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Dossier

Vulnérabilités et construction sociale des risques liés à l’eau dans les páramos colombiens et vénézuéliens

Vulnerabilities and social construction of water-related risks in Colombian and Venezuelan páramos
David Leroy
p. 401-437

Résumés

Dans les Andes septentrionales, l’eau des páramos – écosystèmes tropicaux d’altitude – constitue une ressource essentielle pour l’alimentation en eau des populations andines et l’irrigation des cultures maraîchères intensives. Or, depuis quelques années, elle est aussi un important facteur de risques, notamment en raison de sa contamination et de sa pénurie. L’objectif de cette étude est de comprendre comment les communautés rurales des páramos colombiens et vénézuéliens perçoivent, construisent et gèrent les risques liés à l’eau. Les résultats montrent qu’il existe un ensemble de facteurs cognitifs, socio-économiques et culturels qui participent à la construction des situations de pénurie et de pollution de l’eau. Toutefois, les communautés ne sont pas passives face au risques. Elles disposent de certaines ressources (action collective, gouvernance) qu’elles mobilisent pour réduire leurs vulnérabilités.

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Texte intégral

Je tiens à manifester ma plus profonde reconnaissance aux habitant(e)s des páramos colombiens et vénézuéliens, sans lesquels cette étude n’aurait jamais pu être possible. Je souhaiterais aussi remercier l’ensemble des acteurs (institutionnels, associatifs, universitaires…) qui ont accepté de me recevoir et de se soumettre aux entretiens. Mes remerciements les plus sincères vont à mon directeur de thèse, Jean-Marc Antoine, et à ma co-directrice, Alexandra Angéliaume-Descamps. Je remercie également les deux réviseurs anonymes, ainsi que le comité de rédaction de la revue, pour leurs suggestions très utiles.

Introduction

1Le páramo andin est un écosystème tropical d’altitude (2 500 m-4 800 m), que l’on retrouve seulement dans la cordillère des Andes septentrionales (Colombie, Équateur, Venezuela et nord du Pérou), entre la limite des forêts et des neiges éternelles. Il est mondialement reconnu pour sa biodiversité et son patrimoine culturel, mais surtout pour son rôle fondamental dans la rétention et la régulation des ressources en eau. De ce fait, l’alimentation en eau des plus grandes villes andines (Quito, Bogotá, Cuenca, Mérida), ainsi que l’agriculture de cette région des Andes, dépendent fortement de la bonne santé ce milieu, souvent assimilé à un « château d’eau » ou une « éponge » (Hofstede et al., 2003).

2Or aujourd’hui, le rôle hydrologique de cet écosystème fragile est fortement compromis par l’intensification des activités agricoles, en particulier dans les Andes vénézuéliennes et colombiennes. Par exemple, depuis les années 1960, les hautes vallées des Andes de Mérida (Venezuela) et de Boyacá (Colombie) connaissent des mutations radicales de l’utilisation du sol et de l’exploitation des ressources, impulsées notamment par le développement d’un maraîchage intensif. Cette nouvelle activité repose sur la pratique de l’irrigation, fondamentale pour le développement de nouvelles cultures gourmandes en eau (carottes, ail, oignons, courgettes…), ainsi que sur l’usage massif d’intrants chimiques (engrais de synthèse, produits phytosanitaires). Elle est considérée comme le principal moteur économique de ces hautes vallées andines (Raymond, 1990 ; Tulet, 2002 ; Angéliaume-Descamps et Oballos, 2009 ; Leroy et al., 2013).

3Pourtant depuis les années 1990, la généralisation du maraîchage intensif semble montrer ses limites, notamment sur le plan environnemental et social. Et si l’eau constitue la principale ressource de ce développement agricole, elle représente également aujourd’hui un important facteur de risque. Un risque qui est avant tout sanitaire et environnemental, dans la mesure où l’usage d’intrants, associés aux pratiques agricoles intensives, entraîne une dégradation de la qualité de la ressource. Or, si l’agriculture pollue, elle est également à l’origine d’une pression sur l’eau de plus en plus forte, qui entraîne alors de nombreux problèmes liés à sa disponibilité, voire sa pénurie (conflits d’usage, pertes de récoltes, crises économiques…). Le risque devient alors socio-économique, car associé aux conditions d’accès et de disponibilité de la ressource.

4Dans le cadre de cette recherche, les risques sont considérés comme étant « des phénomènes sociaux, pensés, construits et gérés collectivement » (Glatron, 2009). Selon cette approche, le risque n’est pas seulement une propriété physique donnée. Il est aussi un phénomène socio-culturel, affecté par des savoirs, des normes, des connaissances et des perceptions qui guident le comportement et affectent les jugements sur ce qui doit être considéré comme « dangereux » (Douglas et Wildavsky, 1982).

5Comprendre alors comment les sociétés rurales des páramos perçoivent, construisent et gèrent les risques liés à l’eau devient un enjeu essentiel, notamment afin d’évaluer leurs vulnérabilités (Leroy, 2017). La vulnérabilité est ici entendue comme une fragilité inhérente des communautés aux situations de pénurie et de contamination de l’eau, fragilité qui dépend des facteurs socio-culturels, cognitifs, politiques, économiques, des décisions d’organisation, des choix et des stratégies d’adaptation… (Burton, 1987).

6L’approche multi-risques constitue l’originalité de cette étude sur les vulnérabilités liées à l’eau. Elle permet de prendre en compte les risques dans une démarche globale, ce qui pourrait être utile afin de mettre en place une gestion intégrée de la ressource.

7Après avoir présenté la démarche scientifique de cette recherche, nous montrerons comment le développement de l’irrigation a participé à la construction sociale de la ressource en eau dans les páramos colombiens et vénézuéliens. Ensuite, nous tenterons de cerner comment les communautés rurales perçoivent, construisent et gèrent les risques liés à l’eau, en nous focalisant dans un premier temps sur les risques de pénurie en eau, puis, dans un second temps, sur ceux liés à la pollution de la ressource. Enfin, la conclusion sera l’occasion de mettre en perspective ces deux types de risques dans les terrains étudiés.

Démarche scientifique : de la théorie au terrain

Approche théorique : vulnérabilités et construction des risques de pénurie et de pollution de l’eau

8Nous assistons actuellement à l’échelle planétaire à un débat scientifique et social sans précédent concernant l’utilisation et la gestion de l’eau. Dans un contexte de changement climatique, d’augmentation de la population, d’intensification des activités agricoles, la gestion des risques de pénurie et de pollution de l’eau devient un enjeu majeur.

9Dans le cadre de cette recherche, le risque se situe à la croisée entre, d’une part, un ou plusieurs aléas (événements potentiellement dommageables), et, d’autre part, la vulnérabilité d’une société (Dauphiné, 2001). Longtemps négligée aux dépens de la connaissance et la maîtrise de l’aléa, la vulnérabilité est devenue ces dernières années un concept central de l’analyse des risques, notamment en géographie (Reghezza, 2006 ; Léone et Vinet, 2006 ; Becerra et Peltier, 2009). Elle permet de dépasser la vision « aléas-centrée » de l’étude des risques, réductrice, en accordant une place de plus en plus importante à la sensibilité des sociétés, mais aussi à leur capacité d’adaptation (Reghezza, 2006 ; Gilbert, 2006 ; Becerra, 2012). En effet, les sociétés ne sont pas passives face aux risques. Elles disposent de certaines ressources (compétences, institutions, systèmes de gouvernance, capital social, facteurs cognitifs, ressources économiques…) qu’elles peuvent mobiliser pour réduire leur niveau de risque ou les effets potentiels d’un aléa (Wisner et al., 2004 ; Smit et Wandel, 2006).

10La vulnérabilité, dans la manière dont nous l’appréhendons, est donc ancrée dans une approche constructiviste du risque qui permet d’aborder la dimension socio-culturelle, politique et cognitive du risque. Cette approche vise à « démystifier le réalisme “dur” des perspectives techno-scientifiques qui appréhendent le risque comme un hasard, une menace ou un danger objectif qui existe et qui peut être mesuré indépendamment de processus sociaux et culturels » (Chantraine et Cauchie, 2006). Elle donne une attention particulière à l’étude des représentations sociales, considérées comme le résultat de l’entendement humain et non le reflet exact de la réalité (Jodelet, 1989). Pour Abric (1994), la représentation sociale est « le produit et le processus d’une activité mentale par laquelle un individu ou un groupe reconstitue le réel auquel il est confronté et lui attribue une signification spécifique ». Son contenu nous informe des opinions, des croyances, des normes sociales, des attitudes, en bref des connaissances partagées par un ensemble d’individus par rapport à un objet donné (Jodelet, 1989 ; Abric, 1994). C’est dans ce cadre que nous estimons que l’eau peut effectivement être l’objet de représentations sociales.

11Ces dernières décennies, face à une augmentation importante des problèmes de disponibilité de l’eau à l’échelle mondiale, le concept de pénurie est devenu central, notamment dans le secteur de l’agriculture où ce phénomène à une incidence considérable. Néanmoins, selon les courants de pensée, ce concept est souvent utilisé pour décrire des réalités totalement différentes (des problèmes d’accès à l’eau, un épuisement des ressources, une surexploitation, un manque d’organisation…). Deux types d’approches de la pénurie coexistent.

12Le premier type d’approche arbore la pénurie comme « un phénomène physique lié à un déficit de ressources confrontées à une demande exogène » (approche quantitative de la pénurie) (Buchs, 2012). Ce concept de pénurie en eau est souvent défini par des indicateurs quantitatifs qui, en établissant un seuil de pénurie, permettent d’appréhender rapidement la pression exercée sur les ressources en eau, en mettant en lien la quantité d’eau douce disponible et le nombre d’habitants. L’indicateur le plus couramment utilisé est celui de Falkenmark et Lindh (1974).

13La seconde approche, celle que nous adoptons, analyse la pénurie à travers de facteurs socio-politiques, institutionnels, économiques et culturels. La pénurie y est alors présentée comme « un phénomène socialement construit, géographiquement et historiquement situé » (Buchs, 2012). Il s’agit de l’approche défendue par de nombreux chercheurs du courant constructiviste de la pénurie en eau (Aguilera-Klink et al., 2000 ; Mehta, 2003 ; Kaika, 2003 ; Rivière-Honegger et Bravard, 2005 ; Alexandre, 2005 ; Noemdoe et al. 2006 ; Buchs, 2012 ; Murtinho et al., 2013 ; Singh et al., 2018 ; Leroy, 2019).

14Tout comme la pénurie, la pollution de l’eau est un risque fortement associé aux activités agricoles. Elle entraîne une dégradation des milieux aquatiques et une menace pour la santé humaine. Cette pollution dépend à la fois des substances utilisées, de leur toxicité, des caractéristiques hydro-géomorphologiques et des facteurs anthropiques. Mais au-delà d’un phénomène simplement physique, la pollution de l’eau peut aussi être envisagée comme un risque socialement construit.

15Invisible, inodore et incontrôlable (Soulard, 1999 ; Becerra et Roussary, 2008) cette forme de pollution échappe la plupart du temps à la perception des individus, bien plus familiarisés à des risques visibles, tels que les inondations, les ouragans, ou les tremblements de terre. La méconnaissance de son cheminement dans le sol et le réseau hydrographique la rendent particulièrement difficile à appréhender, y compris pour les experts techniques. Dans cette perspective, et à l’image des travaux de Bourblanc et Brives (2008) nous envisageons les pollutions de l’eau, en particulier celles d’origine diffuse, comme un objet « construit ». Elles sont tout autant un objet social, guidé par « nos préférences, nos valeurs, nos craintes, nos opinions à l’égard de la science, ou encore nos conceptions de la nature ou du corps humain, etc. » (Peretti-Watel et al., 2013), qu’un phénomène physique.

16Si cette approche considère l’invisibilité de la pollution de l’eau comme un important facteur de vulnérabilité, certains auteurs soulignent que les personnes exposées peuvent aussi avoir conscience du risque, mais ne pas se protéger pour des raisons de hiérarchisation des risques encourus (Weiss et al., 2011 ; Becerra et al., 2016). Par exemple, Blot et al. (2015) montrent que l’usage de pesticides et de fertilisants dans les Andes vénézuéliennes est davantage perçu par les agriculteurs comme un moyen de réduction de la vulnérabilité – économique – que comme un facteur d’accroissement de la vulnérabilité – sanitaire et environnementale. Il est donc possible que les agriculteurs décident de « vivre avec le risque » (Becerra et al., 2016), tout simplement parce qu’ils n’ont pas d’autre choix.

17L’approche constructiviste que nous adoptons dans cette étude a donc pour objectif de prendre en compte aussi bien la dimension matérielle qu’idéelle des risques liés à la pollution et à la pénurie en eau. À travers cette approche, il s’agit alors de monter comment les facteurs socio-culturels, économiques ou encore politiques construisent les contextes de fragilité qui s’associent et augmentent la vulnérabilité (Oliver-Smith, 2002).

Le choix de deux páramos alto-andins

18Deux páramos ont été sélectionnés dans le cadre d’une approche comparative. Ces deux espaces alto-andins sont représentatifs de l’intensification de l’agriculture dans les páramos colombiens et vénézuéliens. Il présente toutefois des différences, liées aux systèmes de production agricole et à la disponibilité de la ressource en eau.

19La Vallée du Haut Chama se situe dans le municipio (municipalité) Rangel (19 014 habitants, INE 2011) de l’État de Mérida, à une altitude comprise entre 2 700 m et 4 640 m (Figure 1). La moyenne de précipitation annuelle est de 823 mm (Monasterio, 1980). L’eau de ce territoire provient essentiellement de lacs d’origine glaciaire situés en altitude, ainsi que des zones humides du páramo. Cette vallée est caractérisée par une culture intensive irriguée de pommes de terre, de carottes, d’ail et, dans une moindre mesure, de choux-fleurs, de brocolis ou encore de ciboule (3 426 ha) (Smith et Romero, 2012). La ville de Mucuchíes (8 790 habitants), située en fond de vallée, est le principal marché des productions agricoles de la zone, qui prennent ensuite le chemin des grands centres d’approvisionnement urbains du pays. Dans cette vallée, nous avons essentiellement étudié les communautés de Misintá (517 habitants) et Mixteque (395 habitants), tout en nous intéressant à d’autres communautés telles que Gavidia, La Toma et Mocao.

Figure 1 – Localisation de la Vallée du Haut Chama

Figure 1 – Localisation de la Vallée du Haut Chama

Réalisation : Efraín Porto Tapiquén et David Leroy.

  • 1 Tout comme la plupart des hautes montagnes tropicales, le bassin versant du Haut Chama et du lac de (...)

20En Colombie, notre travail de terrain s’est déroulé à Aquitania (16 087 habitants ; DANE, 2005) municipio colombien de la province de Sugamuxi dans le département de Boyacá, à une altitude comprise entre 3 000 et 3 900 m (Figure 2). Ce municipio est notamment reconnu pour sa situation géographique aux abords du lac de Tota, plus grand lac d’altitude de Colombie. La moyenne de précipitation annuelle est de 956 mm1 (IDEAM, 2014). La culture principale de ce municipio est la ciboule avec 2 500 ha semés, et dans une moindre mesure la pomme de terre (800 ha) et les haricots (20 ha) (DNP, 2014). Aquitania est le seul village riverain du lac. Il accueille environ 6 500 habitants qui dépendent directement du lac, aussi bien pour la consommation en eau, que pour l’agriculture. Dans ce municipio, nous avons essentiellement étudié la communauté d’Hato Laguna (535 habitants) tout en réalisant plusieurs entretiens avec des habitants du village d’Aquitania.

Figure 2 – Localisation du bassin-versant du lac de Tota et de la communauté d’Hato Laguna

Figure 2 – Localisation du bassin-versant du lac de Tota et de la communauté d’Hato Laguna

Réalisation : Efraín Porto Tapiquén et David Leroy.

Méthodologie

21Cet article s’appuie sur un travail ethnographique effectué entre 2013 et 2015. Les données qualitatives ont été collectées par le biais d’une série d’entretiens semi-directifs avec 55 agriculteurs de la Vallée du Haut Chama, 39 agriculteurs d’Aquitania et 32 acteurs du monde agricole et de la gestion de l’environnement (Tableau 1). Un travail d’observation directe et participante a également été réalisé lors d’activités liées à l’eau (réunions publiques locales, activités de distribution d’eau et d’entretien des infrastructures d’irrigation, application d’intrants agricoles…). Les entrevues avec les paysans consistaient en des questions ouvertes sur les trois thématiques essentielles de l’étude :

  • Dynamique des systèmes de production ;

  • Irrigation et pénurie en eau ;

  • Pesticides, fertilisants et pollution de la ressource.

Tableau 1 – Caractéristiques et localisation des acteurs enquêtés

Tableau 1 – Caractéristiques et localisation des acteurs enquêtés

22Les entrevues ont généralement duré entre une heure et une heure et demie. Elles ont été entièrement transcrites en espagnol afin d’avoir une restitution complète du discours. Une analyse de contenu a ensuite été effectuée en vue d’accéder aux opinions, aux valeurs, et aux croyances des agriculteurs. Cette méthode d’analyse consiste à décrire, à déchiffrer et à classer tout ce que contient une communication (Bardin, 1997 ; Mucchielli, 1991).

23Nous avons privilégié deux niveaux d’analyse distincts, mais complémentaires, pour préserver la singularité individuelle tout en faisant la synthèse de la totalité des discours. La première phase dite de « déchiffrement structurel » (Bardin, 1977) consistait à se centrer sur chaque entretien afin de cerner les processus de pensée des agriculteurs.

24Ensuite, nous avons cherché à « repérer des noyaux de sens qui composent la communication » (ibid., 1977) à travers une analyse thématique. Cette technique a pour objectif de dégager les idées significatives en les regroupant à l’intérieur de catégories (Negura, 2006). Il faut donc détacher physiquement des parties d’entretien du reste du corpus et les regrouper ensuite par thèmes. Certaines catégories ont été établies en fonction de notre grille d’entretien, reflétant ainsi nos intentions de recherche, alors que d’autres ont été déduits à partir du texte.

25Enfin, à la suite de cette analyse thématique, nous avons commencé le travail d’interprétation des résultats qui consiste à « prendre appui sur les éléments mis au jour par la catégorisation pour fonder une lecture à la fois originale et objective du corpus étudié » (Bouillaguet et Robert, 1997).

La construction sociale de la ressource en eau par le développement de l’irrigation

D’une agriculture traditionnelle à une agriculture intensive irriguée

26Dans les années 1950, les páramos colombiens et vénézuéliens étaient considérés comme des zones relativement pauvres, illustrant un exode rural intense. L’agriculture était caractérisée par une combinaison de différentes cultures traditionnelles (pommes de terre, fèves, haricots noirs, blé), qui ne subvenait que partiellement aux besoins alimentaires de la population locale et ne s’exportait pas (Raymond, 1990 ; Tulet, 2002). Tout allait changer avec l’introduction du maraîchage intensif irrigué. À cette époque, de nouvelles tendances alimentaires, notamment urbaines, apparaissent aussi bien en Colombie qu’au Venezuela, et la demande de légumes de domaine climatique tempéré (carottes, brocolis, ail, ciboules, courgettes, pommes de terre à cycle court…) devient de plus en plus forte.

27Grâce au phénomène d’abaissement de la température lié à l’altitude, la région andine présente des conditions climatiques d’excellence pour le développement de ces nouvelles cultures maraîchères (Tulet, 2009). L’irrigation a été le principal outil de transformation agricole, allant de pair avec l’application massive d’intrants. On peut clairement parler de révolution verte.

28Dans les Andes vénézuéliennes, ce sont deux programmes de développement étatique – Programa de Subsidio Conservacionista (Programme de Financement Conservationniste), (1959-1974) et Programa Valles Altos (Programme Hautes Vallées), (1974-1992) – qui ont fortement impulsé ces changements des systèmes de production, notamment à travers la création de systèmes d’irrigation collectifs (Tulet, 2002 ; Angéliaume-Descamps et Oballos, 2009). L’installation et la construction des infrastructures d’irrigation (réservoirs de stockage, petits barrages, digues, canaux et tuyaux) étaient prises en charge et financées par la CORPOANDES (CORPOración de los ANDES ; Corporation des Andes) et le Ministère de l’Agriculture et de l’Élevage (MAC, Ministerio de Agricultura y Cría), en contrepartie de la main-d’œuvre locale (travaux de captage et de conduite de l’eau provenant directement du páramo) (Leroy et al., 2013).

29En seulement quelques années, ces systèmes d’irrigation ont impulsé une véritable dynamique agricole dans les Andes vénézuéliennes, et notamment dans le municipio Rangel qui devient l’une des principales zones maraîchères du Venezuela. Pommes de terre, carottes, ail, courgettes… sont aujourd’hui produits grâce à plus de 40 périmètres d’irrigation collectifs, la plupart gérés par des comités de riego (comités d’irrigation). Il s’agit généralement de petits systèmes d’irrigation, regroupant au maximum 100 agriculteurs, et se localisant sur les cônes de déjection (Photo 1) et les terrasses de la vallée.

Photo 1 – Périmètre d’irrigation situé sur le cône de déjection de la communauté de Mixteque (Vallée du Haut Chama, Venezuela)

Photo 1 – Périmètre d’irrigation situé sur le cône de déjection de la communauté de Mixteque (Vallée du Haut Chama, Venezuela)

L’eau est puisée en altitude, dans les cours d’eau du páramo, puis elle est distribuée par gravité jusqu’aux parcelles.

Cliché de l’auteur, octobre 2013.

30En Colombie, à Aquitania, c’est surtout la demande du marché, et plus particulièrement le développement de la culture de ciboule intensive, qui a été à l’origine de la recomposition du territoire agricole (Raymond, 1990 ; Leroy et al., 2018). Aux prémices de la production commerciale de cette culture, l’irrigation se concentrait aux abords du Lac de Tota. Les agriculteurs devaient en effet s’équiper d’un système de pompage (moteur thermique, tuyaux, asperseur) très onéreux afin d’irriguer cette culture gourmande en eau. De plus les frais de combustible représentaient un coût significatif pour les paysans.

31Toutefois, depuis les années 1980, l’irrigation gravitaire s’est développée dans les plus hautes terres (jusqu’à 3 600 m.). Cela a permis à la culture de ciboule de conquérir des espaces plus éloignés du village d’Aquitania (Hato viejo, Los Pozos…) qui étaient autrefois réservés aux cultures de pommes de terre et de petits pois. Il existe actuellement 23 systèmes d’irrigations collectifs dans ce bassin-versant, dont une quinzaine dans le municipio d’Aquitania.

32Aujourd’hui, la monoculture de la ciboule (Photo 2) représente la principale activité économique du bassin-versant du Lac de Tota. Aquitania est d’ailleurs considérée comme la capitale de la ciboule. Selon les statistiques du Ministère de l’Agriculture et du Développement rural (Ministerio de Agricultura y Desarrollo Rural), ce municipio accueille même plus de 57 % de la production nationale (MADR, 2014). On a donc affaire à une véritable agriculture industrielle qui alimente les principaux marchés de la Colombie.

Photo 2 – Monoculture de ciboule irriguée

Photo 2 – Monoculture de ciboule irriguée

Cliché de l’auteur, Aquitania, Colombie, décembre 2014.

L’eau : une nouvelle ressource qui dynamise le territoire

« Le terme ressource recouvre une dimension sociale forte dans la mesure où il sous-entend un potentiel productif. La notion de ressource naturelle montre en quoi les représentations collectives confèrent effectivement un caractère social à la réalité physique et créent de là, un nouvel objet. » (Alexandre, 2005).

33La construction sociale de la ressource en eau dans nos zones d’étude est étroitement liée au contexte qui lui a donné naissance. Maîtrisée par les infrastructures d’irrigation, introduite dans le système de production, l’eau a acquis un nouveau sens en devenant un outil essentiel pour les communautés rurales. L’appropriation individuelle, mais surtout collective de l’eau a ainsi fait passer cette dernière du statut d’élément « naturel » à celui de ressource, à la fois stratégique et économique (Alexandre, 2005). Permettant de produire de nouvelles cultures à forte valeur marchande, la maîtrise de l’eau est en effet associée à une amélioration des conditions de vie de la population rurale, mais surtout à un enrichissement important du capital. Il s’agit d’une véritable « révolution du maraîchage » (Tulet, 2002).

34Au regard des enquêtes, la plupart des agriculteurs de la Vallée du Haut Chama et d’Aquitania vont d’ailleurs jusqu’à affirmer que l’accès à cette ressource détermine désormais le développement de ces montagnes. L’eau devient alors un facteur important de la dynamique des territoires. Elle est « jugée essentielle dans l’organisation et l’appropriation de l’espace, dans la construction des représentations collectives et individuelles qui sont le préalable à l’émergence des territoires » (Rivière-Honegger, 2008).

35Toutefois, si l’eau d’irrigation est désormais une ressource fondamentale pour le développement agricole des páramos, l’eau de consommation humaine reste un élément vital pour les populations andines. De tout temps, les communautés rurales des páramos ont en effet puisé cette ressource dans les cours d’eau et les lacs d’origine glaciaire afin d’alimenter leur village. Les populations à l’aval sont également fortement dépendantes de la ressource. Par exemple le Lac de Tota approvisionne plus de 250 000 personnes, soit environ 20 % du total de la population du département de Boyacá (Andes colombiennes). La ville de Mérida (248 000 habitants) dépend également de l’eau du páramo de la Sierra La Culata (Andes vénézuéliennes).

Des causes de pénurie multiples et interdépendantes

36Si l’eau a acquis un nouveau statut de ressource, à la fois stratégique et économique, elle n’en reste pas moins un important facteur de risque, notamment lorsqu’elle devient rare, insuffisante. Comme tout risque, la pénurie ne peut être appréhendée indépendamment des processus socio-culturels propres à chaque territoire. Comprendre comment les communautés rurales fabriquent les différentes situations de pénurie devient alors un enjeu essentiel pour cerner les contextes de fragilité qui s’associent et exacerbent la vulnérabilité.

La rareté en eau, un phénomène physique

  • 2 Généralement, les termes d’« hiver » et d’« été » sont utilisés par les agriculteurs pour définir l (...)

37La rareté de l’offre en eau est d’abord souvent attribuée à la saison sèche. En effet, dans les Andes tropicales, le déroulement des saisons avec l’ordre immuable de l’hiver2, la saison des pluies, et de l’été, la saison sèche (Figure 3), constitue un véritable marqueur de vie sociale du campesino (paysans). De tout temps, les communautés rurales ont basé leurs pratiques agricoles et guidé leurs activités quotidiennes sur l’alternance des saisons. Elles accordent une valeur particulière à la pluie, dont le rythme et l’intensité dictent le calendrier agricole et conditionnent les récoltes. En effet, si les pluies arrivent trop tard dans l’hiver, si elles tombent trop irrégulièrement, ou ne sont pas assez abondantes, c’est toute la production agricole qui est compromise.

Figure 3 – Diagramme ombrométrique

Figure 3 – Diagramme ombrométrique

a) de la Vallée du Haut Chama (Station climatique Mucuchíes) et b) du bassin-versant du Lac de Tota (Station climatique Aquitania).

38Comme tenue du fait que la pluviométrie définit les saisons de ce climat tropical montagnard, l’été, la saison sèche est la période de toutes les craintes. C’est véritablement à cette époque que la ressource prend toute sa valeur, car sans apport d’eau, toutes les cultures irriguées sont réduites à néant. Le contraste est d’ailleurs saisissant au niveau des torrents qui regorgent d’eau pendant la saison des pluies et deviennent totalement secs lors de la saison sèche. Les réservoirs sont alors la plupart du temps vides, les cultures sèches, et les angoisses de plus en plus vives. De ce fait, il existe une représentation commune des agriculteurs qui attribue majoritairement la rareté de l’eau à la saison sèche, c’est-à-dire à un phénomène simplement physique, météorologique, de déficit de précipitations, réduisant alors l’importance des causes humaines.

Quand il ne pleut pas d’où vient l’eau ? Cette eau vient des montagnes, et quand c’est l’été toutes ces sources d’eau se tarissent…
Alvaro, 38 ans, Aquitania, Colombie, décembre 2014.

39Sur le temps un peu plus long, quels rôles les changements climatiques peuvent-ils jouer sur la rareté en eau ? Bien qu’il existe très peu d’informations sur les effets du changement climatique dans les Andes septentrionales, les páramos figurent parmi les espaces de montagne potentiellement les plus vulnérables à ce phénomène (Buytaert et al. 2010). Véritable « éponge » naturelle, l’écosystème pourrait en effet être affecté par des changements de température et de régime des précipitations. Les répercussions sur la ressource en eau pourraient alors être particulièrement néfastes pour les populations locales, mais aussi pour la faune et la flore d’une manière plus générale. De ce fait, certaines études montrent une augmentation importante des températures dans les Andes tropicales (jusqu’à 0,5 °C par décennie) au cours des 25 dernières années (Marengo et al., 2001 ; Anderson et al., 2017). Certains modèles prévoient également un changement du régime des précipitations (IPCC, 2014).

40Nos enquêtes avec les agriculteurs des páramos colombiens et vénézuéliens montrent que le changement climatique est aujourd’hui une réalité dans ces espaces de hautes montagnes. À plusieurs reprises, ce phénomène a été abordé sans même que nous y fassions allusion. Les paysans affirment en premier lieu avoir perçu un dérèglement important du cycle des saisons, et en particulier du cycle des pluies, dont le déroulement était autrefois parfaitement connu et valorisé par les communautés. Il s’agit d’un consensus dans l’ensemble des páramos étudiés.

Le changement climatique nous a affectés. Les hivers et les étés ne sont plus aussi réguliers. C’est la principale différence que nous avons constatée. Il y a 30 ans tout était très régulier. L’été c’était l’été, et l’hiver, l’hiver. Maintenant il y a 15 jours de pluie au milieu de l’été et 15 jours de sécheresse pendant l’hiver.
Lucio, 50 ans, Aquitania, Colombie. Novembre 2014.

41Au-delà du dérèglement des saisons, les agriculteurs évoquent également des précipitations moins fréquentes et moins abondantes, notamment lors de la saison des pluies. Certains ont aussi ressenti une nette augmentation des températures. Pour les plus anciens, il n’y a aucun doute : les páramos sont en train de se réchauffer. Ces phénomènes sont de ce fait systématiquement associés à une diminution du débit des cours d’eau et du niveau des lacs d’origine glaciaire, ainsi qu’à un assèchement de plusieurs zones humides et à la disparition de plusieurs sources d’eau, ce qui vient renforcer la pénurie en eau.

Il y a eu un changement. L’été est plus fort et les pluies ne sont pas aussi intenses qu’avant, disons qu’il pleut une heure et après la pluie s’arrête. Avant il pleuvait jour et nuit.
Patricio, 53 ans, Misintá, Venezuela. Décembre 2013.

Une pénurie construite

42Bien que les termes de saison sèche et de changement climatique soient systématiquement évoqués pour justifier les causes de pénurie, certains agriculteurs ont conscience que « l’augmentation de la demande fait que l’eau est de plus en plus rare » (Eduardo, 46 ans, Aquitania, Colombie, Novembre 2014).

43Ainsi, sans pour autant ignorer le caractère hydro-climatique de la pénurie, ce genre de témoignage montre que le développement de cultures particulièrement gourmandes en eau, l’augmentation de la population, la généralisation des systèmes d’irrigation… sont autant de facteurs d’accroissement de la demande en eau qui exacerbent la rareté de la ressource. Ce type de raisonnement prouve que la pénurie n’est pas uniquement un phénomène physique, mais aussi une construction sociale, dont les causes peuvent varier d’un territoire à l’autre.

44L’exemple du municipio d’Aquitania (Colombie) est à ce titre intéressant, car il montre que la pénurie en eau est surtout appréhendée par les communautés rurales comme un phénomène lié à des restrictions d’usage de la ressource. En effet, dans un contexte actuel d’intensification de la culture de la ciboule, la pression sur l’eau du lac est chaque jour plus forte. Cette pression est essentiellement liée à l’installation aux abords du lac, de nombreux systèmes d’irrigation par pompage thermique, mais aussi électrique. Par ailleurs, le développement de systèmes d’irrigation communautaires sur les versants (similaires à ceux du Venezuela) mobilise une part considérable de l’eau des affluents de ce grand réservoir naturel.

  • 3 La CAR dans le département de Boyacá a vu le jour en 1975, se substituant alors à l’INDERENA comme (...)

45Afin de préserver ce grand réservoir naturel, une autorité environnementale, la CORPOración Autónoma Regional (Corporation Autonome Régionale) de BOYACÁ (CORPOBOYACÁ) a été créée par la Loi 99 du 22 décembre 1993, se substituant alors à la CAR3. À la suite de la résolution No. 317 du 29 mars 2007, un plan d’aménagement et de gestion des bassins versants, le POMCA (Planes de Ordenación y Manejo de Cuencas Hidrográficas ; Plans d’aménagement et de gestion des bassins versants) est mis en application dans le bassin-versant du lac de Tota, afin de gérer durablement la ressource en eau du lac (CORPOBOYACÁ, 2005). En 2012, une autre résolution (No. 1539) est entrée en vigueur dans le but de réglementer l’augmentation des pompes d’eau électriques et thermiques.

46Très rapidement, ces différentes mesures ont été à l’origine de fortes tensions avec les communautés rurales de Tota, de Cuitiva et d’Aquitania. Car pour ces populations, le lac de Tota est avant tout pensé comme une ressource qui appartient à leur territoire. L’appropriation du lac est non seulement justifiée par sa localisation dans l’espace, mais aussi par son bassin-versant, car les municipios de Tota, d’Aquitania et de Cuitiva font partie du bassin hydrographique qui alimentent ce réservoir naturel. Les représentations des logiques hydrologiques amont/aval sont donc déterminantes dans la construction sociale de la ressource. De ce fait, pour de nombreux paysans, l’irrigation est considérée comme la pratique la plus durable, puisque l’eau revient toujours au lac par gravité, contrairement à la consommation des populations et des industries de l’aval.

L’irrigation n’est pas un problème pour le lac. On puise beaucoup d’eau pour Sogamoso qui est une ville moyenne, pour Tota, pour Aquitania, Cuitiva, Iza… la consommation humaine ne renvoie pas une seule goutte, alors que l’irrigation restitue beaucoup d’eau, car Aquitania se trouve au-dessus du lac, donc l’eau retourne au lac par ruissellement.
Hugo, 54 ans, Aquitania, Colombie. Janvier 2015.

47Alors que les paysans critiquent fortement les consommations de l’aval, en particulier celles destinées à des fins industrielles (Acerías Paz del Río), l’agriculture reste le premier consommateur d’eau du lac, avec plus de 49 % de la consommation contre 31 % pour la population de l’aval, et 7 % pour l’industrie (Waves, 2016). Et bien que les agriculteurs considèrent le lac comme un bien des communautés locales, la loi 23 de 1973 de l’environnement de Colombie stipule que le lac, tout comme l’ensemble des ressources naturelles du territoire colombien, appartient à l’État. C’est pourquoi la corporation tente de contrôler l’augmentation exponentielle des systèmes d’irrigation, considérant cette dynamique comme la principale cause de la diminution du niveau du lac ces dernières années. Selon cette tendance, depuis 1954, le niveau du lac a baissé de 18 à 27 cm, ce qui peut se traduire par une diminution de la disponibilité de l’eau qui varie entre 10,8 et 16,2 mm3, soit environ 80 à 120 l/s en termes de débit (CORPOBOYACÁ – UPTC, 2007).

48Si les agriculteurs sont désignés comme les principaux artisans de la surexploitation du lac de Tota, ils dénoncent au contraire la volonté d’enrichissement économique de la CORPOBOYACÁ, qui a mis en place un système de concession payant, sans lequel les communautés rurales ne peuvent utiliser l’eau. Pour les petits producteurs, qui habitent ce territoire depuis toujours, l’instauration de mesures de restriction est assimilée à un acte de dépossession de la ressource, pourtant essentielle au bon fonctionnement des activités agricoles intensives. En effet, si la culture de la ciboule ne reçoit pas suffisamment d’eau, sa croissance stagne et la production devient quasi nulle (Raymond, 1990). En d’autres termes, le système de production commercial de ciboule est particulièrement vulnérable à la pénurie en eau.

49Les conflits entre les communautés rurales et les autorités environnementales sont donc intimement associés à l’appropriation du lac de Tota et plus particulièrement aux restrictions d’usage imposées par la CORPOBOYACÁ. Aujourd’hui, ces restrictions participent à une construction sociale de la pénurie, car la représentation de la rareté repose fondamentalement sur l’idée que l’eau est considérée comme un actif immobilisé et une marchandise, et non pas comme une ressource commune, ou encore un bien de l’État (Aguilera Klink et al., 2000).

50Tout comme à Aquitania, nos enquêtes dans la Vallée du Haut Chama (Andes vénézuéliennes) illustrent la dimension sociale de la pénurie. Toutefois, contrairement au cas du lac de Tota, elle n’est pas liée à des restrictions d’usage de la ressource, mais à des problèmes économiques et institutionnels ancrés dans l’histoire.

51En effet, mis en place à partir des années 1960, les programmes de développement étatiques Subsidio Conservacionista et Valles Altos ont constitué un véritable succès dans les Andes vénézuéliennes. L’abondance de financements pour la conception et la construction de nouveaux systèmes d’irrigation a en effet permis de dynamiser ces zones rurales autrefois délaissées.

52Mais le désengagement de l’État à partir de 1989, impulsé par les ajustements structurels du FMI et de la Banque Mondiale, a marqué un tournant dans la gestion des petits systèmes d’irrigation andins qui sont poussés à être plus autonomes. Par ailleurs, cette époque est caractérisée par la politique de décentralisation du Venezuela qui entraîne un renforcement du pouvoir des États fédéraux aux dépens du pouvoir central. Dans le secteur agricole, la décentralisation se matérialise par une nette diminution de l’influence de certaines institutions, telles que la CORPOANDES, ce qui entraîne une réduction drastique des financements pour gérer et maintenir les systèmes d’irrigation andins.

53Si certaines communautés arrivent à gérer leurs systèmes d’irrigation, en s’appuyant sur des relations d’entraides anciennes (cayapa, mano vuelta), d’autres délaissent la maintenance des infrastructures, faute de suivi technique et surtout faute de financement de l’État. De plus, en raison d’un manque d’organisation, beaucoup de comités de riego n’ont pas la capacité de faire appliquer les règles en matière de discipline de gestion de l’eau (tours d’eau) ni de résoudre les conflits autour de cette même gestion. Le transfert de responsabilité des institutions étatiques aux comités de riego a donc été beaucoup trop rapide et mal anticipé. Si bien que les communautés n’ont pas eu le temps de mettre réellement en place un processus d’autogestion.

54Aujourd’hui, plus de cinquante ans après le développement des premiers systèmes d’irrigation, les agriculteurs du Venezuela dénoncent les défaillances en matière d’encadrement, de financement et de suivi technique des institutions étatiques. C’est particulièrement le cas dans la Vallée du Haut Chama, où les infrastructures d’irrigation sont très anciennes, et donc fortement dégradées par le temps. Par exemple, les tuyaux galvanisés initialement fournis par l’État présentent aujourd’hui de nombreux trous, provoqués principalement par la rouille, ce qui occasionne des pertes en eau considérables. Les problèmes de vétusté ne sont pas seulement liés à la dégradation des canalisations en métal, mais aussi à celle des réservoirs. Car les premiers modèles étaient la plupart du temps en béton, donc relativement fragiles. Aujourd’hui, après plusieurs décennies d’utilisation, les réservoirs en béton présentent de nombreuses infiltrations liées à un affaissement des murs et au creusement de fissures.

55Ainsi pour de nombreux agriculteurs, mais aussi pour plusieurs fonctionnaires des institutions étatiques que nous avons rencontrés, la dégradation des infrastructures d’irrigation est une conséquence directe du manque d’investissement de l’État et contribue à la diminution de la disponibilité de l’eau pendant la saison sèche. Si la plupart des agriculteurs de la Vallée du Haut Chama continuent de considérer la pénurie comme un phénomène essentiellement physique, cet exemple prouve qu’ils appréhendent également la rareté de l’eau comme un problème technique, économique, voire institutionnel (manque de présence des institutions étatiques).

56Pendant plusieurs décennies, de nombreux conflits liés à l’eau ont marqué cet espace de haute montagne, notamment pendant la saison sèche. Mais ces dernières années, la multiplication des situations de pénurie a poussé les paysans de la Vallée du Haut Chama à travailler de concert afin de mettre en place plusieurs stratégies d’adaptation.

57Ainsi, depuis environ une dizaine d’années, les tuyauteries en acier détériorées sont peu à peu remplacées par des tuyaux en plastique, ce qui représente une innovation majeure pour les comités d’irrigation de la Vallée du Haut Chama. L’acquisition de cette nouvelle technologie a non seulement nécessité des capacités d’investissement lourdes, mais aussi un travail collectif sans précédent (Photo 3). Parallèlement à la substitution des tuyauteries en métal détériorées par des tubes en polyéthylène, les agriculteurs ont choisi d’utiliser des technologies d’irrigation beaucoup plus économes en eau. C’est particulièrement le cas de la bailarina, asperseur à bas débit, qui est apparu dans la Vallée du Haut Chama à la fin des années 2000. Le succès de ces nouveaux systèmes d’arrosage, qui permettent une meilleure valorisation de la ressource, une meilleure répartition, ainsi qu’un gain de temps pour le producteur, a poussé la plupart des comités de riego de la Vallée du Haut Chama à privilégier leur installation.

Photo 3 – Remplacement des tuyaux en acier par des tuyaux en polyéthylène à Mocao

Photo 3 – Remplacement des tuyaux en acier par des tuyaux en polyéthylène à Mocao

Cliché de l’auteur, Vallée du Haut Chama, Venezuela, décembre 2013.

58Simultanément à une adaptation technologique, c’est aussi le partage de l’eau qui a été considérablement amélioré dans cette partie des Andes. Les comités de riego ont par exemple centralisé leurs efforts sur la mise en place d’une organisation des tours d’eau qui soit reconnue comme équitable et légitime par l’ensemble des irrigants. Dans cette optique, la mise en œuvre d’un système de contrôle et de sanction a été primordiale. Ce système a permis de réguler ou de limiter les comportements opportunistes (vols d’eau, non-respect des tours d’eau), mais surtout, il a renforcé l’autorité des associations.

59Alors que l’amélioration des processus de gouvernance de l’eau a sans conteste permis aux agriculteurs de s’adapter à la pénurie en eau, la gestion du páramo a aussi favorisé la préservation de la ressource. Car, depuis le début des années 2000, et plus particulièrement depuis la création d’une association ACAR (Asociación de Coordinadores del Ambiente por los Agricultores del municipio Rangel ; Association des coordinateurs de l’environnement par les agriculteurs du municipio Rangel), les agriculteurs de la Vallée du Haut Chama œuvrent collectivement pour la préservation des zones humides, avec des actions de restauration et la mise en place de périmètres de protection.

60Ces actions font suite à un constat de dégradation de ces sources d’eau du páramo, qui représentent des espaces essentiels pour l’approvisionnement en eau des communautés rurales. En effet, depuis le développement du maraîchage intensif dans les années 1960, le bétail (ovins, bovins, et équidés) qui résidait auparavant dans les vallées, a été déplacé en altitude, les parties en aval étant désormais réservées aux nouvelles cultures. Mais la présence soutenue des animaux dans le páramo, et plus particulièrement le piétinement répétitif du bétail dans les zones humides – points d’eau – entraîne leur dégradation et diminue ainsi leur capacité de rétention et de régulation hydrique (Angéliaume-Descamps et al., 2013).

61Grâce à un long travail de conscientisation, l’ACAR a réussi à motiver l’ensemble des agriculteurs à œuvrer dans un intérêt commun afin de préserver les sources d’eau. Les actions reposent essentiellement sur la mise en place de clôtures de protection dans les plus hautes terres de páramo. Outre les mesures liées au retrait du bétail, le travail d’ACAR se focalise aussi sur la reforestation du páramo, notamment à travers la création de pépinières de plantes autochtones (niquitao, coloraito, quitasol…) (Angéliaume-Descamps et al., 2013). Il s’agit donc d’une action collective d’une grande ampleur, s’inscrivant à l’échelle de chaque communauté. D’ailleurs, il est intéressant de souligner que pour beaucoup d’agriculteurs, la « reforestation » du páramo constitue une mesure phare de préservation de l’écosystème, aboutissant à une régénération de la santé des zones humides.

62Aujourd’hui, les effets bénéfiques de ces mesures de protection sont unanimement soulignés par les communautés de la vallée, si bien que l’ACAR regroupe plus de 3 000 agriculteurs, répartis dans plus de 40 systèmes d’irrigation collectifs. Il est d’ailleurs intéressant de noter que pour les paysans, la préservation des zones humides n’est pas seulement relative aux actions fonctionnelles, mais aussi à des rituels, qui consistent à vénérer la « madre naturaleza » (mère Nature) à travers des offrandes et des prières (Angéliaume-Descamps et al., 2013).

63Au cours de cette partie, nous avons montré que la pénurie n’était pas seulement un phénomène physique, mais aussi un construit socialement et géographiquement situé. Les résultats illustrent deux tendances différentes : celle d’Aquitania (lac de Tota) où la pénurie en eau est aujourd’hui le fruit d’une représentation d’une ressource abondante, qu’il suffit de mobiliser ; et celle de la Vallée du Haut Chama, où la pénurie est le résultat d’une représentation d’une ressource rare, insuffisante, qu’il faut préserver et économiser.

Réduire les vulnérabilités liées à la pollution de l’eau : un défi impliquant une grande diversité d’acteurs

64Il existe deux types de pollution à l’origine de la contamination des eaux par les intrants agricoles : les pollutions ponctuelles, qui proviennent d’un site identifié, et les pollutions diffuses, dont les sources géographiques sont dispersées dans le paysage. Alors que la pollution de l’eau constitue un risque important pour les sociétés des hautes terres tropicales, la détermination de ce risque est d’abord un travail d’expert. La surveillance de la qualité de l’eau nécessite une grande diversité de méthodes, des équipements et des exigences en matière d’exactitude que les communautés rurales n’ont pas à leur portée.

65Or, comme le souligne Gilbert (2003), le travail d’objectivation des risques effectué grâce au recours à l’expertise technique et scientifique ne recoupe pas, voire s’oppose souvent, à la représentation que les sociétés peuvent avoir de ces risques. C’est pourquoi, pour comprendre les enjeux qui se tissent autour de la qualité de l’eau du páramo, il est essentiel d’étudier les représentations que s’en font les différents acteurs (Blot et al., 2015), et en particulier les communautés rurales, qui habitent ces espaces et y développent leurs pratiques.

Des représentations de la pollution de l’eau liées au visible

66D’une manière générale, les risques liés à la pollution sont souvent négligés par les agriculteurs, notamment en raison d’un manque de connaissance de la toxicité des intrants agricoles. Il suffit d’ailleurs d’observer succinctement les pratiques quotidiennes des paysans, et plus particulièrement l’absence de protection lors des phases d’épandage, pour comprendre que le risque est dénié, oublié, négligé. Pris au piège d’un système verrouillé, les producteurs maraîchers insistent très fortement sur la nécessité d’avoir recours aux pesticides et aux fertilisants organiques pour assurer les rendements nécessaires à la rentabilité de leurs exploitations (Blot et al., 2015).

67Malgré une faible prise en compte du risque toxique, les agriculteurs pensent et interprètent le phénomène de pollution, notamment à travers des indicateurs visuels. Au regard des enquêtes, ils affirment percevoir la dispersion des produits en dehors de leur parcelle, que ce soit par ruissellement ou par volatilisation, même s’ils ne connaissent que partiellement ces mécanismes ainsi que leur ampleur.

Quand il y a du vent et qu’on utilise les asperseurs, ça contamine l’air et l’environnement, bien sûr […] ensuite, une partie des pesticides reste dans le sol, non ? Et s’il pleut, bien sûr, ça ruissèle. Il pleut et l’eau qui coule va aller jusqu’au ruisseau et au lac. Ça aura évidemment des conséquences.
Carlos, 48 ans, Aquitania. Colombie. Janvier 2015.

68Ce savoir profane est, de ce fait, très similaire à l’expertise scientifique, car selon plusieurs études une grande partie des substances déversées (entre 20 à 75 %) n’atteignent pas leur cible et sont alors dégradées ou dispersées dans l’environnement (Aubertot et al., 2005).

69Or, bien que les mécanismes de ruissellement soient relativement connus, leurs extensions dans l’espace restent encore mal perçues par les agriculteurs. En effet pour la plupart, l’écoulement de surface contribue à la pollution des eaux uniquement si la pulvérisation a lieu à proximité des milieux aquatiques. De plus, les agriculteurs ignorent la durée de permanence des résidus dans les sols. Toutefois, d’une manière générale, leurs connaissances ne sont pas si différentes des conclusions scientifiques : plus l’intervalle de temps entre l’application et la pluie est réduit, plus les quantités de pesticides entraînés par les eaux seront importantes (Laurent, 2012).

Figure 4 – Schéma récapitulatif de la perception des processus de pollution

Figure 4 – Schéma récapitulatif de la perception des processus de pollution

70Bien que les agriculteurs perçoivent, évaluent et interprètent les processus de transfert des intrants dans l’atmosphère et à la surface du sol, ils accordent peu de place au devenir des produits dans le sous-sol. Pourtant, la lixiviation et le lessivage sont aujourd’hui considérés comme des mécanismes essentiels de la contamination des hydrosystèmes (Aubertot et al., 2005). Cela montre que les paysans ont une représentation des hydrosystèmes en tant que zones associées à des écoulements de surface, mais aussi à des éléments tangibles.

71En effet, alors que la faible prise en compte du risque diffus est souvent à l’origine d’une sous-estimation des conséquences sanitaires et environnementales, la pollution ponctuelle, elle, cristallise les craintes et donc les discours. Pour les agriculteurs, cette forme de pollution se résume essentiellement aux nuisances provoquées par la vidange des cuves dans les cours d’eau et l’abandon des sacs et des pots de pesticides près des milieux aquatiques. Cela montre que la représentation de la pollution de l’eau est fortement liée au visible (Figure 4).

La reconquête de la qualité de l’eau : une question de gouvernance dans la Vallée du Haut Chama

72La responsabilité des activités agricoles dans la contamination des milieux aquatiques est reconnue par la majorité des producteurs. Ainsi, les points de captage de l’eau constituent un lieu privilégié pour étudier comment ces producteurs pensent et évaluent la qualité de la ressource. En d’autres termes, l’analyse des représentations de l’eau peut nous permettre de comprendre comment les communautés rurales appréhendent le lien entre leurs pratiques quotidiennes et la pollution, et ainsi de cerner leurs rapports aux risques sanitaires.

73Dans la Vallée du Haut Chama, une situation survenue à la fin des années 2000, au sein de la communauté de Misintá, illustre parfaitement cette problématique. En effet, à cette époque une grande préoccupation s’empare de la communauté suite au constat de dégradation des sources d’eau potable. Plusieurs habitants, en particulier ceux qui vivent sur les hauteurs de Misintá, dénoncent en effet la mise en culture d’une parcelle d’ail au-dessus des points de captage de l’eau de consommation (Figure 5). Cette situation ne cristallise pas seulement les tensions au sein de la communauté de Misintá (517 habitants), mais aussi de celle de Mucuchíes (8 790 habitants), dont 80 % de l’eau de consommation proviennent de cette source. Les signes de contamination sont particulièrement visibles. L’agriculteur a en effet pour coutume d’abandonner les sacs et les pots de pesticides près des sources d’eau. De plus, il utilise ces sources comme point d’eau pour les cochons, qui se roulent dans la boue pour se rafraîchir.

74Bien que le lancement d’alerte soit essentiellement lié à cette pollution ponctuelle, visible, certaines personnes commencent à s’interroger sur le devenir des substances actives dans les sols et les nappes phréatiques. En très peu de temps, c’est non seulement le phénomène de pollution ponctuelle qui est au centre des angoisses, mais aussi celui de la pollution diffuse.

Les pesticides vont ruisseler, et vont aussi d’infiltrer. Cette infiltration va devenir souterraine et s’il y a de l’eau, les pesticides vont suivre. Bien sûr, cela ne va pas me tuer aujourd’hui. Je ne vais pas boire un verre d’eau et m’empoisonner. Mais cela aura des conséquences si on boit cette eau polluée tous les jours. Peu à peu, on va mourir empoisonné, sans nous en rendre compte…
Dionisio, 39 ans, Misintá, Venezuela. Juillet 2013.

Figure 5 – Exposition potentielle des populations de Misintá et de Mucuchíes à la contamination des sources de Misintá (en 2009)

Figure 5 – Exposition potentielle des populations de Misintá et de Mucuchíes à la contamination des sources de Misintá (en 2009)

Réalisation : Efraín Porto Tapiquén et David Leroy.

75On peut alors soumettre l’hypothèse selon laquelle le sentiment d’exposition a permis à la communauté de mieux comprendre les processus de pollution diffuse, et ainsi de prendre conscience de sa propre vulnérabilité. Mais au-delà de la propension à être affecté par la pollution diffuse, « parler de vulnérabilité implique de considérer par ailleurs les modes de gestion qu’une collectivité met en place pour assurer la continuité du service de distribution d’eau potable ou faire face à son éventuelle rupture » (Becerra et Roussary, 2008). En d’autres termes, pour évaluer la vulnérabilité, il ne suffit pas de porter notre attention sur le système naturel, mais aussi sur le système social, par le biais de ce que nous appelons la capacité d’adaptation.

76L’exemple de la communauté de Misintá est à ce titre révélateur. Car la reconquête de la qualité de l’eau va être le fruit d’un long processus de coordination et de négociation entre des acteurs de différentes natures, témoignant d’une certaine forme de gouvernance de l’eau. En effet, suite au lancement d’alerte de la contamination des sources, plusieurs habitants de Misintá et de Mucuchíes vont se réunir afin de gérer ce problème sanitaire de première importance. La concertation entre les villageois va notamment se matérialiser au sein des conseils communaux, mais aussi du comité de riego de Misintá. Après plusieurs réunions, ces acteurs vont décider d’entamer une négociation directe avec l’agriculteur impliqué afin qu’il modifie ses pratiques et cesse toute contamination. Mais cette proposition va entraîner une vive opposition du propriétaire de la parcelle, qui revendique son droit de cultiver pour alimenter sa famille.

77Face au refus de l’agriculteur de cesser toute activité aux abords des sources, c’est en faisant appel aux pouvoirs publics que les habitants vont tenter de résoudre le problème. Plusieurs institutions étatiques vont alors entrer en jeu. La mairie de Mucuchíes, le Ministère de l’Environnement, le Ministère de la Santé, le service des eaux de Mérida. Finalement, c’est par le biais d’un jugement de première instance de la circonscription judiciaire de l’État de Mérida qu’est décidée la suspension des activités de l’agriculteur. Grâce à cette démarche, un processus de négociation entre l’individu et les conseils communaux est mis en place et les acteurs tombent d’accord sur le rachat des terres de l’agriculteur par les conseils communaux. Les sources de Misintá sont alors sanctuarisées.

78Face à un enjeu majeur de santé publique, les habitants de Misintá et de Mucuchíes ont donc su s’organiser afin de réduire leur vulnérabilité face à la pollution de l’eau. L’action collective a ainsi été essentielle à la reconquête de la qualité de l’eau. Toutefois, l’entrée en scène des acteurs institutionnels a été indispensable à l’amorce d’un processus de concertation entre les divers acteurs. À travers cette étude de cas, on voit donc que le problème de contamination de l’eau acquiert de l’importance dès lors qu’il remet en question la santé de la population locale. Toutefois, si les communautés rurales sont fortement concernées par la réduction de leur propre vulnérabilité, la pollution de l’eau de l’aval est la plupart du temps oubliée.

La gestion intégrée de l’eau du lac de Tota : source d’opposition

79Tout comme la surexploitation de l’eau du lac, la pollution de la ressource est au centre des préoccupations sociales, car le lac constitue la principale ressource en eau de la région de Boyacá, et plus particulièrement de la ville de Sogamoso (115 000 habitants). Cette pollution est essentiellement due à l’utilisation massive de produits phytosanitaires et d’intrants organiques destinés à la culture intensive de la ciboule. De ce fait, l’application généralisée de gallinaza, lisier de volaille, est aujourd’hui fortement critiquée, étant donné qu’elle contribue à l’eutrophisation du lac et surtout à extension incontrôlée de l’élodée, algue originaire du Canada, introduite par la CAR dans les années 1980 et dont l’expansion est incontrôlable.

80Si l’intensification de l’agriculture est dénoncée comme la principale cause d’atteinte à la qualité de l’eau du lac de Tota, d’autres activités ont un impact considérable sur la ressource en eau. C’est spécialement le cas du secteur hôtelier, mais aussi de la population d’Aquitania, qui y déversent directement leurs eaux usées, sans aucun traitement. Par ailleurs, la pisciculture intensive, qui rejette chaque année plusieurs tonnes de phosphore, exacerbe cette pollution, en participant au développement de l’eutrophisation.

81Bien que l’eau du lac soit essentiellement destinée à la population de l’aval, et notamment à la ville de Sogamoso, les villages d’Aquitania (6 329 habitants), tout comme ceux de Cuitiva (1 900 habitants) et de Tota (5 300 habitants) s’approvisionnent aussi dans le lac. Au même titre que les populations de l’aval, les habitants d’Aquitania sont donc potentiellement vulnérables à la pollution agricole du lac (Figure 6). Il est donc essentiel de comprendre comment ces populations appréhendent la pollution de l’eau, afin de cerner la justification de leurs pratiques.

Figure 6 : Exposition potentielle des populations de Sogamoso et d’Aquitania à la pollution de l’eau du lac de Tota

Figure 6 : Exposition potentielle des populations de Sogamoso et d’Aquitania à la pollution de l’eau du lac de Tota

Réalisation : Efraín Porto Tapiquén et David Leroy.

82D’une manière générale, beaucoup de paysans nient ou sous-estiment leur responsabilité dans la dégradation environnementale du lac de Tota. Pour eux, la pollution d’origine agricole reste moins plausible que celle des activités urbaines, et en particulier le rejet des eaux usées dans le lac. De ce fait, ils citent fréquemment l’absence de station d’épuration, dont la construction et le fonctionnement dépendent des pouvoirs locaux.

Le plus inquiétant, c’est la pollution du lac causée par les déchets humains provenant des eaux usées. La station d’épuration ne marche pas. L’eau arrive au lac sans aucun traitement, ça, c’est de la pollution ! Elle transporte des détergents, des produits chimiques, des déchets humains, de la graisse, toutes sortes de choses et l’eau arrive jusqu’au lac Tota sans traitement !
Hugo, agriculteur 54 ans, Aquitania. Colombie. Janvier 2015.

83Même lorsque le transfert des pesticides vers le lac est reconnu, la contamination du lac continue d’être remise en question, puisque « le lac est assez grand pour s’épurer tout seul » et la truite s’y développe sans problème, ce qui représente un excellent bio-indicateur. Ainsi, pour les communautés rurales, l’immensité du lac de Tota, qui se matérialise par un volume en eau de 1 900 millions de m3 et une superficie de 56,5 km2, suffit à diluer toute contamination. Cette interprétation est d’ailleurs défendue par les services d’eau de la ville de Sogamoso.

L’eau du lac continue d’être une eau d’excellente qualité et c’est indiscutable. Les propriétés physiques remplissent les exigences du décret 15-75 du Ministère de la Protection sociale.
Ingénieur du service de l’eau de Sogamoso, Colombie. Janvier 2015.

84Or, la représentation du lac de Tota en tant qu’élément purificateur, constitue selon nous un facteur de vulnérabilité, car cette interprétation n’encourage en aucun cas les communautés à diminuer la contamination, ni à se protéger face à un éventuel risque. De plus, les conséquences sanitaires pour les populations de l’aval sont totalement négligées ou sous-estimées. C’est pour cette raison qu’une gestion intégrée de la ressource de l’eau du lac s’impose.

85De ce fait, depuis le début des années 2000, après plusieurs décennies de détérioration environnementale, la préservation du lac de Tota est devenue un enjeu dans la région de Boyacá. La mise en place d’un plan d’aménagement en est un exemple illustratif. Administré par le CORPOBOYACÁ, le POMCA a pour objectif de réduire la surexploitation du lac, mais aussi de diminuer sa contamination, notamment à travers un contrôle et la mise en place d’une zone tampon de 30 m sur les rives du lac.

86Néanmoins face au manque de résultat, la place occupée par la CORPOBOYACÁ dans la gestion des problèmes d’environnement, et notamment ceux liés à la pollution du lac de Tota, fait l’objet de nombreuses critiques. C’est pourquoi plusieurs acteurs issus de la société civile ont décidé de s’impliquer dans les processus de décision afin de participer à la gouvernance du lac.

87Parmi ces acteurs, se détache l’Association Montecito, qui œuvre pour la « récupération et la préservation perpétuelle du lac de Tota et de son bassin-versant ». En 2012, cette association a lancé une campagne de vote par internet ayant mené à l’attribution du prix Globo gris au lac de Tota. Ce prix est décerné par la WWN (World Wetland Network ; réseau mondial des zones humides) en vue de « mettre en évidence les zones humides d’importance internationale en danger ou mal gérées ». S’il avait initialement pour objectifs de promouvoir une prise de conscience environnementale autour du lac, il a été à l’origine de vives tensions entre l’association environnementale, les agriculteurs qui se sentent stigmatisés, et la CORPOBOYACÁ qui est totalement décrédibilisée (Leroy et al., 2018).

88Mais au-delà des conflits qu’il génère, le Globo gris a permis aux différents acteurs de participer aux processus des décisions. Ainsi, depuis 2013 ont été créées deux structures de gouvernance (Mesa de trabajo Permanente – Le bureau permanent de travail du lac de Tota - et Consejo de Cuenca del Lago de Tota – Le conseil du bassin-versant du lac de Tota) afin de favoriser la préservation de cet écosystème unique au monde. Ces deux structures de gouvernance ont pour objectif de générer un espace de participation à des processus de décision de l’ensemble des acteurs privés et publics (agriculteurs, pisciculteurs, mairies, secteur touristique, associations, ONGs, ministères, conseil régional…). Toutefois, les deux instances sont fortement concurrentes, car l’une relève des pouvoirs publics (Mesa de trabajo Permanente) et l’autre de la société civile (Consejo de Cuenca).

89Cet exemple montre que la gouvernance d’une ressource commune, telle que l’eau du lac de Tota, implique des acteurs de différentes natures, aux intérêts souvent divergents. Si la gestion intégrée est un processus nécessaire pour réduire les vulnérabilités liées à l’eau à l’échelle d’un bassin-versant, elle est aussi un enjeu de pouvoir et une source d’opposition.

Conclusion

90L’objectif de cette recherche était de comprendre comment les sociétés perçoivent, construisent et gèrent les risques liés à l’eau dans les páramos colombiens et vénézuéliens. Il s’agissait plus particulièrement de cerner comment l’ensemble des facteurs cognitifs, socio-économiques et culturels participent à la construction des situations de pénuries et de pollution de l’eau et augmentent la vulnérabilité des sociétés.

91À travers une approche comparative, nous avons constaté que la pénurie n’était pas seulement appréhendée par les communautés rurales comme un phénomène simplement hydro-climatique, de déficit des précipitations, parfois lié aux effets du changement climatique… mais aussi comme un phénomène social, défini par un état relatif d’inadéquation des ressources en eau disponibles avec les besoins des populations.

92Si l’exemple d’Aquitania (Colombie) illustre une pénurie liée à des restrictions d’usage de la ressource en eau, celui de la Vallée du Haut Chama (Venezuela) souligne l’origine économique et institutionnelle de ce phénomène. La pénurie est donc une construction sociale, géographiquement et historiquement située, fruit d’une représentation de l’eau comme ressource économique (Alexandre, 2005). Il suffit d’ailleurs d’appréhender les divers conflits liés à l’eau pour comprendre la valeur qui est accordée à ce bien commun.

93Tout comme pour l’étude du risque de pénurie, nous avons privilégié une approche de la pollution comme un objet socialement construit. Car en plus d’être un phénomène biophysique (lixiviation, lessivage, dissolution des molécules dans l’eau…), particulièrement difficile à mesurer, la pollution de l’eau est aussi l’objet de représentations par les communautés rurales. Invisible, silencieuse, inodore et peu facile à circonscrire dans l’espace et dans le temps (Soulard, 1999 ; Becerra et Roussary, 2008) cette forme de pollution échappe la plupart du temps à la perception des individus, ce qui augmente leur vulnérabilité.

94Tout au long de cette recherche, l’étude des représentations sociales des risques nous a permis de cerner comment les différentes formes de connaissances socialement partagées par un groupe d’individus jouaient sur les fragilités, mais aussi sur les préférences en termes de stratégies d’adaptation. Par exemple, les craintes suscitées par la pollution des sources d’eau de Misintá (Vallée du Haut Chama, Venezuela) ont conduit les habitants de la communauté à se mobiliser afin de reconquérir la qualité de l’eau. Il en a été de même avec les représentations de la rareté de la ressource qui ont poussé les agriculteurs à améliorer la gestion collective des systèmes d’irrigation et à développer des mesures de préservation et de conservation des zones humides. Considérées comme des guides pour l’action, les représentations peuvent donc orienter les comportements vers une réduction des vulnérabilités.

95Or, si certaines représentations ont conduit à une meilleure gestion quantitative et qualitative de l’eau, d’autres, au contraire, entraînent sa surexploitation et sa contamination. C’est notamment le cas à Aquitania (Colombie), où la pénurie en eau est aujourd’hui le produit d’une représentation d’une ressource illimitée, qu’il suffit de mobiliser à travers la création de systèmes de pompage de l’eau. L’immensité du lac, et plus particulièrement sa représentation en tant qu’élément purificateur, est également à l’origine de comportements à risque, puisqu’elle n’encourage pas les agriculteurs à réduire cette pollution ni à se protéger face au danger. Les représentations sociales des risques peuvent donc aussi constituer des facteurs de vulnérabilité, car elles conditionnent les dispositions à se protéger face au danger.

96Aujourd’hui, alors que la gestion des risques liés à l’eau est un enjeu majeur des montagnes tropicales, notre étude montre que les communautés rurales sont plus sensibles et attentives aux risques de pénurie en eau qu’à ceux liés à la pollution de la ressource. Plusieurs éléments permettent de confirmer cette conclusion. Tout d’abord, l’invisibilité de la pollution diffuse, ainsi que les enjeux économiques liés au maraîchage intensif irrigué, limitent fortement la prise en compte de ce risque par les sociétés rurales. Or, si la pollution de l’eau est souvent négligée, la pénurie est, elle, une construction sociale fortement ancrée, fruit de normes liées à une représentation commune de l’eau comme ressource économique. Cela confirme les conclusions d’Ulrich Beck (1986) lorsqu’il affirmait que le caractère invisible des nouveaux risques (pollution de l’eau, radioactivité, effet de serre, ondes électromagnétiques…) favorise leur prolifération dans une société qui valorise la production de richesse matérielle, visible.

97Il est également essentiel de souligner que malgré le caractère insaisissable et fuyant de la pollution diffuse, il est possible que les agriculteurs aient conscience du risque sanitaire et environnemental, mais choisissent de « vivre avec », simplement parce qu’ils n’ont pas d’autre solution. Comme le souligne Becerra et al. 2016 « vivre avec les risques de contamination est un processus de régulation en constante évolution, où l’enjeu environnemental et le risque sanitaire ont peu de poids par rapport à la priorité économique ».

98Finalement, cette étude démontre que la vulnérabilité dépend de plusieurs facteurs socio-culturels, économiques ou encore politiques, mais aussi, et surtout, de la capacité d’adaptation des individus et des groupes. L’exemple de la Vallée du Chama illustre, à ce titre, une bonne capacité d’adaptation des communautés au niveau local, que ce soit pour réduire la pollution de l’eau que pour gérer sa pénurie. Par contre, le cas du lac de Tota met en avant la difficulté de gérer les risques liés à l’eau à l’échelle de la région de Boyacá. Il est donc essentiel de tenir compte de toutes les interactions qui se produisent entre les ressources en eau et les différents acteurs (agriculteurs, institutions étatiques, associations, usagers…) à l’échelle des bassins versants. Il est tout aussi important de mettre en œuvre des mécanismes de décision et de coordination entre ces différents acteurs. Finalement, c’est l’ensemble des processus de gestion intégrée qu’il s’agit d’impulser afin de réduire les vulnérabilités à l’échelle de territoire bien délimité dans l’espace et dans le temps.

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Notes

1 Tout comme la plupart des hautes montagnes tropicales, le bassin versant du Haut Chama et du lac de Tota connaissent des variations climatiques micro-locales en fonction de phénomènes locaux liées à des effets de vallées, à la topographie, à des expositions contrastées et à l’altitude. C’est pourquoi la moyenne de précipitations que nous utilisons est seulement un indicateur.

2 Généralement, les termes d’« hiver » et d’« été » sont utilisés par les agriculteurs pour définir l’alternance saison humide/saison sèche. Il est également particulièrement fréquent que les paysans se réfèrent à l’été pour définir un jour chaud et ensoleillé et à l’hiver pour caractériser un jour pluvieux et froid, indépendamment du cycle des saisons. Les termes d’hiver et d’été peuvent donc être utilisés pour définir le temps qu’il fait au quotidien.

3 La CAR dans le département de Boyacá a vu le jour en 1975, se substituant alors à l’INDERENA comme autorité environnementale.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 – Localisation de la Vallée du Haut Chama
Crédits Réalisation : Efraín Porto Tapiquén et David Leroy.
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Fichier image/png, 2,6M
Titre Figure 2 – Localisation du bassin-versant du lac de Tota et de la communauté d’Hato Laguna
Crédits Réalisation : Efraín Porto Tapiquén et David Leroy.
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Titre Tableau 1 – Caractéristiques et localisation des acteurs enquêtés
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Titre Photo 1 – Périmètre d’irrigation situé sur le cône de déjection de la communauté de Mixteque (Vallée du Haut Chama, Venezuela)
Légende L’eau est puisée en altitude, dans les cours d’eau du páramo, puis elle est distribuée par gravité jusqu’aux parcelles.
Crédits Cliché de l’auteur, octobre 2013.
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Fichier image/png, 2,4M
Titre Photo 2 – Monoculture de ciboule irriguée
Crédits Cliché de l’auteur, Aquitania, Colombie, décembre 2014.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10532/img-5.png
Fichier image/png, 3,3M
Titre Figure 3 – Diagramme ombrométrique
Crédits a) de la Vallée du Haut Chama (Station climatique Mucuchíes) et b) du bassin-versant du Lac de Tota (Station climatique Aquitania).
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10532/img-6.png
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Titre Photo 3 – Remplacement des tuyaux en acier par des tuyaux en polyéthylène à Mocao
Crédits Cliché de l’auteur, Vallée du Haut Chama, Venezuela, décembre 2013.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10532/img-7.png
Fichier image/png, 3,5M
Titre Figure 4 – Schéma récapitulatif de la perception des processus de pollution
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10532/img-8.png
Fichier image/png, 702k
Titre Figure 5 – Exposition potentielle des populations de Misintá et de Mucuchíes à la contamination des sources de Misintá (en 2009)
Crédits Réalisation : Efraín Porto Tapiquén et David Leroy.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10532/img-9.png
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Titre Figure 6 : Exposition potentielle des populations de Sogamoso et d’Aquitania à la pollution de l’eau du lac de Tota
Crédits Réalisation : Efraín Porto Tapiquén et David Leroy.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10532/img-10.png
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Pour citer cet article

Référence papier

David Leroy, « Vulnérabilités et construction sociale des risques liés à l’eau dans les páramos colombiens et vénézuéliens »Les Cahiers d’Outre-Mer, 280 | 2019, 401-437.

Référence électronique

David Leroy, « Vulnérabilités et construction sociale des risques liés à l’eau dans les páramos colombiens et vénézuéliens »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 280 | Juillet-Décembre, mis en ligne le 01 janvier 2022, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/10532 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.10532

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Auteur

David Leroy

Docteur en Environnement et Sociétés de l’Université Toulouse II Jean Jaurès, GEODE UMR 5602. Courriel : david.univ.leroy(at)gmail.com.

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