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L'espace urbain comme spatialité exilique. L'exemple du ghetto

Alexis Nuselovici (Nouss)
p. 145-171

Texte intégral

Le ghetto était imprimé tel un tampon sur son front.

(Edgar Hilsenrath, Nuit)

Ainsi, la première chose que la peste apporta à nos concitoyens fut l’exil.

(Albert Camus, La peste)

1 Ce ghetto-ci n’est pas le ghetto historique, tel celui de Venise dont la visite s’impose désormais et non sans ironie sur les circuits touristiques au côté du Palais des Doges ou de la Basilique Saint-Marc, mais le ghetto concentrationnaire pensé par les nazis pour enfermer les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, le ghetto comme segment de la spatialité exilique de la Shoah, juste avant les camps d’extermination.

  • 1 K. Mann, Journal. Les années d’exil 1937-1949, traduction de P.-F. Kaempf et F. Weinmann, Pa­ris, 2 (...)

2 Dans le contexte de l’Europe occupée 1940-1944, ces ghettos exemplifient la spatialité exilique à l’œuvre dans une ville, une spatialité étrangère à l’appartenance territoriale, et, plus encore, illustrent un passage à la limite de la ville exilique, c’est-à-dire la ville telle que transmuée par l’expérience exilique, une exacer­bation de sa nature provisoire et fragile, à l’opposé des valeurs de refuge et de stabilité que l’ordre urbain voudrait incarner, ce qui entraîne parallèlement un approfondissement et un relâchement du lien entre espace urbain et espace exilique. Inévitablement, ce lien perturbe les fonctions de la ville, au double titre de la tempo­ralité qui la baigne et de la topographie qui la décrit. Un mélange de pesanteur statique et de mouvement incessant vient définir une spatialité exilique dont la ville sera à la fois dépositaire et révéla­trice. En ce sens, la ville exilique illustre l’« esthétique du déraci­nement » qu’appelait Klaus Mann pour répondre aux tourmentes de la période nazie1. Cet article entend approcher l’écriture sol­licitée par une telle exigence en examinant d’abord quelques traits généraux de l’habitat ghettoïque pour ensuite appliquer cette grille analytique à un ouvrage spécifique, Nacht d’Edgar Hilsen­rath.

  • 2 Y. Rudashevski, Entre les murs du ghetto de Wilno. 1941-1943, traduction de B. Baum, Paris, 2016.
  • 3 Ibid., p. 154.
  • 4 Ibid., p. 139.
  • 5 Ibid.

3 Au sens spatial et politique, un ghetto occupe la ville mieux que n’importe quelle armée car il la marque et la modifie struc­turellement. La Varsovie nazifiée l’est plus encore par son ghetto que par la présence de la Kommandantur. Que les Juifs aient été regroupés dans un ghetto constitué dans la ville qu’ils habitaient auparavant ou qu’ils aient été transférés dans un ghetto constitué dans une ville qu’ils n’habitaient pas n’introduit pas une grande différence dans la mesure où la réalité urbaine moderne est uniforme : bâtiments à plusieurs étages, réseau des rues, magasins, etc. Au demeurant, la tragédie de l’habitat ghettoïque est accen­tuée du fait qu’il prend place dans une réalité familière et non effrayante, à la différence du camp (Shoah ou goulag). La réalité connue est évincée et fait place à une réalité terrifiante ou, plutôt, comme dans la phénoménologie de l’exil qui conjoint compul­sivement passé et présent, les deux réalités sont surimposées l’une à l’autre, entraînant un effet d’Unheimlichkeit garanti. À cet égard et sans discuter la gamme des traductions possibles du concept freudien, on peut noter que le terme allemand fait résonance à la fois avec Heim (maison) et Geheimnis (secret), deux mots qui tra­ment une perception adéquate du ghetto : une habitation qui de­meure cachée au sein de la ville dans la mesure où son accès est circonscrit. Les images connues de la ville sont mêlées à d’autres images liées au monde concentrationnaire : les photos du ghetto de Varsovie montrent des silhouettes décharnées arpentant le pavé, des enfants décharnés mendiant au pied d’immeubles haussmanniens, des cadavres gisant devant des boutiques. Si­milairement, dans ses mémoires du ghetto de Wilno2, Yitskhok Rudashevski raconte entre 1941 et 1943, année de ses quinze ans et de son assassinat, aussi bien son collège, son « club » et la bibliothèque de 100 000 livres3 que la cruauté du grand froid et la violence meurtrière des nazis. Mais il offre l’image la plus sin­gulière du rapport pervers entre la ville et le ghetto en rapportant l’épisode de la maquette de Wilno réalisée par des artisans du ghetto pour offrir en cadeau au commissaire de district, la plus haute autorité administrative. Autour des reproductions des mai­sons, des rues et des monuments se pressent les enfants cherchant les lieux quittés : « Les enfants regardent avec de grands yeux, comme affamés, les belles ruelles grimpant sur les collines autour de la Vilye et de la Vilinke, d’où nous avons été chassés. »4 Pour eux, le réconfort nostalgique se mêle sans doute à l’amusement devant la prouesse technique alors que Yitzkhok Rudashevski li­vre une réflexion d’une tout autre nature : « La maquette de Wilno est véritablement une magnifique œuvre d’art dont nous pouvons être fiers, car elle n’aurait pu être créée hors du ghetto. Dans ce travail ont été investis tant d’efforts, tant de patience, comme seul un Juif peut en avoir en ce cruel présent. À la vue de ce travail, nous pouvons être sûrs que nous contemplerons encore les belles rues de Wilno non seulement en maquette, mais en réalité. »5

4 On peut facilement comprendre l’expression de cette dernière certitude comme l’espoir de la libération et de la fin des épreuves, tout en admettant qu’il faille déplacer l’énoncé déroutant des deux phrases précédentes du côté de Joyce qui prétendait que son Ulysses servirait à rebâtir sa chère ville de Dublin en cas de destruction, sa prison dublinoise qu’il dût fuir. L’effet-ghetto se­rait cette condensation d’une ville en elle-même telle que son souvenir tiendrait en un bloc d’énergie mémorielle concentrée. Que les Juifs, en toute agglomération urbaine et quelle que soit sa taille, aient souvent servi d’animateurs économiques et culturels est avéré et le ghetto, tristement, le confirmerait encore.

Portrait de Yitskhok Rudashevski, avec ses cousines et sa grand-mère

  • 6 « Les gens sont enfermés dans l’histoire et l’histoire enfermée en eux », J. Baldwin, No­tes of a N (...)
  • 7 E. Hilsenrath, Nuit, traduction de J. Stickan et S. Zilberfarb, Paris, 2012, p. 149.
  • 8 J. Baldwin, Notes..., op. cit., p. 69.

5 « People are trapped in history and history is trapped in them »6. Une histoire enfermée, ghettoïsée, juge James Baldwin à partir de son expérience en tant qu’enfant du ghetto, celui, concrètement, de Harlem et, plus globalement, celui de l’existence noire aux États-Unis. Un ghetto individuel, porté à même le corps, confec­tionné sur mesure à la taille de chaque individu, qui double les quartiers relégués de New York ou de Chicago et d’autres villes et d’autres pays. Commandée par des murs de briques ou par le pigment de la peau, la ségrégation – ghetto juif ou ghetto noir – entraîne des effets similaires tout en affichant une distinction. Du ghetto juif, on peut potentiellement s’échapper et ainsi échapper à la mort qui guette tout habitant. Pour le ghetto noir, la mort n’est pas inéluctablement promise, mais l’évasion est impossible ou cruellement provisoire : aucune réussite sociale, jusqu’à une présidence suprême, n’effacera une peau noire. Si Edgar Hilsen­rath peut dire de son personnage Ranek que « le ghetto était imprimé tel un tampon sur son front »7, tel le signe d’infamie de Caïn, l’habitant du ghetto noir américain porte sur tout son corps la stigmatisation. « Latter-day exiles »8, les exilés d’aujourd’hui, les nomme Baldwin en décrivant l’identification des Noirs améri­cains au destin de souffrance des Juifs. Or, l’exil n’est pas un état ou une situation, c’est une condition humaine – une des conditions humaines – que les circonstances peuvent activer ou laisser la­tente. Dire que le ghetto fait de ses habitants des exilés informe autant sur leur condition que sur leur être ; sans les enraciner, il plante leur identité.

Le vécu ghettoïque

  • 9 A. Nouss, La condition de l’exilé, Paris, 2018, p. 63.
  • 10 S.-J. Perse, « Discours de Florence », Œuvres complètes, Paris, 1972, p. 455.

6 L’expérience exilique telle que la façonne la vie au ghetto prend trois aspects majeurs. Le premier touche à la question du dehors que pose et qu’éclaire l’expérience de l’enfermement au ghetto et qui est cruciale pour saisir l’expérience exilique. L’exilé que l’on pourrait croire jeté dans le dehors, jeté dans un espace qu’il ne connaît et ne maîtrise pas, traverse paradoxalement l’expérience du prisonnier, du confiné, de l’habitant du ghetto, celle d’un de­dans qui n’existe pas en fonction d’un dehors, un dedans refermé sur lui-même comme condition de survie, sans relation à un de­hors, existant intransitivement, absolument. Est-ce au demeurant un dedans alors que le sujet n’y est pas protégé, que son intériorité peut être brutalisée ? Être exposé au dehors sans médiation – puisque la médiation viendrait précisément dissoudre la dis­tance –, tel est le sort de l’exilé qui survivra à se créer un dedans, un lieu d’exiliance9. Ainsi l’a compris Saint-John Perse écrivant de Dante que le bannissement de Florence lui ouvrit « le champ clos de l’exil »10. Dedans/dehors, l’un n’existant pas sans l’autre, le jeu dialectique est connu. Mais si le dehors est interdit, qu’il n’est pas possible d’en faire l’épreuve, garde-t-il son autorité ? En outre, le dehors est en droit partagé et partageable en opposition à un dedans à la communalité restreinte, une opposition qui re­coupe celle du public et du privé. Dans le ghetto, cette logique est pulvérisée : le dehors pour l’habitant du ghetto existe dans l’ex­tériorité dessinée par les murs, mais le dedans n’est aucunement privé puisqu’il est partagé en raison de la surpopulation et que si la définition du dehors est qu’il soit partagé, commun, public, le dedans ghettoïque surpeuplé apparaît comme un dehors.

  • 11 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 39.
  • 12 « De tout Harlem se dégage une sensation de congestion, semblable à cette pulsation dans le crâne, (...)
  • 13 Ibid., p. 86-87.

7 Le facteur du tout-ghetto dessine le deuxième aspect : au ghetto, tout est ghetto. De la variété qui fait la ville depuis la modernité, de la diversité qui l’identifie, l’urbanité du ghetto a perdu les composantes. « Je me sens enfermé comme dans une boîte. Il n’y a pas d’air pour respirer. Où que tu ailles, tu te cognes sur un portail qui t’enclot »11. James Baldwin accentue et prolonge la métaphore : « All of Harlem is pervaded by a sense of congestion, rather like the insistent, maddening, claustrophobic pounding in the skull that comes from trying to breathe in a very small room with all the windows shut. »12 Un enfermement devenu intérieur, un internement. Il infuse les pierres, les rues, les briques ; comme le tribunal du Procès de Kafka ou le château du roman éponyme, le lieu se confond avec sa fonction. Le sentiment est renforcé lorsqu’un agrandissement du ghetto crée un soula­gement, vite effacé : « Je fais mon premier tour du ghetto, un deuxième, un troisième, mais je sens vite que c’est toujours la même prison, juste un peu plus grande, comme pour nous provoquer. »13 Cette homogénéisation de la ville, ici paroxystique, appartient à l’ethos exilique puisque celui-ci repose sur la per­ception d’une radicale hétérotopie quant au lieu d’accueil. Le refuge urbain est inconnu dans son intégralité et à ce titre demeure un objet de méfiance ou de rejet de part en part. Les seuls endroits où l’exilé peut trouver réconfort seront ceux occupés par d’autres exilés, mais ces endroits n’appartiennent pas à la ville tant ils constituent des pièces rapportées ou des enclaves réservées. Dans les romans de l’exil sous le nazisme (Anna Seghers, Erich Maria Remarque, Leon Feuchtwanger, Klaus Mann), les personnages ne peuvent goûter de repos nulle part et la ville n’est qu’un espace à parcourir incessamment et dans tous les sens, en fuite devant les nazis ou en quête d’un visa, passeport, sauf-conduit.

  • 14 J.-F. Lyotard, L’inhumain. Causeries sur le temps, Paris, 1988, p. 214.

8 De tous les espaces de confinement possible, le ghetto est par­ticulier au sens où il n’est pas un espace de ou pour le confinement, il est confinement. La loi du tout-ghetto dicte la règle d’ha­bitabilité : on n’est pas dans un ghetto comme on est dans une ville – même en son sein –, à savoir la possibilité d’être dans tel ou tel sous-espace de la ville, car dans le ghetto, tout est ghetto. Une ville peut accueillir un ghetto parmi ses fonctions de même qu’elle peut accueillir des jardins ou des hôpitaux, le ghetto en devenant alors une partie, mais le ghetto, lui, n’a qu’une seule fonction qui est d’être un ghetto et qui infuse tous les autres dispositifs urbains. Le jardin du ghetto où jouent les enfants n’est pas un espace d’évasion puisque les habitants ne sortent pas du ghetto ; l’hôpital du ghetto où séjournent les malades n’est pas un espace de gué­rison puisque les habitants du ghetto sont tous promis à la mort. La probabilité qu’un enfant puisse oublier les murs et un malade ses souffrances ne s’oppose pas à la règle, elle en fait ressortir la perversité. Opposant l’habitable à l’inhabitable, la domus au ghet­to, et prenant l’exemple de celui de Varsovie voué à la Vernichtung (anéantissement, annihilation), Jean-François Lyotard analyse : « Il faut l’exterminer parce qu’il constitue une vaine opacité dans le programme de la mobilisation totale pour la transparence. »14 Le ghetto est compact comme l’est la nuit.

  • 15 A. Rudnicki, Les fenêtres d’or, traduction de A. Posner, Paris, 1979, p. 26.

9 Le troisième et dernier aspect touche, sur le plan temporel, à un phénomène de séparation qui n’aboutit pas à une rupture. Par­mi les fêtes juives, l’une prenait une importance particulière dans le ghetto, Pessah, la Pâque juive, en tant que fête de la sortie d’Égypte et célébration de la liberté. Elle donne son titre à l’une des nouvelles du recueil Les fenêtres d’or d’Adolf Rudnicki et marque un moment important du récit éponyme puisque la fête y offre à la résistance du ghetto la possibilité de mêler des chants religieux, des chansons populaires et des chants révolutionnaires. Dans le scenario que détaille minutieusement le récit lu le soir de Pessah, la Haggada élaborée à partir de l’histoire biblique, une situation s’applique à celle du ghetto, l’épisode de la nuit pascale, car les deux scènes illustrent une idée similaire sur l’histoire in­interrompue : afin d’être épargnés par l’ange de la mort frappant les Égyptiens, les Hébreux doivent rester confinés dans leurs maisons, mais cela ne les soustrait pas à l’histoire puisque celle-ci se déroule au-dehors et les concerne directement, travaillant à leur libération ultérieure. Ne pas sortir cette nuit-là les fera sortir de l’esclavage plus tard. Nul n’est coupé du cours de l’histoire – en est-on éloigné, séparé. Pour le ghetto, l’exclusion spatiale pourrait pareillement sembler valoir pour exclusion temporelle ; coupé du monde, il serait coupé de son calendrier, hors du temps du monde. Mais l’histoire avance sans rien ignorer, ni lieu ni être vivant, et elle les enveloppe tous, bourreaux et victimes. Adolf Rudnicki, un chroniqueur du ghetto, confie des années plus tard : « Fatigués d’inhumaine façon, nous sommes incapables de rien absorber de plus. [...] Mais comment immobiliser l’Histoire à laquelle nous nous sentons condamnés et qui, faisant bon marché d’une im­pressionnabilité déjà insensible, culmine tous les jours, à chaque croisement des rues de Łodź. »15

  • 16 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 133-134.
  • 17 Ibid., p. 135.
  • 18 A. Frank, Journal, traduction de T. Caren et S. Lombard, Paris, 1987, p. 217-218.
  • 19 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 134.

10 L’histoire ne s’arrête pas, pas plus après que pendant le crime. Yitskhok Rudashevski se lamente, le jour anniversaire de ses 15 ans dans le ghetto de Wilno : « [...] le ghetto n’est pas que le dou­loureux instant éphémère d’un cillement, d’un battement de cœur, d’un cauchemar qui peut s’évanouir à tout moment, mais un vaste marécage où s’enlisent nos jours, nos semaines. [...] Je voudrais crier au temps d’attendre, de cesser de courir. »16 Aucun romantisme qui soutiendrait un regret égoïste de la perte, mais le sentiment d’échapper à une histoire collective qui ne s’arrête pas et la volonté de la rejoindre, exprimée par le slogan des membres du « Club » : « “Entre les murs et pourtant jeunes, jeunes à ja­mais.” [...] Du ghetto ne sortira pas une jeunesse brisée, du ghetto sortira une jeunesse forte, endurcie, joyeuse !... »17 Hélas, sans Yitskhok Rudashevski qui sera tué le 1er octobre 1943 dans la clairière de Ponar, aux environs de Wilno. Comme dans les autres textes mémoriels relatifs aux ghettos qui ont été dissimulés puis retrouvés, il est poignant de lire les nombreux passages où l’avenir est évoqué positivement en sachant que cet avenir aura exclu l’auteur. Le pacte autobiographique est d’une certaine manière in­validé par l’événement de la mort anormale alors qu’une fin régulière le légitime. Un frémissement gagne le lecteur lorsqu’il découvre le souhait d’Anne Frank, dans son annexe-ghetto, de perfectionner son style afin de devenir journaliste ou écrivain18 ou l’espoir de Yitskhok Rudashevski, au même âge : « Aujourd’hui, j’ai quinze ans et je vis confiant en l’avenir. Je n’ai aucune am­biguïté de pensée. Je vois devant moi du soleil, du soleil, du soleil... »19

  • 20 A. Rudnicki, Les fenêtres..., op. cit., p. 20-21.
  • 21 M. Edelman – H. Krall, Mémoires du ghetto de Varsovie, traduction de P. Li et M. Ochab, s.l., p. 71
  • 22 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 185.

11 La passivité qui empêche l’intervention devant le crime, singu­lier ou de masse, invoque souvent la distance, la coupure, mais le décrochage est illusoire, volontairement aménagé tandis que les victimes, elles, ne sont pas dupes : « De tout cela, des enfants transformés vifs en viande fumée, on disait : “C’est dans le ghetto”, ce qui sonnait comme à des distances infinies. On disait : “C’est le ghetto”, et la tranquillité d’esprit revenait. [...] À cent mètres plus loin dans l’espace, à quinze mois de distance dans le temps – et cela suffisait ».20 En écho au romancier, le témoignage de Marek Edelman, un des dirigeants de l’insurrection du ghetto de Varsovie : « Le mur ne dépassait pas le premier étage. Du deu­xième, on voyait l’autre côté, un manège, des gens... On entendait de la musique et on avait terriblement peur de passer inaperçus, peur de disparaître derrière sans qu’on remarque notre existence, notre combat, notre mort... »21 Le ghetto n’appartient pas à une réalité lointaine, neutralisé dans un exotisme tragique ; il fait partie de la ville, il est la ville transformée selon une opération qui désigne le déplacement exilique. L’espace exilique définit ce dé­placement qui retranche un bout de la planète du reste – espace exilique en tant qu’espace exilé. Implacablement, la rationalité spatiale autant que temporelle est désormais ordonnée par un principe extérieur : « “Aujourd’hui c’est dimanche” sourit le Rou­quin. / “Comment le savez-vous ?” / “Vous n’entendez rien ?” / Ranek écoute, immobile. “Oui” murmure-t-il... “je les entends... au loin... les cloches. Ça vient de l’autre côté, non ? De la rive roumaine ?” »22 Dans le ghetto ukrainien de Prokov, seul « l’autre côté » roumain donne la mesure.

La nuit exilique

  • 23 Ibid., p. 90.

12 Le Maréchal Antonescu avait ordonné l’exil systématique des personnes juives vers les régions de l’est de la Roumanie, au­jourd’hui en Ukraine, au-delà du fleuve Dnjestr-Nistra. La dé­portation massive des Juifs de Roumanie ayant débuté en juillet 1941, rares furent les survivants aux trois hivers glacials, au ty­phus, au choléra, à la faim et à la violence. L’écrivain Edgar Hilsenrath survécut pour s’enfoncer dans la dépression dont l’écriture de Nacht (Nuit), l’œuvre littéraire majeure sur le ghetto, l’aidera à sortir après une dizaine d’années. Hilsenrath, faisant fi du mutisme imposé aux rescapés et de leur pudeur, s’approche des limites du dicible – l’indicible n’existe pas qui viserait à séparer l’humain de ce qui le fait humain, le langage – en refusant de dis­simuler la turpitude à laquelle furent livrés les habitants du ghetto s’ils voulaient survivre. Dans le ghetto, ils sont dans la nuit, une nuit qui engloutirait tout salut pour la condition humaine. Inutile de mettre en scène un voyage qui mènerait au bout de la nuit, celle-ci est compacte, intacte d’un but à l’autre du ghetto ; inutile d’invoquer un violon au-dessus d’un toit (version yiddish ou ver­sion Chagall), la musique aussi est liquidée. Un vieux violoniste joue, tend son chapeau aux passants et ne reçoit qu’un crachat : « “Qu’est-ce qu’il jouait ?” demanda dans la foule une femme à son mari. [...] “Je n’en sais rien”, dit l’homme, “ce n’était pas un air roumain. Ni un air yiddish.” / “Ni ukrainien”, dit la femme, “ni russe non plus. On aurait reconnu.” / “C’était de la merde”, dit l’homme, “comme n’importe quelle musique”. »23

  • 24 Ibid., p. 228.
  • 25 Ibid., p. 336-337.
  • 26 Ibid., p. 345.
  • 27 Ibid., p. 346.
  • 28 Ibid., p. 490.
  • 29 Un récit mémoriel consacré à Treblinka, écrit par Chil Rajchman, s’intitule Je suis le dernier juif(...)
  • 30 Ibid., p. 400.

13 Au ghetto de Prokov, en ce printemps 1942, dans la ville bom­bar­dée et calcinée, les signes de normalité sont déroutants et accentuent la surimposition incongrue de l’urbanité normale et de l’exceptionnalité : entre le café, « Le Grand Café », et la maison de passe, un coiffeur coupe encore les cheveux même si son activité principale demeure le marché noir ; un cordonnier exerce alors que le protagoniste principal, Ranek, vole les chaussures aux mou­rants et les échange contre quelques oignons pour se nourrir ; Ranek observe une jeune fille désirable qui n’est qu’« une man­geuse d’ordures comme lui »24. La naissance d’un enfant25 devient incongrue, inutile, dans ce règne de la mort, d’une nuit de l’hu­manité, fin du monde à laquelle sont irrémédiablement voués les hommes. Dans la maison en ruines où loge Ranek, un asile de nuit d’une seule chambre/dortoir, « habitent les plus pauvres parmi les pauvres du ghetto »26. La rue a perdu son nom, Lénine ou Gorki, et les autres maisons sont détruites. Décor encore debout dans le désastre, ce ghetto dans le ghetto devient la scène centrale, rare­ment quittée, du récit dont le titre de la première version était L’asile de nuit ; les survivants de tous âges s’y entassent les uns à côté des autres dans une horrible promiscuité et y croisent leurs destins, sans fraternité et sans partage. Une infirmière venue pour un accouchement remarque : « ... ça [n’a] rien à voir avec le nom­bre [...] ... c’est les gens... ils sont différents. [...] On dirait que ce ne sont plus des hommes. »27 Plus tard, deux enfants orphelins, un garçon et sa sœur cadette, occupants de l’asile, observent Ranek et sa compagne Deborah : « “Tu sais [dit le garçon], comme nous ils n’ont plus personne.” / “Plus personne ?” demanda l’enfant. / “Eux aussi sont les deux derniers”. »28 Syndrome du dernier, en­core plus terrifiant parce que prononcé par un enfant à qui revient la charge d’incarner l’avenir, c’est-à-dire d’être le premier. Vari­ante : le dernier Juif dont le concept a été médité, sur fond de Shoah par, entre autres, Paul Celan et Jacques Derrida29. Serait-ce Ranek ? L’homme est sans morale et sans affect semble-t-il, un picaro de l’abîme, mi-Chvéïk mi-Wozzek, un shlemil si ce n’était la débrouillardise et le cynisme. Pas plus un antihéros que l’hom­me-sans-qualités de Robert Musil le serait dans la mesure où les deux personnages évoluent dans des milieux – le ghetto de Pro­kov, la Vienne 1900 – qui, quoique ressortissant de socialités et d’historicités tout à fait disparates, dissolvent tous deux la notion d’héroïsme en étouffant le système minimal de valeurs indispen­sable au fonctionnement héroïque. « [Il] ressemblait à un épou­vantail tout affaissé et silencieux dans ses guenilles, les yeux perdus dans le vide. Il portait un drôle de chapeau, un chapeau beaucoup trop grand, qui jurait avec son visage. »30 Ce chapeau, toutefois, qui le fait reconnaître dans tout le ghetto illustre par son excentricité un destin autre que celui du ghetto, une promesse ou une attente, la preuve qu’il peut, sans exceptionnalité héroïque, ne pas être le dernier, qu’il pourrait en sortir – ne serait-ce qu’en porteur de récit.

  • 31 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 127.
  • 32 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 330-331.

14 Ranek, l’homme du ghetto, non pas comme ces personnages qui peuvent être dits hommes de la ville (Biberkopf et Berlin, Bloom et Dublin) car ceux-là lui sont liés, émanations de la ville à moins que ce ne soit le contraire. Ranek, lui, ne va nulle part car il n’est nulle part. Les villes arborent un plan que l’on peut suivre ou déjouer. Le ghetto n’a pas de plan, toutes les rues sont les rues du ghetto, toutes les constructions sont les constructions du ghetto. Ce qui d’une certaine manière déréalise le ghetto concret et en fait l’émanation, non singularisée, d’une idée de ghetto. D’où la possi­bilité d’un usage symbolisant du ghetto chez Yitzkhok Ruda­shevski, aidé par la rhétorique communiste : « [...] notre ghetto est le point final de siècles de misère. Nous serons ceux qui, sortant du ghetto, jetteront à bas la misère qui a opprimé le peuple juif durant des siècles. »31 D’où chez Edgar Hilsenrath, en brèche à son réalisme cruel, l’esquisse impromptue d’une fable, une digression quasi allégorique et quasi idyllique à partir d’une vision sinistre recueillie sur le fleuve qui longe le ghetto, le Dniestr : « Deux ca­davres flottaient paisiblement sur le fleuve : un homme et une femme. La femme voguait un peu à l’avant de l’homme. On eût dit un jeu amoureux. L’homme essayait sans cesse d’attraper la femme, sans jamais y parvenir. Un peu plus tard, la femme dériva légèrement sur le bord et fit risette à l’homme, qui lui rendit son sourire, puis la rattrapa. Son corps heurta le corps de la femme. Les deux cadavres se mirent alors à tourner en cercle ; ils se collèrent un moment l’un à l’autre, comme s’ils voulaient s’unir. Puis réconciliés, ils reprirent leur dérive. Le crépuscule s’épais­sissait. Le vent rafraîchissait les deux corps, avec la même ten­dresse que l’eau, les berges et les champs de maïs de l’autre côté, sur la rive roumaine. »32

  • 33 Nous avons inclus dans un même corpus un texte fictionnel et un texte autobio­graphique. Nous le re (...)
  • 34 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 62.
  • 35 Ibid.
  • 36 Ibid. Le lapsus est conforté par le retour de la formule « portail haï » plus loin dans le texte (p (...)

15 L’absence d’héroïsme tient aussi au truisme selon lequel le ghetto n’étant pas attaqué, il n’est donc pas à défendre. Ce qui l’est tient à la répartition ultime : ou la vie ou la mort et la liberté d’assumer le choix car même au ghetto il est des habitants qui choisissent d’emblée la mort en l’acceptant dès qu’elle se présente. Ranek décide de survivre et met à profit les ruses que son esprit lui suggère, choix que le camp ne lui offrirait pas. Ou la vie ou la mort, non dans un antagonisme tranché, mais dans un entre­lacement diabolique, une infernale dialectique sans résolution – du moins du côté du survivant qui n’est jamais sûr de sa survie. Effet-ghetto que cette mort vivante qui vient cette fois frapper le lecteur par un lapsus lectionis dans une page d’Entre les murs du ghetto de Wilno33. Le Nouvel An juif, Rosh Hashana, tomba le 12 septembre 1942 et Yitskhok Rudashevski découvre un écriteau « Bonne année » près d’une guérite aux limites du ghetto. Il com­mente, illustrant l’entrelacs prémentionné : « On nous souhaite une bonne année de vie, sur le fond du portail qui symbolise la vie sombre et dépérie du ghetto. »34 Or, quelques lignes plus haut, la séquence est introduite par la phrase suivante : « Sur le portrait haï du ghetto, près du poste de garde, un grand écriteau est pla­cardé : Bonne année ! »35 Un œil averti, mais inattentif, ou trop attentif, pourrait lire dans « haï » la transcription du mot hébreu (repris en yiddish) pour « vivant » (ħai – het-yod), et trouver dans cette confusion de quoi alimenter une adéquate double lecture : portail de haine/portail de vie. Au demeurant, le paragraphe finit sur l’injonction « [...] admettons que nous retournerons à la liberté par ce portail. »36

  • 37 M. Edelman, La vie malgré le ghetto, Paris, 2010.
  • 38 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 109.

16 Si le ghetto n’offre pas de lui-même l’incitation au combat, cela ne veut pas dire que la révolte est impossible. À l’inverse, la ré­duction de la vie à la survie, continuer à vivre pour simplement ne pas mourir – la vie malgré le ghetto, selon l’expression de Marek Edelman37, opère une élémentarisation de la sensibilité indi­viduelle qui la rend disponible pour l’idéalité d’une lutte. Le journal de Yitskhok Rudashevski est tout du long porté par sa foi dans la Russie soviétique et l’Armée rouge ; il fait partie des « pi­onniers » et, à ce titre, projette son regard vers un horizon bien au-delà des murs du ghetto, il suit les combats de Stalingrad et pro­clame à l’occasion de l’anniversaire de la Révolution bolchévique : « Mais je suis sûr que la victoire d’Octobre sera encore porteuse d’autres victoires. »38

  • 39 « Fun grinem palmenland biz vaysn land fun shney, / Mir kumen on mit undzer payn, mit undzer vey, / (...)

17 De fait, les ghettos polonais de Varsovie, de Wilno, de Biały­stock, se sont soulevés sous l’action des groupes de résistance juive et on ne saurait oublier que « Zog nit keyn mol » (Ne dis jamais), le « Chant des partisans juifs », est signé par Hirsch Glik, membre de l’Organisation des Partisans unis de Wilno. Sa deuxième stro­phe désigne, hors du ghetto, le monde comme la scène de la ré­volte : « Depuis les palmiers verts jusqu’au blanc de la neige, / Avec nos souffrances, nous venons en cortège, / Et là où nous tombons, va jaillir notre sang / Et jaillir le courage et la force en nos rangs. »39

18 Or, ces mouvements de lutte et de résistance sont entrepris au nom de valeurs extérieures à leur environnement, de valeurs ex­térieures à tout environnement. Emmanuel Ringelblum : « Il est d’usage de dire que la guerre transforme les hommes en bêtes. Mais nous ne voulions pas la guerre, et nous ne la voulons pas, et nous ne serons pas transformés en bêtes. Nous sommes des êtres hu­mains et nous le resterons. »40 Marek Edelman : « En nous soulevant, nous avons rappelé notre appartenance au genre humain. En prenant les armes contre ceux qui voulaient nous anéantir, nous nous sommes raccrochés à la vie et nous sommes devenus des hommes libres. »41

  • 42 Ibid.
  • 43 Il s’en explique dans l’entretien précité.

19 Ces deux acteurs majeurs du ghetto de Varsovie, le chroniqueur et le combattant, revendiquent l’humanisme contre ceux qui les traitaient comme des sous-hommes. D’autant que Marek Edel­man précise la nature de cet humanisme intransigeant qui échappe au jugement : « Ceux qui ne se sont pas soulevés sont tout autant des héros que ceux qui ont pris les armes. Celui qui a choisi de ne pas laisser sa mère monter seule dans les convois de la mort a fait preuve d’autant d’héroïsme que celui qui est mort les armes à la main. »42 Une partie des Résistants des ghettos s’installeront en Israël tandis que Marek Edelman demeurera en Pologne, de­viendra médecin et s’opposera au gouvernement communiste en s’engageant auprès du syndicat Solidarność. L’opposition de Ma­rek Edelman au sionisme et ses réserves à l’endroit de l’État d’Israël43 proviennent certes de sa formation bundiste, mais se comprennent aussi comme ce qu’on appellera une éthique du ghetto, née de l’insupportable séparation, défendant l’universel contre tout enfermement identitaire, fût-il volontaire. Celui qui manqua mourir à Varsovie résiste à tout autre ghetto, identitaire, national, religieux.

L’éthique du ghetto

  • 44 « Pour les désespérés seulement nous fut donné l’espoir », W. Benjamin, « Les Affi­nités électives (...)
  • 45 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 542.
  • 46 Ibid., p. 444.
  • 47 R. Antelme, L’espèce humaine, Paris, 1978, p. 229.

20 Nuit recueille cet humanisme du dernier Juif, ce type d’espoir réservé aux désespérés selon le diagnostic de Walter Benjamin44. Chez Hilsenrath, la représentation du ghetto dévoile la part la plus obscure de l’homme, la normalité apparente se déchirant sans cesse pour laisser place à des images charriant l’impensable, l’in­soutenable, séquence après séquence tout au long du livre. Mais le récit se termine par une pietà au ghetto. « Deborah serra l’enfant plus près d’elle, comme si elle craignait de le perdre. “[...] Ils ne nous chasseront pas, comme ils l’ont chassé, lui [Ranek, mort]. [...] Je dénicherai aussi quelque chose à manger.” Deborah sourit. “N’aie pas peur” répéta-t-elle. “Maman veille sur toi.” »45 Les derniers mots du livre, à entendre par le lecteur, de l’endroit même où ils sont prononcés. Pour Hilsenrath, le ghetto reste à jamais nocturne, la nuit définitive apportée sur la ville, la nuit de l’exil. Et pourtant, il conclut sur cette scène à l’étincelle rédemptrice qui ne déchire pas la nuit que la nuit accueille. Telle est l’éthique du ghetto, aussi radicale que celle de Lévinas à une différence près : elle n’est pas tournée vers l’autre, mais vers le moi, une infra-éthique en somme. Tout sacrifier au moi pour que celui-ci vive. Radicale comme l’éthique lévinassienne dans la mesure où elle se déploie gratuitement, en dehors de tout code ou contrat moral, validée par sa seule obligation : « Tu te donnes trop de mal pour cette racaille, pensa-t-il [Ranek]. D’autres sont plus durs, ils n’auraient pas eu autant de scrupules que toi. On essaie de rester humain... et après ? Qu’est-ce qu’on y gagne ? »46 On y gagne de rester humain, rester accroché à l’espèce humaine qui pour de­venir espèce n’en demeure pas moins humaine : « Mais il n’y a pas d’ambiguïté, nous restons des hommes, nous finirons en hommes. La distance qui nous sépare d’une autre espèce reste intacte, elle n’est pas historique. C’est un rêve SS de croire que nous avons pour mission historique de changer d’espèce, et comme cette mutation se fait trop lentement, ils tuent. [...] il n’y a pas des espèces humaines, il y a une espèce humaine. »47

  • 48 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 293.
  • 49 Ibid., p. 474.

21 Plusieurs conditions semblent nécessaires pour que puisse s’ex­ercer cette éthique. Première condition : reconnaître dans le vi­vant un être humain qu’il faut à ce titre sauver. À propos du frère de Ranek, Fred, atteint du typhus et qu’il s’agit de réintégrer dans le dortoir : « “C’est à peine croyable” fit-il en secouant la tête. “Il a vécu comme un chien sous ce maudit escalier – pire qu’un chien. [...] Et [maintenant] il dormira comme un homme” dit-il. “Comme un homme parmi d’autres hommes”. »48 Car la socialité du ghetto n’ignore pas les hiérarchies, entre riches et pauvres, entre hommes et femmes, ou encore entre les sans-abris et les occupants de l’asile : « Tu sais bien que les sans-abris détestent ceux qui ont un toit. [...] Ils nous haïssent ! Ils nous haïssent ! Ce sont les premières victimes des rafles... et en hiver... et en hiver leurs cadavres gelés jonchent le sol tandis que nous sommes au chaud. Et nous, est-ce qu’on se soucie d’eux ? Non, pensa-t-elle [Deborah], on ne se soucie pas d’eux. »49

22 Comme si le tout-ghetto ne relevait, en somme, que du sen­timent éprouvé par les habitants, mais que la situation concrète perturbait la perception en maintenant sans faillir les inégalités sociales. À l’étape suivante, le camp établira sans compromis l’abolition de tous les privilèges – tous égaux devant les créma­toires.

  • 50 Ibid., p. 115.
  • 51 Ibid., p. 538.

23 Deuxième condition : ne pas avoir totalement effacé le sen­timent. Lorsque Ranek médite sur son lien à Sarah, il conclut : « ... quelque chose l’anime, elle aussi. Comme tout le monde... même les demi-morts ont des sentiments. »50 Ce que la « vieille » ose encore appeler l’amour et que Ranek éprouvait pour Debo­rah : « “Je le savais, et pourtant je n’ai jamais pu me l’expliquer, car c’était un homme dont la foi avait été détruite, la foi en Dieu, Deborah, et la foi en l’homme : pour lui rien n’était sacré... Alors je me disais qu’un homme pareil n’était plus capable d’aimer. Mais finalement Hofer avait raison.” / “Raison ?” chuchota Deborah. “Qu’est-ce qu’il disait, Hofer ?” / “Seuls les morts sont incapables d’aimer. Voilà ce qu’il disait”. »51

  • 52 Ibid., p. 453.
  • 53 Ibid., p. 226.
  • 54 Ibid., p. 317.

24 Amour ou humanité ou générosité ou compassion, qu’importe la désignation tant que le sentiment subsiste : « “Pourquoi ne dis-tu pas simplement que tu veux m’aider ? [...] Tu as honte ?” [...] “Ne dis pas n’importe quoi ! Tu sais que je ne fais rien sans cal­cul”. »52 La dénégation ne trompe pas, Ranek se soucie de l’autre et, dans un autre épisode, accueillera finalement une sans-abri dont il disait auparavant : « Elle ne peut pas rester. Imagine si nous donnions asile à tous les sans-abris. Qu’est-ce qu’on de­viendrait ? »53 À l’inverse, Blum, le gynécologue qui habite le « beau quartier » du ghetto, refuse d’intervenir sans paiement : « “Une opération sérieuse coûte naturellement de l’argent [...]. Surtout ici, au ghetto.” »54

  • 55 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 88.
  • 56 Ibid., p. 89.
  • 57 Ibid., p. 139-140, 169.

25 Troisième condition : garantir l’éthique en ne cédant jamais à la collaboration. Pour la « police juive », l’affaire est d’emblée entendue, aucune réserve car l’usage d’une brutalité sans morale et sans pitié aucune est largement attesté au point que Yitzkhok Rudashevski énonce à leur égard une étonnante proposition : « Chacun éprouve pour eux la même haine et ils sont devenus étrangers au ghetto. »55 Étrangers parmi les étrangers, exclus des cercles de l’enfer, quoique l’indignité de ces policiers retombe sur tous : « Immense est notre malheur. Immense notre honte, notre humiliation ! Des Juifs aident les Allemands dans leur terrible travail organisé d’extermination ! »56 Si Ranek fréquente l’un des policiers du ghetto de Prokov, Daniel, et se vante de la relation, la stratégie relève de son éventail de ruses sans nourrir ni recon­naissance ni estime à son endroit. La question des Judenräte est plus délicate, les conseils juifs et leurs présidents dont l’action consistait à pourvoir les Allemands de travailleurs/esclaves et de déportés, mais aussi à tenter, parfois, d’améliorer les conditions de vie, voire de sauver des vies. En fin de compte, la non-collaboration que demande l’éthique du ghetto est davantage une disposition d’esprit qui apparaît clairement dans les deux « procès » organisés dans le ghetto de Wilno par le « club » de Yitzkhok Rudashevski : les deux figures à comparaître sont res­pectivement Hérode et Flavius Josèphe57, à savoir deux person­nages historiques – le premier connu par les écrits du second – que l’histoire juive a retenus comme ayant frotté, à des degrés différents, leur identité juive à la culture romaine ennemie. Pour le premier, le tribunal le juge coupable car la collaboration avec Rome, sous couvert de l’intérêt du peuple juif, a mené au « meur­tre » de celui-ci.

  • 58 Ibid., p. 107 ; c’est nous qui soulignons.
  • 59 W. Benjamin, « Sur le concept d’histoire » (traduction de M. de Gandillac et P. Rusch), Œuvres III, (...)

26 Quatrième condition : laisser des traces. L’injonction a été lar­gement suivie – journaux, témoignages, chroniques, archives dont le célèbre travail de Ringelblum, Oneg shabbes –, mais pourquoi lui attribuer une valeur éthique – qui, en outre, est censée être ap­pliquée dans la discrétion, sinon dans le secret – alors que la fonction mémorielle suffirait à la justifier ? Le jeune Yitskhok en pressent la raison : « Aujourd’hui nous sommes allés rue Shavler 4 pour notre enquête sur le ghetto. Nous n’avons pas reçu bon accueil. [...] Ils ont raison, mais je n’ai pas tort non plus. Car je pense que tout doit être consigné et enregistré, même le plus san­glant, car tout devra être pris en compte. »58 Deux éléments à considérer dans cette fin de phrase : le futur grammatical et la notion de prise en compte. Ce qui s’esquisse ici d’une philosophie de l’histoire doit recevoir l’éclairage de celle de Walter Benjamin : « Le passé est marqué d’un indice secret, qui le renvoie à la ré­demption. »59 Le ghetto ne referme pas sur lui-même l’infamie qui l’a constitué et s’il conserve en ses murs désormais symboliques la mémoire des vaincus et des disparus, celle-ci ne demeure pas à ja­mais encryptée. Au contraire, il la protège et invite les générations ultérieures à la protéger avec lui afin de garder active l’exigence de libération.

  • 60 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 148.
  • 61 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 174.
  • 62 Ibid., p. 115.
  • 63 Ibid., p. 125.
  • 64 Ibid., p. 165.
  • 65 Ibid., p. 177.
  • 66 Ibid., p. 179.
  • 67 Ibid.

27 Cinquième condition : se rappeler la nature car, paradoxa­lement, celle-ci, dépassant la sphère des intérêts et des souffrances des humains leur rappelle leur humanitude et donc leur vocation, du moins leur disponibilité, pour l’éthique. « Il pressa son front contre le carreau froid de la fenêtre. C’est peut-être parce que le cœur n’y est plus que tu ne l’as pas remarqué, se dit-il. C’est vrai­ment le printemps. Sauf qu’ici il n’est pas comme de l’autre cô­té »60. Yitskhok Rudashevski éprouve une sensibilité plus accrue aux saisons, printemps ou hiver, dont il ne manque d’interpréter l’arrivée : « Le ciel est bleu. Ça sent le printemps. [...] Et je me dé­lecte de ce petit vent printanier, j’attrape au vol ces rayons de printemps et mon cœur se languit, se tend vers ailleurs... »61 ; « L’air est gelé. J’ai senti l’hiver. Les joues me brûlent, je marche en tous sens et j’ai plus chaud, l’âme plus légère. J’ai l’impression que les premières neiges annoncent quelque chose de bon. »62 Non pas que le froid ne soit pas redouté, mais il est intégré dans une logique du vivant qui impose un impératif biologique : « Les So­viets attaquent en force le front central. Le ghetto perçoit par tous les sens que la fin approche, ou plutôt, que notre commencement arrive. [...] Car j’imagine, par une nuit pareille, qu’il va bientôt arriver du neuf... Je le sens proche. Je le touche à tâtons de la main dans l’air glacé »63 ; « Il y a de bonnes nouvelles, le ghetto est en fête. Les Allemands reconnaissent que Stalingrad est tombée. [...] La libération est prochaine, je perçois en tout mon sang sa venue prochaine. »64 Qu’est-ce qui tient de la nature et qu’est-ce qui appartient à l’histoire ? Certes l’émotivité de l’adolescent est en cause, mais non moins une volonté d’attachement à un calendrier qui, lorsqu’il est incertain sur le plan historique, retrouve une sta­bilité dans le rythme de la nature. Du camp, « on ne ressort qu’en fumée », selon le sinistre dicton familier des déportés, alors que le ghetto tire de sa fonction d’antichambre une qualité d’antériorité qui porte aussi, in principio, la possibilité de tous les possibles. Si le ghetto est exilique et non le camp, c’est que le premier ne condamne pas le retour à la vie normale, la possibilité du retour. Tous les possibles pressentis par le ghetto, en bien ou en mal. Alors qu’en cet avril 1943, après que 5 000 Juifs ont été fusillés, « le ghetto est assombri et endeuillé »65, l’atmosphère s’allège dans la toute dernière entrée du journal : « L’humeur un peu meilleure. Au club on entend déjà une chanson joyeuse. »66 Sans illusion : « Le pire peut nous arriver à tout instant... »67

  • 68 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 454-455.
  • 69 Y. Rudashevski, Entre les murs…, op. cit., p. 90.
  • 70 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 403.

28 Sixième et dernière condition, la plus extrême : valider la légi­timité de l’éthique par l’épreuve de son contraire. « Cette histoire de dent [en or, arrachée] ... peut-être était-ce un sacrilège... parce qu’il n’était pas mort depuis longtemps et que tu l’as fait tout de suite... [...] Tu l’as fait parce que tu étais désespéré et que tu cro­yais que cette dent nous permettrait de vivre, au moins un petit moment. [...] les morts pardonnent aux affamés, et ils pardonnent aux désespérés. »68 Entre morts et vivants, la limite est moins dressée que celle du ghetto. Davantage une continuité qui fait glisser les vivants vers la mort. Avec une candeur d’adolescent murie par le malheur, Yitskhok Rudashevski le dira en termes philosophiques à propos de la civilisation qui apporte le bienfait et la guerre : « L’humanité traverse une douloureuse tragédie. Le plus et le moins entrent en conflit. Une vie plus belle entraîne aussi la destruction. »69 Le journal rapporte les scènes connues de cadavres abandonnés le long des rues, attendant les charrettes qui les emporteront, tandis que le regard romanesque de Hilsenrath enregistre une vision encore plus saisissante et significative. De même qu’il efface, comme le camp, les différences génération­nelles, l’effet-ghetto procède aussi à un enfermement contre nature par lequel les vivants et les défunts cohabitent en ôtant tout effroi au phénomène : « N’osant s’approcher, il s’affala en gé­missant sur le bord du trottoir – là où gisait le vieux mort. Repose-toi un peu, pensa-t-il, repose-toi juste un peu. Après quoi tu rentreras. Il pose des plantes de pied endolories sur le mort, plus moelleux que le pavé. Le mort le regardait, muet. On eût dit qu’il voulait l’inviter à s’allonger près de lui, qu’il parlait une langue à lui, muette : “Viens, allonge-toi près de moi. Assis, on ne se repose pas. Allonge-toi ! Demain, ils nous chargeront tous les deux sur la grande charrette. Réjouis-toi que tout soit fini. Réjouis-toi, abru­ti.” Ranek était assis là et fixait le mort comme envoûté. Il se­coua la tête. Non, pas encore ! Ce n’est pas parce que tes jambes ne t’obéissent plus que tu vas abandonner. Allez, debout ! Mais ses jambes ne voulaient plus. Elles aussi, comme le mort, parlaient leur propre langue, mais sur un autre ton. Elles disaient : “File-nous d’abord à bouffer ! Ensuite nous te porterons”. »70 

  • 71 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 75.
  • 72 Ibid., p. 79.
  • 73 Ibid., p. 80.
  • 74 Ibid.
  • 75 Ibid., p. 81.
  • 76 Ibid., p. 82.
  • 77 Ibid., p. 74, 114.

29 Avec cette fable funèbre à la morale macabre, Hilsenrath écrit sa Nuit des morts-vivants. L’éthique du ghetto ainsi définie ressort clairement d’une séquence située au milieu du journal de Yitskhok Rudashevski. Yankev Gerstein, professeur et mentor de l’a­do­lescent, vient de mourir et pour lui, la perte dépasse la douleur psychologique pour prendre une valeur symbolique. Après avoir rappelé la personnalité de Gerstein, il constate : « Mais le monde d’hier nous a été enlevé. Le ghetto a été un tragique couperet pour la Wilno juive »71, enchaînant sur l’image obsédante de la ruine, sa rue et ses immeubles détruits : « Tant de tragédies et de souf­frances se reflètent en chaque crique cassée, en chaque fissure noire, en chaque morceau de plâtre tapissé d’un bout de papier peint ».72 Il entend des ruines « qui pleurent et réclament »73, en écho à un poème de Bialik : « [...] ce sont des blessures béantes, muettes, / qui n’attendent plus aucun remède / en ce monde... »74, pour enfin revenir sur la disparition de son maître : « Mais la mort de Gerstein a ébranlé quelque chose, comme si un mur s’était ef­fondré sur nous. »75 Puis dès le lendemain, le journal note la réouverture de l’école et du « club » pour confier : « Enfin je vis ce jour tant attendu. [...] Ma vie prend une tout autre tournure. »76 Alors que le ghetto a fait mourir Gerstein au milieu de ses murs, le ghetto ouvre ses murs grâce à littérature, sciences naturelles, latin, yiddish, histoire et mathématiques. Plus tard, Yitzkhok Ruda­shevski rendra un hommage funèbre à un autre professeur, le Dr Heller, et à deux reprises, il répète les noms des enseignants dis­parus sous une double dénomination, « chênes enracinés dans la Wilno juive » et « victimes du ghetto »77.

Conclusion : « Soleil caché »

  • 78 Ibid., p. 91.

30 La nuit n’est pas sur le ghetto, elle est dans le ghetto. Le ghetto est fait de nuit comme, dit le poète baroque, la vie est faite de rêve. C’est son souple mortier, sa brique friable. Mais le matériau n’est pas compact. Lors d’une soirée artistique, Yitskhok Rudashevski cite un poème écrit par l’une de ses condisciples au lycée de Wilno, Sorele Yankelev, dont un vers contient le secret éthique de la nuit du ghetto : « L’éclair fend la nuit et dévoile le soleil caché. »78

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Notes

1 K. Mann, Journal. Les années d’exil 1937-1949, traduction de P.-F. Kaempf et F. Weinmann, Pa­ris, 2001, p. 318.

2 Y. Rudashevski, Entre les murs du ghetto de Wilno. 1941-1943, traduction de B. Baum, Paris, 2016.

3 Ibid., p. 154.

4 Ibid., p. 139.

5 Ibid.

6 « Les gens sont enfermés dans l’histoire et l’histoire enfermée en eux », J. Baldwin, No­tes of a Native Son, Londres, 2017, p. 177.

7 E. Hilsenrath, Nuit, traduction de J. Stickan et S. Zilberfarb, Paris, 2012, p. 149.

8 J. Baldwin, Notes..., op. cit., p. 69.

9 A. Nouss, La condition de l’exilé, Paris, 2018, p. 63.

10 S.-J. Perse, « Discours de Florence », Œuvres complètes, Paris, 1972, p. 455.

11 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 39.

12 « De tout Harlem se dégage une sensation de congestion, semblable à cette pulsation dans le crâne, constante, insupportable, la réaction claustrophobique qui advient lors­qu’on essaie de respirer dans une pièce très petite dont tous les volets sont fermés », J. Baldwin, Notes..., op. cit., p. 59.

13 Ibid., p. 86-87.

14 J.-F. Lyotard, L’inhumain. Causeries sur le temps, Paris, 1988, p. 214.

15 A. Rudnicki, Les fenêtres d’or, traduction de A. Posner, Paris, 1979, p. 26.

16 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 133-134.

17 Ibid., p. 135.

18 A. Frank, Journal, traduction de T. Caren et S. Lombard, Paris, 1987, p. 217-218.

19 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 134.

20 A. Rudnicki, Les fenêtres..., op. cit., p. 20-21.

21 M. Edelman – H. Krall, Mémoires du ghetto de Varsovie, traduction de P. Li et M. Ochab, s.l., p. 71.

22 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 185.

23 Ibid., p. 90.

24 Ibid., p. 228.

25 Ibid., p. 336-337.

26 Ibid., p. 345.

27 Ibid., p. 346.

28 Ibid., p. 490.

29 Un récit mémoriel consacré à Treblinka, écrit par Chil Rajchman, s’intitule Je suis le dernier juif (traduction de G. Rozier, Paris, 2009).

30 Ibid., p. 400.

31 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 127.

32 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 330-331.

33 Nous avons inclus dans un même corpus un texte fictionnel et un texte autobio­graphique. Nous le reprocherait-on que nous répondrions par l’avertissement maintes fois répété (David Rousset, Primo Levi, Imre Kertesz, Jorge Semprun) qu’en matière de rendu du vécu concentrationnaire, l’imagination ne fait pas la différence. En outre, Paul Ricœur a montré que pour ce qu’il nomme l’identité narrative, « [...] récits littéraires et histoires de vie, loin de s’exclure, se complètent, en dépit ou à la faveur de leur contraste. Cette dialectique [...] rappelle que le récit fait partie de la vie avant de s’exiler de la vie dans l’écriture ; il fait retour à la vie selon les voies multiples de l’ap­propriation » (p. Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, 1990, p. 192).

34 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 62.

35 Ibid.

36 Ibid. Le lapsus est conforté par le retour de la formule « portail haï » plus loin dans le texte (p. 77, 146).

37 M. Edelman, La vie malgré le ghetto, Paris, 2010.

38 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 109.

39 « Fun grinem palmenland biz vaysn land fun shney, / Mir kumen on mit undzer payn, mit undzer vey, / Un vu gefaln s'iz a shprits fun undzer blut, / Shprotsn vet dort undzer gvure, undzer mut ! » (Original en yiddish translittéré ; notre traduction).

40 E. Ringelblum, Chronique du Ghetto de Varsovie, Paris, 1995.

41 Dans l’entretien mené par Eilat Nadav : https://www.courrierinternational.com/artic le/2006/04/13/l-insurge-perpetuel.

42 Ibid.

43 Il s’en explique dans l’entretien précité.

44 « Pour les désespérés seulement nous fut donné l’espoir », W. Benjamin, « Les Affi­nités électives de Goethe » (traduction de M. de Gandillac et R. Rochlitz), Œuvres III, Paris, 2001, p. 395.

45 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 542.

46 Ibid., p. 444.

47 R. Antelme, L’espèce humaine, Paris, 1978, p. 229.

48 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 293.

49 Ibid., p. 474.

50 Ibid., p. 115.

51 Ibid., p. 538.

52 Ibid., p. 453.

53 Ibid., p. 226.

54 Ibid., p. 317.

55 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 88.

56 Ibid., p. 89.

57 Ibid., p. 139-140, 169.

58 Ibid., p. 107 ; c’est nous qui soulignons.

59 W. Benjamin, « Sur le concept d’histoire » (traduction de M. de Gandillac et P. Rusch), Œuvres III, Paris, 2000.

60 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 148.

61 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 174.

62 Ibid., p. 115.

63 Ibid., p. 125.

64 Ibid., p. 165.

65 Ibid., p. 177.

66 Ibid., p. 179.

67 Ibid.

68 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 454-455.

69 Y. Rudashevski, Entre les murs…, op. cit., p. 90.

70 E. Hilsenrath, Nuit, op. cit., p. 403.

71 Y. Rudashevski, Entre les murs..., op. cit., p. 75.

72 Ibid., p. 79.

73 Ibid., p. 80.

74 Ibid.

75 Ibid., p. 81.

76 Ibid., p. 82.

77 Ibid., p. 74, 114.

78 Ibid., p. 91.

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Table des illustrations

Légende Portrait de Yitskhok Rudashevski, avec ses cousines et sa grand-mère
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Légende Marek Edelman
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Pour citer cet article

Référence papier

Alexis Nuselovici (Nouss), « L'espace urbain comme spatialité exilique. L'exemple du ghetto »Les Cahiers de la Mémoire Contemporaine, 15 | 2021, 145-171.

Référence électronique

Alexis Nuselovici (Nouss), « L'espace urbain comme spatialité exilique. L'exemple du ghetto »Les Cahiers de la Mémoire Contemporaine [En ligne], 15 | 2021, mis en ligne le 01 juillet 2022, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cmc/1213 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/cmc.1213

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Auteur

Alexis Nuselovici (Nouss)

Alexis Nuselovici (Nouss) est professeur de littérature générale et comparée à l’Université d’Aix-Marseille. Il travaille sur les litté­ratures de l’exil et de la migration, sur la littérature européenne et sur la théorie de la traduction littéraire. Il est membre du Centre interdisciplinaire d’Étude des Littératures d’Aix-Marseille (CIELAM) et titulaire de la chaire “Exil et migrations” au Collège d’études mondiales (Fondation Maison des Sciences de l’Homme, Paris). Parmi ses ouvrages : La condition de l’exilé, 2015.

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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