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Clio a lu « Le genre de la guerre froide »

Kristen Ghodsee, Second World, Second Sex: socialist women’s activism and global solidarity during the Cold War

Durham, Duke University Press, 2019, 329 p.
Luciana-Marioara Jinga
p. 329-332
Référence(s) :

Kristen Ghodsee, Second World, Second Sex: socialist women’s activism and global solidarity during the Cold War, Durham, Duke University Press, 2019, 329 p.

Texte intégral

1Kristen Ghodsee continue avec cet ouvrage la récupération de l’héritage historique de l’activisme international des femmes du bloc de l’Est, thème qu’elle avait lancé en 2015 avec The Left Side of History: World War II and the Unfulfilled Promise of Communism in Eastern Europe. Elle y ajoute un nouveau volet : l’expérience de l’Afrique postcoloniale et la lutte de ses militantes politiques pour les droits des femmes pendant la Décennie des Nations Unies pour la femme, 1975‑1985. K. Ghodsee corrige un triple effacement dans l’histoire mondiale du xxe siècle. Elle raconte d’abord des histoires de sujets féminins dont la vie et le travail ont été trop souvent oubliés, sinon volontairement effacés des récits historiques standards. Deuxièmement, elle révèle les acquis oubliés du « Deuxième monde » socialiste, largement ignorés par le discours dominant occidental post-guerre froide. Enfin, elle incorpore ces histoires oubliées aux luttes politiques entre le bloc socialiste, l’Occident et le Mouvement des non-alignés. Le livre est l’aboutissement de presqu’une décennie de recherches, consultation d’archives menée principalement en Bulgarie et en Zambie, et réalisation d’entretiens avec les principales actrices de son récit.

2L’ouvrage comprend deux parties. Il fournit d’abord un arrière-plan détaillé de l’activisme des femmes d’après-guerre en Bulgarie et en Zambie, situant ces histoires dans le contexte plus large de la guerre froide. K. Ghodsee critique l’historiographie mainstream du féminisme, s’opposant aux récits qui présentent les femmes travaillant au sein d’organisations socialistes parrainées par l’État comme des dupes politiques de leurs compatriotes masculins, ou qui considèrent les femmes africaines simplement comme des victimes passives des cultures traditionnelles et de la domination patriarcale. Elle rejette aussi l’évaluation des résultats de l’activisme féministe du « Deuxième monde » selon les critères du féminisme occidental. Elle propose un regard critique sur la modernisation socialiste, qui a inclus des gains réels pour les femmes dans les domaines de l’emploi, de l’éducation et de la santé. L’analyse de Ghodsee repose sur une histoire détaillée de l’activisme des femmes du Comité du mouvement des femmes bulgares (CMFB) et du Parti uni pour l’indépendance nationale-Ligue des femmes (PUIN-LF) de Zambie.

3Entre les deux études de cas, K. Ghodsee glisse aussi une discussion du cas nord-américain, en insistant sur le rôle joué par l’anticommunisme. Après le début de la guerre froide, dans le discours public étatsunien, féminisme et féministe sont devenus des synonymes pour communisme et communiste, tandis que les acquis des pays du bloc socialiste en matière de droits civiques et politiques des femmes étaient présentés comme de la propagande soviétique. L’auteure montre aussi, non sans ironie, que le même raisonnement anticommuniste a conduit à la réévaluation de l’importance du travail des femmes dans le contexte politique des États-Unis. Devant les avancées techniques des Soviétiques, le gouvernement américain craignait en effet que l’avantage de l’ennemi repose précisément sur les investissements dans l’éducation des filles et l’accès des femmes au marché de travail. C’est ainsi que le président John F. Kennedy crée en décembre 1961 la Commission présidentielle pour le statut des femmes, un projet d’émancipation « par le haut », contraire aux préceptes libéraux.

4Pour l’étude de cas sur la Zambie, K. Ghodsee fait le choix de mettre en avant des figures de militantes, ainsi que leur manière de concevoir la modernisation de leur pays et d’agir pour y parvenir. Trois actrices de la lutte pour les droits des femmes en Zambie, Chibesa Kankasa, Betty Kaunda et Lily Monze, racontent leur travail et ses limites. En leur donnant la parole, K. Ghodsee revisite la littérature consacrée à l’activité de la Ligue des femmes de Zambie, qui avait notamment relevé les faibles résultats obtenus par l’organisation, notamment son manque d’indépendance face à l’État et son attachement à la culture locale patriarcale. L’ouvrage propose une autre grille d’analyse, en insistant sur la mobilisation de ces activistes dans des contextes internes et internationaux complexes. Les résultats de leur travail (alphabétisation de la population féminine, cours de puériculture et d’économie domestique, modernisation de la législation) ne sont pas négligeables.

5Le dernier chapitre de cette première partie porte sur la place de Zambie dans le contexte de la guerre froide, lorsque les deux blocs politiques se disputaient l’influence sur les pays africains non-alignés, avec des stratégies de séduction appuyées sur l’aide humanitaire et l’aide au développement. Les pays du bloc de l’Est, comme la Bulgarie, ont privilégié le transfert d’information. Par le biais des relations entre les organisations de masse, l’Est présentait le socialisme comme un modèle valide de modernisation rapide et une alternative au capitalisme. K. Ghodsee décrit la collaboration entre organisations féminines de Zambie et de Bulgarie comme étant basée sur un véritable esprit de sororité.

6La seconde partie du livre présente les trois conférences mondiales des Nations unies sur les femmes (Mexico 1975, Copenhague 1980 et Nairobi 1985), où des tensions ont éclaté entre les féministes occidentales dirigées par la délégation américaine et une coalition de déléguées du « Deuxième » et du « Tiers » mondes s’attaquant aux problèmes politiques mondiaux. Le Comité du mouvement des femmes bulgares a joué un rôle crucial dans la collaboration entre les femmes de l’Est et celles du « Sud global ». En effet, en 1980, les Bulgares ont organisé à Sofia, avec l’aide de la Fédération démocratique internationale des femmes, l’École du savoir, de la solidarité et de l’amitié. 31 femmes, représentant 27 pays d’Asie et d’Afrique ont participé pendant 40 jours à ce que K. Ghodsee décrit comme un vrai « camp d’entraînement » pour les militantes. L’initiative bulgare a montré ses résultats lors des conférences mondiales de l’ONU, où ces femmes ont critiqué la politique étrangère américaine.

7Les dirigeants occidentaux ont accusé la coalition d’avoir détourné les conférences à des fins politiques et d’être au service de la propagande soviétique, faisant pression pour que l’accent des rencontres mondiales porte spécifiquement sur des « problèmes féminins » comme le sexisme et le patriarcat. À leur tour, les femmes des pays socialistes ont rejeté la focalisation exclusive sur le genre. K. Ghodsee montre les jeux politiques de la guerre froide dans toute leur complexité, où l’opposition Est-Ouest n’est qu’une des facettes. L’homogénéité d’un Est socialiste est à questionner au vu des divergences sino-soviétiques, de la participation de la Yougoslavie au Mouvement des non-alignés, des intérêts économiques et stratégiques développés en Afrique par des pays comme la Roumanie. L’auteure explique la solidarité entre les femmes des « Tiers » et « Deuxième » mondes par la sororité et la vision partagée de la paix et de la liberté et elle rejette donc l’idée que derrière cette collaboration se cachait un néocolonialisme de type soviétique. Des critiques lui ont reproché cette interprétation en soutenant l’hypothèse d’un impérialisme soviétique par procuration, où l’URSS aurait utilisé l’activisme des femmes bulgares pour obtenir l’accès au commerce et aux ressources naturelles des pays en développement.

8K. Ghodsee présente les actions du CMFB et insiste sur sa liberté d’action, y compris dans des problématiques qui touchaient à la politique étrangère. Si la spécificité du cas bulgare est indéniable, pour valider l’hypothèse de l’autonomie de l’organisation féminine, il serait certainement utile de connaître le positionnement du gouvernement et du Parti communiste bulgare.

9Second World, Second Sex ressuscite une histoire du féminisme socialiste presque complétement oubliée après la fin de la guerre froide. L’ouvrage a le grand mérite de récupérer des expériences personnelles et des archives qui autrement auraient été complètement perdues. Il ouvre aussi de nouvelles pistes pour l’analyse de l’histoire de la coopération internationale et des relations Nord-Sud, Sud-Sud et Est-Est. Il lance enfin un débat passionnant sur le féminisme socialiste comme une alternative toujours possible au féminisme libéral.

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Pour citer cet article

Référence papier

Luciana-Marioara Jinga, « Kristen Ghodsee, Second World, Second Sex: socialist women’s activism and global solidarity during the Cold War »Clio, 57 | 2023, 329-332.

Référence électronique

Luciana-Marioara Jinga, « Kristen Ghodsee, Second World, Second Sex: socialist women’s activism and global solidarity during the Cold War »Clio [En ligne], 57 | 2023, mis en ligne le 01 juin 2023, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/clio/23943 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/clio.23943

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Auteur

Luciana-Marioara Jinga

Institut pour l’investigation des crimes du communisme et la mémoire de l’exil roumain (IICCMER, Bucarest)

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Droits d’auteur

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