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COM des concours

Le système stato-frontalier. Le cas kenyan

Bernard Calas
p. 313-330

Résumés

En partant de l’idée que les frontières sont consubstantielles de l’État, dont elles enveloppent le territoire, légitiment le fonctionnement et surtout abondent le budget, cet article, à partir du cas kenyan, esquisse la fertilité de la notion de système stato-frontalier. Celui-ci est constitué de trois éléments : le dispositif frontalier (dyades et points de passage), les acteurs frontaliers qui contribuent à son fonctionnement et, enfin, dessinés par les flux qui traversent les dyades, les horizons frontaliers. Vers l’extérieur, ceux de la puissance, de la responsabilité, de la dépendance, de la coopération et de l’inspiration ; vers l’intérieur, ceux de la peur, du ressentiment, de la stigmatisation et de l’appétit ou de l’espoir.

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Texte intégral

  • 1 Le terme stato-frontalier exprime le primat de l’État dans la formation et la gestion des frontière (...)

1Les frontières limitent des espaces administrés par des appareils d’État qui y exercent leur souveraineté, notamment en régulant les relations entre l’extérieur et l’intérieur de ces espaces. Les frontières sont donc consubstantielles de l’État, dont elles enveloppent le territoire et légitiment le fonctionnement. Aussi, s’il est un acteur qui affirme haut et clair qu’il fait la frontière, c’est l’appareil d’État. C’est pourquoi dans une réflexion sur les frontières, une approche stato-centrée s’impose. La question des frontières ne saurait être comprise sans recours à cette échelle imposée par les États eux-mêmes, échelle qui détermine leur territorialisation à travers celle des appareils bureaucratiques et des sujets qu’ils contrôlent. La notion de système stato-frontalier1 rend compte du fonctionnement de la frontière, aux dimensions de l’État et non plus seulement sur sa seule linéarité. Elle rend justice à la pluralité des acteurs qui en assurent le fonctionnement et s’en nourrissent, dans leur diversité sociologique et politique. La notion rappelle aussi que l’État se construit en partie sur la rente frontalière constituée des revenus que ses services et des prébendes que ses fonctionnaires perçoivent aux frontières (Magrin 2013 ; Grégoire 2018) et ne saurait exister sans elle.

2Alors que souvent les auteurs qui s’intéressent à la frontière sont contraints par le point de vue occidental, lui-même dé/informé par la question migratoire et la construction régionale, je vais tenter ici de dire ce que sont les frontières du Kenya, pour son appareil d’État, les acteurs qui gravitent autour et les Kenyans. Pourquoi le Kenya ? Parce qu’autant qu’un autre État, il permet de saisir ce que sont les frontières au Sud, pour/dans le Sud. Ensuite, parce que c’est l’État que je connais le moins mal car je le fréquente depuis plus de trente ans. Trente ans au cours desquels, j’ai plusieurs fois traversé voire longé ses frontières et rencontré plusieurs de ses acteurs frontaliers, mettant en œuvre une véritable « participation observante », enrichie d’une petite dizaine d’années de compilations bibliographiques et d’enquêtes orientées sur la thématique des frontières.

  • 2 Le terme n’est pas ici pris dans sa dimension foucaldienne (Foucault M., Dits et écrits, t. 2, p. 2 (...)

3Comment analyser le système stato-frontalier ? D’abord en décrivant le dispositif2 frontalier, puis en esquissant une sociologie des acteurs qui tout à la fois le font fonctionner et s’en nourrissent et, enfin, en montrant comment leurs activités contribuent à structurer les horizons géopolitiques extérieurs du pays et à alimenter la géopolitique des passions intérieures.

Le Dispositif Frontalier

Les dyades3

  • 3 Néologisme inventé par Michel Foucher dans sa thèse (1991 Fronts et frontières un tour du monde géo (...)

4En Afrique, l’État, loin de finir aux frontières, y commence, historiquement mais aussi juridiquement. « Alors que le territoire métropolitain trouve, dans sa forme politico-juridique, son point d’aboutissement à la frontière, le territoire colonial y prend son point de départ » (Geouffre de la Pradelle 1928 cité par Pourtier R., 2001, p. 108). Après l’installation de comptoirs ouverts aux vents de l’océan (xve-xviiie), au xixe l’horogenèse coloniale a commencé par la délimitation de sphères d’influence (méta-frontières) puis, seconde phase, a continué par la définition de territoires coloniaux contigus. En 1890 au traité d’Héligoland, les Britanniques et les Allemands s’accordent sur la séparation de leurs zones d’influence respectives en mettant en place la frontière kenyano-tanzanienne, encore d’actualité aujourd’hui. Puis en 1910, des accords entre Britanniques et Italiens et Abyssins fixent les frontières nord et est (Galaty 2016). La forme générale du pays est parachevée en 1926, quand un accord interne aux administrations britanniques, celle du Protectorat de l’Uganda et celle de la Colonie du Kenya, rattache définitivement les régions occidentales du lac Turkana au Kenya. Entre 1890 et 1926, les gouvernements européens et le Négus éthiopien ont donc dessiné un territoire qui, à l’indépendance, a été assumé par les élites postcoloniales et confirmé le 21 juin 1964 par l’affirmation à l’Organisation de l’Unité Africaine de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. En Afrique, à de rares exceptions près (Somalie, Soudan, Érythrée, Maroc, Tchad, enclave de Cabinda), les frontières sont « des contenants non contestés » (Dubresson et alii, 2011).

  • 4 Une rente, « à l’origine, c’est le revenu du propriétaire foncier… » (Guigou 1982) […] Hugon […] co (...)

5Au nord-est, la frontière avec la Somalie se fait mur (Chweya cité par Rosières 2020). Depuis 2011, les troupes kenyanes interviennent en Somalie, participent à l’African union Mission In SOMalia (AMISOM) en charge des secteurs du Lower et Upper Juba, mitoyens de la frontière, qui forment une véritable marche de l’État kenyan. Depuis 3 ans, un double grillage électrifié, appuyé sur des bastions fortifiés, tente de stopper les incursions terroristes des rebelles al-Shabaab… S’il apparaît dérisoire face à la violence des percées susceptibles de le traverser, il symbolise néanmoins la volonté de l’État kenyan de répondre à l’irrédentisme somali et aux agressions terroristes islamistes. Au nord et au nord-ouest, les frontières avec l’Éthiopie, le Sud Soudan et l’Ouganda sont extrêmement poreuses. Au milieu d’immensités steppiques, peu peuplées et peu fréquentées, hormis par des éleveurs nomades ou semi-nomades (Galla, Rendille, Borana, Turkana, Pokot, Dasanesh, entre autres), mal démarquées, peu surveillées, elles se franchissent facilement. Au sud du Mont Elgon, la frontière entre le Kenya et l’Ouganda « se westphalise », dans le sens où sa surveillance augmente et où y priment les relations commerciales soutenues par des acteurs logistiques, urbains pour la plupart, où la rente frontalière4 s’y monétarise pleinement. À l’image de ce qui se passe aux frontières ouest-africaines, les Points de Passage Frontaliers (PPF) se structurent en agglomérations duales, hiérarchisées en fonction de l’intensité et de la diversité des flux mais aussi de la qualité des infrastructures logistiques et des encadrements étatiques qui y sont déployés. Du nord au sud, Chepkube, Lwakhakha, et surtout Malaba et Busia sont les principaux points de suture entre le Kenya et l’Ouganda. À partir de son inflexion vers le sud-est, la frontière tanzano-kenyane redevient relativement poreuse, surtout quand elle tranche dans le territoire des pasteurs masaï. Cinq points de contrôle se succèdent d’ouest en est : Nyabikaye, Namanga (le plus important, équivalent de Malaba sur le flanc sud), Oilotoktotok sur les pentes nord du Kilimandjaro, Taveta au sud du volcan et, enfin, Lunga-Lunga, sur l’océan Indien. Enfin, de Lunga-Lunga au Ras Kamboni à une centaine de kilomètres au nord de l’île de Lamu, à la frontière somalienne, la frontière devient littorale et aux postes frontières continentaux se substituent ceux des ports et aéroport de Mombasa.

Les points de passage frontaliers : « l’État garde barrière » en transition (Cooper 2002)

6Économie intermédiaire, acquise de longue date aux vertus du libéralisme, espace de transit ouvrant sur un vaste hinterland continental (jusqu’à Kisangani en RDC, Juba au Sud Soudan, Bujumbura au Burundi), le Kenya attire l’attention des innovateurs libéraux. Il a été à la pointe des expérimentations dans le domaine des transferts monétaires via la téléphonie mobile (système M’Pesa) ; il est une des plates-formes préférées des investisseurs dans le domaine des NTIC (Silicon savannah, etc.) (Calas 2020). Son fonctionnement frontalier ne pouvait pas ne pas attirer l’attention des bailleurs et des lobbyistes d’une gestion libérale des frontières comme l’Organisation Mondiale du Commerce et l’Organisation douanière internationale. Très tôt, le Kenya est la cible du projet panafricain de One Stop Border Post (OSBP) initié à l’initiative d’un consortium d’acteurs comprenant l’Union Africaine, la Banque mondiale et, en Afrique orientale, l’East African Community.

  • 5 Pour un croquis du poste frontière de Malaba en 2007 voir Calas B. 2007 « Trafics, transports et st (...)

7Inspiré du « consensus de Washington », ce projet tire sa légitimité du diagnostic du surcoût relatif du transport et du transit en Afrique par rapport aux autres continents en développement (le triple de celui de l’Amérique latine et le quintuple de celui de l’Asie) (Nugent & Soi, 2020), surcoût dont une partie est imputée à la lenteur des formalités frontalières ; or, un camion immobilisé une journée coûte entre 200 et 400 US $ à son propriétaire. L’opération OSBP vise donc à accélérer les passages frontaliers en évitant la redondance des contrôles et des inspections, et cela en améliorant la coordination du travail entre les services frontaliers d’un même État (pas moins de 10 services différents au poste frontière kenyan de Malaba5) mais aussi des deux États mitoyens. Évidemment, ce projet accorde une grande confiance à l’outil informatique. Cette vision moderniste, techniciste s’accompagne d’une visée morale puisqu’il s’agit d’introduire une plus grande transparence, un plus grand respect des lois en des lieux supposés (souvent à raison) minés par la corruption, l’intimidation et l’inefficacité. À terme, le projet OSBP vise à introduire aux frontières terrestres les mêmes normes qu’aux frontières aéroportuaires ou portuaires ! Cependant, cette vision unificatrice et modernisatrice contredit la multitude d’intérêts localisés, ancrés dans l’habitude et la routine ; cette tension entre un projet unique et des intérêts locaux détermine des adaptations très localisées selon les Points de Passage Frontalier et les institutions. L’environnement local, la résistance ou l’adhésion (plus ou moins enthousiaste) des administrations impactent très fortement la façon dont le même projet est mis en place.

8Le projet définit trois types d’O-SBP : soit, scénario idéal pour les initiateurs, un nouveau poste unique sur la frontière, soit un seul poste national au service des deux administrations, ou enfin, deux postes jumeaux avec partage d’informations. C’est ce dernier type qui, à partir de 2006, est privilégié en Afrique orientale. Le projet n’a d’abord concerné que les formalités pour 6 produits, dont les pétroliers. À partir de 2008, pour la première fois, la frontière de Malaba est ouverte 24 heures sur 24. En 2012, l’expérimentation à Malaba ayant été considérée probante, une liste de 12 OSBP (Points de passage frontalier à guichet unique) est approuvée par l’EAC et les bailleurs sollicités. Aujourd’hui, l’état d’avancement de la mise en place ces 12 OSBP est très variable et leur fonctionnement diffère grandement. Pour ce qui est de Malaba, l’intégration institutionnelle est très forte, voire autoritaire, côté ougandais où l’ensemble des services concernés par la gestion frontalière doivent obéir au Uganda Revenue Authority alors que de l’autre côté de la frontière, l’autonomie de chaque département kenyan n’a pas été entamée par les annonces de « rationalisation ». L’entrain ougandais contraste avec, si ce n’est la réticence, du moins le désintérêt kenyan à appliquer la réforme.

Carte 1 - Les postes frontières africains concernés par le projet de guichet unique

Carte 1 - Les postes frontières africains concernés par le projet de guichet unique

9Cependant, l’intégration et la « technologisation » frontalières sur le corridor de transport qui de Mombasa ouvre sur l’hinterland est-africain progressent : en 2017 est introduit à Mombasa le Electronic Cargo Tracking System qui fait qu’il n’y a théoriquement plus besoin d’inspection physique des cargaisons sur le port. Depuis 2018, les camions qui franchissent la frontière à Malaba et à Busia sont scannés et non plus ouverts.

  • 6 En Afrique francophone les fonctionnaires dotés d’un uniforme : polices diverses, gendarmerie, doua (...)

10Néanmoins, ces postes frontaliers restent fréquemment des entonnoirs où s’allongent des queues de camions en attente de dédouanement et d’autorisation d’entrée ou de sortie. La raison en est qu’au-delà de l’informatisation de la documentation, les fonctionnaires demandent encore des papiers, imposent encore leurs fameux tampons. En effet, l’intégration n’a que peu touché les systèmes informatiques nationaux dont l’incompatibilité empêche la transmission des informations pourtant nécessaire au fonctionnement du OSBP. La raison en est aussi que si l’intégration frontalière progresse malgré tout, les différents « corps habillés »6 qui exercent leurs talents sur les corridors d’Afrique orientale (une vingtaine de Police Checks sur le trajet Mombasa-Malaba) n’ont pas été touchés par cette réforme et continuent d’exiger des formulaires-papier dûment tamponnés, faute de quoi les kitu kidogo ou chai (versions swahili du bakchich) de mise se trouvent augmentés. Aussi serait-il malvenu d’imaginer toutes les frontières africaines aussi efficaces, et les frontières kenyanes conservent certaines de leurs caractéristiques anciennes. Elles sont des espaces où se côtoient des routines frontalières très différentes : celle de l’État biométrique émergent et celles de « l’État documentaire » et « garde-barrière » patrimonialisé par ses fonctionnaires impliqués dans la politique du ventre (Bayart 1989).

La capitale cosmopolite, centre du dispositif frontalier

  • 7 Le khat est un arbuste dont les feuilles mastiquées libèrent des alcaloïdes. Ses feuilles sont cons (...)

11« The flows of goods make border work and the protection of national interests and sovereignty a concrete issue at the centre in Nairobi » (Rasmussen 2017 p. 13-14). En effet, la capitale cosmopolite constitue pleinement un lieu frontalier. D’abord, en ce sens qu’elle est une porte d’entrée/sortie : l’aéroport Jomo Kenyatta International Airport voit transiter plus de 4 millions de passagers et 160 000 tonnes de fret par an, et l’aérodrome de Wilson Airport, constitue le principal point d’entrée des riches somaliens illégaux ou de départ des feuilles de khat7 en direction de la Somalie et du Yémen. Ensuite, elle est un lieu de représentation internationale bilatérale (185 ambassades), une scène diplomatique globale (Nations Unies, Banque mondiale, Fonds Monétaire International, ONG), un espace d’Investissements Directs de l’Étranger favorisé par l’État (exonérations fiscales, régime privilégié d’investissement, dans les Export Processing Zones et autres zones franches) et apprécié des investisseurs, un espace d’intenses interactions et domestication/traduction culturelles (centres culturels, galeries, salles de spectacles, grands lieux de culte). Les capitales sont des relais essentiels dans le « voyage des idées » (Rouillé-Kielo 2020). Réceptacle des immigrations somaliennes, Nairobi accueille leurs investissements, surtout dans le quartier d’Eastleigh où ils règnent au point qu’il est surnommé « Little Mogadishio » (Carrier 2016). Enfin, elle est le siège ministériel des administrations présentes aux frontières : Foreign Affairs ministry (qui gère 58 ambassades dans le monde), Defense ministry, Local Affairs ministry (responsable de l’état civil et de la police), Ministry of finances (responsable des douanes et de la politique monétaire). Cette dimension frontalière des capitales n’est pas nouvelle, c’est même une dimension essentielle de leur statut. En tant que siège du pouvoir et de l’État, elles sont le centre du système stato-frontalier.

Les Acteurs Frontaliers

12Une question essentielle qui doit être posée (en cela, l’analyse nomothétique de la frontière ne diffère guère de celle d’autres objets géographiques) est : pour qui/grâce à qui/à cause de qui fonctionne la frontière ? Une sociologie des opérateurs frontaliers s’impose, en fonction de trois critères : leur positionnement par rapport à la frontière, la rente qu’ils exploitent et leur puissance politique.

Les opérateurs aux frontières

13Les frontières poreuses sont chevauchées/traversées par des groupes nomades au rythme des déplacements saisonniers de leurs troupeaux vers les pâturages. Au regard de la frontière, ces pasteurs transnationaux sont de véritables « transgressifs coutumiers » tant leurs déplacements sont antérieurs au tracé de la frontière, surimposée. Ils animent les régions frontalières (borderlands) dont ils définissent moins les contours, souvent flous, que l’épaisseur. Ainsi Ng’asike et alii (2020) soulignent-ils le rôle des intermédiaires dans le fonctionnement de ces frontières poreuses. Par-delà la frontière, le commerce du bétail entre les pâturages sud somaliens et les marchés urbains kenyans est animé par des maquignons liés par des relations de parenté et de confiance en partie basées sur des alliances matrimoniales qui transcendent la césure frontalière et la distance, tout en valorisant le gradient économique entre les deux espaces.

14Les « petits entrepreneurs de la souveraineté » (Hollstegge J. & Doevenspeck, 2017) campent aux principaux PPF où ces fonctionnaires exploitent la rente fiscale, souvent en l’accentuant, en exigeant le kitu kidogo de mise : 600 US $ pour un chargement de sucre importé en contrebande de Somalie (Rasmussen 2017), 20 US $ pour un passe-droit sanitaire pendant les épidémies d’Ebola. Ils incarnent « l’État garde barrière » dans sa dimension documentaire et interagissent avec les agents locaux des principales compagnies de transport et de dédouanement. Loin d’être des périphéries oubliées, les frontières sont des espaces où l’État – grâce à ses fonctionnaires – réaffirme son existence et ses monopoles, dont celui des moyens de mobilité officiels que sont le contrôle des passeports et autres carnets de vaccination internationaux, ainsi que l’octroi de visas.

  • 8 Les « panya routes » sont des itinéraires de contrebande. Dans les années 1970, ils étaient parcour (...)
  • 9 Au contraire d’un Michel Foucault qui insiste sur la vision panoptique du pouvoir et sa capacité à (...)

15Cependant, ces fonctionnaires doivent composer, négocier, avec une foule de commerçants, de contrebandiers, souvent d’extraction locale dont l’autochtonie, le nombre, les connexions avec des mafias internationales et la désespérance parfois font le pouvoir. La frontière est animée d’un « ballet de trafiquants de tout poil à pieds, mobylette, en charrette ou véhicule tout-terrain » (Magrin, 2013 p. 80) mais aussi en bus et en camions. Les auteurs qui observent la chorégraphie frontalière sur la crête Congo-Nil (Titeca K. & de Herdt T., 2010 ; Hollstegge J. & Doevenspeck, op. cit.) insistent sur cette capacité des trafiquants/commerçants périphériques à modifier le rapport de force local avec les représentants de l’autorité forcés de détourner leur attention pour laisser les affaires se dérouler et les trafiquants continuer à utiliser leurs itinéraires d’évitement (« panya routes »8 au Kenya et en Ouganda). Attitude au combien certaldienne9 de ces acteurs d’une « mondialisation discrète » (Choplin & Pliez, 2015 ; Racaud & Calas, 2020) qui imposent aux fonctionnaires délégués par l’État aux frontières une forme de tolérance par rapport à leurs activités informelles ou délictueuses. Ainsi des activités de change effectuées par des changeurs encombrés de liasses de billets crasseux et usés qui attendent le client sur les bas-côtés des postes frontières. Eux-aussi sont des pivots essentiels des PPF : collecteurs locaux de puissants réseaux de change internationaux, ils assurent la rencontre localisée entre des systèmes monétaires différents et font de ces lieux des avant-postes du capitalisme financier mondial.

16Enfin, cet écosystème frontalier où règnent les « petits entrepreneurs-souverains » vit du passage des « camionneurs » qui, actifs sur les corridors, exploitent la rente logistique et en sont de véritables professionnels de la frontière. De manière significative, en Afrique orientale, une proportion non négligeable de ces camionneurs est d’origine somali, c’est-à-dire des proches des « nomades transgressifs coutumiers ».

Les straddlers de la capitale : loin des frontières, au cœur du monde

17Loin des dyades, la capitale est le théâtre d’une chorégraphie frontalière qui fait se rencontrer différents acteurs particulièrement mobiles, connectés et « connectants » qui exploitent les aménités nationales et en transforment certaines en avantages comparatifs.

18Bien reliée au reste du monde, bénéficiant d’un climat avenant, disposant des équipements d’une ville moderne, située dans un pays stable, la capitale kenyane fonctionne comme le hub de l’Afrique orientale. Elle accueille une multitude d’ONG internationales spécialisées dans l’urgence, l’humanitaire, le développement, le lobbying et le plaidoyer autour des « droits humains » et de la protection de l’environnement. Ces « solidaires », membres des grandes ONG internationales aux noms évocateurs : « Médecins Sans Frontière », « Solidarité internationale », etc. exploitent la rente humanitaire. L’importance de la conservation de la nature dans la construction de l’identité nationale et dans l’économie des pays d’Afrique de l’Est et du Kenya fait qu’il faut distinguer les employés des ONG conservationnistes (International Union for Conservation of Nature, World Wildlife Fund, etc.) véritables représentants de la gouvernance mondiale des biens publics. À propos de ces organisations, on peut avancer le concept de Larsen et Brockington (2018) « d’organisations-frontière » pour rendre compte de leur rôle de passeur de frontière autant entre les sphères politiques, scientifiques et marchandes qu’entre les lieux. Acteurs essentiels du « voyage des idées », ces ONG transfèrent les modèles, les acclimatent et aident les acteurs locaux à se les approprier, en les traduisant (Rouillé-Kielo, 2020).

  • 10 Ils descendent des coolies « importés » d’Inde de l’Empire britannique des Indes vers l’Afrique ori (...)

19Les membres des diasporas post-coloniales – au Kenya, des Indo-Pakistanais10 – souvent détenteurs de plusieurs passeports (7 alignés dans l’attaché-case d’un des principaux businessmen d’Ouganda ! On n’ose plus dire ougandais) exploitent leur capital « d’allo-autochtonie » en faisant du commerce international leur spécialité. Ce sont aussi souvent eux qui collectent les sommes échangées aux frontières et les recyclent dans le système financier mondial. À Nairobi, dans les Forex (bureaux de change) aux vitres teintées, les « Indians » échangent discrètement aux expatriés des devises fortes contre les devises locales nécessaires à la vie de tous les jours, donnant à ces lieux une atmosphère de sortie d’aéroport.

20Eux aussi installés dans la capitale, les jet-setters du capitalisme nomade (les cadres expatriés des grandes firmes multinationales par exemple) exploitent la rente salariale et les aménités du territoire national. La marge qui les différencie des mafieux (Italiens, Chinois, en particulier), braconniers (ivoire, cornes de rhinocéros, animaux sauvages) et autres contrebandiers n’est pas toujours claire, tant ils sont habiles à jongler avec les taux de change, les taux d’imposition, la création de succursales défiscalisées.

  • 11 Le titre vaut particulièrement pour le Président Uhuru Kenyatta, 1re fortune du pays, 46e du contin (...)

21Dans cette galerie de portraits de frontaliers notoires, on ne saurait oublier les diplomates. Nairobi, seul siège africain de deux agences du système des Nations Unies : le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) et UN-Habitat, fixe en effet plus de 180 représentations diplomatiques, véritable écosystème qui ne vit que des frontières et des tentatives d’établir une gouvernance internationale/globale faite de conventions (soft law). Enfin, siégeant dans la capitale mais aussi dans les forums et les agoras internationales, les entrepreneurs politiques – au premier rang desquels le Président de la République11- exploitent la rente diplomatico-étatique et les opportunités offertes par la détention du monopole de la souveraineté, le contrôle des fonctions régaliennes.

Les Horizons Frontaliers

22En filtrant les échanges et en ponctionnant les taxes, les « petits souverains » produisent/exploitent une rente. À chaque entrée, un coup de tampon, au moins, des reçus (parfois faux) qui s’échangent, des fiches de couleur. À chaque camion, à chaque bateau, à chaque avion-cargo, des liasses de papiers tachés et froissés mais précieux « Sésames » pour la cargaison. À chaque avion, des queues de passagers devant guichets différenciés : East African residents, Visa holders, Fast track (crew and diplomats). À chaque avion-cargo, une nuée de transitaires et (dé)douaneurs. La fonction bureaucratique et économique de la césure politique y est manifeste, explicite, admise et légitime. Ces gestes comptés, de façon plus ou moins approximative voire fantaisiste certes mais réelle, participent d’une géopolitique du chiffre et des nombres qui construit autant « l’État documentaire » que la frontière.

23À quoi servent ces chiffres erronés ? Moulinés par les Directions générales puis les Ministères, ils permettent à l’État d’exprimer (à travers ses publications officielles) son existence, sur la scène internationale, de s’insérer dans la hiérarchie des « États normaux », c’est-à-dire de ceux qui n’apparaissent pas dans la catégorie infamante des non-renseignés statistiques (Somalie, Sud Soudan, Syrie, Libye, etc.), aux frontières peu engageantes. Performative, l’activité bureaucratique frontalière « statistifie » l’État à l’échelle internationale. Le chiffre, produit de l’État documentaire, en assure la visibilité voire la légitimité internationale.

Les OI… des classements, des définitions et des méthodes statistiques standardisés, collectent les données des pays et les publient régulièrement. Ce processus témoigne de l’émergence d’une « quantification internationale », fondée par la Société des Nations, développée par d’autres OI ensuite. (Cusso 2019).

24Or, ces statistiques positionnent les États sur la carte du monde (balance commerciale, balance des comptes courants, balance des paiements, endettement, etc.), soulignent leurs horizons d’échange et d’interdépendance, indiquent leurs avantages comparatifs, nourrissent des analyses risques-pays et, performatifs, étayent des décisions d’investissement lourdes de conséquences sociales, économiques et politiques.

Vers l’extérieur, les flux transfrontaliers dessinent les horizons géopolitiques de l’État kenyan

25C’est pourquoi le système stato-frontalier est aussi défini par les horizons internationaux vers lesquels, de ses frontières et en fonction des flux qui les traversent, les acteurs frontaliers regardent. La nature des relations (de domination, de dépendance, de coopération, d’inspiration) qu’un État entretient avec les autres États du système international, dessine ces horizons extérieurs qui conditionnent les modalités mêmes de l’existence internationale de cet État.

26Pour ce qui est du Kenya, son excédent commercial avec ses voisins de l’hinterland continental (Ouganda, Sud Soudan et RDC notamment ; dans une moindre mesure la Tanzanie) dessine son horizon de puissance ; son déficit commercial avec les pays du Nord, du Golfe Persique et la Chine son horizon de dépendance. Cette dépendance est accentuée par les termes de la balance des paiements très déficitaires avec les grands bailleurs multilatéraux du Nord (UE, FMI, Banque mondiale) et avec la Chine auprès de laquelle le Kenya s’endette de plus en plus. L’horizon de puissance est aussi militaire en Somalie.

  • 12 Sur le Somaliland et la contribution des frontières à la construction de l’État, voir Mark Bradbury (...)

27Néanmoins, les flux frontaliers ne dessinent pas seulement des horizons de puissance ou de dépendance, ils ouvrent aussi des horizons de coopération. Ainsi la construction de gigantesques barrages hydroélectriques sur l’Omo river éthiopienne, le tributaire principal du lac Turkana, active-t-elle l’interconnexion et l’intégration tarifaire entre les réseaux électriques est-africains dans le cadre du East Africa Power Pool, par-delà les frontières. L’horizon de coopération kenyan est aussi dessiné par la régionalisation institutionnelle et politique libérale ; le Kenya participe à deux constructions régionales : la East African Community dont le siège est à Arusha et dans lequel il est associé à cinq autres États (Burundii, Rwanda, Sud Soudan, Ouganda et Tanzanie) et la COMESA (Common Market for Eastern and Southern Africa) qui compte 21 membres, dont le siège est à Lusaka et dont l’objectif est de réaliser une union douanière. Le Kenya est aussi membre de l’Union Africaine dont le siège est à Addis Abeba (55 membres soit la totalité des États africains à l’exception du Somaliland qui n’est pas reconnu comme État12), du Commonwealth (54 membres). Il est aussi membre de l’IGAD (Inter Gouvernemental Authority for Development), réunion des 8 États de la Corne, dont le siège est à Djibouti et qui est une association de libre-échange mais sert surtout de forum diplomatique pour tenter d’apaiser une région singulièrement troublée. L’État est donc au centre de négociations qui, d’une manière ou d’une autre, estompent les frontières, progressivement, mais n’en consacrent pas moins sa prééminence diplomatique et stratégique.

28Enfin, les horizons d’inspiration sont les lieux ou les espaces d’où les Kenyans tirent les modèles et les références qui, à mesure qu’ils s’en inspirent, participent à la formation de l’État kenyan. Ces espaces sont multiples, démultipliés à l’extrême notamment par les NTIC, mais certains hauts-lieux rayonnent plus que d’autres. Dans une société où la religion constitue un répertoire d’identification essentiel, les centres du catholicisme, du protestantisme, de l’anglicanisme, des pentecôtistes, des islams (Rome, La Mecque, Le Caire, Londres, les USA) sont des lieux d’inspiration primordiaux. L’acculturation kenyane se nourrit aussi d’emprunts aux modèles occidentaux venus des anciennes métropoles européennes mais surtout des USA et les campagnes vivent au rythme des importations, des traductions, de la domestication de ces modes venues d’ailleurs.

Vers l’intérieur, la perception différenciée des bénéfices frontaliers confirme la « géopolitique des passions » kenyanes (Todorov 2008 ; Moisi, 2015)

  • 13 On ne compte plus les publications qui insistent sur cette fracture politique localisée induite par (...)

29Enfin, « si l’ouverture au libre-échange tend… à élever le niveau de vie moyen de ceux qui y participent, […] son effet le plus perceptible est d’accuser à l’intérieur de chacun des pays les inégalités entre groupes sociaux et entre territoires selon qu’ils sont ou non bénéficiaires de la mondialisation » (Strassel 2012). Aussi « les catégories sociales se définissent[-elles] autant par leur statut socio-spatial que par leur degré d’intégration à l’économie monde [ce qui contribue à] la (re)composition du paysage politique entre ceux qui plébiscitent la mondialisation libérale et ceux qui la subissent » (Guilluy 2010 p. 93)13. C’est pourquoi la perception par les habitants de ce lien entre niveaux de développement, différenciations socio-spatiales et intégration globale alimente au Kenya comme ailleurs « la géopolitique des passions ». Au Kenya celle-ci emprunte beaucoup à l’ethnicité.

30Les habitants des espaces les plus intégrés – pour le Kenya, ceux de la province centrale surtout – se mobilisent dans « l’inquiétude » voire de « la peur » ; celle de perdre leur hégémonie politique et ses bénéfices, en partie construits sur l’accès à l’international et aux ressources de l’extraversion que permet le contrôle sur/de « l’État garde-barrière ». Cette peur est exacerbée par le « ressentiment » concurrent des habitants des espaces périphériques (les provinces occidentales surtout), ressentiment d’être, et ce depuis longtemps, exclus de cette ouverture à l’international et aux mannes de l’extraversion. Quant aux marges septentrionales et nord-orientales, leurs habitants vivent dans « l’espoir » des bénéfices d’un éventuel accès à l’international, fusse au prix d’une migration douloureuse, de l’intrusion d’un investisseur étranger, de l’implantation d’une ONG sans frontières aux prescriptions parfois étranges. Enfin, le souvenir de la grandeur swahilie, la mémoire de l’autonomie précoloniale et coloniale et du combat perdu dans les années 1960 du fédéralisme (majimbo en swahili) et le traumatisme d’une stigmatisation religieuse quotidienne incitent les zones côtières musulmanes à prendre les chemins de la sécession voire du terrorisme islamique. Ce bilan contesté du fonctionnement du système stato-frontalier est intégré à l’économie politique kenyane : en alimentant « les passions ethno-politiques » conflictuelles, il confirme la structuration géopolitique intérieure. Celle-ci est bâtie sur des bastions très territorialisés.

31En partie nourrie des arguments liés à l’intégration différenciée à l’économie monde et fondés sur des lectures divergentes des bénéfices du fonctionnement du système stato-frontalier, « cette géopolitique des passions » solidifie, comme en miroir à l’intérieur du pays, de « quasi-frontières », entre ces espaces diversement intégrés au monde. Ces frontières, si elles ne s’expriment pas en permanence, rejouent régulièrement, notamment à l’occasion des compétitions électorales. En certains points de contact entre ces bastions ethno-politiques, des barrages (quelques rochers en travers de la route) contrôlés par des groupes de vigilantes matérialisent ces quasi-frontières. Ainsi au sud-ouest du lac Naïvasha, la limite administrative entre les comtés de Nakuru et de Narok, tracée entre une zone de peuplement masaï et une zone de colonisation agraire blanche puis kikuyu, est-elle surveillée par des jeunes armés d’arcs, de casse-tête et de machettes qui y contrôlent les allées et venues, ponctionnant/quémandant au passage quelques sous/cigarettes. Rien de réellement méchant en réalité. Il n’empêche : qu’arrive une poussée de fièvre politique, électorale ou économique, et le dispositif en place se renforce, rendant le franchissement plus difficile et en tout cas le filtre plus effectif.

32Parmi ces quasi-frontières intérieures figurent les limites des aires protégées. Couvrant 14 % du territoire kenyan, elles sont gérées par le Kenya Wildlife Service. Ce service est en fait un corps habillé et armé destiné à « défendre » les aires protégées contre le braconnage et les incivilités et il l’administre comme un véritable territoire sur lequel il détient l’exclusivité de la légitimité et du « monopole de la violence légitime ». Il garde « (ces) forteresse(s) de la conservation » (Brockington 2002) au nom d’un véritable « colonialisme vert » (Blanc 2020) et les limites de ses domaines sont de plus en plus équipées de fils barbelés souvent électrifiés qui les apparentent physiquement aux frontières internationales dures : en l’occurrence ici des frontières interspécistes.

  • 14 Autant que l’État, la Nation est concernée par les frontières. Mais l’État possède des frontières q (...)

33Au total, la fonction première du système stato-frontalier est de filtrer les échanges entre l’intérieur et l’extérieur en vertu d’un corpus de normes et de lois. Ce fonctionnement singularise un espace particulier du système international : un État limité, aux caractéristiques distinctes de celles de ses voisins, favorables à l’extraction d’une rente qui fait des bordures nationales des espaces structurants. Les frontières construisent « l’être au monde » : la dimension internationale (on ferait sans doute mieux de dire interétatique14) de l’appareil d’État territorialisé. À travers ce dispositif, l’État et ses fonctionnaires, dans la routine têtue de leurs coups de tampons et de la ponction de la rente frontalière, (re)produisent ces limites et participent à la formation de la société qu’ils servent/contrôlent. En effet, la perception des inégalités d’intégration au système international et d’accès à la rente frontalière alimente « la géopolitique des passions » qui fragmente les identités politiques, en bastions territoriaux séparés par de quasi-frontières.

Carte 2 - Le système stato-frontalier à partir du cas kenyan

Carte 2 - Le système stato-frontalier à partir du cas kenyan
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Notes

1 Le terme stato-frontalier exprime le primat de l’État dans la formation et la gestion des frontières et souligne la prise en compte de la dimension institutionnelle de ces frontières aux dépens de la dimension culturelle voire émotionnelle des frontières nationales. Ces frontières étatiques font le maillage international et c’est à elles – à travers le cas kenyan – que je m’intéresse ici.

2 Le terme n’est pas ici pris dans sa dimension foucaldienne (Foucault M., Dits et écrits, t. 2, p. 299) même si j’en retiens la fonction stratégique dominante. Je l’emploie dans un sens plus commun. « Dans le langage courant, le dispositif recouvre une variété de sens comme le souligne Giorgio Agamben (2007, Qu’est-ce qu’un dispositif ? Rivages Poche Petite Bibliothèque). Les trois principaux sont le dispositif technique, le dispositif judiciaire et le dispositif artistique. Le dispositif technique évoque un ensemble de pièces constituant un mécanisme, un appareil ou une machine quelconque... Par extension, de nombreux travaux en sociologie des sciences s’intéressent aux dispositifs sociotechniques qui englobent les équipements et les conditions d’usage qui leur sont associées et dont ils étudient les effets de cadrage sur l’action collective. Dans le domaine de la gestion, la notion de dispositif de gestion fait souvent référence à un agencement de règles, d’outils et d’acteurs en vue d’une finalité assignée. Le dispositif juridique, militaire ou policier désigne, pour sa part, un ensemble de mesures prises et de moyens mis en œuvre pour une intervention précise… ».

3 Néologisme inventé par Michel Foucher dans sa thèse (1991 Fronts et frontières un tour du monde géopolitique Fayard) pour désigner « un tronçon de frontière commun à deux États ».

4 Une rente, « à l’origine, c’est le revenu du propriétaire foncier… » (Guigou 1982) […] Hugon […] considère que la rente est l’obtention de revenus sans contribution à la production. Le thème de la rente invite à centrer l’attention sur l’État » (Magrin 2013 p. 18-29).

5 Pour un croquis du poste frontière de Malaba en 2007 voir Calas B. 2007 « Trafics, transports et structuration géograpique », in Bart F. (dir.), L’Afrique Continent pluriel, CNED-Sedes p. 159

6 En Afrique francophone les fonctionnaires dotés d’un uniforme : polices diverses, gendarmerie, douanes, gardes forestiers, gardes chasse, rangers, etc.

7 Le khat est un arbuste dont les feuilles mastiquées libèrent des alcaloïdes. Ses feuilles sont consommées en Somalie et au Yémen surtout, même si leur consommation progresse dans toutes les villes de la Corne et d’Afrique de l’Est.

8 Les « panya routes » sont des itinéraires de contrebande. Dans les années 1970, ils étaient parcourus par des cyclistes lourdement chargés de café ougandais dans le sens Ouganda-Kenya et non moins lourdement chargés de produits manufacturés kenyans au retour. Si les itinéraires et les marchandises de ces trafics ont changé, le nom des routes clandestines demeure.

9 Au contraire d’un Michel Foucault qui insiste sur la vision panoptique du pouvoir et sa capacité à contrôler des sujets finalement assez passifs, Michel de Certeau insiste sur la capacité des sujets à identifier puis utiliser les failles des systèmes de pouvoir et ainsi à créer les conditions d’une liberté certes circonstancielle mais productive. Cf. L’Invention du quotidien, 1. : Arts de faire, éd. établie par Luce Giard, Gallimard, 1990 (1re éd. 1980).

10 Ils descendent des coolies « importés » d’Inde de l’Empire britannique des Indes vers l’Afrique orientale pour y construire le chemin de fer entre 1890 et 1914.

11 Le titre vaut particulièrement pour le Président Uhuru Kenyatta, 1re fortune du pays, 46e du continent !

12 Sur le Somaliland et la contribution des frontières à la construction de l’État, voir Mark Bradbury 2008 Becoming Somaliland, Progressio-James Currey-Indiana University Presse Fountain Publishers.

13 On ne compte plus les publications qui insistent sur cette fracture politique localisée induite par les représentations contrastées de l’ouverture libérale des frontières et le partage inégal du bénéfice de la mondialisation entre les voyageurs et les captifs, entre « ceux de partout » et « ceux de quelque part ». Voir parmi d’autres, pour le Royaume Uni, Goodhart D. (2019), Les deux clans, La nouvelle fracture mondiale, Les arènes mais aussi pour la France, Fourquet J. (2019), L’archipel français, Naissance d’une Nation multiple et divisée, Le Seuil.

14 Autant que l’État, la Nation est concernée par les frontières. Mais l’État possède des frontières quand la Nation les imagine. C’est d’ailleurs dans les discordances entre ces réalités étatiques et ces imaginaires nationaux que réside la raison d’une partie des tensions territoriales.

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Table des illustrations

Titre Carte 1 - Les postes frontières africains concernés par le projet de guichet unique
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/12413/img-1.jpg
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Titre Carte 2 - Le système stato-frontalier à partir du cas kenyan
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Pour citer cet article

Référence papier

Bernard Calas, « Le système stato-frontalier. Le cas kenyan »Les Cahiers d’Outre-Mer, 282 | 2020, 313-330.

Référence électronique

Bernard Calas, « Le système stato-frontalier. Le cas kenyan »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 282 | Juillet-Décembre, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/12413 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.12413

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Auteur

Bernard Calas

Professeur de géographie, Université Bordeaux Montaigne, « Les Afriques dans le Monde » UMR 5115 CNRS-IEP-UBM.

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