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Hommage

Christian Huetz de Lemps (1938-2017)

Un géographe des îles et d’ailleurs
Nathalie Bernardie-Tahir, Jean-Michel Lebigre, Pierre-Marie Decoudras, Louis Marrou, François Bart, Marie Redon, Marc Soulé, Hubert Folie-Desjardin, François Taglioni et Olivier Sevin
p. 343-390

Texte intégral

Christian Huetz de Lemps

Christian Huetz de Lemps

Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin

Le monde de Christian Huetz de Lemps

Le monde de Christian Huetz de Lemps

Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin

Au Café du Levant

1Claire et moi nous étions retrouvées, au début du mois de novembre 2017, sur la terrasse d’une brasserie bordelaise près de la gare. En réalité, c’était son père Christian Huetz de Lemps que je devais revoir ce jour-là, un rendez-vous que nous avions programmé trois mois plus tôt au cours de nos échanges épistolaires, et qui n’aurait donc jamais lieu. Avec beaucoup de douceur et d’émotion, sous ce soleil timide de début novembre, nous avons commencé à parler de nos vies, de la vie, et de son absence… de ce vide immense que laissait Christian, après sa disparition subite un mois plus tôt, suivant de près celle de son épouse Françoise. Au fil de notre conversation, les souvenirs ont jailli, d’abord lentement, puis de plus en plus nombreux, élargissant nos sourires et allégeant nos cœurs. Je lui racontais aussi ce que je n’avais jamais dit à son père, ce qu’il avait représenté pour moi et pour tant d’autres, hommes et femmes, géographes ou historiens, jeunes ou plus âgés, qui avaient partagé avec lui, à un moment ou un autre de leur vie, des moments forts, voire fondateurs dans leur trajectoire universitaire et personnelle. Claire en fut profondément émue, et surprise aussi, découvrant là une facette de son père que ni elle ni ses frères et sœur ne semblaient connaître.

2L’idée de cet hommage est née là, sur cette terrasse du Café du levant, sous le soleil de novembre. En réalité davantage un recueil de pensées et de témoignages qu’un hommage, en tout cas loin de l’hommage académique qui est souvent rendu dans ce genre de circonstances par la communauté universitaire. D’abord parce que cela avait déjà été fait, et très bien fait, de son vivant, à travers la publication d’un florilège intitulé Comme un parfum d’îles, magnifique ouvrage aux couleurs du peintre Gauguin, dirigé par Olivier Sevin, Jean-Louis Chaléard et Dominique Guillaud. Mais aussi parce que ce n’était pas ce format un peu froid et convenu que nous souhaitions toutes deux, préférant plutôt une trace sensible et inédite, éclairant de manière oblique et plus intime la personnalité de celui dont la discrétion et la pudeur interdisaient tout épanchement de ce type.

3Tous les textes réunis ici reflètent bien ce qu’était Christian : un homme vrai, bienveillant, élégant. Naturellement, les témoignages qui suivent ne représentent qu’une infime part de ce que son large cercle d’amis pourrait donner à voir, mais par-delà la diversité générationnelle des contributeurs et de leur relation à Christian Huetz de Lemps, ils convergent pour dresser le portrait d’un homme singulier et attachant, classique et moderne à la fois, doté d’une capacité d’émerveillement jamais démentie, épris de liberté et passionné de voyages, curieux des autres et du monde.

4Je tiens à remercier chaleureusement tous les auteurs, que je connaissais pour la plupart – et avec lesquels cette initiative m’a permis de renouer et d’échanger –, mais pas tous, confirmant ainsi le rôle de « passeur » que Christian aimait jouer dans sa vie d’enseignant et de chercheur. Je les remercie d’autant plus que l’exercice un peu atypique et personnel auquel ils se sont gentiment prêtés en parlant de leur relation avec Christian relevait finalement d’un dévoilement intime qui n’est pas toujours chose aisée. Je voulais enfin remercier plus particulièrement Hubert Folie-Desjardin, ami de Christian et un de mes proches voisins, qui a illustré avec beaucoup de sensibilité, d’humour et de poésie l’ensemble des textes regroupés dans ce cahier.

5Nathalie Bernardie-Tahir

La force des lieux dans une vie de géographe – Christian Huetz de Lemps « mis en topobioglyphe »

« Il existe pour chaque homme des lieux prédestinés au bonheur, des paysages où il peut s’épanouir et connaître, au-delà du simple plaisir de vivre, une joie qui ressemble à un ravissement. »
Extrait de Inspirations méditerranéennes.
Jean Grenier (philosophe), Gallimard, 1998.

6N’est-ce pas un peu prétentieux de vouloir résumer toute une vie personnelle et sociale en un seul graphique ? Sans doute. Sauf si ce dernier est conçu dans un esprit plutôt ludique, se limitant ainsi à aider à comprendre ce qu’on pourrait appeler la logique des lieux dans le déroulé d’une vie. C’est ce que propose ce « topobioglyphe », néologisme à la prononciation rugueuse dont le sens est fondé sur les lieux (topos), la vie (bios) par le biais de signes gravés (glyphein, inciser en grec).

7Rédiger un topobioglyphe, c’est mettre en évidence les lieux qui marquent les évènements d’une vie et que nous chargeons consciemment ou inconsciemment de sens : ceux de la naissance et de la fin de vie, ceux du métier, des loisirs, de la création artistique ou encore ceux liés à la vie familiale ou à la religion. L’échelle spatiale quant à elle varie considérablement d’une personne à l’autre : une vie entière se déroule parfois dans un petit espace géographique, ce qui ne l’empêche pas d’être bien remplie, ou au contraire, et c’est le cas pour Ch. Huetz de Lemps, elle peut s’inscrire sur les vastes étendues d’un planisphère que nous avons schématisées par des cercles.

8Des problèmes sont toujours susceptibles de surgir à la rédaction. C’est le cas lorsque la vie de la personne concernée a été particulièrement active dans une multiplicité de lieux. Il faut alors faire des choix, notamment celui de ne pas surcharger le graphique. Pour aggraver la situation, l’auteur, plus artiste que scientifique, se voit presque toujours confronté à des lacunes d’information, plus ou moins importantes. Même quand l’ambition de son rédacteur se limite à mettre simplement en image un C.V., le résultat n’est qu’une interprétation d’informations, tout comme l’est n’importe quelle biographie. Il l’est tout autant quand l’auteur du topobioglyphe se focalise sur un aspect remarquable de la vie d’une personne : la recherche pour un scientifique, le sport pour un champion sportif, la politique pour un personnage politique, etc.

9L’idée de mettre Christian Huetz de Lemps en topobioglyphe m’est venue au cours de nos rencontres, en mesurant la dimension itinérante de sa vie. Celle-ci, aux antipodes de la caricature du géographe proposée par Saint-Exupéry dans le Petit Prince, se situerait plutôt dans la lignée des éminents inventeurs des îles du Pacifique, d’Alvaro de Saavedra Ceròn à Louis-Antoine de Bougainville. Mais là où nous lisions avec délectation les cartes de navigation sur lesquelles s’était inscrit au jour le jour le filé des routes de voyage, face à un topobioglyphe, nous sommes confrontés à un document où la chronologie des évènements n’apparaît pas nettement. C’est comme si, dans une sorte de synchronicité des évènements, le temps avait été aboli au profit des lieux.

10« Il me semble que l’on dépend des lieux pour l’esprit, l’humeur, la passion, le goût et les sentiments » a écrit La Bruyère dans Les Caractères (1688). Cela semble parfaitement s’appliquer à Christian Huetz de Lemps. Il est facile de reconnaître sur son topobioglyphe au moins quatre grands pôles locatifs : Paris et ses environs, liés à sa naissance et à son apogée professionnelle ; Bordeaux qui représente bien des attachements en termes familiaux et professionnels ; la Vendée (Les Sables d’Olonne et l’île d’Yeu), et enfin les archipels du Pacifique à commencer par celui des Hawaii. Je me garderai bien de classer ces pôles et de mettre systématiquement un ou plusieurs traits de caractère de notre ami derrière chaque lieu. Ce sera à chacun de deviner. Je ne peux cependant m’empêcher de constater que la Vendée, lieu d’un vieil enracinement familial, n’est pas étrangère à un tempérament où priment fidélité en amitié, respect des traditions et simplicité. Et que dire des Hawaii, sinon que ces îles représentent davantage que le terrain fertile sur lequel se développèrent des recherches aboutissant au fil des années à de nombreuses publications. N’ont-elles pas imprégné leur auteur de leur douceur et de leur décontraction ?

11Cela ne doit pas nous faire oublier tous les autres lieux mentionnés ou non sur le graphique, les régions ou plus simplement les villes, découvertes par Christian Huetz de Lemps à l’occasion de nombreuses missions officielles [enseignement, recherche ou signatures de conventions] ou dans un cadre strictement familial. Ces lieux ont été pleinement vécus, ils ont généré un fort attachement, renvoyant à cette belle pensée d’Anne Wiazemsky (Une poignée de gens, Gallimard, 2000) : « …les lieux et les personnes existent tant qu’on pense à eux. »

12Jean-Michel Lebigre

Arrivée en Afrique

Arrivée en Afrique

Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin

Christian Huetz de Lemps, le terrain et l’amitié en partage

1331 octobre 2018, la feuille est blanche, je tente de répondre à la sollicitation de Nathalie, écrire quelques lignes en hommage à Christian Huetz de Lemps, un hommage moins convenu que les textes rassemblés classiquement dans le monde universitaire, à l’occasion d’un départ à la retraite. Témoigner, trouver des anecdotes, le carnet de route n’en manque pas tant les moments en partage ont été nombreux. J’ai quelques difficultés, sans doute pour avoir rédigé la biographie de Christian en préface de l’ouvrage qui lui a été offert au terme de sa carrière (Pour un parfum d’îles, 2010). Il m’est difficile de me détacher de ce texte, j’hésite encore, parce qu’il me semble difficile d’aller plus loin, au risque d’une narration qui toucherait alors à l’intime, et ce d’autant plus que discrétion et humilité n’étaient pas les moindres des qualités de Christian.

14Rédiger cette biographie m’avait conduit à l’interviewer à plusieurs reprises, des entretiens seul à seul, dans le bureau de la maison de la rue Jules Steeg, encombré d’objets de l’Outre-Mer, les murs tapissés de livres anciens. La conversation à bâtons rompus commençait invariablement par un grand sourire, et il m’abandonnait ainsi dans le vide, attendant la première question, avec une curiosité accentuée dans le bleu de ses yeux. Il y eut des moments très drôles, par exemple à l’évocation d’une intervention « musclée » lors d’un Conseil d’université après 68. Il avait mis sa main sur la figure d’un étudiant gauchiste, qui l’avait « bien cherché » me disait-il. De même, lorsque nous avions parlé de sélections en équipe de France de volley-ball, au-delà des résultats, c’était surtout pour se souvenir avec délectation des matchs contre les Russes. Maintenant, comment rassembler en quelques lignes trente-deux ans de complicité ?

15J’ai connu Christian en 1977, à l’aéroport de Bangui, où je venais l’accueillir pour une mission d’enseignement. Les avions venant de France atterrissaient au milieu de la nuit. Il m’arrivait souvent de venir chercher quelqu’un que je ne connaissais pas. Au lieu de me signaler par une pancarte portant son nom, je cherchais à deviner qui était mon « client », à son allure, son comportement, ses bagages. J’avais bien repéré ce très gros cartable, marqueur d’identité des géographes bordelais en mission, mais j’avais renoncé à aborder le voyageur à cause du sac de sport et de la raquette de tennis qu’il tenait de l’autre main. Dans la voiture qui nous ramenait de M’Poko je me suis excusé de l’avoir fait attendre, ce qui à ses yeux méritait juste un éclat de rire, d’autant plus que la curiosité reprenait vite le dessus : le plancher de la 4L avait été rongé par la rouille, ce qui m’avait contraint à disposer à sa place une simple planche en bois pour les pieds, mais lorsqu’il avait plu, ce qui était le cas, il fallait relever les jambes jusqu’au niveau du tableau de bord pour ne pas être trempé. Pour ajouter à l’inconfort de cette position, le siège passager, crevé, avait été remplacé par un moellon. C’est dans cet équipage, le cartable sur les genoux ramenés au niveau du menton, que nous devions rejoindre l’hôtel, au bord des rapides de l’Oubangui. Christian ne montrait aucun étonnement, juste de la curiosité comme on traversait Edville, Meskine et Fou, les quartiers périphériques de la capitale, à peine éclairés par les lampes à pétrole, en contournant les nids-de-poule. Dès le lendemain, je pris ma première « leçon » de tennis. Pour être honnête, je dirai que je n’ai jamais pu le battre. Une sorte de nonchalance et une légère claudication m’avaient laissé penser le contraire, mais il savait prendre la balle très haut sur le rebond et avait un coup droit dévastateur. Après Bangui, Outre-Mer, j’ai tourné la difficulté en ne jouant avec lui qu’en double. À Bordeaux par contre, comme Alain était son partenaire habituel, j’ai continué à perdre.

16Dans la Centrafrique de Bokassa, les choses les plus normales ne se produisaient pas et les évènements les plus inattendus constituaient le quotidien : nous sommes allés au Zaïre en pirogue sur l’autre rive du fleuve, à Zongo, racheter la mobylette volée la veille à Bangui ; le tronc d’arbre mal calfaté prenait l’eau de toutes parts ; Christian écopait à l’aide d’une vieille boîte de conserve rouillée ; alors que nous commencions à entendre le brouhaha du marché, il m’a demandé avec humour ce qu’il risquait le plus : la police zaïroise ou le tétanos ? Un autre jour, nous avons décliné l’identité de toute la famille au passage d’un contrôle routier, patienté jusqu’à faire comprendre au fonctionnaire de police qu’aucun argent ne lui serait donné ; Christian patientait tranquillement, juste un sourire amusé en observant l’uniforme du jeune militaire à la kalachnikov, chaussé d’une botte au pied gauche et d’une basket à droite, un jean faisant office de treillis

17Il était prêt à toutes les découvertes, au point même d’oublier un jour la messe dominicale à la cathédrale Notre Dame, pour aller chasser le papillon, filet à la main : mon voisin, spécialiste reconnu des charaxes, lui avait proposé d’aller installer des pièges vers les chutes de Boali, ce qui n’avait pas été une mince affaire car il avait dû au préalable récupérer des déjections de lion au zoo, le meilleur des appâts. La chasse s’était déroulée au milieu de centaines de bœufs M’Bororo, en migration vers le Sud, poussés par l’aggravation de la sécheresse des régions sahéliennes. Le soir nous avions retrouvé Robert Galley, Ministre de la coopération, grand chasseur de papillon de nuit, dans le campement improvisé d’une zone forestière de Lobaye. Il arrive qu’on regrette, après-coup, de ne pas avoir pris d’instantané : Christian, debout dans la nuit devant le grand drap blanc tendu à la lumière des projecteurs, dans un ballet de lucioles et d’insectes désorientés, se faisant raconter la prise de Berchtesgaden où le Ministre, jeune officier, avait été le premier à entrer.

18Si je prends ici le temps d’évoquer plus longuement la Centrafrique, c’est que les expériences vécues en commun, les difficultés surmontées ensembles à cette époque, ont sans doute contribué à nous rapprocher et, au-delà du respect que j’ai toujours eu pour le Professeur, à forger une amitié qui ne s’est jamais démentie.

19En 1980, j’ai rejoint l’université du Burundi. Passionné d’histoire, Christian voulait que je l’emmène voir la pierre rappelant la rencontre entre Stanley et Livingstone, le 25 novembre 1871, à une dizaine de kilomètres au sud de Bujumbura. Certes le lieu est inexact, puisque la première rencontre a eu lieu à Ujiji, en Tanzanie, mais le souvenir de l’événement méritait bien que l’on prenne le temps de s’asseoir au bord du lac Tanganyika, face aux monts Mitumba du Zaïre tout proche. Il y a des moments où la parole n’est pas nécessaire, au risque de gâcher les bruits du vent, des vagues, d’empêcher l’imagination de courir. Le week-end suivant nous cherchions la source la plus méridionale du Nil, un trou puis un filet d’eau, la Luvironza. Christian évoquait l’installation des missions catholiques, au Rwanda, au Burundi, structurant un territoire sans villes. Sur la colline de Rutovu, là où se tenait le marché, c’est une des deux fois où nous avons parlé de religion. Lui croyait, moi beaucoup moins. Sa curiosité le poussait à me demander à quel moment avait eu lieu le basculement ? « Tu as bien été enfant de cœur » affirmait-il avec beaucoup de malice. Je n’avais pas la réponse : peut-être, vivant à l’étranger, au moment où les messes avaient commencé à être célébrées en langue nationale au détriment du latin ? Sans doute pour avoir vécu le quotidien de cultures, de sociétés et de religions différentes, au point de ne pas pouvoir donner la primauté à l’une d’entre elles ? Il avait la foi mais aussi une grande tolérance, une curiosité pour la différence, sans que cela entame ses convictions. Il m’a proposé de se tutoyer à mon retour à l’université de Bordeaux.

20Dans les années 80, un vent de remise en cause soufflait sur la géographie. Avec la montée en puissance de l’informatique apparurent un panthéon de figures géométriques, les chorêmes, une méthode de représentation schématique de l’espace, une langue nouvelle. Si nous n’avons pas manqué de sourire ensemble de la « banane bleue », Christian était plus contrarié par l’abandon progressif de la géographie physique et surtout les accusations contre la géographie tropicale. Nous en parlions lorsqu’il m’invitait à la Sorbonne. Qu’il s’agisse des amphithéâtres ou du restaurant des enseignants, le décor était impressionnant pour qui s’y trouvait pour la première fois. Lui était aussi à l’aise sur les chemins de brousse le long desquels on décrypte les sociétés humaines, que dans les travées des bibliothèques, ambiance feutrée où il aimait dépouiller les archives, ou encore entre les boiseries et devant les pupitres vénérables. Il avait accompagné le changement en créant la chaire de géographie culturelle qu’occupa Joël Bonnemaison, jusqu’à sa mort en Nouvelle Calédonie en 1997. Géographie culturelle, géographie sociale, notre discipline était en marche et Christian, à l’heure où certains l’imaginaient à tort uniquement préoccupé d’encyclopédie, d’atlas et d’histoire, se penchait sur les représentations, sur le sens des lieux.

21Nous avions longuement parlé de cette évolution dans un autre moment magique, au sommet de la dune de Temet, au Nord-Ouest de l’Aïr. Lorsque le soleil se lève sur l’horizontalité infinie du Ténéré, un versant à l’ombre et l’autre dans la lumière, la ligne de crête serpente vers le sud dans un décor grandiose. À l’époque, je dirigeais à Agadez un programme de formation des guides, auxquels il s’agissait, entre autres, de faire comprendre que le touriste pouvait avoir peur du désert, vouloir regarder des cartes pour se rassurer, même si elles étaient vides, que guide touareg et Européen de passage pouvaient avoir d’un même paysage une appréhension différente. La discussion s’était ensuite déplacée vers espace, territoire, culture, société. Sahel et désert sont très difficiles à comprendre si on raisonne en sédentaire. Le territoire est fait d’un ensemble de lieux remarquables pour leurs ressources alimentaires, leur symbolique, reliés entre eux par des chemins de circulation. Christian me demandait ensuite si îles et oasis participaient de la même modélisation. Sur l’instant je crois lui avoir répondu oui. C’est une conversation que nous avons reprise à Rurutu, dans l’archipel des Australes, alors que j’avais rejoint la Polynésie pour une dizaine d’années, ce qui me permit de nuancer par le vécu mon premier jugement.

22Rurutu, 600 km au sud de Tahiti, 385 m d’altitude, 10 km de long, 3 de large, fut un pari, celui d’emmener Christian dans le Pacifique sur une petite île qu’il ne connaissait pas, la plus au sud qu’il ait jamais foulée. Il savait que James Cook en avait fait mention en 1769, sans y débarquer. Nous avons exploré des grottes tapissées de concrétions, photographié les falaises de corail soulevé et beaucoup discuté avec les familles autour des tarodières, de l’évolution sociale ou technologique contemporaine, du changement dans les îles et de la vie des insulaires. Christian était à l’aise partout et avec tout le monde.

23Vers la fin de sa carrière, notre grande proximité s’est accentuée à l’occasion de deux voyages que nous avons faits séparément, mais dont nous avons beaucoup parlé. Je suis allé d’une part plusieurs fois en mission à l’université de Hawaii à Manoa, lui rapportant mes impressions quant aux mutations contemporaines, au miroir de sa thèse. Nous nous sommes d’autre part rapprochés sur le Vietnam. Je préparais une mission, Christian un voyage familial. Il avait perdu un frère en Indochine, mon père avait attrapé à Dien Bien Phu la maladie qui devait l’emporter des années plus tard. Son La, Dien Bien Phu, Sapa, Lào Cai, nous avons beaucoup partagé au retour.

24Nos retraites étaient désormais différentes, à lui les sociétés savantes, à moi la voile sur les vieux gréements et la collection de timbres. J’aimais ces moments rares où nous nous penchions sur des cartes anciennes, en suivant les rhumbs, ces cartes où les îles animent l’océan, de vraies îles, pas comme celles des Emirats Arabes Unies, pour lesquelles il avait trouvé un nom : les îles-plaisanterie. J’étais passé le voir avec une amie, qui ne savait comment vendre des livres anciens qu’elle tenait de ses parents et sollicitait un conseil. Il était fatigué mais mon amie fut émerveillée par son érudition et son éclectisme ; nous avons revisité l’histoire de Madagascar, où le père de Sophie avait exercé comme pharmacien militaire, évoqué le Vendée Globe et les Sables d’Olonne, égratigné Laurent Ruquier, un des rares humains que Christian avait du mal à supporter, et parlé d’un projet qui trottait dans ma tête depuis longtemps : revisiter ensembles les émissions de timbres coloniaux pour faire l’inventaire des lieux mis en exergue et établir un parallèle avec ce qu’ils étaient devenus à notre époque. Plus tard, il m’avait téléphoné longuement pour s’excuser de n’avoir pas pu assister à la conférence que j’avais donnée à la société de géographie de Bordeaux, sur les cryptarchies, et m’avait fait la promesse de venir naviguer un jour sur l’Escalumade, bac à voiles du Bassin d’Arcachon.

25Dans sa biographie, j’avais écrit en conclusion « Allez Christian, le parcours universitaire se termine, bon vent, […] libéré des corrections de copies et des délices de l’administration, il y a tant de choses encore à découvrir […] que l’alizé continue à te porter très loin […] » là, Christian, où que tu sois, tu admettras que c’est vraiment très loin ! Mais sois rassuré, ne meurent vraiment que ceux dont on ne se souvient plus. Difficile de parler de toi sans y associer Françoise, je n’oublie rien. À mon petit-fils qui, entrant dans le bureau, me demandait tout à l’heure ce que je faisais, puis qui était Christian Huetz de Lemps, j’ai répondu… un Ami.

26Pierre Decoudras

Pierre-Marie Decoudras et Christian Huetz de Lemps dans une taraudière sur l’île de Rurutu

Pierre-Marie Decoudras et Christian Huetz de Lemps dans une taraudière sur l’île de Rurutu

Le grand Lemps

Le grand Lemps

Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin

Le Grand Lemps

27Je ne suis ni un « élève » de Christian Huetz de Lemps, ni l’un de ses collègues directs mais j’ai eu la chance de le croiser maintes fois au gré de mes pérégrinations entre La Rochelle, Bordeaux et Paris. Les îles étaient notre ciment et nous partagions parfois le même port. J’avais, sans trop le savoir, une sorte d’affection pour ce grand monsieur au sourire si souvent enclenché. Deux souvenirs en moi le caractérisent : son « intronisation » à Paris IV et les mystères de ses origines géographiques familiales.

Comme un parfum de Château Latour 1971 ?

28J’ai fait mes études à l’Institut de Géographie de Paris, au troisième (Paris IV) puis au quatrième étage (Paris 1). Alors que j’y étais chargé de cours, Jean-Robert Pitte avait mis en place des ateliers de découvertes gustatives. Nous nous retrouvions selon les saisons, une quinzaine d’amateurs, parfois beaucoup plus, pour mieux connaître certains produits, des terroirs, des savoir-faire, avec le plus souvent des dégustations à l’aveugle. Nous avons ainsi « échantillonné », comparé, différents vins, des huiles d’olive, des fromages ou découvert les parfums subtils de la truffe. La formule a tenu quelque temps puis les rencontres se sont espacées et bientôt nous n’avions plus que des souvenirs et les papilles un peu mieux éduquées. Je ne me souviens plus si Christian Huetz de Lemps participait à ces agapes.

29Et puis un jour j’ai reçu à La Rochelle un message du secrétariat du département de géographie et d’aménagement de Paris IV m’invitant à la réception pour la prise de poste du Professeur Huetz de Lemps en raison de sa mutation à l’Université de Paris Sorbonne. La suite reste pour moi comme un rêve, une apothéose, quelque chose d’unique. Dans mon souvenir la rencontre était bon enfant et cependant empreinte d’une certaine solennité, comme si l’on pressentait qu’il allait se passer quelque chose. Nous étions entre collègues dans une salle de cours banale, celle-là même où Jean-Robert Pitte officiait pour ses ateliers. Il y eut quelques prises de paroles, des mots chaleureux, des bons mots. Christian Huetz de Lemps faisait déjà partie de la maison. Les vins étaient bordelais, choisis avec soin. Nos verres étaient parisiens, sans âme. Les conversations roulaient bon train. La jeune génération se mêlait à une plus aguerrie et l’on avait vu revenir quelques retraités au palais encore raffiné. Christian avait dit des mots simples. Nous étions bien. Et puis de nouvelles bouteilles sont arrivées, de celles dont on ne connaît que les étiquettes ou le nom, en se disant que l’on en verrait sans doute une vide, sur une étagère ou dans une brocante. Là, elles étaient pleines et nous pouvions tendre notre verre. Nous, les plus jeunes, sommes restés cois. Il n’y a eu ni bousculade, ni passe-droit. Je me souviens encore circuler à travers la pièce avec mon verre au creux de la main. Le nez suffisait. Indéfinissable, magique. Le reste n’était que vain. Tout y était : le terroir, les hommes, le savoir-faire, le partage. Une sorte de géographie. Je suis allé vers la fenêtre. Il y avait le ciel, des immeubles parisiens. J’ai goûté. J’étais ailleurs. J’y suis toujours.

Nos affinités lempsiquoises

30Les lempsiquois et les lempsiquoises sont les habitants de la commune du Grand Lemps, chef-lieu de canton du département de l’Isère, en bordure des Terres Froides dauphinoises. La commune n’a ni le vallon Lamartinois de Virieu, ni le gruoir élégant de Châbons, encore moins son Hector Berlioz comme La Côte Saint-André, toutes proches voisines. Le Grand Lemps est un exemple classique de ces petites villes industrieuses du Bas-Dauphiné ou le tissage cohabite avec la petite métallurgie de précision sur fond de riche terroir. Depuis mon plus jeune âge j’ai toujours entendu parler du Grand « Lince », comme on le prononce avec ou sans accent de Grenoble ou de Saint-Marcellin. La commune fait partie de mon patrimoine familial. Et j’ai un jour fait le rapprochement Le Grand Lemps/Huetz de Lemps et me suis imaginé des affinités spatiales moi qui aime à me définir comme luso-dauphinois. Et j’ai attendu ma prochaine rencontre avec Christian Huetz de Lemps…

Photo du foyer municipal du Grand Lemps

Photo du foyer municipal du Grand Lemps

Source : Photographie de L. Marrou (2018).

  • 1 C’était son poste au volley-ball, que ce soit au BEC (Bordeaux Etudiants Club) ou en équipe de Fran (...)

31Elle s’est passée dans les couloirs de l’Institut de Géographie, rue Saint-Jacques. J’ai donc interrogé Christian sur la prononciation de son patronyme. Doit-on dire Huetz de « Lempse » ou Huetz de « Lince » comme on le dit pour la commune dauphinoise ? Il a marqué un temps d’étonnement et il a attendu que je sorte mon boniment. Je lui explique alors mes attaches dauphinoises et la prononciation que l’on y fait de « Lemps ». Je lui demande alors s’il sait si son nom de famille vient de cette partie de la France ? Il acquiesce avec son grand sourire. J’avais donc vu juste. La connivence serait donc désormais de mise. Je n’ai jamais su si c’était du lard ou du cochon. Quoi qu’il en soit, les deux ou trois autres fois où j’ai eu à prononcer son nom devant lui, je me suis fendu d’un Monsieur Huetz de « Lince ». Cela le faisait rire. Il restera toujours pour moi le grand « Lemps », passeur1 devant l’éternel.

32Louis Marrou

Christian Huetz de Lemps à la découverte du Rwanda (février 1981) : des îles à la montagne tropicale

33En 1981, Christian Huetz de Lemps était directeur de l’Institut de Géographie de Bordeaux, où, avant d’être nommé professeur en 1979, il avait enseigné depuis 1964, comme assistant puis maître-assistant. Il faisait partie d’une importante équipe de géographes tropicalistes qui, avec plusieurs collègues bien connus – Guy Lasserre, Yves Péhaut, Pierre Vennetier, Jean-Claude Maillard, son frère Alain Huetz de Lemps – avaient constitué l’école de géographie tropicale de Bordeaux, autour du Centre de Géographie Tropicale (CEGET-CNRS), du CRET (Centre de Recherche sur les Espaces Tropicaux) et des Cahiers d’Outre-Mer revue, aujourd’hui riche de 279 numéros parus en 70 ans, dont Christian avait été l’un des principaux animateurs. C’est à cette époque que se mit en place aussi une ambitieuse politique de conventions de coopération entre l’Institut de Géographie de Bordeaux et des départements de géographie d’universités africaines. L’UNR (Université Nationale du Rwanda) en fut l’une des bénéficiaires et accueillit à ce titre plusieurs collègues bordelais, dans les années 1970-1980, pour des missions d’enseignement de quelques semaines.

Souvenirs de terrain au Rwanda avec Christian (février 1981)

34En février 1981, ce fut le tour de Christian Huetz de Lemps de venir au Rwanda. La petite université, où j’avais été nommé comme coopérant en 1977, était alors installée à Butare, dans le sud du pays, assez isolée, à plusieurs heures de voiture de la capitale par une route non asphaltée quelque peu aléatoire. Christian Huetz de Lemps était alors un jeune quadragénaire, grand sportif, spécialiste des îles du Pacifique, qui arrivait donc dans le « Pays des Mille Collines », fier de sa haute chaîne volcanique des Birunga et de ses gorilles de montagne.

35Nous l’accueillons à l’aéroport de Kigali le mardi 17 février et, tout de suite, nous sommes invités à déjeuner chez le Conseiller Culturel de l’Ambassade de France. L’après-midi même, avec notre Renault 5 (équipée Afrique), nous prenons la route de Butare. Le 18, c’est une première prise de contact avec la région du Plateau central, avec une promenade à la forge (traditionnelle) de Nyakibanda, en compagnie de notre collègue géographe Françoise Imbs, fraîchement nommée au Rwanda, puis sur l’un de mes terrains d’enquête de thèse à Vumbi. Le 20 février nous partons pour les Birunga, par la vertigineuse route des crêtes qui, au départ de Kigali, se dirige vers le nord-ouest. Nous logeons dans un lieu enchanteur, le centre de Remera, Foyer de Charité, à 2 000 mètres d’altitude, dominant le magnifique lac Luhondo. Ce fut, avec la vue sur le volcan Muhabura, une très belle introduction aux paysages de montagne volcanique du nord du Rwanda.

Au Rwanda

Au Rwanda

Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin

36Le lendemain, l’ascension du volcan Bisoke est le point d’orgue de cette visite. Culminant à 3 711 mètres d’altitude, cette montagne aux pentes très raides domine donc les campagnes très densément peuplées de Ruhengeri de près de 2 000 mètres. Nous nous rendons d’abord à Kinigi, à l’entrée du Parc National des Birunga, par des pistes caillouteuses, s’élevant progressivement jusqu’à plus de 2 000 mètres, à travers des terroirs densément peuplés, occupés par des champs de pyrèthre, de maïs, de légumes (choux, oignons, poireaux, pommes de terre…) : on saisit combien la pression démographique et agricole ceinture de très près l’espace protégé du Parc National, célèbre par ses gorilles de montagne, qui ne constituent pas l’objectif de la sortie de ce jour. Nous abordons les premières pentes du cône par un temps très humide, comme c’est le plus souvent le cas sur cette chaîne des Birunga très arrosée ; ce que nous ne savions pas est que, au cours des jours précédents, elle avait constitué un terrain d’entrainement pour l’armée rwandaise, dont le piétinement avait bien défoncé le sentier. L’ascension fut rendue particulièrement pénible en raison de la boue très épaisse, dans laquelle on s’enfonçait jusqu’à plusieurs dizaines de centimètres. Les qualités sportives de Christian, bien supérieures aux nôtres, furent néanmoins mises à rude épreuve. Nous avons quand même pu atteindre le rebord du magnifique cratère sommital, après avoir traversé un paysage de forêt tropicale de montagne, riche d’éricacées arborescentes (Hypericum revolutum) et d’impressionnants Hagenia abyssinica d’abord, puis, plus haut, de séneçons et de lobélies, caractéristiques des milieux afro-alpins. Ces forêts d’altitude, forêts de nuages (nebelwald), méritaient particulièrement ce dernier qualificatif tant les nuages et la brume encombraient alors le ciel. La découverte subite, lors d’une brève éclaircie, du profond cratère, avec son lac de 450 mètres de diamètre, n’en fut que plus saisissante. Les désagréments et la fatigue de la montée furent oubliés… jusqu’à la descente.

Une éclaircie sur le cratère du Bisoke, le 21 février 1981, avec Christian Huetz de Lemps

Une éclaircie sur le cratère du Bisoke, le 21 février 1981, avec Christian Huetz de Lemps

Au fond, le sommet du Mikeno (4 437 mètres) au Congo.

Photo : François Bart.

37Le soir même, au bord du lac Kivu, près de Gisenyi, le havre de paix du couvent des sœurs bénédictines de Kigufi, dans un cadre idyllique en vue d’un autre volcan, le célèbre Nyiragongo au Congo, nous permit de bien récupérer de cette ascension du Bisoke. Cette excursion fut complétée, le lendemain dimanche, par une matinée dans la petite ville de Gisenyi, et une après-midi consacrée à une visite chez un ami belge à Kanama, puis un circuit sur les hautes planèzes de Mutura et Rwerere. Le lundi 23 février, cette tournée dans l’ouest du Rwanda nous fit passer par Kibuye, au bord du lac Kivu avant de rejoindre Butare.

Christian Huetz de Lemps et le Rwanda : une convention interuniversitaire Bordeaux 3/Université Nationale du Rwanda pour la géographie

38Les jours suivants à Butare, les journées de Christian ont été partagées entre des cours et des réunions conviviales pour lui permettre de rencontrer des collègues. C’est ainsi que nous avons organisé le 24 un buffet réunissant autour de lui les historiens et géographes de l’université ; puis des diners avec des collègues lui ont donné l’occasion d’échanger avec l’historien Roger Heremans, le linguiste James Rumford, l’agronome Sauvé, entre autres figures locales. Et le 27, Christian partait pour Bujumbura où il eut l’occasion de parcourir le très beau fossé d’effondrement, en compagnie de collègues français en poste au Burundi, Pierre-Marie Decoudras, Alain Cazenave-Piarrot et Jean-Louis Acquier. Depuis lors, il a fait d’autres missions au Rwanda.

  • 2 Marie Redon, « Entretien avec Christian Huetz de Lemps » (cf. n° 5).

39En fait, cette mission s’inscrivait dans un processus global de développement d’une coopération féconde entre Bordeaux III et plusieurs universités africaines. Comme il l’a déclaré lui-même en 2012, « j’ai fait beaucoup de coopération avec des universités africaines en partenariat avec Bordeaux III, notamment avec sept universités africaines situées dans des pays enclavés, alors oui, j’ai parfois vu des analogies entre enclavement et insularité… »2.

40Son action fut particulièrement importante au cours des années où il dirigea l’Institut de Géographie de Bordeaux (1979-1983) et le Centre de Recherches sur les Espaces Tropicaux (à partir de 1980), qui travaillait en synergie avec le CEGET. Sa venue au Rwanda au début de l’année 1981 fut incontestablement le catalyseur d’une coopération solide entre les géographes des deux universités.

41Il continua les années suivantes à s’occuper de la convention signée entre la géographie bordelaise et la géographie rwandaise : dans un courrier personnel écrit le 9 janvier 1985 (j’avais alors quitté le Rwanda et étais en poste à Aix-en-Provence), il m’écrivait : « J’ai vu longuement Mlle Imbs à Paris pour parler de l’accord ».

  • 3 UWIZEYIMANA L., 1988, L’activité minière au Rwanda : d’une exploitation marginale à l’effondrement  (...)

42Au fil des années, la convention s’est concrétisée, dans le sens France-Rwanda, par des missions d’enseignement de plusieurs autres collègues français : Guy Lasserre, Pierre Vennetier, Philippe Roudié, Yves Péhaut, Jean-Claude Maillard, Pierre Barrère… se sont succédé, à la fois pour enseigner et susciter des travaux de thèses de jeunes géographes rwandais. Dans le sens Rwanda-France, la convention a bénéficié à plusieurs géographes rwandais qui ont obtenu leur doctorat de géographie à Bordeaux. Ce fut le cas, entre autres, de Laurien Uwizeyimana, aujourd’hui professeur émérite à l’Université Toulouse-Jean Jaurès, qui soutint sa thèse à Bordeaux en 1986, qui fut ensuite publiée en 19883 dans la Collection « Pays Enclavés » qu’il venait de mettre sur pied. En page de garde, Christian Huetz de Lemps y écrit :

Cet ouvrage, le premier d’une nouvelle collection du CRET consacrée aux pays enclavés, est le résultat de la fructueuse collaboration établie entre le Département de Géographie de l’Université Nationale du Rwanda et l’Institut de Géographie de l’Université de Bordeaux III. […] Sa qualité même est l’expression de l’efficacité de cette action.

43D’autres exemples ont suivi dans les deux décennies suivantes, Jean-Damascène Nduwayezu, dont il fut le directeur de thèse, en 1987, Joseph Kajyibwami en 1989, Emmanuel Twarabamenye en 1991, Jean-Baptiste Barambirwa et Claude Sibomana en 1992, Mathias Harebamungu en 2007… Cela montre bien l’énergie que Christian Huetz de Lemps a déployée pour faire vivre cet accord.

44Je peux donc témoigner que Christian, très connu à juste titre comme spécialiste des îles et archipels, s’est aussi intéressé à des terrains africains très divers. Preuve de grandes qualités qui ont fortement marqué sa vie : une grande ouverture d’esprit, nourrie d’une curiosité insatiable et d’une vaste culture géographique et historique, d’autant plus agréable pour ceux qui l’ont côtoyé qu’elle s’exprimait avec le sourire, l’humour et une grande bienveillance.

45François Bart

Le passeur de lumière

Le passeur de lumière

Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin

Christian Huetz de Lemps – Un passeur d’îles et de lumière

46Fin 2011, j’ai eu un riche entretien avec Christian Huetz de Lemps, géographe de l’insularité mais pas insulaire, autour de l’ouvrage qui venait de paraître autour de ses travaux, Comme un parfum d’îles. J’étais moins intimidée qu’investie et curieuse de cet entretien, je savais d’avance sa bienveillance non seulement parce qu’il avait été membre de mon jury de thèse mais surtout parce que, quelques années auparavant, j’avais suivi son séminaire de recherche dans les préfabriqués qui se cachaient à l’arrière de l’Institut de géographie. Au gris de l’automne, au cœur de l’hiver, il nous emmenait en Polynésie, d’île en île, loin dans l’espace et le temps, dans un ailleurs illuminé de ses yeux si bleus, de son regard dont l’éclat me parvient encore quand je revois cette modeste salle dont les murs, pour quelques heures, tombaient. Un géographe, mais surtout un être heureux : c’est cette sensation de plénitude, d’accomplissement serein de ce qui devait être vu, compris, appréhendé qui se dégageait de ses enseignements. Il insistait sur le rôle des géographes en tant que passeurs et, à sa manière, c’était un passeur de lumière.

47L’entretien avait été réalisé près de l’Institut de Géographie, centre d’impulsion plus que de gravité. Chacun des grands thèmes évoqués par les contributeurs de l’ouvrage avait donné lieu à une question adressée à Christian Huetz de Lemps ; ses réponses ont été publiées dans la revue Echogéo (2012). Il m’a semblé que lui laisser de nouveau la parole, l’entendre formuler au film des mots, était la plus belle manière de profiter encore de sa pensée sincère et ample. Extraits :

48Qu’en est-il de l’effet de serre sur les îles, paradigme à la fois de l’isolement et de la promiscuité ?

49C’est un élément fondamental de l’insularité que ce phénomène de resserrement. Il y a tout un débat sur les spécificités insulaires, on se demande même si les îles existent… J’ai toujours pensé qu’elles existaient et qu’il y avait une spécificité dans leur perception par les insulaires eux-mêmes, à côté de celle des continentaux qui ont leur propre vision des îles. Les insulaires ont une perception différente de l’espace et du temps : sans faire de déterminisme élémentaire, le milieu influe sur l’homme et l’isolement, l’enfermement insulaire, est un élément qui peut modifier l’approche de l’espace et du temps.

50Ma première perception de l’originalité des mondes insulaires ne vient pas d’îles tropicales ; c’est en faisant ma maîtrise sur l’île d’Yeu que j’ai commencé à travailler sur les îles. Cette île a toutes les spécificités de l’insularité avec l’ambigüité de l’ouverture et de la fermeture qui est caractéristique des îles. Je me suis beaucoup intéressé à l’histoire de cette île qui a été le plus grand port de cabotage de tout le littoral atlantique français pendant plus de deux siècles. Des centaines de caboteurs, au minimum 250 caboteurs, faisaient la navette entre Bordeaux, la Bretagne, l’Irlande, les pays du Nord pour transporter du vin de Bordeaux. Il s’agit donc d’un remarquable cas d’ouverture. Mais, en même temps, quand on étudie la démographie de l’île d’Yeu, c’est un monde parfaitement endogame, fermé, qui se dessine, avec dix patronymes qui représentaient plus de 80 % de la population. Toujours cette dialectique de l’ouverture et de la fermeture…

51Du point de vue du rapport à l’espace, alors que l’île avait une petite production de blé, on y trouvait un extrême morcellement du parcellaire qui montrait un extraordinaire attachement à la terre, attachement qui est, à mon avis, caractéristique des petits mondes insulaires avec ce besoin de se raccorder à quelque chose de stable. Peut-être que je caricature, mais il est tout à fait remarquable de voir ce parcellaire, avec des milliers de parcelles qui font parfois 3 mètres de large et 50 cm de long, et qui témoignent donc d’un émiettement qui contraste totalement avec le parcellaire continental des régions vendéennes à quelques kilomètres de là.

52Là, dans le cas de l’île d’Yeu, il n’y a pas eu d’immigration mais en revanche un phénomène d’émigration. Les migrations jouent un rôle très important dans la vie des îles. Les diasporas insulaires sont des éléments extrêmement importants. J’ai notamment étudié le cas des Samoans aux États-Unis, en Nouvelles Zélande, etc. avec toujours cette ambigüité de la volonté de partir et du désir de revenir et de garder des liens. Ce n’est peut-être pas spécifique aux insulaires mais c’est particulièrement net chez les insulaires, avec cette volonté de garder ce qui, pour eux, fait l’identité de l’île, dans le domaine culturel, culinaire par exemple. Je me souviens de ces avions qui partaient de Pago Pago, capitale des Samoa américaines, et qui allaient vers les communautés samoanes installées en Californie et aux Hawaï. On chargeait les carlingues de ces avions de petits tonnelets de corned-beef néo-zélandais parce que c’était un élément devenu indispensable à la cuisine samoane alors que, bien sûr, on trouve du corned-beef très facilement sur place !

53Il y a donc, par ces phénomènes migratoires, des superpositions de populations avec un problème de mélanges, de contacts, à l’intérieur d’un espace resserré. Il n’y a pas que dans les îles que cela peut poser problème mais disons que dans un milieu confiné, les fermentations peuvent se produire plus vite. J’ai beaucoup étudié le cas des Hawaï qui est un cas de construction d’une société pluriethnique que je qualifierais d’harmonieuse. Certes, il y a des petites tensions mais c’est globalement harmonieux contrairement aux Fidji où il y a des affrontements entre ceux qu’on appelle « Fidjiens », les Mélanésiens, et les descendants d’Indiens venus travailler sur les plantations de cannes à sucre. On pourrait dire que l’on retrouve ces phénomènes de tensions dans les milieux urbains.

54Dans le prolongement des étapes de l’ouverture des îles au monde, comment voyez-vous le rôle des îles dans cette nouvelle donne géopolitique ?

55Il y a plusieurs échelles à considérer. Il y a, d’un côté, les grands archipels, que l’on peut traiter au même niveau que des puissances continentales, et, de l’autre, les petits États insulaires indépendants. Dans ce cas, tout dépend de leur situation par rapport aux grands flux d’hommes, de marchandises, etc. Il y a des îles qui sont susceptibles d’acquérir une importance disproportionnée par rapport à leur taille, leur population, en raison de leur situation.

56En revanche, je crois que si l’on exclut les petites îles qui deviennent des destinations touristiques, certaines peuvent être mises à l’écart de la mondialisation parce qu’elles ont perdu l’utilité d’escale qu’elles ont eues. Certaines petites îles ont ainsi joué un très grand rôle puis sont retombées dans l’anonymat lorsque les avions ont été capables de traverser le Pacifique. J’ai par exemple atterri en 1964 sur l’îlot de Wake qui a joué un grand rôle dans le Pacifique Nord parce que, situé à peu près à mi-distance entre Hawaï et le Japon, il a servi d’escale aérienne puis est retombé dans un total anonymat avec l’avènement des « jets » à long rayon d’action. Il y a tout un ensemble d’îles et d’archipels qui ont ainsi perdu une partie de leur importance.

57[…] C’est du cas par cas, mais c’est toujours du cas par cas avec les îles. C’est un sujet de discussion avec les amis et collègues que cette singularité, cette diversité des îles, qui fait que je trouve très intéressant, très utile, de comparer les îles, de faire des typologies des îles mais définir un modèle insulaire, c’est pour moi une schématisation qui n’apporte pas grand-chose et conduit même à des contresens.

58Je commençais toujours mon cours à partir de ce modèle récurrent de l’île tropicale, reproduit un peu partout et qui est une hérésie totale dans le Pacifique par exemple. D’abord, parce que la vraie île tropicale, celle qui n’existe que sous les tropiques, c’est l’atoll. Il faudrait donc préciser que c’est un modèle d’île haute. D’autre part, situer la petite agriculture indigène sous le vent, et l’occupation européenne au vent est contraire à la réalité dans tout le Pacifique parce que au vent, c’est le versant où les précipitations sont suffisantes et donc tous les systèmes traditionnels, fondés sur les racines, les tubercules, les cocoteraies, etc. prospèrent au vent alors que c’est trop sec sous le vent. À l’inverse, les Européens ont développé leurs plantations sous le vent parce qu’il n’y avait pas d’indigènes et parce qu’ils avaient les moyens techniques de développer l’irrigation. Et puis il y a un fort ensoleillement. La règle dans le Pacifique est donc l’inverse. C’est aussi vrai pour la Nouvelle-Calédonie où les concentrations de Kanak sont au vent alors que les Broussards, enfin ce qu’il en reste, sont sous le vent.

59Les îles artificielles, comme celles des Émirats Arabes Unis, sont-elles des îles à vos yeux ? Est-ce la mer ou l’homme qui fait l’île ?

60Ce sont des îles-plaisanteries… ça n’a pas valeur d’île. De toute façon, il y a toujours ce pédoncule qui les rattache à la terre, on pourrait parler de presqu’îles à la limite. Il y a des îles artificielles auxquelles on n’accède que par bateau, comme dans la barrière corallienne des Salomon où de petites îles ont été construites par l’homme et sont habitées par des populations qui avaient peur des razzias des bushmen venant de l’intérieur. Mais ce sont des îlets.

61L’insularité est quelque chose qui se construit, qui s’imprime dans la mentalité. Les îles-palmiers de Dubaï, je refuse de les classer dans les îles !

62Vous considérez-vous comme un touriste, comme un consommateur d’îles ? Quelles sont les îles où vous rêvez d’aller ?

63Oui, je suis touriste, bien sûr, en ce sens que je m’émerveille facilement de la beauté des îles, mais j’en profite pour travailler aussi… Nous sommes des consommateurs d’îles, mais on peut être consommateur sans être destructeur.

64J’aimerais me rendre sur toutes les îles que je ne connais pas ! C’est François Doumenge qui disait que l’on ne peut parler des îles que si on les connaît toutes, précisément en raison de cette diversité intrinsèque aux îles. Et il est celui que je connais qui a parcouru le plus d’îles. Toutes les îles m’intéressent, mais il y a des îles plus faciles, plus agréables à « consommer » que d’autres. Par exemple, la Nouvelle-Guinée, j’en rêve mais elle n’est pas facile à « consommer ». C’est un ensemble insulaire avec des chapelets d’îles prodigieux. Je m’étais régalé aux Salomon, c’est extraordinaire, on a l’impression d’y retrouver le Pacifique du xixe siècle, c’est-à-dire de retrouver le Pacifique d’avant les Européens, pratiquement.

65Il y a de grosses îles que je ne connais pas et que j’aimerais connaître, comme le Sri Lanka, Haïti et la République dominicaine…

66La vulnérabilité des îles est mise en évidence par toute une littérature catastrophiste dont les petits espaces insulaires semblent être les exemples privilégiés. Doit-on être inquiet pour les îles du Pacifique ?

67Nous n’avons pas beaucoup de recul, les catastrophes sont pour l’instant plus liées à des phénomènes ponctuels qu’à une véritable évolution sur le long terme. Il y a des îles qui sont particulièrement menacées, ce sont les îles basses, les atolls, comme les Tuvalu ou les Maldives si le niveau de la mer continue à monter. Il est indéniable que le niveau a monté mais jusqu’où et quelles en sont les véritables causes ? Tout cela est encore un peu flou.

68Mais, pour les îles, la menace ne porte que sur des chiffres de population très faibles. La véritable menace c’est le Bangladesh, c’est la Thaïlande, toutes ces terres basses des littoraux, ces deltas où les conséquences peuvent être considérables sur le plan humain. Tuvalu ne représente que 12 000 habitants. Certes, il y a un risque mais ce n’est pas un risque nouveau. Les Tuamotu, en 1903, ont par exemple été balayées par une série de cyclones qui ont fait pratiquement disparaître certaines îles, qui les ont raclées jusqu’au platier corallien ; c’est inhérent aux îles basses.

69Si l’on doit faire du catastrophisme, ce ne sont pas les réfugiés de Tuvalu qui vont modifier l’équilibre démographique mondial. Je trouve que c’est une forme d’instrumentalisation, on n’a jamais tant parlé du Tuvalu que ces derniers temps ! Mais les vrais problèmes sont davantage à la Nouvelle Orléans ou au Bangladesh que dans les espaces insulaires. À l’échelle mondiale, nous sommes désormais 7 milliards. Mais, là aussi, il faut être prudent sur les prévisions démographiques, on annonçait 20 milliards d’êtres humains pour 2050 dans les années 1960… On ne dépassera pas 10 selon toutes probabilités. Ce catastrophisme insulaire est surtout révélateur d’une crainte générale.

70Peut-on échapper aux îles, en tant que géographe, quand on a commencé à travailler sur ce thème ? Ne porte-t-on pas ensuite un regard de chercheur « insularisé » sur le monde, les îles devenant une sorte de prisme de lecture ?

71Non, je ne crois pas, j’ai fait beaucoup de coopération avec des universités africaines en partenariat avec Bordeaux III, notamment avec sept universités africaines situées dans des pays enclavés, alors oui, j’ai parfois vu des analogies entre enclavement et insularité… Mais en dehors de cela, on peut avoir un œil neuf, non pollué par l’insularité.

72On n’est pas prisonnier en tant que chercheur mais dans une île, oui, on peut être prisonnier. L’insularisme, terme qui n’est pas français d’ailleurs, est un problème qui fait partie des conséquences humaines de l’insularité, c’est cette tendance à tout juger à l’aune de l’île mais il faut être insulaire pour cela. Mes centres d’intérêt sont variés, même si j’ai consacré beaucoup de temps aux îles. J’ai consacré au moins autant de temps à l’histoire qu’à la géographie, j’ai beaucoup travaillé sur des problèmes commerciaux. J’ai par exemple rédigé un livre sur le commerce à Bordeaux à la fin du règne de Louis XIV, beaucoup dépouillé d’archives, alors non, je ne me sens pas prisonnier des îles.

73[…] Nous sommes marqués par nos terrains principaux de recherche. Je crois que le géographe des îles est quasiment obligatoirement un géographe de terrain, et il est presque obligatoirement aussi un géographe de synthèse parce qu’il y a vraiment des systèmes insulaires à saisir.

74On voit bien l’ampleur et la densité de ce que les îles vous ont apporté et vous apportent, mais que pensez-vous apporter aux îles, vous ?

75La question est difficile… Je n’ai pas fait d’humanitaire dans les îles… Mais peut-être qu’on contribue à les protéger un petit peu de l’insularisme, oui, c’est en cela qu’on peut être utile. Je viens de faire soutenir une série de thèses sur la Nouvelle-Calédonie et j’y ai décelé ici et là certains éléments de repli sur soi qui sont typiquement insularistes.

76On peut aussi être utile en tant que truchement entre insulaires et continentaux parce que les visions sont souvent simplistes des îles. Les mondes insulaires sont très mal connus, notamment le Pacifique. Les gens confondent Hawaï et Haïti, Haïti et Tahiti…

77Nous avons un rôle de passeurs…

  • 4 Référence de l’entretien complet « Entretien avec Christian Huetz de Lemps autour de l’ouvrage Comm (...)

78… pour éclairer un peu les îles, et le monde4.

79Marie Redon

Un homme de terrain

Un homme de terrain

Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin

Christian, un géographe fin connaisseur de l’Océanie

80Notre première rencontre date de mai 1994 à Tahiti lors des journées géographiques organisées dans les collectivités du Pacifique. Suite à cette rencontre il m’a incité à entreprendre un travail de thèse. Nous avons réfléchi sur un sujet possible. Il m’a dit que la coutume serait un beau sujet. La coutume fait partie de l’identité océanienne, c’en est même un fer de lance.

81Christian était certainement un des meilleurs connaisseurs de l’Océanie. Grand spécialiste de l’Océanie, il en avait été un des pionniers avec sa thèse d’État sur Hawaï. La géographie du Pacifique a beaucoup perdu avec sa disparition. Il m’avait envoyé quelques mois avant sa disparition son dernier ouvrage sur Hawaï. Cet ouvrage était le couronnement de tout le travail entrepris par Christian sur cet archipel depuis 60 ans. Christian était un homme de lettres, il était un homme de cette géographie française tel Vidal De La Blache attaché à l’écriture.

82Nous avons perdu en Christian Huetz De Lemps un homme, dont la modestie, ne saurait faire oublier les qualités d’un grand savant, d’un pédagogue exceptionnel par sa rigueur.

83Christian était un authentique géographe de terrain ce qui n’est malheureusement plus toujours le cas. Il révélait toutes les facettes de son talent, il analysait les paysages avec une grande rigueur. On avait l’impression de voir et de comprendre par soi-même, de devenir plus intelligent sans jamais être écrasé par le savoir d’un maître exigeant.

84Lors de ses fréquents passages à Nouméa où il y avait de nombreux amis, j’avais eu l’occasion de faire du terrain avec lui.

85Je retiendrai de Christian le soutien moral et intellectuel qu’il m’a apporté durant ma thèse. Durant ce travail, il m’a toujours soutenu, me motivant, me donnant des conseils avisés.

86Sa brillante intelligente et sa profonde humanité m’ont profondément marqué.

87Marc Soulé

Cordoue

Cordoue

Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin

Quelques trop lointains souvenirs…

88Christian Huetz de Lemps a été depuis 1956 jusqu’à sa disparition un ami très cher, que je voyais souvent au cours de nos années de formation et au début de nos activités professionnelles, quand nos enfants étaient jeunes. Les liens tissés ne se sont jamais relâchés, prenant la forme de déjeuners avec Françoise sa très gentille épouse, ou de réceptions chez les uns ou les autres à Bordeaux, à Saint-Vite, chez notre ami commun Jean-Pierre Poussou (l’artisan de notre rencontre), Nailhac ou Brive. Claire est un prénom porté par un enfant de chaque famille, l’aînée si je me souviens bien comme chez moi. Nous avons partagé les mêmes idées, la même conception de la vie, le même respect des traditions.

89Ce fut un plaisir d’écouter Christian donner des explications sur les paysages lorsque, au début de notre activité professionnelle (1963?), nous avons fait une grande virée en Espagne avec JPP. Il était le Géographe, Jean-Pierre l’Historien et moi l’éternel étudiant-professeur du secondaire. Il aimait rire et gentiment se moquer de celui confondant les champs de coton d’Andalousie avec d’immenses parterres de rosiers. Je nous revois encore riant en plongeant dans une piscine en pleine nuit à Motril, après une journée éreintante, ou tous attentifs et curieux conduits dans la visite de la mosquée de Cordoue (où il pleuvait tant ce jour), guidé par un de leurs collègues universitaires qui y arrondissait ses fins de mois difficiles.

90Sans nécessairement nous rencontrer, nous sommes toujours restés en contact, nous tenant au courant de nos activités. Il était solide, accueillant et généreux, soucieux de la réussite de ses amis comme il le fut avec ses étudiants. Je suis persuadé qu’il fut un excellent professeur et un chercheur de grande qualité, très respecté, passionné de voyages surtout dans le pacifique où il rencontra sans doute certaines personnes de sa famille dont il m’est arrivé de lire des articles. Fort curieux des autres, il était très discret sur lui-même et son travail d’enseignant et de chercheur. Peu avant sa disparition, il me disait son bonheur d’avoir pu emmener Françoise visiter ces fameuses îles Hawaii dont il fit une remarquable étude digne de plaire aux spécialistes comme à un large public. Les paysages y tiennent une place importante, l’on y retrouve son souci de ne pas abandonner un des caractères fondamentaux de cette discipline.

91Il y a moins d’une dizaine d’années sur le plateau des grès de Gramont dominant un méandre de la Vézère près de Brive, il nous avait à Jean-Pierre Poussou et à moi-même rappelé avec une forte conviction que décrire un paysage était faire la synthèse des activités passées et présentes d’un lieu, faire de la Géo-graphie au sens propre du mot. Je le voyais pour la dernière fois et heureusement l’entendis souvent au téléphone. Je revis hélas son écriture pour la dernière fois le jour où je reçus son ouvrage dédicacé : il me disait regretter de ne pouvoir venir au vernissage de mon exposition à cause de sa faible mobilité et de sa proche opération. Je ne m’attendais pas à l’issue de cette dernière et m’en veux encore de ne pas avoir fait le déplacement de Limoges à Bordeaux, deux cents pauvres kilomètres, pour lui qui avait fait le tour du monde. Sa présence était un réchauffement et une invite à l’optimisme.

92Hubert Folie-Desjardin

Une étoile dans mon ciel

93Lorsque Claire, sa fille, m’a appris le décès de Christian Huetz de Lemps, mon monde a comme vacillé, un sentiment de profonde tristesse le disputait à une douloureuse impression d’inachevé. Nous nous étions écrit deux longues lettres l’été d’avant, qui se terminaient par la promesse de se revoir vite pour continuer un échange qui, pour la première fois sans doute, avait pris une tournure plus intime et existentielle tandis que nous traversions tous deux des moments difficiles. Depuis, le regret d’une conversation aussi brutalement interrompue me taraude… d’où ces lignes que j’ai envie d’écrire pour raconter le rôle que ce « monsieur » – comme je l’ai toujours appelé – a joué dans ma vie. Dans une publicité – qui date un peu maintenant –, du sucre incarné en abeille ne cessait de répéter, à chaque période importante de l’histoire des hommes : « j’étais là ! ». Et bien Monsieur Huetz de Lemps était là, dans les grandes étapes de ma vie d’universitaire, de géographe et de femme.

94Cela fait maintenant près de 30 ans que je fais des recherches sur les îles, et l’on continue régulièrement de m’interroger : comment, corrézienne que je suis, en poste à l’université de Limoges – qui a sans doute un caractère insulaire par certains côtés mais qui n’est quand même pas très littoral ! –, ai-je décidé de consacrer tous mes travaux à ces petits territoires maritimes ? Et je réponds invariablement : une rencontre, avec Christian Huetz de Lemps, qui a fait basculer ma vie dans le monde des îles. C’était en 1990, je sortais de deux années éprouvantes au lycée M. de Montaigne à Bordeaux, et me retrouvais en licence à l’institut de géographie de l’Université de Bordeaux III. J’avais découvert la géographie en hypokhâgnes, une découverte lumineuse, comme une évidence, même si je n’avais pas la moindre idée de là où cela me mènerait. Cette licence de géographie était pour ainsi dire une licence « à la carte », avec un grand nombre d’options possibles. Parmi elles : les sociétés insulaires du Pacifique, dont l’intitulé évocateur m’avait tout de suite plu. Je ne me doutais pas qu’elle me transporterait autant, aux sens propre et figuré ! Monsieur Huetz de Lemps commença par nous faire voyager dans le temps, dans le sillage des capitaines Cook et Bougainville, partis sur les mers du sud à la recherche du mystérieux continent austral. De sa voix lente, aigüe et cadencée, déambulant entre les rangées étroites de la salle, il ne nous faisait pas cours : il nous transportait, grâce à sa grande culture et son art du récit, sur le pont agité des navires ; en compagnie de ces explorateurs au long cours, nous sentions avec lui le roulis d’un océan dont le tempérament n’avait rien de pacifique, nous éprouvions l’épuisement et la révolte sourde des équipages décimés par le scorbut. Dans cette pièce du dernier étage de l’Institut de géographie, tandis que le soir tombait sur Bordeaux, je plongeais dans un autre espace-temps, celui des astrolabes, des sextants et des fameuses horloges marines dont je mis beaucoup de temps à comprendre le rôle dans le calcul de la longitude. Si pour certains, « la géographie servait d’abord à faire la guerre », elle m’a permis à moi de rêver, en écoutant Monsieur Huetz de Lemps nous raconter Hawaii, les Salomons, Guam, Vanuatu, Tahiti, les rois Pomarés et les sociétés de l’igname et du taro.

L’antre du géographe

L’antre du géographe

Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin

95Un soir, à la fin d’un cours, Monsieur Huetz de Lemps nous avertit qu’il serait absent pendant les deux semaines suivantes, pour cause de « mission à l’île Maurice ». Je m’en souviens comme si c’était hier, pensant très fort : « c’est ça que je veux faire plus tard ! » Depuis, les îles ne m’ont plus quitté, mais ça, je ne le savais pas encore. À la fin de ma maîtrise, après un an passé en Irlande (la première de « mes » îles), je me revois dans son bureau, au 1er étage de l’Institut de géographie, lui faisant part de mon incapacité à trouver ma voie, peut-être dans l’aménagement du territoire, dans une agence d’urbanisme. « Mademoiselle, me répondit-il, je vais sans doute vous paraître pantouflard, mais passez d’abord les concours d’enseignement. Vous pourrez toujours choisir une autre voie après, mais vous aurez au moins un filet de sécurité. Passez l’agrégation ». J’étais abasourdie ! C’était comme s’il m’avait dit, le plus simplement du monde, d’aller sur mars. L’agrégation, je n’y avais jamais songé car ça n’était juste pas pour moi, un concours réservé à une élite dont je ne faisais pas partie, moi qui étais issue d’une famille qui n’avait jamais fait d’études. En quelques phrases, il sut me convaincre que c’était POSSIBLE, qu’avec du travail et une bonne organisation on pouvait y arriver, que JE pouvais y arriver. Ce moment a été un élément fondateur de mon existence, car il m’a permis de révéler et de briser les chaînes de l’auto-censure qui avaient longtemps entravé mes choix. Depuis, tenter de convaincre des kyrielles d’étudiants de préparer les concours d’enseignement et les accompagner sur cette voie a ainsi été l’un de mes principaux chevaux de bataille. Après la transmission du « virus des îles », Christian Huetz de Lemps traçait ainsi pour moi le début de mon chemin d’universitaire. J’ai donc préparé l’agrégation de géographie à Bordeaux, c’était en 1992, et il n’était plus là, ayant récemment obtenu sa mutation pour un poste de professeur à Paris IV. Mais je l’ai vite retrouvé, quelques mois plus tard, dans les couloirs de l’Institut de géographie de la rue Saint-Jacques, au moment des épreuves orales organisées par le jury de l’agrégation de géographie auquel il participait justement. Le matin de ma seconde épreuve, une 1/2h avant de tirer le sujet, nous avons longuement discuté dans cette bibliothèque qui sentait bon l’encaustique et les vieux livres. Un vrai coach, trouvant les mots d’encouragement, de soutien et de réconfort dans ces moments si angoissants. Le jour des résultats, nous étions un petit nombre à attendre le jury sur les marches de l’Institut, et tout à coup une voix a lancé : « ils arrivent ! ». Marchant à grandes enjambées en tête du petit cortège, Christian Huetz de Lemps m’a aperçue, son visage s’est brusquement éclairé et s’est fendu d’un immense sourire. Quelques instants plus tard, lors de la « confession », le mentor qu’il était devenu pour moi m’expliquait ainsi ce qui allait suivre : « Bon, Mademoiselle, à la rentrée vous vous inscrivez en DEA à Bordeaux en parallèle de votre stage d’enseignement. Ce stage, vous le ferez en collège, et pas en lycée (j’en fais mon affaire !), ce qui vous laissera plus de temps pour rédiger votre mémoire de DEA et construire votre projet de thèse ». C’est effectivement ainsi que les choses se sont passées, comme si l’histoire était écrite d’avance, dans une déconcertante simplicité. Christian Huetz de Lemps a toujours été là, comme co-directeur de ma thèse puis, bien plus tard, comme relecteur attentif de mon mémoire d’HDR. Nos rencontres avaient lieu invariablement rue Jules Steeg, en haut des quelques marches de l’entrée, dans ce bureau rétréci sous les livres, où des colonnes de mémoires et de feuilles menaçaient à chaque instant de s’effondrer, l’antre du géographe des îles, du voyageur des mers du sud au regard bleu trempé dans les immensités océanes. J’y croisais souvent son épouse Françoise et sa fille Claire, que j’entendais discuter dans la pièce d’à côté pendant que nous travaillions.

96Nos liens n’ont cessé de se tisser au fil du temps, au travers de lettres, régulières, de coups de téléphone parfois, de participations communes à quelques séminaires ou colloques (dont celui que j’organisais avec François Taglioni à Porquerolles), de déjeuners à Paris dans ce salon si délicieusement désuet de la Sorbonne, où il aimait à m’inviter. Nous y échangions nos projets de voyage ou d’écriture, des nouvelles de nos familles, des enfants, regrettant à chaque fois de n’avoir jamais réalisé de terrain ensemble mais projetant de le faire un jour ou l’autre. Proche, ni collègue, ni ami, sans doute un peu des deux en réalité, il est resté pour moi Monsieur Huetz de Lemps, cet homme élégant et discret, d’une bienveillance rare dans ce milieu universitaire parfois si âpre, curieux des autres et de la vie.

97Aujourd’hui, dans cet avion qui vole vers Tahiti, Monsieur Huetz de Lemps, vous êtes avec moi.

98Nathalie Bernardie

Un repère majeur sur ma route d’alliance

99« Bonjour Professeur », c’est ainsi que commençaient invariablement mes échanges tant épistolaires que verbaux avec Christian Huetz de Lemps. Notre relation commença à la fin des années 1980 alors que je préparais mon doctorat à Paris. Christian Huetz de Lemps était à l’époque Professeur à Bordeaux.

100Nous échangions régulièrement sur les espaces insulaires et plus généralement sur la politique internationale et nationale. Il était toujours d’une grande courtoisie, naturellement distingué et bienveillant. Je le retrouvai comme président de mon jury de thèse en 1994 et, en 1996, alors qu’il était directeur de l’institut de géographie de Paris-IV, il m’avisa que ma candidature était retenue sur un poste d’Attaché d’enseignement et de recherche à l’institut de géographie du 191 rue St Jacques. Cette année 1996-1997, me donna l’occasion de mieux le connaître car nous nous voyions très régulièrement à l’institut. Il m’interpellait par un « cher ami » et nous discutions dans son bureau.

101En 1998, alors que je m’installais à La Réunion c’est cette fois par courrier postal que se prolongea notre relation. L‘année suivante, il venait à La Réunion pour un colloque que nous organisions et nous fûmes heureux de nous voir hors du contexte parisien. En 2001, Christian, c’est ainsi que je l’appelais désormais – toujours avec une immense estime et un vouvoiement qui restera de mise – me proposa d’intégrer le pôle Pacifica de l’UMR Prodig qu’il dirigeait. Je désirais depuis longtemps travailler sur le Pacifique insulaire afin d’élargir mes expériences ; ce fut donc grâce à Christian que je découvris petit à petit la Mélanésie. Il séjourna à cette époque plusieurs fois à La Réunion et nous partageâmes de bons moments entre volcan et activités universitaires.

Bonjour Professeur !

Bonjour Professeur !

Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin

102En 2003 alors que j’organisais avec Nathalie Bernardie un colloque à Porquerolles je me souviens de sa venue avec son épouse sur cette île belle et lumineuse de la Méditerranée. Pour la première fois je crois, je le vis dans ses fonctions sans costume et cravate, dans une tenue décontractée, heureux de partager avec nous les « jeunes » et son épouse ces quelques jours d’échanges scientifiques. Il était comme toujours d’une exquise politesse, souriant et discret mais bien présent pour animer les débats du colloque. En 2004, je retrouvai le Professeur comme président mais cette fois pour mon habilitation à diriger des recherches. Nouvelle étape dans ma vie scientifique et professionnelle avec Christian toujours à mes côtés, sur ma route d’alliance pour reprendre les termes de Joël Bonnemaison qui était son ami.

103Dans les années qui suivirent, nos échanges se firent principalement par courrier postal, je crois que Christian n’était pas enthousiasmé par le courrier électronique et préférait papier et stylo. Nous nous croisions également à Paris de façon épisodique et cordiale. Nous discutions moins de science mais plus sur la vie, la religion, le sens des choses et le sensible. En 2010, lors du florilège offert à Christian pour marquer son départ à la retraite, je contribuai par un texte aux nombreux témoignages d’amitié, de reconnaissance et sans doute d’admiration pour ce qu’il était, pour ce qu’il représentait pour beaucoup de ceux qui l’avaient côtoyé. Après 2010 sa retraite active le mena en Nouvelle-Calédonie où nous eûmes le grand plaisir de nous voir à 2 ou 3 reprises pour des colloques sur les questions d’actualité concernant la citoyenneté néo-calédonienne et l’indépendance.

104Ce jour du 3 octobre 2017 la nouvelle de sa mort me bouleversa profondément tant il me semblait immortel, tant il était pour moi les repères de ma vie scientifique et professionnelle depuis plus de 25 ans, tant il incarnait le Professeur à la fois érudit et modeste, discret et sympathique, bienveillant et pudique, classique et moderne à la fois. Depuis ce jour du 3 octobre 2017 son sourire et son regard bleu me reviennent souvent à l’esprit. Un immense respect et une reconnaissance indicible m’accompagnent quand je pense à lui.

105François Taglioni

Un match de foot à la conciergerie de l’Institut de Géographie

Un match de foot à la conciergerie de l’Institut de Géographie

Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin

Près d’un quart de siècle aux côtés de Christian Huetz de Lemps

106Lorsque peu de temps après la disparition de Christian Huetz de Lemps, Nathalie Bernardie a eu l’idée de réunir des témoignages de ses collègues, anciens doctorants et surtout amis, afin de relater des moments partagés avec lui, j’avoue avoir été un peu désemparé. L’idée était certes généreuse et séduisante, mais comment s’y prendre pour dévoiler les moments privilégiés que j’avais passés avec lui sans verser dans un exhibitionnisme de mauvais goût tout en évitant l’exercice purement académique. Autant je n’avais éprouvé aucune difficulté à coordonner un ouvrage de mélanges afin d’honorer l’ensemble de sa carrière d’universitaire, le genre étant bien balisé, autant témoigner du caractère intime de notre relation me posait problème, non que je n’en ressentais l’envie, mais cette ardente obligation se heurtait à un intense sentiment de pudeur.

107Après m’être longuement interrogé et avoir intensément revécu intérieurement toute l’histoire de notre relation, il m’est apparu opportun de simplement retracer de manière chronologique le long cheminement qui, d’une simple collaboration entre collègues, s’est peu à peu transformé d’abord en complicité intellectuelle, puis en amitié sincère.

108C’est de manière fortuite, à l’occasion de son élection comme professeur à la Sorbonne en juin 1993 à la suite du départ en retraite de Jean Gallais, que j’ai véritablement fait la connaissance de Christian Huetz de Lemps. Jeune maître de conférences, je n’avais bien évidemment pas participé à la commission de spécialistes qui l’avait élu. Il n’en demeure pas moins que je me félicitai de sa venue, non que je ne m’étais pas bien entendu avec Jean Gallais, son prédécesseur, voire avec le prédécesseur de ce dernier, Jean Delvert, mais ces deux éminents professeurs qui m’avaient beaucoup apporté étaient en fin de carrière, si bien qu’au final le temps avait manqué pour approfondir nos relations. L’arrivée d’un professeur encore jeune, Christian Huetz de Lemps n’avait alors que 55 ans, me laissait espérer des échanges fructueux.

109Nos rapports professionnels ont immédiatement été très bons. Outre son extrême courtoisie et la forme très raffinée de politesse qui le caractérisait, je me souviens avoir particulièrement apprécié la considération qu’il accordait à chacun de ses interlocuteurs, sans qu’aucun rapport de domination ne soit jamais perceptible. Il se dégageait de lui une autorité si naturelle et un sentiment de bienveillance si sincère qu’il forçait le respect sans jamais l’exiger : nous nous sommes toujours vouvoyés et il a fallu qu’il soit à la retraite et que j’aie atteint la soixantaine pour que je commence à l’appeler Christian. En 25 ans, je ne me souviens pas que nous n’ayons jamais eu le moindre conflit ou même que nos rapports n’aient jamais été entachés de la moindre tension.

110Nous avons d’abord eu des rapports strictement professionnels. Christian Huetz de Lemps faisait le cours de licence de géographie tropicale, tandis qu’avec Jeanne-Marie Amat-Roze nous faisions les travaux dirigés à l’Institut de Géographie. Ce cours, qui était à l’époque annuel, nous a permis d’obtenir une moisson assez exceptionnelle d’excellentes maîtrises les années suivantes. L’entente était si parfaite qu’assez rapidement nous avons créé un second enseignement d’introduction à la géographie tropicale en deuxième année au centre universitaire de Clignancourt, cours semestriel cette fois.

111Nous fonctionnions de concert en parfaite complicité intellectuelle. Christian Huetz de Lemps se méfiait des partis pris idéologiques et des a priori, donnant toujours la priorité au travail de terrain et aux expériences concrètes. Sans refuser de « monter en généralité », il considérait que l’exercice n’avait de sens qu’après une série d’études de cas précis et toujours bien localisés. Il s’inquiétait d’une trop grande abstraction, et dénonçait les dérives d’une géographie qu’il jugeait parfois trop théorique et coupée du réel, « hors sol » pourrait-on dire. Sa dénonciation du « modèle de l’île tropicale », qu’il jugeait absurde, lui assurait un franc succès auprès du public étudiant. De même, il refusait le jargon qui commençait à envahir les manuels. Il est vrai que Christian Huetz de Lemps a toujours été le contraire d’une « diva », il ne voyait pas l’intérêt d’inventer un nouveau langage pour faire parler de lui.

112Nous étions tous deux membres de la commission de spécialistes, l’ancêtre des comités de sélection actuels et, ici aussi, nous avons toujours fonctionné de concert, sans aucune anicroche. Nos analyses sur les dossiers se sont toujours recoupées, sans que nous n’ayons jamais eu besoin de nous concerter préalablement. Il est vrai que j’ai toujours partagé les valeurs qu’a toujours défendues Christian Huetz de Lemps : les concours (parce qu’un universitaire est d’abord un enseignant qui doit pouvoir enseigner en dehors de son domaine de spécialité étroit, notamment dans la préparation aux concours de recrutement de professeurs du second degré), la qualité de la recherche (en insistant autant sur l’expérience de terrain, la qualité du travail d’enquêtes, que sur la réflexion et la conceptualisation et ce, sans négliger les aspects purement descriptifs de la discipline que certains renient), et sans oublier les qualités humaines, parce qu’une UFR c’est une équipe qui doit pouvoir fonctionner harmonieusement, et qu’un collègue, « il faut pouvoir vivre avec ».

113Notre passion commune pour la géographie de terrain nous a conduits rapidement à organiser des voyages d’étudiants. L’objectif de ces voyages d’environ deux semaines était à la fois de sensibiliser les étudiants à la géographie de terrain ainsi qu’aux problèmes de développement dans les pays tropicaux, et de susciter des vocations pour de futures maîtrises, voire de futures thèses. Nous avons ainsi organisé 7 voyages : deux en Afrique subsaharienne (Sénégal et Mali), un à Madagascar, trois en Asie du Sud-Est (Java, Vietnam et Thaïlande) et un en Amérique latine, au Guatemala. Ces voyages ont été l’occasion de mieux connaître les étudiants et aussi de mieux connaître les collègues qui faisaient partie du voyage : Jeanne-Marie Amat Roze, mais également Yves Péhaut au Sénégal, Catherine Giraud au Vietnam.

114C’est durant ces périples que nos relations ont commencé à changer de nature. La coupe transversale de Java que nous avons effectuée nous a permis d’échanger sur les liens entre histoire et géographie et sur l’importance des civilisations qui se sont succédé dans le façonnement des paysages humanisés. C’est à cette occasion que s’est dévoilée sa passion pour les récits de voyages et qu’il a évoqué devant moi l’importance que revêtait sa collection de livres anciens. De la même manière, au Sénégal, les discussions que nous avons eues avec Yves Péhaut, sur l’importance des « escales » et sur le rôle d’une firme comme Maurel et Prom, m’ont permis de comprendre ce qui faisait la spécificité de l’École de géographie de Bordeaux qui avait réussi à tracer son sillon à côté de l’histoire, à marquer sa personnalité, sans pour autant jamais lui tourner le dos.

115Dans un autre registre, au Vietnam, plus précisément au Tonkin, j’ai pu apprécier ses grandes qualités humaines, et sans doute aussi de père, lorsqu’une étudiante ayant eu un malaise, il quitta le groupe pour la raccompagner à Hanoï où l’un de ses fils qui y séjournait alors avait obtenu un rendez-vous à l’hôpital. Fort heureusement, c’était une fausse alerte et, quelques jours plus tard, tous deux sont réapparus au sein du groupe.

116Sur un mode plus trivial, ces voyages ont été aussi l’occasion de se tester mutuellement. Je me souviens qu’au Mali, à Djenné ou à Mopti, je ne sais plus, alors que la journée avait été chaude et que la bière était fraîche, insidieusement, alors qu’il me resservait copieusement maintes et maintes fois, je l’ai surpris essayant de m’enivrer. Quelques bouteilles plus tard, je n’ose dire combien (et je rappelle qu’au Mali, elles sont toujours de grand format), il a capitulé en riant, me reconnaissant sans doute là quelques qualités de « tropicaliste ». Ce fut mon tour à Java, de tester sa résistance à l’occasion de l’ascension du volcan Idjen. Sous une chaleur torride en dépit de l’altitude, dans les vapeurs soufrées, nous nous mîmes au défi d’atteindre la caldeira. Pour les étudiants âgés d’à peine plus de 20 ans, la tâche était déjà ardue. Un certain nombre d’entre eux abandonnèrent à mi-pente. Mais nous devions donner l’exemple. J’avais démarré serein, à petite vitesse afin d’être sûr de m’économiser, mais quelle ne fût pas ma surprise de voir Christian me dépasser et progresser d’un bon pas jusqu’au sommet alors qu’à plusieurs reprises, manquant de souffle et à demi asphyxié par les vapeurs toxiques, j’avais été sur le point d’abandonner. Nous nous rejoignîmes sur le rebord de la caldeira, Christian me mettant au défi d’y descendre, suivant l’exemple des collecteurs qui remontaient d’énormes blocs de soufre portés à la palanche. D’un commun accord, nous décidâmes de renoncer n’étant pas certain de pouvoir remonter, d’autant que les conditions de sécurité ne nous semblaient pas réunies. Cela n’a pas empêché quelques étudiants de tenter l’aventure ; nous n’étions pas rassurés et n’avons été vraiment soulagés qu’après les avoir vus remonter.

117À Paris, à l’Institut, j’ai aussi découvert d’autres facettes de la personnalité de Christian Huetz de Lemps. Il y a tout juste 20 ans, à l’occasion de la coupe du monde de football, j’ai pris conscience que sa passion pour le sport n’était pas feinte. Alors qu’il était directeur de l’UFR et qu’un certain nombre de collègues le cherchaient, sans doute pour quelque corvée ou quelques signatures, personne ne le retrouvant, alors que je me rendais à la loge pour relever le courrier, quelle n’a pas été ma surprise de le trouver installé chez le gardien avec le personnel de service, en train de suivre un match (je ne saurais dire lequel ne partageant pas sa passion), s’esclaffant à chaque but en bon supporteur de l’équipe de France qu’il était. Il n’était plus professeur à la Sorbonne, plus directeur de l’UFR, il vibrait avec l’ensemble du public. À l’unisson avec les Français, il communiait véritablement. C’est un autre trait de sa personnalité que j’ai découvert à cette occasion. Il faisait preuve non pas d’une simplicité feinte, mais ressentait véritablement l’absence de distance avec l’ensemble des composantes du corps social, et accordait une réelle et égale considération à tous.

118Dans le même ordre d’idée, alors que certains soirs, je le voyais pressé de regagner l’appartement de la rue Dauphine où il résidait chez sa sœur, je l’interrogeais sur les raisons d’une telle précipitation à laquelle il ne nous avait pas habitué. Et de l’entendre me répondre, très naturellement, qu’il ne voulait pas rater tel épisode de la série télévisée « Hawaï Police d’État ». Je connaissais ses travaux sur Hawaï, son immense culture, notamment historique, qui m’a toujours impressionné, mais pas son goût pour les feuilletons !

119Au fil des années, nos relations ont évolué et, de professionnelles sont devenues purement amicales. J’ai eu ainsi l’occasion de rencontrer à plusieurs reprises sa femme Françoise ainsi que ses deux filles et ses trois fils rue Jules Steeg, et de visiter Bordeaux en sa compagnie. J’ai aussi eu l’honneur, et surtout le plaisir, d’être invité au mariage de ses enfants, notamment à Olympe et à Ibiza, mais là on rentre dans l’intime et cette chronique s’interrompt.

120Merci Christian pour ces merveilleux souvenirs.

121Olivier Sevin

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Notes

1 C’était son poste au volley-ball, que ce soit au BEC (Bordeaux Etudiants Club) ou en équipe de France Universitaire, celui qui distribue les ballons aux attaquants. C’est aussi ainsi qu’il se définit : « nous avons un rôle de passeur » (cf entretien avec Marie Redon).

2 Marie Redon, « Entretien avec Christian Huetz de Lemps » (cf. n° 5).

3 UWIZEYIMANA L., 1988, L’activité minière au Rwanda : d’une exploitation marginale à l’effondrement », Talence, CRET/Institut de Géographie Bordeaux III, coll. « Pays enclavés », n° 1, 205 p.

4 Référence de l’entretien complet « Entretien avec Christian Huetz de Lemps autour de l’ouvrage Comme un parfum d’îles. Florilège offert à Christian Huetz de Lemps », EchoGéo [En ligne], 19 | 2012, mis en ligne le 10 février 2012. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/echogeo/12820 ; DOI : 10.4000/echogeo.12820.

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Table des illustrations

Titre Christian Huetz de Lemps
Crédits Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin
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Fichier image/png, 1,1M
Titre Le monde de Christian Huetz de Lemps
Crédits Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10461/img-2.png
Fichier image/png, 784k
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10461/img-3.png
Fichier image/png, 658k
Titre Arrivée en Afrique
Crédits Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin
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Fichier image/png, 1,3M
Titre Pierre-Marie Decoudras et Christian Huetz de Lemps dans une taraudière sur l’île de Rurutu
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10461/img-5.png
Fichier image/png, 2,6M
Titre Le grand Lemps
Crédits Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin
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Fichier image/png, 1,7M
Titre Photo du foyer municipal du Grand Lemps
Crédits Source : Photographie de L. Marrou (2018).
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10461/img-7.png
Fichier image/png, 953k
Titre Au Rwanda
Crédits Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10461/img-8.png
Fichier image/png, 1,2M
Titre Une éclaircie sur le cratère du Bisoke, le 21 février 1981, avec Christian Huetz de Lemps
Légende Au fond, le sommet du Mikeno (4 437 mètres) au Congo.
Crédits Photo : François Bart.
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Titre Le passeur de lumière
Crédits Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10461/img-10.png
Fichier image/png, 908k
Titre Un homme de terrain
Crédits Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin
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Fichier image/png, 1,8M
Titre Cordoue
Crédits Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin
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Titre L’antre du géographe
Crédits Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10461/img-13.png
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Titre Bonjour Professeur !
Crédits Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin
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Titre Un match de foot à la conciergerie de l’Institut de Géographie
Crédits Aquarelle, Hubert Folie-Desjardin
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/docannexe/image/10461/img-15.png
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Pour citer cet article

Référence papier

Nathalie Bernardie-Tahir, Jean-Michel Lebigre, Pierre-Marie Decoudras, Louis Marrou, François Bart, Marie Redon, Marc Soulé, Hubert Folie-Desjardin, François Taglioni et Olivier Sevin, « Christian Huetz de Lemps (1938-2017) »Les Cahiers d’Outre-Mer, 279 | 2019, 343-390.

Référence électronique

Nathalie Bernardie-Tahir, Jean-Michel Lebigre, Pierre-Marie Decoudras, Louis Marrou, François Bart, Marie Redon, Marc Soulé, Hubert Folie-Desjardin, François Taglioni et Olivier Sevin, « Christian Huetz de Lemps (1938-2017) »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 279 | Janvier-Juin, mis en ligne le 01 janvier 2022, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/10461 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.10461

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