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Dossier

Les villes nouvelles, bornes témoins de la mondialisation urbaine

Loïc Vadelorge
p. 153-165

Résumés

Les villes nouvelles produites dans les Sud depuis la fin du xxe siècle présentent des similitudes et des différences majeures avec la génération des villes nouvelles européennes des décennies d’après-guerre. En dépit du contexte économique mondialisé qui sous-tend leur réalisation actuelle, les villes nouvelles du Sud se présentent toujours comme des vecteurs d’un aménagement du territoire porté de manière volontariste par les États issus de la décolonisation. On ne peut que douter de la pertinence de cette approche qui domine pourtant les récits de ville. Dans le même ordre d’idées, les mouvements de population qu’elles engendrent sont moins étudiés que leurs principes de planification, en particulier en ce qui concerne les classes populaires. Elles continuent à apparaître à tort comme le lieu de vie idéal des classes moyennes. Si elles entrent aujourd’hui pleinement dans la formation du capitalisme financier international, les villes nouvelles du Sud ne rompent pas pour autant avec une période idéalisée où les politiques publiques dirigeaient la production urbaine. L’histoire récente des villes nouvelles du Sud suggère de revisiter celle plus ancienne du Nord au prisme des rapports complexes entre secteur public et secteur privé dans la production urbaine.

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Texte intégral

1Il y a deux manières d’aborder l’histoire mondiale des villes nouvelles. Soit l’on considère que le phénomène a toujours existé, des nea-polis du monde grec antique aux derniers avatars urbains capitalistes (Lusail au Qatar, Valle San Pedro au Mexique, Thu Tièm au Vietnam…) ou socialistes (Samjiyon en Corée du Nord, El Ménéaa en Algérie) du début du xxie siècle ; soit on considère que les villes nouvelles contemporaines ont eu un âge d’or, entre 1945 et 1975. Cette seconde proposition domine la recherche historique, depuis les années 1960. Des travaux comparatifs lancés dans le cadre de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région parisienne dans les années 1960 (Grande-Bretagne, Scandinavie, Hongrie, Pologne puis USA puis Argentine, Union soviétique, Japon) jusqu’à la première grande synthèse sur le « mouvement international des villes nouvelles » publiée par l’historienne Rosemary Wakeman en 2016 (Wakeman, 2016) en passant par le premier bilan français de l’âge d’or des « villes nouvelles dans le monde » sous la plume de Claude Chaline (Chaline, 1996) la recherche urbaine a tenté de comprendre comment un modèle urbain s’était constitué, autour de la première génération de New Towns britanniques de l’après Seconde Guerre mondiale puis s’était exporté dans les années 1960-70, non seulement dans les pays industriels capitalistes ou socialistes mais aussi dans ce qu’on appelait alors le « tiers-monde ».

2D’une certaine manière, ce cycle du produit (naissance, diffusion, exportation puis déclin de la mode des villes nouvelles) permettait de circonscrire les causes et les conséquences urbanistiques des villes nouvelles du xxe siècle : créations ex-nihilo, le plus souvent en position de satellites de villes existantes en forte croissance et sur lesquelles l’époque reportait tous les attentes de la planification triomphante (Vadelorge, 2014). La recherche anglo-saxonne récente, dans le sillage de la french theory, souligne la dimension utopique du concept de ville nouvelle (Kupers, 2014), qui incarne à la fois les idéaux technocratiques des années 1960 et la volonté de changer la vie par la ville. Nous préférons pour notre part, à l’aune d’une expérience française qui s’est toujours gardée de l’utopie, parler de « laboratoire ». Les aménageurs et les décideurs des villes nouvelles françaises les ont toujours considérées comme des aimants de toutes les formes possibles d’innovations et comme des carrefours d’expérimentations dont la dimension internationale s’est affirmée. On en a parlé beaucoup et très tôt, jusqu’à créer à leur intention, à la charnière du xxe et du xxie siècle, un programme totalement inédit d’« Histoire et d’évaluation des villes nouvelles » (PHEVN), au moment où l’État considérait que son travail était achevé (Vadelorge, 2007).

3Les contributions rassemblées dans le présent numéro des Cahiers d’Outre-Mer attestent non seulement de l’intérêt constant de la recherche urbaine pour les villes nouvelles mais également des déplacements en cours des grilles d’analyse. Trois questionnements nous semblent ressortir à la lecture des contributions réunies dans cette livraison.

La persistance d’une mythologie de l’Aménagement du Territoire

4La pandémie mondiale de Covid 19 au printemps 2020 a contribué à réactiver partout le thème de la nécessaire maîtrise du développement urbain. Comme il faut bien désigner par des mots-clés, le prétendu tournant étatique des politiques de sortie de crise, on parle aujourd’hui de « villes stratèges » et on ressuscite même en France, à la faveur d’un changement de gouvernement en juillet 2020, un improbable Commissariat général au Plan. La mythologie d’un âge d’or politique qu’auraient incarné les deux « moments De Gaulle » de l’histoire de France (les années 1940-1945 et les années 1958-1969) a son pendant en matière d’aménagement urbain. Le régime de Vichy et la période de la Libération mettent en place le permis de construire généralisé, un ministère de la Reconstruction et de l’urbanisme et une direction à l’Aménagement du Territoire. Les débuts de la Ve république voient la création du District de la région parisienne, de la Datar puis du ministère de l’Équipement. Au moment où De Gaulle quitte le pouvoir, les fondements d’un « urbanisme à la française », incarné notamment par le lancement de neuf villes nouvelles et la loi d’Orientation foncière de 1967 sont en place (Pour Mémoire, 2019). On n’y touchera plus jusqu’au début du xxie siècle.

5À bien des égards, ce qui vaut pour la France vaut pour toute l’Europe à cette époque. Les projets puis les programmes de villes nouvelles forment une dimension essentielle du développement des États providence, en régime capitaliste comme socialiste. L’imaginaire bâtisseur de l’après-guerre se forge à l’intersection d’une triple utopie : contrôler spatialement le développement économique par un aménagement global du territoire ; contrôler la croissance des villes par des ceintures vertes, de grands ensembles d’habitation, des infrastructures de transport nouvelles ou la détermination d’axes tangentiels de développement urbain ; contrôler la pression foncière par des plans d’aménagement urbain opposables aux tiers et des procédures de préemption des sols. Du Greater London plan (1944) de Patrick Abercrombie au second Finger Plan de Copenhague (2007) en passant par les concours d’urbanisme pour les villes satellites d’Helsinki (Tapiola), Amsterdam (Almere) voire Cracovie (Nowa Huta), plusieurs générations d’architectes-urbanistes pensent l’avenir urbain en plan. Si ces plans ou ces « schémas directeurs » n’ont jamais totalement déterminé la forme définitive et l’histoire des villes nouvelles, force est de reconnaître que le dirigisme étatique européen a tenté de mettre en place des organismes spécifiques, dotés de moyens financiers et juridiques nouveaux : Development Corporations en Angleterre dès 1945, Openbaar Lichaam Zuidelijke IJsselmeerpolders (Z.IJ.P.) pour Amsterdam à partir de 1955 ou établissements publics d’aménagement en France à partir de 1959.

6Contestée dès la fin des années 1960 dans les écoles d’architecture en Italie, en France ou en Angleterre (Genestier, 2019), la culture de la planification entre en crise dans les années 1970-1980 au profit de la décentralisation de l’urbanisme et de la logique de projets ; les villes se font désormais au coup par coup, au gré des opportunités foncières et de leur attractivité pour la promotion privée ; elles ne suivent plus un plan d’ensemble. Ce changement de paradigme impacte la dernière génération de villes nouvelles européennes, de Milton Keynes (1967) à Sénart (1973) mais dans une moindre mesure que pour les autres villes (Clapson, 2014). Quoi qu’il en soit, la remise en cause de la planification engendre une forme de relégation des villes nouvelles européennes dans le passé. La transformation du Groupe central des villes nouvelles (1970) en Groupe central des grandes opérations urbaines (GCGOU) en 1999 coïncide avec la fermeture des premiers établissements publics d’aménagement des villes nouvelles françaises (Evry en 1998, Cergy-Pontoise et Saint-Quentin-en-Yvelines en 2002).

7À l’exception notable de Brasilia, qui, comme Chandigarh s’inscrit dans l’urbanisme corbuséen, les villes nouvelles du Sud évoquées dans ce numéro participent d’une autre temporalité que celle de la planification triomphante des Trente Glorieuses européennes. Imaginées à la charnière du xxe et du xxie siècle, elles sont réalisées pour la plupart dans les années 2000-2010 et dans la plupart des cas non achevées en 2020. À la lecture ici de l’analyse de leurs principes fondateurs, on ne peut cependant qu’être frappé par la similitude avec leurs ancêtres européens. C’est bien le même champ lexical qui est mobilisé, celui de plans ou schémas directeurs, d’unités de voisinages, d’organisation polycentrique. C’est bien aussi la même utopie de contrôle de l’expansion – on devrait dire ici de l’explosion – urbaine qui est à l’œuvre, de même que celle de réorienter l’économie par la création de nouveaux pôles, concurrents des héritages urbains coloniaux. C’est bien enfin le même souci de ne pas créer des cités-dortoirs mais de vraies villes, pourvues de zones d’activité industrielle ou tertiaire et identifiant des leviers d’attractivité comme les universités nouvelles (Kara, Brasilia, Shanghai…).

8Comment expliquer ce parallélisme ? Doit-on considérer qu’il reflète un décalage dans le temps, d’un processus accompagnant inévitablement l’urbanisation des pays du Sud ? S’agit-il donc d’un rattrapage au même titre que le développement des infrastructures autoroutières ou ferroviaires ? Si l’on suit cette piste structuraliste, qui consiste à dire que du Nord au Sud et des années 1950 à nos jours, c’est la même temporalité urbaine qui s’exprime, on privilégie une lecture déterministe de la création des villes nouvelles, au détriment de ce qu’ont toujours mis en avant leurs fondateurs, au Nord comme au Sud, comme en témoignent tous les articles de cette livraison : pas de villes nouvelles sans volontarisme politique. Toutes proportions gardées, Juscelino Kubitschek à Brasilia, Abdoulaye Wade à Dakar, les dirigeants togolais qui réinventent à plusieurs reprises la ville nouvelle de Kara ou encore les dirigeants de la municipalité de Shanghai qui optent très tôt pour un vaste système de villes satellites évoquent leurs homologues européens des années 1950-60 : John Reith et Clement Atlee artisans du New Town Act de 1946, Michel Debré et Paul Delouvrier fondateurs du District de la région de Paris en 1961. Les témoignages du directeur technique de Tamansourt ou des architectes de Zenata, évoqués dans ce numéro, rappellent ceux publiés à l’occasion du PHEVN (Hirsch, 2000 ; Mottez, 2002 ; Guyard, 2003 ; Draussin, 2013), actualisant, via les mots-clés de notre temps (ville durable et intelligente) le champ lexical d’une fabrique de la ville qui reposerait sur des principes plus que sur des opportunités.

9La plupart des contributions réunies ici, quand bien même elles s’appuient sur des corpus produits par les décideurs des villes nouvelles du Sud prennent cependant leur distance avec l’idée même du rôle de la planification. Les villes nouvelles du Sud ne relèvent pas d’une mais de plusieurs temporalités comme le cas chinois, sénégalais ou togolais le suggèrent. Les intentions d’origine, qu’elles procèdent du levier économique (industriel ou tertiaire) ou du parti pris urbanistique (place et fonction des centres) évoluent beaucoup et en permanence, entre les années 1980-1990 et les années 2000-2010. Le schéma directeur initial, à l’image de la décolonisation qu’il incarnait dans certains cas (Sénégal, Togo) perd de sa pertinence historique pour expliquer le devenir des villes nouvelles du Sud. Les crises politiques nationales récurrentes (notamment au Togo à partir du putsch de 1991 mais aussi le printemps arabe et ses conséquences au Maroc) et plus encore, l’évolution rapide et imprévisible du prix des matières premières et de l’énergie fossile dont restent dépendants les pays du Sud et l’impact direct des crises mondiales (Grande récession de 2008-2012 même si en dehors de l’Argentine et du Bostwana les pays du Sud sont relativement épargnés) pèsent davantage sur l’évolution des villes nouvelles évoquées dans ce numéro que les politiques d’aménagement de rééquilibrage du territoire (Sénégal, Maroc, Togo et surtout Chine). Cette première conclusion différencie sans aucun doute les destins des villes nouvelles du Nord de celles du Sud. Alors que les premières sont conditionnées par les cadres fixés au moment de leur lancement, les secondes se déploient selon d’autres logiques et selon un principe d’incertitude, accepté tacitement.

L’angle mort des usages sociaux des villes nouvelles

10Dès lors que l’on accepte que l’histoire du plan et du projet ne résume pas une ville nouvelle, force est de constater que le sociologue, le géographe ou l’historien peinent à identifier les sources pertinentes pour étudier son devenir. L’observation directe ou les entretiens semi-directifs (Ali-Mendjeli, Brasilia, Shanghai) permettent aux premiers de rendre compte à chaud des décalages entre prévisions et réalités des modes d’occupation du sol, densité et nature de l’habitat, teneurs de l’appropriation par les habitants des logements conçus pour eux. Si l’on veut cependant introduire une dimension temporelle dans l’analyse des usages sociaux des villes nouvelles, il faut en passer par l’analyse, plus lourde, des recensements (Imbert, 2005 ; Brevet, 2011 ; Clerval-Delage, 2019) et des archives. À cet égard, l’une des différences majeures entre les villes nouvelles du Nord et du Sud est que les premières (britanniques, françaises, scandinaves…) sont entrées dans l’âge historique de leurs archives, tandis que les secondes (à l’exception ici de Brasilia) relèvent d’archives vivantes.

11Les premiers usages sociaux d’une ville nouvelle sont relatifs à sa période de construction. La nécessité de mobiliser des équipes d’ingénieurs, d’urbanistes, d’architectes mais aussi de « programmateurs » pendant une ou plusieurs décennies génère des expériences professionnelles sinon inédites sur les territoires concernés, du moins remarquables (Fredenucci, 2003). Plusieurs décennies après la construction de Cergy-Pontoise, Saint-Quentin-en-Yvelines ou l’Isle d’Abeau, anthropologues, sociologues ou historiens ont pu ainsi enregistrer et étudier les pratiques professionnelles des bâtisseurs des villes nouvelles (De Saint-Pierre, 2002). La plupart de ces récits de fabrique de ville insistent sur l’engagement collectif mis en œuvre, l’importance de l’interdisciplinarité, les difficultés d’expérimenter le droit à la ville avec les habitants, la défiance réciproque entre élus locaux et aménageurs. Ce type d’étude, qu’on pourrait qualifier d’anthropologie de la fabrication des villes nouvelles reste en grande partie à faire pour les villes nouvelles du Sud. Les contributions ici réunies s’attachent davantage à l’analyse du discours des urbanistes ou des architectes qu’à leurs pratiques. À cet égard, une perspective pluridisciplinaire de recherche (géographie, sociologie, anthropologie, histoire) serait utile, en particulier pour répondre à des questions sous-jacentes et incontournables : Que doivent les villes nouvelles du Sud à celles du Nord et réciproquement ? Peut-on voir dans l’importance des agences d’architecture européennes ou chinoises, des formes de néo-colonialisme ? Quel rôle jouent pour le Sud les organismes de coopération savants (universités, instituts de recherche appliquée comme l’Institut Paris région ex Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région parisienne) (Orillard, 2017), professionnels (Les Ateliers de maîtrises d’œuvre urbaine de Cergy, fondés en 1982, conduisent des missions dans les villes nouvelles du Sud), financiers (Caisse des Dépôts et Consignations et ses filiales historiques de coopération comme la SCET internationale) ou associatifs (La plate-forme/think tank de l’International New Town Institute fondée en 1975 et qui siège en 2020 à Rotterdam s’est résolument tournée au début du xxie siècle vers le Sud).

12Reste que l’un des apports des colonial et subaltern studies, dont attestent plusieurs contributions de ce numéro est d’avoir mis l’accent sur d’autres bâtisseurs d’Empire et de villes, à commencer par les classes populaires pour qui les grands chantiers présentent des opportunités non seulement d’activité mais aussi d’installation durables. C’est ici sans doute que le cas de Brasilia renverse les perspectives de recherche car la question des ouvriers bâtisseurs y a été d’emblée centrale. Les « candangos », ces ouvriers venus de tout le Brésil pour construire la ville nouvelle, ont une histoire, intrinsèquement liée à celle de Brasilia. Logés dans une ville provisoire planifiée par la Novacap, l’établissement public chargé de la ville nouvelle, ils s’installent aussi dans des campements et vont résister aux tentatives de déplacements ultérieurs et s’intégrer au système de villes satellites autour de Brasilia. Ces bâtisseurs de la ville nouvelle, évoqués dans deux des contributions de cette livraison ne peuvent au final être distingués des pionniers (Bandeirantes), qui renouvellent dans le District fédéral, toute l’histoire de la nation brésilienne.

13On connaît beaucoup moins l’histoire des ouvriers qui ont construit les villes nouvelles européennes. Ils sont ponctuellement mentionnés dans les témoignages de certains aménageurs, qui à l’image de Bernard Hirsch, premier directeur de l’établissement public de Cergy-Pontoise fait diffuser dès 1972, à l’intention des premiers habitants de la ville nouvelle, une lettre d’accueil mentionnant explicitement les ouvriers. Il appelle à « respecter et faites respecter les travailleurs de chantier qui travaillent et vivent dans des conditions pénibles et rencontrent de grandes difficultés à s’adapter car le plus souvent ils viennent de pays étrangers » (Hirsch, 2000). Le travail inédit de Kiéran Ducteil a permis de révéler que derrière cet humanisme du fondateur de Cergy-Pontoise, on trouvait un problème insoluble pour lui, celui du logement des ouvriers du BTP et de leurs familles, dans des camping-caravaning ou des foyers rapidement saturés, dans l’indifférence générale de leurs employeurs (Ducteil, 2015). La thèse en cours de Danilo Guiral-Bassi confirme que le problème se posait aussi dans d’autres villes nouvelles françaises, comme à Brasilia, dessinant pour les aménageurs le spectre de la constitution de grands bidonvilles, au moment même où l’État voulait en finir avec ceux qui se situaient précisément à proximité comme Nanterre ou Champigny (Germani, 2014). Sans doute faut-il risquer ici l’hypothèse que les villes nouvelles du Sud surent mieux gérer la problématique du logement de leurs ouvriers que celles du Nord, ne serait-ce que parce que le problème n’était pas nouveau.

14Dans cette perspective, radicalement nouvelle pour l’historiographie des villes nouvelles, le mouvement pionnier doit être reconsidéré. Au Nord comme au Sud, de nombreux habitants font le choix d’habiter en ville nouvelle, le plus souvent pour échapper à des milieux urbains où la pression foncière est trop élevée. Ils se nomment d’autant plus facilement « pionniers » qu’ils ont des espaces d’appropriation socio-spatiale inexistants dans une ville classique : réseau associatif à constituer, participation aux premières instances municipales, mobilisations pour obtenir une série d’aménités et de services auprès des pouvoirs publics (Écomusée de Saint-Quentin-en-Yvelines, 1999 ; Lefebvre et Rautenberg, 2010 ; De Saint-Pierre et Ségard, 2002). Investis et instruits, ils ont laissé des archives et ont facilement livré leurs témoignages aux sociologues et anthropologues venus recueillir le récit de leur installation en ville nouvelle. Si leur rôle historique est aujourd’hui reconnu, ils écrasent par leur capacité à parler des villes nouvelles, la réalité d’autres groupes sociaux qui n’ont pas choisi d’habiter ici. Plusieurs des communications rassemblées ici rappellent que de nombreuses villes satellites de Dakar ou Casablanca ont servi ouvertement de réservoir permettant de déplacer des populations indésirables. Ces populations déplacées, plus ou moins contre leur gré, sont aujourd’hui mieux connues grâce aux enquêtes sociales conduites dans les villes nouvelles du Nord, au moment de la rénovation des quartiers les plus dégradés (Les Pyramides à Evry ou La Croix-Petit à Cergy-Pontoise, L’Arche-Guédon à Marne-la-Vallée) (Buchoud, 2005). Il reste aux chercheurs à retracer leur histoire collective, qui n’a guère été jusqu’ici traitée, sinon par le prisme démographique ou générationnel.

La résurgence de la thématique du capitalisme monopoliste d’État

15Dans Dernières nouvelles du Sud, l’écrivain chilien Luis Sepulveda raconte l’histoire d’un vieux train argentin, la Trochita, vestige du Patagonia Express, qui ne subsiste qu’au profit de capitalistes texans qui le louent intégralement pour des croisières ferroviaires. Les mécaniciens communistes qui l’entretiennent à la gare d’El Maiten acceptent, au risque de sanctions, de déroger à la privatisation et de le faire rouler pour l’écrivain et son compagnon photographe (Sepulveda, 2012). Cette fable de la résistance sociale au néolibéralisme contemporain dénonce la privatisation des chemins de fer argentins dans les années 1990 mais Sepulveda lui-même explique qu’à l’origine le réseau avait été construit par et pour les investisseurs britanniques, à l’image de ce qu’ils avaient fait en Inde ou en Afrique de l’Est.

16La totalité des villes nouvelles évoquées dans ce numéro s’inscrivent explicitement dans cette temporalité néolibérale, qui, à compter de l’opération emblématique des Docklands de Londres dans les années 1980 (Michon, 2008 ; Drozdz, 2020) a transformé en profondeur la manière de faire ou de refaire la ville, en accentuant sa financiarisation. À la charnière du xxe et du xxie siècle, le logement et la ville deviennent des marchandises possibles (Topalov, 1987). Les partenariats publics-privés se substituent à l’action antérieure des offices ou établissements publics qui pendant les décennies d’après-guerre avaient été les moteurs de la production de logement. Dès le début des années 2000, la recherche urbaine a dénoncé ce tournant néolibéral, en démontrant que la privatisation de la ville conduisait à l’étalement urbain, réduisait les espaces publics, accentuait les ségrégations sous couvert d’improbables programmes de mixité sociale et contribuait au renchérissement généralisé de l’accès au logement (Gintrac et Giroud, 2014).

17Pour les villes du Sud, ce paradigme néolibéral est d’autant plus prégnant (Tamansourt, Kara, …) qu’il participe à la fois d’un contexte et d’une tradition. L’accélération de la mondialisation contribue à constituer les villes nouvelles du Sud en débouchés pour les grands acteurs de l’urbanisme (banques, cabinets d’architectes, sociétés d’ingénierie, entreprises de BTP) à l’heure où de nombreuses villes du Nord sont frappées par la décroissance (industrielle ou démographique). Après avoir ciblé l’Égypte, le Proche-Orient ou la Chine dans les années 1980, le marché international des villes nouvelles s’est étendu dans les années 2000 à l’Asie du Sud-Est et à l’Afrique sub-saharienne. L’Amérique latine demeure à part car les coopérations y sont beaucoup plus anciennes, au Brésil et en Argentine notamment. La transformation de nombreux pays du Sud en ateliers de la mondialisation et non plus simplement comme au xixe siècle en simples producteurs de matières premières (à l’exception de l’Inde) impacte très fortement l’évolution urbaine et réactive le problème, désormais séculaire, de la maîtrise de cette croissance (Afrique et Asie du Sud-Est notamment). La construction de villes nouvelles apparaît ici à la fois comme une évidence pour les classes moyennes issues de la mondialisation (Tamansourt) et comme un écran masquant le développement de villes informelles à une échelle inégalée (Choplin, 2019).

18Le tournant néo-libéral s’est aussi imposé rapidement au Sud en raison de l’héritage colonial. Dès le dernier tiers du xixe siècle, les villes européennes d’Outre-Mer deviennent des enjeux (Goerg et Huetz de Lemps, 2012). Une alliance objective se noue entre les États impérialistes, les banques privées et les industriels pour aménager les secteurs stratégiques (ports, centres administratifs, zones militaires) et relier les villes entre elles. Le milieu du xxe siècle contribue à ajouter à ces investissements coloniaux le secteur du logement, d’abord dans l’optique d’une colonisation de peuplement puis à destination des populations indigènes. Les premiers projets de villes satellites pour les villes du Maghreb datent de l’Entre-deux-guerres. La décolonisation ne se caractérise guère à ce niveau par une rupture, en dépit de la volonté des premiers gouvernements indépendants de reprendre la main sur l’aménagement du territoire. Les villes sont en effet devenues des problèmes et la poursuite de la coopération s’impose d’elle-même.

19Ces éléments de continuité, qu’il ne faut certes pas survaloriser, nous incitent à revisiter la part du capitalisme dans la production des villes nouvelles du Nord. À l’opposition binaire entre un âge étatique et un âge néolibéral des villes nouvelles, on proposera ici de substituer une logique de curseurs. Les États providence du Nord-Ouest de l’Europe n’ont pas produit intégralement les villes nouvelles des années 1950-1960, quand bien même ils constituaient des établissements publics pour suivre leur réalisation. En France, la quasi-totalité des quartiers de villes nouvelles sont réalisés selon des procédures de zones d’aménagement concerté, associant des promoteurs privés et des collectivités locales. Ce partenariat public-privé avant la lettre n’était au demeurant pas nouveau. Il avait caractérisé la politique du logement aidé, qui avait permis dans les années 1950-1960 de régler le déficit de l’offre (Effosse, 2003). Il constituait aussi le fondement du cycle haussmannien, qui avait rénové la plupart des grandes villes françaises dans la seconde moitié du xxe siècle (Agulhon, 1983). En dehors du cas spécifique des économies socialistes, aucune ville nouvelle du Nord ne s’est construite indépendamment de l’investissement privé.

20Il faut à cet égard relire les travaux du sociologue Jean Lojkine, qui, au début des années 1970 avait produit la première critique du modèle des villes nouvelles, en transposant pour elles le concept de capitalisme monopoliste d’État (Lojkine, 1972). Selon lui, la politique des villes nouvelles, conduite sous l’égide de l’État avait pour principale fonction de répartir les classes sociales dans l’espace métropolitain selon une logique de ségrégation et de fournir aux capitaux des espaces durables d’investissement. Très critiquée à l’époque en raison de son caractère trop systématique et de sa sous-estimation du sens de l’intérêt public des fondateurs des villes nouvelles, cette lecture marxiste a été marginalisée dans l’historiographie des villes nouvelles au profit des travaux de Pierre Merlin, qui au contraire insistait sur le rôle des pouvoirs publics et la maîtrise urbanistique des villes nouvelles françaises (Merlin, 1972 et 1991). Le curseur entre public et privé était de fait plus proche du premier que du second, comme la maîtrise foncière l’attestait. Pour prévenir toute spéculation les sols, Paul Delouvrier avait classé autoritairement en zones d’aménagement différé les périmètres opérationnels des futures villes nouvelles.

21La résurgence, dans les années 2000, d’une pensée critique de la ville, inspirée notamment par le géographe britannique David Harvey et dont s’inspirent plusieurs communications réunies dans ce numéro, contribue à souligner la place du néolibéralisme dans la réalisation contemporaine des villes nouvelles du Sud (Harvey, 1973-2009). Le curseur s’est entre-temps déplacé vers le secteur privé. Si cette place des capitaux financiers et de leur rentabilité est indéniable, elle n’est pas nouvelle (l’exemple de Brasilia est explicite sur ce point) et il y aurait un intérêt certain à étudier l’évolution des relations entre États et marchés, pour comprendre à quels moments, pour quelles raisons et sur quels objets, les curseurs bougent en faveur des intérêts capitalistes. Au moment où la pandémie durable de Covid 19 fait peser sur les économies du Sud – et donc sur leurs villes nouvelles inachevées – la menace d’une récession sans équivalent depuis les années 1930, il n’est pas inutile de rappeler que les villes nouvelles représentent par leur existence même, des ressources foncières précieuses et des configurations spatiales exceptionnelles pour réinventer la ville.

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Pour citer cet article

Référence papier

Loïc Vadelorge, « Les villes nouvelles, bornes témoins de la mondialisation urbaine »Les Cahiers d’Outre-Mer, 282 | 2020, 153-165.

Référence électronique

Loïc Vadelorge, « Les villes nouvelles, bornes témoins de la mondialisation urbaine »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 282 | Juillet-Décembre, mis en ligne le 01 janvier 2023, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/12215 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.12215

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Auteur

Loïc Vadelorge

Professeur d’histoire contemporaine, Université Gustave Eiffel, laboratoire Analyse Comparée des Pouvoirs (ACP, EA 3350), loic.vadelorge@u-pem.fr

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