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Clio a lu « Le genre de la guerre froide »

Loukia Efthymiou, Eugénie Cotton (1881‑1967). Histoires d’une vie – Histoire d’un siècle

Éditions Universitaires Européennes, 2019, 459 p.
Françoise Thébaud
p. 323-326
Référence(s) :

Loukia Efthymiou, Eugénie Cotton (1881‑1967). Histoires d’une vie – Histoire d’un siècle, Éditions Universitaires Européennes, 2019, 459 p.

Texte intégral

1Eugénie Cotton est, à l’exception peut-être des ancien·nes communistes, une figure peu connue des historien·nes et du grand public, même si une modeste rue du 19e arrondissement de Paris porte son nom depuis la fin des années 1970 et lui rend hommage en la qualifiant de « docteur ès sciences, promotrice des droits de la femme ». La biographie que lui consacre Loukia Efthymiou, professeure de langue et littérature françaises à l’Université d’Athènes, et spécialiste d’histoire des femmes et du genre, est donc particulièrement bienvenue. L’auteure avait « rencontré » cette femme en dépouillant des archives de l’École normale supérieure de Sèvres pour son doctorat sur les professeures de l’enseignement secondaire entre 1914 et 1939. Elle s’est plongée dans un nombre considérable d’autres sources pour rendre compte des multiples facettes d’une vie peu banale « qui s’étend sur deux siècles et trois Républiques, traverse deux grandes guerres, connaît l’âge d’or et l’écroulement d’un Empire colonial » (p. 7). Ce que souligne le sous-titre, avec un double usage du pluriel au mot « histoires ».

2La Bibliothèque Marguerite-Durand possède un important fonds privé Eugénie Cotton, déposé par sa petite-fille, Françoise Cotton, au début du xxie siècle. Il contient des dossiers sur ses activités scientifiques, professionnelles ou militantes, sur ses publications, mais aussi un ensemble d’éléments autobiographiques : nombreuses correspondances, agendas, mémoires manuscrits ou dactylographiés, dont certains relèvent du récit de vie hagiographique en milieu communiste. Pour éviter tout écueil méthodologique de l’écriture biographique, il fallait aussi chercher ailleurs, ce qu’a fait Loukia Efthymiou lors de nombreux séjours en France. Ont été notamment mobilisés plusieurs dossiers de carrière du personnel enseignant, les archives administratives de Sèvres (dont la correspondance officielle), celles de l’Association des anciennes élèves, celles concernant son mari Aimé Cotton, les archives rectorales relatives à la guerre de 1939‑1945, le fonds Maurice Thorez et Jeannette Vermeersch présent aux Archives nationales et divers fonds des Archives départementales de la Seine-Saint-Denis portant sur la mouvance communiste (particulièrement sur le Mouvement de la Paix), des archives policières enfin. Sans oublier la presse militante dont l’organe de la Fédération démocratique internationale des femmes (Femmes du monde entier) et un ensemble d’écrits et de discours d’Eugénie Cotton.

3En trois parties chronologiques, Loukia Efthymiou suit la trajectoire de son personnage, inscrite dans des contextes collectifs qui l’expliquent ou en montrent les spécificités. Plongée au cœur des institutions scolaires pour filles développées par la Troisième République, la première partie scrute les ambitions sociales et les aspirations scientifiques d’une jeune fille qui se prépare fin xixe siècle au professorat féminin des sciences. Née Feytis en 1881 dans une famille de la petite bourgeoisie commerçante de Charente-Maritime, Eugénie est la seconde fille d’un couple qui a de l’ambition pour ses enfants, puis la seule après la mort d’Amélie, qui contracte la typhoïde à l’école normale d’institutrices de La Rochelle. Boursière et élève modèle du lycée de Niort, elle ne se contente pas du diplôme de fin d’études secondaires pour filles et obtient en 1900 le baccalauréat lettres-mathématiques, avant d’être reçue à Sèvres en 1901, une des quatre scientifiques de la 21e promotion de l’École, aux côtés de dix littéraires. Les recrues sont alors peu nombreuses mais elles bénéficient en physique des nouveaux cours de Jean Perrin et Marie Curie qui élèvent le niveau de formation et le tirent vers la recherche ; ces derniers partagent aussi avec à leurs élèves l’effervescence scientifique du début du xxe siècle et leurs réseaux de sociabilité. Le président du jury du certificat d’aptitude à l’enseignement des jeunes filles écrit à propos d’Eugénie, classée première en 1903 : « Bon esprit. Instruction générale étendue. De rares dispositions pour les sciences ». Elle est aussi reçue à l’agrégation féminine l’année suivante, première Sévrienne à obtenir une bourse d’études près de la Faculté des sciences de Paris mais la Direction de l’enseignement secondaire refuse sa mise en congé et l’affecte au nouveau collège de jeunes filles de Poitiers, où elle doit enseigner, outre la physique, les travaux d’aiguille. Elle retrouve Sèvres en 1905 comme répétitrice, décidée à préparer un doctorat.

4Abordant la période 1905‑1944, la deuxième partie de l’ouvrage suit la carrière scientifique et professionnelle d’Eugénie, en l’articulant à une vie privée et familiale où les épreuves ne manquent pas : mariage en 1913 avec le scientifique Aimé Cotton, naissance entre 1914 et 1919 de quatre enfants dont l’un meurt au bout de deux jours et une autre dans sa dixième année, perte de sa mère en 1916, maladies récurrentes. Dans le couple conjugal, l’affection n’empêche pas le respect de rôles genrés : Aimé, docteur depuis 1896, fait une belle carrière scientifique ; Eugénie consacre les années 1920 et 1930 à l’éducation de ses enfants et à son enseignement à Sèvres. Elle améliore encore la formation scientifique des élèves, élément d’un combat pour l’assimilation des études et concours féminins et masculins. Nommée directrice de Sèvres par le Front populaire, elle obtient le rattachement de l’École à l’enseignement supérieur, l’assimilation des concours d’entrée et de sortie à ceux d’Ulm (ENS de garçons), l’identification du statut des Normaliennes et Normaliens. Elle-même avait été victime d’un système discriminatoire et avait dû, tout en commençant des recherches sur le magnétisme des sels, valider une licence universitaire et des diplômes d’enseignement spécialisé avant d’être inscrite en doctorat et de soutenir sa thèse en 1925.

5Ce sont sans doute les positions antifascistes du couple qui conduisent à la « mise en retraite d’office » d’Eugénie le 13 octobre 1941 et à l’arrestation au même moment d’Aimé qu’un séjour en prison affaiblit. Dans de belles pages sur la période de Vichy, Loukia Efthymiou expose diverses hypothèses mais considère que ces deux événements de 1941 sont l’étincelle qui déclenche le passage d’une carrière scientifique au militantisme social et politique, une « seconde vie », objet de la troisième partie de l’ouvrage, la plus longue et la plus internationale.

6En juin 1945, au premier congrès de l’Union des femmes françaises, Eugénie Cotton, non communiste mais sympathisante, est élue présidente de cette organisation de masse que la guerre froide place dans le camp prosoviétique. Elle le reste jusqu’à sa mort, tout comme elle préside, dès sa constitution en novembre 1945, la Fédération démocratique internationale des femmes (FDIF), qui allie la promotion des droits des femmes à la lutte anticolonialiste et à une rhétorique pacifiste. À l’encontre de l’historiographie sur les féminismes en contexte de guerre froide, Loukia Efthymiou montre qu’Eugénie Cotton, grande voyageuse qui parcourt le monde pour des réunions et congrès militants, oratrice et organisatrice hors pair, n’eut pas qu’un rôle décoratif au sein de ces associations. Après l’organisation d’une exposition internationale des femmes (Paris, juin 1948) dont elle définit l’esprit (« Démocratie, paix, bonheur »), elle devient une inlassable « combattante de la paix », inculpée durant la guerre d’Indochine, peu avant l’expulsion de la FDIF qui quitte Paris pour Berlin-Est (début 1951). Titulaire la même année du prix Staline, elle voit aussi de vieilles amies s’éloigner, telle Pauline Ramart qui a refusé de signer l’appel de Stockholm – des millions de signatures recueillies – et lui a écrit : « je ne puis accepter l’idée d’une dictature ». Congrès mondiaux des femmes (Copenhague 1953, Moscou 1963), congrès mondiaux des mères (1955‑1956), rencontres internationales : de façon un peu trop hachée peut-être, l’ouvrage suit Eugénie Cotton dans ses déplacements et interventions entre 1953 et 1963. Elle y promeut les droits des femmes du monde entier mais n’oublie jamais la défense de la paix, persuadée de la capacité des femmes à changer le monde. Originaux, les deux derniers chapitres traitent, l’un, de la volonté testimoniale d’Eugénie Cotton, qui se fait gardienne de la mémoire scientifique, universitaire et militante des décennies qu’elle a traversées, l’autre, de la légende et du culte construits autour de sa personne, thème de la contribution de Loukia Efthymiou à ce numéro de Clio sur « le genre de la guerre froide ». Il est à souhaiter que cette contribution élargisse le lectorat de cet ouvrage passionnant, malheureusement publié dans une maison d’édition qui diffuse peu en France et qui n’a pas inséré les photographies évoquées. Seules quelques erreurs ou coquilles dans des noms de personnes sont à déplorer.

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Pour citer cet article

Référence papier

Françoise Thébaud, « Loukia Efthymiou, Eugénie Cotton (1881‑1967). Histoires d’une vie – Histoire d’un siècle »Clio, 57 | 2023, 323-326.

Référence électronique

Françoise Thébaud, « Loukia Efthymiou, Eugénie Cotton (1881‑1967). Histoires d’une vie – Histoire d’un siècle »Clio [En ligne], 57 | 2023, mis en ligne le 01 juin 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/clio/23928 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/clio.23928

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Auteur

Françoise Thébaud

Clio FGH /Université d’Avignon

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