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COM des concours

Frontières et dynamiques frontalières contemporaines de l’Égypte (2011-2019)

Karine Bennafla
p. 331-360

Résumés

Cet article expose la situation de stress aux frontières que connaît l’Égypte depuis le moment révolutionnaire de 2011, la reprise en main du pouvoir par l’armée depuis 2013 ayant entraîné une gestion répressive des tensions aux frontières. Le désert occidental égyptien est devenu un front militaire investi par des groupes armés en provenance de Libye ; la frontière avec Gaza se durcit depuis 2007, ce qui contraint les circulations humaines mais suscite une économie informelle florissante à travers les tunnels transfrontaliers, en partie détruits ou ennoyés par l’armée égyptienne en 2016. Au Sud, le réveil de l’activisme nubien depuis 2011 se traduit par des marches pacifiques pour un droit au retour sur des terres ancestrales, mais plusieurs militants de ce groupe ethno-linguistique réparti entre l’Égypte et le Soudan ont été arrêtés. La deuxième partie aborde le différend frontalier de Halayeb et Chalatine entre l’Égypte et le Soudan en soulignant la ressource qu’incarne localement la frontière pour des tribus de culture bédouine et la politique égyptienne d’intégration nationale. L’article s’achève par une description de la péninsule du Sinaï en termes d’espace-frontière. L’autorité de l’État est contestée au Nord où se déroule une guerre depuis 2011. Dans ce contexte, la coopération militaire transfrontalière s’est renforcée avec l’État israélien qui a achevé en 2014 une barrière de sécurité le long de la frontière avec l’Égypte.

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Mots-clés :

Égypte, frontières, Halayeb, Sinaï

Keywords:

Egypt, borders, Halaib, Sinai
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Texte intégral

1Le thème des frontières d’État est peu abordé en tant que tel dans les écrits académiques sur l’Égypte (Battesti et Ireton, 2011 ; Blanc, 2010 ; Lavergne, 2016), comme si l’armature fluviale du territoire agencé depuis des millénaires autour de la vallée du Nil reléguait au second plan les différends frontaliers ou les tensions sur les marges territoriales. Pourtant, une consultation rapide de la carte de l’Égypte élaborée par le ministère français des Affaires étrangères à l’attention des voyageurs révèle la situation de stress frontalier qui caractérise l’Égypte depuis 2011 (fig. 1). Certes, on peut discuter des modalités d’élaboration, des enjeux et des impacts de cette carte grossière et de la perception politico-diplomatique du risque-pays qu’elle véhicule. Il n’en demeure pas moins que, depuis le moment révolutionnaire de 2011-2013, près des deux tiers du territoire égyptien sont désormais classés en zones rouges ou orange, c’est-à-dire déconseillés aux voyageurs pour des raisons de sécurité, et au premier rang, les zones frontalières « formellement déconseillées » à l’Est comme à l’Ouest.

Fig. 1 - Carte de l’Égypte sur le site du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères

Fig. 1 - Carte de l’Égypte sur le site du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères

Source : https://www.diplomatie.gouv.fr/​fr/​conseils-aux-voyageurs/​conseils-par-pays-destination/​egypte/​#securite (consulté en janvier 2021)

  • 1 Tiran et Sanafir sont deux îles inhabitées qui occupent une situation stratégique dans un passage é (...)

2En Égypte, la question des frontières d’État donne régulièrement lieu à des débats publics relayés par la presse locale, comme par exemple en 2013 à l’occasion de la publication d’une carte nationale amputée du triangle frontalier de Halayeb sur la page Facebook du parti des Frères musulmans, alors au pouvoir. En avril 2016, le sujet des frontières suscite un nouvel émoi et des déchirements à la suite de l’annonce d’un accord de démarcation maritime entre le Président al-Sissi et le roi saoudien Mohammed Ben Salman, prévoyant la (rétro)cession des îles égyptiennes de Tiran et Sanafir, situées dans le golfe d’Aqaba, au voisin saoudien : des manifestations de protestation contre l’accord ont lieu au Caire, suivies d’arrestations et de condamnations1. À bien des égards, le thème des frontières d’État et de l’intégrité territoriale reste donc un point d’actualité et un sujet sensible en interne au regard de l’histoire récente égyptienne et du souvenir cuisant de l’occupation israélienne du Sinaï pendant presque quinze ans (1967-1982).

3Le cas de l’Égypte permet d’entrevoir les déclinaisons multiples de la frontière au-delà de l’acceptation classique d’une limite juridico-politique bornant l’espace de souveraineté étatique : on y observe des fronts, des fronts pionniers (frontier) et des zones-frontières. Berceau des mal nommés « Printemps arabes » en 2011 (avec la Tunisie), le pays est marqué, depuis 2012-2013, par l’existence de fronts, au sens militaire de zone d’affrontements, dans le désert occidental et surtout au nord du Sinaï. L’aménagement du territoire national, un carré entièrement désertique d’environ un million de km2, s’effectue selon une logique de front pionnier depuis les années 1950 avec un mouvement de conquête et de mise en valeur économique du désert (frontier) orchestré par l’État (Acloque, 2019). Deux types de fronts pionniers sont déployés : l’un, agricole, avec la bonification de nouvelles terres et l’autre, urbain, avec la construction de villes nouvelles. Enfin la péninsule frontalière du Sinaï peut être analysée comme un espace-frontière entendu ici comme une zone disputée (Kotek, 1996) et un entre-deux territorial où le contrôle étatique est contesté car l’autorité de l’État s’enchevêtre avec d’autres sources de pouvoir, notamment tribal.

  • 2 Il s’agit notamment des journaux Al-Masry al-Youm, Al-Ahram et du site d’informations Mada Masr. De (...)

4Cet article propose une synthèse succincte des dynamiques frontalières actuelles en Égypte. Il s’appuie sur le dépouillement de la presse locale durant un séjour de quatre ans au Caire (2015-2019)2 et la compilation de divers travaux académiques. Après avoir décrit les éléments du stress frontalier actuel (I), nous exposerons le cas du différend frontalier d’Halayeb et Chalatine avec le Soudan (II) puis la place particulière de la péninsule frontalière du Sinaï retournée dans le giron national depuis 1982 (III).

Tensions et turbulences aux frontières depuis la vague du « Printemps arabe »

  • 3 L’organisation « État islamique » (OEI) est la traduction de l’acronyme arabe « Daech » qui signifi (...)

5Le moment révolutionnaire de 2011 au sud de la Méditerranée dont l’Égypte fut l’un des épicentres avec la Tunisie a amorcé une période d’instabilité politique, d’affrontements armés et de bouleversements territoriaux dont les soubresauts et les retentissements durent encore, comme en témoignent le renversement des présidents algérien et soudanais en 2019 et les situations de guerre prolongée en Syrie, au Yémen ou en Libye. En portant des coups de boutoirs aux régimes autocratiques, parfois jusqu’à leur effondrement (en Tunisie, en Libye, en Égypte, au Soudan), la vague de protestations populaires a favorisé une érosion du contrôle territorial de l’État, contesté ou mis à mal par d’autres acteurs (milices, groupes armés jihadistes, armées étrangères, mercenaires). En plusieurs lieux, on a pu constater une rétraction spatiale de la souveraineté étatique devenue effective sur une partie réduite du territoire national ; certains groupes jihadistes violents ont ouvertement remis en cause la pertinence des frontières d’État et proposé des territoires alternatifs transcendant les cadres anciens et s’évertuant à gommer la frontière d’État (cf. le califat de Daech3 de 2014-2017) ; en maints endroits, la frontière d’État s’est épaissie et dilatée en zone animée par des flux multiples (armes, médicaments, malades, réfugiés, combattants…) et ponctuée de camps de réfugiés, de barrages, de points de passage et de taxation (Vignal, 2018). En Égypte, les zones frontalières sont devenues des zones troubles depuis le soulèvement de 2011 déclenchant une surveillance accrue de la part des forces de l’ordre et des interventions de l’armée.

6Rappelons qu’au Caire, la révolution dite du 25 janvier 2011 (date du début des manifestations place Tahrir) aboutit à la démission du président Hosni Moubarak au pouvoir depuis 30 ans après 18 jours de rassemblement et de grèves, ouvrant une courte page de transition démocratique sous la houlette du Conseil supérieur des forces armées. L’organisation des premières élections législatives et présidentielles libres en 2012 consacre la victoire de la formation islamiste des Frères musulmans, dont le candidat Mohamed Morsi devient le premier président civil élu depuis l’avènement de la République en 1952. Sa présidence est écourtée : décrédibilisé, incapable de proposer une formule de gouvernement inclusive et de rétablir la stabilité économique, politique ainsi que la sécurité dans les rues de la capitale, le gouvernement s’aliène une large majorité de la population déclenchant des mobilisations populaires contre lui à l’appel du mouvement Tamarrod en juin 2013. Le renversement de M. Morsi par l’armée, le 3 juillet 2013, s’effectue avec l’assentiment de larges pans de la société égyptienne, fatiguée par la situation chaotique et les difficultés de vie quotidiennes (coupures d’électricité, insécurité, hausse du prix du gaz). Ce coup de force qui amène à la tête du pays le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, élu en 2014 puis réélu en 2018, referme la parenthèse révolutionnaire : la répression à l’encontre des Frères musulmans pourchassés comme « mouvement terroriste », emprisonnés ou contraints à l’exil ne tarde pas à s’élargir aux militants associatifs, aux syndicalistes, aux ONG et à toutes formes d’opposition ou d’activisme au sein de la société civile.

  • 4 En particulier au Caire, à Alexandrie, au Sinaï, en Haute-Égypte et dans le désert occidental.
  • 5 L’état d’urgence est instauré après un double attentat contre des Églises coptes dans les villes de (...)

7Si en Égypte l’effervescence de la période révolutionnaire s’achève par une relative stabilité politique au prix d’une restauration autoritaire, du rôle prééminent de l’armée et de l’instauration d’un régime présidentiel fort (conforté par une révision constitutionnelle en 2019), les turbulences frontalières n’en sont pas pour autant éteintes et la maîtrise du territoire effective. À partir de 2011, la multiplication des attentats à travers le territoire4 contre les forces de l’ordre, les consulats et les représentations occidentales, les Églises et les sites chrétiens, les mosquées (à Bir al-Abd en 2017) ou les lieux touristiques a entraîné l’aménagement de dispositifs sécuritaires autour des bâtiments publics (contre les voitures piégées), un essaimage des barrages de contrôle et, depuis avril 2017, le rétablissement de l’état d’urgence5, renouvelé tous les trois mois. Le discours de lutte anti-terroriste a été au cœur des deux campagnes électorales du président al-Sissi, éclairant le triplement des dépenses militaires effectuées entre les périodes 2013-2017 et 2008-2012 (Fleurant et alii, 2018) – ce qui vaut à l’Égypte d’atteindre le troisième rang mondial des importateurs d’armes après l’Inde et l’Arabie saoudite – et un resserrement du contrôle territorial, spécialement dans les périphéries frontalières. De fait, depuis 2011, la tension est palpable sur les confins égyptiens.

Tentatives de déstabilisation sur la frontière occidentale : l’effet tache d’huile du conflit libyen

  • 6 Le territoire égyptien est divisé en 27 gouvernorats (muhafaza) qui constituent le maillon territor (...)

8À l’Ouest, les deux vastes gouvernorats6 frontaliers avec la Libye (Marsa Matrouh et Nouvelle Vallée), structurés autour d’un chapelet d’oasis aux fonctions agricoles (Kharga, Dakhla, Farafra) ou touristiques (Bahariya, Siwa), de places marchandes (Salloum, Sidi Barrani) et de communes minières, constituent une zone perméable aux circulations marchandes transnationales (Pliez, 2007 et 2009). Les travaux de Thomas Hüsken (2017) sur la zone frontalière égypto-libyenne détaillent les formes et les dénominations locales variées des activités de commerce et de contrebande au sein du groupe tribal des Aoulad Ali, allant du « commerce à la valise » (thé, vêtements, téléphones mobiles…) aux « trafics sahariens » plus étendus (cigarettes, stupéfiants, armes…). Depuis 2011, l’effondrement du pouvoir central et l’implosion du territoire libyens ont été un terreau favorable à l’intensification des flux d’armes et de combattants à travers les 1 200 km de frontière.

  • 7 En 2015, l’armée égyptienne pilonne des touristes mexicains confondus avec des groupes jihadistes.

9Alors que la guerre sévit en Libye (Haddad, 2020) via des milices interposées entre les partisans de Fayez el-Sarraj (soutenu par les Frères musulmans et la Turquie) et ceux du maréchal Haftar (appuyé par l’Égypte, les EAU et la Russie), le désert occidental égyptien est devenu une zone troublée, affectée depuis 2012 par l’incursion et les attaques sporadiques de groupuscules affiliés à la mouvance jihadiste internationale. Certains groupes ont reflué de Libye après les défaites militaires de Daech dans le golfe de Syrte et à Derna (en 2015), d’autres se sont infiltrés avec le but d’ouvrir un deuxième front sur le flanc ouest du pays pour desserrer l’étau militaire égyptien sur le nord du Sinaï. Des attentats ciblés sont perpétrés contre des barrages de contrôle égyptiens (en janvier 2017 au poste de contrôle d’Al-Naqab à 80 km au nord de Kharga et en octobre 2017 à Bahariya) ou contre du personnel étranger (cf. l’exécution d’un ressortissant croate en août 2015), et revendiqués par des groupes islamistes armés dénonçant le renversement de M. Morsi et la répression contre les Frères musulmans. Ces attaques ont généré une surveillance militaire redoublée des marges désertiques occidentales. Depuis le milieu des années 2010, l’accès aux oasis, jadis prisé des touristes ou des amateurs de bivouac, est désormais soumis à stricte autorisation et l’accès aux chantiers de fouille archéologiques est devenu compliqué et très limité7. La lutte contre l’islamisme jihadiste est une priorité mise en avant par le président égyptien al-Sissi qui soutient le maréchal Haftar (dont la rhétorique est similaire) et elle a servi de justification aux frappes aériennes égyptiennes contre des camps et des sites de l’OEI en Libye en 2015 (à Derna, à Syrte et à Ben Jawad), au mépris de la frontière, et ce, en représailles à la divulgation d’une vidéo montrant la décapitation de 21 citoyens égyptiens coptes enlevés en Libye.

Une frontière durcie mais non étanche avec la bande de Gaza

  • 8 Le siège israélien fait suite à la prise de contrôle effective du territoire gazaoui par le parti d (...)
  • 9 Source : Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), https://www. (...)
  • 10 J’utilise ce terme de « contournement » pour englober des flux « informels », y compris des flux «  (...)

10À l’est du territoire, les autorités égyptiennes ont fermé depuis 2007 leur frontière avec la bande de Gaza, au niveau du point de passage de Rafah, concourant à l’asphyxie totale de ce micro-territoire palestinien (365 km2, deux millions d’habitants) causée par le blocus israélien des frontières (terrestres, maritimes et aériennes) en juin de la même année8. En 2008, le gouvernement égyptien a construit un mur le long des 14 km de frontière avec la bande de Gaza pour contenir les manifestants palestiniens protestant contre le verrouillage de la frontière. Le poste égyptien de Rafah constitue depuis 2005 l’unique accès à la Palestine qui ne soit pas contrôlé par les forces israéliennes. Or il fut fermé durant plus de 300 jours en 2007 et pendant 270 jours en 2008, contre 158 jours en 2006 ; le nombre de passages chute parallèlement de façon drastique avec 21 000 entrées et sorties en 2008 contre près de 300 000 en 20069. La contrepartie des fermetures sporadiques de la frontière avec Gaza par les autorités égyptiennes est le développement d’une florissante et lucrative économie de contournement10 grâce aux tunnels creusés entre le Sinaï et Gaza, permettant la circulation d’hommes et l’approvisionnement des Gazaouis en produits de consommation divers (y compris l’essence) dont la taxation alimente le budget du Hamas.

11Si à partir de 2009 et sous la présidence Morsi le poste-frontière égyptien rouvre de façon temporaire, imprévisible et sélective, autorisant la sortie de Palestiniens âgés ou malades, d’étudiants inscrits dans des universités étrangères ou de ceux ayant des parents en Égypte, la frontière avec Gaza redevient quasi-hermétique et militarisée de 2014 à 2017 avec l’arrivée au pouvoir du président al-Sissi dans un contexte d’embrasement du nord-Sinaï. En 2017, le passage de Rafah ouvre durant 36 jours selon le bureau onusien OCHA. En parallèle, le président égyptien ordonne la destruction ou l’ennoiement des tunnels transfrontaliers invoquant l’infiltration d’armes, d’engins explosifs et de combattants jihadistes en direction du Sinaï. Largement médiatisée car relevant du programme sécuritaire national, la destruction des tunnels par l’armée égyptienne s’est accompagnée de l’établissement d’une zone-tampon large de 1,5 km le long de la frontière avec Gaza et de l’édification d’un deuxième mur bétonné (haut de 6 m) au début de l’année 2020, depuis le point de passage commercial de Karm Abou Salem jusqu’à Rafah.

12Une ouverture plus régulière du sas frontalier de Rafah, quoique toujours limitée et intermittente, a été constatée depuis mai 201811 jusqu’à la crise sanitaire de 2020, notamment à l’occasion du mois de Ramadan ou de la fête de l’Aïd. Chaque mois, quelques milliers de Palestiniens peuvent sortir de l’enclave palestinienne moyennant le versement fréquent de pots-de-vin (en moyenne autour de 1 500 dollars12) pour remonter plus vite sur les listes de sortie du ministère de l’Intérieur gazaoui et des autorités égyptiennes, et au prix de très longues heures d’attente dans les halls successifs de l’Autorité Palestinienne, du Hamas puis du côté égyptien. Cette reprise au goutte-à-goutte des circulations à double sens à travers le terminal de Rafah a été stimulée par la Grande marche du retour (une protestation palestinienne initiée en mars 2018) et elle reflète le dégel relatif des relations entre le gouvernement égyptien et le Hamas, décidés à renforcer le dispositif de contrôle frontalier au nom de la sécurité. Entre l’Égypte et Gaza, le franchissement légal de la frontière dans les deux sens n’en reste pas moins laborieux et aléatoire, avec son lot d’attentes, de blocage arbitraire et d’humiliations (Navone, 2014).

13Au sud du territoire égyptien, le passage de la frontière vers le Soudan est en comparaison relativement perméable et fluide jusqu’au poste frontalier soudanais de Wadi Halfa, que ce soit par voie lacustre à travers le lac Nasser ou par route depuis Abu Simbel. Le regain de nervosité sur les confins méridionaux égyptiens depuis la décennie 2010 tient ici à un autre paramètre : l’éclosion des revendications nubiennes pour un « droit au retour » sur des terres ancestrales ennoyées en 1963-1964 par le lac de retenue attenant au haut barrage d’Assouan.

Enjeux fonciers et réveil nubien à la frontière méridionale

14Le bouleversement politique de 2011-2013 a consacré un activisme nubien avec la formulation de demandes politiques inédites par des collectifs militants de ce groupe ethnolinguistique transfrontalier, en particulier au moment de la rédaction d’une nouvelle Constitution en 2013-2014. À défaut de dénombrement officiel, le nombre de locuteurs nubiens est estimé en Égypte entre 150 000 et 5 millions de personnes selon les sources gouvernementales ou militantes, ce qui place en tous les cas les Nubiens en position d’infériorité numérique dans un pays où la population résidente dépasse 100 millions d’habitants en 2020.

15Situé entre la première et la cinquième cataractes (rapides) du Nil, l’espace historico-culturel nubien fut le siège de royaumes prestigieux dès la Haute Antiquité, puis il fut successivement christianisé et islamisé. Considéré comme un réservoir d’or et d’esclaves, il subit la politique d’expansion territoriale menée par le gouvernement ottomano-égyptien au début du xixe siècle. En janvier 1899, cet espace se retrouve scindé en deux par un traité anglo-égyptien qui instaure un régime colonial bicéphale sur le Soudan, le Condominium. Les travaux de modernisation hydro-agricoles entrepris à Assouan dès le début du xxe siècle entraînent plusieurs vagues de déplacements forcés des villageois. Cependant, c’est l’aménagement du haut barrage d’Assouan achevé en 1970 et décidé par le président Nasser pour régulariser le débit du Nil et sécuriser l’approvisionnement alimentaire qui bouleverse complètement la vie villageoise et sape le territoire nubien (Fogel, 1997). Un traumatisme et un sacrifice imposé par l’État au nom de la modernité et du développement : temples et villages de la région frontalière, désormais désignée comme « Ancienne Nubie », furent en grande partie engloutis sous les eaux du lac-réservoir (6 000 km2) et, au début des années 1960, plus de 50 000 personnes furent transférées, rien que du côté égyptien, vers le nouveau site aménagé de Kom Ombo à environ 50 km au nord d’Assouan, au cœur d’une « Nouvelle Nubie » (fig. 2). Le caractère sommaire et inachevé de ces installations de relogement dans les années 1960 poussa au départ de nombreuses familles nubiennes alimentant la dispersion spatiale du groupe à travers l’Égypte. Aujourd’hui, les Nubiens ou Égypto-nubiens occupent des emplois en ville, souvent subalternes (chauffeurs, employés de maison, gardiens d’immeubles ou bawab) au Caire, à Alexandrie et dans la région du delta. Ils effectuent des visites familiales en Haute Égypte, principalement à Assouan et dans ses environs, où subsiste une cinquantaine de villages nubiens.

  • 13 Ces événements mettent en scène les modes de vie villageois, l’architecturale locale (maisons en te (...)

16En butte parfois aux discriminations, au racisme anti-noir, marginalisés d’un point de vue politique, socio-économique et linguistique (leur langue n’est pas enseignée dans le système public égyptien au nom de l’arabité, ferment d’unité nationale), les Nubiens égyptiens n’avaient pas exprimé jusqu’en 2011 des revendications collectives directes auprès des instances dirigeantes. Les clubs et les associations nubiennes – existants depuis près d’un siècle au Caire – restaient surtout cantonnés au domaine socio-culturel avec l’objectif de maintenir l’identité de groupe, d’éviter une totale acculturation urbaine et de transmettre la mémoire enchantée d’une Nubie originelle à travers l’organisation de soirées culturelles, des spectacles de musique ou de chants (photo 1)13.

Photo 1 - Soirée culturelle nubienne au Caire, à Beit El-Sennari (2015)

Photo 1 - Soirée culturelle nubienne au Caire, à Beit El-Sennari (2015)

© Bibliotheca Alexandrina

  • 14 Ces militants ont été influencés en 2004 par le mouvement d’opposition « Kifaya » (« ça suffit ») c (...)
  • 15 Au cours des années 2000, des activistes nubiens essaient d’obtenir auprès de l’ONU l’inscription d (...)
  • 16 Unité de surface employée en milieu rural en Égypte (60 m c 70 m). 1 feddan correspond à 0,42 ha.

17Les manifestations anti-gouvernementales auxquelles les Nubiens et les Nubiennes prennent part en 2011 marquent un tournant dans la politisation du mouvement et ouvrent une fenêtre d’opportunités pour une jeune génération activiste14 apparue à la fin des années 2000 qui exprime et obtient des droits dans le moment d’ébullition démocratique (Janmyr, 2016 et 2017 ; Harabech, 2017). La Constitution égyptienne de 2014 non seulement mentionne la Nubie mais elle reconnaît un « droit au retour » vers les terres ancestrales (autour du lac Nasser) dans un délai de dix ans (article 236), la Nubie historique ou Ancienne Nubie n’ayant pas été intégralement submergée. La consultation de la population locale est aussi mentionnée pour toutes les décisions ayant trait au développement économique régional. Forts de ces avancées, les militants nubiens, actifs sur les réseaux sociaux, ont maintenu la pression pour la mise en œuvre de ces engagements en organisant des marches collectives dans la région frontalière d’Assouan. Et pour cause : la promulgation entre 2014 et 2016 de trois décrets présidentiels dont l’un classe seize villages nubiens de Haute Égypte en « zone militaire » est décriée comme un dispositif de dépossession foncière qui déloge les habitants. En 2016, l’annonce gouvernementale de la vente aux enchères de terres désertiques à des investisseurs privés dans le cadre de la relance de la politique de bonification agricole dans l’extrême sud corrobore les inquiétudes nubiennes. En réaction, une « Caravane pour le droit au retour des Nubiens » est initiée par l’Union générale des Nubiens d’Assouan qui est vite réprimée. Une dizaine de militants sont arrêtés. À l’instar d’autres organisations de la société civile, les défenseurs de la cause nubienne sont dans le collimateur des autorités égyptiennes depuis 2016. Bien qu’il soit dénué de toute velléité séparatiste en dépit des accusations formulées parfois par des médias ou des représentants du pouvoir, le militantisme nubien est devenu une question politique et territoriale embarrassante. Axés sur la défense des droits fonciers d’un groupe à l’assise territoriale multiséculaire15, les activistes contrarient la mise en œuvre des méga projets agricoles dans le désert spécialement le programme de mise en valeur de « 1,5 million de feddan »16 poursuivi par le président al-Sissi. Le déploiement de grands domaines agricoles dans la zone frontalière de Toshka, où l’armée est partie prenante comme acteur économique (Acloque, 2019), suppose une maîtrise foncière préalable au nom du développement national : un argument et un récit désormais contestés.

18Plus à l’Est, la frontière méridionale égyptienne est le siège de tensions d’une autre nature en raison de la persistance d’un différend frontalier avec le Soudan, vieux de trente années, réactivé au gré de l’évolution des relations bilatérales avec le voisin.

Le différend frontalier de Halayeb et Chalatine avec le Soudan, caisse de résonance des tensions bilatérales et régionales

19Le 6 avril 2013, l’un des grands quotidiens égyptiens publiait les excuses du parti Liberté et Justice des Frères musulmans pour avoir diffusé, quelques jours plus tôt, sur sa page Facebook, une carte « inexacte » de l’Égypte17 amputée du triangle de Halayeb et Chalatine (fig. 1 et 2). La carte qui attribuait au Soudan le fameux triangle (ainsi dénommé en référence aux deux bourgades côtières) avait déclenché une polémique, les « anti-fréristes » reprochant au gouvernement Morsi de faire peu de cas du rattachement de cet espace litigieux au territoire égyptien. Depuis 1958, Le Caire et Khartoum s’opposent en effet au sujet du tracé de leur frontière désertique, chacun revendiquant la possession d’un vaste espace (12 500 km2) bordant la mer Rouge qui figure sur les deux cartes d’État officielles.

20Traversé par une ligne de partage des eaux entre le bassin du Nil et le bassin de la mer Rouge, le triangle de Halayeb et Chalatine compte près de 20 000 personnes selon le recensement égyptien de 2017, fonctionnaires et soldats compris. La zone est peuplée de bédouins en majorité non arabophones appartenant à l’ethnie Béja et parlant béjia (ou rotana), tels les Bachariya dont les liens de parenté et les aires de déplacement s’étendent de part et d’autre de la frontière rectiligne. D’autres clans transfrontaliers sont également présents comme les tribus arabophones des Ababda ou les Rachaida, ces derniers ayant souvent reçu la citoyenneté soudanaise (Aboulela, 2016, Calkins, 2014). Depuis 1995, cet espace frontalier au statut litigieux est occupé et administré de facto par l’armée égyptienne. Pourtant, chaque année, le gouvernement soudanais dépose une plainte auprès du Conseil de sécurité de l’ONU pour faire valoir ses droits de souveraineté. Ce conflit de basse intensité qui avait donné lieu à des accrochages armés en 1995 (causant la mort de soldats soudanais) s’est rallumé en 2018 provoquant un rappel réciproque des ambassadeurs en arrière-plan d’une crispation temporaire des relations bilatérales depuis le renversement, à l’été 2013, du gouvernement égyptien des Frères musulmans (soutenu par le président turc Erdogan) et du rapprochement soudano-turc – attesté par la cession soudanaise de la gestion de l’îlot Souakin à la Turquie pour 99 ans.

Fig. 2 - La zone frontalière méridionale de l’Égypte (croquis)

Fig. 2 - La zone frontalière méridionale de l’Égypte (croquis)

Sources : Bayoumi et Bennafla (2020), Aboulela (2016)

Ligne droite ou dents de scie ? Deux tracés remontant à la période coloniale

21L’invocation de traités datant de la période d’occupation britannique et proposant chacun une frontière différente nourrit le contentieux : le gouvernement égyptien fait valoir le traité anglo-égyptien de 1899 qui fixe la frontière sur le parallèle 22° de latitude nord ; les représentants soudanais le rejettent, argumentant que la souveraineté ottomane sur l’Égypte prive l’accord d’un caractère international. À l’appui de la revendication de la souveraineté soudanaise est exhibé un décret administratif de 1902, signé du ministre de l’Intérieur égyptien, qui établit un tracé en dents de scie entre l’oued Wadi Halfa et le rivage maritime appuyé sur des points d’eau ou des éléments de relief. En deçà de cette ligne, les triangles de Korsko et de Halayeb reviennent à l’État soudanais qui a abandonné ses prétentions sur le premier espace, mais non sur le second. Au-delà du tracé de 1902 et en deçà de la ligne fixée en 1899, la zone de Bir Tawil, habitée par la tribu des Ababda, connaît une situation étrange puisqu’elle est exclue de la cartographie officielle du Soudan et de l’Égypte : l’intégrer à la carte nationale reviendrait en effet à valider le traité brandi par l’État voisin. Quelle que soit la ligne considérée (celle de 1899 ou de 1902), la frontière d’État est sécante avec les territoires tribaux socialement déterminés par les vallées et les points d’eau ; l’imposition de cette limite d’État a bouleversé l’espace et le cadre normatif des échanges aux échelles locale et régionale.

22Dans les faits, la zone disputée de Halayeb fait partie du gouvernorat égyptien de la mer Rouge et elle est gérée par l’armée via deux canaux ou instances sur place : les bureaux des gardes-frontières (Chalatine, Abou Ramad) et les « bureaux des affaires des tribus ». Les premiers délivrent des permis de circuler sur les routes asphaltées, les seconds traitent des affaires courantes, comme la délivrance de carte d’identité, en lien avec des cheikhs qui sont les représentants des tribus locales (Aboulela, 2016). Dans cette périphérie frontalière, éloignée du Caire (à plus de 1 000 km) et de Khartoum, la population vit des activités de pêche, d’élevage et du commerce, en particulier celui de dromadaires (Dalmau, 1994), avec un entremêlement des activités légales et illégales.

Une frontière-ressource

  • 18 Ce rapport souligne leur rôle d’intermédiaires et de passeurs entre l’Égypte et le Soudan avant que (...)

23Pour les populations locales de culture bédouine qui disposent d’un savoir-circuler à travers le désert, la frontière est une ressource qui stimule le commerce informel de produits variés (bétail, or, armes…) ainsi qu’une économie de passage liée aux circulations migratoires essentiellement issues de la Corne de l’Afrique. En effet, selon les périodes et les nationalités (Soudanais, Syriens, Érythréens, Somaliens…), l’Égypte se positionne comme un pays d’accueil ou bien comme une terre de transit vers Israël (entre 2011 et 2014) et, à partir de 2014, vers l’Europe (Brücker, 2017). La route littorale longeant la mer Rouge est l’un des itinéraires transsahariens empruntés, notamment pour éviter le passage par la Libye. La période d’instabilité politique en Égypte (2011-2013), qui s’est traduite par un relâchement du contrôle policier et militaire, a favorisé l’intensification temporaire des trafics informels y compris criminels, ancrés sur des corporatismes tribaux ou ethniques. Fondé sur les témoignages de réfugiés érythréens recueillis au Caire et en Israël, un rapport du HCR (Humphris, 2013) a ainsi pointé l’implication de certains membres armés de la tribu des Rachaida dans un trafic transnational d’êtres humains avec son cortège de violences (kidnapping, viols, tortures)18.

24Très ancienne, l’exploitation de l’or dans les fonds de vallées asséchées (tel Wadi Allaqi) constitue une autre manne locale à la frontière égypto-soudanaise. L’activité minière a connu un regain d’effervescence depuis 2009-2011, drainant des flux d’orpailleurs venus clandestinement du Soudan dans le cadre d’un front pionnier de l’or mobile à travers le désert oriental (Chevrillon-Guibert et al., 2019). Les autorités égyptiennes tentent de juguler cet orpaillage semi-artisanal, catégorisé comme illégal19 en l’absence de permis délivré par le ministère du Pétrole et des Ressources minières, mais considéré comme légitime au regard du droit tribal – selon la règle (orale) coutumière, la terre (y compris le sous-sol) est une propriété collective des membres d’un clan. La découverte de nouveaux gisements d’or au sud-est de l’Égypte par la société nationale Shalateen Mining en 202020 sous-tend davantage la politique de lutte contre l’orpaillage illégal et le renforcement du contrôle étatique, le gouvernement égyptien souhaitant encadrer l’exploitation minière par des dispositions juridiques (revues en 2019) et solliciter les investisseurs étrangers tels le Canadien Aton ressources et la firme anglo-australienne Centamin.

La politique d’intégration territoriale déployée par le pouvoir égyptien

  • 21 Le village était auparavant dépendant administrativement de la ville de Chalatine.

25La situation générale de stress frontalier, la méprise cartographique du parti des Frères musulmans et la tension avec le Soudan dans un contexte de renversement du rapport de force le long de la vallée du Nil (avec la construction du Grand barrage éthiopien de la Renaissance) éclairent la présence active et médiatisée de l’État dans la région frontalière de Halayeb depuis l’ère al-Sissi. Ce dernier poursuit, en l’intensifiant, une politique d’équipement administratif et de développement (habitat, économie) dans la zone disputée afin de réaffirmer et de consolider la souveraineté égyptienne. Obéissant à une stratégie centripète, la promotion administrative du village de Halayeb au rang de ville21, en février 2014, a pour corollaire un resserrement du maillage administratif, l’arrivée d’employés et de fonctionnaires venus d’autres régions et une extension du bâti public. Entreprise en 2015, la construction de la maison de la radio et de la télévision (qui diffuse depuis 2018 à Halayeb) témoigne de la politique d’arabisation à l’œuvre, laquelle passe surtout par un encouragement à la scolarisation des enfants – grâce à une rémunération des parents par jour de fréquentation scolaire. Objet d’une influence militaire grandissante depuis 2013 (Rabie, 2018), l’école est censée susciter des sentiments d’appartenance nationale à travers la pratique quotidienne du salut au drapeau, l’apprentissage de chant patriotique ou la vision répétée de la carte de l’Égypte circonscrite dans ses frontières officielles. D’importantes sommes financières ont été allouées au gouvernorat pour poursuivre l’édification de maisons et d’habitations en dur dans la zone de Halayeb afin de sédentariser les bédouins, un objectif encouragé par le versement de subventions mensuelles aux citadins (depuis 1992) et l’accès gratuit aux services d’eau et d’électricité. Le développement du triangle frontalier est au cœur de la rhétorique gouvernementale avec l’annonce régulière de projets tels celui d’un parc solaire financé par des fonds émiratis (en 2016), d’un barrage de retenue ou encore d’un port de pêche (2018). La réalisation rapide de ces équipements tient en grande partie à l’implication de l’armée et au soutien financier des alliés du Golfe (Arabie saoudite, EAU). L’enregistrement administratif des populations locales, dont certaines n’ont pas de papiers, fait désormais l’objet d’une politique concurrente de la part de l’Égypte et du Soudan, ouvrant par ricochet des possibilités de jeu avec l’affiliation nationale au sein d’une même famille : alors que l’administration égyptienne délivre aux membres des tribus Bachariya et Ababda des « numéros nationaux » mentionnés sur l’acte de naissance ou la carte d’identité nationale, les autorités de Khartoum proposent depuis 2015 la nationalité soudanaise aux habitants de la zone disputée.

26Le contentieux territorial égypto-soudanais est une balle diplomatique, apparaissant comme le baromètre des tensions bilatérales et du jeu d’alliances régionales. L’accord de démarcation des frontières maritimes entre l’Égypte et l’Arabie saoudite en 2016 contiendrait la reconnaissance par l’Arabie saoudite de la souveraineté égyptienne sur le triangle de Halayeb et Chalatine. La diffusion d’une vidéo en octobre 2020 annonçant la normalisation des relations diplomatiques israélo-soudanaises a été âprement commentée par les médias égyptiens parce qu’on y voit le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou devant une carte régionale attribuant le triangle de Halayeb au Soudan. Ce remous nationaliste est toutefois retombé en Égypte après l’officialisation de cette normalisation sous la pression américaine en décembre 2020 : en rejoignant le camp israélo-américain aux côtés de Bahreïn et des EAU, le Soudan, exsangue économiquement, se rapproche également de l’Égypte, augurant une phase probable de mise en sourdine du dossier frontalier.

Photo 2 - Le Premier ministre israélien B. Netanyahou commentant les trois accords de paix qui « changent la carte du Moyen-Orient » (octobre 2020). Capture d’écran personnelle.

Photo 2 - Le Premier ministre israélien B. Netanyahou commentant les trois accords de paix qui « changent la carte du Moyen-Orient » (octobre 2020). Capture d’écran personnelle.

Source : https://www.i24news.tv/​fr/​actu/​israel/​1603562249-accord-avec-le-soudan-plus-d-etats-normaliseront-bientot-leurs-relations-avec-israel-b-netanyahou (consulté le 11 janvier 2020)

Le Sinaï : une zone-frontière où l’autorité de l’État est contestée

27La péninsule montagneuse du Sinaï (60 000 km2) est un espace frontalier qui cumule les traits de marginalité : marge spatiale au regard d’une situation excentrée par rapport au cœur politique de la vallée du Nil ; marginalité démographique au vu de son faible peuplement à l’échelle nationale – un demi-million d’habitants soit 1 % à peine de la population nationale en 2017 ; marginalisation socio-économique enfin car l’industrialisation est modeste, le chômage élevé, les infrastructures de base (médicales, sanitaires, scolaires) insuffisantes et les habitants, à l’identité bédouine, sont souvent regardés avec suspicion par les autorités, les médias ou les Égyptiens de la vallée en raison de liens familiaux et de connivences jugées trop fortes avec leurs voisins palestinien ou israélien (Sand, 2016). Les deux gouvernorats du Nord et du Sud Sinaï présentent au début du xxie siècle des indicateurs de pauvreté parmi les plus élevés du pays avec la Haute Égypte (Bayoumi, 2020). Le moment révolutionnaire de 2011 a mis au jour l’arrimage précaire du Sinaï au territoire national, l’influence d’autres sources de pouvoir, comme celui des tribus, et l’attrait certain de la mouvance jihadiste internationale pour une frange de la jeunesse locale.

Une guerre au Nord-Sinaï depuis 2011, au sein des frontières nationales, qui concourt à la barriérisation de la frontière avec Israël

  • 22 Partisans de la violence comme mode d’action, ces groupes islamistes jihadistes sont inspirés par u (...)
  • 23 Cette vente de gaz aux Israéliens est d’autant plus contestée que les habitants du Sinaï peinent à (...)

28Depuis les turbulences politiques de 2011, la région nord du Sinaï est devenue une zone de dissidence où divers groupes armés jihadistes22 sont réapparus après avoir été réprimés dans les années 1990. Ils perpétuent des attaques régulières, d’abord contre le gazoduc partant d’Al-Arish et desservant le terminal israélien d’Ashkelon (dès 2010)23, puis contre les représentants des forces de l’ordre (policiers, militaires) enlevés ou exécutés, parfois avec la diffusion de vidéos à l’appui. Les civils sont eux aussi pris pour cible en tant que touristes, chrétiens, cheikhs soufis ou collaborateurs présumés de la police ou de l’armée, comme en témoigne l’attentat à la bombe contre la mosquée de Bir al-Abd (à l’ouest d’Al-Arish) commis en novembre 2017 au moment de la grande prière du vendredi – avec plus de 300 victimes, cette attaque est l’une des plus sanglantes de l’histoire égyptienne. En octobre 2015, l’explosion en plein vol d’un avion de tourisme de la compagnie russe Metrojet, peu après son décollage de Charm el-Cheikh (224 morts), a mis le projecteur sur la guerre en cours au nord de la péninsule et catégorisé le Sinaï comme un ventre mou investi par divers groupes terroristes venus de Gaza ou d’autres foyers (Syrie, Irak) et recrutant pour partie sur place. Certains groupes ont revendiqué après 2014 une affiliation à l’organisation État islamique, tel Wilayat Sinaï (ou Province Sinaï), anciennement appelé Ansar Beit al-Maqdis (litt. les partisans de la Maison sacrée ou Jérusalem). Ces groupuscules ont pu s’équiper en armes − en provenance de Libye ou d’Iran selon certaines sources − et exploiter la démilitarisation de la presqu’île pour s’installer et raviver une flamme insurrectionnelle locale.

  • 24 L’un des rares chercheurs égyptiens à couvrir la région, Ismaïl Alexandrani, a été arrêté en 2015 à (...)

29La prise du pouvoir par l’armée à l’été 2013 consacre une guerre contre le terrorisme au Sinaï, déployée avec l’accord du gouvernement israélien qui autorise l’envoi de troupes, de blindés et d’hélicoptères égyptiens dans un espace soumis, depuis la signature de la paix en 1979, à des mesures strictes de démilitarisation selon un zonage en quatre fuseaux (fig. 3). La riposte militaire n’épargne pas les civils, pris entre les exactions de bandes armées et la répression violente de l’armée (arrestations, disparitions, bombardement de maisons et mosquées notamment vers Rafah). Les attaques au nom du jihad contre des habitants chrétiens ont abouti au départ de plusieurs familles en direction des villes du canal ou du delta. Les abus de l’armée (Human Right Watch, 2019) ravivent la rancœur locale à l’égard des autorités égyptiennes. La région nord du Sinaï est une zone de violences multiples, classée « zone militaire » et interdite aux journalistes ou aux chercheurs24. L’information est strictement contrôlée par les autorités qui communiquent sur des attaques, le déploiement de campagne sécuritaire (« Opération Sinaï 2018 ») et des initiatives de développement. Le désastre humanitaire et les combats dans la zone littorale autour du triangle Al-Arish, Cheikh Zouweid et Rafah rendent pour l’instant bien improbables ces promesses de développement.

  • 25 À l’été 2011, des individus liés à Ansar Beit al-Maqdis franchissent la frontière israélienne et at (...)
  • 26 Pour illustrer une certaine hostilité populaire à Israël, évoquons l’épisode sportif de 2016, lors (...)

30L’ampleur de l’insécurité au Nord-Sinaï et ses débordements de l’autre côté de la frontière25 ont conduit le gouvernement israélien à bâtir de façon unilatérale une clôture métallique, achevée en 2014, le long des 266 km de la frontière égyptienne. Le blindage de la frontière israélienne par un « grillage métallique haut de 5 mètres surmonté de barbelés, des tours de surveillance, des radars et des caméras infrarouges » est aussi justifié par le gouvernement israélien comme un dispositif anti-migration destiné à stopper l’arrivée croissante de migrants forcés subsahariens (Soudanais, Érythréens) « infiltrés » clandestinement en Israël à travers le Sinaï depuis 2005 (Anteby-Yemini, 2017 : 7). La situation de guerre au nord du Sinaï a renforcé la coopération militaire israélo-égyptienne au grand dam d’une partie des Égyptiens26 et, ce faisant, elle a transformé cette zone en un borderland de guerre parcouru par les avions et les drones israéliens, autorisés par le président al-Sissi à circuler dans la péninsule.

31Le Sinaï est une région frontalière marquée par de fortes disparités spatiales. Le clivage majeur oppose le quart sud-est dévolu au tourisme balnéaire et la plaine littorale nord ravagée par la guerre. Le front militaire septentrional oppose des groupes armés jihadistes aux forces égyptiennes, elles-mêmes appuyées par l’aviation israélienne, ce qui floute une frontière orientale pourtant surlignée par des clôtures israélienne et égyptienne (autour de Rafah). Les rivages du golfe d’Aqaba et les sites religieux de la montagne du Sinaï sont une bulle d’activités touristiques, certes affectée par la baisse drastique de fréquentation depuis 2011, mais toujours visitée par les touristes internationaux (Russes, Britanniques, etc.) ainsi que par des vacanciers jordaniens et israéliens qui traversent, eux, la frontière terrestre à Taba pour se reposer sur les plages du golfe d’Aqaba et explorer les récifs coralliens. Le contraste est saisissant entre un borderland de guerre au nord et un réduit touristique animé par des flux de loisirs transfrontaliers et internationaux au sud.

Une terre de passage historique rigidifiée par les lignes-frontières

32La barriérisation-sécurisation de la frontière orientale du Sinaï par les autorités israéliennes et égyptiennes depuis une dizaine d’années s’inscrit dans un processus mondial de fermeture des espaces nationaux à l’aube du xxie siècle. La démultiplication des points de contrôle égyptien sur la route principale entre Rafah et le canal depuis 2013 signale en parallèle une extension du contrôle frontalier au-delà de la ligne-frontière. Clôtures et barrages ralentissent et réorganisent les flux, accentuant un processus d’obstruction commencé au début du xxe siècle avec la mise en place d’une frontière politique à l’Est entre l’Égypte, sous domination britannique, et l’Empire ottoman.

Fig. 3 - Le Sinaï : un espace-frontière (croquis)

Fig. 3 - Le Sinaï : un espace-frontière (croquis)

Source : O. Sanmartin (2020)

33La rigidification de l’espace péninsulaire est en effet un phénomène récent à l’échelle du temps long. Pendant des siècles, le Sinaï a fonctionné comme un corridor de passage du fait de sa position particulière au carrefour des continents africain et asiatique. À l’époque médiévale, plusieurs voies caravanières de commerce ou de pèlerinage sillonnent la péninsule (Mouton, 2001) : s’y croisent alors des juifs et des chrétiens d’Égypte en route pour Jérusalem, des musulmans d’Afrique voyageant vers la Mecque, des chrétiens du Levant à destination du monastère Ste Catherine. Cette économie du passage fait vivre les tribus bédouines qui fournissent chameliers, escortes et guides. Construite à la fin de l’empire ottoman, la ligne de chemin de fer joignant Le Caire-Jérusalem perpétue ce rôle de jonction. L’ouverture du canal de Suez en 1869 marque un tournant majeur : en conférant au Sinaï une profondeur stratégique protectrice (en cas d’invasion de l’armée turque), elle accélère un processus d’étatisation sous la houlette britannique avec la fixation, en 1906, d’une frontière orientale tracée au cordeau entre Rafah et Taba. Cet accord de démarcation anglo-ottoman est repris en 1948 pour caler la frontière avec Israël. Les conflits militaires répétés qui accompagnent la naissance d’un État juif en Palestine dans la seconde moitié du xxe siècle (en 1948-49, en 1956, en 1967, en 1973) entravent les liaisons historiques à travers le Sinaï (cf. le rail est abandonné) et reconfigurent les routes commerciales entre la vallée du Nil et la Syrie historique. L’arrivée de familles de réfugiés palestiniens en 1948, encore présents à Al-Arish, et les mariages mixtes maintiennent un espace social bédouin transfrontalier couvrant les déserts du Sinaï et du Néguev et servant de soubassement aux échanges contemporains.

Des savoir-circuler nomades mobilisés dans l’économie frontalière contemporaine

34L’implication des bédouins du Sinaï et du Néguev dans des trafics transfrontaliers multiformes a été étudiée par plusieurs chercheurs (Parizot et Natsheh, 2015) qui les décrivent comme des « entrepreneurs de frontière » engagés dans le commerce de produits banals, de médicaments, mais aussi selon les moments et les individus, le trafic d’armes, d’organes, de prostitution, de migrants, de stupéfiants. L’imbrication des circulations licites et illicites, des trafics ordinaires et criminels prévaut au gré de situations floues et conjoncturelles. À partir de 2007, la mise en place des blocus israélien et égyptien sur Gaza fait ainsi basculer dans la clandestinité et l’illégalité une grande partie des échanges de biens ordinaires qui empruntent les tunnels ou des voies détournées, mobilisant les savoir-circuler des tribus bédouines et les liens ethniques transfrontaliers.

35La circulation de demandeurs d’asile et de migrants africains s’intensifie de façon inédite à travers le Sinaï à partir de 2005 et jusqu’au début de la décennie suivante. Israël est en effet devenu un nouvel horizon pour des ressortissants érythréens, soudanais ou congolais qui espèrent trouver du travail et de meilleures conditions de vie dans ce pays au régime démocratique. La guerre, les persécutions religieuses ou ethniques, les violations des droits humains dans le pays de départ ainsi que la précarité du statut et les exactions subies dans des pays de transit (Égypte, Libye, Soudan) sont les éléments qui poussent à traverser une frontière israélo-égyptienne encore perméable, moyennant le versement de sommes élevées aux réseaux de passeurs bédouins (Brücker, 2017, Antebi-Yemini, 2017). Le passage clandestin de migrants est l’un des piliers de l’économie frontalière au Sinaï, assorti d’actions de prédations, de rapts et de violences. Cependant, depuis 2013, les routes migratoires ont dévié du Sinaï en raison d’une combinaison de facteurs : les exactions des passeurs, la barriérisation de la frontière israélo-égyptienne, la militarisation du Sinaï et le durcissement des mesures politico-juridiques en Israël à l’égard des migrants. D’autres types de circulations ont pris le relais (stupéfiants, combattants, armes, médicaments etc.), car le renforcement de la surveillance frontalière fait renchérir les risques et les gains pour celles et ceux qui passent outre la loi. La réalité de ces trafics frontaliers multiformes au Sinaï détonne avec la représentation symbolique et légendaire du Sinaï dans l’imaginaire égyptien.

Un espace frontalier doté d’une charge historique et émotionnelle forte dans l’imaginaire national

« Qui peut oublier le jour où le Sinaï nous a été rendu ? Quand le drapeau de notre pays flottait au-dessus de nos têtes ? Nous étions ivres de joie et fiers de cette victoire. » - extrait d’une chanson de la chorale officielle en octobre 2015, lors de la cérémonie commémorative de la guerre de Kippour en 1973 (cité par Hossam Rabie, 2018).

36La place du Sinaï dans le récit national égyptien est centrale et chargée d’affect, car cet espace frontalier s’est retrouvé en première ligne lors des épisodes du conflit israélo-arabe. Ceux-ci ont laissé des séquelles matérielles et mémorielles durables. Les dates des fêtes nationales (6 octobre, 25 avril), les chants patriotiques ou, dans les villes du Canal, les monuments, les fresques en mosaïque et les panneaux rappellent que le Sinaï fut un champ de bataille (photo 3 et photo 4). En 1956, la péninsule fut envahie quelques mois par l’armée israélienne jusqu’à la zone du Canal. La guerre de 1967 constitue un traumatisme national encore plus fort en raison de l’occupation israélienne du Sinaï pendant 14 ans. La frontière israélo-égyptienne est alors déplacée sur le canal de Suez. Cette période d’amputation territoriale fut vécue comme une humiliation en dépit du succès ponctuel, en octobre 1973, de l’attaque égyptienne qui parvint à percer la ligne de fortification israélienne, appelée ligne Bar-Lev, sur la rive orientale du canal. Durant la phase d’occupation du Sinaï, le pétrole du golfe de Suez est exploité pour les besoins israéliens, une colonisation agricole se met en place et des touristes israéliens fréquentent les plages du golfe d’Aqaba.

  • 27 La paix avec Israël n’a pas fait l’unanimité en Égypte et certains y voient une trahison du Préside (...)

37En 1978, les accords de paix signés à Camp David27 organisent le retrait israélien, effectif le 25 avril 1982, et la démilitarisation partielle du Sinaï sous la supervision d’une Force multilatérale d’observateurs (FMO). Constituée par environ un millier d’hommes dépêchés par divers États – France, États-Unis, Canada, Tchéquie, Australie… – , cette force internationale est déployée aux côtés de la police égyptienne le long d’une bande frontalière orientale. À partir des années 1980, le Sinaï incarne désormais un borderland de paix, qui fait tampon entre les deux territoires israélien et égyptien. Le soulèvement populaire de 2011 et l’insurrection au nord de la péninsule révèlent la totale déconnexion entre le récit nationaliste sur le Sinaï et la réalité du terrain.

Photo 3 - Panneau louant la « victoire du valeureux peuple de Port Saïd contre l’agression tripartite » à l’occasion du 60e anniversaire de la guerre de Suez en 1956, Port Saïd (2016)

Photo 3 - Panneau louant la « victoire du valeureux peuple de Port Saïd contre l’agression tripartite » à l’occasion du 60e anniversaire de la guerre de Suez en 1956, Port Saïd (2016)

© Auteure

Photo 4 - Fresque murale à Port Saïd, 2019

Photo 4 - Fresque murale à Port Saïd, 2019

© Auteure

Une intégration nationale ratée ? La marginalisation des natifs depuis 1982

38Depuis sa réintégration au territoire égyptien il y a 40 ans, le Sinaï est célébré comme un emblème patriotique et le symbole d’une intégrité territoriale recouvrée. Pour consolider son rattachement à la Nation, un plan national de peuplement et de développement fut lancé dans les années 1990 érigeant la péninsule en « espace projet » selon la formule d’O. Sanmartin (2010). La plaine littorale au nord fut ainsi le siège d’un vaste projet agricole prévoyant la bonification de nouvelles terres agricoles autour d’un canal acheminant l’eau du Nil (le canal de la Paix) jusqu’à la capitale du nord Al-Arish et ce, afin de nourrir les trois millions habitants escomptés. Au sud-est, les rivages du golfe d’Aqaba furent l’objet d’une mise en valeur touristique autour des stations balnéaires de Charm el-Cheikh, Dahab, Nuweiba et Taba. Mais en dépit de l’essor du tourisme, la dynamique de développement s’est vite enrayée, le peuplement n’a pas eu lieu et le projet agricole n’a pas atteint les objectifs fixés pour maintes raisons (qualité des eaux, corruption, tensions foncières).

39Comme dans d’autres périphéries sahariennes où l’État jette sa toile et aménage, le clivage identitaire s’est construit entre les natifs de culture bédouine (majoritaires en nombre) et des « Égyptiens » venus d’autres régions pour travailler. Les postes de fonctionnaires attendus avec la création de deux gouvernorats sont confiés à des Égyptiens originaires de la vallée, notamment dans le domaine de la police et de la sécurité (Alexandrani, 2015). Le développement hôtelier ne privilégie pas les natifs, relégués dans des emplois subalternes ou cantonnés à des fonctions de guide pour des excursions dans l’arrière-pays, les Égyptiens « émigrés » occupant les postes plus côtés. Accusés d’avoir collaboré avec Israël ou d’entretenir des relations de l’autre côté de la frontière, les habitants du Sinaï sont souvent considérés avec méfiance et mépris, qu’il s’agisse des citadins d’Al-Arish ou des bédouins de la zone frontalière, et leur loyauté à la nation est questionnée, ce qui alimente un ressentiment général et des relations tendues vis-à-vis du pouvoir central (Sand, 2016).

40Outre l’emploi, la question foncière et immobilière est une source majeure de tensions locales en raison des difficultés d’accès à la propriété des habitants issus de familles bédouines et de la réquisition de terres par le gouvernement égyptien avec des indemnisations partielles et contestées. La non-reconnaissance des règles coutumières de propriété collective au profit du droit moderne étatique irrite des résidents dont les familles sont installées depuis plusieurs générations et elle envenime les relations entre certains cheikhs et les représentants de l’État.

41Les premiers attentats contre les stations balnéaires en 2004 (Taba), 2005 (Charm el-Cheikh) et 2006 (Nuweiba) peuvent être lus comme les signes d’une intégration nationale ratée (Sanmartin, 2020). Ils donnent lieu à une campagne de répression dont la population fait collectivement les frais, avec des milliers d’arrestations et des actes de tortures. Le divorce avec les forces de police et les services de renseignement, débuté dans les années 1990, se creuse davantage qui éclate au grand jour lors des manifestations de 2011 (Alexandrani, 2015) et trouve ses prolongements dans l’insurrection actuelle.

42La région du Sinaï montre les difficultés qu’éprouve le régime militaire à asseoir son contrôle sur des régions frontalières désertiques. Le déploiement de dispositifs de surveillance militaire dans le désert occidental, la répression des activistes nubiens vers Assouan, et la mise en œuvre à Halayeb ou au Sinaï de projets de développement décidés au Caire selon une logique top-down ne peuvent ni mettre fin à la porosité des frontières ni ramener la paix sociale tant que les populations locales ne seront pas écoutées et représentées dans des instances de gestion politico-administrative locales. Encore faudrait-il que de tels relais institutionnels existent. Pour l’heure, ils ne sont guère envisagés par le régime militaire.

Conclusion

43Cette ronde le long des frontières de l’Égypte a mis en exergue une situation crispée sur les bordures avec, ici ou là, des clôtures récentes (le long de Gaza et d’Israël), une situation de guerre (au nord du Sinaï) et très souvent des tensions foncières mobilisant des activistes nubiens (au Sud) ou des représentants des tribus (au Sinaï, à Halayeb). Ces tensions foncières et sociales, aiguisées par l’annonce et la mise en œuvre de (méga) projets économiques ou urbains depuis 2015, renvoient à un « mouvement des marges » (El Kahlaoui et Bogaert, 2019) de moins en moins souterrain et dont la politisation est possible. Le retour de l’armée au pouvoir en 2013 a signifié un traitement sécuritaire et répressif des turbulences frontalières aux dépens des populations locales – en premier lieu les militants nubiens ou les habitants du Nord-Sinaï. L’État manifeste et met en scène sur les bordures sa puissance et ses équipements militaires (en grande partie fournis par la France, l’Allemagne, l’Italie, la Russie), sa brutalité aussi, et ce, avec l’aval des pays occidentaux et des monarchies pétrolières du Golfe soulagés d’avoir un pays garde-fou contre le terrorisme jihadiste, les migrations dites illégales (depuis le processus de Khartoum en 2015) et un pôle de relative stabilité politique dans un environnement régional mouvementé.

44Comme nombre d’États au début du xxiè siècle, le gouvernement égyptien est engagé dans un programme de sécurisation de ses frontières développant une coopération militaire transfrontalière avec son homologue israélien qui fait pendant à d’autres formes de coopération économique bilatérale en matière énergétique ou industrielle, par exemple avec les usines des Zones industrielles qualifiées (ZIQ). La signature d’un accord de délimitation d’un accord maritime avec la Grèce (en août 2020) vise, lui, à établir les conditions pacifiques d’une exploitation des hydrocarbures en Méditerranée orientale, depuis la découverte du gisement gazier de Zohr en 2015. Vu du Caire, la sécurisation des frontières terrestres vise moins à contrôler les flux migratoires qu’à stopper les flux d’armes, de combattants et à contrecarrer des groupes jihadistes violents qui perpétuent des attentats à travers le territoire depuis une dizaine d’années. La protection du territoire national justifie ainsi le soutien égyptien au maréchal Haftar en Libye, quitte à intervenir militairement de l’autre côté de la frontière pour épauler cet allié.

45Le filet militaro-sécuritaire jeté sur les zones frontalières couplé à des projets de développement annoncés (à Toshka, au Sinaï, à Halayeb) suffira-t-il à apaiser les tensions ? On peut sérieusement en douter. Le Sinaï montre les conséquences dramatiques des ratés d’une politique de développement et d’intégration nationale à défaut de dialogue, d’écoute et de recherche de consensus avec des habitants de culture bédouine. On peut ainsi s’interroger sur les effets de la politique d’arabisation, de sédentarisation et d’équipement déployée dans la région frontalière de Chalatine et de Halayeb : ce processus d’étatisation gage localement de nouvelles possibilités de jeu sur la frontière plutôt que sceller l’allégeance des familles tribales au pouvoir d’État. C’est que, hors de la vallée du Nil, l’organisation sociale et les parentèles bédouines dessinent un espace réticulaire étendu que la surimposition des frontières n’a pas défait, renouvelant au contraire les opportunités commerciales pour des acteurs rompus depuis des siècles à une économie de passage.

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Je remercie Judicaëlle Dietrich, Alice Franck et Raphaëlle Chevrillon-Guibert pour leur relecture et leurs commentaires.

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Notes

1 Tiran et Sanafir sont deux îles inhabitées qui occupent une situation stratégique dans un passage étroit (13 km) entre le sud-est du Sinaï et la péninsule arabique. Après un feuilleton politico-judiciaire en Égypte (saisine du Conseil d’État et du Haut tribunal administratif par des avocats pour invalider l’accord, avec en riposte la saisine par le gouvernement de la Haute Cour constitutionnelle en 2017), l’accord de démarcation a finalement été ratifié en juin 2017 par le Président al-Sissi après avoir été approuvé par le Parlement. L’annonce du méga projet saoudien d’une ville transfrontalière Neom, au statut extra-territorial, a contribué à clore la controverse. Cette ville verte futuriste (26 500 km2) incluera les deux îles qui devraient être raccordées par un pont à l’Égypte.

2 Il s’agit notamment des journaux Al-Masry al-Youm, Al-Ahram et du site d’informations Mada Masr. De septembre 2015 à août 2019, j’ai dirigé le Centre d’Études et de documentations économiques, juridiques et sociales (CEDEJ) au Caire en tant que personnel contractuel du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

3 L’organisation « État islamique » (OEI) est la traduction de l’acronyme arabe « Daech » qui signifiait en 2013 « État islamique en Irak et au Levant ». Le noyau initial de ce mouvement est irakien et il apparaît en 2006 dans le contexte de la guerre en Irak déclenchée par l’invasion américaine de 2003 et le renversement de Saddam Hussein. Le mouvement rassemble des combattants d’Al-Qaida, des anciens membres (sunnites) de l’armée irakienne sous Saddam Hussein, puis à partir de 2013, il agrège une partie des insurgés syriens. Après des conquêtes territoriales à l’ouest de l’Irak et à l’est de la Syrie, Abou Bakr al-Baghdadi, leader du groupe, proclame la restauration du califat et l’« État islamique » en juin 2014.

4 En particulier au Caire, à Alexandrie, au Sinaï, en Haute-Égypte et dans le désert occidental.

5 L’état d’urgence est instauré après un double attentat contre des Églises coptes dans les villes de Tanta et d’Alexandrie.

6 Le territoire égyptien est divisé en 27 gouvernorats (muhafaza) qui constituent le maillon territorial de premier niveau, équivalent à des régions. Les gouvernorats sont soit « urbains », soit « ruraux ou frontaliers ».

7 En 2015, l’armée égyptienne pilonne des touristes mexicains confondus avec des groupes jihadistes.

8 Le siège israélien fait suite à la prise de contrôle effective du territoire gazaoui par le parti du Hamas (affilié au mouvement des Frères musulmans), vainqueur des élections législatives en janvier 2006 aux dépens du mouvement politique du Fatah. Incapables de trouver un terrain d’entente pour former un gouvernement d’union nationale, ces deux principaux partis palestiniens se livrent une guerre fratricide en 2007 provoquant le retrait de la mission civile des observateurs de l’Union européenne au terminal de Rafah.

9 Source : Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), https://www.ochaopt.org/data/crossings, consulté le 6 janvier 2021.

10 J’utilise ce terme de « contournement » pour englober des flux « informels », y compris des flux « criminels ». J’entends par « informels » des échanges qui transgressent les règles, échappent à la mesure et s’appuient sur des interactions sociales faites de négociations et d’arrangements. Les flux « criminels » sont définis par l’usage de la violence exercée par des groupes armés ou des mafias. Informel et criminel ne sont pas synonymes et la focalisation politico-médiatique sur l’économie criminelle tend à faire oublier la prédominance des biens de consommation courante, d’usage banal, dans les circulations transfrontalières et transnationales dites informelles.

11 https://www.ochaopt.org/content/recent-trends-palestinian-access-gaza-erez-and-rafah-crossings, consulté le 6 janvier 2021.

12 https://www.middleeasteye.net/fr/reportages/fuir-lenfer-pour-vivre-dans-un-enfer-quitter-gaza-le-poste-frontalier-de-rafah, consulté le 6 janvier 2021.

13 Ces événements mettent en scène les modes de vie villageois, l’architecturale locale (maisons en terre aux peintures colorées) ou d’autres spécificités culturelles (vestimentaires, musicales, artisanales) par ailleurs folklorisées par la politique de développement touristique depuis les années 1990. Retraçant l’histoire de la civilisation nubienne sur le temps long, le musée de la Nubie à Assouan, inauguré en 1997 avec l’appui de l’UNESCO, n’échappe pas complètement à cette démarche en proposant des maquettes grandeur nature de scènes de la vie quotidienne.

14 Ces militants ont été influencés en 2004 par le mouvement d’opposition « Kifaya » (« ça suffit ») critiquant le régime de Hosni Moubarak et appelant à la démocratie. L’Association égyptienne des avocats nubiens et l’Union de la jeunesse nubienne démocrate sont apparues en 2009 (Harabech, 2017).

15 Au cours des années 2000, des activistes nubiens essaient d’obtenir auprès de l’ONU l’inscription de la Nubie sur la liste des peuples « autochtones ».

16 Unité de surface employée en milieu rural en Égypte (60 m c 70 m). 1 feddan correspond à 0,42 ha.

17 https://www.almasryalyoum.com/news/details/301087, consulté le 6 janvier 2021.

18 Ce rapport souligne leur rôle d’intermédiaires et de passeurs entre l’Égypte et le Soudan avant que d’autres tribus au Sinaï prennent le relais pour parvenir en Israël.

19 Au Soudan, l’orpaillage semi-artisanal est à l’inverse autorisé et régulé : cette différence de législation a stimulé le passage de Soudanais du côté égyptien où le minerai extrait illégalement est ensuite traité au Soudan, sur les rives du Nil. Cependant, le blocage des circuits financiers liés à l’or du côté soudanais (du fait de l’embargo américain et du monopole imposé par la Banque centrale soudanaise sur l’exportation de l’or) favorise le commerce clandestin de l’or vers l’Égypte et la Libye.

20 https://ressources-magazine.com/actus/legypte-decroche-le-jackpot-avec-la-decouverte-dun-important-gisement-dor/, consulté le 6 janvier 2021.

21 Le village était auparavant dépendant administrativement de la ville de Chalatine.

22 Partisans de la violence comme mode d’action, ces groupes islamistes jihadistes sont inspirés par une idéologie salafiste (prônant le retour à l’islam pur des origines) ou des idées takfiristes (défendant l’excommunication vis-à-vis de la société). Ils se démarquent d’autres mouvements de l’islam politique qui ont intégré la scène politique comme les Frères musulmans ou le parti salafiste (quiétiste) al-Nour.

23 Cette vente de gaz aux Israéliens est d’autant plus contestée que les habitants du Sinaï peinent à se fournir en bouteilles de gaz.

24 L’un des rares chercheurs égyptiens à couvrir la région, Ismaïl Alexandrani, a été arrêté en 2015 à l’aéroport d’Hurghada et condamné en 2018 à dix ans de prison pour « divulgation de secret d’État ».

25 À l’été 2011, des individus liés à Ansar Beit al-Maqdis franchissent la frontière israélienne et attaquent un bus israélien à Eilat, causant la mort de plusieurs civils.

26 Pour illustrer une certaine hostilité populaire à Israël, évoquons l’épisode sportif de 2016, lors duquel le judoka égyptien Islam El Shehaby avait refusé de serrer la main de son adversaire israélien aux JO de Rio, embarrassant le pouvoir égyptien qui avait envoyé des excuses officielles.

27 La paix avec Israël n’a pas fait l’unanimité en Égypte et certains y voient une trahison du Président Anouar al-Sadate, assassiné en 1981 par un adepte de la mouvance salafiste jihadiste.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 - Carte de l’Égypte sur le site du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères
Crédits Source : https://www.diplomatie.gouv.fr/​fr/​conseils-aux-voyageurs/​conseils-par-pays-destination/​egypte/​#securite (consulté en janvier 2021)
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12455/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 663k
Titre Photo 1 - Soirée culturelle nubienne au Caire, à Beit El-Sennari (2015)
Crédits © Bibliotheca Alexandrina
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12455/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 641k
Titre Fig. 2 - La zone frontalière méridionale de l’Égypte (croquis)
Crédits Sources : Bayoumi et Bennafla (2020), Aboulela (2016)
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12455/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 553k
Titre Photo 2 - Le Premier ministre israélien B. Netanyahou commentant les trois accords de paix qui « changent la carte du Moyen-Orient » (octobre 2020). Capture d’écran personnelle.
Crédits Source : https://www.i24news.tv/​fr/​actu/​israel/​1603562249-accord-avec-le-soudan-plus-d-etats-normaliseront-bientot-leurs-relations-avec-israel-b-netanyahou (consulté le 11 janvier 2020)
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12455/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 354k
Titre Fig. 3 - Le Sinaï : un espace-frontière (croquis)
Crédits Source : O. Sanmartin (2020)
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12455/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 780k
Titre Photo 3 - Panneau louant la « victoire du valeureux peuple de Port Saïd contre l’agression tripartite » à l’occasion du 60e anniversaire de la guerre de Suez en 1956, Port Saïd (2016)
Crédits © Auteure
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12455/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 502k
Titre Photo 4 - Fresque murale à Port Saïd, 2019
Crédits © Auteure
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12455/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 489k
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Pour citer cet article

Référence papier

Karine Bennafla, « Frontières et dynamiques frontalières contemporaines de l’Égypte (2011-2019) »Les Cahiers d’Outre-Mer, 282 | 2020, 331-360.

Référence électronique

Karine Bennafla, « Frontières et dynamiques frontalières contemporaines de l’Égypte (2011-2019) »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 282 | Juillet-Décembre, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/12455 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.12455

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Auteur

Karine Bennafla

Professeure de géographie à l’Université Jean Moulin Lyon 3, UMR 5600 Environnement Ville Société - CRGA.

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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