les interactions et métissages entre Égyptiens et Soudanais se poursuivent (stratégies commerciales, mariages entre habitants de villages nubiens, entre Coptes soudanais et égyptiens). Dans les faubourgs du Caire, des esclaves soudanais(es) affranchi(e)s ou des esclaves-soldats s’installent plus durablement, se marient et participent également au métissage de la population égyptienne. Leurs descendants obtiendront après l’indépendance la nationalité égyptienne (Fabos, 2008).

14Plusieurs facteurs empêchent les Britanniques d’exploiter l’intégralité du territoire soudanais et limitent les mobilités sur de longues distances dans la région nilotique. En effet, contrairement au développement précoce des réseaux ferrés et de télégraphe, le réseau routier est négligé. Au nord, où davantage de moyens sont investis, ont lieu d’importantes migrations internes de commerçants et de travailleurs, notamment en direction des grands chantiers de construction à Khartoum et vers la région de la Gezira (culture intensive irriguée du coton). Mais la remise en cause des pratiques esclavagistes, la disparition de la demande des marchés égyptien et ottoman ainsi que les difficultés à contrôler le sud et ses habitants entraînent une pénurie de main-d’œuvre et un affaiblissement global de l’économie soudanaise (Bleuchot, 1989).

  • 9 En 1902, à l’inauguration du premier barrage d’Assouan construit par les Anglais, de nombreux Nubie (...)

15Marc Lavergne (1999) estime qu’au tournant du xxsiècle, les migrations forcées sud-soudanaises sont devenues une pratique courante à l’échelle locale, conditionnant les recompositions identitaires de certaines de ces populations9. Malgré la pax britannica (fin des années 1920), les révoltes et les troubles intertribaux et d’esprit mahdiste persistent. Les colons n’hésitent pas à s’en prendre aux tribus nilotiques jugées plus résistantes, ni à bombarder leurs troupeaux (Bleuchot, 1989 ; Lavergne, 1999). Les mouvements de populations, volontaires ou contraints, sont donc nombreux au nord du Soudan comme au sud du pays mais l’échelle à laquelle ils se réalisent est plus restreinte et la tentative d’unification du corridor nilotique entamée sous Méhémet Ali s’avère de plus en plus vaine.

Indépendantisation et essoufflement des circulations de part et d’autre de la frontière

16Les Britanniques ayant procédé au Soudan à une colonisation duale (Choplin, 2006), l’opposition et les dissensions existantes entre le nord et le sud du pays mais également entre le Soudan et l’Égypte ne font que croître. Cela limite les mobilités méridiennes de population dans la région. Alors que la Première Guerre mondiale éclate et que s’achève le démembrement de l’Empire ottoman, un régime officiel de protectorat est imposé à l’Égypte par le Royaume-Uni (Sultanat d’Égypte). Les troubles et les mouvements nationalistes s’exacerbent autour du parti Wafd et de Saad Zaghloul. Sous la pression populaire, les Britanniques mettent fin au protectorat en 1922 mais conservent le contrôle du Ministère de la défense et des affaires étrangères du nouveau « Royaume d’Égypte et du Soudan », dirigé par Fouad Ier. Ses descendants directs, Farouk Ier et Fouad II régneront jusqu’en 1953, date à laquelle la République d’Égypte sera finalement proclamée.

  • 10 Il s’agissait d’accompagner la « déségyptianisation » de la région, tout en tentant de limiter la d (...)

17Côté soudanais, les blocages et les tensions internes s’aggravent. Les Britanniques s’accordent pour faire en sorte que l’avenir du Soudan soit distinct de celui de l’Égypte. Le recrutement de Soudanais dans l’armée et l’administration pour remplacer les Égyptiens s’accélère. Sous prétexte de vouloir « protéger » les populations animistes et chrétiennes du sud, les Britanniques prennent d’importantes mesures de restriction concernant le droit de commercer entre le nord et le sud et la liberté de circuler des Sud-Soudanais (Passport and Permit Ordinance et Close Districts Order de 1922 ; Permits to Trade Order de 1925). Ils isolent de ce fait une région déjà largement en mal de développement et fragilisée. Au nord, les mouvements nationalistes se structurent et le sentiment anti-colonialiste se diffuse. Suite à l’assassinat au Caire en 1924 du gouverneur britannique du Soudan, Sir Lee Stack, une révolution éclate, entraînant la mise en place par les Britanniques d’une administration décentralisée (Indirect rule) (1924- 1942)10.

  • 11 La première guerre civile (1955-1972) aurait fait 800 000 morts et provoqué un million de déplacés (...)

18Continuellement marqué par des destins croisés, le Soudan devient indépendant en 1956, suite à la Révolution nassérienne et à la signature en 1954 d’un accord entre les gouverneurs égyptiens et britanniques. Un référendum est soumis aux Soudanais afin qu’ils se prononcent en faveur d’un rattachement à l’Égypte ou en faveur de l’indépendance nationale. Le processus d’indépendantisation n’empêche pas l’éclatement de la première guerre civile soudanaise en 1955, entre le nord favorable à l’unité nationale et le sud s’y opposant11. La langue arabe et la religion musulmane y sont progressivement imposées.

  • 12 En quelques heures, entre 70 000 et 100 000 habitants de la Basse-Nubie entre Wadi Halfa et Assouan (...)

19Les relations hydropolitiques se tendent alors et participent à la scission de l’ensemble soudano-égyptien. L’Égypte finit de se détourner symboliquement de son hinterland méridional et du reste de l’Afrique subsaharienne. La construction du Haut barrage d’Assouan, à l’initiative du président Gamal Abdel Nasser, marque la fin d’une volonté de contrôle et la fin d’ambitieux projets de stockage, situés initialement bien plus en amont du fleuve12. Fragilisée par la première guerre israélo-arabe (1948) et par l’indépendance de son voisin soudanais, l’Égypte fait le choix du repli et de la sécurité en réalisant le Haut barrage et en évitant toute éventuelle pression hydropolitique. La vision unitaire de la vallée du Nil devient obsolète et les nouveaux espaces nationaux, malgré leur hétérogénéité historique et culturelle, exigent de recréer de l’homogénéité politique et identitaire.

20S’il y a renforcement de la frontière égypto-soudanaise au sens de frontière étatique moderne et si les mouvements de population entre les deux pays s’essoufflent, cela n’empêche pas des dynamiques et des systèmes de relations transfrontaliers de se (re)structurer. Face à l’accroissement rapide de sa population (près de 19 millions d’Égyptiens en 1947 et près de 26 millions en 1960), l’Égypte continue d’exercer une certaine vigilance quant au contrôle des eaux du Nil. Des liens politiques discrets ont aussi uni dans les années 1960 des partisans du mouvement nationaliste arabe des deux pays. Nombreux sont d’ailleurs les Soudanais ayant tissé à cette époque des liens avec des membres égyptiens de classes privilégiées et qui se sont mariés par la suite avec des femmes égyptiennes (Fabos, 2008 : 30). Le recensement de 1960 fait état de 18 580 Soudanais en Égypte.

21Cette lecture diachronique des relations entre l’Égypte et le Soudan permet de saisir l’intensité de leurs liens économiques, sociaux, culturels, politiques et diplomatiques. Elle permet de comprendre la manière dont l’Égypte a longtemps perçu son arrière-pays subsaharien et comment la frontière avec le Soudan a été à la fois mobile, interface puis tracé artificiel lié à l’histoire coloniale des deux pays. L’image de l’Africain noir assimilée à celle de l’esclave ou du subordonné ressurgit encore parfois dans les représentations collectives égyptiennes. Enfin, l’histoire ancienne et contemporaine des mobilités et des échanges au sein du corridor nilotique explique la présence de Soudanais du Nord et du Sud en Égypte et leur lent métissage avec les populations nubiennes égyptiennes ou cairotes. Le rythme des échanges a ensuite été ralenti pendant plus d’une vingtaine d’années. Ce n’est qu’après cette période, dans les années 1980, que des circulations sud-nord, plus urgentes et plus massives, ont été réactivées.

L’articulation contemporaine de l’Égypte à de vastes champs migratoires africains… et son intégration aux politiques migratoires européennes

Circulations contemporaines légales/illégales entre Soudan(s) et Égypte : des flux soumis à des politiques d’accueil changeantes et ambiguës

  • 13 Les bureaux régionaux « Afrique du nord » sont établis au Caire depuis 1954. Un protocole d’entente (...)
  • 14 À partir du début des années 1990, les arrivées de demandeurs d’asile somaliens et soudanais se mul (...)
  • 15 Les documents de voyage sont souvent obtenus sur le marché noir ou auprès du consulat égyptien de K (...)
  • 16 Entre 1999 et 2004, près de 17 000 personnes ont été réinstallées dans un pays tiers depuis l’Égypt (...)

22Jusqu’à la fin des années 1990, la présence africaine en Égypte était constituée de Soudanais (en majorité musulmans arabophones) anciennement installés qui s’étaient progressivement « métissés » à la population locale. L’accord de libre circulation de « la Vallée du Nil » (Wâdi al-nîl) de 1976 a facilité les nouvelles installations et a prêté aux Soudanais un quasi-statut de citoyens égyptiens (visa non obligatoire, accès à l’éducation, la propriété…). Les Soudanais fuyant la guerre civile (1983-2005) n’avaient pas à justifier la raison de leur venue et n’avaient pas à déposer un dossier de demande d’asile auprès du Haut-Commissariat aux Réfugiés de l’ONU (le HCR)13 – ce qui ne permet pas de rendre compte de l’augmentation du nombre des exilés forcés à cette époque (opposants à la politique d’islamisation, épouses de dirigeants militaires, intellectuels, fonctionnaires, membres de syndicats ou leaders politiques d’opposition, etc.). En 1995, ces accords sont annulés suite à la tentative d’assassinat de l’ancien président Hosni Moubarak en Éthiopie, attribuée aux islamistes soudanais. La frontière juridique se durcit et les Soudanais (et notamment les Darfouris à partir de 2003) souhaitant rejoindre l’Égypte doivent désormais demander un visa d’entrée ainsi qu’un visa de résidence, ou bien déposer une demande d’asile auprès du Haut-Commissariat aux Réfugiés, agence des Nations Unies de plus en plus sollicitée. Les démarches administratives se complexifient et les dossiers de demande d’asile « clos » ou « en attente » se multiplient (2 000 dossiers par an rejetés entre 1996 et 1999, 50 cas de dossiers en attente en 1997, 2 200 cas en 1998, 4 600 en 1999, 11 000 en 2000, en majorité soudanais)14. Qu’ils soient exilés politiques, commerçants réguliers ou membres de familles établies en Égypte, ces Soudanais, du Nord comme du Sud, empruntent les mêmes routes transfrontalières terrestres (bus, microbus ou bateau pour la traversée du Lac Nasser) passant par Khartoum, le poste frontière de Wadi Halfa et Assouan15 (fig. 2). Malgré la complexité des démarches, les politiques favorables de réinstallation menées par le HCR jusqu’au début des années 2000 ont encouragé de nombreux Soudanais à déposer des demandes d’asile au Caire, attirés par l’idée de pouvoir émigrer ensuite au Canada, aux États-Unis ou en Australie16.

Figure 1 (a et b) - Gare ferroviaire et routière au sud d’Assouan, lieu de passages transfrontaliers réguliers

Figure 1 (a et b) - Gare ferroviaire et routière au sud d’Assouan, lieu de passages transfrontaliers réguliers

(Picard, 2011)

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  • 19 Le Monde du 9 janvier 2006 évoque entre 27 et 156 morts tandis que certaines ONG avancent plus de 1 (...)

23Par la suite, plusieurs évènements concomitants ont re-bouleversé la définition légale du statut des Soudanais en Égypte, et ce en leur défaveur. Entre les deux pays, « la mobilité transnationale [...] est multiple, chronique, diffuse et pérenne ; le degré d’ouverture des frontières est en revanche signe de bonne ou mauvaise santé des relations bilatérales des deux voisins » (Brücker, 2016). En janvier 2004 est en effet conclu l’accord des « Quatre Libertés » (Four Freedom Agreement) permettant à nouveau aux citoyens des deux pays de circuler librement, d’accéder au travail, à la résidence, à la propriété, sans avoir à acquérir de permis au préalable. Un des objectifs était d’établir un partenariat économique et politique entre les deux pays, notamment dans le domaine de la sécurité alimentaire. Cependant en 2009, l’accord devait encore être ratifié par le gouvernement égyptien. En juin 2004, alors que les réunions se multiplient à Khartoum pour conclure la signature d’un accord de paix entre le gouvernement central et les rebelles sudistes, le HCR suspend la procédure de détermination du statut de réfugié pour les Soudanais. L’institution onusienne met même en œuvre des programmes de rapatriement « volontaire » vers le Soudan, sauf pour les Darfouris. Pris dans cette instabilité gouvernementale, ni tout à fait citoyens ni tout à fait réfugiés, les Soudanais se retrouvent dans une situation d’entre-deux, de vide législatif, dotés de statuts juridiques inédits et flous. En effet, les non réfugiés ne pouvaient dès lors plus se présenter au HCR et les cartes de demandeur d’asile n’étaient valables que jusqu’à la fin de l’année 200417. Peu de temps après, en janvier 2005, un traité historique entre le président Al-Beshir et John Garang met fin à la deuxième guerre civile soudanaise, confirmant la posture répressive du HCR et du gouvernement égyptien. Cette situation provoque la colère et la mobilisation de la communauté soudanaise du Caire, jusqu’ici politiquement invisible. Des heurts ont lieu avec la police en décembre 2005 devant les bureaux du HCR, où un sit-in et des protestations avaient progressivement pris place depuis la fin de l’année 200418. Une cinquantaine de personnes seraient décédées et près de 800 autres auraient été arrêtées, emprisonnées, voire expulsées19.

24Ces évènements provoquèrent des tensions diplomatiques entre les deux pays et sont à l’origine d’un sentiment grandissant de défiance et de déception de la communauté soudanaise vis-à-vis des autorités égyptiennes et onusiennes. Cela a alors participé à la reconsidération d’une autre frontière, celle avec Israël, devenue temporairement attractive. En effet, ils ont été nombreux dès 2005 et surtout à l’été 2007, malgré les risques20, à traverser le Sinaï par la route depuis Le Caire et à tenter de passer clandestinement la frontière israélo-égyptienne, attirés par une politique d’accueil plus favorable. En 2009, ils étaient 17 000 demandeurs d’asile recensés en Israël, en majorité d’origine africaine, dont 5 000 Soudanais (du Sud et du Darfour) et 6 500 Érythréens (Anteby-Yemini, 2008). Depuis cette date, un centre de rétention a été établi à proximité de la frontière par les autorités israéliennes et un « mur de sécurité » a été construit afin de limiter les passages clandestins, sur près de 250 km. Habitués à circuler et disposant de droits de passage pendant de longues années, les Soudanais pâtissent donc depuis la fin des années 1990 de « turbulences » diplomatiques, de revirements politiques externes et d’un durcissement du contexte sécuritaire global, limitant leurs mobilités et leur reconnaissance juridique, alors même que leur pays d’origine reste très instable. Cela sans compter qu’en juillet 2011, l’indépendance du Sud-Soudan est finalement déclarée. L’Égypte et une partie des institutions internationales ont alors considéré que les Soudanais résidant dans le pays n’étaient plus menacés et donc plus éligibles au statut de réfugié… jusqu’à l’éclatement d’un nouveau conflit armé au Sud-Soudan en 2013. Outre les Syriens, qui représentaient en décembre 2020 la plus grande communauté de demandeurs d’asile et de réfugiés pris en charge par le HCR en Égypte (130 000 personnes environ sur un total de près de 260 000), les Soudanais et les Sud-Soudanais figuraient en seconde et troisième positions à la même date, avec respectivement près de 50 000 et 20 000 personnes21. Nombreux sont encore aujourd’hui les Soudanais et Sud-Soudanais non recensés et en situation irrégulière dans le pays, dans l’attente d’une meilleure situation.

L’arrivée en Égypte de migrants subsahariens aux origines de plus en plus variées

  • 22 Malgré l’adhésion de l’Égypte en 2001 à la Communauté des États Sahélo-Sahariens (CEN-SAD), encoura (...)

25D’autres migrants d’Afrique de l’est, d’Afrique centrale, voire de l’ouest sont venus renforcer la présence soudanaise en Égypte, représentant une immigration subsaharienne inédite dans le pays (Zohry, 2003). Il s’agit dès les années 1990 de nombreux Somaliens, puis au début des années 2000, d’Érythréens, d’Éthiopiens et de quelques Ivoiriens. Ces arrivées sont considérées comme forcées, politiques et sont généralement enregistrées auprès du HCR. Les routes terrestres transitant par le Soudan et Khartoum restent très empruntées (fig. 2). Dans le courant des années 2000, comme ce fut aussi observé en Tunisie, au Maroc ou en Libye (Bredeloup, Pliez, 2005), les origines se diversifient, tout comme les motivations au départ. Il s’agit d’étudiants (Bava, 2011), d’hommes et de femmes à la recherche d’opportunités économiques ou fuyant les persécutions et les conflits. Arrivés plus majoritairement au Caire par voie aérienne, avec un visa de tourisme temporaire, ils viennent de République démocratique du Congo, de République du Congo, du Cameroun, du Nigéria mais aussi de République de Guinée, du Togo, du Mali, de Madagascar… « Se jouant » des frontières administratives, ils cumulent différents statuts juridiques au cours de leur vie au Caire, passant de « touristes » à « étudiants », « demandeurs d’asile » ou « irréguliers », la résidence étant quasiment impossible à obtenir pour un étranger en Égypte, d’autant plus s’il vient d’un pays subsaharien22. Quoi qu’il en soit, la majorité de ces migrants ne souhaitait pas initialement s’installer durablement en Égypte, qu’ils voyaient alors comme un simple refuge ou une étape temporaire. Mais l’intégration du pays d’accueil aux politiques migratoires européennes en a décidé autrement pour la plupart.

Figure 2 - Frontières multiples, mouvantes et (im)mobilités dans la Vallée du Nil : l’Égypte comme destination et lieu d’installation des migrants subsahariens

Figure 2 - Frontières multiples, mouvantes et (im)mobilités dans la Vallée du Nil : l’Égypte comme destination et lieu d’installation des migrants subsahariens

Décentrer le regard vers le nord : externalisation des frontières européennes et création d’impasses migratoires en Afrique du nord

  • 23 Cf. les projets successifs « EuroMed migration » (I à V).
  • 24 Le sommet fondateur de l’Union pour la Méditerranée (UPM) s’est déroulé le 13 juillet 2008 à Paris (...)

26La focalisation sur la frontière sud de l’Égypte et ses frontières nationales en général ne doit pas faire oublier que l’Égypte est aujourd’hui intégrée aux politiques migratoires européennes et concernée par l’externalisation des frontières externes de l’espace Schengen. Dans le cadre de la relance du Processus de Barcelone de 2005 et de la politique de coopération entre l’Europe et l’Afrique du nord (PEV), des accords d’association (AEA) et des plans d’action contenant généralement un volet migratoire23 ont été conclus avec les pays du Maghreb mais également avec la Jordanie, le Liban et l’Égypte24. La volonté des dirigeants européens étant surtout de déléguer la gestion des flux migratoires aux pays de la rive sud et de l’est de la Méditerranée et de limiter l’arrivée de migrants irréguliers en Europe. Ce contexte sécuritaire régional et global, les révolutions arabes de 2011, ainsi que les conflits libyen et syrien n’ont pas encouragé l’État égyptien à ouvrir ses frontières ou à développer ses politiques d’accueil des étrangers mais elles l’ont plutôt invité à lutter aux côtés de Frontex contre les arrivées et les départs illégaux (y compris d’Égyptiens). Contre les réseaux de passeurs, les autorités égyptiennes ont ouvert des centres de rétention pour migrants près d’Alexandrie, du Caire et d’Assouan. Si le nombre de demandeurs d’asile et de réfugiés pris en charge par le HCR augmente depuis les années 2000, l’accès aux droits humains et civiques reste très limité et de nombreux autres migrants notamment subsahariens se sont désormais détournés de cette institution.

27N’ayant pas la possibilité de repartir, d’être réinstallés dans un pays tiers, ni de retourner dans leur pays d’origine, ils sont des milliers à s’être installés, à défaut d’autres choix, dans des quartiers populaires et périphériques du Caire, depuis 10, 15 ou 20 ans. Des réseaux de solidarité (souvent d’ordre communautaire ou national) plus ou moins formels se sont développés et de nombreuses ONG et associations, internationales ou locales, permettent aux migrants dans le besoin d’accéder à des soins, à l’éducation et aux ressources de première nécessité. Familiarisés progressivement avec la langue arabe, ils apprennent à s’approprier les codes de la société égyptienne. Les Soudanais, les Soudanais du Sud et les Nigérians sont plus particulièrement présents sur la scène du petit commerce urbain, réussissant à ouvrir des centres d’appels téléphoniques, des épiceries, des restaurants ou des boutiques dans leur quartier de résidence, que quelques Égyptiens fréquentent occasionnellement en tant que clients. D’autres migrants africains de confession chrétienne ont su recréer et faire vivre leur Église sur place, comme inventer des relations inédites avec les communautés coptes de la ville (Picard, 2016). Ancrés à l’échelle locale, ils participent ainsi à la fabrique de nouveaux micro-territoires plus cosmopolites et dynamiques, où certaines frontières identitaires et culturelles se trouvent « déplacées » ou remises en question.

Conclusion

28Historiquement, la frontière sud de l’Égypte peut être considérée comme une de ses interfaces les plus dynamiques. Traversées depuis des millénaires par des circulations de marchandises, d’hommes, d’idées et par des rapports de force multiples, la colonisation puis la période d’indépendantisation ont participé au ralentissement de ces échanges et à l’affaiblissement de ces interrelations asymétriques. Le tracé et la consolidation administrative de la frontière égypto-soudanaise ont encouragé la construction de deux entités politiques autonomes voire rivales quant à la gestion et au partage des eaux du Nil. Cependant, la frontière étatique moderne n’a pas empêché les circulations de migrants soudanais et sud-soudanais de perdurer et de se renouveler. L’approche multiscalaire permet de saisir l’articulation de l’Égypte à des champs migratoires africains de plus en plus vastes, ainsi que son intégration aux politiques d’externalisation des frontières européennes. Les arrivées, régulières ou irrégulières, venant « des suds » sont les témoins d’une certaine porosité des frontières égyptiennes, tandis que les sorties vers « les nords » semblent de plus en plus contraintes et surveillées. Les frontières analysées au prisme des mobilités s’avèrent donc sélectives, dans l’espace et dans le temps. Leur degré d’ouverture et de fermeture est à replacer dans un contexte historique long, dans un contexte régional de fortes inégalités de développement, mais dépend aussi de décisions, de revirements et d’acteurs politiques extérieurs variés. Une approche complémentaire par les « frontières » micro-locales, symboliques et culturelles, permet de mieux saisir les réelles capacités d’ancrage des migrants et les enjeux liés à l’accueil des étrangers dans les villes en général.

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Bibliographie

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Notes

1 Cf. le concept de motilité (Kaufmann, 2004).

2 Les flux d’émigration contemporains, d’Égyptiens vers l’extérieur (pays occidentaux, Libye, péninsule arabique, Irak, etc.) ne seront pas ici abordés. Ils ont notamment concerné depuis les années 1970 et la politique de libéralisation menée par Sadate, des travailleurs, à la recherche de salaires plus élevés, réalisant des allers-retours entre l’Égypte et les pays du Golfe. Cette même période correspond à un mouvement de réislamisation de la société et au départ de nombreux Égyptiens coptes, vers l’Europe, l’Australie et les États-Unis. Depuis les années 1950, ce sont les Juifs égyptiens qui ont fui en masse le pays, vers Israël, les États-Unis, le Canada ou la France (Pagès-El Karoui, 2012). De nos jours, les recherches sur les flux d’émigration égyptienne se penchent davantage sur des catégories d’individus comme les « chômeurs », les jeunes, les militants politiques ou les « clandestins », fuyant notamment le régime autoritaire d’Al-Sissi et déçus de l’inaboutissement du « Printemps arabe » de janvier 2011.

3 L’indépendance du Sud-Soudan a été proclamée en juillet 2011, suite au référendum de janvier 2011. Sa capitale est Djouba.

4 L’Égypte exportait en échange des armes, des outils agricoles et des textiles vers le Soudan notamment.

5 L’unique route transversale qui relie Tombouctou à Djedda et à La Mecque en passant par les relais soudanais d’El Obeid et de Souakim, est aujourd’hui encore empruntée par des milliers de pèlerins (effectuant le haj) et de commerçants musulmans chaque année. Avant le développement des transports aériens, elle était la seule route qui reliait directement l’Afrique noire à la péninsule arabique.

6 L’homogénéité des paysages et du peuplement est d’ailleurs plus grande entre l’Égypte du sud et le Soudan du nord qu’entre le nord et le sud-Soudan.

7 Le Soudan regroupe aujourd’hui environ 570 tribus, réparties en 56 groupes ethniques, parlant plus d’une centaine de langues (Miller, 1989 in Lavergne).

8 Les populations dites « négro-africaines » du sud ont également été protégées par la zone marécageuse du sudd (barrière en arabe).

9 En 1902, à l’inauguration du premier barrage d’Assouan construit par les Anglais, de nombreux Nubiens ont également dû être délogés.

10 Il s’agissait d’accompagner la « déségyptianisation » de la région, tout en tentant de limiter la diffusion de l’islam au sud. Cette révolution ne fut pas une réelle surprise pour les Britanniques qui avaient en réalité déjà entamé leur politique de décentralisation.

11 La première guerre civile (1955-1972) aurait fait 800 000 morts et provoqué un million de déplacés internes.

12 En quelques heures, entre 70 000 et 100 000 habitants de la Basse-Nubie entre Wadi Halfa et Assouan ont dû abandonner leurs terres et leurs habitations. La plupart ont été relogés à Assouan, à New Kom Ombo en aval et une partie a émigré au Caire, à Alexandrie ou au Soudan, voire vers les pays du Golfe. Des familles nubiennes comptant des membres de nationalité soudanaise et égyptienne ont été dispersées de part et d’autre de la zone frontalière. Le gouvernement égyptien a conduit une politique d’urbanisation et de relogement des populations déplacées mais celle-ci n’a pas été suffisante et a alimenté l’urbanisation spontanée dans les environs d’Assouan.

13 Les bureaux régionaux « Afrique du nord » sont établis au Caire depuis 1954. Un protocole d’entente est signé entre l’Égypte et le HCR cette même année décrétant que le gouvernement délègue l’entière responsabilité de la gestion de l’asile et de la détermination du statut de réfugié au seul HCR.

14 À partir du début des années 1990, les arrivées de demandeurs d’asile somaliens et soudanais se multiplient. Nous n’évoquerons pas ici les réfugiés palestiniens, arrivés après 1948 (qui seraient au nombre de 70 000 aujourd’hui installés sur le territoire égyptien).

15 Les documents de voyage sont souvent obtenus sur le marché noir ou auprès du consulat égyptien de Khartoum, par des voies corrompues. Pour Pauline Brücker (2016), la grande majorité des Soudanais, encore aujourd’hui, traverse la frontière avec des documents légaux, souvent obtenus de manière illégale.

16 Entre 1999 et 2004, près de 17 000 personnes ont été réinstallées dans un pays tiers depuis l’Égypte.

17 Ces ambiguïtés administratives font oublier que l’Égypte est signataire, en tant qu’État membre de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), à la fois de la Convention d’Addis-Abeba (1969) relative aux réfugiés africains depuis 1980, et de la Convention de Genève (1951) depuis 1981.

18 Il s’agit des évènements dits « de la place Mustafa Mahmoud » ; les chiffres varient selon les sources : jusqu’à 4 000 personnes selon Barbara Harrell-Bond (Le Houérou, 2006) et entre 1 800 et 2 500 selon le quotidien Al-Ahram du 15 novembre 2005.

19 Le Monde du 9 janvier 2006 évoque entre 27 et 156 morts tandis que certaines ONG avancent plus de 1 000 décès durant la nuit (Lamnaouer, 2007).

20 Des cas d’arrestations de migrants, d’exécutions, de prises d’otages ou de trafics d’organe ont été rapportés.

21 Rapport du HCR-Egypt de novembre 2020, https://reporting.unhcr.org/sites/default/files/UNHCR%20Egypt_Fact%20Sheet_November%202020.pdf.

22 Malgré l’adhésion de l’Égypte en 2001 à la Communauté des États Sahélo-Sahariens (CEN-SAD), encourageant la liberté de circulation et de séjour des ressortissants entre les pays membres, les entrées et séjours restent administrativement contraints.

23 Cf. les projets successifs « EuroMed migration » (I à V).

24 Le sommet fondateur de l’Union pour la Méditerranée (UPM) s’est déroulé le 13 juillet 2008 à Paris à l’invitation de la France et de l’Égypte. Les deux pays ont coprésidé l’UPM entre juillet 2008 et juin 2012.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 (a et b) - Gare ferroviaire et routière au sud d’Assouan, lieu de passages transfrontaliers réguliers
Crédits (Picard, 2011)
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12485/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 402k
Titre Figure 2 - Frontières multiples, mouvantes et (im)mobilités dans la Vallée du Nil : l’Égypte comme destination et lieu d’installation des migrants subsahariens
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12485/img-2.jpg
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Pour citer cet article

Référence papier

Julie Picard, « Mobilités et immobilités aux frontières de l’Égypte : zoom sur une interface sud dynamique »Les Cahiers d’Outre-Mer, 282 | 2020, 361-378.

Référence électronique

Julie Picard, « Mobilités et immobilités aux frontières de l’Égypte : zoom sur une interface sud dynamique »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 282 | Juillet-Décembre, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/12485 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.12485

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Auteur

Julie Picard

MCF géographie, Université de Bordeaux, UMR Passages 5319, julie.picard@u-bordeaux.fr

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