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Clio a lu « Le genre de la guerre froide »

Yulia Gradskova, The Women’s International Democratic Federation, the Global South and the Cold War: defending the rights of women of the “whole world”?

London/New York, Routledge, 2021, 212 p.
Pascale Barthélémy
p. 335-338
Référence(s) :

Yulia Gradskova, The Women’s International Democratic Federation, the Global South and the Cold War: defending the rights of women of the “whole world”?, London/New York, Routledge, 2021, 212 p.

Texte intégral

1La Fédération démocratique internationale des femmes (FDIF), créée en 1945 à Paris, a été l’une des plus importantes organisations féminines internationales durant la guerre froide. Tombée dans l’oubli, ignorée par l’histoire des femmes à l’Ouest comme à l’Est, elle fait l’objet de nouvelles recherches depuis une quinzaine d’années, en lien avec le dynamisme des travaux sur l’engagement « féministe » des États communistes. Les raisons idéologiques et intellectuelles de cet oubli ont été analysées par Francisca de Haan et sont mentionnées par Yulia Gradskova dans son chapitre introductif, qui rappelle aussi le rôle joué par la perte et la dispersion des sources produites par la FDIF, dont le quartier général fut installé à Berlin-Est de 1951 à 1991.

2Historienne du genre en URSS et dans la Russie postsoviétique, professeure à l’Université de Stockholm, Yulia Gradskova pallie ce manque en ayant recours aux archives du Comité des femmes soviétiques, déposées aux Archives d’État de Moscou et inexploitées jusqu’alors. Sur la base de ces matériaux, mais aussi de nombreuses sources imprimées, elle propose non seulement une histoire de la FDIF, mais également de ses liens avec les pays du Sud dit « global ». Si l’expression, utilisée par la Banque mondiale pour désigner grosso modo les pays « en développement » figure dans le titre, l’historienne précise qu’elle ne la convainc pas complètement et qu’elle préfère parler de pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. En effet, un des objectifs du livre est justement d’interroger la fabrique de la catégorie « femmes du monde entier » par la FDIF et de déconstruire l’idée d’un « Tiers-monde » homogène entre 1945 et 1985.

3Plusieurs questions sont explorées au fil de neuf chapitres globalement chronologiques : Quel rôle a joué la FDIF en matière de défense des droits des femmes ? A-t-elle été un instrument politique au service de l’URSS ? Un levier politique pour les femmes d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie ? Quelle a été leur place dans l’agenda et les instances de l’organisation ? Sans irénisme, l’ouvrage fait la part belle aux tensions, aux débats, aux discussions dans les instances de l’organisation comme entre celle-ci et les femmes du reste du monde.

4Après un premier chapitre qui propose un état des lieux de l’historiographie, présente les sources et l’ancrage théorique du livre, le deuxième chapitre décrit le fonctionnement de l’organisation et ses évolutions idéologiques. Yulia Gradskova interroge ainsi la place de l’URSS et du comité des femmes soviétiques au sein de la FDIF. Ces réflexions sont prolongées par l’analyse des principaux combats menés par l’organisation (chap. 3). Elle montre que la défense de la paix, des mères et des enfants comme des droits des femmes sont concomitants, même si les membres de l’organisation ne sont pas forcément d’accord sur les priorités. Si ce positionnement idéologique n’est pas original pour une organisation féminine internationale, l’insistance sur le travail des femmes et sur les responsabilités et les obligations de celles-ci (en regard de la défense des « droits » promue par les féministes occidentales) est une particularité. Le traitement de la question coloniale par la FDIF fait l’objet du chapitre 4. Celle-ci est au centre des préoccupations de l’organisation dès 1946, et aboutit à la création en 1947 d’une Commission des femmes des pays colonisés qui fait un certain nombre de propositions ambitieuses, mais que Yulia Gradskova décrit comme déconnectées des sociétés locales. De plus, tout en dénonçant les souffrances des femmes colonisées, la FDIF ne fait pas clairement la promotion de l’indépendance. Elle doit aussi négocier avec des femmes du Sud dont les stratégies sont déterminées par des contextes politiques locaux que la FDIF connaît mal. Le cinquième chapitre revient sur le modèle soviétique d’émancipation féminine tel qu’il est présenté dans les publications de la FDIF et sur la façon dont elle utilise la politique soviétique en Asie centrale pour sensibiliser les femmes du Sud. Particulièrement originales sont les pages consacrées à ces pays (Ouzbékistan en particulier) définis comme des territoires frontières (borderlands) dont le rôle a été essentiel dans le travail de la FDIF avec les femmes du Sud. Ainsi, Tachkent devient le lieu de nombreux congrès et festivals, d’Asie et du Tiers-monde, et accueille par exemple en 1962 un séminaire de la FDIF sur l’éducation des femmes en Afrique. La place des femmes d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine dans les instances de décision de la Fédération et la façon dont elles peuvent peser sur celles-ci sont au cœur du chapitre 6. Yulia Gradskova met en perspective les discussions internes sur la composition du Secrétariat et les protestations de déléguées du Brésil, d’Irak ou du Cameroun, qui réclament une meilleure représentation de leurs pays. Ce chapitre montre aussi que la FDIF, mal informée, a du mal à suivre les changements politiques dans certains pays et à prendre position : par exemple lors de la crise qui suit l’indépendance du Congo en 1960. Ce sixième chapitre se clôt par une description détaillée du congrès de la FDIF à Moscou en 1963, marqué par la scission entre la Chine et l’URSS, par des conflits entre les participantes qui portent à la fois sur l’organisation, les buts et les stratégies pour défendre les droits des femmes, sur l’impérialisme et le néo-colonialisme. L’insertion d’une série de portraits permet d’incarner le propos général du livre (chap. 7). Fanny Edelman (Argentine), Funmilayo Ransome Kuti (Nigéria), Ceza Nabarawi (Egypte), Fatima Ahmet Ibrahim (Soudan) et Salwa Zayadeen (Jordanie) font l’objet d’utiles biographies dont Yulia Gradskova reconnaît toutefois qu’elles demeurent trop déconnectées des contextes locaux, faute d’avoir eu accès aux sources nécessaires.

5Dans un dernier chapitre, Yulia Gradskova aborde l’évolution de la FDIF durant la décennie des Nations unies pour la femme, dans le sillage des travaux de Kristen Ghodsee, Jocelyn Olcott, Chiara Bonfiglioli ou Celia Donert. Elle confirme l’augmentation du nombre de femmes d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine au sein de la FDIF, fragilisée par ailleurs par les événements internationaux (révolution iranienne, intervention soviétique en Afghanistan, arrivée des Sandinistes au pouvoir au Nicaragua, perte de vitesse des partis communistes en Europe de l’Ouest). Elle revient sur la manière dont la FDIF s’empare du paradigme du « développement » et apporte une aide à la fois matérielle et idéologique aux pays du Sud. Yulia Gradskova détaille quelques-unes des campagnes lancées en soutien aux femmes en lutte contre la guerre du Vietnam, contre l’apartheid, pour les droits civiques aux États-Unis, contre les dictatures latino-américaines notamment au Chili.

6Les apports de cet ouvrage sont nombreux. Yulia Gradskova relève le défi de montrer à la fois comment la FDIF fabrique la catégorie « femmes du monde entier » et la façon dont les femmes du Sud utilisent leurs liens avec l’organisation de manière stratégique. Elle confirme ce que Francisca de Haan avait déjà souligné, à savoir que la FDIF ne fut pas une « tête de pont » de l’URSS mais une organisation au positionnement complexe. Elle fait une large place à ses modes d’action – transmission d’informations, développement de réseaux, invitation des femmes du Sud dans ses congrès, pression sur les puissances occidentales – et aux actrices de cette histoire. Si l’on peut regretter que l’ouvrage néglige les recherches en français sur le sujet, il n’en reste pas moins une importante contribution à l’histoire des décolonisations, à l’histoire postcoloniale des droits des femmes et du féminisme, à celle des organisations féminines transnationales, comme à l’histoire de la guerre froide.

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Pour citer cet article

Référence papier

Pascale Barthélémy, « Yulia Gradskova, The Women’s International Democratic Federation, the Global South and the Cold War: defending the rights of women of the “whole world”? »Clio, 57 | 2023, 335-338.

Référence électronique

Pascale Barthélémy, « Yulia Gradskova, The Women’s International Democratic Federation, the Global South and the Cold War: defending the rights of women of the “whole world”? »Clio [En ligne], 57 | 2023, mis en ligne le 01 juin 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/clio/23965 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/clio.23965

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Auteur

Pascale Barthélémy

École Normale Supérieure/LARHRA (Lyon)

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