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Clio a lu « Le genre de la guerre froide »

Sandrine Kott, Organiser le monde. Une autre histoire de la guerre froide

Paris, Seuil, 2021, 328 p.
Ioana Cîrstocea
p. 338-341
Référence(s) :

Sandrine Kott, Organiser le monde. Une autre histoire de la guerre froide, Paris, Seuil, 2021, 328 p.

Texte intégral

1Combinant la synthèse d’une vaste littérature en français, anglais et allemand et l’exploitation de nombreuses sources originales en provenance d’archives européennes et étatsuniennes, le dernier ouvrage de l’historienne Sandrine Kott, professeure à l’Université de Genève et à New York University, propose un nouveau regard sur la guerre froide étudiée à travers le prisme du travail des organisations internationales. En décalage avec l’historiographie qui met l’accent sur le conflit à dimension globale et la division entre systèmes politiques et idéologies capitaliste et socialiste, l’auteure défend l’hypothèse des continuités socio-biographiques et professionnelles par-delà les ruptures (géo)politiques et l’exil. Elle s’intéresse ainsi à la convergence technocratique des préoccupations expertes, observées dans des espaces multilatéraux qui ont vu naître de nombreux projets de coopération Est-Ouest mettant en œuvre une vision partagée de la modernité autour de valeurs rattachées au progrès économique et social.

2La définition des organisations internationales retenue par l’auteure est large et elle inclut, en plus du secrétariat de l’ONU et ses divers comités, des organismes comme l’OIT, l’OMS, l’ONUDI, l’UNESCO, l’IIASA, l’IAEA, des organisations régionales comme le CAEM et l’OCDE, ainsi que des organisations non gouvernementales internationales (syndicales, patronales, religieuses), des mouvements militants (savants, pacifistes, féministes, écologistes), et les grandes fondations philanthropiques étatsuniennes (Rockefeller, Ford).

3Si la guerre froide est traditionnellement entendue comme un état des relations géopolitiques défini par le conflit, elle a également donné lieu à la construction de dynamiques internationales spécifiques dans ces espaces institutionnels qui sont autant de lieux de rencontre et entraînent des connexions transnationales, régionales et trans-blocs. Le livre se penche ainsi sur le travail commun et les échanges de savoir et savoir-faire d’une multitude d’acteurs bureaucratiques engagés ensemble sur les scènes secondaires de la guerre froide autour de l’élaboration de mesures technocratiques et de projets pratiques ayant trait à des questions comme les inégalités, le travail, le management et la productivité, la science, la santé et la paix, le développement et l’éducation, la place des femmes et les droits humains. Au-delà des divergences entre gouvernements défendant des positions politiques et des intérêts économiques et géostratégiques, l’historienne s’intéresse à la structuration, sur le temps long, de communautés épistémiques et à l’élaboration de références partagées témoignant de multiples dynamiques d’internationalisation, qui lui permettent d’affirmer que la guerre froide n’a pas été un obstacle à l’internationalisme, mais l’a, par contre, alimenté de multiples façons (p. 111).

4L’ouvrage est structuré selon un plan chrono-thématique en six chapitres qui se penchent conjointement sur des organisations, des débats marquants pour une époque, des acteurs qui les ont définis. Ainsi, le premier porte sur la période d’après-guerre et étudie l’administration internationale de la question des réfugiés et de la reconstruction, mettant en lumière le rôle crucial d’individus et de références rattachés aux réseaux antifascistes et sociaux-démocrates, qui parviennent à maintenir l’idée d’une solidarité pan-européenne par-delà le clivage Est/Ouest et la logique de « blocs » qui se met en place. Dans les deuxième et troisième chapitres, qui portent sur les périodes 1949‑1954 et 1955‑1965, l’auteure scrute l’élaboration progressive d’internationalismes en tension, lorsque les organisations internationales dominées par les États occidentaux sont concurrencées par l’offre de solidarité formulée par le « bloc » de l’Est et par la structuration du tiers-mondisme et du non-alignement. Le chapitre 4, consacré à la décennie 1965‑1975, questionne la portée et les limites de ces internationalismes à partir de l’observation de dynamiques de collaboration intra-européennes, tandis que le chapitre 5 revient sur les revendications des États issus de la décolonisation et leur contestation de l’ordre international autour de questions économiques, d’une part, et de la définition des droits humains, d’autre part. Tout cela sur le fond idéologique de l’anticommunisme qui imprègne les organisations internationales dominées par les États occidentaux, donnant lieu, d’un côté, à des opérations de diplomatie culturelle qui engagent de nombreux réseaux et institutions (fondations, Églises, groupes militants) et, d’un autre côté, à la marginalisation économique des pays socialistes, sous l’effet d’embargos et compétition déloyale. Enfin, le chapitre 6 aborde l’essoufflement du modèle socialiste, le délitement des projets internationalistes et l’affirmation, au gré de crises économiques et militaires, du « globalisme » – un ordre économique appuyé sur des préceptes néolibéraux et les dispositifs institutionnels de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, qui mettent en œuvre des politiques d’ajustement structurel pour répondre à l’offensive contre-hégémonique de la part du Sud et de l’Est.

5Plusieurs figures d’experts peuplent les pages du livre, parmi lesquels on peut évoquer David Morse, Gunnar Myrdal, Walt Rostow et Raul Prebisch. Les figures féminines n’ont pas retenu l’attention de l’historienne et la question du genre n’est pas centrale dans l’ouvrage, bien que l’affrontement de guerre froide ait comporté une polarisation très visible sur ces questions. Sandrine Kott évoque à la marge quelques dynamiques liées à la formulation des normes internationales en matière de droits des femmes en se référant dans les chapitres 2 et 3 au travail de la Fédération démocratique internationale des femmes, à son rôle dans la programmation de l’Année internationale de la femme, dans l’adoption de la CDEAW (p. 69 et suivantes) et dans l’organisation de projets de solidarité avec les pays décolonisés (p. 91). Le chapitre 2 traite également de la question de la famille, qui a donné lieu à de nombreuses crispations idéologiques autour de la prise en charge étatique de l’éducation en contexte socialiste (p. 72‑74), entendue à l’Ouest comme un volet de l’emprise totalitaire sur la société. La fondation à Paris du Centre international pour l’enfance, soutenu par l’UNESCO et animé par des pédagogues français et des médecins polonais autour d’un projet de réflexion sur la petite enfance comme enjeu de politiques publiques est également évoquée, au titre de l’intérêt que l’auteure porte aux espaces intermédiaires qui lui permettent d’observer les collaborations trans-blocs. Au chapitre 6, les mobilisations féministes de la seconde vague sont citées à côté de l’écologisme, pour exemplifier les nouveaux mouvements sociaux post-soixante-huitards, qui ont contribué à mettre à mal le discours communiste sur des thématiques et des causes dont il avait soutenu l’internationalisation.

6Relevons également le travail d’historicisation de la politisation internationale des droits humains. S. Kott revient sur différents moments et instances institutionnelles où la question a été portée et mise en débat, pour montrer comment les enjeux de la Guerre froide ont pesé sur les choix politiques des définitions. La dimension socio-économique (et géopolitique) des droits humains a été progressivement évacuée pour céder la place à une problématisation en termes de droits et libertés individuels, notamment autour de la négociation des accords de Helsinki (chapitre 4, p. 138 et suivantes). Ce fut un moment décisif pour sceller la rupture avec, d’une part, les conceptions historiques des droits collectifs inscrites dans le répertoire des organisations internationales depuis la fin de la première guerre mondiale (minorités, travailleurs) et, d’autre part, avec l’idée d’indivisibilité des droits humains portée dans les arènes internationales par les acteurs du Sud global depuis les années 1950. Centrale dans l’affirmation internationale des savants soviétiques dissidents, la question des droits humains intervient également dans l’internationalisation de la cause du syndicat indépendant polonais Solidarność, soutenu par des milieux anticommunistes étatsuniens (p. 205 et suivantes).

7Organiser le monde restera sans doute longtemps une référence dans les enseignements d’histoire et sociologie de la guerre froide et la perspective méthodologique proposée par Sandrine Kott devrait inspirer de nouvelles recherches sur les multiples espaces qu’elle aborde, ainsi que sur la problématique des circulations et connexions visibles à l’échelle des organisations internationales, que cet ouvrage n’épuise pas malgré sa richesse.

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Pour citer cet article

Référence papier

Ioana Cîrstocea, « Sandrine Kott, Organiser le monde. Une autre histoire de la guerre froide »Clio, 57 | 2023, 338-341.

Référence électronique

Ioana Cîrstocea, « Sandrine Kott, Organiser le monde. Une autre histoire de la guerre froide »Clio [En ligne], 57 | 2023, mis en ligne le 01 juin 2023, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/clio/23975 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/clio.23975

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Auteur

Ioana Cîrstocea

CNRS (CESSP, Paris)

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