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Clio a lu « Le genre de la guerre froide »

Jocelyn Olcott, International Women’s Year: the greatest consciousness-raising event in history

New York, Oxford University Press, 2017, 334 p.
Ioana Cîrstocea
p. 341-343
Référence(s) :

Jocelyn Olcott, International Women’s Year: the greatest consciousness-raising event in history, New York, Oxford University Press, 2017, 334 p.

Texte intégral

1Cet ouvrage primé plusieurs fois est l’unique publication de facture monographique consacré à l’Année internationale de la femme déclarée par les Nations unies en 1975 et célébrée par une conférence internationale tenue à Mexico. Face à la prolifération des récits ritualisés et à l’absence de travaux de recherche sur ce moment fondateur des droits des femmes, l’historienne étatsunienne Jocelyn Olcott (Duke University) a choisi de se pencher sur les ressorts conflictuels de l’organisation de la conférence, sur les acteurs et actrices mobilisé·e·s et sur le contenu de leurs échanges. Elle revient ainsi sur les voies incertaines de la programmation et sur les aspects pratiques du déroulement de la rencontre autour de plusieurs scènes interconnectées : un rassemblement gouvernemental, un forum militant, un séminaire de recherche et une réunion des journalistes du Tiers-monde.

2Dans une perspective multi-scalaire et transnationale dont les partis pris théoriques et méthodologiques sont explicités dans l’épilogue de l’ouvrage, l’auteure mobilise des sources situées sur plusieurs continents. Il s’agit d’archives constituées par les participantes, de documents des agences onusiennes, des bailleurs de fonds, de plusieurs groupes militants, des services secrets mexicains et de la diplomatie étatsunienne, auxquels s’ajoutent des journaux étatsuniens et mexicains, les publications de la conférence, des documents visuels, ainsi que des entretiens, des mémoires publiés et une ample littérature secondaire. De nombreuses photos sont insérées dans les chapitres, qui n’ont pas un rôle de simple illustration, car les conditions de leur production et l’interprétation qui leur était attachée lors de la mise en circulation sont attentivement scrutées par l’auteure. J. Olcott questionne les choix éditoriaux et d’archivage et relève systématiquement les versions dissonantes des faits pour en faire un ressort important de l’analyse du processus politique de construction de la mémoire et de consécration d’un événement comme historique.

3L’ouvrage se présente comme un drame en trois actes, à savoir la préparation, le déroulement proprement dit et la postérité de la conférence. Le plus conséquent, l’« Acte II » rassemble treize « tableaux » correspondant à autant de journées et procédant par allers-retours entre les diverses arènes de l’événement. La tension dramatique est obtenue par la description imagée de vifs échanges entre des personnages qui évoluent dans des décors restitués par de nombreux détails. La célébration de l’Année internationale de la femme se décompose ainsi en épisodes épars, fragments d’expériences et débats dans une pluralité d’espaces, ayant pour toile de fond la guerre froide et les tensions géopolitiques rattachées à la structuration du Mouvement des non-alignés. L’affirmation des idéologies tiers-mondistes autour de revendications prétendant à la reconfiguration des rapports économiques internationaux donnait lieu au début de la décennie 1970 à des positionnements stratégiques de la part des représentants de pays différemment situés dans l’affrontement Est/Ouest, parmi lesquels l’auteure détaille ceux des États-Unis, du Mexique, de l’Australie et de l’Iran.

4Puisque l’initiative de marquer l’Année internationale de la femme avait appartenu à la Fédération démocratique internationale des femmes (FDIF, une organisation basée à l’Est, qui célébrait en 1975 ses trente ans et organisait son huitième congrès mondial), la diplomatie étatsunienne fut sensible à l’enjeu d’éviter l’appropriation de l’événement onusien par le rival idéologique. Elle chercha alors à briser la solidarité des pays non alignés et à empêcher les synergies avec l’Union soviétique (p. 38). Parmi les groupes qui s’affrontèrent pour définir le périmètre de la politisation des droits des femmes et le format de la conférence, celui qui l’emporta finalement fut un comité d’ONG internationales basées à New York et orientées à l’Ouest, à l’instar du Conseil international des femmes. Les préoccupations politiques portées par la FDIF – par exemple l’injonction à la ratification des documents internationaux existants, l’avancement de l’égalité salariale, les mesures de protection sociale, la condamnation du colonialisme, du racisme et des déséquilibres économiques globaux – furent marginalisées voire écartées dans l’organisation de l’événement, au profit d’une approche technocratique des inégalités et de la recherche d’un consensus autour de la condamnation de la discrimination à l’encontre des femmes.

5Du début à la fin, le conflit traverse l’ensemble des espaces de la conférence de Mexico : les militantes critiquent les délégations nationales et les politiques étatiques, contestent le mode d’organisation et le déroulement de la rencontre, dénoncent le caractère non représentatif des thématiques et des porte-paroles. Selon J. Olcott, le forum militant, organisé par le groupe new-yorkais avec l’appui des bailleurs philanthropiques et finalement très ouvert, a été l’élément crucial dans la construction de la conférence de Mexico comme un événement vivant et de sa postérité comme un tournant dans l’histoire mondiale des luttes pour les droits des femmes. Espace de dissension et d’expression d’une multitude de perspectives politiques, le rassemblement a donné lieu à d’innombrables débats qui opposaient des féministes occidentales expérimentées dénonçant les logiques patriarcales des institutions nationales et internationales à des regroupements ad hoc qui contestaient les rapports géopolitiques et économiques Nord-Sud. Par le biais de figures hautes en couleur comme Betty Friedan et Domitila Barrios de Chungara (entre autres), ces groupes donnent voix à la tension entre droits sexuels, d’une part, et droits sociaux et revendications de justice sociale et économique, d’autre part. Des clivages structurés en termes de classe sociale, de génération et d’expérience, d’appartenance ou non aux institutions se révèlent dans une atmosphère générale profondément imprégnée de soupçons d’infiltration et de surveillance par les services secrets.

6Sur les trente personnages (dramatis personae) annoncés en ouverture du livre, le portrait qui se détache est celui de la fémocrate australienne Elizabeth Reid, première conseillère aux droits des femmes auprès du gouvernement de son pays. Intermédiaire entre niveaux national et international, protagoniste d’une carrière transnationale qui connecte une diversité d’institutions, elle a contribué à la formulation des problématiques débattues lors de la rencontre gouvernementale de Mexico et a laissé l’empreinte de sa pensée sur le contenu des documents de l’Année internationale de la femme. L’ouvrage rassemble aussi une mine d’informations sur des individus désignés comme des « subalternes cosmopolites », catégorie forgée par J. Olcott pour désigner des actrices postcoloniales issues de milieux privilégiés, diplômées d’universités métropolitaines, professionnalisées dans les bureaucraties et les universités de leurs pays, collaborant avec des programmes internationaux d’aide au développement. L’émergence de ces « féministes cosmopolites » en tant que nouveau sujet historique (p. 260) est, d’après l’auteure, un des éléments les plus saillants de la postérité de la conférence de Mexico. S’y ajoutent des amitiés et des réseaux, des programmes d’action et des institutions comme l’UNIFEM et l’INSTRAW, des documents normatifs qui ont entraîné la globalisation du féminisme et sa légitimation bureaucratique. D’autres effets de long terme sont plus ambigus, comme la prolifération des discours technocratiques sur le genre et une professionnalisation croissante des luttes des femmes qui restreint la participation et normalise les mobilisations.

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Pour citer cet article

Référence papier

Ioana Cîrstocea, « Jocelyn Olcott, International Women’s Year: the greatest consciousness-raising event in history »Clio, 57 | 2023, 341-343.

Référence électronique

Ioana Cîrstocea, « Jocelyn Olcott, International Women’s Year: the greatest consciousness-raising event in history »Clio [En ligne], 57 | 2023, mis en ligne le 01 juin 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/clio/23984 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/clio.23984

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Auteur

Ioana Cîrstocea

CNRS (CESSP, Paris)

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