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Breslau sous le national-socialisme. La ville entre “Heimat” et “lieu de terreur” dans les écrits autobiographiques juifs allemands

Annelies Augustyns
p. 217-249

Texte intégral

  • 1 Voir entre autres É. Mouradian, Survivre en poésie dans un régime totalitaire : Yéghiché Tcharents, (...)
  • 2 D’autres exemples sont l’Italie régnée par Mussolini, la Russie sous Staline, etc.

1 Sous un régime totalitaire, l’espace public est soumis à d’énormes mutations et les frontières entre le privé et le public s’estompent. L’extérieur comme l’intérieur deviennent des es­paces contrôlés auxquels il semble impossible d’échapper. Pour faire face à cette situation, de nombreux auteurs décrivent les changements qui les entourent et réfléchissent à leur identité, ce qui stimule le processus d’écriture. La littérature, ainsi que toute autre forme d’expression artistique – que ce soit le cinéma, la peinture ou la musique – peut se révéler porteuse de liberté face à l’assujettissement1. Tout au long de l’histoire, plusieurs exemples illustrent les implications d’un régime dictatorial sur la vie et le processus d’écriture. L’un des principaux exemples est l’Al­lemagne occupée par Hitler2. Notre contribution a pour objectif d’analyser comment la ville allemande est décrite sous le national-socialisme et comment la spatialité et la persécution sont repré­sentées dans les écritures autobiographiques juives allemandes.

  • 3 S. Zukin – P. Kasinitz – X. Chen, Global Cities, Local Streets : Everyday Diversity from New York t (...)
  • 4 Le livre de Norman Davies et Roger Moorhouse constitue une source importante dis­ponible en françai (...)
  • 5 M. Wildt – C. Kreutzmüller, Berlin 1933-1945, Munich, 2013 ; M. Thoma, “Wir waren die Juddebuben” : (...)
  • 6 W. Laqueur, Wanderer wider Willen. Erinnerungen 1921-1951, Berlin, 1995 ; I. Bubis, “Damit bin ich (...)
  • 7 T. van Rahden, Jews and other Germans : Civil Society, Religious Diversity, and Urban Politics in B (...)
  • 8 Voir entre autres K. J. Arkwright [K. Aufrichtig], Jenseits des Überlebens. Von Breslau nach Austra (...)

2 L’histoire quotidienne étant toujours ancrée dans le contexte local des conditions de vie et liée à des lieux spécifiques3, analyser la représentation d’un espace urbain singulier permet de mieux saisir les caractéristiques de ce lieu. L’ancienne capitale de la Bas­se-Silésie, Breslau, est au centre de notre attention. Cette ville hébergeait la troisième communauté juive la plus importante d’Allemagne (après Berlin et Francfort). Les Juifs semblaient y être bien intégrés au point de vue politique, économique et culturel et s’y sentaient chez eux4. Avec l’accession au pouvoir de Hitler en janvier 1933, leur situation a rapidement changé. Les Juifs étaient insultés et battus publiquement ; il n’y avait plus de liberté d’expression ; beaucoup d’entre eux émigrèrent ; d’autres furent déportés ou se sont suicidés ; des familles furent déchirées. L’atmosphère y était devenue de plus en plus menaçante pour les Juifs, comme partout sous le régime nazi. Pourtant, peu d’atten­tion a été portée à la ville de Breslau, au contraire de Berlin et Francfort5. Ceci s’explique peut-être en partie par le fait qu’après la Seconde Guerre mondiale, la région de Basse-Silésie est rat­tachée à la Pologne, la ville reprenant son nom polonais de Wrocław. Ainsi, Breslau n’a pas vraiment été sujette à la Vergan­genheitsbewältigung, au travail critique sur l’histoire. Des intellec­tuels comme Ignatz Bubis, Fritz Stern et Walter Laqueur ont souligné cette lacune dans les études historiques et littéraires6. Breslau serait une « terra incognita pour l’histoire moderne alle­mande et germano-juive »7. Il existe en effet de nombreuses écri­tures autobiographiques traitant de la ville qui sont des sources riches d’histoires locales et d’expériences personnelles qui n’ont pas encore fait l’objet de recherches approfondies8.

3 La présente contribution renverra surtout aux notes publiées dans les journaux intimes de Willy Cohn et Walter Tausk écrits sous l’époque nazie, ainsi qu’aux autobiographies de Walter Laqueur et Fritz Stern, rédigées en 1995 et 2007. Né en 1888, Willy Cohn était historien et professeur et était davantage séduit par le sionisme sous le national-socialisme. Walter Tausk, né deux ans plus tard, était marchand et refusait de se laisser identifier comme Juif, se considérant comme bouddhiste. Laqueur (1921) et Stern (1926) étaient encore des enfants quand Hitler prit le pouvoir. Ils étaient issus de familles libérales bien intégrées en Allemagne et ont réussi à s’enfuir, respectivement en Palestine et aux États-Unis. Tous leurs écrits portant sur l’époque du “Troi­sième Reich” se penchent intensément sur l’ambiance qui règne dans la ville et les transformations qu’elle subit. En outre, ces différentes sources se complètent bien : les journaux intimes don­nent un aperçu de ce que l’on vivait au quotidien, tandis que les autobiographies offrent une description plus générale, et surtout distanciée, témoignant clairement de l’impact de la nouvelle si­tuation politique sur leur existence.

  • 9 Pour plus d’informations, voir A. C. Kenneweg, Städte als Erinnerungsräume. Deutun­gen gesellschaft (...)

4 Tant dans les journaux intimes que dans les autobiographies, les auteurs constatent un nombre inquiétant de mutations ur­baines, qui altèrent leur relation à la ville. Au gré des écrits des auteurs, nous essaierons de saisir la vie dans la ville et la relation de l’individu avec l’espace urbain9. La question centrale sera la manière dont les Juifs perçoivent l’espace, l’impact de celui-ci sur leur vécu et la représentation qu’ils en font dans leurs écrits. Plus précisément, en ce qui concerne cette représentation textuelle, nous nous demanderons si la ville est toujours ressentie ou non comme Heimat.

5 L’article est divisé en trois parties. Dans la première partie, la conception de Heimat est expliquée et nous analyserons comment la ville change progressivement de Heimat en un lieu de moins en moins familier. La partie suivante démontre que la ville n’est pas seulement représentée comme un lieu de terreur, mais est affectée dans toute sa lisibilité, résultant en l’illisibilité de l’environ­nement. La dernière partie explore les différentes métaphores employées pour rendre compte de la situation urbaine. In fine, il apparaîtra clairement que la ville subit de nombreux change­ments impactant l’identité des Juifs, pour qui la ville évolue de Heimat en un lieu de terreur où prédomine le sentiment d’être heimatlos.

La ville entre Heimat et lieu de terreur

  • 10 C. Gauthier, « Heimat en errance dans les Histoires villageoises de la Forêt-Noire de Berthold Auer (...)
  • 11 J. Meier, « Heimat – Zur Semantik eines schwierigen Begriffs », Jahrbuch für germa­nistische Sprach (...)
  • 12 C. Gauthier, « Heimat en errance... », op. cit., p. 38.
  • 13 J. Meier, « Heimat – Zur Semantik... », op. cit., p. 130 ; voir aussi K. Vojvoda-Bon­gartz, « Heima (...)
  • 14 J. Meier, « Heimat – Zur Semantik... », op. cit., p. 128.

6 Bien que le mot Heimat ait été rendu tabou à cause de ses usages par les nazis, il reste « un mot-clé de la culture allemande », comme l’affirme Cécile Gauthier10. Terme complexe, ce que Jörg Meier11 souligne également, Heimat a la réputation d’être un « mot intraduisible » à cause de « l’étendue du spectre séman­tique »12. Souvent, Heimat est liée au lieu de naissance. Cela s’ex­plique étymologiquement, puisque la première partie “Heim” a comme signification de base « maison », « domicile », « habita­tion » ou « village » et fait référence à « l’endroit où quelqu’un est chez lui »13. En français, le mot est souvent associé à “patrie”. Dans une telle définition, la relation entre l’homme et l’espace est évidemment centrale14.

  • 15 Voir entre autres la conception d’ I. M. Greverus, Auf der Suche nach Heimat, Munich, 1979.
  • 16 C. Gauthier, « Heimat en errance... », op. cit., p. 38.
  • 17 Ibid., p. 41.
  • 18 K. Vojvoda-Bongartz, « Heimat ist (k)ein Ort... », op. cit., p. 236. Voir aussi K. Joisten, Philoso (...)

7 Selon Gauthier, cette définition est devenue trop exclusive. Aujourd’hui, le terme Heimat est aussi lié à d’autres éléments, tels que les amis, la famille, la langue, la culture, la tradition, la cuisine etc.15 Bien que les définitions varient, Heimat est systéma­tiquement associée à des sentiments de sécurité, d’identité, d’appartenance, à l’égard d’un pays particulier ou d’autres éléments. Pour Gauthier, « Heimat repose néanmoins sur une expérience »16 qui serait « une expérience humaine partagée par tous »17. Katarina Vojvoda-Bongartz résume dans ce contexte que Heimat comprend « la mémoire et la vision, le passé et le futur, la sécurité, la sûreté, la compréhension et l’entendement, le familier et l’enracinement »18.

  • 19 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 30-31.
  • 20 A. Elon, The Pity of It All : A Portrait of Jews in Germany 1743-1933, New York, 2003.

8 Bien que l’Allemagne ait une longue histoire caractérisée par des phases d’accueil et d’hostilité envers les Juifs, de nombreux Juifs allemands considéraient l’Allemagne comme leur Heimat authentique. Fritz Stern l’affirme : « Ils étaient tellement attachés à la culture allemande qu’ils vivaient dans l’espoir que l’anti­sémitisme, précisément parce qu’il avait des racines prémodernes, disparaîtrait dans leur nouveau monde rayonnant, laïque et scientifique. »19 Dans sa monographie consacrée aux Juifs en Al­lemagne, Amos Elon confirme également que beaucoup d’entre eux considéraient l’Allemagne comme leur Heimat et étaient tout à fait assimilés, soulignant leur amour ou loyauté envers la culture et la patrie allemandes20. L’harmonie germano-juive se retrouve dans presque tous les témoignages évoqués ici.

  • 21 Pour avoir un aperçu complet des mesures antisémites, voir entre autres : J. Walk, Das Sonderrecht (...)

9 Pourtant, dans un monde de globalisation, de guerre, de persé­cutions, d’oppression, d’exil, de conflits politiques, de migration, de difficultés économiques et de faim, où beaucoup sont chassés de leur patrie, le concept de Heimat est ébranlé. Dans de telles conditions, les sentiments de familiarité, d’enracinement, de sé­curité et de sûreté sont complètement bouleversés. Avec la prise du pouvoir par Hitler, l’ancienne entente germano-juive est dé­truite : les Juifs perdent leur activité professionnelle ; les relations entre Juifs et non-Juifs sont interdites ; les écoles sont ségrégées, etc.21 C’est à partir de ce moment que l’environnement perd sa fa­çade de neutralité et que l’espace urbain est soumis à des changements profonds, ce qui pousse les auteurs à littéralement examiner si Breslau peut toujours être reliée au concept de Heimat.

  • 22 W. Cohn, Kein Recht, nirgends. Tagebuch vom Untergang des Breslauer Judentums, 1933-1941, Cologne-W (...)
  • 23 Carolyn Birdsall le qualifie de « festivalization of the everyday ». Voir C. Birdsall, Nazi Soundsc (...)
  • 24 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 113. Voir aussi Ibid., p. 118 ; W. Laqueur, Wanderer wi (...)
  • 25 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 147.

10 Les journaux intimes évoquent les drapeaux avec la croix gammée, les hommes de la SA (Forces d’assaut) et de la SS, les mar­ches, les affiches stigmatisant les commerces juifs et les magasins interdisant l’entrée aux Juifs : « On a naturellement l’impression que la situation a changé en Allemagne aujourd’hui. Les nazis se comportent comme des vainqueurs ! Les rues sont pleines d’uni­formes noirs et bruns. Ce soir, un grand rassemble­ment sur la Platz der Republik ».22 Les fêtes constantes23, la décoration de la ville en l’honneur du régime, etc. laissent une impression profonde, car dans les rapports rétrospectifs des auto­biographies, ces éléments et la façade trompeuse du “Troisième Reich” sont également évoqués : « Ils marchaient au milieu de la rue, déroulaient leurs re­doutables drapeaux avec la croix gammée et brandissaient leurs matraques et leurs sabres de façon menaçante. Je me souviens en­core de ces événements et je les vois devant moi avec une clarté étonnante ».24 Les signes de terreur et les slogans antisémites sont courants dans toutes les villes et tous les villages, comme le décrit Stern : « Les Nicks avaient une petite maison de vacances sur les pentes d’une petite colline non loin de Breslau ; nous avions entre-temps acheté une voiture d’occasion et loué la maison pour les week-ends. Sur le chemin, nous avons dû traverser cinq ou six villages, et chacun d’eux avait mis ses propres slogans antisémites sur un panneau à l’entrée du village. Je ne peux pas oublier cer­tains de ces slogans : “Ne te fie pas au renard dans le pré ni à la promesse d’un Juif” ».25

  • 26 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 8, entrée du 8 février 1933.
  • 27 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 107.
  • 28 Ibid., p. 144-145.
  • 29 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 359, entrée du 27 septembre 1936.
  • 30 Ibid., p. 494, entrée du 29 juillet 1937.
  • 31 Par exemple : K. J. Arkwright, Jenseits des Überlebens..., op. cit., p. 94.
  • 32 Si l’on s’étonne qu’il y ait souvent une alternance entre la ville de Breslau et l’Allemagne comme (...)

11 Ces changements influencent profondément l’idée de la ville na­tale, où les auteurs se sentent de plus en plus heimatlos. À cause de telles affiches, les Juifs commencent à avoir peur et à interroger (avec anxiété) leur identité. Cohn remarque même qu’il ne veut plus sortir, refusant de s’identifier avec ce nouveau régime : « On est maintenant réticent à descendre dans la rue, on voit toujours les soldats bruns détestés de la guerre civile ».26 Cette réaction se répète à plusieurs reprises et apparaît également chez les autres auteurs qui préfèrent tout autant éviter la ville. Pour Stern, cela est déjà le cas à partir de 1931, après avoir vécu sa « première expérience politique », intimidé par la vue d’un homme des SA en uniforme portant une matraque en caoutchouc. À cette occasion, il note : « J’ai appris à les éviter. »27 De plus, il lui est rapidement évident qu’il faudrait quitter la ville pour échapper à la terreur nazie. Il ajoute même de façon assez cynique qu’il doit ses pre­mières impressions sur l’immensité du monde à la terreur qu’ils voulaient laisser derrière eux28. La ville n’est donc plus associée à l’idée de Heimat, qui inspire normalement des sentiments de sé­curité, de bien-être, et de familiarité. Au contraire, Breslau et l’Allemagne en général sont devenues des lieux de terreur, des aires de répression et de fanatisme dont il vaut mieux s’évader à temps. Les mutations auxquelles ils assistent influencent éga­lement l’image qu’ils ont d’eux-mêmes : « On dit que le “Führer” vient aussi à Breslau. Nous, les Juifs, évitons la rue ces jours-là, non par peur, mais surtout pour maintenir la distance naturelle. Tout cela ne nous touche presque plus vraiment. Dans le passé, je m’intéressais à tout ce qui était lié au progrès de ma ville natale ; cela a maintenant changé ; on a seulement le sentiment d’être encore un invité ! »29 Cohn accentue la distance entre les personnes qui participent aux célébrations et les Juifs. Dans ce contexte, ce ne sont pas des obstacles matériels qui ont bloqué l’accès des Juifs – comme c’était le cas dans les “vrais” ghettos hors de l’Allemag­ne – mais plutôt certaines règles (sociales) qui ont empêché les Juifs d’accéder au centre, les poussant à se replier sur eux-mêmes. Auparavant, ils se sentaient de fiers citoyens ; sous l’ère hitlé­rienne, ils ne sont plus que des invités ou pire, des étrangers : « [...] aujourd’hui on est devenu un étranger dans sa propre ville. »30 Cette référence à un étranger, qui ressurgit à plusieurs reprises dans le journal de Cohn, est également présente dans les au­tobiographies31. La ville qui a toujours été considérée comme Heimat ne véhicule plus d’associations familières à partir de 193332. Au contraire, les Juifs éprouvent un sentiment de confi­nement, d’aliénation et d’exclusion. L’impression d’être heimatlos, de n’appartenir à nulle part mène même pour certains à une crise d’identité. En outre, le durcissement des mesures de ségrégation et de persécution et l’absence de perspective poussent un grand nombre de Juifs à l’émigration.

  • 33 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 135-136.

12 La ville est donc sujette à diverses modifications, mais en même temps, beaucoup de Juifs espèrent que la situation change encore. Cela explique pourquoi leur représentation de la ville varie parfois entre Heimat et lieu de terreur, comme cela apparaît dans les exemples suivants : « Nous sommes censés être des étrangers dans notre ancienne patrie aujourd’hui [...] ; mais nous sommes aussi liés à notre patrie et cet attachement ne peut pas être enlevé si facilement ».33 La Heimat n’inspire plus un sentiment de sécurité et d’enracinement, mais suscite celui d’être un étranger. Pourtant, Stern souligne qu’il y a encore des éléments qui lient les Juifs à cette ville, qu’ils y appartiennent encore d’une certaine manière. Cette insistance sur l’élément d’enracinement reflète en partie le sentiment d’appartenance à la Nation qu’ils éprouvent.

  • 34 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 560, entrée du 3 décembre 1938.
  • 35 Ibid., p. 29-30, entrée du 13 avril 1933.
  • 36 Ibid., p. 988, entrée du 4 octobre 1941.
  • 37 P. A. Silverstein, « De l’enracinement et du déracinement : Habitus, domesticité et nostalgie struc (...)
  • 38 Voir B. Debarbieux, « Enracinement – Ancrage – Amarrage : raviver les méta­phores », L’Espace géogr (...)
  • 39 P. Bourdieu – A. Sayad, Le Déracinement, la crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Paris (...)

13 Dans ce contexte, Cohn se sert de métaphores arboricoles pour mettre l’accent sur son enracinement allemand : il ne veut pas être « transplanté »34 ; remarque comment il lui est impossible de pouvoir se détacher complètement de l’Allemagne35 et déplore comment les dernières racines de l’existence juive sont abrup­tement enlevées36. Selon Paul A. Silverstein, cet emprunt au langage de la botanique n’est pas surprenant : « Les tropes de l’enracinement et du déracinement ont une longue histoire dans le discours concernant les cultures et les nations. »37 Ces métaphores arboricoles mettent en évidence la relation entre l’individu et l’es­pace et montrent combien la réalité sociale est ancrée dans des relations spatiales38. Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad, cités surtout dans le cadre de leur contribution Le Déracinement, la crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie (1964)39, font également référence aux images d’enracinement et de déracinement dans le contexte de crises violentes.

  • 40 Voir J. Jacobs, « Die Frage nach dem Bindestrich », dans L. Wohl von Haselberg (éd.), Hybride Jüdis (...)
  • 41 Voir W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 56, entrée du 27 juin 1933.

14 Cette idée d’être enraciné dans l’environnement social rappelle également le concept sociologique d’« habitus » de Bourdieu. Se­lon lui, le terme suppose une interconnexion entre l’homme et l’espace. Les êtres humains seraient influencés par les différents éléments dans lesquels ils vivent – langue, tradition, culture, mo­de de vie. On grandit dans un environnement social et développe une structure mentale qui détermine la façon dont on perçoit, apprécie et agit dans le monde. En d’autres termes, ce sont des habitudes, des capacités et des dispositions profondément ancrées qui façonnent la façon dont une personne perçoit le monde social et y réagit. Dans le cas de Cohn, cet « habitus » est tellement im­prégné par l’idée d’une symbiose germano-juive qu’il est presque im­possible d’ébranler celle-ci. C’est pourquoi l’identité de Cohn est souvent décrite comme Bindestrichidentität40 (identité de trait d’union), un terme qui met en valeur à la fois ses racines juives et son appartenance allemande. Ce sentiment d’enracinement pro­fond, malgré les sombres perspectives41, a entravé sa décision d’émigrer. Par la suite, Cohn sera déporté à Kaunas en Lituanie en novembre 1941.

  • 42 Ibid., p. 579, entrée du 31 décembre 1938.
  • 43 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 165-166.

15 C’est exactement dans ce contexte qu’une différence entre les générations est à remarquer dans la problématique du choix entre l’enracinement et l’émigration. La plupart de ceux qui sont nés avant le début du siècle ont des racines si profondes dans la culture et la langue qu’il n’est pas facile de vivre ailleurs : « Hier, les enfants ont été agressés pendant qu’ils skiaient, Ruth a été battue ; les enfants veulent partir. Je suis toujours attaché à l’Allemagne. »42 L’animosité qu’éprouve Ruth, la fille de Cohn, envers l’Allemagne est liée à ses premières expériences anti­sémites. Cette différence d’attitude peut également être rendue plausible à l’aide du concept « habitus ». En mettant l’accent sur le contexte social, Bourdieu a évoqué le rôle de la socialisation primaire (enfance, jeunesse) et secondaire (âge adulte). C’est pré­cisément cette socialisation primaire qui distingue les enfants de leurs parents. Bien qu’ils grandissent dans un milieu social simi­laire, ils sont confrontés à des conditions de vie différentes. Si la génération des parents a vécu en personne la période d’avant la Première Guerre mondiale et ce que l’on considère être l’âge d’or du judaïsme en Allemagne, les enfants nés sous la République de Weimar sont immédiatement confrontés à la violence antijuive. Cette tension entre générations se manifeste également dans l’au­tobiographie de Stern, qui souligne que son père pleurait quand ils quittaient Breslau, tandis que lui se sentait libéré43.

  • 44 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 128.

16 Pour en revenir à la représentation dialectique de Breslau, Wal­ter Laqueur exprime des sentiments paradoxaux envers sa ville natale de la façon suivante : « Une personne sans domicile est pitoyable, comme nous savons. Il existe un poème de Friedrich Nietzsche dont les premières lignes étaient souvent citées à l’époque : « Bientôt, il va neiger, / Pauvre est l’homme qui n’a pas de maison... » On avait peur d’être “dehors” dans le froid. Sur le rivage, que j’allais quitter, se trouvaient ma Heimat, mes racines. Sur l’autre rive, la liberté et peut-être la sécurité attendaient. »44 Ici, il s’agit d’une juxtaposition entre Heimat et insécurité. La vieille Heimat se transforme de plus en plus en un lieu où la liberté et la sécurité ne sont plus évidentes. Au contraire : ces éléments sont maintenant liés à un lieu encore inconnu.

  • 45 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 13.
  • 46 Ibid., p. 16.
  • 47 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 23.
  • 48 Ibid.
  • 49 C. Eaket, « The Performativity of Language in Real and Imagined Spaces : Loc­a­ti­ve Media and the (...)

17 Quand les auteurs des autobiographies revisitent la ville dans les années soixante, il devient encore plus clair que Breslau n’est plus synonyme de Heimat. Vu que Breslau a été détruite à 70 % pen­dant la Seconde Guerre mondiale, Stern et Laqueur se sentent désorientés dans cette nouvelle ville polonaise. S’ils reconnaissent des éléments du paysage urbain, ils les associent souvent à des sen­timents étrangers. Stern par exemple n’est capable de s’orienter dans le centre-ville qu’après avoir « reconnu l’énorme bâtiment en briques du quartier général de la police », qui « a toujours été un bastion de l’oppression »45. Un peu plus tard, un élément le ca­tapulte dans le passé : « Et juste en face de mon ancienne école, j’ai vu un panneau de rue qui m’indiquait que la rue s’appelait désormais “Ulica Rosenbergów”. La rue dans laquelle j’avais été battu parce que j’étais Juif portait maintenant le nom de deux Juifs américains, les espions atomiques, qui étaient devenus des martyrs de la gauche européenne par leur procès, leur condam­nation et leur exécution ! Probablement la seule rue de Wrocław qui porte le nom de Juifs, et ma rue en même temps ! »46 Stern montre clairement que l’espace peut susciter des souvenirs d’évé­nements lointains. Ce passage situe Stern en tant que victime, décrivant le genre d’expérience qu’il y a vécu, tout en fournissant des informations utiles sur ce à quoi ressemble à présent la ville. Il souligne en même temps combien le destin peut être ironique : dans la rue même où il était indésirable en tant que jeune Juif à l’époque et d’où il était censé disparaître prévalent maintenant des éléments référant à des Juifs. Laqueur, quant à lui, remarque un autre signe ironique dans l’environnement urbain de Wrocław : « Toutes les traces de la domination allemande à Wrocław ont été soigneusement éliminées : les statues, les inscriptions, les plaques, les noms de rue, etc. Parfois, les anciennes inscriptions ont été ra­yées et rien de nouveau n’a pris leur place. Le résultat est déroutant [...]. Une seule inscription existe encore, sur une maison à Ulica Wlodkowica (l’ancienne Wallstraße), rappelant que c’était autrefois le Centre communautaire juif. [...] L’inscription est gra­vée profondément dans la pierre, il n’a pas été possible de l’enlever sans endommager le bâtiment. C’est une ironie amère – et pour­tant quelque peu appropriée – qu’une telle coïncidence ait choisi les Juifs de tous les peuples pour apporter le dernier témoignage du passé allemand de la ville. »47 Il est frappant que Laqueur qualifie cette inscription sur le centre communautaire juif de « dernier témoignage du passé allemand de la ville »48, ce qui rappelle la symbiose germano-juive qui prévalait autrefois. Il est également remarquable que cette inscription juive soit devenue le témoin silencieux de la troisième plus grande communauté juive du pays, tandis que les autres signes allemands ont disparu de la ville. Ces inscriptions sont, selon Chris Eaket, autant de « mar­queurs d’identité de lieu » résistant aux ravages du temps, sur­vivant aux siècles et symbolisant un triomphe sur l’existence temporelle49. Seuls ces éléments rappellent l’ancienne grandeur de la communauté juive de Breslau, les autres symboles – matériels et humains – ayant disparu. Tous les survivants de Breslau sont confrontés au même problème : le monde qu’ils connaissaient ap­partient à un passé effacé.

  • 50 A. C. Kenneweg, Städte als Erinnerungsräume..., op. cit., p. 63.
  • 51 Ibid., p. 63.
  • 52 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 11, 13.
  • 53 C. Gauthier, « Heimat en errance... », op. cit., p. 43.

18 Dans les autobiographies, il est clair que l’évocation d’un cer­tain lieu sert souvent de déclencheur pour le récit50. La manière dont l’espace urbain incite l’auteur à réfléchir sur sa relation à la ville et à son histoire est révélatrice de la manière dont l’auteur s’identifie à l’environnement urbain et dont il comprend l’histoire de la ville et son propre passé51. Ainsi, au lieu de se souvenir de Breslau comme de son ancienne Heimat, Stern est confronté à des éléments de terreur et de destruction qui l’amènent à éprouver de la gratitude pour le fait qu’il ait « trouvé une deuxième et meil­leure Heimat aux États-Unis »52. La délocalisation de l’ancienne Heimat débouche sur une relocalisation, comme Cécile Gauthier l’a remarqué53.

Illisibilité urbaine

  • 54 A. Mahler, Stadt-Bilder : Allegorie, Mimesis, Imagination, Heidelberg, 1999, p. 12.
  • 55 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 571, entrée du 22 décembre 1938.

19 La ville n’est pas seulement représentée comme un lieu de terreur, mais aussi comme un lieu de plus en plus illisible. En ce qui concerne les caractéristiques urbaines, Andreas Mahler re­marque que « [c]haque ville a donc une texture, une sémiotique spécifique, dans laquelle les signes sont placés l’un à côté de l’autre, portant un sens, gagnant ou perdant du sens et façonnant ainsi les actions de leurs utilisateurs – résidents et visiteurs »54. La lisibilité d’une ville est constituée de signes, d’images, de bâ­timents connus, de panneaux de signalisation, d’affiches, etc. S’il y a de profonds changements de ces éléments familiers, cela in­fluence l’attitude des habitants. De plus, l’idée d’aliénation des auteurs est soulignée à plusieurs reprises par des références à la topographie de la ville. Dans un article publié juste avant Noël 1938, par exemple, Cohn a marqué son exclusion personnelle de la vie quotidienne : « Je suis allé en ville ! [...] Au centre-ville, on se sent comme un étranger. Tout est plein de gens qui font encore leurs derniers achats pour Noël. Nous vivons à l’extérieur. »55

  • 56 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 131, entrée du 1er juillet 1934.
  • 57 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 14.
  • 58 Voir W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 608, entrée du 1er mars 1939.

20 Cette idée d’aliénation est renforcée par les images qui pré­sentent et stigmatisent les Juifs comme indésirables et menteurs. Partout en ville, aux coins des rues et à proximité des écoles se trouvent des articles du journal antisémite Der Stürmer repré­sentant les Juifs comme la cause du malheur de la société qu’ils domineraient, rappelant aux “Aryens” de ne pas leur faire con­fiance. Les citoyens juifs notent également que plusieurs maga­sins leur interdisent l’ac­cès. Ils s’aperçoivent aussi que les noms de rue changent, abou­tissant à la dispari­tion de toutes les références aux Juifs dans le paysage ur­bain : « Aujour­d’hui, je lis dans le journal que toutes les rues de Breslau por­tant le nom d’un Juif seront renommées, y com­pris la Fraenckel­platz. Aussi un mor­ceau du destin juif. »56 La place Fraenckel, référence à Jonas Fraenckel, fondateur du sémi­naire théologique juif de Breslau, est rebap­tisée place Fontane. Ces transformations de noms de rues ne visaient pas seule­ment à supprimer les éléments juifs, mais aussi à souligner la puis­sance du nouveau régime : « Notre maison du coin n’était plus de­bout, mais l’imposant im­meuble de bureaux de l’autre côté de la grande rue avait survécu. [...] Lorsque j’avais dix ans, elle s’appelait Kaiser-Wilhelm-Straße, mais ensuite, [...] elle a été rebaptisée Straße der SA, ce qui me frappait à chaque fois que je devais l’écrire. »57 De telles interventions dans les topo­nymes ont dû laisser une empreinte traumatique, car même dans les au­tobiographies, elles sont soulignées à plusieurs reprises. Il est frappant que Willy Cohn continue à appeler cette « Straße der SA » par son ancien nom « Kaiser-Wilhelm-Straße »58, comme s’il n’accepte pas le nouvel ordre et s’attache à ressusciter l’ancienne Breslau.

  • 59 Voir dans ce contexte P. Ernst, « Erzählter Raum in deutschsprachig-jüdischer Literatur des 19. und (...)

21 Dans ce contexte, il devient clair que les groupes sociaux et les relations de pouvoir se reflètent dans les différents signes et textes liés à l’environnement, bref dans le paysage linguistique. Les différents panneaux de signalisation, les affiches et autres in­scriptions présentes dans l’espace public ne montrent pas seu­lement de manière informative dans quel quartier on se trouve, mais ont aussi une fonction symbolique renvoyant à la présence ou à l’absence, à la vivacité ou à la faiblesse d’un groupe. Des in­terventions dans le paysage linguistique peuvent être considérées comme une démonstration de pouvoir, excluant certains groupes. En effet, la transformation, l’effacement et le renversement des toponymes familiers rendent évidentes les relations hiérarchiques et les positions de pouvoir59.

Der Stürmer – Deutsches Wochenblatt zum Kampfe um die Wahrheit,Nuremberg, février 1940, n° 9

  • 60 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 140-141.
  • 61 N. Roelens – T. Vercruysse, « Lire, écrire, pratiquer la ville : régimes d’exemplarité en espace ur (...)
  • 62 A. Gargano, « Wandelnde Topographien. Stadtkörper als Archive der Erinnerung », dans F. Cambi – W. (...)

22 Ces interventions dans l’espace urbain entraînent une certaine désorientation. Breslau était une ville dont les Juifs connaissaient chaque pierre et où il y avait des traces clairement juives, mais celles-ci disparaissent progressivement. Le parti national-so­cialiste tente d’effacer les traces des Juifs dans l’espace public jusqu’à ce que le souvenir même de ceux-ci s’estompe. Même les slogans publicitaires de certains produits d’origine juive ne sont plus autorisés et sont immédiatement adaptés, comme le re­marque avec ironie Laqueur : « Je me souviens aussi très bien de certains slogans publicitaires, par exemple Soyez économe Bri­gitte, prenez des “ultra-coupes” (c’est-à-dire des feuilles de pa­tron). Ils étaient mieux connus sous le nom de Ullstein-Schnitte, mais les Ullsteins, magnats des médias de la République de Weimar, étaient juifs, de sorte que le nom a dû être changé [...]. »60 L’hétérogénéité des signes dans le paysage urbain disparaît, engendrant ce que Nathalie Roelens et Thomas Vercruysse nom­ment un « espace public souvent indéchiffrable »61. Les auteurs interprètent ces interventions linguistiques comme une perte de leur passé et de leur identité. Antonella Gargano résume bien cette problématique : « De cette façon, la ville elle-même devient étran­gère à ses habitants et le changement de nom des lieux qui appartenaient à son propre passé, et où le nom véhiculait une identification et une appartenance, est vécu comme une authen­tique expropriation. »62

  • 63 K. Friedla dans K. J. Arkwright, Jenseits des Überlebens..., op. cit., p. 141.
  • 64 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 573, entrée du 25 décembre 1938.
  • 65 K. J. Arkwright, Jenseits des Überlebens..., op. cit., p. 26-27.

23 Cette illisibilité et cette impression d’aliénation sont également causées par le fait que les amis et les points de repère juifs à Bre­s­lau disparaissent. Dès les premières années du “Troisième Reich” le nombre de ceux qui fuient ne fait qu’augmenter, une émigration qui, comme le pointe Katharina Friedla, connaît son apogée en 1933, 1935 et 193863. Cohn souligne ainsi le fait que le cercle des Juifs devient de plus en plus petit : « Je voulais encore ajouter que mon ancien collègue Rudolf Schäffer est d’abord allé en Suède, puis aux États-Unis ; que Hans Prinz a fait son Alijah [immigra­tion en Terre d’Israël] sur le “certificat capitaliste” de ces jours-ci, que le rabbin Vogelstein a quitté Breslau, que le cercle des per­sonnes se réduit de plus en plus, le cercle de ceux qui étaient en quelque sorte proches de moi en tant qu’être humain, et qu’un groupe de personnes qui ne me connaît plus se développe. »64 Le sentiment de solitude prévaut, d’autant plus quand les dépor­tations commencent (voir infra ; « ville fantôme »). La disparition progressive de la population juive de la ville va de pair avec la destruction de leurs monuments du paysage urbain. La Nouvelle Synagogue, véritable symbole de l’émancipation des Juifs, ainsi que le révèle la description ci-dessous, incarne l’omniprésence juive dans le paysage urbain en étant « clairement visible de partout » : « Mon imagination enfantine me faisait croire que la Nouvelle Synagogue de Breslau avait toujours été là. Aujourd’hui encore, j’ai du mal à comprendre que ce magnifique bâtiment n’ait été toléré par les citoyens de Breslau que pendant 66 ans. [...] La Nouvelle Synagogue, conçue par Edwin Oppler, fut inaugurée le 29 septembre 1872 et, avec plus de 2 000 places, elle était l’une des plus grandes d’Europe. Elle disposait d’un magnifique orgue à tuyaux et d’un excellent chœur professionnel. [...] Le haut dôme et les quatre tours de l’édifice dominaient la ville et étaient clairement visibles de partout. »65 Pourtant, pendant la fameuse Reichskristallnacht, elle a été consumée par les flammes. Au­jourd’hui, il ne reste plus qu’une seule pierre commémorative de ce site jadis juif de Breslau. Les magasins appartenant à des Juifs situés alors dans le centre-ville sont également détruits au cours de cette nuit du 9 au 10 novembre 1938, la bibliothèque et le séminaire théologique juif sont pillés, puis fermés par les nazis. Il y a de moins en moins de points de repère qui garantissent la li­sibilité de l’espace urbain, ce qui conduit à un sentiment de peur indéfinissable.

La Nouvelle Synagogue à Breslau, inaugurée en 1872 et incendiée lors de la Nuit de Cristal

  • 66 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 876-877, entrée du 3 décembre 1940.

24 Cette illisibilité ne fait que s’accroître lorsque se profile de plus en plus la possibilité d’une guerre : « Si on n’a plus été en ville pendant le black-out [occultation des lumières], tout cela semble très effrayant. Dans le tram, les gens sont déjà très agités, car ils craignent de descendre au mauvais endroit ; à la gare Centrale, c’est un exploit de traverser la route sans dommage ; on se de­mande pourquoi des dizaines de personnes ne sont pas écrasées chaque minute [...] La conversation [au Landesamt] a duré jusqu’à sept heures et demie, et je suis retourné à tâtons à la gare Centrale, j’ai pris un tram très bondé jusqu’à la Höfchenstraße et j’ai ensuite pris le 18 pour rentrer chez moi ! »66 En 1940, Cohn remarque comment la ville devient littéralement indéchiffrable. Il ne reconnaît plus sa ville, effet recherché par le black-out. Breslau est même dépeinte comme une sorte de monstre, une ville à la fois déroutante et dangereuse. Même si, au début, aucune frontière ré­elle n’est tracée dans la ville et qu’aucun ghetto n’est créé, il est évident pour chaque Juif de Breslau qu’il fallait éviter certains espaces publics.

Mémorial en souvenir de la synagogue détruite lors de la Kristallnacht

© Annelies Augustyns

  • 67 T. Beck Koloma, « Räume der Sicherheit – Räume der Gewalt. Topologien des Alltags in der afghanisch (...)
  • 68 Dans L’invention du quotidien (1980), Michel de Certeau distingue les stratégies, qui appartiennent (...)
  • 69 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 534, entrée du 7 novembre 1938.

25 Les espaces au sein de la ville sont matériellement régis par l’idéologie et soumis à la violence national-socialiste. Dans ce contexte, Teresa Koloma Beck a noté pour la capitale de l’Afgha­nistan, Kaboul, que la violence détermine « ce que les gens font et ne font pas dans ces lieux, où ils vont et où ils restent, bref : comment ils vivent le monde, s’y orientent et y agissent »67. Cela compte aussi pour les Juifs sous le national-socialisme. Dans ce contexte, nous avons déjà signalé que les Juifs préfèrent ne plus sortir pour éviter d’être confrontés à la terreur68. Ce qui est exactement le but recherché par le régime : garder les Juifs de plus en plus loin du centre et leur accorder moins d’espace et de possibilités. Les nombreuses arrestations, le refus d’accès aux mu­sées, aux cinémas, aux écoles “allemandes”, etc., sont autant de mesures qui conduisent à l’effondrement de la vie publique pour les Juifs allemands. Cohn parle d’une « réduction » (Schrumpfung) continue de son espace de vie69.

  • 70 W. Tausk, Breslauer Tagebuch..., op. cit., p. 100, entrée du 8 août 1933.
  • 71 Ibid., p. 143, entrée du 22 mars 1936.
  • 72 T. Cole, « Geographies of Ghettoization : Absences, Presences, and Boundaries », dans P. Giaccaria (...)

26 C’est dans ce contexte que les Juifs sont aussi définis et stig­matisés dans l’espace. À partir de 1941, les Juifs sont en effet regroupés dans des Judenhäuser (maisons juives) à Breslau. Cette exclusion spatiale entraîne un changement dans la perception de l’espace urbain tant du côté des Juifs que des “Aryens”. D’une part, l’isolement spatial a des conséquences existentielles pour les personnes touchées par la persécution. Ainsi, les Juifs n’ont guère d’autre choix que de se retirer de la sphère publique et de se retrancher dans des espaces privés. C’est dans ce contexte que le journal intime occupe une place de plus en plus importante dans la vie des individus, comme le décrit Walter Tausk : « Le moment est presque arrivé où l’on ne peut que parler à soi-même et alors, un journal intime devient très important. »70 Le journal intime est donc une sorte de compensation pour la perte de lieux de communication antérieurs, un remplacement des conversations qu’on engage chaque jour dans la rue. D’autre part, la politique spatiale façonne la perception des “Aryens”, l’isolement spatial des Juifs comme forme de quarantaine confirmant l’idée que les Juifs constituent une menace pour les “Allemands”. La politique spatiale national-socialiste et la promotion d’une « peur pa­thologique des Juifs »71 chez les Allemands vont donc de pair, comme Tausk l’a judicieusement observé lors de la visite de Hitler à Breslau en 1936. Les Juifs ne sont pas seulement définis selon une conception organico-biologique – sur la base des lois de Nuremberg – mais aussi dans l’espace qu’ils occupent. Le mar­quage des lieux “juifs” dans l’environnement est donc « une concrétisation des notions antisémites de la place du Juif au sein de la ville ou de la nation » et peut être considéré comme un aspect important du processus plus large de construction du “Juif” dans et à travers l’espace72.

  • 73 Ibid.
  • 74 Pour plus d’informations sur le camp Dürrgoy, voir entre autres : G. P. Megargee (éd.), The United (...)
  • 75 T. Cole, « Geographies of Ghettoization... », op. cit., p. 275.

27 Tim Cole résume que tout est question d’identification et d’isolement des Juifs, le but ultime étant de libérer la nation des Juifs et de les mettre littéralement à leur place73. Les maisons juives attribuées peuvent être considérées comme faisant partie d’un projet plus large d’expulsion physique de personnes con­sidérées comme “indésirables” vers des lieux de détention, allant des premiers camps de concentration – par exemple, le camp de Dürrgoy74 à Breslau – aux ghettos de Pologne et aux camps d’ex­termination75.

Les métaphores de la ville

  • 76 G. Lakoff – M. Johnson, Metaphors We Live By, Chicago, 2003 [1980], p. 36.

28 Pour exprimer ce qu’ils ressentent et comment ils imaginent la ville suite aux modifications qu’elle subit, l’usage de la métaphore est pertinent, car celle-ci correspond à certains modèles d’ima­gination et de perception et donne une lecture de la façon dont le monde est vécu, interprété et dont on en rend compte. Selon Lakoff et Johnson, l’essence même de la métaphore « est princi­palement une façon de concevoir une chose en fonction d’une autre, et sa fonction première est de comprendre »76. La sig­nification des métaphores (spatiales) ne peut donc pas être sous-estimée. Elles expriment en effet la relation (changeante) de l’auteur avec l’habitat, ce qui suscite un questionnement iden­titaire. Les métaphores récurrentes sont celles de la ville comme souricière, comme ville fantôme et comme île.

Souricière

  • 77 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 6, entrée du 30 janvier 1933.
  • 78 W. Tausk, Breslauer Tagebuch..., op. cit., p. 77, entrée du 4 juin 1933.
  • 79 Ibid., p. 48, entrée du 30 mars 1933.
  • 80 Ibid., p. 70, entrée du 1er mai 1933.

29 La métaphore d’un piège ou de la souricière est un motif ré­current dans les témoignages. Cette image est utilisée pour exprimer l’idée de la ville comme prison et pays ennemi : « De toute façon, les temps sont durs, surtout pour nous, les Juifs ! Mais on est pris dans la souricière ».77 Cohn emploie la métaphore le jour où Hitler a pris le pouvoir, ce qui suggère qu’il était conscient des dangers dès le début. Elle apparaît 8 fois dans son journal. Tausk fait en outre référence à un oiseau en cage : « Le soleil brillant et la chaleur [me] chassent du lit à six heures, et [je suis] comme un oiseau captif. »78 Un peu plus tôt, Tausk a littéralement écrit qu’il se sent « prisonnier »79 et rêve de partir « si seulement on était libre »80.

  • 81 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 183.
  • 82 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 119.
  • 83 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 657, entrée du 18 juin 1939.

30 Une telle métaphore souligne le sentiment d’être indésirable, mais traduit aussi l’impression de menace et d’impossibilité de s’échapper. Dans ce contexte, Stern parle d’un lacet « qui se resserrait de plus en plus »81, Laqueur du « filet de la Gestapo »82 qui empêche toute évasion, et Cohn d’un filet qui se resserre83, face à l’augmentation des menaces et à la diminution des possibilités d’émigration.

  • 84 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 176.
  • 85 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 27. Voir aussi F. Stern, Fünf Deutschland..., op (...)

31 Cette idée d’être piégé doit avoir laissé une impression profonde car même lors de la visite de Wrocław dans les années soixante, l’idée de la souricière est à nouveau évoquée. Ainsi, Laqueur passe par plusieurs endroits qui renvoient à certains événements, ce qui souligne le lien entre espace et mémoire. Par exemple, lorsqu’il passe devant l’hôpital, il est catapulté dans le temps, plus précisément vers septembre 1938. Lors de la crise des Sudètes, Laqueur était en effet à l’hôpital pour une opération des amygdales, normalement routinière. Cependant, des compli­cations étaient apparues, qui l’avaient obligé à garder le lit plus longtemps. Il avait alors craint d’avoir raté l’occasion d’émigrer, crainte que l’appel d’un ami avait amplifiée : « Le samedi, j’ai été appelé au téléphone. Un ami [me parlait] : “Mec, la souricière peut se fermer à tout moment. Je vais sortir d’ici sur ma moto et aller à Constantinople !” Je lui ai demandé s’il avait un visa. “Non, il s’en sortirait d’une manière ou d’une autre.” Ce matin-là, la guerre semblait inévitable. Avais-je manqué le dernier train ? J’enviais mon ami qui, à ce moment-là, roulait à moto à travers la Tchéco­slovaquie ou la Hongrie. »84 Piégés dans la ville, Laqueur et Stern décrivent que la souricière pourrait être verrouillée à tout instant : « Jamais auparavant je ne m’étais senti aussi impuissant que dans une souricière qui pouvait se refermer à tout moment ».85 Alors que ces deux auteurs ont finalement eu la chance d’y échapper juste à temps, Laqueur ayant même émigré deux jours avant la Kristallnacht. Pour Cohn et Tausk, le cercle se rétrécit de plus en plus, et il n’y aura finalement plus d’issue.

Ville fantôme

  • 86 W. Tausk, Breslauer Tagebuch..., op. cit., p. 194-195, entrée du 15 novembre 1938.
  • 87 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 768, entrée du 17 mars 1940.
  • 88 Ibid., p. 876, entrée du 3 décembre 1940.

32 Alors que de nombreux Juifs disparaissent et que la ville de­vient de plus en plus déserte, les auteurs comparent Breslau à une ville fantôme. Les gens sont expulsés, émigrent ou se suicident. Cette idée de ville fantôme apparaît surtout après que de nombreux Juifs sont arrêtés et envoyés à Buchenwald lors de la Kristallnacht. Tausk et Cohn ont la chance de ne pas être arrêtés. Le fait qu’il s’agit d’une exception est clairement formulé par Tausk : « Aujourd’hui, mon proche parent Saloschin et sa vieille aide-ménagère me considéraient encore plus qu’hier comme un fantôme. Ils ne croyaient pas que je disais la pure vérité, que je venais de quitter ma maison et que j’avais passé ces jours sombres ici à Breslau et à la maison. »86 Les proches de Tausk le consi­déraient comme une apparition fantôme, parce qu’ils le croyaient déporté de la ville qui devenait de plus en plus vide. Cohn a éga­lement remarqué qu’il y avait de moins en moins de gens autour de lui : « Où sont allés tous les gens qui étaient un jour autour de moi. Parfois, je suis accablé de tristesse, comme si j’étais juste entouré de fantômes, qui viennent du royaume des morts. »87 Quelques mois plus tard, il utilise littéralement l’adjectif « fan­tomatique » : « Quand ça fait longtemps qu’on a été en ville – à cause de l’occultation – alors tout paraît très fantomatique. »88

  • 89 A. Lichtblau, « Topographie und Erinnerung », dans E. Lappin – A. Lichtblau (éds.), Die “Wahrheit” (...)

33 Ces métaphores du fantôme sont un topos caractéristique uti­lisé dans la littérature d’après-guerre pour dire à quel point un endroit est devenu étrange et pour décrire l’inconcevable, comme l’indique Albert Lichtblau89. Cela est certainement le cas dans les autobiographies, qui décrivent comment la ville actuelle ne res­semble plus au lieu de leur jeunesse et comment ils s’y sentent désorientés.

  • 90 V. Liska, « Österreichisch-jüdische Gegenwartsliteratur », dans W. Jasper (éd.), Juden und Judentum (...)
  • 91 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 157-158.

34 Cette figure de fantôme apparaît également dans la littérature juive autrichienne contemporaine, comme l’a remarqué Vivian Liska90. Liska renvoie à la figure du fantôme qui erre dans la ville en rappelant le passé et l’histoire des Juifs aux générations d’au­jourd’hui, comme c’est le cas dans les œuvres littéraires telles que Gebürtig (1992) de Robert Schindel et Suche nach M. (1997) de Doron Rabinovici. Dans ce contexte, on pourrait dire que les auteurs d’autobiographies sont aussi confrontés aux ombres du passé en divers endroits lors de leur visite dans les années soixante. Prenons l’extrait suivant comme exemple : « Une fois, nous [La­queur et son amie Lotte] sommes allés au cinéma. [...] Roméo et Juliette dans le jardin, un rêve inaccessible. Lotte, aux yeux bleus, avec de longues tresses blondes, aurait été le prototype d’une fille aryenne. Comme tant d’autres, elle a été déportée en 1942, pour ne plus jamais revenir. Vingt-cinq ans plus tard, à Wrocław, com­me on l’appelait alors, j’ai vu l’ensemble d’Ida Kaminska de Varsovie avec une comédie d’Abraham Goldfaden – dans le même cinéma qu’à l’époque, aujourd’hui converti en théâtre. La per­formance, en yiddish, était impressionnante, bien que certaines subtilités m’aient échappé. Mais je ne supportais pas de voir une comédie dans cet endroit. J’ai quitté la représentation, le placeur m’a demandé si je trouvais la pièce si mauvaise. Il aurait été trop compliqué de lui parler de mes raisons. »91 En revisitant la ville et le lieu du cinéma, Laqueur remarque que la salle de théâtre a pris sa place et il se souvient de Lotte. Il entre dans le bâtiment, mais quand il voit qu’on y joue une comédie, il quitte la salle, car il ne pouvait pas supporter l’idée qu’on joue une comédie dans un lieu où il a eu ses derniers moments avec Lotte, qui a été déportée. C’est comme si Laqueur se sent entouré par l’esprit de cette der­nière. En outre, cela montre de nouveau que l’espace n’est pas neutre, mais qu’un lieu peut déclencher des souvenirs. C’est cer­tainement dans l’autobiographie de Laqueur qu’est le plus ma­nifeste l’importance que peut revêtir un lieu dans le processus de narration : il se souvient du passé en observant les bâtiments autour de lui et à chaque fois qu’il se réfère à un événement du passé, il le lie à un endroit.

Île

  • 92 Voir entre autres : A. E. Wilkens – P. Ramponi – H. Wendt (éds.), Inseln und Ar­chipele. Kulturelle (...)
  • 93 O. Ette, « Insulare ZwischenWelten der Literatur. Inseln, Archipele und Atolle aus transarealer Per (...)

35 Le changement de situation des Juifs dans la ville semble éga­lement correspondre à la configuration spatiale d’une île, un topos qui apparaît de différentes façons dans la littérature92. D’une part, l’encerclement de la mer et donc l’état d’isolation et la captivité sont mis en évidence93. D’autre part, l’île inspire des utopies qui la présentent comme paradis ou refuge et l’associent à la liberté. Cet­te ambivalence entre sécurité et insécurité simultanées est l’une des dichotomies typiques de l’île qui caractérise aussi l’ima­ginaire urbain dans les écrits autobiographiques.

  • 94 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 19, entrée du 16 mars 1933.
  • 95 Ibid., p. 65, entrée du 5 août 1933.
  • 96 Ibid., p. 793, entrée du 12 mai 1940.

36 En mars 1933, Cohn décrit déjà comment il se sent « complè­tement coupé » et isolé : « Même les avocats ont été conseillés de ne pas aller au tribunal ou même au bureau, c’est ainsi que nous vivons. En plus, on a l’idée d’être complètement coupé du monde, car il n’y a rien du tout dans nos journaux. »94 Les Juifs vivaient de plus en plus en reclus, car ils avaient moins de possibilités de sortir – certains jours fériés, il leur était interdit de se montrer dans la rue – et ils n’avaient pas d’informations sur le contexte international parce que les journaux étrangers manquaient et la machine de propagande national-socialiste répandait surtout des mensonges. Cohn présente ainsi sa situation comme s’il vivait sur une île, coupé du monde. Quelques mois plus tard, en août 1933, il utilise littéralement la métaphore d’une île pour exprimer ses sentiments et sa situation : « L’élimination intellectuelle des Juifs sera certainement réalisée complètement, et on vivra de plus en plus sur une île. C’est certainement difficile à supporter sur le long terme. »95 Après, il résume : « Ici, nous vivons loin de tout. »96 La ville isolée s’avère être un lieu de plus en plus dangereux, loin du reste de la population et du monde et dominé par la terreur national-socialiste.

  • 97 Pour en savoir plus sur les lieux qui deviennent importants, voir entre autres : A. Augustyns – A. (...)
  • 98 T. Beck Koloma, « Räume der Sicherheit... », op. cit., p. 22-23.

37 La métaphore de l’insularité peut aussi être interprétée d’une façon plus positive. Ainsi, il y avait quelques endroits dans la ville où les Juifs se sentaient encore en sécurité. Par exemple, les Juifs trouvaient leur place dans la synagogue, au cimetière, dans la bibliothèque et dans leur propre maison, des lieux qui étaient considérés comme des enclaves de sécurité97. C’est exactement dans ce contexte que Teresa Koloma Beck parle d’une « archipé­lisation du monde ». Elle ajoute que « le monde [se décompose] d’îlots de sécurité entourés d’un monde extérieur menaçant. Cela conduit à une archipélisation de l’environnement, ce qui crée une tension aiguë entre “l’intérieur” et “l’extérieur” »98. Cette tension entre la vie publique et la vie privée est bien mise en évidence par l’idée de l’archipélisation du monde.

  • 99 A. Kremer, « Eine Welt für sich... », op. cit.
  • 100 O. Ette, « Insulare ZwischenWelten der Literatur... », op. cit., p. 15.
  • 101 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 709, entrée du 24 octobre 1939.
  • 102 G. Miron, « “The Politics of Catastrophe Races On. I Wait.” Waiting Time in the World of German Jew (...)
  • 103 Pour en savoir plus sur ces restrictions temporelles et spatiales, voir Ibid. et les publications s (...)
  • 104 G. Miron, « “The Politics of Catastrophe...” », op. cit., p. 75-76.

38 Un autre motif récurrent dans de nombreux témoignages, à savoir l’attente constante, participe également de la métaphore insulaire. Ainsi, Arndt Kremer écrit-il : « Par la limitation même de la mer, les îles obligent les gens à s’arrêter, elles deviennent des lieux d’attente, pour un bateau, un avion, pour le message dans une bouteille. »99 Ce leitmotiv récurrent de l’attente sur l’île en­tourée par la mer est également résumé par Ottmar Ette, qui souligne que l’eau est responsable de « cet isolement, ce mode fondamental de refoulement sur l’espace de l’île, duquel il n’y a [...] [apparemment] aucune échappatoire, aucune fuite »100. Ici, on peut ajouter qu’il ne s’agit pas seulement d’un isolement spa­tial, mais que celui-ci est également accompagné d’un confi­nement temporel. En octobre 1939, Cohn a fait la remarque suivante : « On s’assoit dans sa maison et on n’a aucune idée de ce qui se passe dans le monde. [...] On vit à côté de l’histoire dont on est complètement déconnecté. »101 Dans cet extrait, il est clair qu’il compare la position de retrait des Juifs chez eux avec le détachement à la fois du monde (espace) et de l’histoire (temps)102. En effet, le refus de la présence des Juifs dans la ville marque un détachement autant spatial que temporel103 : « La perte progres­sive de contact avec la régulation de la société environnante – c’est-à-dire la synchronisation – du temps a fait que le Juif al­lemand a vécu un “temps d’arrêt” de diverses manières. Cette expérience a joué un rôle important dans le remodelage de la perception de la vie et d’eux-mêmes. »104

  • 105 Ibid., p. 72 ; Sur les différentes fonctions du journal intime pour Cohn et Tausk, voir : A. August (...)

39 Assurément, les limites spatiales et temporelles ont influencé le comportement des Juifs dans la vie quotidienne et l’image d’eux-mêmes. Cohn par exemple commence à organiser sa vie d’une ma­nière différente et adopte de nouvelles pratiques pour façonner sa vie, comme trier sa collection de timbres, coller des vieilles pho­tos de famille dans des livres illustrés, enseigner à la maison (un cours sur Faust), etc. En plus, le contraste entre l’existence pour ainsi dire lente et monotone des Juifs et l’environnement “aryen” exagérément festif les a également amenés à s’isoler davantage et à utiliser le journal intime comme espace de sécurité105.

  • 106 G. Miron, « “The Politics of Catastrophe...” », op. cit., p. 61.

40 La différence entre la génération plus âgée et la jeune géné­ration, qui veut se tourner vers l’avenir, se précise à ce propos. Pour certains, comme les familles de Fritz Stern et Walter La­queur, l’attentisme est en effet remplacé par une intention active d’émigrer. Guy Miron décrit ces plans d’émigration comme une tentative d’échapper au cycle vicieux de l’attente106. Ces auteurs ont plus rapidement pris conscience de la nécessité d’émigrer et n’ont pas partagé la tendance générale à l’attente passive. À la lueur de nouveaux événements, ils ont jugé préférable de fuir.

Conclusion

  • 107 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 109.
  • 108 B. Neumann, « The Literary Representation of Memory », dans A. Erll – A. Nünning (éds.), Cultural M (...)

41 Il est clair que la métamorphose de Breslau en une ville na­tional-socialiste, “allemande” et sans traces “juives”, commence par une réorganisation complète de celle-ci et des relations entre les espaces publics et privés, avant même que l’on passe à la phase d’agression physique par la déportation et l’extermination de ses citoyens juifs. Dans ce contexte, nous pouvons conclure que Breslau s’est transformée d’une Heimat en lieu de terreur, où la peur ne fait que croître et où les chemins vers la ville sont même dépeints comme des « chemins de la peur » (Angstwege)107. Dans les autobiographies, Breslau est même décrite comme lieu de destruction, car après le retour des auteurs émigrés, ils n’y trou­vent plus rien de familier. La disparition des éléments allemands dans l’espace public témoigne de la volonté du pouvoir polonais d’effacer ce passé encombrant. L’absence de traces de leur passé confronte les survivants avec leur jeunesse perdue, ce qui n’est pas sans les désorienter. Seuls quelques bâtiments, tels que l’appar­tement de la grand-mère de Fritz Stern, l’hôpital israélite et la synagogue Zum Weißen Storch restent les derniers témoins d’une communauté autrefois si vivante. Le désordre spatial auquel sont confrontés les auteurs après la guerre complique l’accès au passé et le lien avec leur ancienne identité germano-juive semble avoir été perdu108.

  • 109 B. Westphal, La Géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, 2007, p. 254-255.
  • 110 J. Roudaut, Les Villes imaginaires dans la littérature française. Les douze portes, Paris, 1990, p. (...)
  • 111 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 19.

42 C’est précisément cette visite de Wrocław dans les années soixante qui pousse les survivants à noter leurs souvenirs d’un temps et d’un espace perdus, après s’être longtemps tus. Ce sont leurs tex­tes, tant les journaux intimes que les autobiographies, qui en­richissent la mémoire collective de Breslau et font revivre cette ville disparue. Dans l’histoire, il existe plusieurs exemples (litté­raires) où le texte a survécu à l’espace humain après que certains endroits ont été supprimés de la carte. La littérature, la peinture ou le cinéma peuvent alors remplir la fonction de monument de villes englouties, comme l’affirme Bertrand Westphal109. C’est précisément par la dénomination et par le langage que ces espaces disparus peuvent être restaurés : « Le travail poétique fait être en nommant ; il donne naissance. C’est par le langage qu’il faut la rétablir, la réinventer. »110 Dans les autobiographies, il devient clair que « [n]ous sommes tous à la recherche de traces tangibles d’un passé qui nous attire irrésistiblement, et [que] nous essayons de remplir de vie »111.

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Notes

1 Voir entre autres É. Mouradian, Survivre en poésie dans un régime totalitaire : Yéghiché Tcharents, 1933-1937 (pour une tentative de traduction), Paris, 2015.

2 D’autres exemples sont l’Italie régnée par Mussolini, la Russie sous Staline, etc.

3 S. Zukin – P. Kasinitz – X. Chen, Global Cities, Local Streets : Everyday Diversity from New York to Shanghai, Londres-New York, 2015.

4 Le livre de Norman Davies et Roger Moorhouse constitue une source importante dis­ponible en français : N. Davies – R. Moorhouse, Microcosme : Portrait d’une ville d’Euro­pe Centrale, traduction de X. Chantry, Lille, 2013.

5 M. Wildt – C. Kreutzmüller, Berlin 1933-1945, Munich, 2013 ; M. Thoma, “Wir waren die Juddebuben” : Eintracht Frankfurt in der NS-Zeit, Goettingue, 2007.

6 W. Laqueur, Wanderer wider Willen. Erinnerungen 1921-1951, Berlin, 1995 ; I. Bubis, “Damit bin ich noch längst nicht fertig”. Die Autobiographie, Francfort-sur-le-Main-New York, 1996 ; F. Stern, Fünf Deutschland und ein Leben. Erinnerungen, Munich, 2007.

7 T. van Rahden, Jews and other Germans : Civil Society, Religious Diversity, and Urban Politics in Breslau, 1860-1925, Madison, 2008, p. 17.

8 Voir entre autres K. J. Arkwright [K. Aufrichtig], Jenseits des Überlebens. Von Breslau nach Australien, Berlin, 2011 ; A. Lasker-Wall­fisch, Ihr sollt die Wahrheit erben. Breslau – Auschwitz – Bergen Belsen, Bonn, 1997 ; K. Wolff, Ich blieb zurück. Erinnerungen an Breslau und Israel, Berlin, 2012 ; G. Anders, Besuch im Hades. Auschwitz und Breslau 1966. Nach “Holocaust” 1979, Munich, 1996 ; I. Bubis, Damit bin ich noch längst nicht fertig..., op. cit. ; W. Hadda, Knapp davon gekommen. Von Breslau nach Shanghai und San Francisco. Jüdische Schicksale 1920-1947, Constance, 1997 ; W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit. ; W. Neufliess, Breslau, Theresienstadt, Shavei Zion. Gezeiten eines Jahrhundertlebens, Vienne, 2007 ; F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit. ; E. Pike Rubin, Ghetto Shanghai. Von Breslau nach Shanghai und Amerika. Erinnerungen eines jüdischen Mädchens, 1943-1947, 1995 und 1997, Constance, 2002.

9 Pour plus d’informations, voir A. C. Kenneweg, Städte als Erinnerungsräume. Deutun­gen gesellschaftlicher Umbrüche in der serbischen und bulgarischen Prosa im Sozialismus, Berlin, 2009, p. 65.

10 C. Gauthier, « Heimat en errance dans les Histoires villageoises de la Forêt-Noire de Berthold Auerbach », Romantisme 181/3, 2018, p. 38.

11 J. Meier, « Heimat – Zur Semantik eines schwierigen Begriffs », Jahrbuch für germa­nistische Sprachgeschichte 2, 2011, p. 128-143.

12 C. Gauthier, « Heimat en errance... », op. cit., p. 38.

13 J. Meier, « Heimat – Zur Semantik... », op. cit., p. 130 ; voir aussi K. Vojvoda-Bon­gartz, « Heimat ist (k)ein Ort ; Heimat ist ein Gefühl : Konstruktion eines transkul­turellen Identitätsraumes in der systemischen Therapie und Beratung », KONTEXT 43/3, 2012, p. 236 ; C. Gauthier, « Heimat en errance... », op. cit., p. 38.

14 J. Meier, « Heimat – Zur Semantik... », op. cit., p. 128.

15 Voir entre autres la conception d’ I. M. Greverus, Auf der Suche nach Heimat, Munich, 1979.

16 C. Gauthier, « Heimat en errance... », op. cit., p. 38.

17 Ibid., p. 41.

18 K. Vojvoda-Bongartz, « Heimat ist (k)ein Ort... », op. cit., p. 236. Voir aussi K. Joisten, Philosophie der Heimat – Heimat der Philosophie, Berlin, 2003.

19 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 30-31.

20 A. Elon, The Pity of It All : A Portrait of Jews in Germany 1743-1933, New York, 2003.

21 Pour avoir un aperçu complet des mesures antisémites, voir entre autres : J. Walk, Das Sonderrecht für die Juden im NS-Staat. Eine Sammlung der gesetzlichen Maßnahmen und Richtlinien – Inhalt und Bedeutung, Heidelberg, 1981.

22 W. Cohn, Kein Recht, nirgends. Tagebuch vom Untergang des Breslauer Judentums, 1933-1941, Cologne-Weimar-Vienne, 2007, p. 7, entrée du 31 janvier 1933.

23 Carolyn Birdsall le qualifie de « festivalization of the everyday ». Voir C. Birdsall, Nazi Soundscapes : Sound, Technology and Urban Space in Germany, 1933-1945, Amsterdam, 2012, p. 65.

24 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 113. Voir aussi Ibid., p. 118 ; W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 112 ; W. Tausk, Breslauer Tagebuch 1933-1940, Berlin, 1988, p. 26-27, entrée du 10 février 1933 ; Ibid., p. 28-31, entrée du 3 mars 1933.

25 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 147.

26 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 8, entrée du 8 février 1933.

27 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 107.

28 Ibid., p. 144-145.

29 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 359, entrée du 27 septembre 1936.

30 Ibid., p. 494, entrée du 29 juillet 1937.

31 Par exemple : K. J. Arkwright, Jenseits des Überlebens..., op. cit., p. 94.

32 Si l’on s’étonne qu’il y ait souvent une alternance entre la ville de Breslau et l’Allemagne comme Heimat, j’aime bien me référer à Cécile Gauthier qui met en évidence ce qui s’applique ici : « l’attachement à la Heimat régionale ne s’entend pas comme une résistance au projet national, mais bien au contraire comme un premier attachement, indispensable, à la Heimat nationale, grâce à un ancrage au plus proche. » La ville est donc considérée comme une sorte de microcosme de la grande nation, ce qui explique l’alternance de Cohn entre Breslau et l’Allemagne. Voir C. Gauthier, « Heimat en er­rance... », op. cit., p. 39.

33 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 135-136.

34 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 560, entrée du 3 décembre 1938.

35 Ibid., p. 29-30, entrée du 13 avril 1933.

36 Ibid., p. 988, entrée du 4 octobre 1941.

37 P. A. Silverstein, « De l’enracinement et du déracinement : Habitus, domesticité et nostalgie structurelle kabyles », Actes de la recherche en sciences sociales 150/5, 2003, p. 28.

38 Voir B. Debarbieux, « Enracinement – Ancrage – Amarrage : raviver les méta­phores », L’Espace géographique 43/1, 2014, p. 69-70.

39 P. Bourdieu – A. Sayad, Le Déracinement, la crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, 1964.

40 Voir J. Jacobs, « Die Frage nach dem Bindestrich », dans L. Wohl von Haselberg (éd.), Hybride Jüdische Identitäten : Gemischte Familien und patrilineare Juden, Berlin, 2015, p. 169-179 ; E. Schulin, « “Doppel-Nationalität ?” Die Integration der Juden in die deutsche Kulturnation und die neue Konstruktion der jüdischen Geschichte », dans P. Alter – C.-E. Bärsch – P. Berghoff (éds.), Die Konstruktion der Nation gegen die Juden, Munich, 1999, p. 243-259 ; M. Scheer, Bindestrich-Deutsche ? Mehrfachzugehörigkeit und Beheimatungspraktiken im Alltag, Tubingue, 2014.

41 Voir W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 56, entrée du 27 juin 1933.

42 Ibid., p. 579, entrée du 31 décembre 1938.

43 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 165-166.

44 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 128.

45 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 13.

46 Ibid., p. 16.

47 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 23.

48 Ibid.

49 C. Eaket, « The Performativity of Language in Real and Imagined Spaces : Loc­a­ti­ve Media and the Production of Meaning », MIT Communications Forum, p. 5, cf. http://0-web-mit-edu.catalogue.libraries.london.ac.uk/comm-forum/mit6/papers/Eaket.pdf.

50 A. C. Kenneweg, Städte als Erinnerungsräume..., op. cit., p. 63.

51 Ibid., p. 63.

52 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 11, 13.

53 C. Gauthier, « Heimat en errance... », op. cit., p. 43.

54 A. Mahler, Stadt-Bilder : Allegorie, Mimesis, Imagination, Heidelberg, 1999, p. 12.

55 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 571, entrée du 22 décembre 1938.

56 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 131, entrée du 1er juillet 1934.

57 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 14.

58 Voir W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 608, entrée du 1er mars 1939.

59 Voir dans ce contexte P. Ernst, « Erzählter Raum in deutschsprachig-jüdischer Literatur des 19. und frühen 20. Jahrhunderts », dans F. Cambi – W. Hackl, (éds.), Topo­graphie und Raum in der deutschen Sprache und Literatur, Vienne, 2013, p. 110.

60 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 140-141.

61 N. Roelens – T. Vercruysse, « Lire, écrire, pratiquer la ville : régimes d’exemplarité en espace urbain », dans N. Roelens – T. Vercruysse (éds.), Lire, écrire, pratiquer la ville, Paris, 2016, p. 11-26.

62 A. Gargano, « Wandelnde Topographien. Stadtkörper als Archive der Erinnerung », dans F. Cambi – W. Hackl, (éds.), Topographie und Raum..., op. cit., p. 34-35.

63 K. Friedla dans K. J. Arkwright, Jenseits des Überlebens..., op. cit., p. 141.

64 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 573, entrée du 25 décembre 1938.

65 K. J. Arkwright, Jenseits des Überlebens..., op. cit., p. 26-27.

66 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 876-877, entrée du 3 décembre 1940.

67 T. Beck Koloma, « Räume der Sicherheit – Räume der Gewalt. Topologien des Alltags in der afghanischen Hauptstadt Kabul », Zeitschrift für Friedens- und Konfliktforschung 6, 2017, p. 7.

68 Dans L’invention du quotidien (1980), Michel de Certeau distingue les stratégies, qui appartiennent à la classe régnante, et les tactiques, employées par ceux qui n’ont ni territoire ni droits. Les tactiques sont des pratiques quotidiennes de résistance de gens qui essaient de survivre. Voir : M. de Certeau, L’invention du quotidien, Paris, 1980.

69 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 534, entrée du 7 novembre 1938.

70 W. Tausk, Breslauer Tagebuch..., op. cit., p. 100, entrée du 8 août 1933.

71 Ibid., p. 143, entrée du 22 mars 1936.

72 T. Cole, « Geographies of Ghettoization : Absences, Presences, and Boundaries », dans P. Giaccaria – C. Minca (éds.), Hitler’s Geographies. The Spatialities of the Third Reich, Chicago-Londres, 2016, p. 271.

73 Ibid.

74 Pour plus d’informations sur le camp Dürrgoy, voir entre autres : G. P. Megargee (éd.), The United States Holocaust Memorial Museum – Encyclopedia of Camps and Ghet­tos, 1933-1945, Bloomington-Indianapolis, 2009 ; A. Rudorff, « Breslau-Dürrgoy », dans W. Benz – B. Distel (éds.), Der Ort des Terrors. Geschichte der nationalsozialistischen Kon­zentrationslager, Band 2 : Frühe Lager, Dachau, Emslandlager, Munich, 2005, p. 83-86.

75 T. Cole, « Geographies of Ghettoization... », op. cit., p. 275.

76 G. Lakoff – M. Johnson, Metaphors We Live By, Chicago, 2003 [1980], p. 36.

77 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 6, entrée du 30 janvier 1933.

78 W. Tausk, Breslauer Tagebuch..., op. cit., p. 77, entrée du 4 juin 1933.

79 Ibid., p. 48, entrée du 30 mars 1933.

80 Ibid., p. 70, entrée du 1er mai 1933.

81 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 183.

82 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 119.

83 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 657, entrée du 18 juin 1939.

84 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 176.

85 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 27. Voir aussi F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 12-13.

86 W. Tausk, Breslauer Tagebuch..., op. cit., p. 194-195, entrée du 15 novembre 1938.

87 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 768, entrée du 17 mars 1940.

88 Ibid., p. 876, entrée du 3 décembre 1940.

89 A. Lichtblau, « Topographie und Erinnerung », dans E. Lappin – A. Lichtblau (éds.), Die “Wahrheit” der Erinnerung. Jüdische Lebensgeschichten, Innsbruck-Vienne-Bozen, 2008, p. 104.

90 V. Liska, « Österreichisch-jüdische Gegenwartsliteratur », dans W. Jasper (éd.), Juden und Judentum in der deutschen Literatur, Wiesbaden, 2006, p. 115-138.

91 W. Laqueur, Wanderer wider Willen..., op. cit., p. 157-158.

92 Voir entre autres : A. E. Wilkens – P. Ramponi – H. Wendt (éds.), Inseln und Ar­chipele. Kulturelle Figuren des Insularen zwischen Isolation und Entgrenzung, Bielefeld, 2011 ; H. Brunner, Die poetische Insel : Inseln und Inselvorstellungen in der deutschen Lite­ratur, Stuttgart, 1967 ; E. Rod – V. Smith, (éds.), Islands in History and Re­presentation, Londres-New York, 2003 ; C. Moser, « Archipele der Erinnerung : die Insel als Topos der Kulturisation », dans H. Böhme (éd.), Topographien der Literatur. Deutsche Literatur im transnationalen Kontext, Stuttgart-Weimar, 2005, p. 408-432 ; A. Kremer, « Eine Welt für sich. Die Insel als literarischer und sprachlicher Grenz- und Denkraum », Bundeszentrale für politische Bildung, 3 août 2018 (cf. http://www.bpb. de/apuz/273608/die-insel-als-literarischer-und-sprachlicher-grenz-und-denkraum ?p =all) ; A. Kremer, « Ready for the Island ? Cultural and Linguistic Aspects of Islands and Insularities », dans R. Heimrath – A. Kremer (éds.), Insularity. Small Worlds in Linguistic and Cultural Aspects, Würzburg, 2015, p. 13-21 ; K. Dautel – K. Schödel (éds.), Insularity. Representations and Constructions of Small Worlds, Würz­burg, 2016 ; G. Deleuze, « Causes et raisons des îles désertes », dans G. Deleuze (éd.), L’île déserte et autres textes : Textes et entretiens 1953-1974, Paris, 2002, p. 11-17 ; G. Voisset (éd.), L’imaginaire de l’archipel, Paris, 2003 ; K. Dodds – S. A. Royle, « The Historical Geography of Islands. Introduction : Rethinking Islands », Journal of Historical Geo­graphy 29/4, 2003, p. 487-498.

93 O. Ette, « Insulare ZwischenWelten der Literatur. Inseln, Archipele und Atolle aus transarealer Perspektive », dans A. E. Wilkens – P. Ramponi – H. Wendt (éds.), Inseln und Archipele..., op. cit., p. 24-25 ; K. Dodds – S. A. Royle, « The Historical Geography of Islands... », op. cit., p. 488.

94 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 19, entrée du 16 mars 1933.

95 Ibid., p. 65, entrée du 5 août 1933.

96 Ibid., p. 793, entrée du 12 mai 1940.

97 Pour en savoir plus sur les lieux qui deviennent importants, voir entre autres : A. Augustyns – A. Sepp, « German-Jewish urban experience in the Third Reich : space and persecution in autobiographical writing from Breslau », Journal for Literary and Inter­medial Crossings 2, 2018, p. 1-23 ; A. Sepp – A. Augustyns, « Breslau in deutsch-jüdischen Selbstzeugnissen : schrumpfende Räume, Selbst-Verortungen und Selbster­haltungs­stra­tegien im “Dritten Reich” », dans W. Süß – M. Thießen (éds.), Städte im National­sozialis­mus : urbane Räume und soziale Ordnungen, Göttingen, 2017, p. 89-105.

98 T. Beck Koloma, « Räume der Sicherheit... », op. cit., p. 22-23.

99 A. Kremer, « Eine Welt für sich... », op. cit.

100 O. Ette, « Insulare ZwischenWelten der Literatur... », op. cit., p. 15.

101 W. Cohn, Kein Recht..., op. cit., p. 709, entrée du 24 octobre 1939.

102 G. Miron, « “The Politics of Catastrophe Races On. I Wait.” Waiting Time in the World of German Jews », Yad Vashem Studies 43/1, 2015, p. 71.

103 Pour en savoir plus sur ces restrictions temporelles et spatiales, voir Ibid. et les publications suivantes : G. Miron, « The “Lived Time” of German Jews under the Nazi Regime », The Journal of Modern History 90, 2018, p. 116-153 ; G. Miron, « “Lately, Almost Constantly, Everything Seems Small to Me” : The Lived Space of German Jews under the Nazi Regime », Jewish Social Studies 20, 2013, p. 121-149.

104 G. Miron, « “The Politics of Catastrophe...” », op. cit., p. 75-76.

105 Ibid., p. 72 ; Sur les différentes fonctions du journal intime pour Cohn et Tausk, voir : A. Augustyns, « Deux diaristes à Breslau sous le Troisième Reich : Walter Tausk et Willy Cohn – Lecture et comparaison de leurs journaux intimes », Revue belge de philolo­gie et d’histoire/Belgisch tijdschrift voor filologie en geschiedenis 97/3, 2019, p. 995-1014.

106 G. Miron, « “The Politics of Catastrophe...” », op. cit., p. 61.

107 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 109.

108 B. Neumann, « The Literary Representation of Memory », dans A. Erll – A. Nünning (éds.), Cultural Memory Studies. An International and Interdisciplinary Handbook, Ber­lin-New York, 2008, p. 340.

109 B. Westphal, La Géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, 2007, p. 254-255.

110 J. Roudaut, Les Villes imaginaires dans la littérature française. Les douze portes, Paris, 1990, p. 166.

111 F. Stern, Fünf Deutschland..., op. cit., p. 19.

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Table des illustrations

Légende Der Stürmer – Deutsches Wochenblatt zum Kampfe um die Wahrheit,Nuremberg, février 1940, n° 9
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Légende La Nouvelle Synagogue à Breslau, inaugurée en 1872 et incendiée lors de la Nuit de Cristal
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Légende Mémorial en souvenir de la synagogue détruite lors de la Kristallnacht
Crédits © Annelies Augustyns
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Pour citer cet article

Référence papier

Annelies Augustyns, « Breslau sous le national-socialisme. La ville entre “Heimat” et “lieu de terreur” dans les écrits autobiographiques juifs allemands »Les Cahiers de la Mémoire Contemporaine, 15 | 2021, 217-249.

Référence électronique

Annelies Augustyns, « Breslau sous le national-socialisme. La ville entre “Heimat” et “lieu de terreur” dans les écrits autobiographiques juifs allemands »Les Cahiers de la Mémoire Contemporaine [En ligne], 15 | 2021, mis en ligne le 01 juillet 2022, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cmc/1239 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/cmc.1239

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Auteur

Annelies Augustyns

Annelies Augustyns est doctorante en études littéraires à l’Uni­versité d’Anvers (UA) et à la Vrije Universiteit Brussel (VUB). Elle travaille sur l’expérience urbaine sous le Troisième Reich à Breslau en s’ap­puyant sur des sources autobiographiques germa­no-juives. Ses in­térêts de recherche portent sur la littérature judéo-allemande, la littérature de la Shoah, l’histoire et la culture juives, l’écriture autobiographique et la spatialité.

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