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Espace et judaïté chez Kurt Peiser

Pierre Buch
p. 85-95

Texte intégral

  • 1 Le présent article a pour source principale l’ouvrage que son auteur, le petit-fils de Kurt Peiser, (...)

1 La judaïté n’est certainement pas un thème central de l’œuvre de Kurt Peiser1. On devrait même plutôt dire qu’il ne la carac­térise pas. Sur le simple plan quantitatif, le nombre d’œuvres ayant pour sujet spécifique la judaïté est extrêmement faible par rapport à l’ensemble de sa production dont l’axe central est l’ex­clusion des déshérités du système social. Cet article se propose de parcourir la vie de l’artiste, en s’attardant sur sa judaïté et les ré­sonnances de celle-ci dans son œuvre.

Témoin de la misère

2 D’origine juive allemande, Kurt Peiser est né à Anvers en 1887, son père ayant peu avant quitté Berlin pour devenir directeur des Sucreries Tirlemontoises à Anvers. L’usine, située au Vlaamse Kaai, était à quelques centaines de mètres des quais de l’Escaut où venaient encore s’amarrer à l’époque des cargos venus du mon­de entier. Enfant, Kurt Peiser s’échappait de la cour de la maison de fonction qu’occupait sa famille sur le domaine de l’usine, traversait les terrains vagues qui l’entouraient et rejoignait sur les quais ses copains de jeux, les enfants des bateliers et des dockers. C’est ainsi que d’origine bourgeoise, il fut néanmoins très tôt en contact avec les gens du peuple pour qui il développa une empathie qui allait marquer toute sa vie.

3 Après ses études à l’Académie royale d’Anvers, il devint l’élève de Gerard Jacobs, un peintre de marines avec lequel il allait fré­quemment peindre d’après nature le long du fleuve. Lors de sa première exposition personnelle en 1907 à la Salle Boute, il pré­sente 45 toiles dont les trois quarts sont des marines. Le quart restant montre des scènes de la vie du port, du travail sur les docks.

4 En 1907, ses parents quittent Anvers pour Bruxelles et Kurt s’installe dans un atelier à proximité du port où il trouve ses modèles. Il sera rapidement confronté à un problème qui le pour­suivra tout au long de son existence : il s’intéresse aux exclus, aux prostituées, aux souteneurs, aux alcooliques et les représentations de ces victimes du système social ne sont pas du goût de ceux qui ont les moyens d’acheter ses toiles, qu’ils n’ont en outre aucune envie d’accrocher dans leurs salons. Ses choix de sujets ne sont pas non plus du goût de sa femme, avec qui les relations se détériorent et dont il finira par divorcer en 1921, ni de son père, qui le lui reproche violemment. À cela, Peiser répond ne pouvoir peindre que ce qu’il connaît et que ces sujets ne se trouvent pas dans les livres.

5 En 1914, il expose à la salle Forst et, suite à une plainte « ano­nyme », le parquet descend sur les lieux et le procureur du Roi ordonne le décrochage de onze toiles qui porteraient atteinte à la moralité publique. Peiser est inculpé d’attentat à la moralité et aux bonnes mœurs. Ses toiles sont saisies. En attendant son procès et pour échapper un moment aux misères qui lui sont faites, Kurt Peiser part à Paris où il est surpris par le déclenchement de la guerre. Revenant aussitôt en Belgique, il ne peut rejoindre Anvers déjà assiégée et s’installe à Bruxelles chez ses parents. C’est ainsi qu’il va devenir Bruxellois et qu’il habitera la capitale jusqu’à la fin de sa vie.

6 C’est durant la guerre, en 1916, qu’apparaissent ses premiers travaux avec pour sujet des Juifs. Hugo Zunsheim, un ami de la famille Peiser, lui achète Un fils du vieux peuple. Cette huile représente un homme vu de profil le regard tourné vers le spec­tateur sur un fond d’immeubles indistincts. La toile sera exposée en 1917 à la salle Aeolian à Bruxelles parmi une série de pastels et d’huiles réalisés dans le quartier juif d’Amsterdam, série que Peiser poursuivra en 1919.

Kurt Peiser, Amsterdam, quartier juif (huile, 1919)

© Pierre Buch

7 En 1920, Peiser produit une huile, Un fils d’Israël2, un portrait en pied d’un Juif vu de trois quarts face, le regard fixé sur le spectateur, sur un fond diffus d’immeubles où se détachent les silhouettes indécises d’une femme et d’un enfant. Peiser poursuit son étude des quartiers juifs par une série de soixante-quinze pas­tels réalisés en 1921 à Londres où il s’est rendu après son divorce pour épouser sa deuxième femme, Renée. Cette série sera malheu­reusement endommagée trente ans plus tard dans un incendie de l’atelier du peintre. Contrairement à son travail sur Amsterdam, cette série ne comporte aucune huile.

Kurt Peiser, Londres, quartier juif (pastel, 1921)

© Pierre Buch

8 En 1921, le ministre des Sciences et des Arts, Jules Destrée, désireux de faire entrer le tableau Un fils d’Israël dans les col­lections de l’État belge, intervient auprès de la commission d’achat du Musée des Beaux-Arts en vue de son acquisition. Mais en août de cette même année, la section d’Art moderne de la Commission émet un avis négatif et le tableau ne sera pas acquis. On ne peut exclure qu’un certain antisémitisme des membres de la commission soit à la base de ce rejet malgré l’appui du ministre.

Kurt Peiser, Un fils d’Israël (huile, 1920)

© Pierre Buch

9 Au cours des années vingt, Peiser réalise quelques dessins et portraits de Juifs. En 1928, le soutien de trois mécènes, dont Zuns­heim, lui permet de travailler pendant un an, dégagé des soucis matériels, pour préparer une grande exposition à la célèbre salle Giroud où Peiser montre 110 œuvres dont Un fils d’Israël. Le catalogue de cette exposition nous apprend que cette toile était la seule ayant un sujet “juif”.

10 Ensuite, ce tableau reste dans la famille jusqu’à ce qu’un hé­ritier en fasse don en 1995 au Musée Juif de Belgique (Bruxelles), où il sera montré lors de l’exposition « 175 ans de vie juive en Belgique » en 2006. La toile a ensuite longtemps été aux cimaises de la salle d’apparat du Musée.

Un artiste engagé

11 Après 1928, Peiser ne prendra plus le monde juif comme sujet de son art. Il n’y reviendra que très ponctuellement après la Deuxième Guerre mondiale. Pourtant, dès l’accession d’Hitler au pouvoir, dans des conversations avec des amis il parle des persécutions que le régime hitlérien fait subir aux Juifs. Peiser ne se fait pas la moindre illusion sur le régime nazi dont il perçoit le danger comme s’étendant bien au-delà de la seule persécution des Juifs. Durant les années trente, ses convictions pacifistes et inter­nationalistes dirigent son travail vers des activités antifascistes.

12 En 1935, Peiser devient membre du Comité de Vigilance des Intellectuels antifascistes, qui se mobilise contre le parti fasciste Rex et, en 1936, il réalise une affiche antirexiste pour les élections législatives. Dès qu’éclate la guerre civile en Espagne en juillet 1936, Peiser et sa femme se mettent à la disposition du Secours rouge international, qui s’engage en faveur notamment des réfu­giés communistes. Et lorsque l’évolution des combats amène le gouvernement républicain à évacuer les enfants à l’étranger, Pei­ser devient Président du comité d’Uccle pour l’Aide à l’Espagne républicaine et du home Nuestros Niños, pour lequel il produit une affiche. Il poursuivra son action de soutien aux réfugiés espagnols jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. À la fin des années trente, Peiser s’est rapproché du Parti communiste (PC) sans pour autant en devenir membre. C’est probablement parce qu’il n’est pas affilié au Parti communiste qu’il est moins surveillé par la Sûreté de l’État et que son atelier sert en 1939 à des réunions discrètes de dirigeants communistes.

Kurt Peiser, Affiche antirexiste (lithographie, 1936)

© Pierre Buch

13 Peu après l’invasion de la Belgique le 10 mai 1940, l’occupant met en place une politique ségrégative visant les Juifs. Le 18 décembre 1940, Kurt Peiser s’inscrit au Registre des Juifs de la commune d’Uccle où il est domicilié. La lettre J est apposée en en­cre rouge sur sa carte d’identité. Mais lorsqu’est imposé le port de l’étoile en juin 1942, il refuse obstinément de se plier à l’obli­gation.

14 De nationalité belge, Peiser n’est, dans un premier temps, pas visé par les rafles et les déportations massives des Juifs jusqu’à l’Aktion Iltis dans la nuit du 3 au 4 septembre 1943, ciblant également les nationaux. Sa deuxième épouse Renée n’étant pas juive, Peiser bénéficie en outre du statut de Mischehe (mariage mixte), ce qui lui permet d’être moins inquiété. Il a même la possibilité d’exposer à plusieurs reprises, et ce au moins jusque mars 1943, et vend un certain nombre d’œuvres tout au long de la guerre.

15 Son engagement politique se poursuit néanmoins sous l’Occu­pation : à plus de 50 ans, il rejoint les rangs de la Résistance au sein du Front de l’Indépendance (FI). Il est particulièrement actif dans l’organisation d’aide Notre Solidarité, le service social du Front de l’Indépendance, et héberge des membres des Partisans armés (PA).

16 À l’été 1944, son beau-fils, Jean Verschuere, qui habite chez lui, engagé dans la Résistance, est arrêté au domicile par la Gestapo. Peiser étant absent au moment de l’arrestation, il n’est pas clair si ce dernier était également visé par l’opération de la Gestapo. Tou­jours est-il qu’après cette arrestation, Kurt Peiser doit se cacher jusqu’à la Libération du pays début septembre 1944. Son beau-fils mourra du typhus à Bergen-Belsen après la libération du camp.

17 Durant la guerre, Peiser n’a produit que des eaux-fortes, l’ab­sence d’argent l’empêchant de se procurer le matériel de peinture. Les quartiers populaires de la capitale, qu’il fréquente et où il est connu, et les miséreux qui les peuplent sont toujours au cœur de sa production artistique.

Kurt Peiser, Affiche pour Notre Solidarité (lithographie, 1945)

© Pierre Buch

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19 Après la guerre, en 1945, Peiser ne revient que par deux fois sur des sujets juifs. Une fois avec une lithographie sur les camps de concentration pour une affiche vendue au profit de Notre Soli­darité – mieux connue sous son appellation ultérieure Solidarité juive – qui s’occupe à ce moment-là plus particulièrement des déportés rapatriés. Les noms des camps de Lublin-Majdanek et Auschwitz apparaissent à l’arrière-plan de l’affiche. Et une seconde fois avec une huile intitulée L’étoilé. Se détachant sur un fond sombre, la toile représente un Juif assis, les mains croisées sur les genoux. Il porte l’étoile jaune, celle que Peiser avait toujours refusé de porter. Ce tableau lui était particulièrement cher et il s’est toujours refusé à le vendre jusqu’à sa mort en 1962. Cette œuvre est la dernière que Peiser ait produite et qui ait un rapport explicite avec la judaïté.

Kurt Peiser, L’étoilé (huile, 1945)

© Pierre Buch

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Conclusion

21 Le rapport entre judaïté et espace se manifeste de trois manières dans l’œuvre de Peiser. La première est celle du re­groupement, du confinement de la population juive dans certains quartiers urbains au lendemain de la Première Guerre mondiale. C’est le cas de ses œuvres dépeignant les quartiers juifs d’Am­sterdam et de Londres. Ensuite, il y a l’intérêt pour la persécution, la déportation et la destruction des Juifs avec son affiche sur les camps de concentration dont il existe plusieurs versions. Enfin, son portrait L’étoilé représente la ségrégation, l’isolement de l’individu. Dans tous les cas, il s’agit d’exclusion de la société, ce qui alimente le thème central de l’ensemble de l’œuvre de l’artiste, qu’il s’agisse des Juifs ou de tous les autres parias engendrés par le système socio-économique et politique.

22 Kurt Peiser a été appelé le « peintre de la misère et des bas-fonds ». Lui-même se définissait comme le « peintre du peuple ». Mais, pris sous l’angle où nous l’avons abordé dans la présente contribution, on peut le décrire plutôt comme le « peintre de l’exclusion ».

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Notes

1 Le présent article a pour source principale l’ouvrage que son auteur, le petit-fils de Kurt Peiser, a consacré à l’artiste : cf. P. Buch, Kurt Peiser : peintre du peuple, Bruxelles, 2016. Voir également :

2 Nous renvoyons au site du Musée Juif de Belgique pour visualiser l’image : http://www.col.mjb-jmb.org/pa_mjb/index.php/Detail/objects/3236. Pour visionner ses toiles, nous renvoyons au site Kurt Peiser, Peintre – graveur – dessinateur, http://www.kurtpeiser.be. Cf. également : P. Buch, Kurt Peiser..., op. cit.

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Table des illustrations

Légende Kurt Peiser, Amsterdam, quartier juif (huile, 1919)
Crédits © Pierre Buch
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cmc/docannexe/image/1185/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 40k
Légende Kurt Peiser, Londres, quartier juif (pastel, 1921)
Crédits © Pierre Buch
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cmc/docannexe/image/1185/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 52k
Légende Kurt Peiser, Un fils d’Israël (huile, 1920)
Crédits © Pierre Buch
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cmc/docannexe/image/1185/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 33k
Légende Kurt Peiser, Affiche antirexiste (lithographie, 1936)
Crédits © Pierre Buch
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cmc/docannexe/image/1185/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 42k
Légende Kurt Peiser, Affiche pour Notre Solidarité (lithographie, 1945)
Crédits © Pierre Buch
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cmc/docannexe/image/1185/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 63k
Légende Kurt Peiser, L’étoilé (huile, 1945)
Crédits © Pierre Buch
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Pour citer cet article

Référence papier

Pierre Buch, « Espace et judaïté chez Kurt Peiser »Les Cahiers de la Mémoire Contemporaine, 15 | 2021, 85-95.

Référence électronique

Pierre Buch, « Espace et judaïté chez Kurt Peiser »Les Cahiers de la Mémoire Contemporaine [En ligne], 15 | 2021, mis en ligne le 01 juillet 2022, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/cmc/1185 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/cmc.1185

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Auteur

Pierre Buch

De 1972 à 1981, Pierre Buch enseigne l’Histoire des Institutions politiques à la Faculté de Droit de l’Université libre de Bruxelles (

ULB

). De 1990 à 1994, il mène à

l’

ULB une recherche sur les migrations des systèmes juridiques. De 1994 à 2004, il est ma­gistrat en matière d’asile à Bruxelles. Depuis, il voyage et se con­sacre à la photographie, à l’édition et à la diffusion de l’œuvre du peintre Kurt Peiser. Parmi ses publications : Kurt Peiser – Peintre du peuple (2015), une monographie consacrée à son grand-père.

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Droits d’auteur

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