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Compléments en ligne : Clio a lu

Ève Meuret-Campfort, Lutter “comme les mecs”. Le genre du militantisme ouvrier dans une usine de femmes

Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2021
Donald Reid
Référence(s) :

Ève Meuret-Campfort, Lutter “comme les mecs”. Le genre du militantisme ouvrier dans une usine de femmes, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2021, 438 p.

2021

Texte intégral

1Comme les meilleures micro-histoires, Lutter “comme les mecs” d’Ève Meuret-Campfort s’appuie sur une étude de cas – une usine avec une main-d’œuvre exclusivement féminine – pour révéler ce que les théories sociales – ici du capital militant et de la conscience de classe – considérées dans leur universalité (implicitement masculine) ne peuvent pas révéler. Lutter “comme les mecs”, expression qu’Ève Meuret-Campfort emprunte à l’une des ouvrières, adopte une approche intersectionnelle, non pas pour dire que ces ouvrières sont des femmes ou que ces femmes sont des ouvrières, mais que ces femmes et ces ouvrières ont pensé et agi avec ces identités, sans que l’une ne limite l’autre : c'est pourquoi nous pouvons apprendre d’elles. L’ouvrage permet de mieux comprendre la classe et le genre, et les relations entre les deux, d'une manière nouvelle. Il évoque les femmes qui ont travaillé à l’usine de lingerie Chantelle à Saint-Herblain, près de Nantes, depuis son ouverture en 1966 jusqu’à sa fermeture et la dispersion de la main-d’œuvre trois décennies plus tard. En mai 1968, les ouvrières occupent l’usine et créent un syndicat CFDT, rejoint en 1972 par une section locale de la CGT. Tout au long de l’histoire de l'entreprise, plus de la moitié des travailleuses sont syndiquées. Le taux de participation aux élections professionnelles est de l’ordre de 90 % ; les représentantes élues sont des travailleuses de l’usine.

2L'un des points forts de Lutter “comme les mecs” est la richesse des sources sur lesquelles Ève Meuret-Campfort s'appuie : archives de l'État et des syndicats, presse qui couvre les conflits, entretiens menés avec des ouvrières et des responsables syndicales de l’usine en 2007-2008, films et interviews, souvent avec les mêmes femmes, réalisés dans le cadre d'un documentaire en 1994-1995. Cela permet au lecteur de bien connaître les dirigeantes syndicales de l’usine qui sont au cœur de l’étude. La conceptualisation en termes de capital d’une grande variété de formes de pouvoir dans les sociétés contemporaines montre comment le néolibéralisme a offert un vocabulaire pour comprendre la société qu’il crée, y compris les forces, comme le capital militant, qui la contestent. Ève Meuret-Campfort, dans son interprétation des mobilisations des travailleuses de Chantelle, développe ce concept en rapport avec la classe, le genre et la génération.

3Sur quoi repose le capital militant des syndicats de l’usine Chantelle ? L'usine a connu une croissance rapide, passant de 32 travailleurs en 1967 à 472 en 1972, mais la main-d’œuvre est restée suffisamment stable pour que les travailleuses se connaissent entre elles. Au départ, l’entreprise craint que les femmes ne maîtrisent le travail répétitif à la machine et ne partent ensuite travailler ailleurs. Lors des entretiens d’embauche, on leur pose la question suivante : si un nouveau coiffeur s'installait près de chez vous, quitteriez-vous votre ancien coiffeur pour le nouveau ? Si elles répondent par l’affirmative, elles ont peu de chances d’être embauchées. Celles qui ont été embauchées sont restées. Les ouvrières sont fières de la qualité de la lingerie qu’elles produisent et certaines ont participé à la conception de nouveaux modèles.

4Un autre élément important qui permet aux travailleuses et aux représentantes syndicales de lutter “comme les mecs”, est le fait que la main-d'œuvre est quasi entièrement féminine, avec un petit groupe d'employés masculins occupant des postes qualifiés et de supervision. L’âge moyen des personnes embauchées entre 1969 et 1971 est de 19 à 22 ans. Elles appartiennent à une génération différente de celle de leurs mères, considérant l’emploi et le militantisme sur le lieu de travail comme un élément d’émancipation. Si la « génération 1968 » a souvent été identifiée comme estudiantine, Ève Meuret-Campfort voit dans les ouvrières de Chantelle une génération marquée par son expérience dans l’usine en 1968 et les années suivantes. Ces travailleuses ont conservé et développé les valeurs auxquelles elles avaient adhéré dans leur jeunesse. Troisième élément souligné par l’auteure : alors même que, dans leur rôle d'épouse et de mère, elles assument les contraintes de la famille et de l'éducation des enfants, l'usine est pour elles « le lieu d'une liberté préservée » – conception du travail souvent associée à la sociabilité masculine.

5Alors que la taille de la main-d’œuvre a diminué à la fin des années 1970 et au cours des années suivantes, le noyau dur est resté ; la durée moyenne d’emploi des travailleuses en 1994 est de vingt-trois ans. Ces femmes ont incarné et entretenu une mémoire collective de la lutte sur le lieu de travail. L’enracinement de l’entreprise et de ses travailleuses a généré un soutien régional qui a contribué à leur capital militant. Le fait qu’elles aient pu maintenir et développer ce capital militant pendant un certain temps, alors même que la situation économique de l’usine déclinait et qu’un syndicat FO composé d’agents de maîtrise et de quelques travailleuses était créé comme contrepoint à la CGT et la CFDT, témoigne du maintien d’une dignité durement gagnée parmi ces travailleuses dirigées par un groupe exceptionnel de syndicalistes de longue date de la CFDT et de la CGT.

6Ève Meuret-Campfort centre son étude sur les dirigeantes syndicales qui se sont battues avec intensité et persévérance et ont permis à d’autres travailleuses de le faire. Plusieurs d’entre elles avaient des pères militants et ont hérité d’une figure masculine de lutte. C’est l’une des facettes du phénomène “comme les mecs”. L’ouvrage peut être lu comme un ensemble de témoignages croisés de ces leaders. Si de nombreux dirigeants syndicaux masculins, ayant les aptitudes et le dévouement de ces femmes ont accédé à la direction du syndicat au niveau régional et national, les femmes de Chantelle ont eu peu d’opportunités de ce type et ont rarement saisi celles qui se présentaient. Pour filer la métaphore, elles constituent un capital militant et le réinvestissent dans Chantelle.

7Le capital militant que l’autrice explore s’appuie sur la situation particulière des employées travaillant ensemble dans une seule usine avec une direction syndicale locale forte pour développer une conscience et une solidarité de classe. Certes, il s’agissait de femmes et leur direction était féminine, mais cela ne les a pas conduites à s’identifier à un mouvement de femmes. Au contraire, c’est ce qui leur a permis de jouer le rôle de travailleuses conscientes de leur classe, de lutter, selon leurs propres mots, “comme les mecs”. Les travailleuses valorisent leur rôle domestique, mais leur opposition aux maris qui ne soutiennent pas leur décision de faire grève ou de participer à l’occupation de l’usine montre « une marque de virilité ». Plus largement, construites par leurs actions, les travailleuses de Chantelle ont repris à leur compte le « virilisme ouvrier » généralement genré au masculin. Lutter “comme les mec” est une expression problématique, Ève Meuret-Campfort le sait bien et en joue. Dans les chantiers navals de Nantes (et dans toute la France), lutter comme les mecs évoque une nature conflictuelle. Lors de la grève de deux mois contre l’augmentation des cadences de production en 1981-82, les travailleuses de Chantelle ont fait leur cet ethos, en occupant l’usine pendant cinq semaines et en séquestrant un directeur masculin. Ce faisant, elles ont pensé en termes de classe plutôt que de se laisser enfermer dans des normes de genre.

8Dans les années 1980, alors que les alternatives d’emploi disparaissent, les travailleuses de Chantelle restent. Lors de la grève de près d’un an menée par les 200 dernières ouvrières en 1993-1994 – une génération née dans les années 1950 et dont beaucoup avaient passé leur vie professionnelle dans l'usine Chantelle –, les médias les qualifient de « filles de Chantelle », de victimes. Les « mères courages » qui posaient avec leurs enfants en 1981 étaient devenues des objets de pitié en 1994-1995. Elles ont peut-être bénéficié de la sympathie suscitée par leur statut de victime, mais en tant que groupe, elles refusent d’accepter ce déplacement de leur identité de classe. Si lutter en tant que travailleuses se caractérise par le fait de le faire “comme des mecs”, qu’il en soit ainsi.

9L’argumentation d’Ève Meuret-Campfort n’est pas seulement de montrer que les travailleuses de Chantelle ont agi de manière comparable aux hommes. Certaines militantes, alignées sur la CFDT, travaillent à partir d'un « effacement du genre » : ce qu'elles font, elles le font en tant qu’ouvrières, terme qu’elles refusent de concevoir en termes sexués. D’autres, ralliées à la CGT, évoquent constamment les stéréotypes féminins en les transgressant par « la virilité au féminin » constituée par « l’adoption d'une forme de bravoure ou de cran ». Les militantes de la CFDT agissent “comme les mecs”, parce qu’elles agissent seules, sans guide extérieur, comme les hommes ; celles de la CGT agissent en coopération avec les hommes, comme eux, mais prennent plaisir et humour à transgresser les normes de genre. En somme, Ève Meuret-Campfort explore la dialectique de l’égalité et de la différence dans laquelle agir “comme les mecs” est la façon dont les travailleuses de Chantelle ont agi en tant que femmes et en tant que travailleuses sans se conformer aux représentations standard de l’une ou l’autre de ces catégories.

10Le point fort de cet ouvrage réside dans l’analyse du genre non pas comme une alternative à la classe, mais comme un outil pour comprendre la nature et l’expression du capital militant et de la conscience de classe. Les travailleuses de Chantelle et leurs dirigeantes sont féministes, mais refusent l’étiquette parce qu’elles considèrent que les attaques des féministes contre la gouvernance masculine des syndicats remettent en question leur identité de travailleuses organisées. Ce n’est pas que les féministes aient tort, mais leur combat n’est pas celui des travailleuses de Chantelle. Lutter “comme les mecs” est une contribution importante à l’histoire de la classe ouvrière et à l’histoire des femmes, précisément parce que l’ouvrage remet en question la cohérence de chaque domaine d’étude en tant qu’objet distinct.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Donald Reid, « Ève Meuret-Campfort, Lutter “comme les mecs”. Le genre du militantisme ouvrier dans une usine de femmes »Clio [En ligne], 57 | 2023, mis en ligne le 01 juin 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/clio/24103 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/clio.24103

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Auteur

Donald Reid

The University of North Carolina at Chapel Hill
(Traduit de l’américain par Bibia Pavard)

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