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DOSSIER

Haïti, le pays du Quattro ? L’imaginaire de l’environnement urbain de Douces déroutes, ou Yanick Lahens et le spectacle de l’inégalité

John Patrick Walsh
p. 193-213

Résumés

Cet article examine l’imaginaire de l’environnement urbain dans Douce déroutes (2018), le dernier roman de l’écrivaine haïtienne, Yanick Lahens. L’analyse prend comme point de départ la mise en scène dans la campagne publicitaire du fabricant automobile allemand Audi pour son Quattro, un véhicule tout-terrain. Dans la brèche ouverte par le scandale de PetroCaribe, la ré-imagination publicitaire de Haïti comme « le pays du Quattro » donne ainsi lieu à une réflexion profonde de la romancière sur le contraste entre une mobilité sans limites accessible à une minorité fortunée et l’exposition d’une majorité des citadins aux risques multiples, socio-politiques ou naturels dans une ville, Port-au-Prince, inégalitaire et vulnérable.

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Texte intégral

  • 1 “Audi, Spot publicitaire.” NB Magazine, January 15, 2015.

“Découvrez ce qui fait d’Haïti le pays du Quattro”

Tu es une île magique,
La Perle des Antilles.
Tu es féerique.
Espace modeste, calme, vif, alerte.
Tu es une grande merveille de la
nature verdoyante…Irrésistible !
Tu étonnes et émerveilles toujours…

Monde multicolore,
Tu es un Peuple de braves, résilient.

Tu es une Nation légendaire, d’épopée.
Tu es un Univers de génies créateurs,
dans la peinture, la musique,
la sculpture, l’artisanat…

Tu as une histoire faite de poésie
humaine et naturelle !
Tu es le pays de l’hospitalité par
excellence…
Tu es, Haïti…Le pays du Quattro.1

Introduction

  • 2 Sauf indication contraire, toute traduction est de l’auteur.
  • 3 It helped create a market for all-wheel-drive road cars that turned a previously sleepy German bra (...)

1En 2015, Audi, le constructeur d’automobiles, lance une campagne publicitaire en Haïti. Conçue pour annoncer la révélation de la 2e génération de sa gamme de 4x4 urbain, la publicité attire l’œil non seulement sur ces SUV (Sport Utility Vehicle) mais aussi sur la façon dont elle assimile l’histoire héroïque et l’exception haïtiennes, à la gloire de l’Audi Quattro. Le Quattro est lancé en 1980 comme une voiture de rallye, la course automobile dont les concurrents doivent parcourir un itinéraire fixé à l’avance et traversant de nombreuses étapes. Les débuts du Quattro coïncide avec l’ouverture du rallye aux véhicules tout-terrain et c’est à partir de ce moment que le Quattro se fait un nom dans les compétitions à l’échelle mondiale. Selon James Tate, journaliste de Road and Track, le Quattro est d’abord considéré comme un « truc promotionnel », mais à l’arrivée il va fortement influencer les Championnats Mondiaux de Rallye (CMR) ainsi que le marché des véhicules tout-terrain (Tate, 2018). « Dans les années 90s, » souligne Tate, « les fabricants automobiles étaient déjà engagés dans une guerre des 4x4, aussi bien sur les étapes des rallyes que dans les salons automobiles. »2 Tate ajoute, « Le Quattro a créé le marché pour les véhicules tout-terrain ce qui, par la suite, a transformé une marque allemande plutôt paisible en une entreprise multinationale »3.

2Du mythe aventurier des rallyes contemporains parcourant les routes des Suds aux expéditions coloniales d’antan, il n’y a qu’un pas souvent franchi par de nombreuses critiques. C’est donc au sein de ces courses, le Paris-Dakar ou l’East African Safari Classic, que le Quattro s’est imposé comme véhicule novateur. Le Paris-Dakar démarre en 1978 mais après les conflits en Mauritanie de 2008, il sera déplacé en Amérique du Sud sous le nom de « Rallye Dakar », en janvier 2020, la course va à nouveau bouger pour se tenir en Arabie Saoudite. L’East African Safari Classic débute en 1953 dans le Kenya colonial, malgré un prestigieux passé selon les normes des rallyes, la course a connu des périodes de doutes quant à sa présence dans les CMR. Étant donné le contexte des rallyes automobiles dans les Suds évoquant une mobilité agressive voire coloniale, de quelle légitimité pourrait se réclamer Audi sur les routes haïtiennes ? Serait-ce de ses seuls exploits techniques, comme le suggère son marketing, une résistance et une flexibilité le rendant imbattable sur n’importe quel terrain ? Ou plutôt d’un registre de valeurs plus idéologiques qu’idéelles ? La lecture de sa publicité composée de deux colonnes verticales est ainsi instructive.

  • 4 De nombreux chercheurs dans les études haïtiennes ont longtemps critiqué les versions positives et (...)

3Le panneau de gauche présente trois modèles (Q3, Q5, et Q7), et chaque SUV est accompagné d’un slogan. Sur le panneau de droite, on peut lire le petit poème-éloge, « Découvrez ce qui fait d’Haïti le pays du Quattro », que nous citons en épigraphe et dans lequel le poème-marketing s’adresse au peuple haïtien sur un ton intime. « Tu es une île magique, » l’ode s’ouvre, « … Tu es une grande merveille de la nature, verdoyante, …irrésistible ! … tu es un peuple de braves, résilient ». Or, l’hymne, qui porte haut le chant de l’exceptionnalisme haïtien, est miné dans son dernier vers par la mise en équivalence de l’histoire haïtienne et de la technique allemande.4 Une lecture verticale renforce le pouvoir visuel de l’Audi, et l’on est invité à basculer entre images et textes qui, tous les deux, glorifient les expériences diverses de conduite de l’Audi. La Q3 est distinguée pour « la façon urbaine de sortir des sentiers battus : puissante, polyvalente, compacte, efficiente et plus abordable que ses grandes sœurs ». Pour la Q5 et la Q7, l’accent est mis sur l’espace, le plaisir, et le confort, alors que la Q3 se lit comme un mode d’emploi d’une expérience urbaine à la fois consciente de l’environnement et aspirationnelle. Ces qualificatifs dépendent de valeurs et de données socio-économiques et environnementales qui négligent ce qu’Anthony Oliver-Smith appelle, « la construction historique de la vulnérabilité » de Port-au-Prince, notamment sa longue histoire de désastres naturels dans un contexte d’une croissance forte de sa population, d’un étalement urbain important, et d’un manque de cohérence dans sa planification urbaine (Oliver-Smith, 2010, cité dans Tobin 2013, Milian et Tamru, 2018, et Felima, 2009).

Figure 1 – Publicité Audi

Figure 1 – Publicité Audi

4Mettre en question les idées reçues qui sous-tendent le discours publicitaire d’Audi sert de point de départ à cet article. Comment cette publicité peut-elle être un des éléments des débats sur le développement des espaces urbains et sur l’amélioration des conditions de vie à Port-au-Prince ? Il nous faut aussi tenir compte des pouvoirs économiques autorisant l’essor de ces publicités dans l’espace public. Parler de voitures, et surtout des SUV de plus en plus vendus dans le monde, revient à s’intéresser au pétrole. La publicité de l’Audi et son ode à la mobilité sont ainsi diffusées alors que se déplacer à Port-au-Prince, ainsi que dans d’autres villes haïtiennes, devient encore plus problématique. En effet, des milliers de manifestants occupent les rues pour protester contre la corruption inouïe révélée par l’affaire PetroCaribe. Adhérer au bloc caribéen pour l’énergie conçu par Hugo Chavez, feu le Président vénézuélien, était une grande promesse de développement économique et sociale, mais aussi un énorme pari pour Haïti (Nugent, 2019). Mais en l’absence de toute forme de résultats concrets voire même de chantiers, les doutes s’accumulent, les questions pullulent et deviennent « virales » suite au tweet explosif de Gilbert Mirambeau (#kotKobPetwoKaribea, #PwosèPetroCaribea) (Shüler, 2018). Après des rumeurs toujours plus calamiteuses, la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif confirme les pires craintes du peuple haïtien en mai 2019, la corruption s’est encore plus accrue, avec 2,3 milliards de dollars américains détournés (Charles, 2019 ; Danticat, 2019). Le Président Jovenel Moïse se trouve aussi impliqué dans le scandale, même s’il nie l’accusation du bénéfice d’un contrat frauduleux. Mais après avoir subi la hausse du prix des produits pétroliers de juillet 2018 et la rigueur budgétaire prônée par le Fonds Monétaire International (FMI), le rôle sulfureux du Président de la République dans le scandale PetroCaribe constitue la goutte d’eau qui fait déborder le vase de la colère populaire.

  • 5 Great works of literature are drawn to the emergent, the interstitial, and the difficult to unders (...)

5C’est aussi l’imaginaire littéraire qui sonde les profondeurs de ce drame, et pas seulement comme témoignage d’une situation pour le moins troublante. Comme le soutiennent Éric Prieto (2013) et Bertrand Westphal (2011), plus que des représentations fixes du monde, la littérature et d’autres formes esthétiques participent activement à « la production de l’espace ». D’après la thèse tripartite et fondatrice d’Henri Lefebvre, l’espace n’est pas un simple contenant ; ce n’est pas, « une chose parmi les choses, un produit quelconque parmi les produits ; il enveloppe les choses produites, il comprend leurs relations dans leur coexistence et leur simultanéité » (Lefebvre, 1974, p. 88). Pour Lefebvre, l’espace social est produit dans une dialectique entre le perçu, la pratique spatiale d’une société donnée, la cohésion de la vie quotidienne, le conçu, ou les « représentations de l’espace » par ceux et celles qui cherchent à donner sens à l’espace, et le vécu ou les « espaces de représentations », ou encore « les images et symboles », le travail poétique des artistes et écrivains qui relie le réel et l’imaginaire. C’est justement la dernière partie de cette dialectique qui va intéresser Prieto et Westphal dans leurs critiques concernant respectivement l’écocritique et la géocritique. Pour ces derniers, la littérature joue un rôle primordial dans sa capacité à créer un sens du lieu et à imaginer les différentes possibilités d’habiter et de vivre cet espace. « Les œuvres littéraires remarquables », écrit Prieto, « sont attirées par l’émergent, l’interstice, et le difficile à comprendre… elles réunissent l’attention détachée des pratiques culturelles de l’ethnographe et la connaissance intime de l’initié… » (Prieto, 2013, p. 9).5 Le texte littéraire interroge la façon dont les espaces publics et privés sont aux prises avec les puissances idéologiques, comme le néolibéralisme effréné de nos jours.

6Suivant Prieto et Westphal, ainsi que le dialogue critique entre les études urbaines et la théorie postcoloniale, cet article examine l’imaginaire de l’environnement urbain dans Douces déroutes (2018), le dernier roman de Yanick Lahens. La publicité d’Audi semble avoir marqué suffisamment le zeitgeist haïtien, car elle apparaît dès la première page du roman. Pris dans un embouteillage, un des personnages clés écoute une publicité à la radio, « Tu es Audi ! Tu es Haïti ! » (Lahens, 2018, p. 3). Comment la fiction décrypte-t-elle cette campagne publicitaire, surtout le rêve d’une expérience urbaine idyllique ainsi évoquée, en une chimère dissimulant la corruption politique et la dégradation de l’environnement urbain ? Dans sa reprise romanesque de l’identification d’Haïti comme « du pays du Quattro », Lahens souligne le contraste entre les solidarités collectives et la vulnérabilité de Port-au-Prince où les inégalités créées par les conditions socio-politiques exposent la majorité à la multiplicité des risques. Notre article développe cette hypothèse en deux parties, dans un premier temps, nous considérons brièvement cette publicité particulière dans le contexte politique actuel d’Haïti, et surtout par la mise en spectacle du pouvoir politico-économique et de ses discours. Dans un deuxième temps, nous analysons le roman de plus près au travers de quelques scènes reflétant la lutte ardue et quotidienne des plus vulnérables face à la corruption et à la violence.

« L’Extravaganza Audi » à l’Hôtel El Rancho ou le spectacle d’une bourgeoisie insensible

  • 6 Voir aussi une tribune signée par plusieurs écrivains haïtiens, “Haïti bloqué : ses écrivains lance (...)

7Tout d’abord, remettons le conte d’Audi ou le rêve d’une mobilité privilégiée et sans borne, dans le contexte plus large du pouvoir politique et économique en Haïti. Ses véhicules, sortant des « sentiers battus », auraient pourtant le plus grand mal à circuler dans les rues de Port-au-Prince débordant de manifestants qui réclament le départ du Président Moïse. Des commissions rivales n’arrivent pas à sortir le pays de l’impasse politique, et les services publics restent bloqués entraînant à leur suite la dramatique opération du peyi lòk. La communauté internationale, et surtout les États-Unis continuent à soutenir Jovenel Moïse, ainsi qu’en son temps Michel Martelly, deux leaders promouvant une politique néolibérale prônée par le Fonds monétaire International. Face au mutisme des médias internationaux relatant peu la colère de la rue haïtienne, Lyonel Trouillot dénonce le « silence complice » de la presse occidentale (Trouillot L., 2019).6 « Pourquoi soutenir une telle imposture gouvernementale ? », s’interroge Trouillot, « la révolte met-elle en cause la démocratie occidentale comme le meilleur modèle politique et social ? » Mais pour le grand public nord-américain, c’est comme si cette révolte n’a jamais eu lieu, c’est un désaveu, un aveuglement historique, le produit de vieux mythes. Or, c’est précisément cette « réalité alternative » qui permet à Audi de manipuler ce que Lahens nomme, la « vertu » de la publicité : « de rendre l’improbable tout à fait vraisemblable » (Lahens, 2018, p. 15). En 2015, avant que le scandale pétrolier ne devienne public, la publicité s’apparente ainsi à un mirage, mais quatre ans plus tard, les pneus brûlent. C’est un drame géopolitique haïtien et global, dans lequel la corruption et la cupidité sont alimentées par le pétrole.

8À la fin du mois de novembre 2014, suite aux élections parlementaires reportées, et face aux manifestations de rue de plus en plus graves, Martelly ou « Sweet Micky », son nom de scène pendant ses années de musicien kompa, a nommé le Dr Réginald Boulos à la tête d’une Commission Consultative chargée de résoudre l’impasse politique. En apparence, Boulos est un choix logique, le médecin-entrepreneur a beaucoup d’expériences dans les affaires politiques et civiques. Il a été le président des Centres pour le Développement et la Santé (CDS), une ONG haïtienne fondée en 1974 par son père, Carlos Boulos ; il a également servi comme président de la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Haïti (CCIH) ; et, après le séisme de 2010, Boulos a été membre de la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), la coalition internationale dirigée par l’ancien Premier Ministre Jean-Max Bellerive et le Président Bill Clinton. La nomination de Boulos, dans les multiples commissions, n’a pas été exempte de controverses. Comme rapporté par plusieurs journalistes et chercheurs en histoire politique, la philanthropie de ces actions est sujette à caution, surtout au vu de ses intérêts économiques et de ses appuis à des groupes politiques suspects (Sprague, 2012). Les liens de la famille Boulos avec les groupes duvaliéristes remontent au régime de François Duvalier, quand Carlos Boulos était le Ministre de la Santé Publique de 1959-1961. Boulos père fut une figure importante de la communauté arabo-haïtienne, dont les descendants avaient commencé à débarquer en Haïti vers la fin du dix-neuvième siècle. Mais l’énorme influence en Haïti de la famille doit beaucoup à la dictature, une longue période politique pendant laquelle les Boulos ont considérablement prospéré (Katz, 2013).

  • 7 In Haiti, ‘Boulos’ was synonymous with ‘rich.’ Haitians uttered it in the way Americans said ‘Rock (...)
  • 8 Dans Failles (2010) et Guillaume et Nathalie (2013), Lahens critique les rôles historiques et conte (...)

9Depuis les années 1980, Réginald Boulos est à la tête d’un groupe aux activités multiples avec Delimart, la plus grande chaîne de supermarchés d’Haïti, mais aussi la distribution de produits pharmaceutiques, des sociétés dans les secteurs bancaires et immobiliers, un journal et une concession automobile. Dans The Big Truck That Went By, son récit des répercussions de l’aide internationale après le tremblement de terre, Jonathan Katz fait remarquer qu’en Haïti, « Boulos » est synonyme de « riche » (147).7 « Les Haïtiens l’exprimaient », ajoute-t-il, « comme les Américains diraient « Rockefeller » ou « Trump ». Avec le recul, la comparaison avec Trump saute plus aux yeux, comme une préscience d’une collusion louche mais inévitable entre les affaires économiques et politiques de Boulos.8 En effet, étant donné ses rôles dans des événements clés de l’histoire politique haïtienne, notamment sa complicité supposée dans le coup d’État de 2004 contre Jean-Bertrand Aristide, il semble peu probable que Boulos soit capable de négocier quelque accord que ce soit, surtout consensuel et à long terme (Sprague, 2012). En janvier 2015, le Parlement est dissous suite aux échecs des négociations et à l’expiration du mandat législatif. Les élections législatives et municipales sont pourtant reportées jusqu’à la fin du mois août 2015 alors que le premier tour de l’élection présidentielle s’est tenu en octobre de la même année. Mais plusieurs partis politiques contestent les résultats, le conseil électoral provisoire décide alors de reporter le deuxième tour, malgré l’expiration du mandat de Martelly en février 2016.

10Et que fait donc Boulos pendant toute cette agitation politique ? Il est dans un esprit festif. Loin des manifestations secouant Port-au-Prince, il anime « l’Extravaganza Audi », une soirée à l’Hôtel El Rancho de Pétionville, présentée par Autoplaza. « Je suis content de voir tellement de gens à cet événement », déclare-t-il à Carel Pèdre, l’animateur de Chokarella, le site de média numériques (Pèdre, 2015). « C’est un événement », ajoute-t-il, « qui n’a pas peur ; c’est un événement unique dans le pays. Nous faisons un événement digne d’Audi, vous savez, une des meilleures marques allemandes ». Selon le compte rendu paru dans Le Nouvelliste, « Un ciel gorgé de nuages menace. Mais il ne crache pas sur la cour de l’hôtel NH El Rancho » (Alexis, 2015). Les hôtesses distribuent les ballons rouges avec l’emblème d’Audi aux invités. Ceux-ci, observe la journaliste, lancent les ballons, qui « montent gentiment vers les nuages sous un tonnerre d’applaudissements ». À ce moment, Boulos prend la parole afin de dévoiler le Q7 caché par une couverture de toile grise. Les assistants enlèvent la toile, et les feux d’artifice ponctuent l’éloge de Boulos sur l’esthétique et la technique novatrices d’Audi.

11Le spectacle à l’Hôtel El Rancho, d’octobre 2015, fait partie de la stratégie publicitaire d’Audi, non seulement en Haïti mais aussi dans les Antilles, en Amérique Centrale et du Sud. Cette grande campagne, qui manipule les histoires nationales pour des mises en scènes locales au service d’une marque globale, maintient une présence active sur plusieurs réseaux sociaux, surtout sur Instagram et Facebook.9 Sur ce dernier, une des mises à jour les plus récentes invite ses fidèles à « transformer les territoires inconnus en des lieux chaleureux [turn unknown territories into friendly space] ». L’analyse du flot de tels slogans ou « posts » n’entre pas dans le cadre de cet article, mais il serait révélateur de considérer comment l’esthétique d’Instagram ou de Facebook camoufle des fins idéologiques. Le contraste entre les images du spectacle Audi à Pétionville avec celles des manifestants dans les rues du bas de la ville est frappant, même pour des fins connaisseuses de l’histoire haïtienne comme Lahens, et qui se plaint de la « banalité du désastre », ou de l’idée selon laquelle l’immense inégalité devient ordinaire, quotidienne (Walsh, 2019).

12Le spectacle de l’inégalité dépasse les frontières haïtiennes. Comme le remarque Rob Nixon, l’héritage du néolibéralisme est « le gouffre qui s’agrandit… entre les richissimes et les ultra-pauvres » :

  • 10 One marker of neoliberalism has been a widening chasm of inequality between the superrich and the (...)

13Depuis la fin des années 1970, nous vivons ce que Timothy Noah appelle « la grande divergence ». Le sujet principal de Noah est la fracture économique de l’Amérique, la nouvelle époque dorée des États-Unis, mais la grande divergence a marqué la plupart des sociétés, de la Chine à l’Inde en passant par l’Indonésie, l’Afrique du Sud, le Nigéria, l’Italie, l’Espagne, l’Irlande, le Costa Rica, la Jamaïque, l’Australie, et le Bangladesh.10 (Nixon, 2014)

  • 11 the failure to articulate the great acceleration to the great divergence.”

14Le grand défaut dans le récit dominant sur l’anthropocène, selon Nixon, est « le manque de relation entre la grande accélération et la grande divergence ».11 La première ne fait qu’aggraver la seconde. Écouter Boulos, en tant que maître de cérémonie, c’est aussi se rappeler une autre thèse fondatrice, celle de Guy Debord dans La société du spectacle, un livre révolutionnaire publié juste avant les bouleversements de Mai 68. « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production […] » écrit Debord, « s’annonce comme une immense accumulation de spectacles » (Debord, 1989, p. 9). « Tout ce qui était directement vécu […] » continue-t-il, « s’est éloigné dans une représentation ». Pour Debord, la marchandisation des relations sociales entraîne non seulement la perte de l’espace social, théorisé par Lefebvre, dans La production de l’espace, comme la forme nécessaire de la rencontre et du rassemblement, mais aussi l’appauvrissement du peuple et sa soumission entière au pouvoir absolu. Debord soutient que la séparation entre l’image et sa négation de la vie réelle devient le principe clé mais illusoire du spectacle. Nous suggérons que le spectacle, tel qu’il est élaboré par Debord, est à l’œuvre dans la grande ironie publicitaire d’Audi, et dans le rôle de Boulos dans son opération promotionnelle. La capacité de vitesse et de mobilité accrues, des engins d’Audi, résulte d’une technicité couteuse, octroyant un pouvoir social et spatial dont seuls les plus fortunés bénéficient. Le spectacle à l’Hôtel El Rancho éclaire ainsi sur l’exclusivité de déplacements agiles donnée à la bourgeoisie, lui permettant un retrait d’un centre urbain congestionné, et plus important, de toutes responsabilités civiques, alors que la majorité du peuple haïtien se trouve privée de toute forme de mobilités spatiales comme sociales.

15Quatre ans après la soirée de Pétionville, ce retrait semble consommé, Lyonel Trouillot signe ainsi un autre éditorial, dans lequel il déplore l’attitude rentière de la grande bourgeoisie. « Haïti n’est pas son pays », affirme l’écrivain, « mais seulement son commerce… [elle est] trop bornée, trop avide de gain immédiat pour s’inscrire dans une logique de transformation sociale vers plus d’équité et de justice sociale » (Trouillot L., 2019). Il semble difficile de ne pas inclure Boulos dans l’accusation de Trouillot, malgré la déclaration de l’imprésario de l’Hôtel El Rancho le désignant comme un leader civique et un citoyen d’Haïti. Selon la logique de Trouillot, Boulos ne fait que brouiller les pistes en montant un nouveau parti politique, le Mouvement pour la Troisième Voie. Apparemment ni à droite ni à gauche, Boulos tente de se frayer un passage au centre après avoir déclaré son opposition à Moïse, le candidat qu’il avait soutenu et même « dirigé » à la présidence. À la tête de ce parti, Boulos affirme, « il s’agit d’une résolution qui remet tout en cause, incluant la durée du mandat du président de la République et l’amendement de la Constitution » (Darius, 2019). Cette voie permettrait à l’homme d’affaires de garder le pouvoir sans avoir de compte à rendre pour les inégalités et l’injustice qui minent la société haïtienne, c’est l’esquive de l’homo économicus qui se déguise en homo politicus. L’avidité dévorante décrite par Trouillot se niche dans les espaces spécifiques de la ville, dans les enceintes de haute sécurité où la classe sociale des Boulos vit dans l’abondance, loin du peuple exploité, soumis à la privation et à l’aliénation. Dans la théorie de Debord, le spectacle peut insensibiliser le peuple de ses peines, mais pas entièrement, pas au point de l’empêcher de revendiquer une justice sociale et son droit à la ville.

  • 12 The right to the city is not merely a right of access to what already exists, but a right to chang (...)

16Si l’on en croit les manifestations massives dans les rues de Port-au-Prince, le peuple réclame le « droit à la ville » (Lefebvre, 1968). Selon David Harvey, « le droit à la ville n’est pas simplement un droit d’accès à ce qui existe déjà, mais plutôt le droit de le changer selon nos désirs les plus chers » (Harvey, 2003, p. 939).12 Milian et Tamru terminent leur étude de façon similaire, en affirmant que les pouvoirs en Haiti, avec l’aide de la communauté internationale, refusent le « droit de citadinité » au peuple. En effet, dans les études haïtiennes, ce déni de citadinité – un concept clé défini par Isabelle Berry-Chikhaoui comme la capacité d’un individu ou d’un groupe social à se représenter comme acteur social dans un espace urbain (Berry-Chikhaoui, 2019), tire ses origines dans la distinction historique entre les gens de la ville (en créole, moun lavil) et le peuple dit du « dehors » (moun andeyò) (Barthélémy, 1989 ; Casimir, 2003).

« Douces déroutes », ou vivre la ville vulnérable

17Presque une décennie après le séisme, et le récit à la fois émouvant et critique qu’elle livre avec Failles, Lahens continue, dans Douces déroutes, à arpenter les différents quartiers de sa ville natale. C’est un lieu, remarque une voix narratrice omnisciente, d’une âpre beauté, « Port-au-Prince inouïe. Port-au-Prince démesure de douleur, démesure de poésie. Implacable et clémente jusqu’aux larmes. Douce et impitoyable jusqu’à la cruauté » (Lahens, 2018, p. 209). C’est une ville de paradoxe, où douceur et cruauté se nourrissent et se contredisent quotidiennement. Dans un cadre contemporain, le roman met en scène plusieurs personnages, dont les vies reliées les unes aux autres couvrent les divisions générationnelles, socio-économiques, ethniques et géographiques. Leurs destins sont emmêlés après le meurtre de Raymond Berthier, un magistrat qui avait constitué un dossier sur la corruption. La disparition de Berthier sert de catalyseur dans le sens où tous les personnages cherchent à comprendre cet acte et doivent faire face, ou non, à une telle injustice. Chaque chapitre est raconté selon le point de vue d’un personnage, parfois à la première personne, parfois à la troisième, et cette polyphonie anime le roman et déplace l’autorité narrative. Ces récits personnels permettent à la romancière de tisser des descriptions riches de Port-au-Prince, et c’est justement la réflexion liée aux espaces, ainsi que les moyens de circuler en ville et de se créer des liens socio-spatiaux, qui font du roman une sorte de carte à topographies multiples (affective, sociologique, historique). Sous le prisme du roman, la vie urbaine se révèle une pratique spatiale, individuelle et sociale, et toujours relationnelle. De cette manière, et pour revenir à Lefebvre, si l’urbaniste a son mot à dire dans la conception de la ville, c’est Lahens en tant que romancière qui, elle aussi, représente l’espace sociale comme une série de rencontres vécues mettant en question la production des normes, surtout de genre et de sexualité. Par le biais de la littérature – comme nous verrons, une perspective artistique privilégiée dans le roman – Lahens imagine la possibilité de nouveaux projets sociaux et politiques qui sortent de rapports et de lieux inattendus.

18Dans Douces déroutes des formes et pratiques urbaines du dessous s’efforcent de pousser, de se tisser. Les narrateurs traversent Port-au-Prince, ainsi que d’autre régions, racontant leurs expériences et relations, contemplant le passé et l’avenir. Dans le roman, l’urbain et le rural se chevauchent et dans l’espace et dans le temps. D’aucuns semblent accepter les lieux habités et vécus alors que d’autres y cherchent une sortie. Pour Cyprien Novilus, ancien étudiant du juge devenu un jeune avocat ambitieux, la ville est un « chaudron » (p. 13), et il faut « viser l’écume » (p. 14) pour ne pas chuter, même si ça implique de travailler pour Sami Hamid, hommes d’affaires puissant mais infâme, un de ces « contrebandiers déguisés en hommes d’affaires… qui sucent le sang du peuple » (p. 32). Pour Pierre Martin, restaurateur et beau-frère de Berthier, la ville est une grille de codes bourgeois, un réseau étouffant pour le jeune homosexuel qu’on força à l’exil. Des années plus tard, et de retour en Haïti, Pierre continue à résister, en recevant chez lui un cercle de proches pour un dîner hebdomadaire. Parmi les invités, sa nièce et fille du juge, Brune Berthier, chanteuse dotée d’une voix divine ; mais, après la mort du père, elle est à la dérive et pense quitter son pays. Pour Brune, la ville est un « asphalte fertile » (p. 47) ; elle « ne connaît que ce concentré de force aveugle [et] torrentielle… alors que [sa] mère, [Thérèse] se souvient d’une ville plus tranquille » (p. 48). Ronny de Louisiane, autre convive de Pierre, est chercheur avec une connaissance profonde de l’histoire haïtienne ; pour lui, la ville est un carrefour de cultures et de langues créoles. Pour Francis, français et ami de Ronny, et qui fuit la violence de Charlie Hebdo, la ville est un refuge ; pour ce journaliste d’« une revue à grand tirage » (p. 58), Port-au-Prince devient l’objet emblématique d’un reportage sur un pays du Sud Global. Pour Ézéchiel, étudiant et poète, la ville est une « fourmilière » de « maisons titubantes et étals branlants » (p. 113) ; et pour Joubert, qui excite la colère d’Ézéchiel, la ville est un site de violence, où les plus forts terrorisent les plus faibles.

19Un prologue épistolaire présente le juge Berthier écrivant à sa femme, Thérèse. L’enquête est presque terminée, annonce-t-il, mais les menaces ne cessent pas. « La narration est ainsi déclenchée » observe Alba Pessini, « et cette disparition hante l’ensemble du texte » (Pessini, 2018, p. 544). Berthier dénonce la résignation devant l’injustice : « Nommer certaines choses est devenu un délit, » écrit-il amèrement, « et non le fait que ces choses existent » (p. 9). Pourtant, il y a toujours de l’espoir dans la « douceur » de Thérèse (p. 11), dans la lucidité de Pierre, et, surtout, dans l’avenir de Brune. La lettre revêt un équilibre fragile entre pessimisme et optimisme, une ambiance compliquée et tendue qui nourrit le désir du roman de dépeindre ces multiples couches superposées de la société de Port-au-Prince à l’aube du xxie siècle.

20Les rythmes alternants de la lettre se reflètent dans le titre allitératif du roman. « Douces déroutes » évoque ces personnages différents et empruntant des chemins distincts, mais partageant tous une lutte quotidienne pour faire société urbaine. La ville elle-même est un des personnages principaux. En effet, le désir de comprendre « le sens du lieu » parcourt les textes de Lahens, une œuvre qui considère le rural et l’urbain et leurs transformations profondes, au travers d’événements majeurs (Lahens 1994, 2008, 2013, 2014). Nous pouvons souligner la colonisation, l’occupation et la perte de souveraineté ; les grandes migrations, internes et externes, la croissance de la population, l’extension des périphéries urbaines, les catastrophes naturelles et l’intervention humanitaire. Raconter des histoires sur ces événements permet à la romancière de contempler les grandes questions sociales en Haïti, et de donner libre cours à l’imaginaire urbain qui encadre et est encadré par non seulement les scènes de déplacements, de violences, et de pauvreté, mais aussi d’industries, de créativités, et de solidarités.

21Lahens fait partie d’une génération d’écrivains ayant émergé dans la deuxième moitié du xxe siècle, une période de flux migratoires intenses enclenché au début du siècle, principalement celui des ouvriers de la traite verte avant et pendant l’occupation américaine de 1915-1934. Jean Casimir, parmi d’autres, décrit cette période comme le transfert du pouvoir de la France aux États-Unis, la « nouvelle métropole », et comme un tournant marqué par la dégradation des environnements ruraux et par l’exclusion de la paysannerie du projet national haïtien (Casimir, 2011, p. 19). Au risque de simplification, on peut ainsi comprendre la croissance contemporaine de Port-au-Prince et de ses périphéries comme étant le résultat de deux phénomènes liés, la longue dictature des Duvalier et les politiques monétaires internationales favorisant un développement néolibéral et de précarisation d’une main-d’œuvre, issue de l’exode rural, et orientée vers les usines étrangères d’assemblage (Tobin, 2013).

  • 13 the socially produced conditions that augment destructive impacts of hazards, either natural pheno (...)

22Cet article ne peut pas examiner en détail les changements démographiques et les projets urbanistiques qui ont marqué la ville au fur et à mesure de cette longue histoire d’occupation et de migrations. Par contre, il cherche à monter comment l’univers fictif de Lahens reflète la « construction historique des vulnérabilités ». Selon Mark Schuller, dans Humanitarian Aftershocks in Haiti, la vulnérabilité se définit comme « les conditions de vie qui sont produites socialement et qui augmentent les impacts destructifs des dangers, soit les phénomènes naturels comme les ouragans ou les séismes, soit les catastrophes d’origines humaines comme les marées noires »13 (2016, p. 21). Ces « catastrophes d’origines humaines, » ou comme le font remarquer Milian et Tamru (2018), les risques « de nature politique », exacerbent les événements naturels et « contribuent également à ce mouvement de départ du cœur urbain vers la périphérie ». À travers l’éthos littéraire, Lahens donne à voir la production sociale du risque, ou l’exposition inégale aux dangers, naturels et politiques. La blessure qu’est la vulnérabilité marque ainsi la distance entre l’insécurité, au sens large, et une vie sauve ou plus saine. Dans le roman, les mêmes espaces sont occupés par des personnages menaçants ou bienveillants. Par exemple, Ézéchiel, le jeune poète qui vit dans un quartier pauvre, est parfois aidé par Joubert, un ami dangereux mais dont la violence lui procure suffisamment de moyens pour bénéficier d’un pouvoir accru de mobilité. Joubert représente une tentation pour Ézéchiel, frustré par les idées politiques des invités de Pierre. En effet, pour Ézéchiel, le dîner chez Pierre est le témoignage d’un confort matériel, voire d’une nécessité quotidienne, hors de sa portée. Le repas est simple et somptueux. Ézéchiel sait avoir mangé plus que de raison. « Mais la raison, c’est quoi exactement, quand on a faim depuis deux ou trois jours » (Lahens, 2018, p. 144). Pendant ces réunions, l’amitié se dispute souvent avec le désaccord, et ces scènes offrent un contraste entre le bonheur collectif et l’isolement et la désillusion, la précarité risquant toujours d’affaiblir ou de fissurer la solidarité.

23Dans le roman de Lahens, la maison de Pierre sert de microcosme représentant la ville et les rôles affectifs et sociaux qui donnent des rythmes et des structures à la vie urbaine. « Tout est là, entre ces quatre murs », constate Pierre. « La roublardise, le manque, la colère, le désir naissant, le sang, les larmes et la beauté » (p. 145). Or, trop souvent, la démesure de Port-au-Prince est traduite sous le signe du monstrueux. Pour l’historien Georges Corvington, dont le chef-d’œuvre, Port-au-Prince au cours des ans, reste un guide indispensable, la ville paraît comme un « monstre urbain » (1991). « Une maléfique conjugaison d’efforts de presque tous les secteurs, » et il déplore que tout, « semble s’être donné pour tâche de transformer en un ‘monstre urbain’ cette ville amoureusement blottie au fond d’une des plus merveilleuses baies du monde » (p. 8). Presque vingt ans plus tôt, l’urbaniste Albert Mangonès avait prononcé la même épithète dans le contexte d’un avertissement. Avec Corvington, Jean Dominique, Michèle Montas, et Hubert de Ronceray, Mangonès a créé le « Comité d’Enquête Urbaine » dans le but d’établir une « institution active [et] vivante » qui cherchait à « mobiliser les consciences » du public. « Sinon ? » demande son interlocuteur, Roger Gaillard. « C’est simple, » répond Mangonès, « cette ville devient un monstre, et nous serons dévorés » (Mangonès, 1973, p. 17).

24En effet, la dégradation de Port-au-Prince comme d’une chose monstrueuse et qui aura une empreinte tenace est aussi démontrée par Marie-José N’Zengou-Tayo dans son analyse des nombreuses représentations littéraires de la ville. Dans ce survol, N’Zengou-Tayo souligne les critiques sociales qui sous-tendent les descriptions de la ville. En faisant référence à la métaphore de Corvington, elle observe une mise en thème fictionnelle, y compris dans une nouvelle de Lahens publiée dans Tante Résia et les Dieux, nouvelles d’Haïti (1994). L’analyse de N’Zengou-Tayo, maintenant un peu datée, donne trop d’attention à « l’obsession » d’un groupe d’écrivains (Lahens, Gary Victor, et Louis-Philippe Dalembert) sur « la surpopulation de la ville » (N’Zengou-Tayo, 2003, p. 394). Plus tard, ce n’est ni la ville ni ses habitants, mais le séisme et les forces extérieures, et notamment l’aide internationale, qui figurent comme monstrueux (Loth, 2015). Donc, quoique N’Zengou-Tayo offre une interprétation nuancée du conflit historique entre créoles et bossales, ainsi que leurs rôles traditionnels dans les espaces urbains, elle conclut sur une note pessimiste en dépeignant l’écriture de Lahens comme une « nouvelle esthétique de saleté et d’horreur [new aesthetics of squalor and horror] » (pp. 394-395).

25C’est ce même langage de monstres, de saletés, d’infestation, et de crime qui a longtemps caractérisé et de manière péjorative, les quartiers et habitats connus sous les noms de bidonville ou taudis. Il s’agit de communautés vivant souvent à la périphérie de la ville, et sur des sites d’exclusion et de précarité. Dans les études latino-américaines des années 1970, des chercheurs travaillant sur les questions urbaines ont employé le concept d’« informalité » pour décrire les pratiques et modes de vie qui se négocient avec les institutions au pouvoir (Roy and AlSayyad, 2004). « L’urbanisme informel » dénote un changement de paradigme dans les études urbaines, celui qui avait pour but de démystifier, voire d’abandonner le mythe de la « culture de la pauvreté » et d’examiner toute supposition à la base de la distinction entre secteurs économiques « formels » et « informels ». Selon Nezar AlSayyad et Ananya Roy,

  • 14 …urban informality, while manifested in distinct sectors, is an organizing urban logic. It is a pr (...)

[…] l’informalité urbaine, si elle se manifeste dans des secteurs distincts, est une logique urbaine organisatrice. C’est un processus de structuration qui constitue les règles du jeu, en déterminant la nature des transactions entre individus et institutions, ainsi qu’à l’intérieur des institutions. Si le formel opère en fixant la valeur, y compris la planification de la valeur spatiale, l’informel opère par la négociabilité constante de la valeur et la « dé-planification » de l’espace (AlSayyid et Roy, 2004, p. 5)14.

26L’attention donnée à une logique négociant les différentes valeurs spatiales dévoile une méthode analytique proposant une approche relationnelle de voir et de penser les villes. Dans de nombreuses études ultérieures, Roy démontre que les échanges informels ne peuvent être attribués aux seuls pauvres, car les nantis y participent également (Roy, 2011, 2015, 2016). Roy cherche à en finir avec toute notion d’ontologie spatiale, ainsi que d’espaces « territorialisés », en favorisant une conception de l’informalité qui, explique-t-elle, « révèle l’incessant mouvement relationnel urbain entre le légal et l’illégal, le légitime et l’illégitime, l’autorisé et le non-autorisé » [uncovers the ever-shifting urban relationship between the legal and illegal, legitimate and illegitimate, authorized and unauthorized] (Roy, 2011, p. 233). À travers cet angle critique, l’informalité dévoile la façon dont la division en zones et secteurs urbains produit des géographies d’ordre et de désordre, de risque et vulnérabilité.

  • 15 Message éléctronique à l’auteur, 1er juin 2018.

27L’éthique critique de l’informalité urbaine donne un nouvel éclairage au titre du roman, Douces déroutes. Il évoque les multiples processus de prise de conscience face aux réalités de la vie quotidienne. Comme l’explique le critique Jason Herbeck, il est possible de le saisir comme un oxymore, « dans le sens où déroute suggère une sorte de fuite hâtive et paniquée, ou même un échec, alors que douce implique un mouvement graduel, une pente vers la résignation, un état mélancolique »15. « Bien que chaque personnage se trouve dans une déroute quelconque, » Herbeck ajoute qu’« au sens propre ou figuré, leurs circonstances ne sont pas similaires ». Dans plusieurs textes de Lahens, la « banalité du désastre » donne lieu à une société qui encourage l’éthique de l’individu, ou une sorte de chacun pour soi. Comme nous pouvons le lire dans les trajets narratifs de Cyprien et Joubert, c’est la voie la plus simple, celle de la moindre résistance, qui séduit. Pour Herbeck, il est possible d’agir et, de mauvaise foi, de croire que ses actions sont acceptables ou, au minimum, pardonnables, voire insignifiantes dans la société que l’on habite. La banalité permet une déroute, une déviance, morale et civique, qui mène à un nouveau chemin corrompu. Or, leurs actions font que d’autrui soient déroutés, et cette ambivalence entre les sens transitifs et intransitifs suggère que les règles du jeu, de la route, changent souvent. C’est la leçon tirée par Cyprien, en écoutant la pub d’Audi, au moment où une Toyota Land Cruiser faillit écraser sa modeste Hyundai Tucson, « Cyprien change de station et tombe encore sur la voix de l’Audi. À force d’être répétés, les mots plaisent. Finissent par séduire, convaincre. Audi, la raison de mon existence. Cyprien se voit déjà en audien dans une contrée où tout est beauté, luxe et volupté » (Lahens, 2018, pp. 31-32). Dans une référence à « L’Invitation au voyage » de Charles Baudelaire, dans Les fleurs du mal (1857), Lahens invite ses lecteurs à comparer le rêve sublimé de Cyprien, écoutant la publicité d’Audi, à la béatitude de Baudelaire, tirant sur sa pipe d’opium.

  • 16 “…critical urban theory is not only a critique of existing social relations but also a search for e (...)

28Port-au-Prince est élaborée dans la carte du roman comme un lieu polymorphe aux limites instables et floues, où l’environnement urbain est un assemblage inextricable et inattendu de formes d’habitats et d’interactions sociales complexes. Le texte crée des personnages avec des idées particulières sur la ville et des capacités différentes de mobilités, sociales mais aussi physiques autour d’impasses et de détours. En tant que fiction, le roman stimule une réflexion générale sur les problèmes contemporains d’urbanisation, l’interaction entre les réseaux formels et informels, les liens entre justice sociale et environnement, l’ambivalence entre services de bases déficients et pauvretés extrêmes. Douces déroutes produit une critique sociale de la vulnérabilité, en ce sens, Lahens a des affinités avec la théoricienne de l’urbain, Roy, qui, avec Neil Brenner (2009), soutient que, « […] la théorie critique urbaine est non seulement une critique des relations sociales existantes mais aussi une recherche des possibilités émancipatrices » (Roy, 2016, p. 815).16

29Dans le roman, la « recherche des possibilités émancipatrices » s’accompagne de la recherche de liberté et de refuge, selon toutes les complexités des états d’âme et des postures politiques rarement à sens unique. Les multiples représentations des véhicules dans Douces déroutes constituent une critique de la mobilité à Port-au-Prince, un élément de liberté dont les personnages bénéficient diversement. Que ce soit le mototaxi qui ne respecte pas le code de la route afin d’assurer l’arrivée ponctuelle de Brune à son spectacle, la Suzuki Vitara qui représente, pour Joubert, « son bijou, son passeport, sa pièce à conviction, son laissez-passer, son visage » (pp. 77-78), la Toyota Land Cruiser qui emmène rapidement le Ministre de la Justice « gare aux piétons ! », et, bien sûr, l’Audi de légende, qui symbolise la devise de Cyprien, « à court terme, tout compte, mais, à long terme, rien ne compte » (p. 134). Mais à la fin du roman, Cyprien rejette l’Audi rêvé pour une Porsche Cayenne, car, croit-il, cette dernière le rend plus riche. Dans leur pouvoir réel et symbolique, ces véhicules permettent à la romancière d’imaginer le mélange comburant de désir individuels, de besoins de sociabilités, et de circulations : des humains, de l’argent et des biens, le tout dans un environnement alimenté et organisé par des logiques politiques et marchandes.

Conclusion

30En guise de conclusion, on peut noter que d’autres moyens de déplacements, ainsi que des formes et pratiques artistiques ou sociales diverses, coexistent et interagissent avec les mobilités automobiles pour définir la pluralité urbaine. En effet, dans l’imaginaire de Lahens, la conscience urbaine est nécessairement collective, et c’est justement le mélange de pratiques quotidiennes représentées dans le roman, le chant de Brune, la volonté de Pierre de rassembler et de nourrir la jeunesse, l’activisme de Ronny et Waner, le journalisme de Francis, la violence de Joubert, et la révolte d’Ézéchiel, qui créent la carte profonde et variée de Port-au-Prince. La vision romanesque éclaire l’effort et le désir de (sur)vivre face aux forces de désintégration sociale. Dans ce sens, le besoin de solidarité que nous lisons dans Douces déroutes, si fragile soit-il, reflète le mouvement révolutionnaire que l’on voit dans les rues de Port-au-Prince ces derniers mois. Les personnages du roman, eux aussi et à travers des moyens différents, cherchent un avenir meilleur. Mais la ville reste un spectacle de corruptions, d’impuissances, et d’inégalités, c’est un théâtre dirigé par les vieilles familles, dont les fortunes sont trop souvent mises au service du pouvoir politique, ou qui créent de nouveaux mouvements politiques, comme la soi-disant « troisième voie », et qui finissent tous par dénier aux plus nombreux leur droit à une citadinité légitime. En l’absence de toutes formes d’expressions et d’organisations politiques crédibles et audibles, les rues deviennent l’espace d’organisation, d’action, et de colère populaires, lieu par excellence où le peuple demande justice.

31Cet article s’ouvre sur le rêve « audien » de transformer Haïti en un « pays du Quattro ». C’est une idéologie publicitaire dans laquelle une idée de liberté dépend d’une mobilité néolibérale. Douces déroutes est une méditation poétique d’une séduction puissante mais trompeuse. Dans l’écriture de Lahens, l’imaginaire de l’environnement urbain offre, dans un langage de « douceur suraiguë » (p. 63), une autre vision de la vie à Port-au-Prince. Douces déroutes anticipe ainsi le bouleversement politique de PetroCaribe, un scandale déclenché, en partie, par le prix du pétrole. Le pétrole vénézuélien avait promis des ressources vitales à Haïti et à autres pays caribéens, mais à la place de cette promesse d’équité sociale et de développement économique une vaste corruption politique s’est installée. Dans un contexte plus large, la critique de Lahens, de l’idéal urbain promu par Audi, s’adresse également à l’économie pétrolière, à ses atteintes environnementales, ainsi qu’aux inégalités socio-spatiales créées par ces processus. Le roman met en question des idées reçues sur la pauvreté ou la violence, il invite aussi à penser autrement les théories de l’urbain présupposant un concept universel de la ville et appauvrissant des réflexions fécondes sur les constructions sociales du risque et des vulnérabilités.

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Notes

1 “Audi, Spot publicitaire.” NB Magazine, January 15, 2015.

2 Sauf indication contraire, toute traduction est de l’auteur.

3 It helped create a market for all-wheel-drive road cars that turned a previously sleepy German brand into a global player.”

4 De nombreux chercheurs dans les études haïtiennes ont longtemps critiqué les versions positives et négatives de l’exceptionnalisme. Voir Trouillot (1990) et Clitandre (2011).

5 Great works of literature are drawn to the emergent, the interstitial, and the difficult to understand…they combine the ethnographer’s detached attentiveness to cultural practices with the intimate familiarity of the insider…

6 Voir aussi une tribune signée par plusieurs écrivains haïtiens, “Haïti bloqué : ses écrivains lancent un appel au monde.” Le Point, 2 octobre 2019. https://www.lepoint.fr/monde/haiti-bloque-ses-ecrivains-lancent-un-appel-au-monde-02-10-2019-2339013_24.php.

7 In Haiti, ‘Boulos’ was synonymous with ‘rich.’ Haitians uttered it in the way Americans said ‘Rockefeller’ or ‘Trump.’”

8 Dans Failles (2010) et Guillaume et Nathalie (2013), Lahens critique les rôles historiques et contemporains de ces deux figures, homo économicus et homo politicus, ainsi donnant corps à ces abstractions théoriques.

9 https://www.instagram.com/audihaiti/ ; https://www.facebook.com/AudiHaiti/.

10 One marker of neoliberalism has been a widening chasm of inequality between the superrich and the ultrapoor: since the late 1970s, we have been living through what Timothy Noah calls ‘the great divergence.’ Noah’s subject is the economic fracturing of America, the new American gilded age, but the great divergence has scarred most societies, from China and India to Indonesia, South Africa, Nigeria, Italy, Spain, Ireland, Costa Rica, Jamaica, Australia, and Bangladesh.” Nixon fait référence à Timothy Noah, The Great Divergence : America’s Growing Inequality Crisis and What We Can Do About It (New York : Bloomsbury, 2012).

11 the failure to articulate the great acceleration to the great divergence.”

12 The right to the city is not merely a right of access to what already exists, but a right to change it after our heart’s desire.”

13 the socially produced conditions that augment destructive impacts of hazards, either natural phenomena like hurricanes or earthquakes or human creations like oil spills.”

14 …urban informality, while manifested in distinct sectors, is an organizing urban logic. It is a process of structuration that constitutes the rules of the game, determining the nature of transactions between individuals and institutions and within institutions. If formality operates through the fixing of value, including the mapping of spatial value, then informality operates through the constant negotiability of value and the unmapping of space.”

15 Message éléctronique à l’auteur, 1er juin 2018.

16 “…critical urban theory is not only a critique of existing social relations but also a search for emancipatory alternatives.”

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Pour citer cet article

Référence papier

John Patrick Walsh, « Haïti, le pays du Quattro ? L’imaginaire de l’environnement urbain de Douces déroutes, ou Yanick Lahens et le spectacle de l’inégalité »Les Cahiers d’Outre-Mer, 279 | 2019, 193-213.

Référence électronique

John Patrick Walsh, « Haïti, le pays du Quattro ? L’imaginaire de l’environnement urbain de Douces déroutes, ou Yanick Lahens et le spectacle de l’inégalité »Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 279 | Janvier-Juin, mis en ligne le 01 janvier 2022, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/com/10124 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/com.10124

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Auteur

John Patrick Walsh

Associate Professor. Université de Pittsburgh. Courriel : jpw64(at)pitt.edu.

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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