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Diversification des activités autour d’un projet familial d’agriculture biologique en Inde du sud. Transmission de valeurs, liens intergénérationnels et entrepreneuriat féminin. Entretien avec Mithra Ravichandran, ferme Krishnaas Organic, territoire de Pondichéry

Entretien réalisé par Hélène Guétat-Bernard, Arnaud Delaplace et Govindan Venkatasubramanian
Hélène Guétat-Bernard, Arnaud Delaplace et Govindan Venkatasubramanian
p. 251-269

Texte intégral

  • 1  Le terme d’agroécologie n’est pas utilisé par Mithra. Il est d’ailleurs encore peu mobilisé par le (...)
  • 2  Krishnaa’s Organic Farm est une exploitation de 55 acres, située à 24 kilomètres à l’ouest de Pond (...)

1Mithra Ravichandran est une entrepreneure d’une quarantaine d’années, qui a fait le choix, après une première phase de vie professionnelle en entreprise dans la métropole voisine de Chennai, d’entrer dans l’exploitation agricole familiale avec son père. Une des raisons de ce choix (évoqué hors entretien) est qu’elle souhaitait que sa fille grandisse près de la ferme pour être en bonne santé (ce qui n’était pas le cas à Chennai), qu’elle boive le lait de ses vaches, mange les produits bio de la ferme, et qu’elle échappe à la pollution de la grande ville. Mithra vit désormais à Pondichéry avec sa fille (dans la maison que ses parents ont achetée lorsque sa mère s’y est installée pour les études de ses filles, comme le font de nombreuses familles rurales qui en ont les moyens), son mari étant resté vivre à Chennai. Elle se rend tous les jours sur la ferme, dans les champs. Elle a développé en propre une activité de floriculture en expérimentant selon le principe d’une agroécologie paysanne1. La commercialisation en circuit court de proximité de la totalité des productions – riz, millets, lentilles, cacahouètes, différents fruits, légumes frais, jus de canne et sucre roux – constitue la seconde innovation. Elle commercialise aussi sous le nom de la ferme une vaste gamme de produits provenant des fermes membres du groupement Swasam2. En cinq ans, la ferme Krishnaa est devenue l’une des plus visibles sur la place commerciale de Pondichéry ; elle livre des paniers au domicile d’une centaine de clients à Pondichéry et comptabilise à peu près mille consommateurs dont 300 sur une base régulière. Avec l’isolement forcé lié au Corona virus, Mithra a une communication adaptée incitant les clients à rester fidèles pour soutenir les petits producteurs. Mithra appartient à cette génération d’héritiers, de la caste Reddy des propriétaires fonciers, caste qui est considérée comme dominante (en termes d’accès au foncier, de considération sociale et de poids politique). Parmi la jeune génération de ceux qui possèdent la terre, d’autres comme Mithra s’impliquent pour une autre agriculture, biologique et en circuit court de proximité. La communauté Reddy possède le capital économique (la terre), le capital social (pour la jeune génération, des études souvent poussées, y compris pour les filles et des emplois dans des entreprises en ville) et le capital culturel (réseau de solidarité au sein de la communauté, essentiel pour un projet entrepreneurial). Le parcours de Mithra que l’entretien relate est donc représentatif des quelques jeunes – parmi eux des femmes – entre 25 et 40 ans qui négocient aujourd’hui auprès de leur père, mari, beau-père ou frère le passage à l’agriculture biologique de leur ferme. Possédant le foncier, la conversion à la production biologique de cette génération est donc particulièrement importante pour le devenir de la filière. C’est ce parcours que l’article capte ainsi que les logiques d’engagement d’une femme entrepreneure rurale. L’entretien parle de cette histoire, des prises de décisions, des relations avec ses proches et de la manière dont les relations à la nature sont pensées par Mithra au travers des rôles de genre qu’elle questionne mais aussi s’approprie. La question environnementale est surtout appréhendée dans ses liens à l’alimentation.

  • 3 Fabrication de savons, shampoings et dentifrices secs en poudre, crèmes, etc. autant de produits tr (...)

2Mithra est l’aînée d’une famille de deux filles. La cadette vit avec son mari et son fils unique à Singapour, rejoint la plupart de l’année par la mère de Mithra pour s’occuper de son petit-fils, ce qui est une justification sociale acceptable pour la société villageoise. La mère de Mithra apprécie cette échappatoire à la vie au village où elle se plaît moyennement se plaignant souvent de la poussière alors qu’elle se dit d’une santé fragile. La mère et la sœur jouent un rôle non négligeable dans la place que prend Mithra dans l’entreprise familiale et l’accompagnement de ses choix professionnels. Toutes les deux ont par exemple vendu des parcelles de terre qui leur revenaient en héritage pour supporter ses débuts. La mère a aussi transmis à Mithra des recettes de plantes pour le bien-être corporel3. Lors de ses passages au village, la mère de Mithra réalise elle-même ses recettes et elle emporte poudres, crèmes et onguents à Singapour. Désormais, depuis quelques mois, Mithra les commercialise aussi. La vente de ces produits de soin pour le corps et de tisanes a enrichi considérablement la gamme désormais proposée. Quant à la sœur de Mithra, elle l’aide par des conseils en marketing ce qui a permis il y a six mois à Mithra de valoriser considérablement l’image des produits en vendant directement via un groupe WhatsApp par exemple. La prochaine étape est la création d’un site web.

Photographie 1 – Portrait de Mithra et de son père

Photographie 1 – Portrait de Mithra et de son père
  • 4 Mithra a été invitée à présenter son expérience et participer aux débats lors des deux sessions de (...)
  • 5 L’entretien se tient le 2 mars 2020 dans les jardins de l’institut français de Pondichéry. Il dure (...)

Question de lancement de l’entretien – Bonjour, merci pour votre venue ici, à l’Institut français de Pondichéry que vous connaissez maintenant bien. Nous nous côtoyons depuis deux ans depuis que nous avons lancé à l’IFP les ateliers de réflexion autour du système alimentaire soutenable de Pondichéry et que nous vous avons invitée à l’occasion de l’école d’hiver4. Je suis venue à plusieurs reprises visiter votre ferme et j’ai pu rencontrer vos parents et réaliser déjà différents entretiens. Aujourd’hui, je souhaite revenir sur votre parcours et comprendre comment s’entremêlent votre histoire personnelle et celle de l’exploitation et surtout la place que vous y avez prise ces dernières années5.

Au cours de l’entretien, Mithra parle de son parcours éducatif et ses premiers pas dans la vie active. Elle explique les liens directs entre son expérience professionnelle en entreprise et les compétences acquises pour penser le montage de sa propre activité professionnelle au sein de l’exploitation familiale. Elle décrit un parcours qui bouscule les codes sociaux de genre de sa génération. Mithra a reçu, dans sa petite enfance, une éducation au village. Tout en ayant eu une éducation supérieure en ville, elle met en avant un éthos féminin lié à la ruralité. L’entretien montre bien qu’en tant que femme de la bourgeoisie rurale, sa génération est charnière dans la manière de porter de nouveaux désirs pour les femmes, plus tournés vers une activité à l’extérieur du foyer, et identiques à ceux des femmes urbaines de la même catégorie sociale. Les principes de retenue, de discrétion, de mise en retrait qui lui ont été transmis expliquent que chaque étape de son parcours est marquée par l’accord social qu’elle a dû aller chercher auprès de ses proches pour qu’ils lui reconnaissent une capacité à agir différemment des femmes de la génération de sa mère. Dernière le parcours de Mithra, l’entretien dévoile le cheminement de toute une société vers l’acception de nouveaux rôles de genre. Pour accompagner ces changements, Mithra montre bien les soutiens qu’elle a sollicités auprès d’hommes relais (son père essentiellement et son mari, son beau-père aussi vraisemblablement). Elle a su aussi s’appuyer sur des complicités féminines : sa fille unique, très proche de Mithra, est une aide sans faille qui accompagne les projets maternels ; sa sœur cadette joue un rôle similaire, facilité par les nouveaux moyens de communication notamment WhatsApp qui rendent les échanges quotidiens aisés. Durant un autre entretien, Hélène Guétat-Bernard a été témoin d’une longue conversation entre les sœurs autour d’une stratégie de commercialisation et des meilleurs choix de marketing. Dans le cas de Mithra, l’environnement familial est propice à son engagement (elle est donc soutenue moralement lorsqu’elle bouscule tranquillement mais fermement les codes sociaux). Mithra affirme ainsi pas à pas son autonomie. Ce chemin est toutefois assez exceptionnel car l’Inde se situe dans une situation paradoxale avec un taux d’éducation féminin qui s’est fortement amélioré mais avec une participation des femmes au marché de l’emploi parmi la plus faible au monde et surtout qui a connu une forte baisse passant de 35,5 % en 1990 à 27,2 % en 2017 (Kabeer et al., 2019). Par ailleurs, les (rares) femmes entrepreneures sont pour la plupart de hautes castes (Guérin et al. 2020). Durant l’entretien, Mithra évoque la frustration de ses amies de ne pas pouvoir travailler en raison d’interdits sociaux (sans évoquer d’autres facteurs tout aussi déterminants comme les conditions du marché de l’emploi ou la plus grande difficulté des femmes à trouver un emploi en raison de la moindre efficacité de leurs réseaux sociaux).

Photographie 2 – Krishnaas Organic Farm

Photographie 2 – Krishnaas Organic Farm

Durant cinq ans, j’ai travaillé à Chennai comme adjointe aux finances chez American Tower. J’ai fini par maîtriser tout le management et la manière dont on développe un produit, ce qui m’a grandement aidé dans le projet que je mène aujourd’hui. Au bout de deux années dans cette entreprise, j’ai fini par trouver les tâches trop banales car dans mon précédent emploi dans l’informatique, je courais constamment de droite à gauche. Cette place était plus tranquille mais me correspondait mal. Je m’en accommodais car j’y trouvais un nouvel équilibre entre vie privée et professionnelle en passant plus de temps avec ma fille et ma famille. J’étais toutefois contrariée de ne pas m’épanouir au travail et ma soif de responsabilité explique mon souhait de m’impliquer sur la ferme. J’avais beaucoup de temps devant moi et je voulais servir à quelque chose car je n’aime pas rester inactive. J’ai donc fait en sorte de pouvoir participer. J’ai dit à mon père que je venais le week-end et que j’essaierai de l’aider et c’est ainsi que j’ai commencé. C’était en 2015. […] En 2018, j’ai quitté mon travail et je suis venue directement au village. Cela m’a pris près de 3 ans pour prendre la décision et chaque semaine pendant 3 ans je faisais le déplacement. Mais ma belle-famille, mon mari, ma mère, ma sœur, et même mon père en fait, aucun d’eux n’acceptait de m’entendre dire que je voulais quitter mon travail et venir au village car ils pensaient que j’avais une bonne situation et que j’allais distraire la famille. Dans une certaine mesure, ils avaient raison : ils souhaitaient que je puisse continuer d’assurer ma propre subsistance quand bien même je venais au village et que ma famille ne soit pas dépendante d’eux.

[…] Mon mari a toujours été d’un grand soutien. Je lui serai toujours reconnaissante car sans lui je ne pense pas que j’aurais pu me déplacer avec autant de liberté. Il était très mécontent lorsque j’ai commencé à faire ces allers et retours au village, comme beaucoup d’autres hommes auraient pu l’être, car il craignait pour ma sécurité. Partir de Chennai entre 9 et 10 heures du soir et atteindre le village entre minuit et une heure du matin, ce n’était pas habituel pour une femme. Je venais en bus et mon père devait quitter le village pour me chercher à la gare routière. […] Mon mari posait énormément de questions mais je m’abstenais de répondre. Je restais silencieuse. Six mois plus tard, il a demandé à venir au village avec moi. Je lui ai montré tous les endroits où j’allais. Il a alors vu ce que je faisais car pendant deux jours complets, il est resté uniquement avec moi. À partir de là, son attitude a commencé lentement à changer car il voyait que ce que je faisais avec mon père était bien, que je lui apportais mon aide. Il savait déjà que ce n’était pas une mauvaise dépense : il était compréhensif. Mais dans son esprit il n’acceptait pas que sa propre femme prenne des risques. Lentement, il a malgré tout accepté et à présent il vient aussi m’aider. En fait, il a maintenant le même rythme que j’avais précédemment durant les week-ends.

Comment avez-vous trouvé votre place sur l’exploitation et dans le groupe d’agriculteurs bio auquel votre père appartient ?

Je leur [les agriculteurs du groupe formé par le père de Mithra] ai dit que j’allais m’attacher à créer une entreprise d’exploitation agricole. Il y avait beaucoup d’activités financières et de tâches à faire pour y arriver. Heureusement, il existait un bureau d’enregistrement à Chennai qui faisait du conseil auprès des groupes de paysans. Ils fermaient leurs bureaux à 19 heures alors, chaque soir, je sortais du travail à 17 heures et je me rendais à l’autre bout de Chennai pour préparer l’enregistrement de notre groupe. Ça m’a pris 3 mois et au mois de juillet je suis allée à une nouvelle réunion avec mon père. En octobre je suis venue avec une liste de choses à faire et au mois de mars nous avons lancé l’entreprise.

Le groupe voulait aussi que je prenne part à l’entreprise car ils pensaient que j’apporterais plus et mieux en étant moi-même directement impliquée. C’est comme cela que j’ai commencé et je n’ai pas cessé d’apprendre. J’ai effectué de belles améliorations pour les agriculteurs. Au départ, je n’avais pas beaucoup d’idées de ce que je voulais faire. Je me disais aussi que nous allions rester un petit nombre d’agriculteurs. Mais assez rapidement nous nous sommes dit que nous pourrions croître bien plus efficacement si nous étions plus nombreux et augmenter les volumes de vente.

  • 6 Plusieurs membres du groupe ont suivi la formation préconisée par Subhash Balekar autour du mouveme (...)

C’est ainsi que d’octobre à mars nous sommes allés dans les villages de chacun d’entre nous pour essayer de trouver des agriculteurs qui seraient intéressés pour rejoindre le groupe. Nous sommes passés d’une petite quinzaine à 55 agriculteurs lorsque nous avons lancé l’entreprise en mars 2016. À partir de là, nous avons travaillé de la même façon. Nous allions dans les villages pour mobiliser et donner des conseils techniques6 basés sur nos expériences, sans aucun lien avec le Department of Agriculture and Farmers welfare. Ceux qui étaient intéressés pouvaient toujours venir voir un des fermiers du groupe pour approfondir. Tout était complètement gratuit et nous faisions le nécessaire pour qu’il n’y ait aucun frais pour les agriculteurs qui venaient. L’entreprise collective couvrait les frais mais il vint un moment où cela n’a plus été possible car les dépenses devenaient trop lourdes et nous avons donc arrêté ces réunions et formations.

Plus que l’argent, je pense que si on possède sa propre terre agricole et si les enfants d’agriculteurs sont capables de s’impliquer dans l’agriculture, ils pourront avoir une bonne nourriture et la nourriture c’est pour le long terme. Tandis que l’argent, on peut donner 1 crore de roupies (soit 10 millions de roupies) à une personne et elle peut le dépenser en un mois ou en quelques jours. Mais transmettre une bonne terre et de bonnes connaissances agricoles aux enfants permet à la génération suivante de vivre mieux. C’est vraiment ça que je comptais faire pour les agriculteurs.

Que signifie pour vous être une femme entrepreneure rurale ?

L’entretien se déroule presque sans interruption et les interventions sont plus des demandes de précision. Mithra parle vite et avec détails. L’entretien montre bien que ses connaissances sur les plantes sont liées à un environnement de transmission familiale où les figures féminines dominent. On voit ici comment Mithra utilise ses connaissances acquises pour les mettre au profit du projet économique. La transmission des savoirs sur les plantes (que ce soit les plantes pour soigner en lien avec la médecine Siddha, les soins du corps ou les plantes pour l’alimentation – avec cette idée que la santé passe par l’alimentation) s’opère clairement de mère à fille. L’entretien pointe ici une controverse majeure qui divise le mouvement féministe. D’un côté, il existe des craintes de (re)naturalisation des relations des femmes à la nature et à l’alimentation, de surcharge de responsabilités et de renforcement des stéréotypes. De l’autre, l’implication de nombreuses paysannes, leurs savoirs pour la préservation de la biodiversité et leur demande de reconnaissance de leurs activités de soin à la nature et à la nourriture ne peuvent être niés. Mithra ne renonce pas à cette figure de soin et elle s’appuie sur cette place pour bâtir une reconnaissance en tant que sujet économique.

La société indienne reste fortement segmentée en fonction des places sociales de castes et de classes. Dans la société rurale contemporaine, les femmes appartenant à une communauté considérée de haute caste dans le contexte local comme les Reddy, ne travaillent pas au champ. Elles doivent par contre assurer soit directement, soit en supervisant une équipe de travail, les repas des ouvriers et ouvrières agricoles. Mithra se rend au contraire tous les jours au champ et supervise le travail des employé.es. Un contremaitre gère depuis des années le domaine et il possède les savoirs faire techniques de l’agriculture bio partagés avec le père de Mithra. Avec Mithra, ils sont les personnages clé de l’exploitation. Entre l’exploitation et la maison, la famille de Mithra emploie une quarantaine de personnes qui travaillent depuis des décennies entre la ferme, l’atelier de transformation, la vente et la maison. Mithra et son père insistent sur le poids moral qu’ils ressentent envers eux de continuer à leur procurer du travail en dépit des difficultés économiques. Fait unique, les patrons et les ouvrier.ères, dont trois quarts de femmes, mangent les mêmes plats, réalisés dans la cuisine de la maison familiale, et Mithra veille tous les jours à ce que la nourriture soit variée et équilibrée.

De toute mon enfance, je ne suis probablement jamais allée à la ferme et je n’ai pas développé de passion pour l’agriculture étant donné que, dans la famille de mon père, une femme n’est pas supposée aller à la ferme ou aller travailler de toute sa vie. J’ai été élevée selon cette règle. Mais à partir du moment où je me suis mariée et puisque ma belle-famille a insisté pour que je cherche un travail, je suis allée voir mon père et je lui ai dit que j’étais censée aller travailler à présent. Je voulais qu’il me donne son avis. Il m’a répondu que c’était ma vie et donc que c’était à moi de choisir ce que je voulais faire ; si ma belle-famille me disait d’y aller, alors je pouvais y aller. J’ai été surprise par sa réponse car deux ans auparavant il s’était opposé à ce que j’aille travailler et voilà que deux ans plus tard il me dit que c’est à moi de décider en accord avec ma situation. À partir de ce moment, je n’ai fait que recevoir des soutiens venant de sa part et de ma belle-famille. Ils ont vu et accepté le fait qu’une femme pouvait exercer d’autres rôles. Ils ont décidé de me soutenir, ce qui est loin d’être le cas pour toutes les jeunes femmes car il y a des parents qui sont encore parfaitement contre le fait que les femmes aillent travailler. Ils acceptent qu’elles fassent des études mais pas qu’elles travaillent, surtout après le mariage. J’ai des amies qui ont beaucoup d’aptitudes et de talents, et de manière générale, il y a beaucoup de femmes qui ont beaucoup de talents mais elles restent inactives à la maison. Je devrais vraiment remercier mon père de m’avoir donné l’énergie de faire ce que j’ai fait. C’est probablement parce que je suis l’aînée de la famille. J’aurai été forcée de suivre le chemin de la génération de ma mère mais par chance j’ai franchi l’étape d’aller travailler et maintenant le travail a fait de moi une entrepreneure. Si mon père n’avait pas accepté ou si ma belle-famille ne m’avait pas fait comprendre qu’il s’agissait d’une nécessité pour la famille, sans cette avancée, je serais aussi devenue une grenouille dans un puits !

En réalité, je continue à trouver difficile d’assurer de nombreuses responsabilités. En rentrant à la maison je suis supposée remplir mon rôle de femme et de mère : faire le ménage, prendre soin de mon enfant en ce qui concerne la nourriture… Je passe souvent là-dessus et ma mère me le reproche, mon mari aussi, parfois. Mais, malgré cela, ils me comprennent, et ils essaient de m’aider et de me soutenir. C’est toujours quelque chose que je garde à l’esprit. Peut-être qu’en tant que femme, je ne trouve pas cela évident de ne pas remplir mon rôle correctement. Parfois je me compare avec des femmes au foyer qui sont chez elles à bien nourrir leurs enfants, à prendre soin d’eux et de leur éducation. Leur vie est entièrement consacrée à leurs enfants : elles ont réussi à se dédier complètement.

[…]

Mais je considère dans le même temps que la quantité de choses à laquelle ma fille de 15 ans aujourd’hui se trouve indirectement confrontée par ce que je fais est tout aussi importante que les notes scolaires. […] Ma fille sait quand ont lieu mes rendez-vous ; elle est au courant de mon agenda et parfois elle arrive à parvenir à trouver une solution à laquelle ni moi ni mon mari n’avions pensé lors de notre discussion. Elle vient s’asseoir à la table et nous propose une solution d’après ce qu’elle a entendu, parfois c’est vraiment une solution qui marche, pas toujours, mais parfois. Je crois qu’elle est en train de se bâtir une bonne connaissance d’entrepreneure, ce qui ne pourra que lui servir plus tard. Mais je cherche peut-être à me justifier de ne pas faire assez pour elle…

Sur l’exploitation, vous avez diversifié les activités. Pouvez-vous nous expliquer l’importance de la production des fleurs.

L’exemple de la floriculture sur l’exploitation illustre l’esprit d’innovation de Mithra. Elle explique clairement sa stratégie commerciale. Dans le Sud de l’Inde, les femmes mettent tous les jours dans leurs cheveux des guirlandes de fleurs naturelles. Les fleurs sont aussi données quotidiennement en offrande au Dieu tutélaire de la maison par les épouses. Mithra est scandalisée que des produits chimiques soient utilisés, ce qu’elle considère comme dangereux pour les femmes et une offense aux Dieux. À partir de cette production, Mithra met en valeur la science paysanne revendiquée par le mouvement paysan pour l’agroécologie car elle explique qu’elle a avancé par essais et erreurs, qu’elle a dû tout apprendre de ces expériences car il n’existe pas de filières de production de fleurs bio pour la vente. À partir de cet exemple, elle explique aussi la manière dont elle a dû négocier auprès de son père qui, d’une part, n’a pas compris immédiatement le choix de produire des fleurs et, d’autre part, n’était pas prêt de lui céder du foncier sans s’être fait une idée de sa capacité à réussir. Mithra a alors mis en place des stratégies de contournement identiques à celles que suivent de nombreuses paysannes privées de foncier, en travaillant les marges autour des champs comme elles le font pour préserver les semences locales par exemple. Ce n’est que pas à pas que son père lui a cédé quelques acres pour ses propres productions et expérimentations.

Mon père dispose de 55 acres de terre mais pas à lui seul car mes oncles ont des parts dans cette propriété commune. J’ai commencé la floriculture là où nous avons remarqué que la terre était en friche. Quand j’ai fait la demande à mon père, il a d’abord refusé car il avait en tête l’idée que l’Inde faisait encore face à la pauvreté par manque de nourriture. Pour lui, la floriculture, ça relève d’une passion et non d’un besoin de se nourrir, de survivre. Alors pourquoi devrais-je gâcher du terrain dans ce genre de choses ? Au début, je ne pouvais donc pas utiliser de terrain et je suis restée en me faisant discrète. Mais au moment où j’étais sûre que j’allais arrêter mon travail à Chennai, j’ai découvert que mon père travaillait à perte et que ces gains ne représentaient pas un dixième des coûts qu’il avait à assumer pour l’activité agricole. Je me suis dit que s’il en était ainsi, il devait être très difficile pour quiconque de survivre, quel que soit l’agriculteur concerné. Alors j’ai insisté auprès de mon père pour qu’il m’accorde la permission d’utiliser seulement les endroits où la terre était en friche pour que je puisse faire mes preuves. Je n’ai pris que ces endroits car normalement en agriculture organique on doit laisser 3 mètres entre la terre cultivée et la limite du terrain. Cela permet d’éviter les nuisances venant d’autres fermes mais aussi l’écoulement de l’eau et l’érosion du sol. C’est donc ces bandes de 3 mètres que j’ai utilisées pour la floriculture car on n’allait pas manger les fleurs donc je n’avais pas besoin de les faire certifier en agriculture organique. De cette manière, j’ai commencé à cultiver sur les limites là où la terre n’était pas utilisée.

Photographie 3 – Préservation de variétés anciennes de légumes, dans un contexte d’agroforesterie et de présence de légumes feuilles sauvages au sol, très appréciés dans la consommation locale, en particulier des familles d’ouvriers agricoles

Photographie 3 – Préservation de variétés anciennes de légumes, dans un contexte d’agroforesterie et de présence de légumes feuilles sauvages au sol, très appréciés dans la consommation locale, en particulier des familles d’ouvriers agricoles

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux fleurs, j’avais plusieurs choses à l’esprit : je voulais contribuer à la survie économique de mon village tout en ayant un revenu en propre et journalier : la demande de fleurs est quotidienne et le transport par bus pour rejoindre la ville est aisé ; le prix de vente est rémunérateur. En comparaison de la production de légumes, les fleurs sont plus intéressantes sur ces trois points (demande, transport, prix de vente).

J’avais en tête qu’on pouvait consacrer 10 % de la surface à la floriculture. Alors j’ai demandé 5 acres à mon père mais il m’a laissé au départ tout juste 10 cens de terrain ; à présent, je cultive 3 acres. Peut-être qu’à l’avenir il pourra m’accorder 2 acres en plus mais pas au-delà. De toute manière, je ne veux pas faire de la monoculture non plus. Je veux construire une ferme modèle donc pour cela 10 % de surfaces floricoles, c’est suffisant. Je ne suis pas en mesure de concurrencer un agriculteur qui utilise des pesticides. Par contre, je suis capable de réduire les coûts car tout ce qui compte à la fin de la journée c’est le montant net qu’il te reste dans les mains. Ça, je réussis à le faire même si je suis encore à un stade d’apprentissage. La floriculture représente juste une part de mes activités. Je cultive tout ce qui est médicinal ou des tubéreuses, du jasmin… Que ce soit une exploitation d’1 acre ou de 100, il faut varier les productions pour avoir un revenu quotidien, hebdomadaire, mensuel et trimestriel. Si je cultive du paddy, je dois attendre 6 mois pour toucher mon revenu. Si c’est de la canne à sucre, 9 mois et je ne suis pas certaine de survivre en attendant 9 mois. C’est la raison pour laquelle je cultive 6 variétés de jasmin car certaines variétés poussent durant les 6 premiers mois de l’année et d’autres poussent les 6 autres mois. De cette façon, je m’assure un revenu tout au long de l’année. La floriculture est ce qui me permet de survivre actuellement. Je peux vivre en ville sur la base de ce revenu. J’ai choisi la floriculture car je ne voulais pas déranger mon père.

[…]

Je ne connaissais rien à la floriculture et mon père non plus. J’ai acheté des plants auprès des villages voisins mais ils n’étaient pas de bonne qualité. Je les ai achetés, j’ai expérimenté et j’ai échoué une première fois. La deuxième fois, je me suis dit que je devais chercher des plants dignes de ce nom et alors que j’étais en chemin pour l’Institut Indien pour la Recherche en Floriculture à Bangalore j’ai vu, à ma grande surprise, un agriculteur qui cultivait des fleurs sur le bord de la route. J’ai trouvé que les fleurs étaient de bonne qualité et je suis donc entrée en contact avec lui pour obtenir des plants. La première expérience n’a pas été concluante car les fleurs n’ont pas tant poussé que cela et au bout d’un an et demi leur nombre a commencé à diminuer donc j’ai dû les enlever. Ça a diminué pendant 6 mois et donc je suis finalement allée acheter des plants de bonne qualité à l’IIHR ; ce sont à présent ces plants que j’ai à la ferme. J’ai dû expérimenter de A à Z. Cela fait un an et demi à présent. Si les plants de l’IHHR restent bons pour les 3 prochaines années alors je pourrais conseiller à d’autres paysans de se procurer des plants auprès d’eux. La floriculture est à présent une industrie en pleine expansion. […]

D’habitude, les gens ne pensent pas faire de la floriculture en bio. Personnellement, j’y ai été conduite car j’ai été affectée par la rencontre avec un garçon qui m’a raconté l’histoire de son village : la récente monoproduction de fleurs pour le marché a entraîné des dégâts environnementaux et sur la santé des gens. Les agriculteurs ont pollué leur terre, poussés par les commerçants avec lesquels ils sont sous contrat et qui les encouragent à augmenter les doses de produits chimiques pour améliorer la floraison. Mon idée est qu’à partir du moment où nous serons plus nombreux à cultiver des fleurs dans notre groupe, nous pourrons avoir notre propre magasin de telle sorte qu’on ne dise pas aux agriculteurs : « utilise des produits chimiques, des pesticides ! ». Au lieu de cela, nous essaierons de partager des conseils en rédigeant des manuels à partir de nos expériences. La commercialisation sera un point important. Par exemple, je sais que quelque part il y a une usine de parfums où ils utilisent de l’huile essentielle de tubéreuses comme base à toute leur fabrication. Or, le parfum obtenu d’une fleur organique par rapport à celui d’une fleur non organique est deux fois supérieur. C’est en tout cas ce que m’ont dit des agriculteurs car je n’en ai pas fait moi-même l’expérience. Car d’autres agriculteurs ont commencé à faire de la floriculture en bio. Dans notre groupe, un agriculteur de plus a récemment débuté et ça commence à fleurir en ce moment !

J’ai vu de nombreux agriculteurs faire appel à l’IIHR. J’ai aussi parlé avec une scientifique sur place. Elle dirigeait une équipe qui avait mis au point une fleur qui résistait pratiquement à tous les traitements chimiques car quelle que soit la quantité de produits que l’on répandait, elle fleurissait parfaitement. Je me disais que cette fleur issue de la recherche agronomique devait être faite d’une telle manière qu’elle doit demander plus de nourriture et plus d’eau. Qui voudrait d’une fleur pareille ? Cette chercheuse m’a demandé si je n’étais pas folle de cultiver des fleurs naturellement et elle m’a dit que je n’étais pas censée faire ça. J’ai donc eu un débat avec elle où je lui ai fait comprendre que non, je ne voulais pas produire autrement que de manière naturelle. Puis, je lui ai expliqué que nous faisions cela depuis un certain temps et elle était impressionnée par ce que je racontais. C’est la raison pour laquelle elle a commencé à donner mon numéro de téléphone à chaque fois que quelqu’un lui posait une question sur la floriculture bio. En un ou deux mois, j’ai reçu plusieurs appels et je suis très heureuse de voir que certains agriculteurs passent à la floriculture bio désormais.

Quels sont actuellement vos projets sur l’exploitation et comment comptez-vous les mener ?

Comme dans le contexte français, Mithra bâtit sur l’exploitation sa propre place en entrant par les comptes, la commercialisation (marché de proximité et circuits courts de proximité) et la diversification des activités et pas seulement des productions agricoles. Elle s’intéresse à l’écotourisme mais elle est contrainte par un manque récurent de financement. Son récit parle aussi des lourdes responsabilités morales qu’elle supporte et du risque d’épuisement au travail (abordé hors entretien lors d’une fin de journée où nous avons participé à la distribution à domicile des produits en vente directe). Même si Mithra, dans le contexte indien, emploie un personnel important et qu’elle réalise rarement elle-même les livraisons (sauf durant l’épidémie du Covid19 où elle participe pleinement), la fatigue accumulée exprime bien une forme d’épuisement au travail relevée de la même manière chez les agricultrices en France qui se sont lancées dans la vente directe dès les années 1990. L’expérience de Mithra pose la question des liens entre santé du sol, de la nature, des paysages recherchés par l’agroécologie mais aussi le bien-être au travail de ceux et celles qui s’impliquent dans la transition écologique. Ses propos évoquent l’idée d’une santé globale du sol jusqu’aux gens.

Au bout du troisième mois [après la première réunion à laquelle j’ai participé avec le groupe de producteurs bio de mon père], j’ai établi une liste de points que le groupe devrait avoir en tête : se trouver un nom, une marque, un emballage. Je pensais aussi qu’il fallait être plus professionnel dans notre approche car les consommateurs de produits bios sont avant tout des gens de l’élite qui sont plus exigeants.

Notre devise est toutefois de servir le consommateur à un prix abordable [pour élargir la base de notre clientèle] et en même temps de s’assurer que l’agriculteur n’enregistre aucune perte. C’est un équilibre à maintenir, autrement on ne peut pas croître correctement. Normalement si on se donne la main, je pense que la croissance horizontale est plus importante que la croissance verticale. La croissance verticale ne concerne qu’une famille en particulier tandis que la croissance horizontale concerne de nombreuses familles et le territoire en général. C’est à cela que je pense quand j’espère que mon exploitation moderne sera un modèle prospère, un endroit où les dépenses seront couvertes. C’est ainsi que j’essaie d’évoluer mais cela me demandera encore du temps. Si j’avais uniquement consacré mon attention là-dessus je crois qu’on aurait pu atteindre plus rapidement ce stade à l’heure qu’il est. Mais je me suis plus concentrée sur le marketing que sur l’agriculture.

[…] La raison [de travailler la commercialisation] est que le bateau coule donc j’ai besoin de boucher les trous. C’est pourquoi j’essaie juste d’amener les produits de là-bas à ici [Pondichéry] et de rapporter l’argent gagné pour qu’au moins le bateau flotte à défaut de naviguer.

  • 7 La banque publique agricole NABARD propose des aides spécifiques, notamment des prêts aux agriculte (...)

[…] c’est pourquoi lorsque nous atteindrons mille agriculteurs7 nous pourrons envisager l’export. On ne sera probablement pas en mesure de vendre les produits en Inde et, à ce stade, on sera en mesure de demander la certification.

J’aimerais aussi lancer des projets autour de l’écotourisme, par exemple construire des maisons avec les éléments trouvés sur la ferme que ce soit de la terre transformée en briques ou du bois. Je pense à des constructions respectueuses de l’environnement et je garde bien en tête que cela doit être rentable. En plus, cela pousserait plus de clients à venir visiter l’exploitation. En y séjournant, ils feraient l’expérience du bio et cela pourrait permettre de convertir certains d’entre eux. Les consommateurs de leur côté diffuseront l’information sur le bon travail des agriculteurs et qu’il faut aller les voir et les soutenir… c’est à ça que je pense.

Selon moi, il s’agirait d’une nouvelle forme de marketing mais aussi un revenu supplémentaire. Je pourrais aussi utiliser mes produits en cuisinant pour eux et ce faisant, ça devrait aider. C’est mon idée et c’est cela que j’aimerais faire.

Supposons que ma ferme soit à 200 km de Pondichéry ou de Chennai, il y aurait peu de chances que je réussisse. Bien sûr avoir sa ferme à moins d’une heure de Pondichéry ne fait pas tout non plus. Pondichéry est déjà une ville très touristique. Beaucoup d’Indiens y viennent. J’ai vu des touristes de Mumbai, de Bangalore, d’Hyderabad. Et ça s’est confirmé après avoir ouvert mon magasin l’année dernière ou encore avec le stand que nous avons eu durant 4 jours lors du Festival sur le patrimoine qui a lieu en février. Beaucoup de voyageurs passent par Pondichéry.

Nous sommes aussi en train de développer la vente en ligne. Nous mettons au point un site web où nous afficherons toutes les informations qui pourraient intéresser des étrangers, attirer des clients, des voyageurs qui viennent des quatre coins de l’Inde. Tous les gens qui viennent sur Pondichéry n’ont pas tous une résidence et s’ils en ont une, elle ne doit pas être au milieu d’une ferme. Ils seront donc demandeurs de ce genre d’expérience. Il ne faut pas oublier les habitants de Chennai qui feront assurément le déplacement. Je le crois profondément. La seule chose c’est que ça va demander encore un peu de temps car il s’agit d’un gros investissement donc j’essaierai d’avancer seule ce projet ou de trouver quelqu’un qui voudra bien investir à mes côtés.

Que signifie pour vous produire des plantes qui nourrissent la population ?

Swaasam, c’est le nom de notre groupe, et cela veut tout simplement dire « respiration » en tamoul. Si l’on ne respire pas un bon oxygène alors notre survie s’annonce mal. C’est pourquoi notre devise est : « Connaît ton alimentation, Connaît ton fermier », ce qui signifie qu’il faut connaître ce que l’on mange et connaître celui ou celle qui produit ce que l’on mange. Si vous avez la conscience de savoir ce que vous mangez alors la situation peut s’améliorer. Mais peu de consommateurs ont la connaissance que ce qu’ils mangent peut nuire à leur santé. De la même façon, ce n’est que si les agriculteurs savent que ce qu’ils cultivent est bon qu’ils peuvent être à même de demander aux consommateurs de savoir ce qui est bon pour eux et en particulier d’où provient leur nourriture.

J’ai pensé que l’on pourrait ouvrir une autre surface de vente [à Pondichéry] et l’idée est venue, en fait non, pas l’idée, la confiance est seulement venue après avoir préparé la nourriture pour les participants du séminaire sur le système alimentaire soutenable fin janvier 2020 à l’Institut Français. Car cela faisait un moment que nous voulions le faire mais nous étions inquiets car il s’agit d’un très gros investissement. Nous avons déjà des dettes et faire ce genre d’investissement pourrait en rajouter. C’est pourquoi on s’est toujours retenu. Mais il y a eu de nombreux retours positifs à l’Institut et on a pu passer à l’étape suivante avec confiance même si cela faisait longtemps que nous avions eu cette idée. J’ai toujours pensé que le jour où un agriculteur cultive ses produits et les offre sous forme de nourriture, c’est alors qu’il est pleinement satisfait. […] L’un de mes souhaits en commençant par mon père était d’ouvrir un restaurant proposant nos légumes et des recettes régionales. Je ne sais toujours pas comment je vais débloquer les fonds pour louer une plus grande surface mais au moins à présent j’ai confiance en ma capacité de pouvoir diriger ce nouveau magasin. [En fait, Mithra nous informe plus tard qu’elle est en mesure d’ouvrir ce nouvel espace de vente avec restaurant en avril 2020].

En guise de conclusion de l’entretien, Mithra montre comment son parcours d’entrepreneure rurale lui a permis d’élargir les frontières de son univers familial, la place qui lui avait été assignée, pour penser sa place dans le collectif entre le village, le territoire auquel elle appartient, la solidarité avec les fermiers du groupe et les interactions ville campagne. Elle témoigne ainsi d’une approche holiste de la place de son exploitation dans les interactions sociales et territoriales ce qui est au centre d’un projet agroécologique. Mithra est une figure centrale des groupements de producteurs qui se mobilisent autour de la plate-forme de réflexion et d’action pour une alimentation soutenable à Pondichéry, initié par l’Institut français depuis 2019 et partie prenante du réseau Humanities accross borders (https://humanitiesacrossborders.org/​events/​local-food-system-pondicherry). Parmi les initiatives, un marché bio hebdomadaire est en négociation avec le Gouvernement et un espace d’échanges et d’expérimentations de bonnes pratiques. Mithra y joue un rôle important en tant que femme entrepreneuse, écoutée en raison de ses initiatives, de son dynamisme et de sa relative réussite. L’enjeu est toutefois de bâtir un esprit de solidarité au-delà de différences de caste et de classe sociale au sein du monde paysan.

Au village, nous n’avons pas vraiment réussi à créer de l’émulation. Disons que seulement 10 pour cent des agriculteurs se sont associés. La raison est qu’ils ne sont pas prêts à passer au bio car cela signifie qu’il faut trouver des moyens durant la période de transition, or les paysans sont très endettés. Ils ignorent qu’assurer cette perte (de rendements) va en réalité augmenter leur niveau de vie, car ils auront moins de dépenses et leur santé va aussi s’améliorer.

En fait, je n’ai pas renoncé à ma carrière en raison de mon père mais à cause du groupe qu’avait constitué mon père. Jusqu’alors, j’étais uniquement concentrée sur ma carrière et ma famille, j’étais tellement conservatrice que mes pensées ne pouvaient aller au-delà de ma famille. Je ne me souciais pas une seconde de la société ou de la manière dont ma nourriture pouvait être préparée. J’étais comme tout le monde à m’occuper de moi.

[…] Ça a été une motivation pour moi de penser que ce que mon père faisait était génial ! Il ne s’occupe pas simplement de sa ferme mais il essaie aussi d’aider d’autres agriculteurs et de leur apporter de la joie […] ; car mon père vend leurs produits aux consommateurs, il réalise toute la valorisation des produits. Il fait tellement de choses à propos desquelles je ne savais rien, et je n’étais pas la seule à ne rien savoir même ma mère ne savait pas ce qu’il faisait, c’était un vrai manque de communication entre nous. En me rendant la première fois à cette réunion du collectif, j’ai trouvé que c’était impressionnant car j’aime beaucoup mon père mais ce jour-là je l’ai vu comme une sorte de superstar ou quelque chose comme un dieu pour les agriculteurs ! À partir de cette impression, j’ai senti que je devais faire quelque chose à mon tour et que nous devrions poursuivre ensemble, autant que possible, d’une bien meilleure façon…

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Bibliographie

Altieri Miguel A., 2002 – “Agroecology: the science of natural resource management for poor farmers in marginal environments”, Agriculture, Ecosystems & Environment, 93:1, p. 1-24.

Giraldo O.F. et Rosset P.M., 2017 – Agroecology as a territory in dispute: between institutionality and social movements, The Journal of Peasant Studies, p. 1-20.

Guérin I., Michiels S., Nordman C.J., Reboul E. et Venkatasubramanian, 2020 – “There Has Been No Silent Revolution : A Decade of Empowerment for Women in Rural Tamil Nadu.” In Advances in Gender Research. Critical Insight from Asia, Africa and Latin America, edited by Marta Barbara Ochman and Araceli Ortega-Diaz, Bingley (UK) : Emerald Publishing, p. 183-200.

Kabeer N., Deshpande A., Assaad R., 2019 – Women’s access to market opportunities in South Asia and the Middle East and North Africa: barriers, opportunities and policy challenges. London.

Khadse A., Rosset P.M., Morales H., Ferguson B.G., 2017 – “Taking agroecology to scale: the Zero Budget Natural Farming peasant movement in Karnataka, India”, The Journal of Peasant Studies, p. 1-28.

LVC (la Via Campesina), 2015 – Declaration of the international Forum for Agroecology (on line). https://viacampesina.org/en/endex.php/main-issues-

Nyeleni, 2007 – Nyeleni Declaration on Food Sovereignty. http://nyeleni.org.spip.php?article290 et Nyeleni 2015. Nyeleni declaration on Agroecology. http://www.foodsovereignty.org.

Pimbert M., 2018 – “Global Status of Agroecology. A perspective on Current Practices, Potential and Challenges”, Vol LIII n° 41, Economic and Political Weekly, p. 52-57.

Wezel A., Bellon S., Dore T., Francis C., Vallod D. et David C., 2009 – Agroecology as a science, a movement and a practice. A review, Agronomy for Sustainable Development, 29 : 4, oct.-déc., p. 503-515.

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Notes

1  Le terme d’agroécologie n’est pas utilisé par Mithra. Il est d’ailleurs encore peu mobilisé par les mouvements paysans en Inde au profit du terme « organic farming » que l’on peut traduire par agriculture biologique. La ferme de Mithra est certifiée par le Programme National pour la production biologique. Soucieux de promouvoir l’agriculture biologique et de garantir la qualité des produits, le Ministère de l’Industrie et du Commerce a lancé en 2000 le programme NPOP (National Programme for Organic Production) sous l’autorité de l’APEDA (the Agricultural and Processed Food Products Export Development Authority) afin de favoriser les exportations. Seulement 30 agences à l’échelle de l’Inde délivrent ce certificat dont 4 au Tamil Nadu. Mithra a fait le choix de cette certification car elle vise à terme le marché d’exportation. Le certificat NPOP est partie prenante d’un vaste réseau de certifications nationales mais aussi par tiers comme Ecocert (réseau mondial basé en France) ou Demeter par exemple. Il existe en Inde trois voies de certification : certification par l’État, par tiers, et les Systèmes de Garantie participatives. Nous utilisons dans l’analyse de l’entretien le terme d’agroécologie paysanne car nous considérons que la ferme conduit son activité selon ces principes définit par le mouvement international de la Via Campesina (2015) et du mouvement Nyeleni (2007 et 2015). L’agroécologie est ainsi née d’un mouvement social paysan et des interactions avec le monde scientifique et technique : elle recouvre une diversité de pensées et de pratiques hybrides entre sciences et mouvements de base (Wezel et al., 2009). Elle est aussi un « territoire de dispute entre les institutions » – y compris la FAO – « et les mouvements sociaux » (Giraldo et Rosset, 2017). L’agroécologie correspond à une vision holistique des interactions, à différentes échelles – de la parcelle au territoire et au paysage –, entre les communautés humaines et le monde vivant (les plantes, les animaux), leur environnement physique et chimique, et comprend toutes les actions sur les agroécosystèmes pour produire de manière soutenable des biens alimentaires, les transformer, les échanger, les consommer et recycler les déchets (Altieri, 2002 ; Wezel et al., 2009 ; Pimbert 2018).

2  Krishnaa’s Organic Farm est une exploitation de 55 acres, située à 24 kilomètres à l’ouest de Pondichéry (50 minutes en voiture), sur la route de Viluppuram, en grande partie en propriété familiale du père de Mithra et d’un de ses oncles (30 acres) et en partie en fermage. Elle a été convertie en bio 18 ans auparavant par le frère du père de Mithra après avoir suivi l’itinéraire technique classique de la chimie liée à la Révolution verte. Les terres sont irriguées et divisées en 3 lots. Les mois d’été les plus chauds, aucun légume n’est cultivé pour éviter de trop irriguer. La moitié des terres est consacrée à la production de canne à sucre conformément à la principale production de la zone mais en production biologique, ce qui est rare. Une grande partie des parcelles est en agroforesterie, essentiellement avec des variétés d’arbres fruitiers dont les fruits sont commercialisés (amla, sapota, mangue, papaye, etc.). Un petit élevage de races locales de vaches (exclusivement de vaches et exclusivement locales pour répondre aux exigences de de rusticité mais aussi de « pureté », la mère de Mithra ayant refusé tout autre élevage par conviction religieuse et risque de « pollution ») est valorisé pour l’urine et la bouse servant à la composition de fertilisants et d’insecticides. La ferme vise à fonctionner en économie circulaire : par exemple les paillis proviennent des cosses de cacahouètes ou des fibres de coco.

Son père est présenté par Mithra comme un des meilleurs spécialistes de la production de canne à sucre en bio. Il expérimente depuis longtemps différents procédés de culture, y compris pour économiser l’eau d’irrigation, et diffuse ses connaissances. Il a divisé par quatre le montant de l’eau nécessaire à la culture de la canne, ce qui est un enjeu pour le territoire qui souffre du problème majeur de l’Inde, celui de la baisse dramatique du niveau des nappes phréatiques par excès de pompage lié à la révolution des puits tubés. La vente en circuit court de proximité a aussi permis de maintenir sur la ferme la production de gur, sucre roux non raffiné vendu en bloc, à partir de la réduction du vesou – moût extrait de la canne à sucre- puis solidifié ; ce procédé traditionnel est en disparition rapide sur les autres fermes. D’une manière générale, la production de canne à sucre est en grande difficulté en raison de la contrainte hydrique et des irrégularités de paiement par les usines. La culture en bio et la vente en circuit court de proximité permettent de s’émanciper pour partie de ces contraintes.

Krishnaas organic farm fait partie du groupe Swasam qui existait informellement avant l’entrée de Mithra dans le collectif. C’est elle qui a contribué à sa formalisation en 2016 comme elle l’explique dans l’entretien. Le groupe qui comptait 57 paysans en agriculture biologique au départ, en regroupe aujourd’hui 350 (mais pas tous en bio) répartis surtout dans le district de Villupuram, proche de Pondichéry. L’État du Tamil Nadu compte seulement 1 600 agriculteurs en bio. Le groupe Swasam commercialise ses produits sous sa marque.

3 Fabrication de savons, shampoings et dentifrices secs en poudre, crèmes, etc. autant de produits traditionnellement fabriqués dans les maisons par les femmes et consommés au village ; ces produits sont maintenant à la mode auprès de consommateurs urbains responsables.

4 Mithra a été invitée à présenter son expérience et participer aux débats lors des deux sessions de la plate-forme sur l’alimentation soutenable de Pondichéry organisées à l’IFP en janvier 2019 et 2020. La deuxième année, elle a aussi réalisé le buffet pour les participant.es. Lors de l’École d’hiver 2019 (Social Sciences Winter School, https://winterspy.hypotheses.org/), la ferme a aussi été visitée par un groupe de 20 doctorant.es qui ont pu comprendre les liens entre plantes, alimentation et identité individuelle et collective. À la suite d’entretiens réalisés sur la ferme, ils ont aussi cuisiné et dégusté les recettes locales sur des feuilles de bananier dans la maison familiale.

5 L’entretien se tient le 2 mars 2020 dans les jardins de l’institut français de Pondichéry. Il dure 2 h 30. Après avoir présenté l’intention générale de l’entretien, Mithra relate son histoire, presque sans relance. Hélène Guétat-Bernard mène l’entretien. La manière dont Mithra parle aisément de son parcours, dévoile des éléments de ses relations avec son entourage (père, mère, mari, fille, beaux-parents), des articulations entre projet personnel émancipateur et projet professionnel d’entrepreneure rurale, est vraisemblablement liée à la reconnaissance réciproque (entre les deux interlocutrices) nourrie des échanges au fil des deux années passées. Arnaud Delaplace, étudiant en master 2 à l’université Paris 7 et travaillant sur les processus de certification, rencontre Mithra pour la première fois. Une semaine après l’entretien, il s’est rendu sur la ferme et a poursuivi l’entretien. Des éléments complémentaires à l’entretien principal ont ainsi été ajoutés de même que des entretiens antérieurs ont permis de reconstituer le parcours. Cet article ne reprend donc pas l’entretien du 2 mars de manière linéaire. Les chercheurs ont réorganisé le fil directeur de la narration en fonction d’un souci de logique dans le déroulement de l’article.

6 Plusieurs membres du groupe ont suivi la formation préconisée par Subhash Balekar autour du mouvement Zero budget natural farming (ZBNF), souvent cité par les chercheurs comme l’une des expériences agroécologiques les plus en vogue aujourd’hui en Inde (Khadse et al. 2017), notamment en Andra Pradesh et au Karnataka, les deux États voisins du Tamil Nadu. Balekar lui-même n’utilise pas le terme d’agroécologie pour désigner « son » mouvement (dans le contexte indien, il est souvent présenté comme un « gourou ») qui est notamment porté par la puissante organisation de paysans relativement aisés – de la catégorie sociale à laquelle appartient la famille de Mithra – et des castes dominantes des Lingayats et Vokkaligas – équivalentes à la caste des Reddi du Tamil Nadu – : le Karnataka Rajya Raitha Sangha (KRRS) membre aussi de La Via Campesina. « Zero budget » signifie un processus technique qui tend à supprimer tous les coûts de production et donc la dépendance économique et l’endettement paysan ; « natural farming » signifie produire avec la nature et sans chimie. Le projet du ZBNF est donc de rompre avec la crise du monde paysan. Il s’agit du mouvement agroécologique le plus populaire (Khadse et al., 2017) en Inde aujourd’hui : plus de 100 000 paysans suivent cet enseignement uniquement au Karnataka et des camps de formation regroupent jusqu’à 2 000 personnes. Le gouvernement de l’Andra Pradesh soutient l’initiative et la diffuse à l’échelle de l’État. Le 24 septembre 2018, une lettre critique (http://www.Apzbnf.in/an-open-letter) signée par de nombreux représentants historiques de l’agriculture biologique en Inde, dont Vandana Shiva, a été adressée à Vijay Kumar en charge de l’application du programme. Parmi les critiques, des préoccupations sont exprimées sur les liens avec la Fondation Bill Gates.

Les préparations de purin de plantes – une dizaine de feuilles de plantes trouvées sur la propriété sont citées – ou de fertilisants (à base de bouse et d’urine de vaches de races locales, de sucre et de farine – ensemble d’éléments produits sur place) constituent la base des pratiques agroécologiques, ainsi que l’agroforesterie, la rotation des cultures, les cultures intercalaires, l’utilisation de plantes pour fixer les nutriments et valoriser la biodiversité du sol, la gestion parcimonieuse de l’eau, l’utilisation des semences produites sur place ou achetées aux voisins, etc.

7 La banque publique agricole NABARD propose des aides spécifiques, notamment des prêts aux agriculteurs qui se réunissent autour de collectif de 1 000 membres afin de favoriser l’esprit d’entreprise. Mais la banque a une politique d’aide aux filières ce qui ne correspond pas au collectif Swasam qui réunit différentes productions.

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Table des illustrations

Titre Photographie 1 – Portrait de Mithra et de son père
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/11317/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,9M
Titre Photographie 2 – Krishnaas Organic Farm
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/11317/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 2,0M
Titre Photographie 3 – Préservation de variétés anciennes de légumes, dans un contexte d’agroforesterie et de présence de légumes feuilles sauvages au sol, très appréciés dans la consommation locale, en particulier des familles d’ouvriers agricoles
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/11317/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 1,3M
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Pour citer cet article

Référence papier

Hélène Guétat-Bernard, Arnaud Delaplace et Govindan Venkatasubramanian, « Diversification des activités autour d’un projet familial d’agriculture biologique en Inde du sud. Transmission de valeurs, liens intergénérationnels et entrepreneuriat féminin. Entretien avec Mithra Ravichandran, ferme Krishnaas Organic, territoire de Pondichéry »Les Cahiers d’Outre-Mer, 281 | 2020, 251-269.

Référence électronique

Hélène Guétat-Bernard, Arnaud Delaplace et Govindan Venkatasubramanian, « Diversification des activités autour d’un projet familial d’agriculture biologique en Inde du sud. Transmission de valeurs, liens intergénérationnels et entrepreneuriat féminin. Entretien avec Mithra Ravichandran, ferme Krishnaas Organic, territoire de Pondichéry »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 281 | Janvier-Juin, mis en ligne le 01 janvier 2022, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/11317 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.11317

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Auteurs

Hélène Guétat-Bernard

Institut français de Pondichéry (IFP), UMIFRE 21 CNRS MEAE/ENSFEA, UMR CNRS LISST-Dynamiques Rurales, Université de Toulouse 2.

Articles du même auteur

Arnaud Delaplace

Université Paris 7, étudiant en Master 2.

Govindan Venkatasubramanian

Institut français de Pondichéry (IFP), UMIFRE 21 CNRS MEAE, ingénieur de recherche.

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Droits d’auteur

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