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Clio a lu « Le genre de la guerre froide »

Françoise Thébaud, Une traversée du siècle. Marguerite Thibert, femme engagée et fonctionnaire internationale

Paris, Éditions Belin/Humensis, 2017, 686 p.
Joëlle Droux
p. 347-350
Référence(s) :

Françoise Thébaud, Une traversée du siècle. Marguerite Thibert, femme engagée et fonctionnaire internationale, Paris, Éditions Belin/Humensis, 2017, 686 p.

Texte intégral

1Pour celles et ceux qui prisent le grand large, la lecture de l’ouvrage de F. Thébaud, Une traversée du siècle. Marguerite Thibert, femme engagée et fonctionnaire internationale, s’impose. Dans cet ouvrage au long cours (près de 700 pages), l’auteure, spécialiste de l’histoire des femmes et du genre, nous convie en effet à partager un impressionnant périple temporel : celui d’une inconnue illustre, Marguerite Thibert (1886‑1982). Inconnue du grand public, Marguerite Thibert était déjà une personnalité bien identifiée par les milieux réformistes de son temps, que sa biographie et sa carrière ont confrontée à tous les événements marquants d’un siècle qui en fut riche. Des guerres mondiales aux crises économiques, des révolutions communistes aux processus de décolonisation, en passant par les évolutions sociales et démographiques (travail des femmes, métamorphoses du modèle familial, développement de la protection sociale, …), Marguerite Thibert a tout vu. Et ce qu’elle a pu en voir, elle l’a saisi en outre depuis un point d’observation privilégié, celui du Bureau international du Travail (BIT) à Genève, où s’est déroulé le plus clair de son parcours professionnel. Car l’originalité et le pari de cette biographie abondamment documentée, c’est de donner à voir comment le monde a changé, en suivant une personnalité à la trace, au fil des documents qu’elle a produits sur son passage dans cet espace institutionnel et relationnel dédié à faire advenir la justice sociale et la réconciliation internationale. Un monde qui change donc, et des individus qui activent ces évolutions : et parmi ceux-là, des femmes comme Marguerite Thibert qui sont à la fois sujets et objets de ces transformations, contribuant à promouvoir de nouveaux modes de gestion des questions sociales plus respectueuses des droits humains, et s’emparant de ces nouveaux droits pour nourrir leur propre émancipation.

2Tel est le parcours que dépeint cette biographie d’une ambition quasi vertigineuse. Car pour éclairer un siècle collectif au prisme d’un parcours individuel, en mettant en lumière la construction du pouvoir d’agir des femmes tout autant que les limites sur lesquelles il a buté, il a fallu à l’auteure des années d’un effort de fourmi. Il s’agissait en effet de s’ingénier à retrouver la myriade des documents illustrant la trajectoire de Marguerite Thibert, de sa naissance à sa fin de carrière, en enrichissant ces traces écrites de témoignages et souvenirs familiaux issus des descendants, d’archives audio-visuelles, puis d’analyser ce magma à la lueur de tout ce que la littérature historienne a pu produire sur ce contexte bouillonnant. Et à partir de là, rédiger et mettre en récit ce tourbillon archivistique.

3Au final, ce « désir d’expérimenter l’écriture biographique » (p. 12) dans toute la plénitude de son potentiel a sans doute embarqué l’auteure dans une aventure bien plus durable qu’elle ne le pensait initialement : en effet, Marguerite Thibert a semé derrière elle une multitude de miettes documentaires, croisant et fréquentant une densité stupéfiante de réseaux, organes, institutions et mouvements, tant nationaux qu’internationaux ou encore locaux, qu’il a donc fallu connaître, documenter, et restituer au fil des pages pour mieux en comprendre l’impact sur les destinées du personnage central. En tirant le fil d’une vie, c’est ainsi toute la pelote de ses réseaux de connaissance qui se déroule successivement, avec ses nœuds (la famille, les collègues, les ami.es), mais aussi ses filaments relationnels plus fugaces (connaissances d’un jour ou d’un congrès) ou ses liens plus protocolaires et institutionnels (relations de travail ponctuelles ou régulières avec des fonctionnaires ou expert.es d’organisations nationales ou internationales). Un tel écheveau, avouons-le, aurait pu donner le tournis, tant est dense la construction réticulaire au sein de laquelle Marguerite Thibert a évolué. Heureusement l’ouvrage, habilement conçu sur une trame chronologique qui a tronçonné des tranches de vie en fonction des séquences contextuelles qui leur donnent sens et identité (« Bachelière », « Vacataire au BIT », « Cheffe du Service du travail des femmes et des enfants »….) nous aide à ne pas perdre de vue la trajectoire et sa logique.

4On y voit ainsi une jeune fille de bonne famille française s’instruire et se former en s’appuyant sur les ressources d’institutions éducatives nouvellement dédiées aux femmes, et acquérir ses diplômes (baccalauréat puis doctorat) tout en s’appuyant déjà sur un réseau parisien mixte, favorable à cet élan émancipatoire (autour de l’École normale notamment, puis plus tard de l’associationnisme féministe modéré « de la première vague », p. 77). Les écueils certes ne manquent pas, mais Marguerite Thibert et nombre de ses consœurs, en France ou ailleurs, peuvent profiter de ces opportunités inédites pour se construire une carrière qui ne les relègue plus à la seule sphère familiale. Même si elle se marie (ce qui n’est pas encore le lot commun de la plupart des femmes ayant des ambitions professionnelles), Marguerite Thibert se lance dans une carrière intellectuelle, par choix autant que par obligation (son mari décède précocement de tuberculose et elle doit élever seule son enfant). Une bifurcation qui l’amène à quitter l’enseignement pour gagner un pays, une ville et un monde nouveaux : la Suisse, Genève, et les toutes nouvelles organisations inter-gouvernementales qui s’y fondent alors (la Société des Nations, le BIT).

5C’est sans doute là que s’ouvre la tranche de vie la plus densément et la plus finement écrite de l’ouvrage : celle qui voit Marguerite Thibert se transformer en fonctionnaire internationale, et non des moindres. Bientôt nommée responsable de la division du BIT qui s’occupe du travail des femmes (et dans une moindre mesure des enfants), elle met à profit ses compétences et ses connaissances interpersonnelles pour nourrir son expertise et la mettre au service du changement social poursuivi par l’organisation, entraînée par son charismatique directeur Albert Thomas. Quiconque s’intéresse aux modes de fonctionnement de cette organisation durant sa première période de vie devra avoir lu l’ouvrage de F. Thébaud. L’entrée par un individu s’avère ici fructueuse pour comprendre ce qui fait le quotidien de ces « machins » et de leurs personnels, et parmi ceux-ci les femmes qui viennent comme Marguerite y construire et y cultiver leur expertise en s’emparant des techniques complexes du travail scientifique d’enquête. Ici ce sont tout particulièrement les réseaux internationaux féminins et féministes qui sont investis par elle comme autant de leviers et d’accélérateurs pour sa carrière, tant elle y puise de sources et de ressources d’informations, de soutien, de conseils. Et ce même si ceux-ci s’avèrent et demeurent profondément divisés sur la question du travail des femmes. La « position médiane » de Marguerite Thibert sur cette question (p. 156), qui s’accorde particulièrement bien aux choix de son organisation de rattachement, postule la nécessité de reconnaître la spécificité identitaire des travailleuses (notamment la question de la maternité), débouchant sur des finalités protectionnelles, tout en apportant des progrès sur le terrain de l’égalité (des salaires, des statuts). C’est cette position qu’elle défendra durant toute sa carrière et dans tous ses mandats, aux quatre coins du globe.

6Alors certes, tout n’est pas rose au BIT et elle doit aussi y avaler nombre de couleuvres : son combat pour faire reconnaître ses compétences et obtenir de l’avancement y est à maintes reprises détaillé, permettant de toucher du doigt les inégalités ordinaires qui continuent de différencier trajectoires masculines et féminines, même dans ce temple du changement social. Le sort qui est fait à Marguerite Thibert lors du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, brutalement débauchée du BIT en dépit de ses bons et loyaux services, en est une autre indication. Il n’en demeure pas moins que son statut et la reconnaissance dont elle est gratifiée au sein de l’institution s’améliorent progressivement, même si cette légitimation se marque surtout par une accentuation des charges de travail. Mais les heures passées à confectionner les enquêtes et rapports exigés de la hiérarchie l’amènent aussi à enrichir son réseau, et à gagner en pouvoir de persuasion dans les processus de décision internes. Le parcours personnel de Marguerite Thibert n’est d’ailleurs pas unique, et F. Thébaud y insiste fréquemment : autour d’elle se constituent des trajectoires similaires de « fémocrates » (bureaucrate + femme, p. 227) observables dans les organes et mouvements internationaux grâce à « l’expertise qu’elles y déploient pour agir au service des femmes » (Ibid.).

7Par la description détaillée de ces mandats et carrières qui se tissent à travers les frontières des États au nom de la cause des femmes, l’ouvrage de F. Thébaud alimente avec pertinence l’approche historienne transnationale déjà bien ancrée dans le paysage scientifique des dernières décennies, notamment celle qui s’attache à analyser la gestation des organisations intergouvernementales. Non seulement l’ouvrage enrichit nos connaissances sur ces objets en les saisissant par le bas, c’est-à-dire au ras des acteurs (en l’occurrence des actrices), mais elle prolonge du reste ces interrogations bien au-delà de la période « canonique » de l’entre-deux-guerres qui voit leur institutionnalisation. En se penchant sur le parcours de « retraite » de Marguerite Thibert (le terme paraît d’ailleurs bien impropre), elle montre comment l’expertise gagnée en tant que fonctionnaire internationale continue d’être valorisée et capitalisée dans d’autres espaces et réseaux durant la guerre froide. C’est donc une fenêtre ouverte sur une autre configuration des flux transnationaux incluant les Suds qui s’esquisse ici, durant laquelle de nouveaux enjeux politiques vont se nouer, dont témoignent ses missions « aux quatre coins du monde » (chapitre VI). La dernière partie de sa vie s’avère quelque peu en repli de ces grands défis transnationaux, même si le militantisme qui l’anime pour la cause des femmes et des opprimés continue à la travailler et à nourrir ses échanges durant la dernière partie franco-française de son existence.

8Au-delà d’un exercice de style biographique hors-norme, on tient donc là un formidable outil de travail pour toutes celles et ceux qui s’attachent à mieux comprendre l’histoire des réalités transnationales et de leur impact sur les gens et les choses à notre époque contemporaine. À cet égard, on ne peut que regretter quelques faiblesses dans l’accompagnement éditorial dont l’ouvrage a fait l’objet. Des longueurs ici et là, par lesquelles on rentre dans tel ou tel détail érudit évoquant le devenir d’un personnage périphérique (voir p. 347), ou d’un phénomène tangent à la trajectoire de Marguerite Thibert, auraient pu être limées (par exemple p. 46‑50) ; une bibliographie raisonnée et dûment classée aurait dû être incluse, afin d’éviter de se perdre dans un appareil de notes surabondant pour retrouver une référence ; un index thématique aurait utilement complété l’index des noms. Ces quelques remarques ne remettent pas en cause la prouesse d’écriture et le gain d’intelligibilité des phénomènes transnationaux qui sont ici réalisés pour le plus grand profit du lectorat académique et du public motivé à s’y plonger.

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Pour citer cet article

Référence papier

Joëlle Droux, « Françoise Thébaud, Une traversée du siècle. Marguerite Thibert, femme engagée et fonctionnaire internationale »Clio, 57 | 2023, 347-350.

Référence électronique

Joëlle Droux, « Françoise Thébaud, Une traversée du siècle. Marguerite Thibert, femme engagée et fonctionnaire internationale »Clio [En ligne], 57 | 2023, mis en ligne le 01 juin 2023, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/clio/24009 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/clio.24009

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Auteur

Joëlle Droux

Université de Genève/ERHISE

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